Il est
bien entendu que le lecteur de ce document doit
l'appréhender avec prudence, son auteur, Ch. FELLENS,
républicain convaincu, dans une période mouvementée,
l'a rédigé d'une manière politique nettement
engagée. Je ne fais, ici, que reproduire ses textes,
les trouvant intéressants, afin que chaque
généalogiste puisse y puiser des idées sur la vie de
nos ancêtres et mieux comprendre leurs problèmes,
tracas et luttes pour survivre dans un monde
difficile. Je demande au lecteur de ne me prêter
aucune intention politique maligne même si certains
sont allés jusqu'à me traiter ouvertement de
''révisionniste'' à cause de ces textes, sans
savoir, je l'espère, ce que ce mot suppose
d'infâmant...
Seule ''censure'' que je me
sois accordée en recopiant ces écrits, celle de
changer le mot ''race'' dont j'ai horreur et qui
devrait, à mon avis, disparaître des dictionnaires
et de notre vocabulaire, par celui de dynastie...
Rémy DEMOLY
DICTIONNAIRE
FÉODAL
Extraits de :
LES
DROITS DU SEIGNEUR SOUS LA FEODALITÉ
PEUPLE ET NOBLESSE – Auteur CH.
FELLENS
Paru en 1880 – Paris S. Lambert
& Cie, Éditeurs, 125 rue Montmartre.
ABBAYES
Un des abus les plus communs au
IX° siècle, c'est que les laïques, et même les gens
mariés, pouvaient posséder des abbayes. Charles le
Chauve, dès qu'il en eut le pouvoir, prit pour son
compte l'abbaye de Saint-Denis, celle de Saint
Quentin, et celle de Saint-Waast. Solomon, duc de
Bretagne, et tributaire de Charles le Chauve, lui
fit hommage, à deux genoux, de l'abbaye de
Saint-Aubin d'Angers, et lui promit de bien
entretenir les religieux en ''fidèle servage''
envers le roi, et en humeur guerroyante ; car alors
les moines allaient à la guerre.
L'empereur Lothaire, qui voyait
tous les jours de bons bénéfices ecclésiastiques à
sa disposition, avait promis quelques abbayes à
Touteberge, son épouse légitime ; il en avait donné
plusieurs à sa concubine Valtrade. Cette dernière
possédait même des abbayes d'hommes, et les
administrait assez bien. Elle fut abbesse des moines
de Saint-Dié en Lorraine (1).
A la fin du XVI° siècle, la
princesse de Conti jouissait de l'abbaye de
Saint-Germain, et Jeanne-Baptiste de Bourbon, fille
naturelle de Henri IV, était abbesse et supérieure
de Marmoutier (abbaye de bénédictions). Quand aux
prieurs masculins, on sait qu'ils n'étaient pas
rares dans les couvents de filles.
Les moines se plaignirent
quelquefois d'obéir à des abbesses ou à des laïques
; les évêques s'élevèrent contre ces inconvenances ;
alors au lieu de supprimer les abbés de contrebande,
on supprimait les moines, conformément à cette belle
et sage maxime ''Les plaignants ont raison... quand
ils sont les plus forts''.
Au reste, les abbés maniaient
autrefois la ferraille, et menaient au combat leurs
vassaux et leurs moines, comme nous venons de le
dire. L'histoire prouve même qu'on tuait ces pieux
soldats tout aussi bien que les impies ; de sorte
que, comme on aime à mourir dans son lit, quand on
tient à l'église, les abbés et les moines se
contentèrent dans la suite de prier pour les
combattants, de bénir leurs amis, et d'excommunier
leurs ennemis.
ABONNEMENT
Louis le Gros, qui ne trouvait
pas grand honneur à gouverner un troupeau
d'esclaves, affranchit les serfs de ses domaines, et
pria les seigneurs de son royaume d'en faire autant.
Mais ceux-ci ne se pressèrent point de suivre cet
exemple et ces conseils trop généreux. La liberté
fut donc longtemps encore à peu près méconnue en
France. Saint Louis, et la reine Blanche, sa mère
persusadée qu'un État peuplé de serfs ne pouvait
jamais devenir florissant, permirent aux paysans de
se racheter. Ainsi une famille, une paroisse, tous
les habitants d'un territoire traitaient avec leurs
seigneurs, et devenaient libres de la glèbe, en lui
payant une certaine somme, tous les six mois, ou
toutes les années : c'est ce qu'on appelait
''abonnement''. Cette institution n'eut pas
longtemps les résultats qu'on en attendait, parce
que les paysans étaient pauvres, et la plupart des
seigneurs trop avares et trop exigeants.
ADULTÈRE
A l'exception des spartiates,
qui permettaient l'adultère, tous les anciens
peuples établirent, contre ce crime, des peines sans
doute trop sévères. Sous l'empereur Thédose, toute
femme adultère était obligée de faire le service des
filles publiques. Les Saxons brûlaient autrefois la
femme ou le mari adultère, ils se contentaient de
pendre le complice non marié.
En France, on fit longtemps
subir aux adultères, des peines ridicules, que
chaque seigneur modifiait, dans ses domaines, à sa
fantaisie et selon son plaisir. Dans le Languedoc,
au XIII° au XIV siècle, la femme surprise en
adultère était condamnée à parcourir, nue, sans
chemise, à l'heure de midi, la ville ou le village
qu'elle avait scandalisé (1). Les hommes encouraient
la même peine, avec cette différence que, dans
plusieurs provinces, les femmes intéressées au
maintien de la loi avaient la permission de
fouetter, au passage, l'époux impudique. Il y avait
même des villes dans le Midi, ou l'adultère était
tenu de ''péter'' en passant sur un point, au milieu
de la foule que sa nudité devait bien édifier. Dans
un canton du Lyonnais, au XIV° siècle, la femme
adultère était obligée de courir nue après une
''poule'' jusqu'à ce qu'elle l'eût attrapée, pendant
que son complice, pareillement nu, ramassait du foin
pour faire une botte...
On porta néanmoins en France,
dans certains temps, des peines plus graves contre
l'adultère. Les brus de Philippe le Bel furent
accusées de ce crime : Marguerite de Bourgogne,
femme de Louis le Hutin, fut étranglée dans sa
prison... Blanche, femme de Charles le Bel, sauva sa
vie en disant que son mariage était nul, à cause de
la parenté. Jeanne, femme de Philippe de Long, était
adultère, comme ses sœurs. Mais Philippe le Long,
plus humain que ses frères voulut bien la reprendre,
telle qu'elle se trouvait...
(1)
Coutumier général - Fiefs de
Salvaing, etc. - On remarque également cet article
dans les statuts du Dauphiné (an 1164) ; ''La
personne surprise en adultère sera conduite toute
nue par le pays ou paiera une amende de soixante
sous''.
AFFRANCHISSEMENT
On ne peut pas affranchir tout
à coup, et par une loi générale, tous les esclaves
d'un État lorsqu'ils y sont nombreux. On sait que,
chez les Volsiniens, les affranchis, devenus maîtres
des suffrages, firent une abominable loi, qui leur
donnait le droit de coucher les premiers avec les
filles qui se mariaient à des ingénus (1).
Personne ne reprochera à nos
anciens seigneurs d'avoir trop précipité
l'affranchissement de leurs esclaves, puisqu'il y
avait encore des serfs, dans les derniers siècles de
notre histoire.
Au commencement de la troisième
dynastie, la France n'était généralement composée
que de nobles et de serfs ; et quoique Louis le Gros
eût donné l'exemple des affranchissements, il fallut
un édit de Louis le Hutin, pour décider les
seigneurs à rendre un peu de liberté au peuple.
Voici quelques passages de cet
édit célèbre, qui est du 3 juillet 1315... ''Comme
selon le droit de nature, chacun doit naître
franc... Considérant que notre royaume est dit et
nommé le royaume des Francs ; et voulant que la
chose soit accordante au nom... par délibération de
notre grand conseil, nous avons ordonné et
ordonnons, que, par tout notre royaume, franchise
soit donnée, à bonnes et convenables conditions...
et pour ce, que les seigneurs qui ont ''hommes de
corps'' prennent exemple de nous, etc.''.
Ainsi ce fut Louis X qui eut la
gloire de faire entrevoir la liberté à son peuple ;
car l'affranchissement n'était qu'une demi-liberté,
puisque les affranchis étaient soumis, pour prix de
leur ''manumission'', à des redevances
perpétuelles envers leurs seigneurs aux corvées, au
service de corps, et à plusieurs autres charges bien
spécifiées dans l'acte de leur affranchissement.
Il y avait plusieurs manières
de rendre la liberté à un serf. Le seigneur
conduisait son esclave devant le roi ; l'esclave
jetait aux pieds du prince un denier, qu'il tenait à
la main, et cette cérémonie le rendait ''libre'',
selon la loi salique. On pouvait encore affranchir
par un acte ou par un testament, ou par une simple
déclaration au pied de l'autel. Dans ce derniers
cas, l'église prenait les affranchis sous sa
protection.
Un des plus grands droits que
les affranchis acquéraient en cessant d'être serfs,
c'est qu'ils pouvaient entrer dans le clergé, et se
faire moines, sans en demander la permission à leur
seigneur.
Mais il faut bien remarquer que
l'affranchissement n'était presque jamais gratuit ;
il fallait l'acheter, et souvent le payer très cher,
soit en argent, soit en rentes, soit en services
importants. Les évêques, les abbés et les autres
seigneurs ecclésiastiques affranchissaient le
champion qui s'était battu trois fois pour eux avec
succès ; c'est-à-dire, ajoute Saint-Foix (2), qui
avait tué ou assommé trois hommes. D'autres
affranchissaient, ''avec de bonnes conditions'', un
pauvre serf qui les avait sauvés dans une bataille
ou qui pouvait leur fournir une assez grosse somme,
et leur assurer une rente, du fruit de ses
économies, des petits gains de sa famille, et des
sueurs de ses pères.
(1)
Montesquieu, Esprit des lois,
livre XV - Supplément de Fraishemius, Dec. II, livre
V.
(2)
Essais historiques,
tome II.
AÎNESSE
Le droit d'aînesse était peu
connu sous la première dynastie de nos rois ; la
couronne n'appartenait pas plus à l'aîné, qu'au
cadet, et les fiefs n'étaient pas encore
héréditaires. Louis le Débonnaire établit ce droit
absurde entre ses enfants, lorsqu'il honora
Lothaire, son premier fils, du titre d'empereur, à
l'exclusion de ses frères, et qu'il obligea ceux-ci
à rendre tous les ans certains hommages à leur aîné.
Les seigneurs imitèrent bientôt
cet exemple ; et dès lors celui qui eut le bonheur
de naître le premier, hérita seul de tous les biens,
tandis que les puînés furent réduits à une condition
obscure, quand ils ne jugèrent pas à propos d'entrer
dans le clergé.
On sait que cette porte leur
ouvrait un large chemin aux bénéfices et à la
fortune. Mais tout le monde n'aime pas le froc ; et
personne n'ignore que le droit d'aînesse a produit
des milliers de méchants moines, et n'a fait le plus
souvent, dans les filles sacrifiées, que des nonnes
bien dissolues ou bien malheureuses.
ALLEUX
Fonds de terre alloués à des
hommes libres, qui devenaient vassaux du roi, et
cessaient d'être soumis aux droits seigneuriaux.
Le titre de vassal du roi était
très recherché, parce qu'il apportait de grands
privilèges ; aussi ceux qui possédaient un bien
quelque peu considérable, le donnaient ordinairement
au roi, pour le tenir de lui en qualité de fief.
Celui qui tuait un Romain,
payait cent sous d'or pour ce meurtre. On expiait la
mort d'un Franc par une amende de deux cents sous ;
mais on en donnait six cents quand on avait tué un
vassal du roi (1).
On confisquait les biens d'un
coupable, de condition ordinaire ; ceux d'un vassal
du roi n'étaient point confisqués.
Avec plusieurs autres prérogatives aussi
importantes, le vassal du roi avait encore le droit
de ne point jurer en justice, et de faire jurer ses
gens pour lui, quand il était obligé d'employer des
serments (2)
(1)
Le sous d'or, dont il est parlé
ici, valait au moins neuf francs de notre monnaie.
(2)
Formule de Marcufle,
liv. 1° Lois saliques. Montesquieu. Esprit des lois,
liv. XXXI, ch. VIII.
AMBASSADEURS
Dans les villes, où les petits
droits tyranniques du seigneur et du curé devaient
être moins connus que dans les campagnes, il y avait
cependant aussi des redevances féodales.
C'était autrefois la coutume de
faire des présents aux ambassadeurs ; et les
marchands étaient obligés de leur offrir ce qui se
vendait dans leur boutique.
En 1514, il arriva à Paris une
ambassade d'Angleterre. Les échevins, le prévôt des
marchands, les épiciers, tous en habit de livrée,
allèrent au-devant des ambassadeurs, et firent
présent, au chef de l'ambassade, de huit quarts
d'hypocras (1), de douze belles torches de deux
livres pièce, et de six layettes d'épices du même
poids (2). Ils offrirent ensuite aux deux autres
ambassadeurs douze quarts d'hypocras, douze torches
de deux livres, et seize livres d'épices. Enfin, ils
firent porter au logis de l'ambassade quatre muids
de vin de Suresnes, alors renommé, et aujourd'hui
bien déchu de son ancienne réputation, deux
demi-queues (3) de vin d'Auxerre et quatorze quarts
d'hypocras blanc clairet. Les ambassadeurs les
remercièrent honnêtement.
En 1554, une autre ambassade
anglaise vint dans la capitale ; les échevins et le
prévôt des marchands furent obligés de fournir tous
les jours, à ces ambassadeurs, pendant tout le
séjour qu'ils firent à Paris; des dragées, des
torches, des lamproies, des brochets, des carpes et
du vin. On ne leur envoya point de viande, parce
qu'on était alors en carême, et que les Anglais
étaient catholiques cette année-là. (4).
On pourrait citer un grand
nombre d'anecdotes de ce genre ; mais elles se
ressemblent toutes. A chaque ambassade nouvelle,
c'était pour les marchands la même obligation ; et
ils offraient à peu près les mêmes présents.
Quelquefois les rois en faisaient eux-mêmes ; ainsi
Louis XI, donna à des ambassadeurs de la Flandre une
grande quantité de vaisselle d'argent et trente
mille écus d'or (5), qu'ils reçurent sans se cacher.
Les redevances de l'Université,
à l'égard des ambassadeurs, étaient moins
dispendieuses que celles des marchands, puisqu’ils
ne s’agissaient que de haranguer. Ce corps savant
envoyait donc aux étrangers quelque docteur capable,
qui leur faisait un grand discours latin, avec force
beaux mots et compliments, selon le journal de Louis
XI ; de quoi ces messieurs demeuraient fort
satisfaits, et renvoyaient l'orateur sans lui
demander bis.
J'ai lu quelque part, que,
lorsqu'un nonce ou un ambassadeur mourait à Paris,
le clergé héritait de sa robe et de ses meubles,
qu'on tirait au sort. Mais je ne dirai pas quand cet
abus fut supprimé.
- Sauval rapporte un trait (6)
qui ne sera peut-être pas déplacé ici. En 1457,
Lancelot, roi de Hongrie et de Bohême, envoya des
ambassadeurs en France. L'hiver était si rigoureux,
et les rues de Paris se trouvaient tellement gelées,
qu'on ne pouvait guère sortir qu'en traîneau.
Cependant ces ambassadeurs avaient des esclaves
qu'ils enchaînaient sur leurs chariots de voyage,
pour les garder pendant la nuit...
(1)
Espèce de liqueur alors très
estimée, faite avec du vin, du sucre et de la
cannelle.
(2)
Layettes ou boètes, c'est le
même objet. Épices ou dragées, qui sont aujourd'hui
des drogues bien différentes, comme dit Sauval,
n'étaient alors qu'une seule et même chose.
(3)
On sait qu'une queue était une
sorte de futaille, qui contenait environ un muid et
demi.
(4)
La reine Marie avait rétabli en
Angleterre, la religion catholique, qu'Édouard V,
son frère et son prédécesseur, avait abolie
précédemment.
(5)
Sauval, Antiquités de Paris,
tome II, liv. VII.
(6)
Sauval. Antiquités de Paris,
tom. II liv. VII.
AMENDES
On a vu, dans l'article alleux,
que l'on pouvait autrefois expier un meurtre par une
amende. La loi salique ne décerne, en effet, que des
amendes pécuniaires, même contre le rapt et
l'assassinat prémédité. On y ajoutait, dans les cas
extraordinaires, quelque peine ignominieuse ; mais
on ne portait condamnation à mort contre un
Français, que pour le crime d'État.
Selon les lois ripuaires, qui
différaient peu de la loi salique, un homme
convaincu d'avoir volé quelque chose à l'église en
rendait neuf fois autant.
Lorsqu'un serf ou un esclave
mettait le feu à une église ou à une chapelle, on
lui coupait le poing, on lui crevait les yeux, et
son maître réparait les dommages. Si le coupable
était une personne libre, elle payait soixante sous
d'amende, et faisait rebâtir à ses frais l'édifice
brûlé.
Les lois ripuaires avaient
encore modifié les amendes, sur la qualité de
l'homme qu'on assassinait. Par exemple, on faisait
au meurtrier d'un évêque une tunique de plomb (1)
qu'il était obligé de porter, et dont il payait le
pesant en pièces d'or. Si ses biens ne suffisaient
pas pour compléter la somme exigée, lui, sa femme et
ses enfants demeuraient esclaves de l'église.
Childebert II, roi d'Austrasie,
sentit les abus qu'entraînaient ces usages chez des
peuples guerriers, emportés et délicats à l'excès
sur le point d'honneur. C'est pourquoi, dans un
règlement donné à Cologne en 595, il porta la peine
de mort contre l'homicide, et supprima les amendes
de la loi salique. Mais cette ordonnance ne fut
guère en vigueur que dans l'Austrasie, et sous le
règne de ce prince.
Dans les additions que
Charlemagne fit à la loi salique, il ajouta quelques
dispositions des lois ripuaires, à l'article de
l'homicide ; mais il n'abolit point l'usage des
amendes. Il statua qu'on paierait désormais trois
cents sous pour le meurtre d'un sous-diacre, quatre
cents pour celui d'un diacre ou d'un moine, six
cents pour celui d'un prêtre, et neuf cents pour
celui d'un évêque. La vie d'un laïque était à
meilleur marché.
Ce qu'il y avait de plus
remarquable, dans les lois saliques, c'est qu’elles
punissaient aussi sévèrement une injure envers les
dames qu'un homicide prémédité. Ainsi, celui qui
traitait une femme libre de prostituée, ou
l'insultait par quelque terme indécent, payait une
amende de cent quatre-vingt-sept sous et demi : et
la sorcière qui était convaincue d'avoir mangé un
homme ne payait que deux cents sous d'amende... (Ces
sous étaient d'or).
- Il n'était pas permis de
serrer la main d'une femme libre, sans qu'elle y
consente. Quiconque s'y hasardait était condamné à
payer quinze sous ; on en payait trente lorsqu'on
lui serrait le bras ; soixante, lorsqu'on lui
touchait le sein, et toujours davantage, à mesure
que les libertés étaient plus grande (2).
Comme la nation française a
toujours été vive, agissante, et qu'il fallait être
continuellement être prêt à se battre, c'était un
péché que d'être gras, sous la première dynastie de
nos rois. Un homme qui avait trop de graisse était
condamné à une amende qui augmentait ou diminuait
chaque année, proportionnellement à sa taille.
(1)
Cette tunique était longue et
de la taille de l'assassin. Tant pis pour ceux qui
étaient grands...
(2)
Nous avons maintenant bien des
petits maîtres qui seraient ruinés si cette loi-là
était encore en vigueur.
AMENDES
HONORABLES
Les amendes d'argent ne
suffisant pas pour réprimer la licence, on
inventa les amendes d'honneur.
Un Français, convaincu de
quelque crime considérable, était condamné, sous nos
premiers rois, à parcourir une distance marquée, nu
en chemise, portant un chien ou une selle de cheval
sur ses épaules. C'est de là que vient, dit-on, la
coutume de faire amende honorable en chemise, avec
quelque décoration ignominieuse.
On subissait cette peine de
deux manières ; celui qui était condamné à une
amende honorable simple ou sèche entrait, tête nue
et sans aucune marque d'ignominie, dans la chambre
du conseil. Là, il se mettait à genoux, demandait
pardon à Dieu, au roi, à la justice, etc., et
sortait absous.
Celui qui était condamné à
l'amende honorable ''in figuris'', était nu, en
chemise, conduit par l'exécuteur de la haute
justice, avec une torche à la main et la corde au
cou.
Le fameux Hugues Aubriot,
prévôt de Paris, avait réprimé plusieurs fois
l'arrogance et les attentats de l'Université. Ce
corps, qui ne connaissait ni frein ni lois, l'accusa
de judaïsme ; et telle était alors la puissance de
nos pédants, que ce pauvre Hugues, malgré tout son
crédit, fut condamné à faire amende honorable in
figuris, comme juif abominable, et à finir ses jours
au pain et à l'eau, dans une basse-fosse (1).
L'armée du duc de Bourgogne
étant venue camper devant Paris, un soldat des
troupes que Louis XI avait envoyées dans cette
capitale pour la défendre, s'avisa de dire que les
Parisiens étaient des Bourguignons... ''En
réparation de ladite injure et contumélie, et comme
on était alors en guerre avec le duc de Bourgogne,
ce soldat fut arrêté, et fit amende honorable devant
l'Hôtel de Ville, en chemise, tête nue, une torche
ardente dans la main, et eut ensuite la langue
percée d'un fer à chaud...(2).
Il est inutile d'observer que
les amendes honorables simples ou sèches, aussi bien
que les amendes honorables in figuris, ne font plus
partie de notre législation pénale. Elles ont été
supprimées, avec plusieurs autres abus de la
barbarie et des temps féodaux, en septembre 1791.
(1)
Cela se passa en 1378. Hugues
Aubriot fit bâtir la Bastille, pour défendre Paris
contre les Anglais, et le petit Châtelet pour tenir
en bride les écoliers de l'Université, qui se
conduisaient, en ces temps-là, un peu plus mal que
les écoliers d'aujourd'hui. Hugues Aubriot fit
élever aussi le pont Saint-Michel et décora Paris de
plusieurs édifices. Il fut aimé de Charles V et de
Charles VI mais comme il ne persécutait pas les
juifs, on le condamna à passer ses jours entre
quatre murailles. Il resta dans les prisons de
l'évêché jusqu'en 1381, que les ''maillotins'' l'en
retirèrent et le mirent à leur tête parce qu'il
était aimé. Aubriot qui avait toujours servi son
pays avec honneur, ne voulut point paraître dans les
rangs des séditieux. Il s'échappa de leurs mains, du
moment qu'il fut libre, et se réfugia dans la
Bourgogne, sa patrie, où il mourut l'année suivante.
(2)
Corroset. Antiquités de Paris.
ANNATES
Revenus ecclésiastiques,
appelés dans les actes anciens, droits annuels, ou
fruits de la première année. En voici l'origine et
l'histoire en peu de mots.
Dans les premiers siècle, tous
les biens des églises étaient entre les mains des
évêques qui, en qualité de pères du clergé,
veillaient çà tous les bsoins et partageaient leurs
revenus entre les prêtres et le peuple. Dans la
suite, on fit un partage fixe des biens
ecclésiastiques ; on donna à chaque prêtre des
revenus particuliers, et c'est là l'originalité des
bénéfices. Mais les évêques conservèrent un droit
sur ces biens. Avant d'accorder des revenus,
ils s'en réservaient une partie pendant un temps
limité ; et voilà les sources des annates.
- Lorsqu'il fallait doter
l'abbaye de Saint-Victor, fondée à Paris en 1113,
l'évêque de Paris, de concert avec le chapitre de
Notre-Dame, accorda à cette abbaye la première année
des revenus de chaque bénéfice qui viendrait à
vaquer dans la cathédrale, et dans les églises
soumisses à la juridiction de l'évêque. Ce fut en
vertu de cette donation, que le prieuré de
Saint-Martin paya longtemps une rente de dix sous à
l'abbaye de Saint-Victor, et que les Templiers lui
donnaient une certaine somme, toutes les fois qu'ils
avaient un nouveau grand maître. On trouve un grand
nombre de donations semblables, dans plusieurs
églises de la France et d’autres pays catholiques.
- On fit d'abord un bon usage
des annates. Mais bientôt les abus s'y
introduisirent, et on recourut aux papes, pour
régler les droits de chacun. Vers l'an 1306, les
évêques d'Angleterre ayant importuné Clément V, pour
diverses annates qu'ils se disputaient, le pape les
mit d'accord, en recueillant pour lui-même ces
bénéfices, et déclara qu'en sa qualité de leur
supérieur, il voulait jouir des annates disputées,
pendant trois ans ; qu'alors les contestants
feraient valoir leurs raisons. C'est absolument la
fable de l'huitre et les plaideurs ; c'est aussi le
commencement des annates du pape.
Jean XXII suivit le bon exemple
de Clément V ; il établit, en 1317, le droit
d'annates universelles sur tous les bénéfices
d'Angleterre et d'Irlande, et les partages avec le
roi Édouard II, dont il obtient ainsi l'approbation.
Dix ans plus tard, ce même pape
institua les annates dans tous les pays catholiques,
n'excluant de ce droit que les évêchés et les autres
grands bénéfices, suivant cette maxime pratique, de
prendre toujours aux plus petits, qui se laissent
appauvrir sans pouvoir se plaindre.
Bientôt après, on se remit à
contester sur la conduite du pape et sur les
annates, qui n'en existèrent pas moins (sauf
quelques interruptions), plutôt par l'usage que par
une loi fixe, jusqu'au commencement du XVI° siècle.
Alors ce droit injuste, et non encore autorisé dans
l'église, fut acquis au pape par un accord entre
Léon X et François 1er.
Plusieurs écrivains ont dit que
les annates étaient accordées au Saint-Père par le
concordat de 1515 ; ce concordat n'en dit pas un
seul mot. Mais une bulle qui le suivit de très près,
autorisa la possession où les papes s'étaient mis de
ce droit, vers l'an 1306 ; et comme le roi de France
accepta la bulle, les annates se trouvèrent dès lors
légalement établies. Les papes les recueillirent, de
ce moment, avec tant de rapacité, qu'en 1532, seize
ans après son accord avec le pape François 1er, fit
part à Clément VII du mécontentement général que
produisait en France la levée de ces rentes papales
; et qu'en 1560, Charles IX défendit à ses sujets de
les payer. Elles furent cependant levées jusqu'à la
fin du dernier siècle ; et c'est ce revenu féodal
que le pape Pie VII se proposait de rétablir en
France, dans le bénévole concordat que sa Sainteté
vient de nous offrir.
Remarquons encore que ce droit n'a été jusqu'ici
consacré que des bulles, qui ne sont pas
infaillibles, et que si nous le laissions passer
pour la première fois dans ce concordat, ce serait
faire un pas rétrograde vers la barbarie des siècles
de féodalité et d'ignorance.
ANOBLISSEMENT
Lorsqu'un noble épousait la
fille d'un serf, il ne l'anoblissait pas, et elle
n'en était pas moins serve, quoiqu’épouse d'un
gentilhomme, parce que ce gentilhomme ne pouvait
l'affranchir, sans le consentement de son seigneur
suzerain.
Il y a plus encore, c'est que la femme
serve n'est pas tout à fait en la puissance de son
époux ; elle est bien plus en la puissance de son
seigneur (1)... Et dans les pays où le seigneur a le
droit de cuissage, il faut qu'elle y passe, malgré
la noblesse de son mari... Partout ailleurs, où les
seigneurs ont droit de corvées et de service de
corps, ils peuvent obliger la femme de ce noble à
venir nettoyer leurs étables, ou faire telle autre
besogne de vilain qu'il leur plaira (2).
