Histoire des Demoly dans le Jura

 

Nos plus anciens DEMOLY vivaient semble-t-il dans le Haut Jura…

 

Enseignements sur la vie de nos aïeux du Jura, tirés de la lecture de :

 

ANNEXES à la SAGA des DEMOLY

 

- ANNEXE 2 - Extraits d’ouvrages divers.

- ANNEXE 3 - Faits historiques

- ANNEXE 4 – Articles de presse concernant la GÉNÉALOGIE.

 

ANNEXE  2 à la SAGA des DEMOLY –

Extraits d’ouvrages divers

 

1) L’Histoire de L’ABBAYE ET DE LA TERRE de SAINT- CLAUDE

Dom BENOIT Imprimerie de la Chartreuse de Notre Dame des Prés MONTREUIL SUR MER – 1890.

Les origines, les splendeurs et la décadence de l’illustre abbaye du Haut Jura

 

2) Dissertation sur l’établissement de l’ABBAYE de SAINT-CLAUDE

Ses chroniques, ses légendes, ses chartes, ses usurpations et sur les droits des habitants de cette terre.

Ouvrage de l’avocat Charles Gabriel Frédéric CHRISTIN - Imprimé à Neuchâtel en 1772.

 

En complément : Notes sur le régime de la mainmorte (archives M. MAITENAZ – auteur non précisé).

 

3) HISTOIRE du GRANDVAUX de l’Abbé Luc MAILLET-Guy – 1933.

 

4) MOINES ET PAYSANS sur les alpages de Savoie (XI°-XIII° sicècles) : mythe et réalité de Fabrice MONTHON.

 

5)  Familles de la vallée de Joux (premières pages)

 

A lire également : La Rationale Administrationis de VAUCHER DE ROCHE.

(régime de l’abbaye au XV° siècle – un des plus anciens ouvrage de la langue française dans la terre de Saint-Claude).

 

1)    L’Histoire de L’ABBAYE ET DE LA TERRE de SAINT-CLAUDE

 

Dom BENOIT Imprimerie de la Chartreuse de Notre Dame des Prés MONTREUIL SUR MER – 1890.

Les origines, les splendeurs et la décadence de l’illustre abbaye du Haut Jura.

 

Extraits

Il convient de distinguer trois époques dans l’histoire de la terre de Saint-Claude :

 

Première période : elle s’étend du V° au XII° siècle  c’est-à-dire depuis le premier établissement des moines à Condat, époque, pour le Jura, de la floraison des Saints.

 

Seconde période : elle commence au XII° et s’étend jusqu’au XVIIIe siècle. Lente décadence de la grande abbaye du Haute Jura.

 

Troisième période : elle comprend la fin du XVII et le XIXe siècle. ‘’Affligeant spectacle de la sécularisation’’

 

Entre la vallée du Léman et le bassin de la Saône s’élève le massif des montagnes baptisé  Jura par César.

 

Dans les vallées comme sur les montagnes de tout le massif, la nature a multiplié ses magnificences. Des rochers bordés de précipices et soutenant des plateaux ondulés riches en pâturages ; des rivières impétueuses ou tranquilles, qui arrosent des prairies fécondes ; des ruisseaux et des torrents innombrables, découpant le sol dans tous les sens, présentant mille aspects variés ; des cascades magnifiques ; de grandes forêts suspendues aux flancs des montagnes ou s’étalant sur leurs sommets ; des vallées encaissées à des profondeurs capables de donner le vertige, des pics élancés d’où le regard embrasse d’immenses panoramas……..

 

Dans l’antiquité, on voyait fréquemment deux nations voisines séparées par un territoire inhabité et neutre. ‘’C’est là que se pratiquaient de grands chemins, que se tenaient les foires, que se livraient les premières batailles, que s’érigeaient les sépultures, les temples, les monuments, que se donnaient les jeux funèbres et qu’avaient lieu les débauches annuelles. Ces ceintures de déserts avaient quelquefois plusieurs milles de largeur.  Il y avait eu même, pendant fort longtemps, de vastes territoires neutres non seulement sur les frontières qui séparaient des peuples divers, mais dans le pays qu’habitait une même nation.

 

Dans les nations modernes, l’Etat s’est attribué toutes les terres qui n’ont pas de maîtres, et il les concède lui-mêmes, comme un propriétaire, aux colons qui veulent les défricher. Il en résulte qu’au sein des peuples modernes, il n’y a pas, à proprement parler, de terres sans maître ; les terres incultes elles-mêmes sont le domaine sinon des particuliers, au moins de l’Etat.

 

Dans l’antiquité, au contraire, les terres qui n’avaient pas de possesseurs, situées entre les territoires de deux nations voisines ou même au milieu du territoire d’un même peuple, ne faisaient partie d’aucun Etat. Elles appartenaient au premier occupant, Etat ou particulier ou plutôt elles n’entraient dans le territoire de l’Etat que par l’occupation des particuliers.

 

Le Jura, dit Jules César est cette montagne très élevée qui est entre les Séquanes et les Helvètes.

 

Longtemps avant l’arrivée des Romains dans les Gaules, les Séquanes avaient pénétré à l’intérieur du Jura et avaient fondé des établissements sur les premiers plateaux. Après la conquête des Romains les premiers plateaux continuèrent d’être habités. Il est vraisemblable que les vallées du Jura reçurent de nouveaux habitants non seulement pendant les époques prospères du II° et III° siècle, mais même depuis le commencement des invasions, car les colons établis au pied de la montagne du Jura, durent chercher une retraite dans des lieux moins exposés aux courses des barbares.

