Rémy Démoly

 

Périodes d'histoire en Franche-Comté

 

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Rémy Démoly - Périodes d'Histoire en Franche Comté

 

 

Les Bassot de Voray sur l'Ognon (Haute-Saône)

(Avec l'aimable autorisation de Mr. François Lassus)

 

Bassot, chirurgiens

Extrait de : Vivre à Voray, un village comtois à travers les siècles : notes historiques. éditions Folklore comtois, 2003.

Auteur François LASSUS


La plupart des bourgs ruraux d’une importance même relative avait un maître chirurgien : Voray ne fait pas exception et on peut citer quelques personnages ayant exercé les fonctions qui sont dévolues aujourd’hui au médecin, mais s’étendent plus largement au soin quotidien des gens et des bêtes. Christophe Latour, dont la famille s’agrandit de 1690 à 1708, mais disparaît alors de notre documentation, ou encore plusieurs membres de la famille Morel. Trois Jean-François Morel se succèdent à Voray, dès 1703, 1734 et 1779, tandis que d’autres enfants exercent le métier à Besançon — Gaston Coindre évoque ces médecins installés rue Moncey dans la seconde moitié du XIXe siècle — où la même famille avait déjà fourni une branche au XVIe siècle.


Les Bassot, comme les Morel, forment une dynastie de chirurgiens. Pierre-Antide Bassot, dont la mère est voraysienne, s’installe rue de la Chapelle dans les dernières années du XVIIIe siècle, venu d’Authoison dans les années 1780 ; son grand-père et son oncle avaient exercé le même métier à Rigney, son père s’était fixé à Authoison où il est mort en 1757. La famille Bassot est connue par les études publiées par le docteur Ledoux, reprises ici : la première sur l’histoire des chirurgiens, la seconde à propos d’un livre de remèdes.


Le « chirurgien » de la fin du XVIIIe siècle est appelé « officier de santé » dans les premières années du siècle suivant ; il est bien le prédécesseur de nos médecins de campagne. Quand il meurt accidentellement en 1842, le neveu Bassot est regretté par la population.
Le chirurgien ou le médecin ne sont pas les seuls à se pencher sur la santé de leurs contemporains : il y eut également un barbier-perruquier à Voray, à même de prodiguer les soins les plus banals : Jean-Claude Chevrolet exerce ce métier de 1788 à 1802.
 

Sauf indication contraire, les citations sont tirées des articles du docteur Ledoux : “‘Une famille de chirurgiens franc-comtois : les Bassot”, Revue médicale de Franche-Comté, n° 2 (février 1910), p. 23-30. “Le Livre de secrets de Gengulphe Bassot, maître chirurgien…”, Mémoires de la Société d'émulation du Doubs, 1927. Les papiers que le docteur Ledoux a utilisés ont été donnés par lui à la Bibliothèque municipale de Besançon (manuscrits, fonds général, ms 1373 et 1374, cours d’études, et 1709, papiers familiaux), où ils peuvent être consultés.

 

Les Bassot, chirurgiens franc-comtois

 


Le docteur Ledoux a voulu rapporter « les souvenirs de toute une famille de médecins franc-comtois ».
« Les papiers de Bassot — qui de grand-père à petit-fils et d'oncle en neveu furent chirurgiens — ne contiennent rien cependant de particulièrement mémorable : des carnets de route, registres d'étapes et de pérégrinations (car certains de ces pauvres maîtres chirurgiens furent de grands voyageurs), des certificats de stage aux hôpitaux et aux armées, des lettres de famille, d'autres correspondances, la copie de quelques traités de médecine, voilà tout ce qui constituait ces archives de famille pieusement serrées.»


Quelques recherches complémentaires font apparaître non pas sept chirurgiens appartenant à cette famille, mais plus d’une douzaine, tous descendants de François Bassot, chirurgien royal et juré. Il était originaire de Sirod, dans le Jura, et s’installe à Rigney où naissent ses enfants : Jean-Baptiste en 1710, Gengulphe en 1712… Le premier succède à son père dans le même village, et ne semble pas y laisser de postérité; le second s’installe à Authoison.
 

A François, ou un autre Bassot de sa génération, on peut attribuer la rédaction (ou la copie ?) d’un curieux journal de bord et de marche qui commence le 14 juin 1717 et finit en 1738, malheureusement anonyme : Les voyages que le sieur [espace laissé en blanc] a fait, tant par mer que par terre. « Le voyageur anonyme avait en tous cas le pied aussi poudreux que marin. Il note au jour le jour les étapes de ses randonnées. Partant de Besançon le 14 juin 1717, il arrive à Ulm (qu'il orthographie Oulme) le 26 du même mois, il continue sa route sur Vienne, Belgrade, revient à Vienne, descend en Italie ; voit Modane, Parme, Plaisance, Gênes, s'embarque pour Barcelone, traverse la Catalogne, arrive à Pampelune, Lerida, Tortosa, en 1719, redescend à Valence, Alicante ; arrive à Marseille en 1720 et s'embarque quelques jours
après pour la Sicile, Candie, l'Egypte, revient à Malte, Messine, Smyrne, Toulon. A peine touchet-il au port que c'est pour repartir et continuer pendant près de vingt ans cet extraordinaire chassé-croisé a travers la Méditerranée, les péninsules, les archipels.
» De ces voyages l'auteur donne peu de détails.
 