Les lettres d'anoblissement
devaient être expédiées en la grande chancellerie,
et scellées du grand sceau de cire verte, en lacs de
soie verte et rouge. Quoique données par le roi, il
fallait qu'elles fussent vérifiées par la chambre
des comptes et la cour des aides.
Les anoblissements avaient différents motifs, comme
dit Bellet-Verrière (3), : tantôt on anoblissait
pour récompense de service, tantôt pour de belles
actions, tantôt par protection et intrigues, souvent
moyennant finance.
Dans ce dernier cas, après
avoir examiné si celui qu'on voulait anoblir était
né en loyal mariage, s'il avait de bonnes mœurs pour
être noble, s'il pouvait bien payer ses lettres de
noblesse, etc., on lui expédiait pour ses écus un
parchemin, au moyen duquel le sang roturier ne
coulait plus dans ses veines.
En 1696, Louis XIV ayant besoin
d'argent, anoblit de sa certaine science, pleine
puissance et autorité royale, cinq cents personnes,
moyennant finance ; il ordonna que, pour la somme de
six mille livres, on expédierait des lettes de
noblesses à ceux qui désireraient en obtenir (4). Ce
moyen lui procura trois millions sur le moment ;
mais il exempta cinq cents personnes des tailles
ordinaires, qui retombèrent sur les vilains.
Lorsqu'un riche achetait des
lettres de noblesse, il aurait pu dire au roi :
C'est moi qui vous régale et c'est le peuple qui
paye.
(1)
Loisel. Institution
coutumières, liv. 1, titre 1er.
(2)
Coutumier général, tome II.
Recherches de Pasquier, liv. V. Hervé, Théorie des
matières féodales et casuelles, etc.
(3) Mémorial alphabétique des choses concernant
la justice, la police et les finances de France.
(4)
Ordonnances de mars et avril
1696.
APANAGES
Sous la première dynastie, les
enfants des rois partageaient également la couronne
entre eux. Ce mode de partage fut encore suivi
quelquefois sous la seconde dynastie, avec cette
différence que l'aîné avait une bien plus grande
part que les puînés.
Au commencement de la troisième
dynastie, on voulut enfin remédier aux inconvénients
de ces partages ; et l'on donna aux puînés des
portions de terre que l'on démembrait du domaine de
la couronne. C'est ce qu'on appelait apanages.
Comme ces portions de terre
étaient souvent considérables, ce moyen exposait
encore le domaine de la couronne à des réductions
qui l'affaiblissaient de jour en jour. C'est
pourquoi, et pour empêcher que les apanages ne
passassent par mariage à des étrangers, Philippe le
Bel donna un règlement, qui excluait les filles de
la succession aux apanages ; et il ordonna que ces
bien retourneraient à la couronne, lorsqu'il n'y
aurait pas d'héritiers mâles.
Jean sans Terre fut ainsi nommé
parce que, du vivant du roi Henri II son père, il
n'avait aucun apanage. Philippe le Hardi fut aussi
surnommé sans-Terre, avant que son père l'eût
apanagé du comté de Touraine et du duché de
Bourgogne (1).
(1)
La Constitution de 1791 avait
proscrit les apanages réels. Les fils puinés du roi
devaient recevoir, à l'âge de vingt-cinq ans
accomplis, ou lors de leur mariage, une rente
apanagère, fixée par le corps législatif, et qui
s'éteindrait avec leur postérité masculine. Titre
III, ch. II, sect. III art. 8.
ARRIÈRE-FIEF
Il y avait plusieurs sortes de
fiefs : le fief suzerain, le fief dominant et le
fief servant.
Le fief suzerain relevait du
roi et lui devait hommage.
Le fief dominant relevait du
suzerain et lui devait hommage.
Le fief servant relevait du
fief dominant et lui devait hommage ; ce dernier
s'appelait plus communément arrière-fief.
Le fief dominant était servant,
ou soumis au service, à l'égard du suzerain; il
n'était dominant que pour l'arrière-fief.
Ainsi le fief était
arrière-fief, quand le fief de qui il relevait,
relevait à son tour d'un autre fief.
Le possesseur d'un arrière-fief
était arrière-vassal, parce qu'il était vassal d'un
seigneur, qui à son tour était vassal d'un autre
seigneur. Ce dernier (le suzerain) était vassal du
roi.
(Pareillement
l'arrière-petit-fils est soumis au petit-fils qui à
son tour est soumis au fils. Toutes ces choses sont
si embrouillées dans nos vieux jurisconsultes, qu'il
faut se donner bien des peines, pour ennuyer le
lecteur, lui déchirer les oreilles à force de mots
rudes, durs, heurtés l'un par l'autre, et lui
apprendre peu de choses).
ASILES
Comme la Divinité est le refuge
des malheureux, et qu'il n'y a pas de gens plus
malheureux que les criminels, on a été naturellement
porté à penser que les temples étaient un asile pour
eux ; et cette idée parut encore plus naturelle chez
les Grecs, où les meurtriers, chassés de leur ville
et de la présence des hommes, semblaient n'avoir
plus de maisons que des temples, ni d'autres
protecteurs que les dieux.
Ceci ne regarda d'abord que les
homicides involontaires ; mais lorsqu'y comprit les
grands criminels, on tomba dans une contradiction
grossière : s'ils avaient offensé les hommes, ils
avaient à plus forte raison offensé les dieux
(Montesquieu, Esprit
des lois, liv. XXV, ch. III).
Les asiles furent établis chez
tous les peuples qui eurent des temples, et partout
on les consacrait d'abord au malheur seulement. Les
églises chrétiennes eurent, dans les temps les plus
reculés, le droit d'asile. Mais bientôt ces asiles
ne furent pas plus exempts d'abus que ceux des
peuples païens. Quelque crime que l'on eût commis,
on y était à l'abri de toute insulte. Le tombeau de
saint Martin de Tours a été longtemps l'asile que
l'on respectait davantage, et où l'on était le plus
en sûreté. Le tombeau de saint Denis était encore
très vénéré dans les premiers siècles de notre
monarchie ; et le meurtrier qui s'y réfugiait ne
pouvait en être arraché par violence.
Pour remédier aux abus que ces
privilèges occasionnaient, on ordonna en 779, de ne
plus protéger les coupables de meurtre volontaire,
lorsqu'ils se retireraient dans un lieu d'asile ; de
ne leur point porter de nourriture, et de les
laisser mourir au pied des autels.
Charlemagne renouvela ces
règlements et beaucoup de gens ont écrit que, dès le
IX° siècle, les églises ne servaient plus d'asile,
que contre la violence des particuliers et non
contre la justice des magistrats ; que le coupable
n'était plus en sûreté au pied des autels, et qu'on
pouvait l'en arracher pour le conduire aux juges.
Ces choses sont plus que hasardées ; le clergé, qui
retirait de grosses sommes du droit d'asile, savait
bien sauver la vie aux criminels réfugiés dans les
églises, quand ses intérêts ou son honneur
semblaient le conseiller.
En 1358, un changeur, nommé
Perrin Macé, ayant tué le trésorier des finances, le
Dauphin (depuis Charles V) ordonna à Robert de
Clermont, maréchal de Normandie, d'aller enlever ce
scélérat de l'église de Saint Mérri, ou il s'était
réfugié et de le faire pendre ; ce qui fut exécuté.
Jean de Meulan, évêque de
Paris, cria à l'impiété, prétendit qu'on avait violé
les immunités ecclésiastiques, fit ôter du gibet le
corps de Perrin Macé, et lui fit faire des obsèques
honorables dans l'église de Saint Mérri même.
Un mois après, l'évêque et le
prévôt des marchands élevèrent une sédition, ou
Robert de Clermont fut massacré, avec plusieurs
autres seigneurs, en soutenant les intérêts de son
roi (1). Le clergé refusa de prier pour ces
seigneurs ; et il fallut les mettre en terre
secrètement et sans pompe. A l'égard de Robert
de Clermont, Jean de Meulan défendit, sous des
peines sévères qu'on lui donnât la sépulture dans
une église ou dans un cimetière, disent qu'il avait
encouru l'excommunication, en faisant enlever Macé
d'un lieu saint, et qu'un excommunié ne devait pas
être inhumé en terre sainte. Mais deux domestiques
lui rendirent les honneurs funèbres de leurs mieux,
et furent les seuls qui témoignèrent du cœur,
dans ces temps misérables.
On irait trop loin, si l'on
voulait citer la dixième partie des traits de cette
sorte, que nos historiens ont conservés jusqu'à
Louis XII. Ce fut ce prince qui ôta enfin aux
églises ce droit de franchise, à cause de tous les
abus qu'il produisait chaque jour. Mais ce droit
subsiste encore dans quelques pays de l'Europe.
Au commencement du VIII°
siècle, un homme, s'étant réfugié dans une église,
eut le pied coupé par ceux qui le poursuivaient. Il
se plaignait de ce que le droit d'asile avait été
violé à cet égard. Charles-Martel fit paraître
l'accusé ; celui-ci répondit, avec assurance, que la
plainte était mal fondée, puisque la jambe était
encore hors de l'église, au moment où il avait porté
le coup. Cette subtilité plut au juge et empêcha
d'examiner la chose plus à fond
(L'abbé Bertou Anecd.
fr. - Sauval liv IV).
En 1387, deux écoliers, ayant
commis un vol assez considérable, se réfugièrent
dans l'église des carmes de la place Maubert. Trois
sergents eurent ordre de les enlever, et de les
conduire en prison. Mais les carmes se récrièrent si
haut contre cet attentat, que tout le clergé
prit parti dans cette affaire, et que la justice
séculière fut obligée de punir les sergents...
En conséquence, par un arrêt
solennel, ils furent condamnés à faire amende
honorable devant la porte de l'église qu'ils avaient
violée ; le premier sergent, nu en chemise,
et tenant une torche de quatre livres à la main ;
les deux autres, pieds nus, sans chaperon, vêtus
seulement d'une cotte, et tenant en main un
cierge de deux livres...
(Les cierges et les
torches appartenaient aux moines après la cérémonie).
Outre ce, le premier sergent
paya aux carmes trente livres d'amende ; les deux
autres, quinze livres chacun. On les tint en prison
jusqu’à l'entier payement de ces sommes ; et après
tous les dépens, dommages et intérêts, il leur fut
encore défendu d'exercer à l'avenir aucun office
royal. Enfin, on fit faire, à leurs frais, un
tableau qui les représentait dans leur péché, et qui
se voyait encore, il n'y a pas longtemps dans la nef
des carmes.
C'étaient des siècles que
ceux-là ! Et nos ancêtres étaient incomparablement
plus sages que nous !...
Les asiles, dans leur origine
et dans leur but, sont au moins respectables,
puisqu'on se proposait de soustraire le malheureux
et le meurtrier involontairement à ses persécuteurs
et à ses ennemis, et qu'on chargeait ainsi les dieux
de suppléer à l'insuffisance de la justice et des
lois humaines. Ce qui les rendit méprisables, c'est
que les prêtres voulurent que ces asiles fussent
sacrés sans restriction ; et que les législateurs
n'eurent pas assez de force pour distinguer, même au
pied des autels, l'innocence et le malheur, de la
violence et du crime.
(1)
Sauval, liv IV –
Histoire de Paris, de Félibien.
AUBAINE
C'est en vertu du droit
d'aubaine, appelé par Montesquieu ''droit insensé'',
qu'un souverain recueille la succession de
l'étranger qui meurt dans ses États, sans y être
naturalisé, de l'étranger naturalisé qui n'a point
fait de testament, et du regnicole qui s'est fixé
dans un autre pays, et a laissé des biens dans sa
patrie.
Ce droit s'exerçait autrefois,
de diocèse à diocèse, de village à village. Dans les
XII° et XIII° siècles, les seigneurs
prétendaient qu'il leur appartenait, comme dérivant
du ((droit de chasse aux bêtes fauves... Il était
naturel d'assimiler les étrangers aux bêtes
sauvages, dans un temps où les paysans du royaume
étaient traités en animaux domestiques.
L'étranger qui s'établissait
dans une seigneurie, et qui mourait sans laisser,
par testament, une partie de ses biens à son
seigneur, déshéritait sa famille, puisque dès lors
le seigneur devenait seul héritier du défunt,
suivant le chapitre 87 des ordonnances de saint
Louis.
Alors, plus que jamais, les
tyrans de village semblaient s'entendre pour enlever
au peuple tout le fruit de ses sueurs : celui qui
abandonnait sa cabane, pour se soustraire à la
barbarie et aux mauvais traitements d'un seigneur,
devenait serf du seigneur dans les terres de qui il
s'allait fixer ; et c'était souvent changer des
chaînes de fer pour des chaînes d'acier, ou passer
d'une prison dans un cachot.
Pour éviter ces abus
exécrables, il fut permis, dans la suite aux
étrangers qui venaient s'établir en France, de
reconnaître le roi pour suzerain. Alors on était à
l'abri des violences seigneuriales. Mais le roi
héritait, aussi bien que les seigneurs ; et outre
les autres redevances, il fallait lui payer chaque
année, à la Saint-Rémi, une rente de douze deniers
tournois, en qualité de vassal ou de serf étranger.
De plus, quand les étrangers se mariaient en France,
ils payaient au roi une somme de soixante sous. Les
seigneurs étaient souvent assez adroits pour mettre
encore leurs droits à côté de ceux du prince et pour
les faire valoir, de façon que les étrangers
s'enrichissaient rarement dans un pays qui les
dévorait sans relâche.
Il en était de même dans tous
les États de l'Europe. L'étranger ne pouvait
disposer d'aucune partie de ses biens, s'il n'était
naturalisé ; et fût-il naturalisé, ses enfants
n'héritaient pas s'ils n'habitaient pas avoir lui.
Le père n'héritait jamais de ses enfants lors même
qu'ils demeuraient dans sa maison et qu'ils
partageaient ses travaux ou son commerce.
Il y avait cependant quelques
ports, quelques foires, où les marchands étaient
libres du droit d'aubaine. Mais on était avare de
ces sortes de franchises.
Quoiqu'on l'eût plusieurs fois
supprimé ou adouci, le droit d'aubaine existait
encore à la fin du dernier siècle, malgré les
lumières et la politesse de la nation française.
L'assemblée constituante abolit, en 1791, cette
trace honteuse de la barbarie. Mais, lors de la
rédaction du Code civil, le droit d'aubaine fut
rétabli ''par représailles'', pour les étrangers
chez qui ce droit était en vigueur (1).
Malgré cette modification, le
rétablissement d'un droit semblable était peu digne
d'un grand peuple, que tant d'étrangers viennent
admirer. On l'a enfin senti ; et c'est en mars 1819,
que le droit d'aubaine a été tout à fait supprimé en
France par les représentants de la nation, les pairs
et le roi.
(1)
Code civil, liv. 1Er tit. 1Er,
art. 2 etc
AVEU ET
DÉNOMBREMENT
C'était un acte fait sur
parchemin, par-devant notaire, scellé et signé, dans
lequel le vassal avouait qu'il était soumis, lui et
son fief, à son seigneur dominant, et faisait le
détail de toutes les redevances et de tous les
droits attachés à son fief.
Ainsi, il fallait que le vassal
exprimât dans cet acte, si la justice de son fief
était haute, moyenne ou basse ; s'il y avait un
château, un colombier, une garenne ; s'il possédait
des moulins, des pressoirs et des fours banaux ;
qu'elle était l'étendue de son domaine ; combien il
avait de serfs ; en un mot, tout ce que contenait le
fief en vasselage ; quelles redevances il fallait
payer, quels droits et quels hommages il fallait
rendre au suzerain.
L'objet de ce dénombrement était de mettre les
grands seigneurs toujours en état de savoir ce que
leur revenait de leurs vassaux. Mais on n'inventa
ces mémoires que quand les nobles commencèrent à
apprendre à lire.
Au reste les aveux et
dénombrements, qui faisaient connaître la puissance
des seigneurs et les devoirs des vassaux, étaient
publiés dans la paroisse, et dans touts les bourgs
et les villages voisins;
Dans quelques provinces, les
vassaux ne donnaient l'aveu et le dénombrement
qu'une fois en leur vie ; dans d'autres, ils le
donnaient tous les cinq ans, ou des espaces plus
rapprochés, suivant les coutumes. Si le vassal ne le
présentait pas, dans les quarante jours qui
suivaient son entrée en possession, le seigneur
confisquait le fief et en faisait son profit (1).
(1)
Dumoulin, de feudis. Par. Hod.,
8, 44 – Baquet des droits de justce, ch. XXXIV. -
Guyot, des fiefs, t. V, ch. IV et VI.
BAILLI
Officier de robe longue, qui
rendait la justice au nom d'un seigneur (1).
La coutume de terminer les
procès par les combats judiciaires ne demandait ni
lettres, ni études ; et tout seigneur pouvait juger
de cette sorte.
Mais lorsque l'on commença à
enseigner le droit dans les écoles, lorsqu'on eut
traduit la jurisprudence romaine, et qu'on écrivit
les coutumes de chaque province, les seigneurs
devinrent incapables de rendre la justice.
Les seigneurs se faisaient
accompagner de pairs et de prud'hommes, qui les
éclairaient de leurs lumières et prononçaient avec
eux sur les causes embrouillées : ces pairs étaient
une image imparfaite de nos jurés. Mais comme il y
avait déjà des praticiens et jurisconsultes dans le
XIV° siècle, et que les prud'hommes, les pairs et
les seigneurs justiciers ne savaient ni lire ni
écrire, en leur qualité de gentilshommes, et ne
voulaient point apprendre le droit, la pratique de
juger par pairs devint moins en usage ; celle de
juger par baillis s'étendit et un seul homme eut
droit de prononcer sur la vie de ses semblables ; ce
qui ne s'était point vu dans les huit premiers
siècles de la monarchie.
Les seigneurs étaient obligés
de prendre leurs baillis parmi les laïques ; et les
baillis devaient connaître, au moins en bonne
partie, les coutumes de leur canton et les droits de
leur seigneur. Au reste, on choisissait les baillis
dans l'ordre des laïques, parce que les privilèges
du clergé étaient immenses, dans les XIII° et le
XIV° siècles, il n'était guère possible de punir les
prévarications d'un ecclésiastique.
On pense bien que les baillis,
puisqu'ils dépendaient immédiatement de leur
seigneur, n'étaient punissables de leurs injustices
que quand elles pouvaient nuire aux intérêts
seigneuriaux.
On a souvent remarqué que les
valets d'un homme méchant étaient pires que leur
maître. Cette observation était surtout applicable
aux baillis. Voyez le suisse d'un grand hôtel ou le
dernier commis d'un ministre ; vous trouverez deux
petits êtres cent fois plus insolents que leurs
patrons.
Un bailli, bien ignorant et
bien sot, se croyait le premier homme de sa
province, lorsqu'il représentait son seigneur ; et
comme ce bailli était ordinairement pauvre,
ambitieux, avare, il prodiguait aux hommes de corps
les mauvais traitements, les exactions, les
tyrannies, les peines, tandis qu'il accablait
monseigneur de viles flatteries et de bassesses. On
a trop bien dépeint les prétentions, la morgue,
l'insolence, et les ridicules des baillis, dans une
foule de comédies que tout le monde sait par cœur,
pour qu'on entreprenne ici d'en faire l'esquisse.
Il est certain que dans le
dernier siècle, et surtout dans les cantons où les
droits du seigneur n'étaient pas très onéreux, bien
des châtelains auraient pu être moins haïs de leurs
paysans, s'ils n'avaient point eu de baillis, que
les malheureux villageois regardaient comme ''la
bête noire''.
- Plusieurs villes de la
Suisse, sont gouvernées par des baillis; et si, l'on
en croit les voyageurs et les historiens, ces
gouverneurs ne sont pas plus aimés en Suisse que les
baillis seigneuriaux ne l'étaient en France. On les
flatte cependant, et avec assez de bassesse, parce
qu'on les craint à l'excès. Hélène-Maria William,
dans le voyage qu'elle fit en Suisse, pendant notre
dernière révolution, raconte ainsi l'installation du
bailli de Bellinzonne (2) qui se renouvelle tous les
deux ans :
''La matinée de ce fameux jour
et employée à disposer, à ranger ceux des habitants
et des grands officiers de l'état qui doivent aller
à la rencontre du nouveau proconsul, pour l'amener
en cérémonie dans son gouvernement. L'après-midi,
l'auguste cortège arrive, monté sur des coursiers
fougueux, et précédé par des trompettes.
Lorsque le bailli approche de
la ville, il est salué par le canon des trois
châteaux ; et le lendemain, après la messe, il est
installé avec éclat.
Ces baillis volent si
ouvertement, dans leur petit empire, que le peuple
les considère plutôt comme des collecteurs de taxes,
envoyés pour les piller légalement, que comme les
distributeurs de la justice, et les conservateurs de
la paix et des propriétés.''
Cependant les poètes de la
ville célèbrent par des sonnets, leur glorieuse
entrée. On les met au-dessus d'Alexandre et de tous
les héros de la Grèce ; on dit que la saint Vierge
les conduit par la main, et leur prodigue les plus
tendres caresses... Et ces poésies ne sont pas là
des satires, puisque les corps civils et
ecclésiastiques les offrent sérieusement, et que les
baillis s'en accommodent (3).
(1)
Il y avait dans l'ordre de
Malte un bailli. C'était un chevalier revêtu d'une
dignité qui l'élevait au-dessus des commandeurs, et
lui donnait le privilège de porter la grande croix.
-
Les baillis royaux, ou grands baillis, portaient
l'épée. C'étaient des espèces de prévôts, que les
baillis du seigneur singeaient de leur mieux.
(2)
Bellinzone est une ville
d'Italie, sur le Tessin, dans le duché de Milan.
Elle appartenait autrefois au duc de Milan ; dans le
XV° siècle, elle fut vendue, en même temps que
Bollenz et Riviera, aux cantons d'Uri et
d'Underwald, pour une somme de 2.400 florins... Le
duc de Milan, jaloux de ravoir ces trois villes, en
offrit aux Suisses le prix qu'ils les avaient payées
; et comme on ne voulut pas les lui vendre, il les
prit... Mais, au commencement du XVI° siècle, le
district de Bellinzone fut rendu aux Suisses et leur
resta.
(3)
Nouveau voyage en Suisse
d'Hélène Maria William, trad. De M. Sai
BAN
On appelait ban, la convocation
que le roi faisait de la noblesse (à raison des
fiefs qu'elle tenait de lui), et l'appel que les
seigneurs faisaient à leurs vassaux, lorsqu'il
fallait se rassembler pour la guerre ou pour quelque
affaire importante (1)
Ce mot a donné lieu à celui de
bannière sous laquelle les vassaux devaient se
ranger, et au titre de banneret, que l'on appliquait
à tout seigneur qui avait un nombre suffisant de
vassaux pour lever bannière (2).
Le vassal du roi qui était
puissant et riche, ne courait pas grand dommage en
manquant à l'appel ; mais le vassal du seigneur
payait de grosses amendes, quand il n'y avait pas
pis.
(1)
Ban signifie publication. On
dit encore les bans de mariage. Mais lorsqu'on
écrit, tous les jours la publication des bans, c'est
comme si on disait la publication des publications.
(2)
(2) Montjoie Saint-Denis était
le cri général des Français, lorsqu'ils allaient à
la charge. Mais chaque seigneur banneret avait aussi
son cri particulier, pour appeler ses vassaux sous
sa bannière.
BANALITÉS
Tout seigneur avait le droit de
bâtir un four, un moulin, un pressoir, et d'obliger
tous ses vassaux et serfs à s'en servir
exclusivement, et à lui payer une certaine somme,
toutes les fois qu'ils s'en servaient.
Ce four, ce moulin, ce pressoir
étaient banaux (1), parce que tous les vassaux y
allaient et qu'ils ne pouvaient moudre leur blé,
cuire leur pâte et faire leur vin qu'au moulin, au
four et au pressoir de leur seigneur.
Bien plus, si les vassaux,
sujets à la banalité, achetaient du pain hors de la
juridiction de leur seigneur, ils lui payaient pour
ce pain, les mêmes droits que s'ils s'étaient servis
du four et du moulin banal.
Les évêques de Paris avaient
anciennement des fours banaux, dans la rue du Four
et dans la rue de l'Arbre-Sec ; et l'évêque Jean
Courtecuisse les faisait encore bien valoir au
commencement du quinzième siècle.
En 1225, Philippe-Auguste avait
permis aux boulangers de Paris d'avoir des fours
chez eux et d'y cuire, en payant au roi neuf sous
six deniers par an. Philippe le Bel renouvela cette
permission en 1305 ; mais en 1402, l'évêque de Paris
obtint une sentence des requêtes du palais qui lui
donnait la possession exclusive des fours.
Les seigneurs avaient aussi le
droit d'établir, dans leurs domaines, des boucheries
banales, et il était défendu aux bouchers de vendre
leurs viandes ailleurs que dans ces boucheries (2).
Le seigneur avait, de droit, les pieds et la langue
de toute bête tuée dans sa juridiction, à
l'exception des langues de veau, que la féodalité a
respectées. On voit par là que quelques bêtes
avaient aussi leurs privilèges.
Les évêques de Paris avaient
des moulins banaux, où ils faisaient élever des
ânes. Quelques-uns de ces moulins étaient sur la
rivière, d'autres au vent, dans les environs de
Montmartre et de Clichy. Quand l'évêque les allait
visiter, avec ses clercs, le fermier du moulin était
tenu de leur prêter ses ânes pour la promenade ; et
les Parisiens voyaient souvent ces moines et ces
ânes rentrer gravement à Paris les uns sur les
autres.
La banalité des fours, des
moulins et des pressoirs existait encore dans
plusieurs provinces au moment de la révolution ; et
les seigneurs ne négligeaient pas ces moyens
d'asservissement et de rente perpétuelle.
Lorsqu'on parla de donner aux
Français une liberté universelle, les habitants d'un
gros village voisin de Reims firent une pétition à
l'Assemblée constituante, pour la prier d'accélérer
le moment tant désiré de la liberté de la presse,
parce que les chanoines du lieu avaient un pressoir
banal dont la jouissance coûtait trop cher aux
habitants...
(1)
Ainsi nommés du mot ban, ou
publication avec la jonction de quelque peine ou
amende.
(2)
Fréminville, des Banalités,
tome II sect. VIII.
BANC
Les seigneurs avaient le droit
de placer leur banc dans le lieu le plus honorable
de l'église, et même dans le chœur. Une foule de
titres féodaux portent que Monseigneur aura dans
l'église le premier banc, et la plus belle place, en
sa qualité honorifique de haut justicier...
BANVIN
Un seigneur, un évêque, un
prince avait le droit de banvin dans une ville, ou
dans une seigneurie, quand il fallait s'adresser à
lui pour avoir la permission de crier du vin et d'en
vendre.
Au treizième siècle, le bourg de Saint-Germain
l'Auxerrois, c'est-à-dire, tout ce qui était alors
bâti au nord de Paris, hors de l'île de la Cité,
appartenait à l'évêque, qui en était seigneur
temporel ; le roi n'avait dans tout ce bourg (depuis
le pont Notre-Dame jusqu'à Chaillot) que le droit de
banvin, et la permission d'y lever tous les trois
ans une rente de soixante sous (1).
(1)
Avec un peu de calcul, on voit
que le roi avait là un revenu annuel de vingt sous.
Dans d'autres quartiers, soumis également à la
juridiction de l'évêque, le guet du roi entretenait
la police et le bon ordre ; mais l'évêque jugeait
les coupables et confisquait leurs biens à son
profit.
BARBE
Le Roi François 1er s'amusait à
assiéger une maison avec des boules de neige.
Montgomery, ne sachant sans doute pas qu'il avait
affaire au roi, et croyant qu'on en voulait à sa
personne, jeta pour se défendre un tison enflammé
par une fenêtre ; ce qui prouve que nos ancêtres
mettaient beaucoup de ménagements dans leurs petits
jeux.