On admet  communément, qu’une colonie de soldats africains du Nil y fut établie sous Auguste quelques années avant la naissance de Jésus Christ.

 

Des ‘’philosophes impies, maître de l’opinion d’alors’’ dénoncés vertement par Dom BENOIT, à la fin du siècle dernier se déclarent ennemis des moines auteurs de toutes les grandeurs de cette patrie en soutenant que les premiers moines du Mont-Jura, n’étaient point venus habituer dans une forêt sauvage et déserte comme on l’avait cru jusqu’alors mais qu’ils s’étaient établis dans une contrée toute peuplée, dont les successeurs étaient devenus dans la suite, les seigneurs en s’emparant, par des voies iniques, de terres défrichées avant eux et couvertes d’habitants… (Voir l’ouvrage de l’avocat Charles-Gabriel-Frédéric CHRISTIN : Dissertation sur l’établissement de l’abbaye de Saint-Claude, ses chroniques, ses légendes, ses chartes, ses usurpations et sur les droits des habitants de cette terre.  Cet ouvrage fut imprimé à Neuchâtel en 1772).

 

Burgondes, Alains, Varasques, Vandales, Visigoths, Ostrogoth, Romains, Francs, cheminèrent et vécurent dans ces contrées…

 

Les Burgondes avaient embrassé le christianisme au-delà du Rhin. Mais, selon le sentiment commun des historiens, ils suivaient pour le plus grand nombre l’hérésie d’Arius.

 

Les Burgondes partagèrent avec les Gallo-Romains les terres et les esclaves. Les terres du fisc impérial furent attribuées au roi comme son domaine propre et constituèrent dès lors le fisc royal. Ces terres étaient très considérables.

 

Les Alamans viennent disputer à Clovis ses conquêtes. Il les défait à Tolbiac en 496 ; et cette victoire, remportée par le secours du Dieu de Clotilde le décide à se convertir à la religion chrétienne avec tout son peuple : conversion célèbre, événement d’une importance immense qui, en faisant de ce prince barbare le roi très chrétien et de sa nation la fille aînée de l’Église, mit la France à la tête des peuples nouveaux et prépara en elle cette nation chevaleresque qui portera l’épée de Dieu dans le monde et luttera partout pour le Christ et son Evangile…

 

Nous verrons les rois francs étendre bientôt leur domination sur la Bourgogne et combler l’abbaye de Condat de leurs faveurs. Nous les verrons lui reconnaître ou lui donner la principauté du haut Jura…

 

Parmi les nouveaux maîtres du sol comme parmi les anciens habitants, on distingue des grands, des hommes libres, des colons, des esclaves.

 

…..Les deux premiers habitants du haut Jura furent deux frères et deux saints, saint Romain et saint Lupicin……

 

…Incursions et destructions fréquentes par les Allamans au V° siècle sous Oyend.

La contrée était déserte quand saint Romain et saint Lupicin s’y étaient établis : c’était les moines qui avaient défriché le sol : c’étaient eux qui avaient élevé tous les bâtiments : la terre de Condat avec les meubles et les immeubles qui s’y trouvaient était la propriété des moines.

 

Ils auraient pu sans doute en abandonner la propriété, mais ils ne le firent pas : ils en cédèrent seulement l’usufruit. Les colons étaient trop heureux de pouvoir s’établir sous ces conditions auprès de l’illustre monastère. Au VI° siècle d’ailleurs et durant tout le moyen âge les propriétaires ne concédèrent pas autrement les terres. Aujourd’hui encore, en est-il beaucoup qui, non contents de céder l’usufruit de leurs champs ou de leurs maisons, en donnent la propriété ?

 

…Remarquons dès maintenant que c’est à ces mêmes conditions que seront cédées de siècle en siècle jusqu’au XVI° siècle, toutes les terres des hautes vallées du Jura aux colons qui viendront s’y établir successivement : tous, au XVI° siècle, comme au VI° recevront les terres monastiques à titre d’usufruit, la propriété demeurera à l’abbaye.

 

… cette session de l’usufruit était irrévocable…

 

Au VI° siècle, l’engagement du propriétaire et du colon était perpétuel : le maître ne pouvait pas renvoyer le colon qu’il avait une fois reçu dans sa terre : le colon de son coté ne pouvait pas quitter la ferme : le propriétaire était lié au fermier, le fermier était lié à la terre, était, comme on parlait autrefois ‘’attaché à la glèbe’’.

 

Nous venons de voir que la mainmorte était un fermage perpétuel d’une famille. Avant l’établissement de la mainmorte, la faculté d’ester était fort réduite parmi les esclaves et les serfs…

 

D’où venaient les premiers colons qui s’établirent dans la forêt des moines ?

 

Il est vraisemblable qu’ils vinrent de bien des lieux différents, mais spécialement des régions voisines de la Bourgogne cisjurane et de la Bourgogne transjurane.