Une tempête, par-ci par-là, motive quelques lignes. En 1729 — c'est le grand événement de ses croisières — son vaisseau rencontre un corsaire tripolitain, lui donne la chasse, lance quelques bordées de canon et de mousqueterie, l'aborde, blesse 6 hommes et fait prisonniers 422 turcs et 5 femmes. »
 

Grand voyageur fut aussi Hugues Bassot qui était, en 1758, chirurgien au Fort de Louisbourg au Canada ; un peu plus tard, toujours en 1758 on le retrouve à la Rochelle puis à Rochefort. Aucun document ne permet cependant de rattacher ce personnage à la famille franc-comtoise ; chronologiquement, il pourrait être un fils de François.

 

Gengulphe Bassot exerce son état dès 1740 et y meurt le 31 janvier 1757. Sa femme, dont un frère était fixé à Voray (Adrien Berthet habitait la maison en face de la place, isolée entre la rue des Jardins et un trage), meurt trois jours après lui, le 3 février, et les enfants (du moins les plus jeunes) rejoignent leur oncle à Rigney.
Pierre-Antide I Bassot, a` Voray L’aîné des garçons Pierre-Antide (ou plus simplement Antide) est alors âgé de 15 ans : il s’engage
vers la vie professionnelle. « […] Continuant la tradition (petit-fils, fils et neveu de maîtres chirurgiens, il avait de qui tenir), Pierre-Antide se destinait à la chirurgie […] ; il vint se perfectionner à Besançon. Il y était attiré par la renommée du collège des maîtres chirurgiens de Besançon. Avant la fondation de l'Ecole de Médecine — qui fut instituée par lettres patentes du 20 janvier 1773 — les futurs démonstrateurs royaux donnaient déjà un enseignement hautement apprécié. Parmi les chirurgiens réputés de l'hôpital de Besançon, Jacques-Philippe Jussy était certainement le maître dont Antide Gengulphe Bassot, a` Authoison G e n g u l p h e pratiqua donc son art à Authoison. Son prénom, oublié, n’est pourtant  pas rare : saint Gengulphe (ou Gengoul) est, par exemple, le patron de la paroisse de Tallenay ; c’est un martyr du VIIIe siècle dont on trouve parfois le nom transformé en Jean-Gulphe, comme dans l’acte de baptême de Bassot : en latin Johannes Gulfus. Le docteur Ledoux écrit partout Gengolphe. A Authoison, Bassot, chirurgiens…

 

 

 

 

Certificat de bonne vie et moeurs.
« Nous Pierre Marlet, notaire royal demeurant à Rigney, en Franche-Comté, juridiction du bailliage de Vesoul où le papier timbré n’est point en usage, juge audit Rigney pour la seigneurie de Munan et autres juridictions, certifions à tous qu’il appartiendra que le sieur Pierre Antide Bassot, chirurgien dudit Rigney, y demeurant, est de bonne vie et moeurs, et de la religion catholique, apostolique et romaine, la professant et fréquentant les sacremens, né de bonnes parentés dont le feu sieur François Bassot, vivant dudit Rigney, son ayeul, estoit chirurgien royal et juré, le feu sieur Gengulphe Bassot, son père, aussy maître chirurgien royal juré, et le sieur Jean Baptiste Bassot, son oncle, aussy maître chirurgien royal juré, et pratiquant avec honneur son art. Pourquoy nous prion tous ceux qui sont à prier de laisser librement passer, et repasser ledit Pierre Antide Bassot, auquel nous avons accordé notre présent certificat pour lui valloir et servir à la part qu’il trouvera convenir, et y avons fait apposer le cachet de nos armes. Fait audit Rigney le sept avril mil sept cent soixante un. [Signé] P. Marlet notaire.» Je, soussigné, prêtre et curé de Rigney, diocèse de Besançon, certifie que le contenu au certificat présent est véritable en tous ses articles. Donné à la maison curiale le sept d’avril 1761. [Signé] J.B. Martin curé de Rigney, diocèse de Besançon. » Bibl. mun. de Besançon, ms 1709

 

 

Bassot désirait devenir le disciple attentif et fidèle.
» Il passa donc deux années à l'hôpital général de Besançon. Il y suivit avec assiduité les “ cours en chirurgie ” de 1757 à 1759. »

» [La Bibliothèque municipale de Besançon] possède le cahier des cours, bien soigneusement écrits de la main même d'Antide Bassot : un cours de myologie ou “ discours des muscles ” ; un cours de physiologie en 10 pages ; le commencement d'un cours “ d'hygienne ” ; “ un abrégé des maladies des os ” ; “ un traité de la saignée pardemandes et réponses ” ; et surtout “ la véritable méthode de traiter les maladies vénériennes tiréee de plusieurs autheurs de Besançon, chez le sieur Jussy, très habile et réputé bon chirurgien ”.