Le roi, blessé, fut obligé de
se faire raser la tête, et il introduisit en
France la mode de porter les cheveux courts et la
barbe longue, au lieu qu'auparavant c'était tout le
contraire.
Quand les bourgeois virent les courtisans et les
gentilshommes avec une grande barbe, ils voulurent
les imiter ; mais (en 1535) le roi François 1er
lâcha une ordonnance, par laquelle il fut prescrit,
et sous peine de la hart (1), à tout bourgeois,
paysan et vilain, de se faire raser la barbe,
attendu que la barbe longue était la distinction
exclusive des nobles et des chevaliers.
(1)
La hart est la corde dont on
étrangle les criminels. Étrangler un pauvre homme à
cause de sa barbe, c'était y aller rondement. Mais
autrefois on était plus brave qu'aujourd'hui. - Les
moines et les ecclésiastiques ne portaient point de
barbe, à l'exception des cardinaux qui se
regardaient comme princes de l'église. En 1546,
Pierre Lescot, conseiller de la cour et
architecte du roi, ayant été pourvu d'un canonicat à
Notre-Dame, le chapitre lui fit l'honneur
extraordinaire de le recevoir avec sa longue barbe ;
ce qui dérogeait aux statuts de l'église.
BASTILLE
Cette forteresse fut élevée,
disent la plupart des historiens, sous le règne de
Charles V ; et ce fut Hugues Aubriot, prévôt de
Paris, qui en posa la première pierre, en 1370. Mais
il est constant que la Bastille existait avant cette
époque, et qu'elle fut seulement rebâtie, par Hugues
Aubriot pour défendre Paris contre les Anglais ;
puisqu'on lit, dans diverses chroniques anciennes,
que sous le règne du roi Jean, père de Charles V,
Étienne Marcel, prévôt des marchands de Paris, se
réfugia à la Bastille, où il fut tué.
La Bastille n'était d'abord
qu'une masse de fortifications, élevées pour la
sûreté de la ville (1) ; elle devint bientôt prison
d'État, et elle a servi à cet usage jusqu'à sa
chute.
Louis XVI, voulant connaître
l'opinion publique, avait chargé le libraire
Blaizot, établi sur le grand escalier de Versailles,
de lui faire passer les brochures et les pamphlets
relatifs aux événements du jour, et de les déposer
secrètement dans une cassette, dont lui seul avait
la clef. Cet ordre fut exécuté pendant quelques
semaines ; mais le baron de Breteuil, qui ne pouvait
souffrir que le roi eût la plus légère confiance en
tout autre qu'en lui, ayant été informé de ce petit
mystère, fit mettre Blaizot à la Bastille... sous
prétexte qu'il faisait un commerce de livres
prohibés...
Le roi ayant trouvé sa cassette
vide pendant quelques jours, et ne voyant plus
paraître Blaizot, envoya chez lui, et fut très
surpris d'apprendre qu'il était détenu par ordre à
la Bastille.
Le libraire vivait, pour son
bonheur, sous un roi ami de la justice. Louis XVI,
indigné de cet abus de son autorité, manda aussitôt
le baron de Breteuil, le traita avec la plus grande
sévérité, lui ordonna de rendre sur-le-champ la
liberté au malheureux Blaizot, de le dédommager à
ses frais du tort qu'il lui avait fait ; et ce ne
fut qu'à la considération de la reine, qui intervint
en faveur du ministre, que le roi voulut bien borner
là sa punition (2).
Quelques jours avant l'attentat
de Damien sur la personne de Louis XV, un Lyonnais,
qui s'en retournait dans son pays, coucha dans une
auberge où il entendit, à travers une cloison, tout
le complot formé contre le roi. Cet honnête homme
rebroussa chemin aussitôt, gagna Versailles en toute
hâte, révéla au premier ministre tout ce qu'il avait
entendu, et repris sa route sur-le-champ, parce que
ses affaires l'appelaient dans sa famille.
Le ministre négligea cet avis ;
et le 5 janvier 1757, Louis XV fut frappé par
Damiens, d'un coup de couteau qui faillit lui ôter
la vie. Le ministre se ressouvint alors des
révélations du Lyonnais ; il craignit qu'on ne lui
reprochât de les avoir négligées ; il fit courir
après cet homme, qui n'était pas encore bien loin,
et l'enferma à la Bastille...
Pour prix du service qu'il
avait voulu rendre à l'État, ce malheureux languit
trente-deux ans dans les cachots, et ne recouvra la
liberté qu'au 14 juillet 1789... On ne lui avait
jamais dit pourquoi il était à la Bastille...
Plusieurs personnes, dit Chamfort, ont entendu cette
anecdote dans la bouche de M. de Malesherbes qui ne
la racontait qu'en frémissant.
M. de Latude fut mis à la
Bastille, en 1747, pour avoir déplu à une grande
dame. Il avait du courage ; il forma la résolution
de s'évader, et passa plusieurs années à fabriquer,
dans sa chambre, des cordes de paille dont il fit
une échelle, qu'on peut regarder comme un chef
d'œuvre admirable de patience et d'adresse. Avec ce
frêle moyen de salut, il descendit, pendant une nuit
orageuse, de la plate-forme, dans les fossés de la
Bastille, et eut le bonheur de s'échapper (3) Mais
il fut repris peu de jours après, resserré plus
étroitement, et ce ne fut qu'après avoir passé
trente-sept ans dans les cachots, qu'il put enfin
revoir la lumière (en 1784, ou selon d'autres, en
1789).
M. le comte de Forcia-Piles,
qui raconte ainsi cette anecdote (4) convient que M.
de Latude subit cette longue captivité pour un délit
que six mois de prison auraient suffisamment expié,
et, dans les pages précédentes, il a dit que la
Bastille était une bonne chose et qu'on y était bien
(5).
Plusieurs écrivains, qui
gémissent de ne plus vivre dans les siècles de
féodalité et de servitude, prétendent que la
Bastille n'était pas si funeste à la liberté qu'on
le dit tous les jours ; que le despotisme et la
tyrannie des ministres ne l'encombraient point de
malheureux ; que la volonté d'un seigneur ou le
caprice d'une maîtresse n'y conduisaient point le
faible. Mais ces écrivains ne donnent là que des
mots ; et des milliers de faits pourraient prouver
que la Bastille était en France le premier
instrument du pouvoir arbitraire des grands et de la
misère des petits. Qui comptera ces infortunés,
morts dans les cachots de la Bastille, sans que le
monde ait connu leurs fautes et leur destinée (6).
(1)
Ces fortifications furent
construites aux frais des Parisiens ; chaque
propriétaire donna, selon ses moyens de quatre
livres à vingt-quatre livres tournois. Les bonnes
gens ne savaient pas alors qu'ils se bâtissaient une
prison.
(2) Paris, Versailles et les provinces
au XVIII° siècle, Tome 1er.
(3)
L'échelle de paille de M. de
Latude a été exposée aux regards du public après le
14 juillet 1789.
(4)
Nouveau dictionnaire français,
p. 48.
(5)
Le fameux Linguet, ayant été
mis à la Bastille, vit entrer dans sa chambre un
grand homme, pâle et sec, qui lui donna quelque
frayeur ; il lui demanda qui il était. - Monsieur,
répliqua l'homme sec, je suis le barbier de la
Bastille. - Parbleu ! Dit Linguet, vous auriez bien
dû la raser.
(6)
On n'a jamais pu savoir quel
était le prisonnier au masque de fer. Cependant on a
écrit là-dessus des volumes...
BÂTARDS
Les seigneurs héritaient des
bâtards qui mouraient sur leurs terres sans avoir
fait de testament ; c'est ce qu'on appelait droit de
bâtardise (1)
Dans le vicomté de Bigorre, et
dans d'autres seigneuries, lorsque le seigneur avait
des bâtards, les serfs ou hommes de corps étaient
obligés de payer aux dits bâtards, pendant qu'ils
faisaient leurs études (2) une rente annuelle
de douze deniers par tête, un quarteron d'avoine,
une charge de foin et de paille, et d'autres
redevances en fruits pour la nourriture de ces
étudiants (3).
(1)
Baquet, des Droits de
Justice, ch. VIII.
(2)
L'origine de ce droit
remonte au XIII° siècle. On étudiait alors l'art
d'aller à cheval, de chanter au lutrin et de bien se
battre.
(3)
Simon d'Olive livre
II.
BÉJAUNES (1)
C'est le nom qu'on donnait,
dans l'ancienne université à Paris, aux étudiants
nouveaux venus. Ils avaient à leur tête un intendant
ou supérieur qu'on appelait le chapelain, abbé des
béjaunes. Le jour des Innocents, cet abbé était
obligé de remplir deux fonctions importantes. Il
montait de grand matin sur un âne, et conduisait ses
béjaunes en procession par toute la ville.
L'après-midi, il les rassemblait tous dans un même
lieu; et là, avec de grands sceaux d'eau, il faisait
sur eux une aspersion très abondante. On appela
cette cérémonie le lavement ou la purification des
béjaunes. C'était une espèce de baptême, qui les
faisait enfants de l'université.
(1)
– En termes de Fauconnerie, un béjaune est un
oiseau jeune et niais. On donne ce nom, au figuré, à
un jeune homme bien niais et bien sot.
BÉNÉDICTION DU
LIT NUPTIAL
Anciennement, il n'était pas
permis aux nouveaux mariés de s'aller mettre au lit,
si le curé n'avait pas procédé à la bénédiction du
lit nuptial; cette coutume avait été établie par les
curés, à qui on devait, en retour, un petit droit
qu'on appelait ''les plats de noces'',
c'est-à-dire, leur dîner en argent ou en nature (1).
Du temps de Charlemagne, les
abbesses se mêlaient elles-mêmes de bénir le lit
nuptial ; mais lorsqu'on eut remarqué qu’elles
jouaient là un rôle peu décent, on en chargea
exclusivement les prêtres.
Cette cérémonie se faisait de
nuit, quelquefois très tard ; et alors les gens de
la noce, excités par le vin et par la circonstance,
se laissaient aller à des paroles si indiscrètes que
les curés se retiraient toujours très scandalisés.
En 1577, le curé de
Saint-Étienne-du-Mont (2), se plaignit qu'une de ses
paroissiennes l'avait fait attendre jusqu'à minuit,
et que la bénédiction du lit nuptial avait été
troublée par des lubricités, tant en paroles
qu'en gestes. C'est depuis ce temps qu'on a
bénit les lits des époux en plein jour ; et il y a
encore des provinces, où la coutume s'observe
toujours, aussi bien que la redevance des plats
de noces (3).
(1)
Sauval dit que, de son
temps encore, lorsqu'il y avait un mariage parmi le
petit peuple, le curé était de droit invité au
festin de noces ; qu'on le faisait toujours asseoir
au haut bout, et qu'on lui servait ce qu'il y avait
de meilleur (Antiquités de Paris, liv. II.).
(2)
À Paris.
(3)
On conte qu'un
rémouleur s'étant marié à Saint-Médard (à Paris),
lorsque le prêtre vint bénir le lit, il n'en trouva
point et en parut tout inquiet : - Bénissez ce coin,
lui dit le nouveau marié, il y aura tantôt de la
paille.
BÉNÉFICES
Les Francs donnaient le nom de
terres saliques aux terres dont il s'étaient emparés
par le droit de conquête ; elles étaient
héréditaires. Ils appelaient bénéfices militaires
les fonds qu'ils tenaient de la libéralité du prince
; ils n'en jouissaient que personnellement et
pendant leur vie. Telle est l'origine du nom de
bénéfices, qu'on appliqua bientôt aux biens du
clergé (1) ; et le clergé reçut tant de richesses en
France, qu'il faut que, dans les trois dynasties, on
lui ait donné plusieurs fois tous les biens du
royaume (2). Cependant les premières lois de
l'église ne permettaient pas aux chrétiens de
posséder des fonds (3). Mais si la piété fit fonder
des églises et des abbayes sous la première
dynastie, l'esprit militaire fit donner ces églises
et ces abbayes aux gens de guerre, qui les
partagèrent à leurs enfants. C'est pour des
donations de cette sorte que les moines damnèrent
Charles Martel.
Pépin, Charlemagne et quelques
autres rois de la seconde dynastie, rendirent aux
ecclésiastiques les bénéfices et les terres de
l'Église. - Peu de temps après, les Normands
arrivent, pillent et ravagent, persécutent surtout
les prêtres et les moines, cherchent les abbayes,
regardent où ils trouveront quelque lieu religieux ;
car ils attribuaient aux ecclésiastiques la
destruction de leurs idoles, et toutes les violences
de Charlemagne. - Dans cet état de choses, combien
le clergé perdit-il de biens ! À peine y avait-il
des ecclésiastiques pour les redemander. Il resta
donc encore à la piété de la troisième dynastie
assez de fondations à faire et de terres à donner
(4).
Ceux qui ont vu le dernier
siècle savent combien étaient immenses les richesses
de l'Église, et quelles fortunes éclatantes
apportaient les bénéfices. - Mais ces grands biens
devaient être la propriété de la nation, et non la
dot de particuliers privilégiés. S'ils n'eussent été
donnés qu'avec modération et comme des récompenses
au vrai mérite, on aurait moins crié contre ces
distributions. Ce qui a déplu, c'est qu'un noble,
s'il était chevalier de Malte, et cadet de famille,
pouvait obtenir trois cent mille francs de rente sur
les biens de l'Église, sans avoir rien fait pour en
mériter la millième part ; c'est qu'un évêque
ignorant et sans mœurs était cent fois plus riche
qu'un bon curé de village ; c'est que les bénéfices
se donnaient plus à l'intrigue qu'au talent et à la
probité.
Les papes s'étaient saisis, il
y a sept ou huit siècles, d'un droit qu'ils ont
perdu et qu'ils espèrent bien reprendre un jour.
C'est le droit de nommer à tous les bénéfices du
monde chrétien ; et quoique personnes n'eût écrit,
avant l'établissement de ce droit singulier, que le
seul évêque de Rome puisse avoir une juridiction
universelle, les papes n'en soutinrent pas moins que
leur autorité absolue sur les biens ecclésiastiques
était de droit divin (5).
Avant la pragmatique de saint
Louis, le pape était en possession de pourvoir,
d'autorité absolue, à tous les bénéfices du royaume
(5).
Montesquieu. Esprit des lois,
liv. XXXI, ch. X.
(1)
Plusieurs écrivains placent
l'origine des bénéfices ecclésiastiques à la fin du
X° siècle. Ils existaient auparavant. - Au
commencement du VI° siècle, le pape Symaque
accordait déjà des bénéfices à vie aux clercs et
moines qui l'avaient mérité. - Concil. Gall., tom
1er, ad annum 513.).
(2)
Montesquieu. Esprit des lois,
liv. XXXI, ch. X.
(3)
Jérôme Acosta, Histoire des
revenus ecclésiastiques, et tout le Nouveau
Testament.
(4)
Jérôme Acosta, protonotaire
apostolique : Histoire de l'origine et du progrès
des revenus ecclésiastiques.
(5)
Talon, Autorité des rois dans
l'administration de l'église.
Ce qu'il y a de plus admirable,
c'est que les papes donnaient souvent le même
bénéfice à plusieurs personnes ; et quand on leur
reprochait cette conduite inconcevable, ils
répondaient que leur autorité n'était pas limitée,
et qu'ils pouvaient faire ce qu'il leur plaisait,
puisqu'ils n'avaient point de supérieur sur la
terre... Cette prétention a donné lieu à une
infinité de procès, dit Jérôme Acosta : Mais tout le
monde est bien reçu à Rome pour son argent ; et la
cour du pape donnerait le même bénéfice dix fois par
jour, plutôt que de renvoyer celui qui paye bien les
parchemins... Cependant, quoiqu'on accorde un
bénéfice à plusieurs personnes, il est toujours
certain qu'il n'y en a qu'une qui en puisse jouir...
D'Aubigné avait conseillé à
Henri IV de réunir à la couronne tous les bénéfices
ecclésiastiques et l'excédant des richesses du
clergé, par une bonne et sainte réformation dans
l'Église et dans l'État, lorsque ce prince était
incertain s'il devait se faire catholique ou
demeurer huguenot ; moyennant quoi, dit cet
historien, Henri IV aurait pu entretenir trois
armées, chacune de cent mille hommes et de cent
canons, fournir ses garnisons, payer ses officiers,
ôter au peuple le tiers des tailles, et mettre dans
le Trésor un million chaque année (6). Mais les
trahisons qu'il avait à craindre, la force de la
Ligue, l'impossibilité de réduire les fanatiques
portèrent ce prince à se soumettre au pape ; et les
bénéfices demeurèrent au clergé.
Cependant, comme c'était une
coutume autorisée que de donner aux laïcs des
prieurés, des abbayes, des évêchés mêmes, dont ils
jouissaient sous le nom d'un ecclésiastique
confident, Henri IV fit quelquefois participer à ces
bénéfices les réformés, qui l'avaient servi
fidèlement (7). Il est vrai que bien souvent les
ecclésiastiques confidents rompaient la foi aux
huguenots, sous prétexte qu'ils avaient affaire à
des hérétiques, et abusaient de la confidence pour
s'approprier les bénéfices, dont les réformés
auraient dû jouir sous leurs noms (8).
On lit dans le Journal des
choses mémorables advenues sous le règne de Henri
III (9), qu'en janvier 1586, le clergé, La Ligue et
le nonce du pape importunèrent le roi, le pressant
de faire publier et recevoir dans son royaume les
décrets et ordonnances du concile de Trente ; et
que, Henri III ayant refusé de le faire, le clergé
se divisa en deux factions, dont l'une favorisait le
roi, et l'autre le pape. ''Mais le roi n'en donna
pas moins, comme devant, les bénéfices aux
seigneurs, aux gentilshommes et aux dames; pour en
jouir par économat, sans en parler au pape''.
(6)
D'Aubigné, tome III, livre III,
ch. XXIV.
(7)
Benoît, Histoire de l'édit de
Nantes, t. 1er, liv. IV.
(8)
Remarques sur le chapitre V de
la Confession catholique du sieur de Sancy.
(9)
Tome 1er, année 1586, p. 86.
BIENS
ECCLÉSIASTIQUES
On a observé plus haut que la
religion chrétienne, dans sa pureté primitive,
n'avait point de biens. Constantin le Grand, fut le
premier qui donna des fonds de terre à l'Église.
Julien révoqua les privilèges
accordés par Constantin, et ôta aux chrétiens leurs
terres les plus considérables, en leur rappelant
qu'ils devaient vivre dans la modestie et ne point
rechercher le luxe. C'est un des plus grands crimes
de cet empereur.
Valentinien répara quelques-uns
des édits de Julien ; il ne rétablit pourtant pas
tous les privilèges accordés par Constantin ; et les
empereurs qui lui succédèrent furent encore moins
généreux.
Mais l'avarice des
ecclésiastiques suppléa au défaut de générosité des
empereurs ; car, si nous ajoutons foi à ce que saint
Jérôme rapporte des prêtres et des moines de son
temps, dit Acosta, il n'y a sorte d'artifice dont
ils ne se servissent pour attirer chez eux le bien
des particuliers.
Il y a dans Rome, dit ce Père
de l'Église, une foule de prêtres qui font une cour
assidue aux vieilles dames, pour en tirer de
l'argent, et qui accablent les vieillards riches et
les dames sans enfants, de services bas, de
viles complaisances, afin d'avoir leurs bien et
leurs héritages.
''S'ils voient quelque étoffe
ou quelque meuble de prix, ils l'admirent, le
convoitent, et font si bien qu'ils l'emportent,
plutôt comme un objet extorqué par la violence, que
donné librement.
Plusieurs veuves chrétiennes
encouragent cette conduite infâme. Elles refusent de
rentrer dans le mariage, pour ne pas se soumettre à
un mari, et elles souffrent que des ecclésiastiques
leur fassent la cour, et les dépouillent (10).
L'avarice de ces prêtres et de
ces moines alla si loin, que les empereurs
furent obligés d'arrêter ces abus par des mesures
rigoureuses. On trouve, dans le code de Théodose,
une loi qui ordonne de mettre en justice tous ces
prêtres, qui se donnent le nom de chastes, et qui
fréquentent plus les maisons des veuves et des
pupilles que les églises.
Cette loi, qui permet aux
parents de poursuivre tout ecclésiastique qui
cherche à séduire les veuves et les vieillards, pour
avoir leur succession, cette loi fut adressée au
pape Damase, et lue dans toutes les églises de Rome
; alors que les papes étaient encore soumis aux
empereurs. - Tout l'effet qu'elle produisit, c'est
qu'on se cacha mieux pour s'enrichir ; car les
prêtres ne furent pas plus pauvres après que devant
(11). On sait que, même dans le siècle où nous
vivons, l'usage des testaments au profit des églises
et des prêtres n'est pas encore bien passé de mode.
M.M. De Sainte-Marthe assurent
que les chartres de la fondation de l'abbaye de
Signy en Champagne portent expressément, que saint
Bernard promettait autant d'arpents dans le ciel,
qu'on en donnerait sur la terre à cette abbaye...
Les papes devenus puissants,
obligèrent souvent les rois à multiplier les
bénéfices. Quand Charles V demanda à Grégoire IX
d'ériger le siège épiscopal de Paris en archevêché,
ce pape répondit qu’il ne le pouvait pas, attendu
que l'église de Paris était trop petitement dotée
(12).
Des princes, plus généreux que
notre Charles V, ont doté si richement les églises
que certains évêques pouvaient écraser les rois par
leur munificence. ''D'autres ont voulu renter des
couvents, où la louange divine fût perpétuelle,
témoin le pauvre monastère de l'Escurial (13) qui
n'a couté que trente millions à bâtir (14), et n'a
que quatre cent mille livres de rentes, pour
l'entretien de cent moines, qui font chanter sans
cesse les louanges divines dans leur église, par des
chantres gagés (15)''.
(10)
Heronymus
in epistolis ad Eustoch.
(11)
Parmi
les nombreux traits d'avarice qui font peu d'honneur
au clergé, on citera l'usage d'une foule de prêtres
qui, dans les derniers siècles même, disaient
plusieurs messes par jour, pour gagner plus
d'argent. Valafride Strahon, moine bénédictin, très
versé dans cette matière, dit qu'il a connu des
prêtres qui disaient trois, quatre, cinq messes, et
même davantage quand l'occasion s'en présentait.
(12)
L'évêché de Paris ne fut érigé
en archevêché qu'en 1622, sous Louis XIII.
(13)
Apocalypse de Méliton p. 27.
(14)
D'autres disaient soixante
millions.
(15)
L'Église de l'Escurial est
dédiée à saint Laurent. Ce monastère fut bâti par
Philippe II. On y compte, dit-on, quatorze cents
portes, onze mille fenêtres et huit cents colonnes.
Philippe II avait fait vœu de le bâtir pendant une
bataille qu'il livra à la France en 1557. On contait
cette circonstance à un Français, en lui montrant
les immenses bâtiments de l'Escurial. - Quand
Philippe II a fait pareil vœu répondit-il, il devait
avoir une bien grande peur.
BULLES
Une bulle est une lettre du
pape, expédiée en parchemin, avec un sceau de plomb,
où sont empreintes les images de saint Pierre et de
saint Paul. - A la fin d'un livre intitulé Idée de
la vie et des écrits de M. Gilles de Witte, on
trouve une série de pamphlets jansénistes, dans
lesquels il est prouvé que la religion catholique
est anéantie, détruite, renversée, depuis plus d'un
demi-siècle ; et que ce renversement de la religion
a été amené graduellement par toutes les bulles des
papes.
- En Espagne, et dans quelques
autres pays, bien soumis, et bien convaincus de
l'infaillibilité du pape, on reçoit à genoux, et
comme des oracles de l'Esprit-Saint, toutes les
bulles du souverain pontife. En France, on est un
plus impie ; on les examine avant de les recevoir,
et on se permet de les rejeter assez fréquemment.
- En 1407, Benoit XIII s'avisa
d'excommunier Charles VI ; il envoya conséquemment
en France un courrier chargé de la bulle
d'excommunication. Mais ce courrier fut mis en
prison, la bulle déchirée et brûlée publiquement par
la main du bourreau, et le nonce de Benoit forcé de
faire amende honorable pour son maître revêtu d'une
robe de toile où l'on avait peint les armes du pape
renversées, et coiffé d'une mitre de papier. On le
promena de la sorte, aussi bien que le courrier qui
avait apporté la bulle, par toutes les rues de Paris
; on les exposa ensuite, sur un échafaud dressé dans
la cour du Palais, à la risée de la multitude. - Il
y a des pays où un pareil attentat aurait excité une
révolte.
- Les papes ont quelquefois
accordé aux rois d'Espagne et du Portugal des
bulles, dites de la cruciade, dont ces princes
tirent bon parti, parce qu'elles permettent de lever
des impôts sur les choses saintes. Les historiens du
Portugal nous apprennent que leur roi Jean II, ayant
demandé au pape Innocent VIII une bulle de cette
sorte, le saint père la lui vendit, selon la
coutume, mais beaucoup trop cher, puisqu'outre les
sommes d'argent que les Portugais donnèrent, ils
s'engagèrent à recevoir désormais sans examen toutes
les bulles et tous les décrets du Saint-Siège.
Les rois d'Espagne tirent
encore aujourd'hui de très grosses sommes des bulles
de la cruciade, et il est juste qu'ils partagent ces
petits profits avec le pape. On sait que, dans ce
royaume, on ne se permettrait pas de manger des
œufs, du beurre, du fromage, etc., pendant le
carême, sans une bulle du souverain pontife qui en
vend la permission (1) ; le roi d'Espagne achète
donc une bulle de la cruciade, laquelle bulle est
trois ans en vigueur. A chaque carême, on fait le
commerce des permissions ; ce qui rapporte d'abord
passablement. On publie en outre, pendant les trois
années, six jubilés pour le moins ; chaque tête
espagnole est obligée de payer huit maravédis pour
chaque jubilé, et de donner quatre maravédis, par
chaque mort de sa famille qui a quitté le monde
terrestre depuis la dernière bulle. - On a calculé
qu'avec tous ces moyens et quelques autres aussi
bien imaginés, le roi d'Espagne tirait souvent près
de trois cents millions d'une bulle de la cruciade.
(1)
Jérôme Acosta, Histoire des
revenus ecclésiastiques.
CADETS
Les cadets de famille étaient
autrefois très mal partagés en France, du coté de la
fortune ; et cette absurde distinction des cadets et
de l'aîné est encore en usage dans l'Angleterre, et
chez la plupart des nations de l'Europe.
C'était surtout dans la
Bretagne que les aînés possédaient tous les biens et
tenaient entièrement leurs cadets sous leur
dépendance. - MM. de Kerdon, nés dans cette
province, étaient deux frères du dernier siècle,
placés dans le même régiment, et très attachés l'un
à l'autre, quoique leurs caractères fussent
différents. Ils avaient souvent de petites
querelles, que leurs camarades s'amusaient à
exciter, et que l'aîné faisait cesser, en disant
d'un grand sang-froid à son valet : ''Va me changer
ce louis ; je veux payer à mon frère sa
légitime(1)...''. Ce trait seul donnerait une idée
suffisante de la beauté des lois féodales.
(1)
Paris. Versailles et
les provinces au XVIII siècle, t. II. - La légitime
était, comme on sait, la petite, très petite portion
que l'aîné accordait aux cadets, sur les biens de sa
famille, qui lui restaient exclusivement.