Les incursions des barbares se continuaient ou se renouvelaient périodiquement presque partout. L’Helvétie particulièrement fut souvent ravagée. Les Allemans la désolèrent longtemps, au V° et au VI° siècle. Les Lombards l’envahirent en 570 et détruisirent, ainsi que nous l’avons rapporté, le monastère d’Agaune. Puis, de toutes parts, les rois qui s’étaient partagés l’Empire romain se faisaient la guerre, et se signalaient trop souvent dans leurs expéditions militaires par d’horribles déprédations : c’est ce que nous voyons dans les chroniques des nouvelles nations les moins inhumaines elle-mêmes, comme les Burgondes et les Francs.

 

Toutes ces incursions, toutes ces guerres avaient pour effet de réduire à la misère des multitudes de familles. La population continuait de diminuer, comme au temps des grandes invasions ; de tous cotés on voyait en friche de vastes régions auparavant cultivées : la pauvreté était universelle.

 

… pendant de longues générations, les habitants des vallées les plus élevées furent tous ensevelis à Lauconne et à Condat. Nos pères tenaient à dormir du dernier sommeil auprès des saints qu’ils avaient invoqués durant toute leur vie et dont les reliques étaient à leurs yeux une source de bénédictions éternelles. ; il leur semblait que ce saint voisinage était un signe de prédestination et comme un gage d’association dans la même gloire. Quelle multitude prodigieuse d’élus sortiront un jour de la terre bénie qui entourait les églises de Saint-Oyend, de Saint-Etienne et de Saint-Romain et qui environne encore l’église de Saint-Lupicin ! Que de vénérables dépouilles, cachées maintenant sans gloire dans les entrailles du sol, apparaîtront au dehors le jour de la résurrection pour briller comme des soleils étincelants !

 

 

Page 197 – Tome I – paragraphe 355 :

… Nous pouvons remarquer dès maintenant que depuis Condat jusqu’à la Chaux d’Arlier, les fondations des moins de saint-Oyend se succèdent de distance en distance. Deux colonies occupent la Rixouse sur la rive droite de la Bienne et la Mouille sur la rive gauche. Plus loin, il y a des établissements monastiques dans le Grandvaux. Plus loin encore, sont les celles de Mièges et de Sirod.

Paragraphe 356 … Cette région, nous l’avons vu, avait des habitants sous la domination romaine : les moines de Condat n’y sont donc point attirés par la solitude. Mais au milieu de ces temps de calamités, les habitants sont souvent victimes des violences des hommes ou des fléaux du ciel ; ils s’attachent à ces moines qui prient et font pénitence dans les forêts du haut Jura et qui défendent les malheureux contre la fureur des hommes et la colère de Dieu ; quelques-uns de ces moines consentent à venir habiter au milieu d’eux pour leur servir de pasteurs, pour être leur appui et leur consolation. ‘’Une colonie de religieux, dit Rousset, fut envoyée de l’abbaye de Saint-Oyan pour desservir la paroisse’’.

Paragraphe 358 : Comme au temps de saint-Romain, les essaims monastiques vont se reposer au loin…

 

page 298 – Tome I : ‘’Nous sommes naturellement disposés à croire que c’est à l’influence exercée par Carloman, dans cette partie de la terre de Condat, qu’il faut attribuer les donations ou les restitutions dont les premiers titres de cette abbaye fait mention’’ l’auteur fait allusion à la charte de Charlemagne dont nous allons parler ‘’comme c’est visiblement à son influence encore que le droit de frapper monnaie fut octroyé aux abbés de Condat par le roi Pépin le Bref, son frère. Remarquez bien les dates : le séjour de Carloman dans nos montagnes se place entre 747 et 755 et c’est de 750 à 768 que Pépin accorde à notre monastère ses droits régaliens…

 

page 299 – Tome I : la grande chartre de Charlemagne :

Comme Pépin, Charlemagne fut le bienfaiteur de l’abbaye de Condat.

 

‘’Charlemagne, dit la Chronique rimée, renouvela tous les anciens privilèges de l’abbaye spécialement le droit de battre monnaie qui lui avait été accordé auparavant’’…

 

‘’Le Roi Charles, répète de son coté un ancien cartulaire, reconnut au monastère le droit de battre monnaie et lui confirma et renouvela tous les privilèges qui lui avaient été accordée par les rois des Francs’’.

 

…Nous ne possédons plus la charte par laquelle Charlemagne confirma à l’abbaye son droit de battre monnaie : mais nous avons encore celle qu’il lui donna pour lui confirmer la possession de la terre de Saint-Oyend…

 

…‘’Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Charles, par la grâce de Dieu, roi.

Nous savons qu’en confirmant, par notre autorité, les droits qu’ont acquis la sainte église de Dieu ou nos fidèles, nous nous rendons favorable la miséricorde divine et nous nous attacherons davantage ceux qui vivent dans notre service. C’est pourquoi nous faisons savoir à tous les grands et à tous les fidèles de notre empire que le vénérable abbé Ripert est venu du monastère de Saint-Oyend-de-Joux se présenter devant notre personne royale, à Reims, auprès du tombeau de Saint-Rémy, avec l’abbé Dotton et le comte Adalard, qu’auparavant nous avions envoyés à son dit monastère pour examiner et apprécier les raison qu’il allègue, ainsi que l’archevêque de Besançon, Gédéon, dans leur contestation sur la celle où est inhumé le corps du bienheureux Lupicin. Ledit abbé de concert avec ses moines, nous a humblement et instamment supplié de leur accorder et de leur confirmer par notre souveraine autorité les droits qu’il possède sur ce prieuré et dont il a fait la preuve devant nos envoyés.