 

» […] Antide Bassot, après deux ans d'études à l'hôpital de Besançon réclama un certificat de Jussy et un certificat de Sornet “ ancien aidemajor apoticaire des camps, armées et hopitaux du Roy et maître en la cite royale de Besançon ” qui lui “ avait donné les principes de pharmarcie et de botanic et avait reconnu en lui un fond de sagesse et d'équité ”.

 

» Cette louangeuse sanction de deux bonnes années de travail n'avait pas dû sembler suffisante à Antide Bassot pour solliciter ses lettres de chirurgien juré, car nous le retrouvons, un an plus tard, en qualité de garçon chirurgien ou élève de chirurgie […] à Cologne. Pendant 5 mois, nous affirme un certificat du chirurgien-major Jourdan,

 Antide Bassot soigna avec assiduité les vénériens des Recollets. »

L’apprentissage est donc assez long : douze ans après le commencement de ses études, le 30 mars 1769 — il avait suivi les cours de l’hôpital de Besançon à l’âge de 15 et 16 ans ! il en a maintenant 27 — Antide Bassot se présente devant un jury composé du médecin Boisson, de Genevrey, maître en chirurgie à Vesoul, et du chirurgien Richard : il obtient des lettres de maître chirurgien pour se fixer à Voray. Là, il épousa Jeanne-Claude Péquignot, et meurt en 1815. Le couple n’eut pas d’enfant.

Jean-Baptiste Bassot, à Naisey
Le second fils de Gengulphe Bassot s’installe à Orsans (Doubs), et pratique à l’abbaye de la Grâce-Dieu, mais quitte le village à l’automne 1779 pour aller exercer la chirurgie à Naisey, près de Nancray : il s’y marie en décembre de la même année en présence de son frère aîné et de leur oncle Berthet.
La Révolution le voit député de sa commune en 1789, maire, puis premier électeur du canton. Son Discours… à ses concitoyens, à son retour de l'Assemblée électorale de son département, le 24 mai 1790 est publié à Besançon chez Couché.
En 1790, il est administrateur du District de Besançon ; réélu en 1791, il est fait 1er suppléant au Directoire du département. Mais Jean-Baptiste Bassot s’est alors fixé à Besançon : il est en
1793 capitaine-chirurgien à l’hôpital Saint-Louis (l’hôpital militaire, vers le pont de Bregille).


« Il y eut à souffrir des haines locales et du jacobinisme effréné du prince Charles de Hesse. L'historiographe de ce grand seigneur devenu si farouchement révolutionnaire, — (il avait mérité le surnom de général Marat) — M. Chuquet, nous apprend que le chirurgien Bassot, partageant le sort de l'apothicaire Baratte, du commis Peley et du médecin Rognon, fut bel et bien mis à la porte de l'hôpital […] pour incivisme notoire. »


Jean-Baptiste Bassot est réhabilité en mars 1793 ; mais c’est peut-être à la suite de cette affaire qu’il s’engage, et fait plus tard les campagnes napoléonniennes : il y meurt en service, en tant que chirurgien militaire, « lors de la dernière campagne », lit-on en 1806 dans le dossier de son fils au Service historique de l’armée de terre.


Ce fils, Denis-Joseph Bassot, né à Naisey à Noël 1788, chirurgien militaire, meurt peu après, à Bastia le 6 août 1811.

   

Jean-François Bassot, à Chambornay
Jean-François Bassot se marie à Chassey-lès-Montbozon, mais s’installe comme chirurgien à Chambornay-lès-Bellevaux.
Ses deux fils sont également chirurgiens et, guerres de l’Empire obligeant comme de nombreux jeunes médecins et chirurgiens, ils suivent les armées dans toute l’Europe : c’est pour eux l’occasion d’acquérir une solide formation… Pierre-Antide (le prénom, mal interprété, devient Aristide dans certains dossiers) est employé à l' « hôpital des sans-culottes » de Besançon en 1793 ; il a alors 17 ans. Licencié en 1800, il part alors à l’Armée du Danube et plus
aucune trace de lui ne figure dans son dossier militaire.
 