CANONISATION
Le premier homme canonisé par
l'autorité du pape est saint Uldaric, déclaré saint,
en 993, par Jean XV. Jusque-là (1), toutes les
églises et tous les évêques avaient un égal pouvoir
de canoniser. Mais la puissance des papes s'étant
augmentée depuis, on eut recours à eux pour rendre
les canonisations plus solennelles ; et Alexandre
III décida que le pouvoir de faire des saints
appartenait exclusivement et de droit divin au siège
apostolique/
Boniface VIII prétendit la même
chose ; et Urbain VIII défendit de ne rendre aucun
culte aux plus saints personnages, avant qu'on les
eût fait canoniser par l'église de Rome. Mais alors
encore, les papes consultaient au moins les
cardinaux ; Sixte V s'en dispensa. Il mit saint
Bonaventure dans le ciel, et le déclara docteur de
l'Église, sans en demander avis à personne.
- A présent, les canonisations
se vendent, et celui qui ne laisse pas de quoi payer
les bulles, n'a pas droit de prétendre à l'honneur
d'enfler la légende;
(1)
Le président Hénault, Abrégé
chronologique.
CAPITATION
Lorsqu'un seigneur voulait
marier ses enfants, ou les faire chevaliers, les
serfs payaient les frais des cérémonies, par une
capitation, ou impôt établi sur chaque tête.
Lorsqu'un roi faisait une
entreprise extraordinaire, il imposait une
capitation sur tous ses sujets. Saint Louis recourut
à ce moyen, pour fournir aux frais de la croisade où
il mourût. - Les nobles et les gens à privilèges
étaient exempts de cet impôt.
CARÊME
Dans plusieurs pays
catholiques, où la liberté de conscience était
nulle, on obligeait les peuples, par la violence, à
l'observation du carême. - Anciennement, en Pologne,
on arrachait les dents à quiconque était accusé
d'avoir mangé de la viande, pendant ces semaines de
pénitence.
Les jeûnes du carême sont
salutaires, dans un temps où toute la nature animale
se renouvelle, où toutes les viandes sont
échauffées. On aurait pu en conseiller l'abstinence
par des moyens moins rigoureux ; mais on en a fait
un devoir de religion ; et, en arrachant les dents à
ceux qui ne l'observaient pas, on a cru venger
l'Éternel offensé.
Ce qu'il y a de plus admirable
dans tout ceci, c'est qu'en payant on peut manger de
la viande en carême, et qu'on est damné si on fait
gras, sans avoir acheté une dispense de jeûne (1).
(1)
La censure littéraire pourrait
bien être regardée comme quelque chose de féodal. A
la fin du dernier siècle, un libraire français avait
fait passer en Allemagne plusieurs exemplaires de la
Cuisinière bourgeoise ; les censeurs prohibèrent ce
livre comme irréligieux parce qu'ils virent, à la
table des matières : Recettes pour apprêter les
carpes au gras. - On dit que ce trait appartient à
la ville de Munich.
CENS
Rente que les serfs payaient à
leur seigneur. Quand Charlemagne affranchit ceux des
Saxons qui avaient embrassé le christianisme, il les
exempta de payer le cens. C'était une même chose
d'être serf et de payer le cens, d'être libre et de
ne le payer pas (1).
Le cens se payait de diverses
manières tantôt en argent seulement, tantôt en
argent et en fruits. La métairie de Magny devait au
fief de Marvallière, près Bressuire, un cens annuel
de deux charges de blé, quatre-vingt quartauts
d'avoine, quatre chapons, deux poules, une corvée de
deux bœufs, et cinq sous. Elle paya cette rente
jusqu'en 1792.... Et en 1797, le propriétaire du
fief de Marvallière assigna les métayers de Magny à
se soumettre au cens, comme autrefois, et à lui
payer les cinq années d'arrérages... Il n'est pas
nécessaire, de dire que ces métayers furent
déchargés (2) de tous cens, rentes, redevances et
corvées envers le propriétaire de Marvallière, en
vertu de la loi du 17 juillet 1793.
On a vu, ces dernières années,
de bon et braves seigneurs, qui revenaient de loin,
redemander à leur ci-devant serfs les droits féodaux
et les redevances. Mais on a eu la complaisance
d'apprendre à ces messieurs que les parchemins
seigneuriaux s'étaient pourris pendant leur absence.
Sauval remarque (3), que, sans
avoir égard à la dignité royale, des religieux ont
quelquefois fait payer le cens à nos rois...
Pourra-t-on bien croire, dit cet écrivain, que
Philippe Auguste payait trente sous parisis de cens
annuel aux religieux de Saint Denis de la Chartre, à
cause de la tour du Louvre qu'il avait fait bâtir
près de leurs fiefs, et qui donnait de l'ombre à
leurs terres.
Saint Louis payait le cens à
l'évêque de Paris, pour son hôtel de Nesle, situé
près de Saint-Eustache, dans le fief de l'évêché ;
pour une raison semblable, Marie de Brabant, veuve
de Philippe le Hardi, payait douze livres parisis de
cens annuel à l'évêque de Paris...
(1)
Montesquieu, Esprit des lois, liv. XXX, ch, XV.
(2) Le comte Merlin, Répertoire de jurisprudence.
(3) Antiquités de Paris, liv VIII.
CHAMPART
Les héritages, assujettis au
droit de champart, payaient au seigneur une
redevance annuelle, qui consistait en une certaine
portion des fruits qu'on pouvait recueillir. Ce
droit était rarement imposé sur les bois ou sur les
vignes, mais ordinairement sur les grains semés.
Après toutes les peines de
l'année, quand le vilain avait scié ses moissons, on
percevait la dîme ecclésiastique, ensuite la dîme
féodale, après cela le champart. Dans le Poitou, le
seigneur champartier prenait la sixième gerbe ; dans
plusieurs autres provinces, il prenait la quatrième.
Ainsi le malheureux qui avait recueilli vingt gerbes
dans son petit champ, en donnait deux pour la dîme
ecclésiastique, deux pour la dîme féodale, quatre
pour le champart ; de façon qu'il lui en restait
douze... pour le nourrir les jours de corvée...
(1)
Ce mot vient du latin
campi pars ou campi partus, d'où l'on a formé, dans
les anciens titres latins, camparius, campipars et
ensuite champart.
CHAMPIONS
Dans les temps les plus
reculés, où toutes les querelles se vidaient par le
combat judiciaire, les ecclésiastiques, les
religieux, les femmes mêmes, étaient obligés
d'accepter un duel. Mais on pouvait confier le soin
de sa justification à des braves appelés
champions qui faisaient profession de se battre
envers et contre tous.
Ces braves, qui étaient déjà
connus dans le IX°, se multiplièrent encore dans les
siècles suivants ; et Beaumanoir raconte que, du
temps de Saint-Louis, où il fallait se battre pour
une dette de trois sous, plusieurs personnes
prenaient des champions à leurs gages, et les
louaient à l'année, pour défendre leurs démêlés, et
combattre à tout venant, dans leurs affaires.
(Coutume de
Beauvoisin, ch. XXVIII – Beaumanoir écrivait en 1283)
CHAPE DE SAINT
MARTIN
C’est le premier étendard des
Français, devenus chrétiens. ‘’Quand les rois de
France allaient à la guerre, on portait devant eux
la chape de saint Martin en guise d’étendard, et
cette chape leur faisait remporter la victoire sur
tous les ennemis’’ (1).
Il est bien fâcheux qu’elle
soit usée. Ce n’était pourtant qu’un mauvais
manteau, d’une étoffe vile et grossière ; il parait
même qu’il était fait de peaux de brebis.
Dans plusieurs villes de
France, on était obligé de donner à l’évêque, un
certain nombre de peaux de moutons, cette redevance
s’appelait le manteau de saint Martin (2).
Grégoire de Tours raconte un
miracle du tombeau de saint Martin, lequel miracle
fut la métamorphose d’un pot de vin en eau bénite.
C’est en commémoration de ce miracle qu’on institua
en France, la coutume du vin de saint Martin. La
veille de la fête du saint évêque, on distribuait
pieusement, dans certaines villes, des brocs de vin
aux moines et au pauvres gens. Mais ces
distributions causèrent de grands excès et de
grandes débauches. Les buveurs célébraient les
vigiles et la nuit de saint Martin par des danses,
des festins, des chants, des paroles et des actions
lascives ; les églises même en étaient le théâtre.
Le concile d’Auxerre se courrouça contre ces
obscénités et cette conduite impie. On défendit les
distributions et on ordonna les jeûnes aux vigiles
de saint Martin (3)
(1)
Honorius Augustodunensis, in Speculo ecclesiœ, Sermo
de Martino episcopo.
(2) Le nom de
chapelle fut donné à l’oratoire où l’on conservait
la chape de saint Martin. Les chapelains étaient des
officiers qui portaient la chape et desservaient la
chapelle.
(3) Concile
d’Auxerre : Canon V.
CHASSE
Dès la première dynastie de nos
rois, le fait de la chasse dans les forêts du roi
fut un crime capital (1). Gontran, roi de Bourgogne,
fit lapider un de ses chambellans, parce qu'il avait
tué un buffle dans la forêt de Vassac (2) qui était
une forêt royale...
Le concile assemblé à Tours, en
813, défend aux ecclésiastiques d'aller à la chasse,
aux bals et aux spectacles.
Le droit de chasse, étant un
droit féodal, appartenait exclusivement au seigneur
qui avait le privilège de chasser dans tous les
lieux soumis à sa juridiction (3). Il était défendu
aux paysans, non-seulement de chasser avec des
armes, mais encore de tendre des filets, des gluaux
et tout autre piège quelconque (4). Quand les
seigneurs n'avaient pas de goût pour la chasse, ils
vendaient à leurs serfs le droit de prendre des
oiseaux, pendant une saison.
Un grand seigneur du dernier
siècle s'était fait de la chasse une habitude
tellement indispensable, qu'il aurait été plus aisé
à un chanoine de passer trois jours sans se mettre à
table, qu'à ce gentilhomme de vivre une journée sans
brosser les bois.
Avec cette manie qui n'était
que ridicule, il en avait d'autres, dont les suites
étaient plus graves. Malheur au braconnier qui se
serait trouvé dans ses bois ; et, quand il avait
couru jusqu'au soir sans tuer sa bête, malheur au
premier être vivant qui se rencontrait devant lui !
Il lui fallait une proie ; et donner la mort une
fois par jour lui semblait un plaisir trop
nécessaire à son existence, pour qu'il pût rien
épargner.
Un jour que ce malheureux avait
fait mauvaise chasse, il aperçut, en regagnant ses
donjons, un maçon grimpé sur un toit, et achevant
péniblement une journée laborieuse. Il trouva
''plaisant'' de tuer cet ''oiseau'' d'une nouvelle
espèce ; il pensa que, ce faisant, il ne ferait pas
grand tort au pauvre homme, puisqu'il ne lui ôterait
qu'une existence constamment misérable et qu'il se
ferait grand bien à lui-même, puisqu'il se donnerait
la ravissante douceur de tirer sa carabine, sans
jeter sa poudre au vent. Il abattit donc ce maçon,
comme il aurait abattu une perdrix, et rentra
''content''...
Cette horrible affaire fut
plaidée devant les tribunaux, et le gentilhomme
condamné aux dommages envers les orphelins et la
veuve... (5). Si ce maçon avait tué ce gentilhomme,
je le demande aux gens privilégiés, la peine
eût-elle été la même ?...
Un empereur venait de faire
mourir un homme qui lui avait déplu. La fille du
mort, éperdue et toute en larmes, accabla le tyran
de ses malédictions. ''Console-toi, lui dit-il, mes
bienfaits te feront oublier la perte que tu me
reproches.
- Eh ! Quels sont ces
bienfaits, répondit la jeune Romaine, pouvons-vous
me rendre mon père ?...
On sait que les braconniers
étaient autrefois condamnés aux galères. Celui qui
chassait aux bêtes fauves, sans privilège, était-il
donc aussi coupable que celui qui attaque les
passants au coin d'un bois sans patente ?
Il y avait des provinces, comme
le Beauvoisis, ou l'on pendait quiconque dérobait de
nuit un lapin dans une garenne.
Dans des anciens temps de
bénédictions, on attachait moins de prix à la vie
d'un homme qu'à la peau d'une bête sauvage.
(1)
Le comte Merlin,
Répertoire Universel de jurisprudence.
(2)
Appelée aussi forêt de
Vengenne.
(3)
Ordonnance de 1669,
tit. III.
(4)
Code des seigneurs
hauts justiciers et féodaux, chapitre VVIV, art 8.
(5)
Ce fait eu lieu au
commencement du XVIII° siècle, dans une province de
la France... Et combien de fois le même trait
n'a-t-il pas été répété...
CHÂTEAUX
Les possesseurs des châteaux,
qu'on avait bâtis de tous côtés pour arrêter les
courses des Normands, devinrent dans la suite un
fléau presque aussi funeste que l'avaient été ces
pirates. Du haut de leurs forteresses, les
châtelains fondaient sur tout ce qui paraissait dans
la plaine, rançonnaient les voyageurs, pillaient les
marchands, et enlevaient les femmes si elles étaient
jolies ; on eût dit que le brigandage, le rapt et le
viol étaient devenus des droits de seigneur (1).
D'un autre côté, dit Mézerai,
la vraie vaillance et la courtoisie n'étaient pas si
étouffées, qu'il ne se trouvât des gentilshommes
assez généreux pour faire des lois et des statuts,
par lesquels ils s'obligeaient à courir les
provinces, pour attaquer et détruire ces petits
tyranneaux ; c'est sur cela que les romanciers ont
forgé leurs chevaliers errants, et tant de géants et
de monstres.
Les femmes et les filles
n'étaient guère plus en sûreté, ajoute Saint-Foix,
en passant auprès des abbayes ; et les moines
soutenaient l'assaut, plutôt que de lâcher leur
proie : s'ils se voyaient trop pressés, ils
apportaient sur la brèche les reliques de quelque
saint ; alors il arrivait presque toujours que les
assaillants, saisis de respect, se retiraient et
n'osaient poursuivre leur vengeance. Voilà l'origine
des enchanteurs, de ces enchantements et des
châteaux enchantés, dont il est tant parlé dans ces
mêmes romanciers.
Il n'y avait que les seigneurs
châtelains et autres seigneurs supérieurs qui
eussent le droit d'avoir un château fort. Ce qui
formait un château, proprement dit, c'était une
basse-cour fortifiée de fossés et de ponts-levis,
décorée d'une grosse tour carrée, et possédant un
moulin à bras dans son enceinte. A la fin du dernier
siècle... ''le seigneur châtelain pouvait encore,
quand c'était son gré, faire construire un château
fort, sans que ses sujets pussent l'en empêcher...''
(2).
(1)
Saint-Foix, Essais
historiques, tome II.
(2) Code rural, ch VI. Code des seigneurs hauts
justiciers et féodaux,ch. XV.
CHAUFFECIRES
Il y avait autrefois, en
France, dans chaque administration, quatre officiers
chargés de chauffer la cire, et de la présenter à
celui qui appliquait le sceau de l'État sur les
actes. Quelques fois ils scellaient eux-mêmes.
La dignité de Chauffecire était héréditaire (1) et
ces officiers étaient exempts des tailles et
impositions, par le règlement de janvier 1634.
(1)
On s'est cependant quelquefois
plaint de cette hérédité-là, quoiqu'il ne soit pas
difficile de remplacer son père dans un office de ce
genre. Mais on a vu tel fils de bon chauffecire
assez maladroit pour se brûler les ongles à la
chandelle.
CHEVELURE
Les anciens Francs se coupaient
les cheveux tout autour de la tête, ne les
conservant dans toute leur longueur que sur le
sommet, où ils les renouaient. Il n'était permis
qu'aux princes de la famille royale de porter leurs
cheveux flottants sur les épaules. Couper les
cheveux à un prince ou à quelque Franc, c'était non
seulement le dégrader, le retrancher de sa famille ;
mais il ne faisait plus partie de la nation, parce
que les serfs étaient à peu près rasés.
Vers la fin du XI° siècle,
Guillaume archevêque de Rouen, déclara la guerre aux
longues chevelures. Ce prélat, qui était teigneux,
si l'on en croit quelques historiens, fut assez
puissant pour attirer plusieurs évêques dans son
parti. Ils statuèrent en concile (l'an 1006), que
ceux qui porteraient désormais de longs cheveux
seraient excommuniés pendant leur vie, et qu'on ne
prierait point pour eux après leur mort. Cependant
Jésus-Christ avait porté une chevelure longue...
Quoi qu'il en soit, les esprits
s'échauffèrent et la décision de ces saints évêques
causa, pendant plusieurs années, beaucoup de
troubles, des scandales, et même des disputes si
vives, dit Saint-Foix, que l'un et l'autre parti put
se vanter d'avoir eu ses martyrs (1).
Robert, comte de Flandre, étant
allé en 1100, célébrer la fête de Noël à Saint-Omer,
pria l'évêque d'Amiens de lui dire la messe de
minuit. Quand les seigneurs vinrent à l'offrande,
l'évêque, qui avait pris le parti de Guillaume le
teigneux, refusa tous ceux qui avaient les cheveux
longs. Les courtisans, indignés qu'ils recevaient,
demandèrent quel était cet évêque qui prenait tant
d'arrogance dans ce diocèse étranger ? On leur
répondit que c'était Godefroi, évêque d'Amiens.
Alors ils se mirent bien vite et bien pieusement à
couper leurs cheveux ; et, plusieurs n'ayant point
de ciseaux, tâchèrent d'y suppléer avec leurs
couteaux et leurs épées, pour ne pas se priver de la
bénédiction d'un si saint évêque...
Au milieu du XII° siècle, Louis
VII jugea que sa conscience était intéressée à
donner au sujet des longues chevelures, l'exemple de
la soumission aux mandements des évêques ; non
seulement il raccourcit ses cheveux, il se fit
encore raser la barbe. Léonore d'Aquitaine, qu'il
avait épousée princesse, vive, légère, badine, le
railla sur ses cheveux courts et son menton rasé ;
il lui répondit dévotement qu'il ne fallait point
plaisanter sur de pareilles matières. Une femme qui
commence à trouver son mari ridicule ne tarde guère
à devenir galante, pour peu qu'elle soit née avec
quelques dispositions à l'être. Léonore prit plaisir
à l'amour et aux empressements du prince d'Antioche.
Louis VII s'en aperçut et se repentit de l'avoir
menée en Syrie. Au retour de la croisade, il lui fit
des reproches très piquants ; elle y répondit avec
beaucoup de hauteur, et finit par lui proposer le
divorce, ajoutant qu'elle en avait un moyen en ce
qu'on l'avait trompée ; qu'elle avait cru se marier
à un prince et qu'elle n'avait épousé qu'un moine
(2).
Malheureusement ils s'aigrirent
de plus en plus, et firent casser leur mariage.
Léonore épousa, six semaines après, Henri, duc de
Normandie, comte d'Anjou, qui devint dans la suite
roi d'Angleterre, et à qui elle porta en dot le
Poitou et la Guyenne. De là vinrent ces guerres qui
ravagèrent la France pendant trois cents ans : il
périt plus de trois millions de Français, parce
qu'un archevêque s'était fâché contre les longues
chevelures, parce qu'un roi avait raccourci la
sienne et s'était fait raser la barbe, et parce que
sa femme l'avait trouvé ridicule avec des cheveux
courts et un menton rasé (3).
(1)
Sous la première dynastie,
quand on saluait quelque personne respectable, rien
n'était plus poli que de s'arracher un cheveu et de
le présenter à cette personne. C'était lui dire
qu'on lui était aussi dévoué que son esclave.
L'homme qui tombait dans l'esclavage coupait ses
cheveux et les présentait à son maître. Mais on se
tromperait, si l'on croyait qu'en coupant les
cheveux d'un prince de sang royal, on l'obligeait de
se faire prêtre ou moine. Il pouvait vivre dans le
monde, et même se marier ; mais, ni lui, ni ses
enfants n'étaient plus de la nation, la longue
chevelure étant la marque distinctive des Français
et du peuple subjugué (Saint-Foix, Essais
historiques, tome II).
(2)
Mézerai, Histoire de France,
tome 1er (in-4°).
(3)
Saint-Foix, Essais historiques,
tome II.
CHRENECHRUNDA
La loi salique n'avait établi
pour l'homicide et pour tous les crimes, excepté le
crime d'État, que des amendes pécuniaires ; et celui
qui n'était pas assez riche pour payer ces amendes
trouvait dans la loi salique même une ressource qui
lui assurait l'impunité.
Il était seulement obligé de
renoncer à ses biens, avec des cérémonies assez
bizarres ; il assemblait sa famille, ramassait un
peu de terre aux quatre coins de sa maison et la
jetait sur son plus proche parent. Ensuite, n'étant
vêtu que de sa chemise, la tête découverte, les
pieds nus, et tenant un bâton à la main, il allait
sauter par-dessus une haie. Alors, on ne pouvait
plus le poursuivre. Mais le parent, sur qui la terre
avait été jetée, se trouvait possesseur des biens du
coupable, et chargé de payer ses amendes ; à moins
qu'il ne fit à son tour la même cérémonie, et qu'il
ne rejetât le tout sur un autre. Cette singulière
façon de se libérer se nommait chrenechrunda.
CLERGE
Chez les peuples barbares, les
prêtres ont ordinairement du pouvoir, parce qu'ils
ont et l'autorité religieuse et la puissance que
donne la superstition. Il ne faut donc pas être
étonné, dit Montesquieu, si, dès le commencement de
la première dynastie, on voit les évêques paraître
dans les assemblées de la nation, s'ils influent si
fort dans les résolutions des rois, si on leur donne
tant de biens.
Sous les deux premières
dynasties, et sous les premiers rois de la
troisième, les ecclésiastiques allaient à la guerre.
On voit dans les capitulaires de Charles le Chauve,
que les évêques, les abbés et les prieurs étaient
obligés de marcher, en personne, à la tête de leurs
moines et de leurs serfs. Les abbesses envoyaient
aussi leurs vassaux à l'armée, avec un équipage de
guerre et un porte-enseigne.
Du temps de Louis le Gros, les
villes et les bourgs étaient obligés de lever des
troupes qui marchaient par paroisses. Les curés
allaient en tête ; et la bannière de leur église
servait d'étendard.
Cependant Charlemagne avait
décidé que les prêtres n'iraient plus à la guerre,
si ce n'est pour l'administration des sacrements et
pour la célébration du service divin (1) Mais on ne
regardait pas Charlemagne comme un homme infaillible
(2).
Henri VIII, voulant réformer
l'église d'Angleterre, détruisit les moines, nation
paresseuse elle-même, et qui entretenait la paresse
des autres, parce que, pratiquant l'hospitalité, une
infinité de gens oisifs, gentilshommes et bourgeois,
passaient leur vie à courir de couvent en couvent.
Il ôta encore ces hôpitaux, où le bas peuple
trouvait sa subsistance, comme les gentilshommes
trouvaient la leur dans les monastères. Depuis ce
changement, l'esprit de commerce et d'industrie
s'établit en Angleterre (3).
Dans une affaire purement
temporelle, puisqu'il ne s'agissait que de simples
déclarations de leurs biens, que l'on voulait que
les ecclésiastiques donnassent, comme les autres
sujets du roi, voici les propres termes du prélat
qui portait la parole au nom du clergé, dans ses
remontrances présentées à Louis XV, le 24 août 1749,
et imprimées à Paris la même année. ''Ne
craindrait-on pas, Sire, d'affaiblir le respect dû à
la religion, si l'on voyait aujourd’hui les
ministres de l'église, pour la première fois, avilis
et réduits à la condition de vos autres sujets
?...''.
Quoi ? Les prêtres sont-ils
d'un autre sang que nous ?...
On ne leur demandait que la
déclaration de leurs biens, ils étaient immenses, il
fallut les leur ôter pour les connaître, et c'est ce
qu'on fit à l'époque de la révolution.
Saint-Foix remarque (4) que les
maréchaux de France, les ducs, les ministres et les
plus grands seigneurs déclaraient au moins leurs
biens, s'ils n'en payaient pas les revenus à l'État,
et le clergé craignait de s'avilir, en se réduisant
à la condition des ducs et des maréchaux : de quelle
condition se croyait-t-il donc ? ...
(1)
Voyez les Capitulaires de
Charlemagne.
(2)
Il y a eu, depuis quelques
siècles, bien des changements dans l'état du clergé.
Les prêtres étaient obligés de servir l'État ; ils
en sont exempts. Ils devaient vivre pauvres, selon
leur institution ; ils ont souffert d'être riches.
Le canon II du concile de Calcédoine leur défend de
se mêler d'aucune affaire particulière et
temporelle... mais il est bon d’avoir plusieurs
cordes à son arc...
(3)
Montesquieu, Esprit des lois,
liv. XXIII, ch. XXIX – Burnet, Histoire de la
Réforme d'Angleterre.
(4)
Essais, tome II.
CLOCHES
On fait remonter jusqu'aux
Égyptiens, et l'on prétend qu'elles annonçaient les
fêtes d'Osiris. Il n'y en eut en France qu'au
commencement du VII° siècle. Vers l'an 610, l'armée
de Clotaire, qui assiégeait Sens, fut si effrayée du
bruit des cloches, que l'évêque Loup, ou Lupus, fit
sonner, qu'elle leva le siège et prit la fuite.
La cérémonie du baptême des
cloches s'introduisit en France, peu de temps après
qu'elles furent reçues dans l'église. Alcuin donne à
entendre qu'on les baptisait déjà à la fin du VII°
siècle. Il n'est pas donné à tout le monde de
concevoir le motif de cette institution.
Lorsqu'on baptise ces masses
sacrées, on leur donne des parrains ou répondants.
C'est de droit le seigneur ou le plus apparent de la
paroisse.
Lorsque les comtes de Flandres
prenaient possession de leurs États, le clergé, la
noblesse et les échevins des villes allaient
au-devant d'eux, hors des portes de Gand. Le nouveau
comte était conduit à l'abbaye de Saint-Pierre du
Mont-Blandin, dont l'abbé célébrait pontificalement
la messe, et ceignait ensuite l'épée au nouveau
souverain.
Cette cérémonie étant achevée, le prince allait en
grand pompe à l'église de Saint-Bavon, là, il
s'approchait du maître-autel, faisait serment à tous
les états de Flandre de bien s'acquitter de ses
devoirs, de protéger les veuves et les orphelins, de
maintenir la paix, les privilèges, les lois et les
coutumes du pays ; et pour en donner la preuve, il
sonnait lui-même, par trois fois, les cloches de
l'église, ce qui devait être tout à fait majestueux.
On conduisait ensuite le
nouveau comte sur la grande place de la ville, où il
recevait du peuple le serment de fidélité. Le clergé
qui avait soumis ces princes à la très humble
fonction de sonneurs, ne se contentait pas de leur
faire sonner seulement les cloches de Saint-Bavon.
Dans toutes les villes et châtellenies de la Flandre
où ils allaient pour la première fois, ils
répétaient la même cérémonie ; de façon qu'après
avoir fait le tour de leurs États, ils devaient
sonner les cloches assez habilement...
Dans une des nombreuses églises
situées sur le territoire de l'abbaye de
Saint-Denis, il y avait une cloche qu'on disait très
utile, et qu'on appelait chasse-ribauds, parce que
le son de cette cloche était un ordre de retraite
pour les filles publiques et leurs braves amis,
alors comme aujourd'hui, passablement nombreux. Les
chanoines ayant cessé de la faire sonner on les
obligea de rétablir cet usage...
COMMISE
C'est la confiscation du fief
du vassal, au profit du seigneur dominant. La
commise pouvait avoir lieu, quand le vassal était
assez impudent pour dire qu'il ne dépendant pas de
son seigneur ; et un petit seigneur, vassal d'un
plus grand, perdait tous ses biens, lorsqu'il
oubliait qu'il avait un maître.
Mais ce droit avait des
modifications : lorsque le vassal disait qu'il était
libre possesseur de son fief, le suzerain
confisquait le fief. Lorsque le vassal prétendait
qu'il était maître dans son château, le suzerain
confisquait le château. Lorsque le vassal osait
dire, en montrant les arbres de son jardin, que le
seigneur suzerain n'avait point de droits sur ses
pommes, le suzerain confisquait les pommes. S'il
disait, en se promenant dans son parc : ''cette
vache n'est soumise qu'à moi'', le suzerain
confisquait la vache (1).