 

Témoin de sa douceur et de son humilité, nous faisons droit à sa demande et nous ordonnons que ni duc, marquis, comte ou vicomte, ni quelque officier que ce soit, ne soustraie jamais le prieuré en question audit monastère de Saint-Oyend et n’ait la présomption de causer de l’ennui ou du dommage aux moines qui y servent Dieu. Mais comme dans les temps anciens pères et saints, ainsi que nous l’avons appris de plusieurs, ces moines  furent unis et associés pour défricher les forêts et labourer les terres, nous voulons que désormais ils soient toujours associés dans la prospérité et l’adversité. Que personne donc, de ce jour et dans la suite, ne conteste à ces anciens moines leurs droits sur ledit prieuré et ses dépendances.

 

…Et nous donnons audit lieu de Condat, la forêt du Jura, à partir de l’extrémité de l’eau du Brassus nommée Orbe ; de l’arête du Noirmont divisant la pente des eaux, de l’endroit même où l’eau se perd dans un creux, jusqu’aux Alpes, et jusqu’au chemin qui passe par le milieu de la Ferrière, et selon le cours de la rivière appelée Serine, jusqu’au Bief-Brun, et depuis le Bief-Brun jusqu’à la Semine, et depuis la Semine jusqu’au Bief-Nuisible, de manière à comprendre la troisième partie d’Echallon, depuis la dite rivière d’Orbe et les chaux appelées Merreuses, à l’Occident, jusqu’à la plaine de la paroisse de Condes.

Et afin que cette confirmation de notre autorité obtienne, au nom de Dieu, une plus grande force, nous l’avons signée de notre propre main et scellée par l’impression de notre anneau.
Sceau de Charles très sérénissime roi.
Hrodmundus notaire, j’ai reconnu à la place du chancelier.

Donné le 11 des calendes d’octobre, l’année 22° du règne du très pieux Charles.
Fait à Reims dans l’église de Saint-Rémy.

 

…Cette charte, il faut bien le remarquer, a un double objet. En premier elle tranche la contestation qui existait entre l’archevêque de Besançon et l’abbé de Saint-Oyend sur le prieuré de Saint-Lupicin. En second lieu, elle donne à l’abbé de Saint-Oyend tout le haut Jura…

 

…La contestation  entre l’archevêque de Besançon et l’abbé de Saint-Oyend ne portait point sur la juridication spirituelle.…

 

…La controverse roulait donc sur des droits temporels, à la fois revendiqués par l’archevêque et par l’abbé. Quels étaient ces droits ? La charte ne les indique pas. L’archevêque revendiquait-il la propriété des bâtiments, celle des terres cultivées par les colons, les redevances payées par ceux-ci ? ………

 

Page 302 – Tome I : … (la charte) Elle confirme d’abord et principalement le droit de propriété ; elle confirme aussi jusqu’à un certain point du moins le droit de souveraineté

 

…Cependant la charte a jusqu’à un certain point le caractère d’une première concession, non, il est vrai, quant à la portion du haut Jura déjà défrichée, mais quant aux vastes terrains encore en friche ? Ce n’est, en effet, qu’au XI° siècle, ainsi que nous le verrons, que le territoire de Mouthe recevra ses premiers habitants dans la personne de saint-Simon de Valois et de ses compagnons ; ce n’est que plus tard encore que la vallée actuelle de Bois-d’Amont et des Rousses sera peuplée pour la première fois. Ces terrains encore en friche demeuraient jusqu’alors au premier occupant ;….

 

Page 305 – Tome I : … ‘’Vous dissertez sur la charte de Charlemagne, mais vous avez oublié d’en prouver l’authenticité.’’ …

 

… Or, il s’est trouvé toute une école qui n’a pas craint de soutenir que tous ces diplômes possédés par l’abbaye de Saint-Claude, sauf peut-être les deux ou trois plus récents ont été fabriqués par les moines pour s’emparer du Haut Jura ou s’en maintenir en possession.

 

…Ces auteurs disaient : ‘’Les moines sont rapaces. L’abbaye de Saint-Claude convoitait la possession des terres voisines. Un moine s’avisa, dans les ténèbres du moyen-âge, de fabriquer l’acte d’une prétendue donation de Charlemagne. La fraude réussit. Grâce à la charte fabriquée, le monastère devint propriétaire et souverain des hautes montagnes. ‘’Ainsi a raisonné le trop fameux Christin dans sa Dissertation sur les chartes et les légendes de l’abbaye de Saint-Claude. Ainsi ont raisonné la plupart des ennemis de l’église au dernier siècle et quelques-uns dans celui-ci….

 

…Des moines faussaires ! Les moines de Saint-Claude fabriquant des diplômes pour se mettre ou se maintenir en possession de la contrée ! Mais peu d’abbayes ont possédé aussi longtemps que le monastère de Condat des moines fervents et des saints ; il faut admettre  alors que les moines fervents, que les saints peuvent descendre au rang ignoble de faussaires. …

 

…Nos adversaires n’admettent pas même une probité vulgaire dans les moines. Mais qu’ils aillent dans les monastères : ils ne trouveront que des consciences délicates ; ils admireront spécialement un amour de la vérité poussée jusqu’au scrupule. Pour Christin et les autres, une charte est alléguée par les moines, donc elle est fausse ; il faudrait plutôt dire : Cette charte est présentée par des moines, donc elle est vraie.