Pierre-Gabriel, de moins de deux ans son cadet, est en service à l'armée du Rhin de 1793 à 1799, à l'armée du Danube de 1799 à 1806, puis à la Grande Armée ; on le trouve à Wilsbibourg le 25 juillet 1809 ; à l'Armée d'Espagne en novembre 1812. Fait prisonnier à Fuantes de la Reyna, il meurt à Valence (Espagne) le 21 9bre 1810, à l'hôpital militaire. Il était marié et son adresse civile est à Montbozon.

 

Pierre-Antide II Bassot, à Rigney
Le dernier fils de Gengulphe avait eu son frère aîné pour parrain, et porte donc les mêmes prénoms, à ceci près que, dans la pratique, le premier est nommé Antide, le second Pierre.
Recueilli à Rigney par son oncle Jean-Baptiste, il lui succède en 1779. Marié avec une fille de la paroisse, il a trois enfants en trois ans : le plus jeune sera aussi chirurgien. devait plus tard dédier sa thèse — et ceux de Briot, que l'on considérait alors comme un très éminent chirurgien. Briot, d'Orchamps-Vennes, avant d'être chirurgien en chef de l'hôpital Saint- Jacques, avait pratiqué en 1794 une des premières résections articulaires. Il s'était, en effet, spécialisé tout particulièrement dans la chirurgie osseuse et je possède, écrit par Joseph Bassot, tout un cahier des leçons de Briot, en 1803, sur les maladies des os […]. »
Sa carrière, relevée au Service historique de l’armée de terre, est la suivante : Entré en service au 101e d'infanterie de ligne ; service des ambulances de l'expédition de Calabre. Prisonnier de guerre en donnant des soins aux blessés lors de la retraite du 26 juin 1806. Aux ambulances de l'Armée à Naples, en 1811-1813. Soins aux blessés du Tyrol. Aux Armées d'Espagne en 1814. Remplacé pour refus d'acceptation, licencié le 1er 7bre 1814. Officier de santé, chirurgien aidemajor aux dragons du Rhône en 1816. Après 10 ans 6 mois et 12 jours de services, il se retire à Voray (Haute-Saône), où il succède à son oncle Pierre-Antide mort l’année précédente.» Les chirurgiens militaires, pendant le XVIIIe et au commencement du XIXe siècle se recrutaient d'une façon bien simple. Point n'était besoin d'être docteur, encore moins d'avoir suivi des cours spéciaux de chirurgie de guerre. Une instruction générale très rudimentaire, de vagues connaissances de pathologie, quelques notions de matière médicale, voilà quel était le bagage scientifique d'un « officier de santé ». Quelques-uns, même, avaient une instruction encore plus modeste. Engagés comme garçon apothicaire, infirmier, domestique à la suite d'un régiment ou d'une ambulance, ils recevaient dans les garnisons, au cours des étapes ou sur les champs de bataille les leçons de choses de la vie quotidienne des camps et des hôpitaux et montaient lentement les échelons hiérarchiques de la médecine militaire.


 

» Joseph Bassot, du moins, avait suivi quelques cours et vu quelques malades à l'hôpital de Besançon, avant de devenir chirurgien sous-aide. Il lui restait encore bien des choses à apprendre. Il se mit de bon coeur au travail.» Il devait, tout d'abord, compléter son instruction générale il en avait, certes, un grand besoin. Il écrivait et parlait en français de mauvais élève de classe primaire. Je lis dans un de ses cahiers :» “ Note des voillages que j'ai fait, avec le nom des pays, dans lesquels j'ai passées et ce qu'il y a de plus remarcable. Je suis nez… Je suis été commissionné en calités de chirurgien de troisième classe en lan 1803 le 4 ou le 5 décembre pour le 101e régiment de ligne. Partis de Besançon le 8 février 1804, arrivé à Mantoue ou se trouvaient le régiments le 27 février 1804. Nom des grande ville où j'ai passé : Lons le Saunier, Bourque en Bresse, Chambery Savoye, Turin Piemon, Verseille Ydeme, etc… ”

 