La commise, ou confiscation féodale, avait lieu
encore dans le cas de félonie.
(1)
Duplessis, Des fiefs, liv. VI –
Dumoulin, De feuds par. 30 – Guyot, De la commise,
tome IV, des fiefs sect. III, etc.
COMMUNES
Sous les deux premières
dynasties, on fit souvent des assemblées de la
nation ; c'est-à-dire des seigneurs et des évêques,
car le peuple était presque compté pour rien. Louis
le Gros est le premier de nos rois qui ait accordé
des communes aux villes.
Ces privilèges étaient des
chartes communes, qui donnaient aux villes, et
quelques-fois même aux bourgades, le droit d'avoir
un sénat puis une assemblée composée des principaux
habitants, choisis et nommés par leurs
concitoyens, pour veiller aux intérêts communs,
lever les revenus de la ville, imposer les tailles
extraordinaires, rendre la justice et tenir sur pied
une milice réglée (1).
Les Gaulois avaient joui de ces
droits, du temps des Romains : les grands du royaume
les avaient abolis. Louis le Gros les accorda à ses
peuples, pour prévenir les séditions qui étaient
alors très fréquentes, et pour mettre les habitants
des villes en état de se maintenir contre les
seigneurs, en les unissant ainsi d'intérêts entre
eux. Aussi les communes ne furent établies par le
roi que dans ses domaines, et non dans les villes
des hauts seigneurs, si ce n'est dans Soissons, dont
le comte n'était pas assez puissant pour s'y opposer
(2).
Mais en donnant aux villes ces
droits de communes, les rois ne l'avaient fait que
pour remédier à un mal pressant. Il était question
d'arrêter les entreprises des seigneurs ; et les
rois ne pouvaient le faire dans un temps où ils n'y
avait point de troupes réglées, qu'en leur opposant
des forces, de proche en proche. Dès que les
seigneurs furent réduits, nos rois se retournèrent
bien vite sur ces villes, qu'ils avaient rendues
presque indépendantes, et leur reprirent, pied à
pied, tous les droits qu'ils leur avaient donnés
auparavant. (3).
(1)
C'est l'origine des maires et
des échevins.
(2)
Le président Hénaut, Abrégé
chron. p. 635, in-4°.
(3)
Idem, p. 636.
COMTES
Du mot latin COMES, Compagnon.
Les comtes furent ainsi nommés
parce que, dans l’origine, ils accompagnaient le
roi, et partageaient avec lui les amendes
judiciaires.
A la fin de la seconde
dynastie, les comtes étaient juges suprêmes et
gouverneurs des provinces.
Quand Philippe IV réunit à la
couronne la ville de Lyon, que les chanoines
gouvernaient depuis longtemps, en manière de
république féodale, pour dédommager l’évêque et le
chapitre de cette ville, il leur accorda que tous
leurs biens seraient tenus à titre de comté ; de là
vient que ces chanoines étaient comtes de Lyon.
CONCORDAT
Les papes ont toujours prétendu
que les concordats ne sont faits que par provision
et pour un temps, jusqu'à ce qu'ils puissent faire
valoir leurs droits dans toute leur étendue (1)...
Voilà qui explique l'inconcevable conduite du
Saint-Père, dans le nouveau concordat qu'il
nous propose, après nous en avoir donné un tout
autre, il y a seize ans.
Cette manière de penser et
d'agir a toujours été très avantageuse à la cour de
Rome, qui a obtenu dans un temps ce qu'il était
impossible d'obtenir dans un autre. Elle ne laisse
pas de proposer les choses dans les termes de
rigueur et selon ses prétentions ; mais elle permet
aux princes de les modérer, selon les usages reçus
dans leurs royaumes, et, quoi qu'on ne reçoive en
France, les concordats et les bulles, qu'avec
certaines clauses et modifications, on ne les
enregistre pars moins à Rome, dans toute leur
étendue, et sans aucune restriction, telles qu'elles
ont été proposées par l'homme infaillible.
Ainsi le concordat que nous venons de rejeter est
enregistré dans les archives du pape, aussi bien que
si nous l'avions reçu à bras ouverts, et aussi
entier que si on l'avait trouvé parfait dans tous
ses points...
(1)
Jérôme Acosta,
Histoire des revenus ecclésiastiques p. 104.
CONFESSIONS
On refusait anciennement les
sacrements aux criminels ; et le condamné était
obligé de mourir sans confession, ce qui paraît le
comble de la barbarie, dans les siècles où un homme
se croyait damné, s'il n'avait reçu d'un confesseur
la permission d'entrer en paradis.
Pierre de Craon ayant assassiné
le connétable de Clisson, en 1393, n'échappa au
supplice que par la fuite la plus prompte.
Cependant, le coup qu'il avait porté au connétable
n'ayant pas été mortel, il obtient sa grâce au bout
de deux ans, à la prière du roi d'Angleterre. Il
avait eu dans sa fuite une si grande peur d'être
pris, et de mourir sans confession, qu'il s'en
ressouvint lorsqu'il eut regagné les bonnes grâces
de Charles VI ; et, à force de sollicitations, il
obtint enfin, en 1397, un édit qui abolissait la
coutume de refuser des confesseurs aux criminels
condamnés à mort (1).
Philippe de Maizière avait
inutilement sollicité cet édit sous le règne de
Charles V. Le conseil du roi n'avait rien voulu
accorder ; et plusieurs écrivains ont approuvé cette
conduite, sous le prétexte que le refus de la
confession est une barrière de plus contre le crime
; comme si les scélérats s'attendaient à être pendus
quand ils en prennent le chemin, et comme s'il y
avait moins de coupables dans les siècles où les
peines sont horribles, que dans les siècles moins
inhumains.
Dans ces temps misérables,
l'exécution des criminels était un spectacle qui se
donnait souvent les jours de bonne fête. On pendit à
Paris, pendant les fêtes de Pâques de l'année 1301,
à l'échelle de Sainte-Geneviève, une honnête dame,
qui tenait une maison de filles publiques avec des
façons trop scandaleuses.
En conduisant les condamnés au
supplice, on leur faisait faire ordinairement une
pause dans la cour des Filles-Dieu, devant un
crucifix de bois, qu'on voyait encore il y a cent
ans ; et comme les moines leur refusaient la
confession, les bonnes religieuses, plus
compatissantes, faisaient pour eux quelques prières,
leur donnaient de l'eau bénite, une croix à baiser,
un verre de vin à boire et trois morceaux de pain
bénit. Cette collation s'appelait le ''dernier
morceau du patient'' (2). Lorsqu'il mangeait avec un
certain appétit, on avait quelque espoir que Dieu
prendrait pitié de son âme (3).
On payait autrefois une
confession comme on paye aujourd'hui une messe. Cela
se pratique encore dans plusieurs églises
particulièrement chez les schismatiques grecs. Avant
de recevoir un sacrement, on le marchande, et le
prêtre le vend le plus cher qu'il peut.
Outre les prêtres, qui avaient
droit de confesser tous leurs paroissiens, plusieurs
moines en obtenaient le privilège ; et comme ils
confessaient à bon compte, ils avaient
nécessairement la vogue. Les curés s'en plaignirent,
et ces disputes firent naître bien des ouvrages sur
les intrigues des privilèges.
On les accusait de ne pas même
vouloir céder aux prêtres paroissiaux la quinzaine
de Pâques, d'enlever aux curés toutes leurs
pratiques, de ne faire à la campagne que les prônes
sur les moissons et des sermons sur les vendanges,
parce que c'était le temps où les paysans se
confessaient plus volontiers, et payaient plus
facilement, étant sans le sou tout le reste de
l'année.
Mais les moines privilégiés
n'en allaient pas moins leur train ; ils écoutaient
les confessions des bonnes femmes et enflaient leurs
bourses, à la barbe du curé de la paroisse. Les
curés s'en courroucèrent ; et voici deux anecdotes
qui le prouvent bien. Elles se trouvent dans un
livre édifiant, intitulé : Traité du pouvoir que les
privilèges ont d'entendre les confessions, pages 47
et 92.
''Aux fêtes de Pâques de
l'année 1641, un gentilhomme s'étant présenté à la
sainte table pour y recevoir le corps de
Jésus-Christ, le prêtre qui donnait la sainte
communion lui demanda à qui il s'était confessé. A
un religieux, répondit le gentilhomme, bien étonné
de cette demande, pendant une telle cérémonie...
Mais le prêtre lui répliqua qu'il avait mal fait ;
et passant outre, refusa de le communier, au grand
scandale de tous les assistants''.
Le second trait est bien pis
que le premier. Il en est de la même année 1641.
''Une personne qui se sentait mourir, se confessa à
un moine privilégié, qui n'était pas de sa paroisse,
et fit demander en grand hâte les derniers
sacrements. Le curé arrivé aussitôt, pour
administrer au moribond l'extrême onction et
l'eucharistie. Mais, avant de le communier, il lui
demanda qui avait entendu sa confession, et quand il
l'eut appris, il remporta ses sacrements, et fut
assez cruel pour laisser mourir cette personne sans
viatique (4). Le siècle où nous vivons pourrait
fournir bien des traits d'une intolérance à peu près
semblable.
(1) Certains prêtres ou moines, ayant accusé
faussement le duc d'Orléans d'avoir cherché à
envoûter Charles VI, son frère, par des maléfices et
sortilèges, furent condamnés à mort. Ce furent les
premiers criminels, en France, qui moururent
confessés. (Le président Hénaut. An 1397.)
(2) Ceci ressemble fort, dit Sauval, au petit repas
que les dames juives faisaient faire autrefois aux
personnes condamnées à mort, et au vin de myrrhe,
qu'on présenta à Jésus-Christ lorsqu'il était sur la
croix (Antiquités de Paris, li. X).
(3) Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, eut la tête
tranchée, en 1477, pour crime de lèse-majesté. Avant
d'aller à l'échafaud, il se confessa auprès des
halles, et tandis qu'il se confessait, on servit à
ses commissaires du pain blanc, des poires et douze
pintes de vin... Ce qui dut faire grand bien et
profit à ce pauvre duc !
(4) L'auteur du livre où ces deux anecdotes se
trouvent rapportées était un moine privilégié. Les
deux anecdotes n'en sont pas moins vraies. Mais,
comme dit un grave curé théologien dans les
''Remarques amiables sur les traités du pouvoir
qu'on les privilégiés d'entendre les confessions'',
ces gens-là ne devraient pas se confesser à des
moines. ''Et les moines devaient moins convoiter le
friand morceau de la confession des séculiers. Mais
c'est pour eux, la source d'eau vive et d'eau de vie
; c'est là le pot aux roses où ils trouvent une vie
grasse et commode''. (Remarques p. 74).
CONFISCATIONS
On a longtemps reproché aux
Français et à la plupart des peuples de l’Europe, un
préjugé qui n’est pas encore bien éteint. C’est
qu’on rejette sur les fils les crimes de leurs
pères ; c’est qu’un scélérat déshonore tous ceux qui
portent son nom. Cependant, combien ne voit-on pas
de fripons dont les pères étaient honnêtes, et
combien d’hommes estimables ont eu pour pères de
malhonnêtes gens. L’origine de ce préjugé est
peut-être dans les confiscations et dans les
cruautés des despotes.
Le calife Haroun fit pendre les
quarante Barmécides, pour le crime vrai ou prétendu
d’un seul. Le peuple, qui ne voyait que les
potences, regarda sans doute les quarante Barmécides
comme autant de coupables…
De pareils traits ne seraient
pas rares dans les premiers siècles de nos
histoires. Toute une famille expiait les fautes de
son chef, particulièrement dans les affaires d’État.
Plus tard, on extermina moins, mais on confisqua
tous les biens du vassal accusé, au profit du roi ou
du seigneur suzerain. Ainsi lorsqu’un homme était
soupçonné d’avoir trempé dans un complot contre son
seigneur ou contre son roi, on ne se contentait pas
de l’ôter à sa famille, on plongeait encore dans la
misère sa femme qui n’avait point connu ses projets
coupables, ses enfants à la mamelle, et ses parents
qui, en paix avec leur conscience, ne devaient pas
s’attendre à la destinée des criminels.
Lorsqu’un homme était condamné
à mort pour crimes de sacrilège, de lèse-majesté, de
fausse monnaie, ou d’hérésie, ses biens étaient
confisqués au profit du roi seul (1).
Dans les autres crimes la
confiscation avait lieu au profit du seigneur
suzerain ; et ce qu’il y a de plus odieux dans ceci,
c’est que, quand le condamné obtenait des lettes de
grâce ou de réhabilitation, le seigneur haut
justicier n’était pas obligé de rendre les biens
confisqués, s’ils étaient vendus ou aliénés. On se
hâtait donc d’aliéner ou de vendre, lorsque le
condamné avait quelque espoir (2).
Le code pénal avait rétabli en
France l’affreux usage des confiscations, que la
charte a pour jamais abolies (3). Nous pensions
vivre cependant loin de la féodalité et de la
barbarie, et nous y étions, et nous y sommes
peut-être encore en bien des choses.
On a vu plus d’une fois, dans
ces dernières années, une famille dépouillée de sa
fortune, parce que le chef de cette famille sans
doute insensé, avait porté une décoration proscrite…
Ces droits révoltants d’aubaine
et de confiscation sont supprimés ; espérons que,
sous un gouvernement représentatif, nous verrons
bientôt tomber tous ces autres vieux abus, qui nous
rappellent des mœurs de sauvages, et ne conviennent
plus à des peuples policés.
(1)
Baquet. Des droits de justice,
ch. XIII.
(2)
Id. ch. XVI – Ordonnance de
1670, tit. XVII.
(3)
La peine de la confiscation des
biens est abolie et ne pourra être rétablie. Art. 66
de la Charte.
CONFRÉRIES DE
LA PAIX
Au commencement du règne de
Henri 1er, la France fut déchirée par des
dissensions sanglantes. Un grand nombre de seigneurs
s’étaient mis en révolte ouverte contre le roi, et
voyaient des ennemis dans tous les Français attachés
à leur prince. On se livra à des rivalités, à des
jalousies, à des contestations qui firent partout
verser le sang français (1).
Comme aucune force humaine ne
put arrêter ce débordement de crimes et d’atrocités,
ni dans la capitale, ni dans les provinces, on fit
intervenir le ciel au secours d’un gouvernement sans
autorité. On établit en 1041, la trêve du seigneur.
C’était une loi qui défendait les combats
particuliers, depuis le mercredi soir jusqu’au lundi
matin. L’autorité royale et ecclésiastique n’en
pouvait pas faire davantage alors, pour empêcher les
Français de se détruite (1) ; mais ce n’était pas
assez ; les seigneurs n’observèrent pas longtemps la
trêve ; et nos provinces allaient être de nouveau
dévastées lorsqu’on institua ‘’la confrérie de la
paix’’.
Un charpentier nommé Durand
(2), publia que Dieu lui avait apparu, qu’il lui
avait donné une image de la sainte Vierge, et qu’il
lui avait commandé de former une société
protectrice, qui porterait l’effigie de la Vierge
pour décoration. On le crut ; on institua la
confrérie de la paix, dont les membres furent vêtus
d’un froc blanc, et distingués par une plaque
d’étain à l’image de Marie.
Mais, dans ces bons temps où la
piété était si fervente, les assassins et les
rebelles furent assez malheureux pour se moquer de
cette milice encapuchonnée et de ces chevaliers de
la sainte Vierge ; et les grands désordres ne se
réprimèrent qu’avec une extrême lenteur.
On ne parlera point ici des
jongleries et des scandales que donnèrent à la
France les confréries de Henri III. L’abbé Poncet
les accusa en chaire, à Notre-Dame, d’avoir mangé le
chapon gras un vendredi, au retour de leurs
processions, et d’avoir passé la nuit avec des
filles (3). En rapportant de pareilles abominations,
où les princes même jouaient un rôle, on pourrait
déplaire au lecteur ; ainsi nous renverrons aux
histoires des confréries.
Il y avait encore, au
commencement du dernier siècle, à la chapelle du
Saint-Esprit (près de la place de Grève), une
confrérie de Notre-Dame de Liesse, dont le premier
devoir était de bien tenir table. Cette pieuse
société, qui dépensait en dîners tout l’argent
qu’elle recevait pour les aumônes, s’appelait
‘’la confrérie des goulus’’. On dit qu’elle se
relève et qu’elle se multiplie en France.
(1)
Le président Hénault. Abrégé
chronologique.
(2)
Mézeral, Abrégé de l’histoire
de France.
(3)
Sauval, Antiquités de Paris,
liv. XI.
CONGRÈS
Jamais la biche en rut n’a, pur
fait d’impuissance,
Traîné du fond des bois un cerf
à l’audience ;
Et jamais juge, entre eux
ordonnant le congrès,
De ce burlesque mot n’a sali
ses arrêts.
Boileau. Satire VIII.
Dans les premiers siècles de
l’église, on n’admettait point l’accusation
d’’impuissance ; et une femme, mariée à un eunuque,
était obligée de commettre des adultères, si elle
n’avait pas la force de retenir sa virginité.
Cette discipline changea dans
la suite ; peu à peu, on reçut les accusations
d’impuissance, tant de la femme contre le mari, que
du mari contre la femme. Lorsque l’on commença à les
admettre en France, on s’en rapporta d’abord au
serment du mari seul ; mais comme l’époux impuissant
ne voulait presque jamais avouer la dette, on exigea
bientôt aussi le serment de la femme (1).
Un peu plus tard, on demanda
que sept personnes de la famille ou du voisinage
attestassent, devant les juges, que les parties
avaient dit la vérité, et qu’elle ne pouvaient se
conjoindre.
Il est probable que ces
personnes parlaient en conscience, et que les époux
appelaient sept témoins dans leur chambre à coucher,
pour leur donner des preuves non équivoques de leur
capacité et de leurs talents (2). Il faut remarquer
que les juges de ces causes grasses étaient des
ecclésiastiques, dans la plupart de nos provinces.
L’organisation de cette police
conjugale s’améliora encore. On reconnut que les
témoins pouvaient être gagnés ; on les supprima, et
on leur substitua les visites.
Quand la femme, se prétendant
vierge, venait dire à l’église que son mari ne
s’était pas montré homme envers elle, si le mari
reconnaissant la virginité de sa femme, on
n’exigeait pas d’autres preuves, et le mariage était
rompu.
Mais s’il soutenait que le
mariage avait été consommé, alors on demandait le
témoignage des matrones et es experts, qui
visitaient soigneusement la plaignante, et la
délivraient de son époux glacé, en la déclarant
vierge.
Néanmoins, toutes ces preuves
ayant été reconnues insuffisantes et souvent
fautives, nos aïeux en trouvèrent une plus réelle et
plus admirable, il y a bien deux cents ans. Le
congrès par-devant témoins ne devait point laisser
de doutes. On n’est étonné que d’une chose, c’est
que ce moyen décent n’ait pas été imaginé plus tôt.
Que de plus sage en effet que le congrès, dans son
appareil et dans son exécution ? ‘’Vous soutenez
qu’il y a entre vous une impuissance de vous unir ?
Voilà un lit, procédez juridiquement aux fins du
mariage…’’.
Il est vrai que, les deux époux
étant aigris par le procès, la haine et la fureur
qui les animaient faisaient rarement en eux l’effet
de l’amour ; et que de dix hommes, les plus
vigoureux et les plus robustes, à peine en
trouvait-on deux qui sortissent avec succès de ce
singulier combat, ou de ce combat singulier.
On reconnut donc que les
mystères de l’hymen ne devaient pas se célébrer
devant des témoins et des juges ; que le congrès
était seulement un peu plus obscène que les
anciennes preuves ; et le même siècle qui le vit
admettre dans nos tribunaux l’en vit bonnir. Il fut
supprimé en France par un arrêt du parlement du 18
février 1677, sur le plaidoyer du président de
Lamoignon, alors avocat général. Les causes
d’impuissance se débattaient au dernier siècle dans
de longs procès. Aujourd’hui que le divorce est
aboli , on en est revenu aux sages coutumes des
premiers siècles de l’Église : on enchaîne
féodalement les deux époux, sans leur laisser aucun
espoir de salut…
(1)
Il y a eu aussi des femmes
indiscrètes : telles est cette grande dame du siècle
dernier, qui se dépêchait de demander le divorce,
parce que son mari était impuissant depuis quinze
jours, après six ans de mariage.
(2)
Toutes ce précautions étaient
au moins indispensables : nos juges ne sont pas des
devins. On sait l’histoire de ce malheureux époux,
que sa femme accusait d’impuissance, pendant que sa
servante le poursuivait pour lui avoir fait un
enfant dont elle était grosse. Ce qu’il y a de plus
merveilleux et de plus honorifique pour les juges,
c’est que cet homme perdit les deux causes. Il fut
obligé de divorcer avec sa femme, comme coupable
d’impuissance, et de payer des dommages à sa
servante, comme atteint et convaincu de l’avoir
engrossée d’un enfant…
CORVÉES
Journées de corps, manœuvres et
charrois, que les seigneurs exigeaient du paysan et
de ses bêtes : car les pauvres villageois n’étaient
pas seuls obligés aux corvées ; leurs chevaux et
leurs bœufs étaient encore soumis à cette redevance.
Lorsque les Romains
affranchissaient leurs esclaves, ils se réservaient
sur eux un droit de corvée, mais ordinairement très
modéré. Les seigneurs de la France, de l’Allemagne,
de l’Angleterre, de l’Espagne, de l’Italie etc.,
obligèrent de bonne heure les paysans à ce droit,
qui ne dut son origine qu’à la force et à la
violence, puisque ceux qu’on asservissait étaient
citoyens aussi bien que leurs tyrans.
Le président Bouhier, qui était
seigneur, et qui aimait les droits féodaux, dit que
c’était une faveur que la corvée, exigée pour prix
de la liberté rendue aux serfs… Comme si un homme
avait le droit d’ôter la liberté aux autres hommes,
puis de la leur faire racheter !...
Avant le règne de Louis, le
Gros, la premier de nos rois qui se soit efforcé de
rendre les serfs moins malheureux dans ses états ; à
la fin de ce XI° siècle, où les seigneurs étaient
toujours prêts à se révolter contre leur souverain,
toujours en armes les uns contre les autres,
toujours d’accord pour tenir le peuple dans le plus
horrible esclavage ; dans ces malheureux temps, qui
ont pourtant encore des admirateurs, les nobles
tenaient leurs paysans dans la dépendance la plus
absolue, ils les vendaient même avec le fonds de
terres que ces pauvres gens étaient obligés de
cultiver ; et les serfs étaient soumis à toutes les
corvées que les seigneurs s’avisaient d’exiger, à
payer tous les droits dont on les accablait sans
miséricorde.
On crut adoucir ces abus, en
ordonnant par la suite, que chaque villageois,
corvéable à merci (1), ne ferait que le service de
douze corvées par an. Mais comme il fallait servir
le seigneur à sa volonté et à sa discrétion, hommes
et bêtes, les serfs y gagnèrent peu, parce que leurs
avares patrons pouvaient prolonger chacune de ces
douze corvées, selon leur fantaisie.
Un seul trait peu donner la
mesure de l’injustice des nobles ; dans plusieurs
provinces, les paysans regardèrent comme un
excellent marché l’accord qu’ils firent, avec leur
seigneur, de ne lui donner qu’un jour
(1)
les corvées à merci sont
celles qui sont dues autant et quant il plait au
seigneur. Henriquez, Code des seigneurs féodaux,
ch ? XX. Éditions de 1771.
COUVRE-FEU
C'est le nom d'une cloche que
l'on sonnait le soir, dans plusieurs villes, pour
avertir les habitants de se coucher. Il y en avait
trois à Paris, dans le XIV°, le XV° et le XVI°
siècle ; et, comme alors la ville était beaucoup
moins étendue qu'aujourd'hui, tous les Parisiens
pouvaient les entendre. On les sonnait ordinairement
entre sept et huit heures.
On voit, dans les ordonnances
du XIV° siècle, que, lorsqu'on sonnait le couvre-feu
de Notre-Dame, les femmes publiques étaient obligées
de sortir des lieux affectés à leurs débauches, et
qu'elles ne pouvaient faire leur petit négoce en
pleine rue, qu'après le son de cette cloche.
Il est inutile de dire ce que
signifie couvre-feu ; ce mot est assez intelligible.
Au reste, l'ordre et la coutume de couvrir le feu et
de s'aller coucher au son d'une cloche subsista
longtemps dans les provinces, surtout dans le temps
où les horloges étaient rares. On sait encore que
nos ancêtres se couchaient de bonne heure ; dans le
XV° siècle, les gens du meilleur ton avaient déjà
fait leur premier somme à minuit.
Dans plusieurs villes, après
que tout le monde était couché, on faisait rôder par
les rues certaines gens chargés de réveiller les
habitants, et de les avertir de prendre garde au
feu, ce qu'ils faisaient en criant de tous leurs
forces, sur un air noté en plain-chant :
''Réveillez-vous, gens qui
dormez ;
Priez Dieu pour les
trépassés''
CRIEURS DE
MORTS
Dans nos siècles de barbarie où
le supplice d’un criminel était un spectacle, il y
avait en France, des officiers chargés de faire les
cris de morts. Ces officiers obtinrent même
anciennement des privilèges ; et par des édits de
1651 et de 1690, ils furent exemptés de la taille et
de l’obligation de loger les gens de guerre. On leur
donna de plus le titre de jurés crieurs de morts et
d’enterrements.
Voici, au sujet des cris de
morts, deux anecdotes qui feront connaître la
délicatesse d’esprit de nos pères, et les gracieux
usages du XV° siècle. Le fondeur Jean Maugue voulut
essayer, en 1478, une grosse bombarde, qui se
creva : il en fut tué et son corps vola en pièces,
sous les murs de Paris. On recueillit, du mieux
qu’on peut, les membres de ce malheureux, et un
crieur de mort fit dans tous les carrefours cette
proclamation : ‘’Priez pour l’âme de Jean Maugue,
qui nouvellement est allé de vie à trépas, entre le
ciel et la terre, au service du roi notre sire’’.
La même année, un certain
Laurent Garnier ayant été pendu, on fit crier dans
toutes les rues : ‘’Bonnes gens, dites vos
patenôtres, pour l’âme de feu Laurent Garnier, en
son vivant demeurant à Provins, qu’on a nouvellement
trouvé mort sous un chêne… Dites en vos patenôtres,
que Dieu bonne merci lui fasse (1)’’. En même
temps que le crieur faisait son office, on portait
derrière lui le corps du défunt, afin de donner aux
curieux le plaisir de voir pour qui on leur
commandait de prier.
Chez les Turcs, quand le
bourreau a quelqu’un à pendre, il promène le patient
dans toutes les rues ; et, comme il a le privilège
de faire du premier mur qui lui convient un lieu
patibulaire, il menace les gens riches de l’attacher
à leurs fenêtres, pour réjouir les passants ; les
riches ne se sauvent de cette espèce d’ignominie,
qu’en donnant de l’argent au bourreau.
(1)
Sauval. Liv. XI.
CROISADES
Les pèlerinages étaient à la
mode en France, au commencement du XI° siècle ; les
princes même passaient le carême à visiter les lieux
de dévotion. Le pèlerinage de Jérusalem devint
surtout très fréquent, vers l’an 1035 ; et comme les
discordes seigneuriales qui désolaient alors la
France, laissaient peu de sûreté aux citoyens qui
n’étaient pas d’humeur à se battre tous les jours,
beaucoup de personnes endossaient l’habit de
pèlerin ; et, sous cette égide alors sacrée,
allaient chercher un sol moins malheureux.