 

Page 321 – Tome I : C’est en effet une antique doctrine établie par toute la tradition, que les fidèles participent aux mérites spirituels des serviteurs de Dieu en contribuant à leur subsistance temporelle : le Nouveau Testament comme l’Ancien sont remplis de prescriptions et de faits qui attestent cette divine économie.

 

Page 334 –Tome I :ans 638 à 652 …

 

Durant toute cette période, on voit des violences et des désordres de toutes sortes dans la Bourgogne. ‘’Amis du vin et des longs repas, les Burgondes sont, au témoignage de Sidoine Apollinaire, des hommes épais de corps et d’esprit‘’. ‘’Heureux ceux qui ne les voient pas dit le même auteur, eux et leur chevelure enduite d’un beurre acide, qui ne sont pas contraints d’entendre leur rude langage, ou de louer à contre-cœur, leurs chansons de table, quand ils crient le matin à gorge déployée, l’estomac chargé d’ail et de vin’’. ‘’Les grands seigneurs barbares habitent hors des villes. En devenant chrétiens, ils n’ont point perdu leurs mœurs et leur rudesse qu’ils communiquent aux indigènes. Ils sont violents, emportés, respirent la chasse et la guerre… Ils vivent dans leurs terres, dans leurs châteaux forts, entourés de leurs francs ou de leurs serfs’’. ‘’Le christianisme était à la surface, le paganisme dans les profondeurs de la société : c’étaient à la fois des passions effrénées et impitoyables de la Germanie, avec l’arianisme ignorant et brutal des Burgondes…

 

Page 388 – Tome I :Le monastère et la terre de Saint-Oyend jouissent depuis longtemps, de la plus complète indépendance à l’égard des comtes et des rois. Le successeur de saint Romain et de saint Claude est, à proprement parler, le souverain du haut Jura.

 

Page : 397 : année 1635 jusqu’au 10 octobre 1636 -  échevins de la ville de St-Claude élus pour un an : …Jean Démoly

 

Page 414 – Tome I : Au moyen âge, il y avait peu de principautés absolument indépendantes, et, en ce sens, parfaites. La France, l’Etat romain, l’Allemagne, quelques autres États en petit nombre, étaient les seules principautés qui n’eussent aucune dépendance dans l’ordre temporel. La nation anglaise, les peuples de l’Espagne, une foule d’autres États reconnaissaient la suzeraineté temporelle du Pape ou du souverain d’un autre royaume.

 

…Mais s’il y avait peu de souverainetés du premier ordre, il y en avait une multitude du second. Il y en avait en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne surtout. L’Allemagne, à elle seule, en comptait plus de cent.

 

…Parmi ces principautés, les unes avaient à leur tête des personnes consacrées à Dieu, soit des évêques, soit des abbés, les autres des séculiers. Les premières sont connues dans l’histoire sous le nom de principautés ecclésiastiques et monastiques, les secondes sous celui de principautés séculières ou laïques.

 

…Une des principautés monastiques les plus remarquables a été la principauté de Saint-Oyend ou de Saint-Claude. L’antique abbaye de Condat avait sous sa dépendance les hautes vallées du Jura, la grande forêt où saint  Romain et saint Lupicin s’étaient établis au V° siècle : c’est ce qu’on appelait la terre de Saint-Oyend et plus tard la terre de Saint-Claude. Cette terre de Saint-Oyend ou de Saint-Claude formait un État  indépendant, sous la haute suzeraineté de l’empereur d’Allemagne ou du roi de France. L’abbé était ainsi un prince temporel, ayant un territoire et des sujets.

 

…Mais l’autorité souveraine de l’abbé emporte deux choses : 1° la propriété de la terre ; 2° la puissance ou la juridiction temporelle. Car, le pouvoir politique procède, dans le régime féodal, du droit de propriété, en est l’annexe ou l’effet, et s’identifie même avec lui.

 

…Or, d’où provient le droit de priorité que l’abbaye possède sur le haut Jura ? Comme le droit de juridiction temporelle s’est uni au droit de propriété ?

 

…Il faut répondre à ces deux questions pour expliquer l’origine de la principauté monastique de Saint-Oyend.

 

…Le lecteur qui nous a suivi depuis le commencement de cette histoire a déjà la solution de la première question. Il sait en premier lieu que l’abbaye a sur la terre de Saint-Oyend le droit de première occupation ; il sait en second lieu que la possession de cette région lui a été solennellement confirmée par les princes.

 

 …Le Haut Jura, nous l’avons vu, était une vaste forêt quand saint Romain et saint Lupicin sont venus s’y établir ; il n’appartenait à personne, pas plus à un État, qu’à des particuliers. Les moines en s’y établissant les premiers en devinrent les propriétaires ; en défrichant le sol, ils en acquirent la possession : cette terre reçut en eux, avec ses premiers habitants, ses premiers maîtres : cette région devint leur bien propre, parce qu’elle n’était auparavant le bien de personne. ‘’L’occupation et les défrichements des religieux de Saint-Claude, dit un auteur fort versé dans l’histoire de nos montagnes, leur acquirent des droits exclusifs dans le Mont-Jura.