» Bassot eut la chance de trouver en arrivant à son corps un chef excellent avec lequel il entretint toujours de cordiales et touchantes relations. Ce chef était M. Guioth, chirurgien-major au 101e de ligne, qui, paternellement, s'était donné à coeur de parachever l'instruction générale de son subordonné. Bassot était un élève soumis et respectueux envers son chef de service, ils correspondaient entre eux. Les lettres de Bassot pleines de déférence, sollicitaient des avis et demandaient des conseils. Celles de Guioth étaient affectueuses, mais soulignaient doucement les erreurs ou les fautes qui fourmillaient dans les missives de Bassot. Celui-ci, sitôt reçue une lettre de son cher Guioth, la copiait sur un petit calepin de poche. Mais il la reproduisait hâtivement en y laissant des fautes d'orthographe que certainement Guioth ne commettait pas.» “ Soignez, écrivait Guioth, je vous en prie, l'hortographe (sic) ; il vous reste encore beaucoup à faire sous ce rapport. — A propos de l'accident du maître tailleur, vous n'auriez pas dû vous exprimer comme vous l'avez fait : on y lit l'humérus du bras ! ” » A un autre point de vue, Guioth donnait à son subordonné d'excellents conseils : « Soyez zélé pour votre service ; fréquentez avec assiduité l'hôpital de Tarente et profitez des repos dont vous jouissez pour vous livrer sans relâche à l'étude.
Persuadez-vous bien que le zèle, la bonne conduite et les talens sont des recommandations qui, dans notre art doivent l'emporter sur les années de service pour ce qui concerne la réputation et l'avancement ». » M. Guioth inspirait à Bassot l'amour du soldat, l'encourageait à surveiller le bien-être et la santé des hommes, à entourer le pauvre troupier de sollicitude et d'attentions. » “ Raisonnez-moi de temps en temps les causes des maladies du soldat ; parlez-moi aussi de leur nature, des moyens préservatifs dont on pourrait user tant à la caserne que dans les occupations des soldats, Dites-moi votre manière de voir sur tout ce qui peut contribuer à maintenir la salubrité des casernes ”. » Dans une autre lettre M. Guioth écrivait : » “ Recommandez, je vous prie, au soldat d'éviter de boire de l'eau en transpiration. Fixez son intention sur la fraîcheur de la nuit, que dans les gardes il ait soin de ne pas coucher au grand air et dans les factions qu'il s'affuble d'une redingote. ” » Bassot ne manquait pas de donner satisfaction à son chef. Il lui transmettait souvent son opinion sur tel cas qu'il avait observé et lui demandait des conseils au sujet de son service. Une épidémie de dysenterie ayant frappé son régiment, il consulte les « physiciens » de Tarente. Ceux-ci estiment que « cela provient de l'inconstance du temps ». Mais Bassot n'est pas de cet avis : » “ Dans nos casernes, écrit-il, j'ai eu l'occasion de
m'appercevoir que l'eau y contribuait (à l'épidémie) plus que tout autre chause. ” » Il s'adresse au colonel et obtient des ordres “ pour que la troupe ne se serve plus de l'eau des citernes, mais bien de la fontaine et toujours en y ajoutant du vinaigre ”. » Il avertit M. Guioth qu'ayant à lutter contre une épidémie “ de fièvre éphémère ” il a administré de l'émétique à ses malades ; qu'il a tous guéris sauf ceux qui présentaient “ de la pléthore ou de la cacochymie ”.» A mesure qu'il étudiait, le style de Bassot devenait plus correct, il commettait moins de fautes d'orthographe. Comme, cependant, il se défiait de lui, il avait copié, je pense, dans un de ces livres, comme on en trouve aujourd'hui encore, dans quelque “ secrétaire discret ” le modèle des lettres cérémonieuses qu'il adressait aux siens dans les grandes circonstances : “ Lettre d'un fils à son père pour lui souhaiter la bonne année — Lettre de prière d'un neveu à son oncle — Lettres de félicitations pour le commencement de l'année. ” » Bassot, se rendant compte de l'insuffisance de son instruction médicale travaillait comme il pouvait, à la perfectionner. A Naples, à Turin, il suivait les cours des Facultés de Médecine.» Je lis sur un de ses carnets :» “ Noms des mots cherchés dans le dictionnaire : chirurgien = celui qui fait de la chirurgie et qui en fait des opérations. Chirurgie = la chirurgie est une science et un art qui trète (sic) des maladies qui ont besoin de l'opération, de la main ou de quelque médicaments extérieur. ”» et encore les définitions des mots suivants : physiologie, hygiène, anévrysme, ankylose.» Lorsqu'un ouvrage de médecine lui tombait entre les mains il le copiait depuis alpha jusqu'à omega. Il possédait ainsi dans ses papiers plusieurs traités de médecine de l'époque. » Il correspondait avec sa famille, ses amis de la vallée de l'Ognon ou de Besançon, avec son ancien maître de l'Ecole de Besançon, le chirurgien Thomassin, aussi avec un de ses cousins Bassot […] dont je ne puis vous dire qu'une seule chose, c'est qu'il était lui aussi chirurgien sous-aide au 1er régiment d'infanterie légère à l'armée d'Italie. » Durant tous ses voyages Joseph Bassot prenait rapidement quelques notes. Il signale en Sicile “ une montagne qui est toujours en fumée, remplie de soufre et qui se nomme soulfatare ”. A Naples il a contemplé “ le mont Vésu qui est une chose terrible et qui fait survenir des tremblements de terre ”. Naples “ est une des plus grandes villes d'Italie; il y a un port de maire [sic] superbe ”. Saint-Pierre de Rome “ est un bâtiment superbe ; au-dessus du portaille est une galerie superbe sur laquelle sont plusieurs appotres au centre et représenté jésus crits ”. Dans le palais de Caserte est « un très grand collidore au bout sont huit colones de marbre ». […] » De 1804 à 1811 Bassot fut attaché à l'armée de Calabre et de Sicile. Sur le point de quitter l'Italie, pendant un court séjour qu'il fit à Turin, il soutint le 26 juin 1811 une thèse devant la faculté de cette ville. Il dédia son travail inaugural qui a pour titre Coup d'oeil sur la digestion à son ancien maître bisontin le chirurgien Thomassin. Puis Bassot traversa la France et fit campagne en Espagne et au Portugal. En 1814, alors qu'il était chirurgien aidemajor au 3e régiment d'artillerie à pied à Toulouse, il sollicita sa mise en disponibilité et se retira à Voray, épousa Nathalie Guépart en 1815 et exerça sa profession de chirurgien dans la vallée de l'Ognon. Il eut une fille qui épousa M. Antoine Bour, très honorable négociant et conseiller
municipal de Besançon. Il mourut le 13 novembre 1842 laissant certainement à ses amis, comme en témoigne sa correspondance, le souvenir d'un homme de bien et d'un médecin dévoué. » C’est à Besançon que Bassot meurt accidentellement, lors d’un séjour chez son gendre. A Voray, le curé, dans l’acte de sépulture, évoque : « sa grande réputation de dévouement pourses malades et [ses] vertus chrétiennes ».