Quelques pèlerins dévots, qui
avaient fait le voyage de Jérusalem, firent à leur
retour une si triste relation de l’état affreux des
chrétiens d’Orient, qu’on résolut d’aller exterminer
les infidèles, conquérir la Terre-Sainte, et
délivrer le tombeau de Jésus-Christ. Le pape Urbain
II encouragea ces bonnes dispositions ; et dans un
concile tenu à Clermont en Auvergne (1), il déclara
que le voyage à la Terre-Sainte, pour la délivrance
de Jérusalem, tiendrait lieu de toutes les
pénitences qu’on pourrait avoir méritées. Il accorda
en même temps des indulgences plénières,
c’est-à-dire, la rémission de toutes les peines
canoniques présentes et futures, à quiconque ferait
ainsi le service de Dieu. (2), car c’est le nom
qu’on donnait à cette guerre sacrée.
Ce fut ce pardon extraordinaire
qui attira tant de gens aux croisades. Il n’y avait
point de pêcheur qui ne préférât ce voyage aux
austérités et à l’humiliation de la pénitence
publique, dont la pratique était encore alors exacte
et sévère. Les nobles surtout, à ce qui les
indulgences étaient plus nécessaires, trouvèrent
bien doux de changer les jeûnes et les pénitences de
l’église en un voyage d’agrément.
On fit donc payer aux serfs
doubles dimes. On ordonna à tous les paysans en état
de porter les armes de se préparer à marcher. . Les
ecclésiastiques donnèrent pendant une année le
vingtième de leurs revenus.
On s’embarqua enfin pour la
Palestine. Les historiens font monter à six millions
les pèlerins de la première croisade. Cette armée
était réduite à cinq cent mille fantassins et cent
trente mille cavaliers, lorsqu’elle arriva dans
l’Asie Mineure ; et il n’y avait plus que vingt et
un mille soldats chrétiens, lorsqu’on assiégea
Jérusalem.
Quelques-uns ont pensé que des
milliers de serfs, las de l’affreuse destinée qu’ils
avaient en France, désertèrent chez les Musulmans,
où ils ne pouvaient être pis que sous leurs
seigneurs.
On sait ce que les croisades
produisirent. Les pèlerins rapportèrent de la
Terre-Sainte la lèpre, et d’autres maladies que
l’Europe ne connaissait point, les vices qu’ils
avaient contractés dans leur patrie, et les vices
qu’ils contractèrent chez les Ottomans etc. Mais, si
elles changèrent la discipline de l’église, si elles
apportèrent en France des maladies et des vices, si
elles firent périr des millions de Français, les
croisades furent peut-être utiles en ce point,
qu’elles diminuèrent les richesses et la puissance
des nobles, et qu’elles donnèrent au gouvernement le
moyen de s’occuper un peu des malheureux serfs.
On trouve dans la vie de saint
Bernard, un trait remarquable sur la folie des
croisés. Lorsque ce saint abbé prêcha la seconde
croisade, les grands et le peuple conçurent l’idée
bizarre de le mettre à la tête de l’armée sainte,
avec le titre de général. Il ne fallait plus que
l’agrément du pape. Mais Bernard, qui avait le
courage d’exciter les peuples à courir sur les
infidèles, ne se sentait et pas assez brave pour
donner à la fois le conseil et l’exemple. Il écrivit
bien vite au pape, de ne pas l’engager dans une
entreprise où sa vie pourrait courir des risques et
où il jouerait d’ailleurs un rôle ridicule devant
les gens sensés…
(1)
L’an 1095.
(2)
Fleury. Mœurs des chrétiens 64
– Après Villehardouin liv 1.
DIGNITÉS
HÉRÉDITAIRES
Les principaux de la nation
obtinrent, au IX° siècle, de notre roi Louis II,
qu'il rendit les titres et les dignités
héréditaires. Cette concession du souverain est,
selon quelques-uns, la véritable origine des fiefs,
quoique les plus judicieux feudistes fassent
remonter cette hérédité bien plus haut. Mais enfin,
les dignités et les fiefs étant devenus
héréditaires, les seigneurs se firent des sujets
sous le nom de vassaux, qui, aussi bien que
leurs serfs, étaient obligés de les suivre à la
guerre, même contre le roi, de leur payer des impôts
etc.
N'est-il pas ridicule
de voir un sot, qui n'a pas assez de talent pour
faire un méchant valet de chambre, porter le titre
de Duc, parce que son père a mérité ce titre par de
belles actions ou de grands services ?...
(Feudistes
: hommes versés dans l'étude du droit féodal).
ÉCHEVINS
Les échevins étaient appelés, à
Bordeaux, jurats ; à Toulouse, capitouls ; en
Picardie, gouverneurs ; consuls, dans plusieurs
villes de la Guyenne ; pairs, à la Rochelle, etc. La
plupart de ces échevins devenaient nobles en entrant
en dignité. L'édit de mars 1667 donnait pareillement
les privilèges de noblesse aux maires et échevins de
Poitiers, de Niort, de Bourges, d'Angoulême, de
Tours, d'Angers, d'Abbeville, de Lyon, de Cognac
etc.
Ces privilèges étaient louables
dans leur principe, puisqu'on les donnait au mérite,
honoré du choix libre des citoyens ; mais ils
devenaient injustes, du moment que toutes les villes
n'en jouissaient point, et lorsque cette noblesse
était héréditaire.
Il est vrai que cette dernière
concession était rare ; la plupart des échevins
n'étaient nobles que pendant leurs fonctions, et
rentraient dans la roture en redevenant simples
citoyens.
Dans d'autres villes où ces
magistrats n'étaient pas privilégiés, l'échevin
nommé de la veille prenait le pas sur l'ancien, s'il
était de condition plus élevée.
Les échevins étaient par les
bourgeois, ils avaient soin de la police et des
affaires communes d'une ville, pendant un certain
temps, Cujas, au livre l° De Feudis, prétend que
leur nom vient de l'hébreu ; mais Pasquier (livre
VII de ses Recherches, ch. II), tire le nom
d'échevin du mot latin scabinus. Et en effet, les
Capitulaires de Charlemagne donnent le nom de
scabini aux magistrats subalternes qui jugeaient les
procès sous la présidence du comté.
ÉTATS GÉNÉRAUX
Philippe le Bel, ayant besoin
d'argent, assembla les états généraux ; il y appela
le peuple, et donna le nom de tiers-état aux députés
de cette partie de la nation, à qui on fit acheter
cette faveur, comme dit Pasquier, par une infinité
de subsides jusqu'alors inconnus en France. ''Et le
roturier, contre l'ancien ordre de France, ne fut
ajouté à cette assemblée, que parce que tous le faix
tombait presque sur lui : invention grandement
sage... ! ''
Quand le roi Jean convoqua les
états généraux, on établit une capitation sur tout
le peuple, en proportion des biens de chacun. Les
riches donnèrent, cette année-là, le cinquantième de
leurs revenus ; les laboureurs et les pauvres gens,
le dixième pour subvenir aux besoins du royaume...
Les états généraux ont été
rassemblés en France douze à treize fois depuis
Philippe le Bel ; et le peuple n'y a guère paru que
pour porter de nouvelles charges. On sait quels
résultats ont produits les états généraux convoqués
par l'infortuné Louis XVI. On connait ces disputes
que le clergé et la noblesse élevèrent sur les
préséances, ces refus de contribuer avec le peuple
au soulagement de l'État, ces crises de vanité et
d'orgueil qui accélérèrent la Révolution...
On peut trouver l'origine des
états généraux dans les assemblées de la nation, qui
furent appelées d'abord champ de mars, ensuite champ
de mai, parce que les mois de mars et de mai furent,
l'un après l'autres, destinés à la tenue de ces
diètes. Elles avaient lieu fréquemment sous les deux
premières dynasties. On y délibérait sur la guerre
et la paix, sur les abus du gouvernement, sur la
justice, sur les finances, etc. Les évêques et tous
les grands du royaume assistaient à ces assemblées,
où le roi présidait. Mais le peuple n'y paraissait
point. Elles furent remplacées par les cours
plénières ; et ensuite par les états généraux, où le
peuple fut admis.
ETIQUETTES
Ces misérables formalités ont
souvent produit, non-seulement des extravagances,
mais des malheurs. Le roi d'Espagne Philippe III,
convalescent, après une maladie dangereuse, était
assis à coté d'une cheminée où l'on avait allumé une
si grande quantité de bois, qu'il pensa étouffer de
chaleur. Sa grandeur ne lui permettait pas de se
lever pour appeler du secours ; les officiers en
charge s'étaient éloignés, et les domestiques
n'osaient entrer dans l'appartement. A la fin, le
marquis de Pobar reparut auprès du roi, qui lui
ordonna d'éteindre le feu ; mais celui-ci s'en
excusa, sous prétexte que l'étiquette lui défendait
de faire une pareille fonction, pour laquelle il
fallait appeler le duc d'Ussède. Le duc était sorti,
et la flamme augmentait ; néanmoins le roi soutint
la chaleur, plutôt que de déroger à sa dignité ;
mais il s'échauffa tellement le sang, que le
lendemain il eut un érysipèle à la tête, avec des
redoublements de fièvre qui l'emportèrent (1)
Cette autre anecdote prouvera
encore avec quelle rigueur incroyable l'étiquette
est observée à la cour de Madrid. La reine
d'Espagne, épouse de Charles II, aimait beaucoup
monter à cheval. Elle voulut un jour essayer un
jeune coursier andalou, qui se cabra et la renversa.
Le pied de la princesse s'embarrassa malheureusement
dans l'étrier, et le cheval l'entraîna sans que
personne n'osât la secourir. L'Étiquette s'y
opposait formellement, car il est défendu, à quelque
homme que ce soit, sous peine de la vie, de toucher
le pied d'une reine d'Espagne. Charles II, qui était
amoureux de sa femme, jetait, du haut d'un balcon,
des cris redoublés ; mais l'étiquette retenait les
graves Espagnols. Cependant deux cavaliers se
décidèrent à délivrer la jeune reine ; et, malgré la
rigueur de la loi, l'un se saisit de la bride du
cheval, l'autre dégagea le pied de Sa Majesté. Ils
songèrent ensuite à la peine qu'ils avaient méritée,
pour avoir violé une loi aussi auguste, et
profitèrent du trouble où l'on était encore pour se
sauver. Mais la reine demande et obtint la grâce de
ces deux coupables (2).
Dans le royaume de Mandoa,
l'étiquette défend à qui que ce soit de toucher la
tête du prince. Un roi de Mandoa étant tombé dans
une rivière, en fut retiré par un esclave, qui
s'était jeté à la nage et l'avait saisi par les
cheveux. Le monarque n'eut pas plutôt repris
connaissance, qu'il appela celui que l'avait sauvé ;
lui demanda comment il avait osé mettre la main sur
la tête de son prince, et lui fit sur-le-champ
donner la mort...
Quelques temps après, ce même
despote, plongé dans l'ivresse, se laissa de nouveau
tomber dans une petite rivière où il se promenait en
bateau. Une de ses femmes, qui pouvait le sauver, se
souvint de l'histoire du malheureux esclave et fut
assez prudente pour laisser périr le tyran, plutôt
que de manquer à l'étiquette (3).
On peut dire, à l'honneur de la
France, que les étiquettes y étaient moins
révoltantes ; et Mme de Genlis a prouvé dans son
dictionnaire, qu’elles n’étaient pas
''très-ridicules''. Les anciens hommages féodaux
étaient des espèces d'étiquettes, dont on ne
pourrait pas dire la même chose. (Voir plus loin
HOMMAGES).
(1) Le baron de Biefeld, Institutions politiques,
t. II.
(2)
Lacombe de Prezel a
aussi rapporté ces deux traits, dans son Dict.
D'anecd. Tome 1er.
(3)
Abrégé de l'histoire
des voyages. Voyages dans l'Hindoustan. Soixante-dix
personnes conspirèrent contre l'empereur Basil ; il
les fit fustiger, et on leur brûla les cheveux et le
poil. Un cerf l'ayant pris avec son bois par la
ceinture, quelqu'un de sa suite tira son épée, coupa
la ceinture et le délivra. Basile fit trancher la
tête à cet homme, parce qu'il avait tiré l'épée
contre lui. Qui pourrait penser, dit Montesquieu
que, sous le même prince, on eût rendu ces deux
jugements (Esprit des lois. le. VI ch. XVI, après
l'histoire de Nicéphore.
FÊTES
On voit dans les capitulaires
de Charlemagne, le nombre de fêtes que le peuple
était déjà obligé de chômer ; et l'on remarque qu'on
avait alors plus de dévotion qu'aujourd'hui : car on
fêtait Noël pendant quatre jours et Pâques pendant
huit. On observait encore la Circoncision,
l'Épiphanie, la Purification, les trois jours des
Rogations, la Pentecôte, saint Jean-Baptiste, saint
Pierre et saint Paul, saint Martin, saint André
etc., et l'octave de la plupart de ces fêtes.
Le concile de Mayence ordonna
en outre que l'on chômerait à l'avenir la Pentecôte
pendant huit jours, aussi bien que Pâques ; que l'on
fêterait l'Assomption, saint Michel, saint Rémi, le
saint de la paroisse, la dédicace de l'église, et
les saints dont on aurait des reliques. - Depuis, la
liste s'allongea toujours ; et, dans ces derniers
siècles, il était presque impossible de les compter.
Le concordat de 1801 les a réduites en France au
nombre de quatre.
Chaque profession, chaque
compagnie s'était donné des patrons (1) ; et ce
patronage avait ordinairement une cause ridicule.
Ainsi les meuniers avaient la modestie de fêter le
bon Larron ; et les ivrognes prétendaient que saint
Martin se chômait pour eux, parce qu'anciennement on
donnait à boire dans chaque église, le jour de la
fête de saint Martin.
Les femmes de mauvaise vie
soutiennent aussi que le jour de la Madeleine a été
chômé, à la poursuite de leurs devancières, du temps
qu'elles composaient un corps et qu'elles avaient
leurs coutumes.
Les artisans et les marchands
du quartier des halles fêtaient encore, il n'y a pas
longtemps, la mi-carême. Ce jour-là, on obligeait
les jeunes gens qui faisaient quelque apprentissage
d'aller baiser la figure de la ''truie qui file'',
sculptée sur une maison du marché aux poirées. On
donnait une grande pompe à cette cérémonie ; et le
reste de la journée se passait en ''godaille'' comme
dit madame la comtesse de Genlis (2)
(1)
Sauval, Antiquités de Paris,
liv XI.
(2)
Dans le romain des ''Parvenus''
– Godaille est un mot populaire qui rime avec
ripaille et mangeaille, et qui a autant de force et
de dignité que ces deux mots.
Anciennement, on devait passer
en prières, dans les églises, la nuit qui précède
Noël. Mais, comme dit Sauval, on y allait plus pour
des rendez-vous d'amour, et pour le réveillon, que
pour autre chose.
C'est à cause des désordres de
cette nuit-là, qu'on dit encore des enfants anonymes
: ce sont des enfants de la messe de minuit, qui
cherchent leur père à tâtons.
La fête la plus en usage et la
plus scandaleuse, était la ''fête des fous'', qui se
célébrait le jour de saint Étienne, le jour de Noël,
le jour des Rois, le jour de Pâques même mais
principalement à la Circoncision.
Les Écoliers de l'Université
choisissaient un d'entre eux, qu'ils nommaient ''le
seigneur de la fête'' et quelques fois le ''Roi,
l'évêque, l'archevêque'' ou le ''pape des fous''.
Ils le revêtaient d'habits pontificaux, le
confirmaient et le sacraient avec les cérémonies
d'usage. Ils allaient ensuite le prendre en
procession, et le conduisaient à l'église. Là, ce
pape des fous célébrait l'office divin, et donnait
la bénédiction au peuple. On lui servait ensuite,
dans l'église même, un grand dîner, pendant lequel
on chantait, on dansait, on s'énivrait, on se
battait, et presque toujours jusqu'à l'effusion du
sang.
Tous les élèves des facultés
de droit, de théologie et de belles-lettres, se
mêlaient indistinctement à cette fête, qu'ils
regardaient comme très sainte, ils avaient
d'ailleurs leurs privilèges, et ils déclaraient
excommunier quiconque penserait leur interdire la
fête des fous.
Pendant l'office, les clercs
étaient assis dans les hautes stalles des chanoines,
et, à ce mots du magnificat, ''DEPOSIT POTENTES DE
SEDE ET EXALTAVIT HUMILIES, que l'on répétait
pendant un quart d'heure, on applaudissait avec un
bruit effroyable parce qu'en effet, les petits
occupaient la place des grands. Après l'office,
chacun se masquait, et l'on conduisait par la ville,
comme en triomphe, le pape des fous dans une
charrette. Cette farce impie se terminait par des
chansons licencieuses, des extravagances outrées,
des farces indécentes, qui amusaient le peuple et
les clercs.
La fête des fous se célébrait
dans la plupart des églises du royaume, et surtout
dans les cathédrales ; mais c'était à Paris qu'elle
était la plus ''soignée''. Eudes de Sully archevêque
de Paris en 1198, s'efforça d'abolir ces facéties
scandaleuses : il obtint de Pierre de Capoue, légat
du pape, un mandement exprès là-dessus. Les efforts
de l'évêque et le mandement du légat ne purent rien
produire : la fête des fous se célébrait encore dans
toute la France au XV° siècle ; et une lettre
circulaire que la faculté de théologie écrivit, en
1444, aux évêques du royaume, pour la suppression de
ces extravagances, nous apprend qu'alors les prêtres
et les clercs assistaient à l'office divin avec la
dernière indécence. Les uns étaient vêtus en
bouffons, et fraisent plus de grimaces que de
prières ; les autres, habillés en femmes, avaient
auprès d'eux des galants masqués d'une manière
monstrueuse. Toute leur occupation, pendant la
messe, c'était de tenir des propos lascifs, de
chanter des chansons infâmes, de faire des gestes
lubriques, de manger des soupes grasses sur l'autel,
et de jouer aux dés à coté du prêtre célébrant.
D'autres faisaient des feux de
joie dans le chœur, avec de vieilles savates, et
sautaient à l'entour, en poussant de grands éclats
de rire. Après l'office, ils allaient se promener
par la ville dans des charrettes ; et la journée ne
se terminait pas sans qu'on se fût battu. Voilà ces
temps de bénédiction que nous devons regretter, ces
saint usages dont le retour ferait grand bien, dans
le siècle où nous sommes.
Mais la fête des fous n'était
pas la seule où les étudiants se distinguassent. Ils
célébraient aussi pieusement la plupart de leurs
fêtes. En 1525, le jour de saint Nicolas (patron des
jeunes gens), les écoliers avec les chapelains, les
chantres et les enfants de chœurs de l'université,
parcoururent, déguisés, toutes les rues de Paris
conduisant au milieu d'eux une femme à cheval,
escortés de gens habillés en diables et en docteurs.
François 1er s'en plaignit ; il lui fut répondu que
c'était l'habitude d'aller ainsi chanter le salut à
Saint-Nicolas-des-Champs, mais qu'on le ferait à
l'avenir avec plus de bienséance...
Autrefois encore, dans
plusieurs églises, les paroissiens se déguisaient,
le jour de la Fête-Dieu, sous les costumes de
Jésus-Christ, des apôtres, de Moïse, d'Abraham et
d'Isaac, d'Adam et d'Eve etc. ; mais avec des
cérémonies si honteuses que le parlement s'en
scandalisa enfin, en 1571, et condamna à une amende
de deux cents livres ceux qui profaneraient ainsi
désormais le jour de la Fête-Dieu.
Cependant, nous voyons encore
aujourd'hui, plusieurs villes, et particulièrement
dans celles de Dijon et de Paris, un grand nombre
d'enfants assister aux processions de la Fête-Dieu,
en saint Jean Baptiste, en Madeleine etc ;
FEUX DE JOIE
L'usage des feux de joie est de
la plus haute antiquité. Paul-Émile, après avoir
vaincu Persée, roi de Macédoine, et réduit ses états
en province romaine, alluma un feu de joie, pour
remercier les dieux de ses conquêtes. Les Sarrasins
faisaient un feu de joie la veille de la
Saint-Jean-Baptiste ; et ce qu'il y a d'étonnant,
c'est que les chrétiens suivaient le même usage.
De plus, à la fin du dernier
siècle, le maire et les échevins de plusieurs villes
du royaume devaient encore faire mettre dans un
panier une ou deux douzaines de chats, et les brûler
dans le feu de joie de la veille de la Saint-Jean.
Cette barbare coutume, dont on
ignore l'origine, subsistait à Paris même ; c'était
le prévôt des marchands qui devait présider à la
mort des chats sacrifiés. On l'abolit dans cette
ville, au commencement du règne de Louis XIV ; elle
ne tomba dans les provinces qu'au moment de la
Révolution.
FRANCS-ARCHERS
En temps de guerre, chaque
ville, bourg et village étaient obligés d'envoyer au
roi des compagnies de francs-archers, plus ou moins
nombreuses, suivant la population des divers
contées. Ces soldats étaient appelées
francs-archers, parce qu'en retournant chez eux,
pendant la paix, ils étaient exempts de tailles et
de subsides.
Les francs-archers avaient été
établis par Charles VII ; ils furent supprimés par
Louis XI, qui aima mieux s'entourer de Suisses que
de se faire garder par des Français.
FRANCS-BOURGEOIS
Dans le XII°, le XIII° et le
XIV° siècles, il y avait, à Paris, au faubourg
Saint-Jacques, un quartier appelé les
francs-mureaux. Ceux qui y demeuraient étaient
exempts de tailles, de subsides et d'impôts ; ils
n'allaient point à la guerre et n'étaient point
obligés à loger les soldats. Ces franchises leur
avaient été accordées, disaient-ils, par Louis le
Gros ; mais comme ils égarèrent quelque temps après,
la charte qui contenait leurs privilèges, ils les
firent renouveler par Louis le Jeune. Ils ne
payaient au roi que six deniers et un muid de vin
par an.
En 1350, Jean Roussel et Alix
sa femme, bâtirent, dans la rue des Poulies,
vingt-quatre chambres contiguës, pour servir de
logement à quarante-huit pauvres bourgeois. Ces
bourgeois furent exempts de toutes taxes, à cause de
leur indigence ; on ne les obligea pas même à
entretenir les lanternes, ni à payer l'enlèvement
des boues de leur rue, lorsqu'on établit ces mesures
de police. On appela leur rue la rue des
Franc-bourgeois (1)
Ces franc-bourgeois jouissaient
encore de leurs privilèges au XVII° siècle ; ils
devinrent même si honnêtes gens, dit Sauval (2)
qu'on entendait parler que de leurs viols, de leurs
brigandages, et des meurtres qu'ils commettaient de
temps en temps, pour obliger les passants à leur
donner l'aumône. Tellement qu'on les supprima, et
que les uns allèrent aux galères, les autres aux
petites-maisons.
(1)
C'est la rue des
Franc-bourgeois du Marais.
(2)
Antiquités de Paris,
lv. II et VIII.
HABITS
Sous le règne de Chilpéric et
sous quelques autres rois de la première dynastie,
les femmes des nobles avaient le droit de porter des
habits armoriés. C'est-à-dire qu'elles brodaient à
droite, l'écu ou le symbole de leur mari, et à
gauche le symbole de leur famille. La mode des
vêtements blasonnés revint sous Charles V ; et les
hommes, aussi bien que les femmes, portèrent des
habits chamarrés de toutes les pièces de leurs
armoiries.
A la fin du XII° siècle, on
s'habillait en France d'étoffes plissées, et
chargées de démons et d'autres figures grotesques.
Les habits des hommes paraissaient d'autant plus
précieux, qu'ils portaient des croquis de monstres
plus bizarres ; les robes des femmes se terminaient
en longues queues de serpent. Le concile de
Montpellier se fâcha contre ces modes, et les
défendit sous peine d'excommunication.
Cent ans plus tard, on ne se
contenta pas des lois canoniques ; Philippe le Bel
porta des lois civiles contre le luxe des habits. Un
duc, un comte, un baron, qui avait six mille livres,
de terre, pouvait donner à sa femme quatre robes par
an. Une dame, qui n'avait pas deux mille livres, ne
pouvait avoir qu'une robe dans l'année. Il fallait
être femme d'un grand seigneur pour employer dans
ses vêtements, des étoffes à trente sous l'aune. Les
bourgeoises ne pouvaient y dépenser que dix sous.
On ordonna encore que toute
femme, qui ne serait pas noble, ne porterait ni
bleu, ni gris, ni hermine, ni or, ni argent, ni
pierres précieuses (1).
Il ne paraît pas que cette loi
ait fait prospérer le commerce, ni enrichi la France
; car on sait que Philippe le Bel eut toujours
besoin d'argent.
Sous le règne de Charles VI,
les femmes étaient coiffées d'un haut bonnet en pain
de sucre ; elles attachaient, au haut de ce bonnet,
un voile qui pendait plus ou moins bas, selon la
qualité de la personne ; le voile d'une bourgeoise
ne descendait que jusqu'aux épaules ; celui de la
femme d'un chevalier lui tombait sur les talons et
traînait à terre.
On porta, dans différents
règnes, d'autres lois de ce genre, qui étaient
toutes féodales, puisqu'elles établissaient des
distinctions injustes. Assurément, il serait heureux
qu'une pauvre femme ne d'égalât point, par son luxe,
à la femme opulente. Mais chacun doit être libre de
dépenser son argent à sa fantaisie.
(1)
La même loi ne
permettait pour la table, que trois plats les jours
ordinaires, et quatre les jours de jeûne.
HANNOUARS
C'est le nom qu'on donnait aux
porteurs de sel de la ville de Paris.
A la pompe funèbre de Charles
VIII, vingt-quatre porteurs de sel de la ville,
qu'on appelle hannouars, prétendirent que, par
privilège, ils devaient porter le corps dudit
seigneur roi (comme ils avaient porté le corps de
Charles VI et de Charles VII, et comme ils portèrent
dans la suite celui de Henri IV) depuis Paris
jusqu'à la croix de Saint-Denis. Mais il fut dit que
les gentilshommes de la chambre le porteraient pour
cette fois, sans préjudice du privilège que disaient
avoir lesdits hannouars.
Sur quel motif pouvait être
fondé ce privilège ? En voici sans doute l'origine :
on avait perdu l'art d'embaumer les corps ; on les
coupait par pièces, qu'on salait (1) après les avoir
fait bouillir, pour séparer les os de la chair.
Apparemment les porteurs de sel étaient chargés de
ces grossières et barbares opérations et qu'ils
obtinrent l'honneur de porter ces tristes restes,
que l'orgueil tâchait de disputer au néant (2).
(1)
Henri V, roi d'Angleterre, et
qui se disait aussi roi de France, étant mort à
Vincennes, au mois d'août 1422, ''son corps fut mis
par pièces, et bouilli dans un chaudron tellement,
dit Juvénal des Ursins, que la chair se sépara des
os ; l'eau fut jetée dans un cimetière avec les
dévotions usitées en pareil cas ; et les os, avec la
chair, furent mis dans un coffre de plomb, avec
plusieurs sortes d'épices et de choses odoriférantes
et sentant bon''.
(2)
Essais historiques, tome II.
HEBERGEMENTS
Du temps de Charlemagne, les
évêques et les abbayes dotées par le prince étaient
obligées de le loger et de le nourrir, à son
passage, avec tous sa suite. Ce droit que le
monarque avait sur le haut clergé, s'appelait droit
d'albergie ou d'hébergement.
Charlemagne passait souvent par
la maison d'un évêque assujetti à cette redevance,
parce qu'il s'y trouvait bien traité. Un jour qu'il
le vit fort occupé à faire balayer ses appartements
: - Prenez moins de peine, lui dit-il ; tout n'est
pas assez net ?
L'évêque à demi ruiné par les
dépenses qu'il faisait, pour bien recevoir son
prince, se hâta de répondre : - Sire, très-peu s'en
faut que tout ne soit bien net ; mais j'espère
qu'aujourd'hui tout le sera, de la cave au grenier.