 

…Il est vrai que de bonne heure, les moines reçurent des séculiers dans la terre qu’ils avaient défrichés. Mais ils les reçurent comme hôtes, comme colons, comme fermiers aux conditions générales aux conditions générales dans ces temps aux pauvres qui s’établissaient sur un domaine pour le cultiver et en partager les fruits. Les séculiers se trouvèrent les usufruitiers des terres monastiques, ou, pour remployer l’ancien langage, les mainmortables des moines. Ils ne partagèrent pas avec les moines la propriété du sol mais seulement la jouissance des fruits. Le droit de propriété demeura intact aux mains des premiers occupants ; les colons reçurent, pour prix du travail qu’ils apportaient à la terre, la plus grande partie des revenus…

 

…En second lieu, les rois confirmèrent  à l’abbaye son droit de propriété sur tout le haut Jura…

 

Page 416 – Tome I : Ainsi, l’abbé de Saint-Oyend de propriétaire devient chef politique ; le domaine des moines est élevé au rang d’État.

 

Page 417 – Tome I : En premier lieu, il avait le pouvoir législatif : il lui appartenait de faire des lois, et par conséquent de les abroger, de les interpréter, d’en dispenser, d’y déroger par des privilèges………

 

…En second lieu, l’abbé de Saint-Oyend eut toujours, la justice basse, moyenne et haute et par conséquent le droit de faire grâce, qui en est inséparable.

 

En troisième lieu, il avait le droit de créer des magistrats pour rendre la justice ou exercer l’administration, celui de créer des fiefs, droit qui, dans le régime féodal, se confondait avec le précédent.

 

…En quatrième lieu, il eut depuis Pépin et Charlemagne, le droit de battre monnaie……..

 

…Les abbés de Saint-Oyend ont-ils usé de ce droit ? Il est certain qu’ils en ont usé fort peu, sans doute parce que l’archevêque de Besançon avait le droit de frapper des pièces qui avaient cours dans tout son diocèse, ce qui rendait difficile l’emploi de la monnaie de Saint-Oyend. Cependant nous verrons les abbés frapper monnaie. Et en effet, les ducs de Bourgogne auraient-ils eu la tentation de leur retirer un droit qu’ils n’eussent jamais exercé ?

 

…En cinquième lieu, l’abbé de Saint-Oyend avait le droit de lever des subsides………

 

…Enfin, l’abbé avait le droit de faire la paix et la guerre, et par suite de lever des troupes, de construire des citadelles, d’avoir des fabriques d’armes et des arsenaux, de donner des saufs-conduits etc.

 

…Ajoutons encore quelques droit de moindre importance.

 

L’abbé avait le droit de permettre aux habitants d’un lieu de former une commune, de s’assembler et de délibérer, de s’occuper de la gestion de leurs affaires et de la défense de leurs droits.

Il avait le droit d’établir des foires dans les villes, les bourgs et les villages de la principauté.

Il avait le droit de chasser dans toute la terre de Saint-Oyend et de donner le droit de chasse à qui lui plaisait.

L’abbé avait la juridiction et la police sur les chemins publics de la principauté, le droit de les visiter et de les réparer..

Il avait non seulement la juridiction mais la propriété des cours d’eau, car pour l’usage ils étaient à tout le monde.

 

Page 426 – Tome I – paragraphes 739/742 :

 

Avant tout, il faut garantir la société contre les excès de la liberté introduite par le régime féodal.

 

Nous avons vu que, dans l’effacement de la puissance centrale, les chefs locaux se trouvèrent chargés de défendre le territoire contre les envahisseurs. Il en résulta que le droit de faire la guerre appartint à toutes les villes, à tous les villages même, en un mot à toutes les principautés locales. Or, maintenant que les Normands sont fixés au sol, que les Hongrois sont devenus, grâce à leur roi saint-Etienne Ier, un peuple de saints, que les Sarrasins n’infestent plus guère que les mers, n’allons-nous pas voir les villes et les villages en guerre perpétuelle entre eux ?C’est ce qui eut lieu.

Mais l’Église usa aussitôt de son influence alors toute puissante pour combattre cet abus des guerres locales.

 

Elle tâcha d’abord d’interdire la guerre entre chrétiens…

 

…Un des premiers décrets, peut-être, le plus célèbre, nous devons le remarquer, fut porté sur la terre de saint-Oyend ? En 1033, le vénérable Hugues, archevêque de Besançon, réunit un concile au Mont d’Or et là, au milieu d’une assemblée à laquelle l’abbé de saint-Oyend assistait probablement, il prononça pour tous les chrétiens l’obligation d’observer une paix inviolable : heureuse annonce qui descendait des montagnes saintes de Condat et portait aux pauvres et aux humbles d’indicibles joies.


La prescription d’une paix perpétuelle était trop contraire au tempérament belliqueux des hommes de cette époque pour être parfaitement observée. Aussi l’Église se vit dans la nécessité d’imposer, au lieu de la paix de Dieu, la trêve de Dieu : la guerre fut interdite, en tout temps, à l’égard de certaines classes de personnes ou de choses et, à certains jours, à l’égard de tous et de tout.