Le Livre de secrets de Gengulphe Bassot
Dans le deuxième article qu’il consacre à la famille Bassot, le docteur Ledoux analyse un cahier de remèdes, du même type que celui qui a été étudié dans sa thèse de pharmacie, en 1992, par Marie-Andrée Jeanroy. Conservé jadis à Voray ce dernier contient aussi des recettes de cuisine ou de liqueurs, dont quelques-unes ont été publiées dans Barbizier, en 2000 et 2001. « Gengulphe Bassot, chirurgien à [Authoison], en rentrant de sa tournée quotidienne, s'assit à sa table, prit sa plume d'oie et écrivit sur son livre de secrets cette phrase qui fixait la nouvelle acquisition thérapeutique qu'il venait de faire : « Laplante digital est un remède excellent dans l'hydropisie prise en tisanne avec ses feuilles à petite dose. » La syntaxe ni l'orthographe ne le tourmentaient.
 

Il ne songeait qu'à collectionner les bonnes recettes, les secrets « approuvés » suivant son expression, c'est-à-dire ayant fait leurs preuves pour soulager et guérir ses malades. Or, il venait d'apprendre que la plante digitale était excellente dans les hydropisies. Le premier hydropique qu'il rencontrerait à Venise ou à Moncey aurait sa “ tisanne de digitale à petite dose ”.
L’auteur rappelle l’histoire de la famille Bassot. » Je n'y reviendrai pas. Mais je voudrais aujourd'hui feuilleter devant vous le livre de
secrets de Gengulphe Bassot, pauvre petit manuscrit où ce chirurgien-barbier de la vallée de l'Ognon consignait toute sa science, sa science rudimentaire, incertaine et superstitieuse. Cette lecture nous permettra de pénétrer et d'apprécier le niveau intellectuel des médecins ruraux du XVIIIe siècle. » Ils se révèlent à nous comme des barreurs, rebouteux, exorcistes, alchimistes, marchands
d'orviétan, je n'ose dire charlatans, car ils étaient certainement de bonne foi. Ces médecins-apothicaires devaient avoir la figure morale et la valeur intellectuelle de ces empiriques qu'on désignait dans nos campagnes, il y a quelques quarante ans,
sous le nom « d'artistes ». L'artiste était parfaitement ignorant de science vétérinaire, mais il était consulté pour toute maladie du bétail. Il était le hongreur réputé ou l'accoucheur estimé des vaches dystociques. On appréciait son expérience et son tour de main. On le préférait souvent au vétérinaire le plus authentiquement diplômé. » Gengulphe Bassot n'était qu'un “artiste” de l'espèce humaine. Mais il était brave homme, consciencieux ; il aimait ses semblables et crai-gnait Dieu. » La première page de son Livre de secrets est une prière. Encore qu'adornée d'une faute d'ortographe [sic], sa prière est courte : “ Louée soit Dieu ! ” » Puis, les uns après les autres, sont consignés les “secrets” et les “recettes”. Il y a des secrets qui sont de Polichinelle, des recettes compliquées, des trucs de sorciers, des formules d'alchimistes. » En voici quelques exemples où je corrigerai une orthographe ultra-fantaisiste : Gengulphe Bassot était illettré. » Aux premières pages, il écrit la formule du “sirop laxatif de M. de Montauban”. C'est un sirop de miel composé, avec le jus de simples, une sorte de tisane des Schakers du XVIIIe siècle, fort banale et dont la formule n'est point outrecuidante ni audacieuse. Mais relisons le commentaire que donne Gengulphe de ce merveilleux sirop. » “ Qualités et vertus du dit sirop : ce sirop prolonge la vie, rétablit la santé contre toute espèce de maladies. Contre la goutte. Dissipe la chaleur des entrailles. Rétablit les poumons qui pourraient être altérés. Contre la douleur d'estomac. Contre la sciatique, le vertige, migraine, généralement contre toute sorte de maladies internes.” » […] Je n'insiste pas sur l'emplâtre qui guérit les hernies « dites communément ruptures et descentes ». Il faut, pour le préparer, avant tout de la peau de bélier, mais aussi de la myrrhe, de l'encens, du sang d'homme ou de pourceau, des aristoloches, des consoudes, des noix de Galles, du plâtre, des vers de terre, du vin blanc, de l'ammoniac, du vinaigre, de la thérébentine [sic], de l'eau de chaux, de la pierre sanguinale (?), du sucre de Saturne, de l'étain brûlé, de la peau d'anguilles et de l'huile distillée de myrrhe. Les opérations pour la fabrication de l'emplâtre sont assez compliquées. Mais le matériel nécessaire l'est beaucoup moins : une bassine de cuivre, un tamis de crin et une spatule de bois.