- Ne vous en inquiétez point
reprit en riant le monarque, j'ai la main aussi
bonne à donner qu'à prendre ; et sur le champ, il
unit à l'évêché une terre considérable.
Ces usages ne durèrent pas
longtemps ; et, sous la troisième dynastie, les rois
n'avaient presque plus de droits sur le clergé.
Louis VII, allant à Paris, fut surpris par la nuit
et obligé de loger à Créteil, dont les chanoines de
Notre-Dame étaient seigneurs. Il y soupa, et les
habitants en firent la dépense. Mais comme les
chanoines étaient propriétaires des habitants, et
conséquemment de tout ce que ces bonnes gens
pouvaient offrir au roi, dès qu'ils apprirent la
chose, ils se dirent entre eux ; ''C'en est fait,
nos privilèges sont perdus ; il faut que le roi paye
la dépense, ou l'office cessera dans notre
église...''
Le roi étant rentré le
lendemain matin à Paris, vint à la cathédrale,
suivant la coutume où il était d'y aller tous les
jours, quelque temps qu'il fit. Il trouva la porte
fermée, en demanda la raison ; et on lui répondit
(2) : Contre les coutumes et les libertés sacrées de
cette sainte église, vous avez soupé hier à Créteil,
non à vos frais, mais aux frais des hommes de corps
de cette église ; c'est pour cela que la porte est
fermée, les chanoines étant résolus de plutôt
souffrir toutes sortes de tourments, que de laisser
enfreindre leurs privilèges...
Le roi, frappé de ces paroles,
répondit : ce qui est arrivé n'a point été fait de
dessein prémédité. La nuit m'a retenu en ce village,
et je n'ai pu arriver à Paris comme je me l’étais
proposé. C'est sans force ni contrainte que les gens
de Créteil ont fait de la dépense pour moi. Je suis
fâché maintenant d'avoir accepté leurs offres...
Que l'évêque Thibaud vienne avec le doyen Clément ;
que tous les chanoines approchent, et surtout le
chanoine qui est prévôt de ce village, si je suis en
tort, je veux donner satisfaction ; si je n'y suis
pas, je veux m'en tenir à leur avis.
On ne pouvait parler plus
modestement. Le roi resta donc en prières devant la
porte, en attendant l'évêque et les chanoines, et
dans l'espoir d'un accommodement. On lui ouvrit
enfin; il entra dans l'église, et donna, pour
caution du dédommagement qu'il s'engagea à payer, la
personne même de l'évêque. Le prélat remit en gage
aux chanoines deux chandeliers d'argent ; et le roi,
pour marquer encore, par un acte extérieur, qu'il
voulait sincèrement rendre au chapitre la dépense
qu'il avait causée chez leurs hommes de corps, mis
sur l'autel une baguette qu'il portait à la main (3)
(1) Essais
historiques, tome II.
(2)
Apparemment par un
ambassadeur ou par le trou de la serrure.
(3)
Histoires de la ville et de
l'église de Paris. Antiquités de Sauval. Essai de
Sainte-Foix...
HOMMAGES
Le vassal devait faire hommage,
à son seigneur dominant, de sa personne et de ses
biens. Il devait s'engager à le servir fidèlement, à
défendre son honneur et son nom, à respecter sa
famille, à protéger ses propriétés.
L'hommage se faisait dans les
quarante jours qui suivaient l'entrée du vassal en
possession. Mais le vassal était obligé de
renouveler son hommage quand son seigneur
l'ordonnait, et tout les fois que le fief dominant
changeait de maître.
Le vassal était obligé de se
transporter pour faire hommage, au principal manoir
du fief dominant ; l'hommage se rendait au
propriétaire féodal en personne, ou au titulaire
ecclésiastique à qui on était soumis. Il fallait se
conformer aux formules d'usage dans la seigneurie.
Ordinairement le vassal était
tenu de faire lui-même son hommage : quelques fois
on permit de le faire par procureur. Mais c'était
une exception rare, qu'on n'accordait qu'à un vassal
très élevé.
Celui qui rendait hommage avait
la tête nue et un genou en terre ; il ne pouvait
porter ni épée ni éperons. Si le seigneur dominant
n'était pas chez lui, le vassal devait faire son
hommage, devant la porte du château, accompagné d'un
notaire qui en dressait le procès-verbal.
Les gens d'église faisaient
hommage avec les mêmes cérémonies que les laïques,
nonobstant la dignité de leur caractère, qui
semblerait les exempter de la génuflexion envers un
particulier. Les membres du parlement pouvaient
faire leur hommage par procureur, lorsqu'ils étaient
de service. Ils étaient obligés de le rendre en
personne pendant leurs vacances.
On a déjà dit ailleurs
que, quand l'hommage n'était pas fait dans les
quarante premiers jours, le seigneur dominant avait
le droit de saisir le fief. LACS ou LACETS
Il n'était permis qu'aux
seigneurs féodaux de tendre des lacets au gibier. Le
paysan que l'on pouvait convaincre de ce crime, dans
son jardin ou dans son champ, subissait la peine du
fouet et payait trente livres d'amende.
Ordonnance de 1669. Henriquez, Code des seigneurs,
hauts justiciers et féodaux, ch. XXIV.
LANDIT
C'est le nom d'une ancienne
foire, qui se tenait d'abord dans la plaine, et
ensuite dans la ville de Saint-Denis.
Il s'y faisait un débit
considérable de parchemin. Le recteur de
l'université allait lui-même acheter à cette foire
tout ce qu'il lui en fallait, pour lui et pour ses
écoliers ; et il n'était pas permis d'en vendre aux
marchands et aux bourgeois, avant qu'il eût fait sa
provision.
Les troubles de la Ligue et
l'usage du papier, qui commençait à devenir commun,
abolirent la foire du Landit, que le parlement avait
tenté en vain de supprimer, et que les écoliers
avaient toujours soutenue, parce qu'il y jouissaient
de quelques jours de vacances, qu'ils y trouvait des
filles publiques et qu'ils pouvaient s'y enivrer et
s'y battre à leur aise.
LEUDES
Les nobles sont appelés
leudes ou fidèles, dans nos premiers
historiens. On les nomma ensuite seigneurs ;
et on distingua ces seigneurs par les titres de
ducs, de marquis, de comtes, de
vicomtes, de barons, titres pour la
plupart très anciens et jadis très lucratifs.
LINGÈRES
Les mœurs de sont pas les mêmes
dans les différents siècles. Selon les statuts que
saint Louis, Philippe le Hardi et Charles VIII
donnèrent aux lingères, il leur était défendu de
recevoir avec elles ni filles, ni femmes de vie
dissolue ; et s'il se trouvait parmi les lingères
quelque fille amoureuse, ou quelque veuve folle de
son corps, les vieilles discrètes avaient le droit
de jeter à la rue la marchandise de la coupable, et
de la chasser honteusement de leur compagnie.
Aujourd'hui que la liberté
règne, qu'elles soient dans le corps des lingères ou
dans tout autre, toutes les femmes peuvent disposer
à leur fantaisie de leur personne, de leur conduite
et de leurs petites propriétés.
D'ailleurs on a éprouvé qu'avec
les plus grands soins et les lois les mieux faites,
il était impossible d'obliger les lingères, les
modistes et les blanchisseuses, de vivre en Lucrèce
avec un mari, et de garder jusqu'au sacrement
qu'elles ne sont pas sûres de recevoir, une fleur
qu'elles ont tant d'occasion de laisser prendre, et
qu'elles donnent avec tant de générosité.
MAIN-MISE
Quand le serf ou la vassal
n'avait pas payé très exactement les droits féodaux,
ou n'avait pas rendu hommage au temps prescrits, et
avec les devoirs, redevances et cérémonies usitées,
le seigneur mettait la main sur les biens du
vassal ou du serf ; et lorsqu'il avait tout
confisqué, on disait indifféremment qu'il avait
usé de saisie ou de mainmise. Ces deux
mots sont synonymes, dans la langue féodale.
MANANTS
(Du latin manare, manere : demeurer, rester).
C'est le nom qu'on donnait,
dans l'origine, aux serfs attachés à la glèbe, parce
qu'ils ne pouvaient changer de manoir ni de
seigneurie. On l'appliqua dans la suite à tous les
serfs et roturiers, qui avaient leur demeure fixe
dans quelque ville ou village.
Quand Charles VII fit son entrée à Paris, en 1437,
les Parisiens lui firent faire ce petit compliment,
par un enfant déguisé en ange :
Très excellent roi et
seigneur,
Les manants de votre cité,
Vous reçoivent en tout
honneur
Et en très grand humilité.
MÉDECINS
Dans le VI° siècle, la belle
Austregilde, femme de Gontran, roi d'Orléans et de
Bourgogne, obtint en mourant, du roi son mari, qu'il
ferait tuer et enterrer avec elle les deux médecins
Nicolas et Donat, qui l'avaient soignée pensant sa
maladie. Gontran lui accorda cette grâce ; ce
qu'il ne fit pas sans pêché, dit Grégoire de
Tours, ainsi que plusieurs personnes le pensent
assez judicieusement.
Ces deux médecins sont sans
doute les seuls que l'ont ait inhumés dans les
tombeaux de nos rois ; mais il n'y a pas de doute
que plusieurs autres n'aient mérité le même honneur.
Par l'édit de 1692, concernant
les médecins, messieurs des facultés de médecine et
de chirurgie, étaient exemptés en France de toute
charge onéreuse ; ils ne faisaient point le guet ;
ils ne montaient pas la garde ; on avait même arrêté
qu'ils ne logeraient point les gens de guerre, parce
qu'ils auraient pu tuer au lit ceux que la mort ne
doit atteindre qu'au champ de bataille.
(Histor.
Lib. V cap. XXXV et XXXVI – Saint-Foix, Essais
historiques, tome II. - Chroniques de Marius etc).
MORGAGENIBA
Chez les Francs, le mari
faisait à sa femme, le lendemain des noces, un
présent proportionné au rang et aux biens qu'il
possédait. C'est ce qu'on appelait morgagéniba,
ou présent du matin. La femme possédait en
propre ce qu'elle recevait par ce présent. Ainsi
plusieurs reines de France eurent des villes, où
elles levèrent des impôts en leur nom, et dont elles
nommèrent les gouverneurs.
Hildegarde, veuve de Valéran,
comte du Vexin, donna à l'abbaye de Saint-Pierre en
Vallée, une terre qu'elle avait reçue de son
seigneur, le lendemain de ses noces, suivant l'usage
de la loi salique, qui obligeait les marins de doter
leurs femmes.
(L'abbé
BERTOU, Anecdotes françaises).
MUTILATIONS
Sous la première dynastie
royale, on ne punissait de mort que les criminels
d'état. Sous la seconde, on commença d'exterminer
également les hérétiques. Mais pour les autres
crimes, le genre de châtiment le plus employé était
celui des mutilations. On estropiait le prince qui
donnait de l'ombrage ; on privait de la vue le
seigneur qui se faisait redouter. Les abbés, au lieu
d'imposer des peines canoniques à leurs moines, leur
faisaient couper une oreille, un bras, une jambe, ou
autre chose.
Louis le Débonnaire fit crever
les yeux à son neveu, le jeune Bernard, roi
d'Italie, Charles le Chauve fit subir le même
supplice à son fils Carloman. Un moine de
Saint-Denis, qui avait trahi certains secrets de son
abbé, entendus à la dérobée, perdit l'oreille droite
pour son indiscrétion.
Les mutilations devinrent si
fréquentes que les vassaux, dans leur serment de
fidélité, juraient qu'ils défendraient la personne
de leur seigneur, et ne consentiraient point qu'on
l'estropiât d'aucune partie de son corps.
(Saint-Foix,
Essais historiques tome II).
NIDS
Un paysan qui abattait un nid
de caille, de perdrix, de faisan, etc, ou qui en
prenait les œufs, même dans sa propriété, était puni
de cent livres d'amende. En cas de récidive, ou
doublait la peine ; et s'il tombait une troisième
fois dans la même faute, il était fouetté
publiquement, et condamné à un bannissement de cinq
années (1)
(1)
Ordonnance de 1669
titre 10.
NOBLESSE
La noblesse a été inventée par
les anciens, dit le comte d'Oxenstiern (1), pour
nourrir à bon marché l'ambition des particuliers.
Les Romains l'ont employée à la récompense de la
vertu, et les princes modernes en font souvent un
trafic.
C'est une grande épargne pour
le coffre d'un prince, que le blason ; et le héraut
d'armes me paraît une espèce de trésor royal.
Charles Quint, pour flatter l'orgueil des Espagnols
et épargner ses finances, fit gober aux ''ricos
hombres'', comme ils s'appelèrent autrefois, le
titre de grand d'Espagne. La quantité des comtes
d'Italie, des marquis de France, des barons
d'Allemagne et des gentilshommes d'Angleterre, fait
présumer qu'avec le temps on ne trouvera plus de
roturiers.
J'ai connu un grand prince, en
Italie, qui créait la noblesse par ces paroles ; je
te fais comte ou marquis, choisis, Jean, F... Cette
cérémonie était courte, mais bien souvent
proportionnée au mérite.
Tant que la noblesse a été la
récompense de la vertu, elle m'a paru une vanité
raisonnable ; mais depuis qu'on la vend comme de la
morue au marché, elle perd tout son lustre. Au
reste, tout homme qui l'acquiert par un vrai mérite,
me semble toujours préférable à celui qui ne
soutient par celle qu'il a héritée de ses ancêtres.
Car l'état que l'on tient de soi-même est
incomparablement au-dessus du vain orgueil d'une
naissance auguste.
Dans les anciennes lois
françaises, quand il s'agissait de punir de grands
crimes, les nobles étaient dégradés et perdaient
l'honneur ; les roturiers perdaient la vie, parce
qu'ils n'avaient point d'honneur. Qu'était-ce donc
que l'honneur, si un noble assassin le conservait
après son crime, et s'il fallait qu'il montât sur
l'échafaud pour le perdre (3)
En 1371, Charles V accorda la
noblesse à tous les bourgeois de Paris (4) ; elle
leur fut confirmée par Charles VI, Louis XI,
François 1° et Henri II. Henri III restreignit ce
privilège, en 1577, aux seuls prévôts des marchands
et échevins ; il fut supprimé en 1667, rétabli en
1707 supprimé de nouveau en 1715, rétabli encore en
1716 et enfin aboli en 1789.
Il y a bien de la différence,
disent les gentilshommes, entre un noble de
naissance et un noble par lettres de noblesse. En ce
cas, un noble de naissance doit mépriser le chef de
sa famille, qui nécessairement a été anobli, ou bien
qui a escroqué des titres.
Dans nos siècles de barbarie,
les nobles, comme on sait, se piquaient d'ignorance,
et souvent ne savaient pas signer leur nom ; ils
vivaient sur leurs terres ; et, s'ils étaient
obligés de passer trois ou quatre jours à la ville,
ils affectaient de paraître toujours bottés, afin
qu'on ne les prit pas pour des vilains (5)
(1)
Pensées diverses, tome
1 page 10.
(2)
Te fo conte, marchese,
quel che tu vuoi, becco-f... Ce dernier mot équivaut
à notre Jean avec un gros F. Quelques-uns disent que
ce prince appelait indifféremment celui qu'il
faisait noble, becco-f... ou becca-cornuto (bec de
cocu).
(3) Dans les derniers siècles, les nobles, qui
avaient commis de grands crimes, avaient le
privilège d'être décapités, tandis qu'on
pendait, qu'on brûlait, qu'on rouait les roturiers.
(4)
Le président Henault,
an 1671.
(5)
Saint-Foix, tome 1°.
François 1°, qui regardait une
cour toute composée d'hommes, ''comme une année sans
printemps, et comme un printemps sans roses'',
François 1° fit venir les nobles à sa cour, plutôt
pour s'entourer de leurs femmes que pour se servir
des maris.
Ce prince avait coutume de dire
que, quand les nobles de son royaume arrivaient à la
cour avec leurs dames, on les recevait comme autant
de rois, que le lendemain on ne les considérait plus
que comme autant de princes ; et que le troisième
jour on ne voyait plus en eux que des gentilshommes,
et qu'ils étaient confondus dans la foule des
courtisans.
On suppose qu'il ne parlait
ainsi que pour rabattre un peu l'orgueil de la
noblesse ; et il leur faisait voir, à sa cour,
qu'ils étaient plus petits auprès du roi, que les
serfs auprès de leur seigneur.
Le roi d'Espagne, Philippe III,
qui voulait également abaisser en fière noblesse,
saluait les paysans, et se faisait rendre tous les
respects imaginables par les grands de son royaume.
Ils étaient obligés de l'aborder à genoux ; et il
leur en donnait cette astucieuse excuse, que comme
il était de très petite taille, ils paraîtraient
trop grands auprès de lui (6).
(6) Curiosités de la littérature, tome II.
Dans l'île de Ceylan, les
grands seigneurs font marcher devant eux un
domestique armé d'un grand fouet, qu'il fait
claquer, pour avertir le peuple de se tenir à
l'écart. Avant la révolution, nos grands seigneurs
faisaient courir devant leur carrosse des piqueurs
ou des chiens, qui ouvraient le chemin, écartaient
la foule et semblaient dire aux humbles piétons : Si
vous ne vous sauvez pas, monseigneur va vous
écraser. Quel bonheur les nobles trouvent-ils donc à
paraître dans les rues, comme une bombe qui donne
l'épouvante ou comme une bête féroce qui met tout en
fuite ?
Laroque observe, dans son
Traité de la Noblesse, que les évêques et autres
prélats, étant continuellement occupés à combattre
pour nous, contre le diable et ses anges ténébreux,
devraient jouir de la noblesse personnelle, aussi
bien et aussi dûment que tous ces officiers qui ont
été anoblis sous plusieurs règnes, parce qu'ils
combattaient pour la défense de la patrie (7)...
Si quelque prince s'avisait
d'anoblir ceux qui luttent avec le diable, il
faudrait donner des lettres de noblesse aux
exorcistes, avant d'en donner aux évêques. On
pourrait commencer par déclarer nobles dans
l'histoire les capucins qui ont fait brûler le
magicien Urbain Grandier, et qui ont chassé la bande
de diables, que ce brave sorcier avait envoyée dans
le couvent des ursulines de Loudun (8). On
trouverait encore, dans le siècle qui court, bien
des exorcistes à anoblir, si l'on permettait aux
exorcistes de faire publiquement leurs pasquinades,
et de lutter en pleine rue avec le diable.
Vers le milieu du XVI° siècle,
les excès et les violences que les nobles exerçaient
avec impunité, dans les campagnes, donnèrent enfin
aux paysans ce courage du désespoir qui fait braver
tous les périls, et qui montre la mort comme le
remède d'une foule de maux insupportables. Ils se
révoltèrent contre leurs seigneurs ; et plusieurs
moines, qui gémissaient opprimés comme les vilains,
imaginèrent des confréries pour associer les
révoltés, contre ces tyrans, qui avaient comblé la
mesure de l'oppression et du despotisme. Cette
guerre s'appela guerre de la Jacquerie ; elle fut
terrible. Les roturiers, en se confédérant, avaient
juré d'exterminer toute la noblesse française ; et
bientôt une armée de cent mille paysans forcenés
parcourut le territoire septentrional du royaume. Le
feu de la croisade populaire s'étendit de proche en
proche, et gagna la surface de vingt provinces. Le
massacre sonna sa cloche lugubre à toutes les heures
du jour. On n'écouta ni les cris de l'innocence, ni
les gémissements de la pudeur (9).
(7) Depuis la fin du XV° siècle, jusqu'à la
fin du XVI°, tous les hommes d'armes, c'est-à-dire
ceux qui composaient les compagnies d'ordonnance,
étaient nobles, par cela même qu'ils suivaient
uniquement la profession des armes. En 1750, Louis
XV porta un édit célèbre, qui donnait la noblesse à
tous ceux qui parviendraient au grade d'officiers
généraux, ou qui seraient capitaines et fils ou
petits-fils de capitaines.
(8) Si vous
êtes un peu philosophe, voyez les aventures d'Urbain
Grandier et des ursulines de Loudun, dans l'Histoire
de la magie en France par M. J. Garinet ou dans
l'Histoire des Fantômes et des démons qui se sont
montrés parmi les hommes de Mme Gabrielle de P. ou
dans l'Histoire des diables de Loudun, par
Saint-Aubin-le-Calviniste.
(9) Les
paysans tuaient les seigneurs ; et en même temps,
ils violaient les filles et les femmes de la
noblesse, afin qu'il n'y eût plus de nobles. Les
moines mendiants de leur parti, vu l'intention, leur
donnaient absolution entière de ces péchés de
luxure.
Pendant la révolution, un orateur proposa, dit on,
un moyen infaillible de détruite la noblesse
héréditaire, c'était de défendre aux nobles de faire
des enfants mâles...
Tout subit les atteintes de la
brutalité et de la vengeance. Il périt, dans cette
guerre sanglante, un grand nombre de comtes et de
barons. La caste entière allait être anéantie, si
les gentilshommes, revenus de leur premier effroi,
n'avaient appelé à leur secours la noblesse de
toutes les nations étrangères. On vit alors arriver
en France, par pelotons et par escouades, les
gentilshommes de la Flandre, du Hainaut, du Brabant,
de la Bohême et des autres contrées où le bruit de
la jacquerie était parvenu. Mais malgré ce grand
fracas, les combats restèrent longtemps douteux ; et
ces querelles ne se seraient pas terminées sitôt, si
Charles le Mauvais ne se fût armé aussi contre les
paysans, pour venger le meurtre de deux
gentilshommes, dont il avait fait ses favoris.
Charles le Mauvais fit passer au fil de l'épée tous
les paysans qui lui tombèrent dans les mains, il en
extermina des milliers, au moyen des gibets, des
bûchers et des potences. Il épuisa bientôt leurs
forces, et l'effroi des supplices ralentit en eux
l'ardeur de la vengeance.
Dès lors la scène changea ; la
noblesse française et étrangère tint la campagne ;
les comtes et les barons devinrent à leur tour des
forcenés, qui, le fer et la torche à la main,
portèrent dans les chaumières le ravage et la mort.
A leur approche, on se fortifiait dans les villages
et les hameaux. Les églises prirent la forme de
citadelles. On signala l'apparition de cette milice
dorée du haut des clochers, avec le cornet, la
trompe ou la cloche. Le villageois isolé se
défendait dans son habitation, et ne mourut jamais
sans avoir fait des prodiges de valeur.
Enfin le carnage cessa dans les
campagnes, l'autorité et les forces du dauphin
(depuis Charles V) ramenèrent la paix et quelque
sûreté individuelle. Les gentilshommes étrangers
regagnèrent leur patrie ; les nobles rebâtirent
leurs châteaux, les paysans leurs chaumières, et les
choses reprirent leur ancienne allure (10)
(10)
Voyez l'Histoire de l'esprit
révolutionnaire des nobles en France liv. IV ch. VI
– Mézerai, Règne du roi Jean.
Plusieurs historiens assurent
qu'il resta près de cent mille Français sur le champ
de bataille, à la fameuse journée de Fontenay (en
841). Presque tous les guerriers venus de la
Champagne y périrent ; ce qui a donné lieu de fixer
à cette époque la coutume de la province de
Champagne, par laquelle le ventre anoblit,
c'est-à-dire que la mère anoblit les enfants,
quoique le père soit roturier.
Il paraît certain que ce
privilège, qui ne subsiste plus, ait été accordé aux
femmes nobles, pour rétablir le corps de la
noblesse, qui fut presque anéanti, d'abord à la
journée de Fontenay, ensuite en Afrique, sous le
règne de Saint-Louis, et enfin aux
Fossés-de-Jaulnes, auprès de Bray. Cette concession
ne peut qu'être infiniment honorable à la Champagne,
sous quelque règne qu'on la place ; mais est-il bien
sûr qu'on doive la fixer sous celui de Charles le
Chauve ? (11)
(11) L'Abbé Bertou. Anec. Françaises - Mais pour que
le fils, qui tirait sa noblesse du ventre de sa
mère, fût réputé noble, il fallait qu'il renonçât au
tout, ou a une très grande partie de la succession
de son père, et qu'il achetât en outre des lettres
de noblesse. Cela se pratiquait surtout dans les
derniers siècles et l'on peut dire encore, à
l'honneur des Champenois, que peu d'entre eux,
s'empressaient de payer cher des parchemins.
Il y a, dans le royaume de
Bénin, trois ordres de noblesse ; ils se distinguent
des roturiers par un collier de corail qu'ils
reçoivent du roi, et qu'ils ne quittent point. S'il
leur arrive de le perdre, ou de se laisser voler,
ils sont punis de mort. Nyendal raconte, dans son
voyage, qu'il vit trancher la tête à un grand du
royaume de Bénin, à qui l'on avait volé son collier.
Le voleur, qui fut découvert, subit le même supplice
; trois autres personnes périrent de même, parce
qu'elles avaient eu quelque connaissance du voleur,
et ne s'étaient pas empressées de le faire
connaître. Ce collier et cette noblesse entraînent
une foule de risques ; et cependant on cherche à
être noble dans le royaume de Bénin, aussi avidement
qu'en Europe.
Un grand seigneur se trouvait
en Hollande sans argent et sans moyen de s'en
procurer. Il s'adressa aux bourgmestres d'une
certaine ville, et leur demanda de l'emploi. - A
quoi êtes-vous propre, lui dirent ceux-ci ; quelle
est votre industrie et quels sont vos talents ? - Je
suis gentilhomme, répondit le noble, et voici mes
titres. - Hé bien ! répliquèrent les bourgmestres,
portez vos titres à la banque.
Au commencement de notre
dernière révolution, un grand seigneur, revenu de
l'orgueil nobiliaire et réfléchissant sur le
ridicule de ses titres, voulut se les rendre plus
ridicules encore en les donnant à des domestiques.
Son palefrenier fut chevalier parce que ce terme
vient de cheval. Il nomma son cocher duc, parce que
ce mot signifie conducteur. Il fit de ses laquais
des comtes, parce que les premiers comtes étaient
des hommes qui accompagnaient les princes. Et comme
le titre de marquis fut inventé pour ceux qui
gardaient les entrées et les frontières, il le donna
à son portier.
OBIT (1)
On donne ce nom, dans plusieurs
églises, aux messes anniversaires qui se disent pour
les morts.
Louis VI avait fondé à
Notre-Dame un certain obit qui se célébrait le jour
et le lendemain de Sainte-Geneviève, avec une
circonstance assez remarquable : c'est que tout
chanoine qui s'y trouvait recevait deux minots de
sel ; les malades, les goutteux, les impotents, tous
s'y faisaient porter, lorsqu'ils ne pouvaient s'y
rendre eux-mêmes. On appelait cet obit : obit salé.
Il y avait quelques choses de
semblable à Saint-Gervais (à Paris). Les marchands
de vin faisaient chanter tous les ans les O de Noël
(2) en grande pompe, quelques jours avant la fête ;
et, si le prévôt des marchands, les échevins, le
procureur du roi, le greffier et les autres
officiers de la ville y assistaient, on leur donnait
des confitures, des pains de sucre et des dragées.
Ces O se nommaient les O sucrés. Comme dans la suite
on ne donna plus de dragées, mais seulement quelques
livres de cire, on les appela les O cirés.
Un chanoine d'Evreux, nommé
Jean Bouteille, fonda en mourant un obit assez
singulier : pendant la messe, on étendait au milieu
du chœur un drap mortuaire, aux quatre coins duquel
on mettait quatre bouteilles pleines du meilleur
vin, avec une cinquième au milieu, le tout au profit
des chantres qui assistaient à cet obit ou à ce
service.
(1) Du latin Obitus, mort, décès.
(2) On appel O de Noël, certaines antiennes, au
nombre de neuf, qui commencent toutes par O et qui
se chantent du 14 au 23 décembre.
DUTILLOT, Mémoires pour servir à la fête des fous.