 

En premier lieu, certaines personnes, certains lieux, certains objets, sont placés sous le couvert d’une neutralité perpétuelle. Ce sont les clercs, les moines, toutes les personnes consacrées à Dieu, ceux mêmes qui sont en leur compagnie ; ceux qui vont à l’église ou en reviennent, les pèlerins, les voyageurs, les pauvres, les femmes, les laboureurs, les bergers, tous les paysans, les négociants, les croisés, ; les églises, les cimetières, les monastères : les alentours des églises, des cimetières, des monastères, à 30 pas, 60 pas à la ronde ; toutes les terres et biens ecclésiastiques ou monastiques, tous les biens des croisés ; les oratoires, quelques petits qu’ils soient ; les pieds des croix plantées le long des chemins ou à la campagne ; les alentours des oratoires ou des croix ; toutes les maisons des chrétiens ; les bœufs, les vaches, les moutons et tous les animaux de l’agriculture ; les terres et les bien des paysans : les charrues et tous les instruments de la campagne ; les oliviers, les pommiers et tous les arbres à fruits.

 

En second lieu, l’Église interdit tout acte d’hostilité à certains jours de la semaine et de l’année ; chaque semaine, depuis le mercredi soit jusqu’au lundi matin ; dans l’année depuis le premier dimanche de l’Avent jusqu’après l’Octave de l’Épiphanie, depuis le dimanche de la Quinquagésime jusqu’après l’octave de Pâques, depuis le dimanche avant l’Ascension jusqu’après l’octave de la Pentecôte……………

 

Page 428 – Tome I : Quelque esprit chagrin fera peut-être une objection : ‘’De quel droit l’Église a-t-elle imposé ses volontés à la société du XI° siècle ? De quel droit a-t-elle dit aux soldats de cette époque : Vous pourrez vous battre les trois premiers jours de la semaine, mais je vous le défends les trois derniers jours et le dimanche ; vous pourrez tirer l’épée en dehors des temps de pénitence et de fête, mais je vous fais un crime d’entreprendre la guerre pendant l’Avent et les fêtes de Noël et de l’Épiphanie, le carême et la fête de Pâques.

 

…En vertu de quel droit l’Église a-t-elle établi la trêve de Dieu ? En vertu répond un protestant, du droit qui appartient à tout homme valide d’aller jeter de l’eau sur une maison qui brûle. En vertu, répondent certains catholiques du pouvoir de prescrire les mesures sociales qu’elle jugerait nécessaire. En vertu du droit divin lui-même, répondons-nous ; car elle a le droit divin d’obliger et de contraindre tous les chrétiens, sujets ou rois, particuliers ou sociétés à pratiquer l’Évangile.

 

Page 438 – Tome I : Nous verrons l’église de Saint-Romain démolie pendant la Révolution française. ……

 

…Cependant, ce seront surtout les pauvres et les habitants des villages et des fermes de la campagne qui viendront attendre l’heure du grand réveil auprès de l’église de Saint-Romain. Aussi, le cimetière de Saint-Oyend ou sera appelé plus tard le cimetière des bourgeois ou même cimetière des nobles…….

 

…Un certain nombre de familles ont le droit de faire ensevelir leurs membres dans l’église de Saint-Oyend ou dans celle de Saint-Romain ; nous en verrons plusieurs conserver ce droit jusqu’à la Révolution.

 

Page 446 – Tome I : Le cœur de l’homme est, par suite de sa perversion originelle, naturellement rebelle à loi divine…

 

Page 476 – Tome I – paragraphe 844 :

Au XVII° siècle, à une époque où beaucoup de chartes ont été accordées par les seigneurs aux communautés qui dépendaient d’eaux, l’abbé de saint-Oyend, Etienne de Villars, à la demande de Point, prieur de Mouthe rédigea en 19 articles, une charte qui déterminait les redevances et la condition des habitants de cette seigneurie. Le titre est de 1296.  Nous croyons qu’il ne faisait que sanctionner les anciennes coutumes ; c’est pourquoi nous y voyons l’état originaire des colons de Mouthe.

Voici les principaux articles :

1° Le prieur succède dans les biens des abergeurs* qui meurent sans héritiers, à charge de payer les dettes et les frais d’enterrement. ‘’En d’autres termes, les colons mainmortables : le seigneur et l’héritier de ceux qui meurent sans communiers.

 

Aberger signifie donner à cens ou à ferme. Il a le même sens que les mots acenser ou accenser.

 

2° les abergeurs ne peuvent vendre qu’aux habitants de la seigneurie, après avoir toutefois offert au seigneur l’objet de la vente, et s’il ne veut l’acheter, ils doivent payer les lods. ‘’L’exclusion des étrangers était stipulée en faveur de la communauté. Le seigneur, dans la plupart des terres féodales, avait le privilège de pouvoir acheter les objets mis en vente, de préférence à tout autre, pourvu qu’il y mit le même prix. Les lods étaient sans doute à Mouthe, comme dans le reste de la terre de saint-Oyend, au tiers du prix.

 

3° Tous ceux qui ont feu et maison doivent annuellement trois corvées et une géline (poule) à caramantran (au carême entrant) ; ceux qui n’en ont pas payent 5 deniers.

 

4° Chaque meix de Mouthe comprenant 11 journaux de terre labourable et 10 soitures de pré doit par an 25 sous estevenants.

Voilà les corvées et les tailles des habitants de Mouthe à l’égard des moines leurs seigneurs : 3 journées de travail, une poule ou 5 deniers ; les propriétaires plus aisés donnent en outre 25 sous……

 

5° ; les abergeurs peuvent tant qu’il leur plait essarter (défricher le sol en coupant et en brûlant le bois) à la joux (dans la forêt de sapins) et aplanir, pour avoir des terres voignables (labourables) en payant la dime et q4 deniers par soiture de pré ; et le tout peuvent vendre aux conditions ci-devant dites………………….