 

Mais les résultats thérapeutiques de l'emplâtre étant, paraît-il remarquables, les ruptures de descentes », n'y résistaient pas. Gengulphe avait plusieurs remèdes pour les plaies, pour les tumeurs du sein. Il avait six remèdes pour guérir les hémorrhoïdes [sic]. En voici un : « La fiente de cheval desséchée, mise en poudre subtile. Mêlez avec la poudre de jaune d'oeufs et incorporez le tout avec l'huile rosat. Et on la pose sur les hémorrhoïdes et apaise la douleur subitement. » » La fiente de cheval est aussi utilisée dans la préparation d'un remède contre la pleurésie. Mais une précaution est indispensable. Il faut se procurer « fiente de cheval pour femme » et « fiente de jument pour homme ». » Nous notons encore des remèdes contre la fièvre, les brûlures, la dysenterie ou « flux de sang », pour prévenir la phtisie, un « secret merveilleux contre le venin et approuvé ». Une précaution est nécessaire avant l'application de l'emplâtre sur la région mordue par le serpent Il faut faire la ligature du membre avec un ruban ponceau, à la rigueur avec un rubanrouge. » Les substances les plus hétéroclites figurent dans la pharmacie de Gengulphe Bassot : la mine de plomb, le lard, la limaille de fer, les fleurs du pêcher, les cloportes, le vitriol, la graisse du mouton, la graisse d'anguilles, les yeux de brochet, etc. » Je pourrais m'étendre sur le moyen de faire pousser les cheveux, sur le remède des “pâles couleurs des filles” qui comporte avant l'administration d'un opiat, une saignée et un vomitif, sur un diurétique merveilleux qui consiste en une infusion de “ce qui reste dans l'étrille d'un cheval” ; et j'en arrive aux ultimes ressources thérapeutiques de Gengulphe Bassot. Car il est des maladies que sa science pharmacologique ne peut atteindre. Lorsqu'il se trouve devant un cas de charbon ou d'épilepsie, ses onguents, ses emplâtres, ses décoctions et sesopiats sont impuissants. Il doit recourir à des moyens surnaturels. » Voici le secret de la guérison du mal caduc — et je respecte, cette fois-ci, l'orthographe : » “Celui ou celle qui désire en estre guéri il faut premièrement qui se confesse et comunie et quil die trois patter et trois avemaria en l'oneure de la trinité et qu'il donne une aumone et il faux qui fase dire trois messe trois jours durans, le premié jour il mettras une amandre sur l'autelle et quand la messe sera dite, que le prètre ou le patians mette en écris sur ladite amande : jesus cristus natus est et que le patians ne la mange que premièrement il nay fait le contenu sy dessus pour le premié jour.