PAPEGAI ou
PAPEGAULT
C'est le nom qu'on donne ou
qu'on donnait à un oiseau de bois ou de carton, qui
se mettait au haut d'un arbre ou d'une perche, pour
servir de terme à ceux qui se disputaient le prix de
l'arc ou de l'arquebuse.
Les habitants de la ville de
Beauvais se rassemblaient tous les ans, le premier
jour de mai, et tiraient au papegault, élevé en
l'air, pour s'exercer à jouer de l'arquebuse ; et,
par lettres patentes, scellées et collationnées des
rois Henri III, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV,
celui qui abattait le papegault était, pendant toute
l'année exempt, quitte et déchargé de toutes
tailles, emprunts, subsides, impositions et logement
de gens de guerre. Toutes ses charges étaient
réparties sur ses compatriotes, et on le décorait du
titre de roi de l'arquebuse...
Dans plusieurs autres villes,
nos rois s'étaient occupés de fonder des privilèges
semblables (1) ; et, avant Louis XIV, il n'était pas
rare de voir les vieux soldats, qui avaient bravé
tous les périls pour la défense de la patrie, porter
toutes les charges de l'État, tandis qu'un roi de
l'arquebuse, qui n'avait jamais su abattre d'un
oiseau de carton, avait des exemptions, des
dignités, des prérogatives...
(1) Mémorial alphabétique, de Bellet-Verrière,
au Roi de l'arquebuse
ORTHOGRAPHE
Qui croirait que l'orthographe
a eu ses martyrs ? Chilpéric, dont on ne parle guère
qu'à l'occasion de sa femme Frédégonde, se piquait
d'être poète et très habile grammairien. Il ajouta
aux lettres dont on se servait de son temps quatre
caractères, pour exprimer par un seul certaines
prononciations, dont chacune avait besoin de plus
d'une lettre. Ces additions étaient l'oméga, le pi,
le dzêta et le psi des Grecs.
Il envoya ordre dans toutes ses
provinces de corriger les anciens livres,
conformément à cette orthographe, et de l'enseigner
aux enfants. L'ordre du roi fut suivi par les jeunes
gens ; mais les vieilles têtes, fidèles à la
routine, voulurent conserver l'ancienne orthographe
et deux maîtres d'école aimèrent mieux se laisser
couper les oreilles que d'accepter la nouvelle.
Il y eut encore d'autres
victimes pour cette noble cause ; mais après la mort
de Chilpéric, son successeur n'étant pas d'humeur à
persécuter pour l'orthographe, les routiniers eurent
le dessus, et l'innovation de Chilpéric fut
supprimée. (1)
(1) Grégoire de
Tours, Histor. Liv V ch. VLIV. Édit. De 1610. -
Saint-Foix, tome 1° - Aujourd'hui aussi nous avons
deux orthographes. A la vérité, on n'a pas les
oreilles coupées, mais on est déclaré impie et
philosophe, quand on suit l'orthographe de Voltaire.
Demandez plutôt au Journal des Débats.
POURCEAUX
PRIVILÉGIÉS
Autrefois les Parisiens avaient
la liberté de nourrir des pourceaux, et de les
laisser courir par les rues, jusqu'à la nuit. Mais
en 1131, le jeune roi Philippe (que Louis le Gros,
son père, s'était associé, et avait fait couronner à
Reims), passant près de Saint-Gervais, un cochon
s'embarrassa dans les jambes de son cheval, qui
s'abattit ; la chute du jeune prince fut si rude
qu'il en mourut le lendemain. Alors, selon l'usage
toujours suivie en France, de ne prévenir les
accidents que quand ils sont arrivés, on défendit de
laisser vaguer des pourceaux dans les rues, et l'on
permit aux bourreaux et à ses garçons de tuer tous
ceux qu'ils rencontreraient, de garder la tête pour
leur profit, et de faire porter le corps à
l'Hôtel-Dieu.
Quelque temps après, ceux de
l'abbaye Saint-Antoine, furent privilégiés : on leur
laissa, exclusivement à tous autres, le droit de
courir les rue, avec une sonnette au cou, sur les
représentations des religieuses, qui observèrent
fort sensément qu'on manquait à Saint-Antoine, leur
patron en n'exceptant pas ses cochons de la règle
générale.
Sauval raconte que, dans le
XIV° et le XV° siècles, nos rois prenaient le plus
grand plaisir à faire battre deux aveugles des
Quinze-Vingt contre un cochon qu'on lâchait sur la
place. Le cochon appartenait à celui des deux
aveugles qui pouvait le tuer. (1)
(1) Sauval, livre VIII et XI, pages 457 et 639.
Saint-Foix Essais tome 1° - Encèclopediana, au mot
Cochons etc...
PRÉSENTS
Saint François de Paule faisait
quelquefois des petits présents à notre roi Louis
XII, qui l'honorait de son estime et d'une grande
vénération. Il lui fit offrir un jour, par deux de
ses religieux, une haire (1) extrêmement rude, avec
douze cierges, Louis XII reçut le tout avec bonté,
dit Saint-Galais, mais il ne retint pour lui que les
cierges, et bailla ladite haire à messire Jean de
Poitiers.
Une femme courageuse, dont nos
historiens n'ont pas daigné conserver le nom,
défendit, en 1467, la ville de Saint-Lô contre les
Bretons. Louis XI voulut récompenser cette héroïne,
et lui donna vingt écus... Un peu plus tard, il en
donna cinquante à la blanchisseuse du duc de
Guyenne, pour l'engager à lui gagner l'affection de
son maître...
(1) Chemise de crin ou de poil de chèvre qu'on se
met sur la peau par esprit de mortification.
PROVERBES
FÉODAUX
On pillait anciennement les
meubles de l'évêque après sa mort. De cet abus nous
est venu le proverbe, ''disputer la chape à
l'évêque'', pour dire que deux personnes veulent
avoir une chose qui ne leur appartient point.
Sous le règne de Charles VII,
on jetait de nuit, dans la Seine, ceux dont on
voulait se défaire, après les avoir enfermés dans un
sac lié par le haut avec une corde. C'est de là
qu'on a appelé les fripons ''gens de sac et de
corde''.
Quand Saint-Louis eut réglé les
droits de péage qui étaient dus à l'entrée de Paris,
sous le petit Châtelet, tout marchand qui apportait
un singe, pour le vendre, payait quatre deniers. Si
le singe appartenait à un histrion, cet homme, en le
faisant jouer et danser devant le péager, était
quitte du péage, tant pour le singe que pout tout ce
qu'il possédait à son usage. De là, nous est venu le
proverbe ''payer en monnaie de singe'' c'est-à-dire
en grimaces et en gambades (1)
(1) Règlements de saint Louis. Personnages
célèbres dans les rue de Paris de M. Gouriet tome 1.
L'expression, ''mettre sa main
au feu'' pour affirmer une chose dont on est sûr,
vient des épreuves judiciaires, où l'accusé
empoignait une barre de fer rouge ou trempait sa
main dans l'eau bouillante pour prouver son
innocence.
''Boire après grâces'', c'est
ce qu'on boit lorsqu'on est sorti de table. Nous
devons ce mot aux Allemands. Un pape leur accorda
des indulgences, toutes les fois qu'ils boiraient un
coup après leurs grâces, afin de les engager à ne
pas s'enivrer sans les avoir dites.
On a dit des serfs de la glèbe
: ''il faut que la vache broute où elle est
attachée'' ou bien, ''il faut que la bête meure dans
le harnais''.
Le droit d'aubaine donnait au
roi et aux seigneurs la succession des étrangers qui
mourraient sur leurs terres. On appelle encore
''aubaine'' un profit qu'on n'attendait pas.
''Aller au devant de
quelqu'un, avec la croix et la bannière''. C'était
ainsi qu'on recevait les seigneurs de leurs fiefs.
Les seigneurs et leurs juges
avaient anciennement une baguette à la main, en
rendant la justice. Lorsqu'on avait payé les amendes
de la loi, il fallait payer les profits du juge ; de
sorte que les condamnés ont dit d'abord : Les
plaignants sont payés, c'est maintenant le tour du
juge. Et comme le seigneur, lorsqu'il se faisait
représenter pour juger, donnait sa baguette à celui
que le représentait, on a pris ensuite le bâton de
justice pour le juge même, et l'on a appelé la part
du juge ''le tour du bâton''. Comme cette part était
ordinairement arbitraire, exagérées, on a donné le
nom de ''tour de bâton'' à tous les profits
illicites, que font secrètement les gens en place.
Nos gracieux ancêtres disaient
d'un pendu expirant, qu'il donnait ''la bénédiction,
des pieds et des mains''...
''croûte de pâté vaut bien du
pain''. Dans un dîner où l'on avait servi un pâté
énorme, on disait à une reine de France que l'année
était misérable, que la gêne était grande, que le
blé était cher, et que les artisans ne pouvaient
avoir du pain. Eh bien, répondit cette reine, qui
n'en savait pas davantage, si le pain est si rare
que ne mangent-ils des croûtes de pâté ? (1)
(1)
Quelques-uns font remonter plus
haut ce proverbe ; un saint homme avait fondé, au
XVI° siècle, un déjeuner de vin et de petits pâtés,
qui se donnait, tous les ans, aux enfants de chœur
de Notre-Dame. Comme on ne leur servait point de
pain, et qu'ils s'en plaignaient on leur répondit :
Croûte de pâté vaut bien du pain.
On appelait ''gentilshommes de
cloche'' ceux qui n'étaient nobles, que pour avoir
passé par certaines charges, comme celle d'échevin,
qui anoblissait dans quelques villes, et qui se
donnait au son de la cloche.
On appelait ''seigneur du
parchemin'' celui qui devait sa noblesse, non à de
belles actions ou a de grands services mais
seulement à des parchemins bien payés.
L'égoïsme des seigneurs et la
franche bonhomie des pauvres gens sont assez bien
exprimés par ce proverbe : ''tous gentilshommes sont
cousins et, tous vilains compère
On disait, en matière féodale :
''quand le vassal dort, le seigneur veille'' ; On
disait d'un roturier : ''c'est un homme de bonne
étoffe''. Les nobles se croyaient faits par un autre
ouvrier, et d'un autre sang que le commun des
hommes. Dans le temps de la guerre, de la jacquerie,
plusieurs moines disaient que les nobles étaient des
hérétiques et de apostats ; ces moines n'avaient pas
si grand tort, puisqu'en reniant les roturiers pour
leurs frères, les nobles reniaient Dieu, notre père
commun...
On dit d'un malheureux : ''cet
homme est excommunié'' parce que, dans les siècles
où les foudres de Rome étaient si stupidement
redoutées, l'excommunication attirait la ruine, la
misère, l'exil, les persécutions, l'abandon et les
plus grands maux, sur celui qu'un pape ou un évêque
avait frappé d'anathème.
M. de Béranger a dit, dans sa
chanson des diables missionnaires, que les
''philosophes sentent le roussi'' ; et l'on dit
encore qu'un impie ''sent le fagot'' ; parce que,
dans les bons temps, on brûlait les hérétiques, les
incrédules et les philosophes. Sous François 1er on
créa une chambre ardente, qui faisait brûler sans
miséricorde tous ceux qui étaient soupçonnés de la
moindre hérésie, ou qui s'avisaient de philosopher
sur le catholicisme. Néron, qui fut si cruel s'était
contenté d'exiler ces gens là.
Jusqu'au XVI° siècle, lorsqu'un
homme laissait en mourant de trop grandes dettes, la
veuve renonçait à la communauté de biens, conservait
ce qui était à elle, laissait aux créanciers la
seule fortune de son mari, et n'avait point de
dettes à payer, en décrochant sa ceinture, avec ses
clefs et sa bourse qu'elle mettait sur le cercueil
de son mari. Aujourd'hui encore, lorsqu'une veuve
renonce à la succession, on dit qu' ''elle a mis la
clef sur la fosse''.
Nos anciens seigneurs avaient
pour la plupart des pages, à qui ils administraient
la correction des verges, pour la moindre
peccadille. Nous disons encore, pour faire entendre
qu'une faute est bien légère : ''il n'y a de quoi
fouetter un page''.
On dit d'un homme, dont la
cause semble perdue : ''cet homme est frit''. C'est
toujours une suite des épreuves judiciaires. Un
accusé, pour prouver son innocence mettait la main
dans l'eau bouillante ou sur le fer rouge ; si cette
main se brûlait, il était coupable, et condamné au
bucher ou à la potence.
''A gens de village trompette
de bois'' ; c'est-à-dire que les vilains et les
manants ne devaient avoir que les meubles les plus
grossiers.
On appelait ''jugement du
seigneur'' celui qui donnait gain au puissant et
condamnait le pauvre. On appelait ''jugement de
paysans'', la sentence qui terminait le différend
par la moitié.
Lorsqu'un roturier plaidait
avec un grand, on disait ; c'est le pot de fer qui
heurte le pot de terre''.
Sous le règne de Charles V, on
mesurait la grandeur de l'homme à la longueur de son
soulier. Les roturiers et les serfs portaient des
chaussures de la taille de leurs pieds ; la
chaussure des seigneurs sortait derrière le talon,
et s'avançait loin devant les doigts du pied. Les
souliers des grands dignitaires avaient jusqu'à deux
pieds et demi de long. C'est de cette mode qu'est
venu l'usage de dire, d'une personne en faveur :
''il ou elle est sur un grand pied de cour''.
- Dans les anciens jugements,
lorsqu’on avait décidé que les deux parties devaient
se battre, pour terminer le procès, l'accusateur et
l'accusé remettaient entre les mains du juge une
certaine somme ; et comme on a toujours condamné
ceux qui perdent la cause à payer les frais de
justice, comme dans ces temps de barbarie, celui qui
succombait à l'épreuve du duel était atteint et
convaincu par la jugement de Dieu, du crime dont on
l'accusait ; en prononçant contre lui la peine de
mort, le juge gardait l'argent du vaincu pour ses
épices ; d'où est venu le proverbe que les ''battus
payent l'amende''.
''Il n'y a si bon mariage
qu'une corde ne rompe''. Voici l'origine de ce
proverbe ; il y eut un temps en France, où il
n'était pas permis de suborner une fille, avant
l'âge de vingt-cinq ans, sans le gré, su, vouloir et
consentement de ses parents ou tuteurs (1). Celui
qui était convaincu d'avoir séduit et engrossé une
jeune fille (car le crime n'existait que lorsqu'on
en voyait les traces non équivoques), celui-là était
pendu sans miséricorde, quoiqu'il se fût marié avec
la fille qu'il avait serrés de trop près, s'il ne
l'avait pas épousée assez vite pour donner à croire
que l'enfant dont cette fille était grosse avait été
fait depuis le sacrement. Cette coutume ne dura pas
longtemps ; elle exposait trop de gens à la potence
: on décida que les filles pourraient sauver leurs
suborneurs, en déclarant qu’elles avaient été
séduites de leur plein gré, et qu’elles consentaient
à épouser le coupable.
(1) Cahier des amours des rois de France – A la
suite des Antiquités de France.
- Je ne suis pas de ceux qui
disent : Ce n'est rien
C'est une femme qui se noie ;
Je dis que c'est beaucoup ; et
ce sexe vaut bien
Que nous le regrettions,
puisqu'il fait notre joie.
LA FONTAINE, Fable XVI, li.
III.
Sauval dit que, sous les règnes
de Charles VII et de François 1er, plusieurs
seigneurs noyèrent leurs femmes, parce qu'elles
s'étaient abandonnées à des amours scandaleuses avec
ces princes et leurs courtisans. C'est de là,
ajoute-t-il que nous est venu le proverbe : ''Ce
n'est rien, c'est une femme qui se noie''.
Loysel et quelques autres
feudistes ont conservé cet ancien proverbe féodal,
qui peint très bien la rapacité des seigneurs et la
misère de leurs vassaux : ''Un seigneur de paille,
de foin ou de beurre, mange et tue un vassal
d'acier...''.
QUARANTAINE
ROYALE
Le règne d’Henri 1er avait été
ensanglanté de guerres cruelles et de dissensions
continuelles entre les vassaux de la couronne ; et
ce monarque n'avait souvent trouvé que des ennemis
dans ceux de ses sujets qui avaient quelque
puissance. Les petits seigneurs se déchiraient entre
eux, et les malheureux paysans étaient
continuellement pillés, chassés de leur cabane,
massacrés par les bandes de tyrans.
L'hérésie des Albigeois vint
mettre comble à ces discordes. Les uns prirent parti
pour ces hérétiques ; les autres jugèrent guerre à
mort ; et la France ne fut bientôt plus qu'un
théâtre de brigandages. On massacrait les paysans,
les bourgeois, les moines ; et comme dans ces hideux
débats les vainqueurs s'enrichissaient des
dépouilles des vaincus, les seigneurs continuèrent
de s'entretuer eux-mêmes, sous prétexte de vieilles
injures qu'il fallait venger.
Enfin, la France devenait tout
à fait un pays de cannibales lorsqu'on institua la
trêve du seigneur, qui défendait de tuer depuis le
mercredi soir jusqu'au lundi matin, et ensuite la
confrérie de la paix, composée de chevaliers qui
redressaient les torts et vengeaient les
assassinats. Ces moyens ramenèrent un instant de
tranquillité ; mais ils n'intimidaient déjà plus les
massacreurs, lorsqu'en 1245, Louis IX établit la
quarantaine royale. C'était un édit, entouré de tous
les forces de la religion et des lois d'alors, qui
défendait de tuer un homme sans l'en avoir prévenu
quarante jours d'avance. Cet édit ne fut respecté
que pendant la vie de Louis IX. Sous ses successeurs
les brigandages recommencèrent, et les roturiers
surtout en furent les victimes ; ces excès amenèrent
les guerres de la Jacquerie.
RANÇON
Nos anciennes lois défendaient
aux nobles, lorsqu'ils étaient prisonniers à la
guerre, de donner pour leur rançon, leur épée ou
leur épervier ; mais ils pouvaient donner cent, deux
cent paysans de leurs terres. En 858, l'abbé de
Saint-Denis ayant été pris par les Normand, on donna
pour sa rançon, plusieurs serfs de son abbaye, avec
leurs enfants et leurs femmes. Ces esclaves furent
sans doute transportés dans le nord ; et sans doute
aussi embrassèrent-ils la religion de leurs nouveaux
maîtres, le paganisme (1)
(1)
Saint-Foix, tome II – Après les Annales des
Bénédictins tome III.
REDEVANCES
On donnait ce nom à certaines
charges et à certains devoirs féodaux, qu'il fallait
remplir chaque année envers le seigneur du fief
dominant. Il n'y avait presque point de vassaux ni
de serfs, qui ne fussent soumis à des redevances,
plus ou moins absurdes, plus ou moins injustes.
Celui qui aurait négligé de payer ces dettes
féodales se serait exposé à perdre ses biens, que le
seigneur avait droit de saisir.
Il y avait, surtout en France,
une si grande multitude de redevances ridicules
qu'on en ferait un volume énorme. On se contentera
de rapporter ici les redevances que l'on a trouvées
les plus remarquables.
- le peuple a toujours payé des
redevances aux prêtres ; et l'on trouve bien
rarement les prêtres obligés aux mêmes devoirs.
Cependant, sous le règne de Charles le Chauve, ils
étaient tenus de payer certaines redevances aux
évêques, lorsque ces prélats visitaient leurs
diocèses. Voici ce qu'on trouve, dans un capitulaire
de ces temps-là :
''Quand l'évêque arrivera dans
une paroisse, les quatre paroisses voisines s'y
rendront, conduites par leurs curés ; chaque curé
donnera à l'évêque dix pains, un demi-muid de vin,
un cochon de lait, deux poulets, dix œufs et un
boisseau de grain pour les chevaux. Le curé, chez
qui l'évêque sera logé, payera la même
redevance...'' On a remarqué que, dans les temps
héroïques de la Grèce, les héros mangeaient des
quartiers de bœufs à leur dîner. Il paraît que nos
anciens évêques avaient encore meilleur appétit,
puisqu'on leur fournissait en un jour, pour leur
réfection, de quoi régaler un honnête régiment (1)
(1)
: Cinquante pains, cinq
demi-muids de vin, cinq cochons, dix poulets,
cinquante œufs etc.
Les rois de la première
dynastie recevaient l'hommage de leurs vassaux,
assis dans une chaise de bronze dorée, que l'on
conserve encore au cabinet des médailles, et qui est
connue sous le nom de fauteuil de Dagobert. C'était
là que, dans les assemblées de la nation, tous les
vassaux du roi étaient obligés de lui offrir
annuellement des chevaux, des habits, et divers
présent en nature, chacun selon ses moyens. On
appelait ces redevances ''annua dona'' (2). Les
reines et les princesses reçurent également des
présents de leurs vassaux sous les trois dynasties.
(2) Dons annuels.
On poussa si loin l'usage des
redevances, que, sous la branche des Valois, les
épiciers et les marchands étaient obligés d'en payer
aux princes étrangers, aux légats et aux
ambassadeurs qui arrivaient dans nos grandes villes.
Dans le XIV et le XV° siècles, le prévôt des
marchands et les échevins de Paris, donnaient
ordinairement un grand dîner à nos reines, le jour
de leur entrée à Paris ; l'évêque donnait une
collation et un grand bal ; et le dîner des
échevins, aussi bien que le bal de l'évêque, étaient
considérés comme redevances (3).
(3) Il ne faut point s'étonner de voir les évêques
donner des bals. La danse n'a pas toujours damné. Le
concile de Trente donna un bal au roi d'Espagne
Philippe II. Ce bal fut ouvert par le cardinal de
Mantoue ; et tous les pères du concile dansèrent
avec les dames de la ville que l'on avait invitées.
Outre ces galanteries, la ville
de Paris devait faire un présent considérable à la
jeune reine. Elle fit présenter à Isabeau de Bavière
des corbeilles de vaisselles d'or, portées par deux
hommes déguisés, l'un en ours, l'autre en licorne.
Catherine de Médicis reçu un grand buffet de vermeil
doré.
Les habitants de Corbeil, près
de Paris, étaient obligés de loger le roi, et de lui
donner à souper lorsqu'il s'arrêtait dans leur bourg
; et, quand le roi logeait à Paris, les parisiens
étaient obligés de le fournir de coussins et de lits
de plume. Louis VII abolit ces deux redevances, la
première pour l'amour de saint Denis, dont les
chanoines étaient seigneurs de Corbeil, la seconde
pour la rémission de ses péchés. Ce qui n'empêcha
pas les successeurs de Louis VII de se coucher
encore jusqu'à saint Louis sur les lits de plume des
Parisiens, et de se faire régaler par les gens de
Corbeil, lorsqu'ils passaient par là.
Les gens du roi pouvaient
encore exiger toutes sortes de services des
marchands ; car il n'y a rien que les lois féodales
n'aient fait pour tuer le commerce. Lorsqu'un
officier de la maison du roi rencontrait un marchand
en pleine campagne, il lui commandait de mettre pied
à terre et de donner son cheval. Le marchand devait
obéir, et s'en aller à pied chercher un gîte : quand
aux bêtes de charge, qu'on prenait ainsi, on les
accablait de fardeaux si pesants et de travaux si
peu ménagés, qu'ils y succombaient ordinairement ;
et, s'ils n'y succombaient point d'abord, les
officiers du roi les gardaient jusqu'à ce qu'il ne
fût plus possible de les rendre. Les marchands,
qu'on dépouillait ainsi, murmurèrent bien longtemps
et firent de vaines plaintes à plusieurs de nos rois
; ce ne fut que sous Charles V qu'on supprima ces
abus.
Le prieuré de Saint-Éloi (à
Paris) devait tous les ans deux dîners aux chanoines
de Notre-Dame, par un contrat passé au commencement
du XII° siècle. Il donnait, pour le premier dîner,
huit moutons, deux boisseaux et demi de froment, six
écus et une obole ; et pour le second dîner, trois
écus, six pourceaux, et deux muids et demi de vin, à
la ''mesure des chanoines'', qui était la bonne.
Les religieux de
Saint-Geneviève devaient régaler deux fois par an
les chantres de Notre-Dame. Comme ces deux repas les
entraînaient dans une grande dépense de vin, et
qu'ils ne voulaient pas s'en laisser manquer, ils
demandèrent au pape, en 1202, de les exempter de
cette redevance ; ils offrirent même de payer, pour
en être quittes, une rente annuelle de quarante sous
au chapitre de Notre-Dame ; mais les chantres firent
valoir leurs droits si habilement, qu'on ne fit pas
raison à la requête des religieux de
Saint-Geneviève. Les repas continuèrent donc ; les
chantres exigèrent qu'on les désaltérât bien, et
eurent la malice de faire sentir aux bons moines
qu'ils avaient le droit de se faire servir
copieusement.
Par malheur pour eux, ils
s'enivrèrent ; le vin leur ôta la raison ; ils
s'abandonnèrent à des indécences ; ils firent les
insolents vis-à-vis des religieux. On ne dit pas
autrement quel fut leur délit ; mais les moines s'en
plaignirent si haut, et menacèrent si fort de faire
un éclat, que, pour les apaiser, l'évêque de Paris
supprima les deux repas, dont ils avaient demandé à
être déchargés. C'est ainsi que les chantres
perdirent, par leur intempérance, deux festins
qu'ils regrettèrent longtemps, c'est ainsi que les
moines de Saint-Geneviève durent à des ivrognes ce
que le pape n'avait pas voulu leur accorder.
Lorsqu'un homme était
reçu docteur en médecine, il devait régaler les
anciens de petits pâtés. Cet usage fut aboli dans la
suite ; mais comme, jusqu'au XVII° siècle, on donna
aux docteurs qui avaient présidé à l'examen, dix
sous pour les petits pâtés, on ne laissait pas de
nommer cette redevance dans les actes, ''pastillaria''
(4).
Il paraît qu'on trouvait au
XVI° siècle un grand régal dans les petits pâtés,
puisque, dans les déjeuners que Guillaume de
l'Arche, bourgeois de Paris, fonda par son
testament, pour les enfants de chœur de Notre-Dame,
on donnait un petit pâté d'un liard à chaque enfant,
et un pâté de trois sous au chantre qui les
conduisait.
(4)
Les médecins de ce temps-là ne
parlaient qu'en latin. C'est le nom qu'ils donnaient
en cette langue aux petits pâtés. C'était bien du
latin de cuisine...
RIBAUDS
Philippe Auguste avait une
compagnie de braves soldats, qui se nommait ''la
compagnie des ribauds''. C'étaient des déterminés
qu'on mettait à la tête des troupes, et dont on se
servait dans toutes les actions de hardiesse et de
vigueur. Le libertinage outré, auquel ils
s'abandonnaient, rendit dans la suite leur nom si
infâme, qu'on le donna aux débauchés qui
fréquentaient les mauvais lieux.
Les ribauds avait un chef, qui
portait le titre de ''roi'', suivant l'usage, établi
alors de donner cette auguste qualité à ceux qui
avaient sur d'autres quelque espère de commandement.
Ce prétendu monarque avait l'intendance des brelans,
des jeux de hasard et des maisons de prostitution.
Il levait deux sous par semaine sur chaque bourdeau
ou sur chaque femme bourdelière ; chaque femme
adultère lui devait cinq sous. Les filles publiques
qui suivaient la cour étaient obligées de faire son
lit et sa chambre, pendant tout le mois de mai. Il
était officier de la maison du roi ; qu'il en avait
la surveillance ; que le soir, il allait dans toutes
les chambres, avec une torche à la main, visiter les
coins et les lieux les plus secrets pour s'assurer
qu'il n'y avait ni étrangers, ni larrons, ni femmes
débauchées, ni officiers avec elles.
Le nom de cet officier fut
supprimé sur le règne de Charles VII ; mais l'office
demeura, et, ce qu'on appelait le roi des ribauds,
fut nommé grand prévôt de l'hôtel, charge qui
subsista jusqu'à la Révolution.