» “Le second jour ordonnés audit patien de dire cinq pater et cinq avemaria en loneur des cinq plays de Notre-Seigneur, puis après la messe dite qui donne la seconde omone, apres luy donnerez la seconde amendre ou il y auras écris : jesus cristus est mortuus et le tiers jour ordonnes le patians dira sept pater et sept avemaria en lonneur des sept douleur de la Vierge Marie, puis après la messe qui donne laumone luy donner la tierse amendre ou il y auras écris jesus cristuse resurexit et qui le face an la plus grande devotion. ” » Le charbon est une maladie qui ne peut être traitée que par des gestes ou par des paroles rituelles. Les gestes sont indiqués par un point et un cercle autour du point puis par une croix et enfin, à la fin de l'incantation par un signe dont nous ne pouvons préciser la signification. Lesparoles sont les suivantes : “Sors, maudit, va-t-en en terre, pourri, au nom du Père et du Fils.” » Pour être délivré de certaines fièvres malignes et qui se traduisaient vraisemblablement par des frissons, on doit attacher à son bras droit un écrit avec ces mots : “Quand Jésus portait sa croix, à son chemin marchand y rencontra. jésus, trembles-tu ? Non, répondit Jésus, je ne tremble, ni frissonne.” » Le remède de certains maux mystérieux que Gengulphe ne désigne que par des initiales, consiste dans la prononciation d'une phrase cabalistique : “Entes, surentes este superentes, au nom du Père et du Fils.” Nous constatons que Gengulphe oubliait systématiquement le Saint- Esprit qui lui eût été pourtant d'un si précieux secours.
 

» On cherche en vain les raisons qui guidaient notre chirurgien dans la composition de la plupart de ses drogues. Si sa médecine des simples est légitime, s'il est logique de faire des sirops et des infusions avec de la mercurialle, de la gentiane et de la bourrache, pourquoi des triturations scatologiques de fientes d'animaux ? S'il est bien de faire une ligature de membre mordu par une vipère, quelle conception guidait Gengulphe lorsqu'il attribuait quelque importance à la couleur du garrot ? Et pourquoi l'infusion des poils de l'étrille dans la dysenterie ? Et la décoction des peaux de béliers dans l'onguent contre les hernies ? Quant à ses incantations religieuses nous devrons relever que la superstition est condamnée par l'Eglise, et que de telles manoeuvres sont aussi attentatoires à la raison que contraire à l'orthodoxie catholique. » Mais soyons indulgents : Gengulphe Bassot était illettré et les plus grands médecins de son temps ne valaient — scientifiquement parlant — guère mieux que lui. » Dans la longue transcription de cette pharmacopée lamentablement puérile, une seule date nous permet de fixer chronologiquement les élucubrations de notre empirique : 1743.


» Cette date nous incite à mesurer le chemin parcouru, à rendre hommage aux prestigieux savants qui peu à peu ont balayé l'ignorance pour implanter la raison et la science dans les cerveaux humains, et à saluer leurs plus modestes disciples.
Ceux qui font partie de ce que j'appellerais volontiers la démocratie médicale, c'est-à-dire cette foule de médecins-praticiens des villes et des campagnes qui, chaque jour, sont aux prises, comme Gengulphe Bassot, avec la maladie et les misères des hommes, ces vingt-mille médecins français sont à la hauteur de leur rude tâche quotidienne et de leur devoir obscur. L'avenir de la connaissance s'étend encore infini devant eux, comme une route, mystérieuse et non encore frayée, mais que de chemin déjà foulé, que l'on suit à l'aise, sans cahot, en toute sécurité ! Si d'aucuns se retournent, ils reconnaîtront, dans un lointain brumeux, de pauvres Gengulphe Bassot, trébuchant dans l'ignorance, et, sans orgueil, ils se réjouiront de pouvoir, mieux que ce pitoyable ancêtre, remplir leur devoir d'hommes et de médecin. »

 

La condescendance du médecin bisontin du XXe siècle pour son lointain prédécesseur du XVIIIe est souvent déplacée. Certes, les recettes de Gengulphe Bassot, vers 1740, sont l’expression des préjugés qui avaient cours en son temps. Peuton le lui reprocher ? Ledoux note lui-même que les médecins des villes ne valaient souvent guère mieux ; les chirurgiens les ont d’ailleurs pour maîtres, notamment à l’hôpital de Besançon. Ce sont ces chirurgiens des campagnes qui font que la santé des Français s’améliore grandement pendant le XVIIIe siècle : ils appliquent tant bien que mal les progrès de la science, par exemple la variolisation promue par le médecin bisontin Acton, et participent avec les nouvelles générations de sagesfemmes à une révolution dans l’art de soigner…

 

Dans les années qui précèdent la Révolution française, les progrès de la médecine font que les décès d’enfants (à la fin XVIIe siècle, il fallait « deux naissances pour faire un adulte ») diminuent considérablement ; l’espérance de vie s’accroît sensiblement, et la population devient bien plus nombreuse. Quant à la famille Bassot, dont deux membres (l’oncle puis le neveu) ont assuré les soins de la population de Voray entre 1776 et 1842, elle est un exemple de la transmission familiale des savoir faire
: c’est bien plus que sept chirurgiens ou médecins — ils sont au moins une douzaine — cités par le Dr Ledoux qu’elle a fournie à la région.

Rémy Démoly © - 25000 - Besançon

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R.B.