 

Page 546 – Tome I : A la fin du XIV° siècle, vers l’an 1393, l’abbé Guillaume de la Baume, de concert avec son chapitre, fixe le nombre des religieux profès à 36 ‘’attendu, duit-il, que les ressources ne suffisent plus à la nourriture et  à l’entretien honnête d’un plus grand nombre’’. Toutefois, l’abbé pourra recevoir ‘’des jouvenceaux’’, c’est-à-dire des jeunes gens qui aspirent à la vie religieuse. Le nombre des religieux ne sera plus dès lors que le dixième de ce qu’il a été dans les beaux siècles…….

 

…Cette diminution du nombre de religieux a deux conséquences funestes.

Les moines de Saint-Oyend ont sous leur dépendance une vaste terre dont ils sont les seigneurs temporels. Lorsqu’ils étaient nombreux, le gouvernement de principauté ne compromettait point la vie religieuse. Car, à coté des administrateurs, il y avait les contemplatifs ; derrière les hommes d’affaire engagés dans les soins du gouvernent, il y avait les hommes d’oraison, qui ‘’se cachaient dans le secret de la face de Dieu’’., qui ‘’gémissaient dans les trous de la pierre’’, qui ‘’se livraient à une pénitence fervente’’.…….

 

…Puis les bâtiments du monastère sont immenses. Au XIX° siècle, ils servent à loger plus de 200 personnes Dans le temps des ferveurs, ils ont renfermé tout un peuple de moines. Après que le nombres des religieux se trouve réduit à moins d’une cinquantaine, que va-t-on faire de si vastes bâtiments ? On ne peut les laisser inoccupés : les moines se les partageront : chacun d’eux aura son hôtel.

 

Voilà donc les moines de Saint-Claude jouissant chacun d’une sorte de prébende monastique, possédant une maison, des domestiques, tout un train.

 

Mais les séculiers sont toujours aux aguets des postes lucratifs et honorables. Les revenus de l’abbaye, depuis qu’ils se partagent par quote-part entre les moines, sont enviés par les familles du siècle. Elles se songent peut-être pas à les usurper ; mais elles les convoitent pour quels-uns de leurs membres. Elles rêvent de mettre leurs cadets dans l’illustre monastère, pour s’en décharger honorablement, en leur fournissant un poste à riches appointements. Elles surveillent les vacances qui se produisent à l’abbaye, si disputent chaque place nouvelle, comme un précieux héritage qui leur permet de soulager leur indigence tout en rehaussant leur éclat.

 

Que verra-t-on bientôt ?

La noblesse forme la classe riche et puissante. Elle considèrera peu à peu l’abbaye de Saint-Oyend comme un domaine qui lui appartient en propre ; elle verra dans les places monacales autant de fiefs qui ne peuvent être tenus que par ses membres : les enfants du peuple seront exclus de l’abbaye, les fils de race seuls y seront admis : l’antique monastère des saints sera une abbaye noble……

 

Page 547 – Tome I : Et en effet, à partir de cette époque, les abbés et les moines connus appartiennent la plupart à la noblesse….

 

…Que l’aristocratie fondât à ses frais un monastère dont l’entrée fût réservée à ses membres : ce serait tolérable. Encore il est probable que la pauvreté et l’humilité du Sauveur n’y seraient pas pratiquées au degré héroïque. Mais, que la noblesse s’établisse en souveraine dans une abbaye ouverte pendant six ou sept siècles à tous ceux que le Saint-Esprit appelle à la vie parfaite, c’est une usurpation manifeste. Il n’est pas permis de confisquer ainsi, au profit d’une classe, un monastère qui doit toutes  ses grandeurs non pas aux nobles, mais aux saints. C’est une grande iniquité de détourner de sa fin une si glorieuse institution……..

 

Page 548 – Tome I : On dit plaisamment, mais avec assez de vérité, que le diable entre dans les monastères par le réfectoire et dans les religieux par la bouche……..

 

Page 622 – Tome I : M. DROZ a émis une opinion que nous retrouvons dans beaucoup d’auteurs :

‘’les forêts qui couvraient autrefois ces montagnes, dit-il, étaient si vastes qu’on ne bâtissait qu’en bois, même à la ville, où dans le XIV° siècle une maison de pierre était regardée comme une chose bien distinguée. Les meix des mainmortables n’étaient, en quelque façon, que des cahutes semblables à celles des sauvages. Tout leur manoir consistait en une chambre d’environ quinze pieds quarrés (sic), on faisait le feu dans le milieu, et les cloisons en bois se terminaient en pointe à un trou quarré pour laisser sorti la fumée. Les écuries et le grenier formaient le reste de l’habitation et l’on couchait dans les écuries. La plupart des maisons de paysans ont retenu cette forme, mais en plus grand.

 

TOME II :

 

Page 52 : Souvent aussi l’abbaye a inféodé des terres ou des revenus pour se donner des défenseurs. Elle s’est vue en butte aux attaques de seigneurs inquiets. Comment un abbé pouvait-il paraître à la tête d’une armée et repousser la force par la force ? C’est pourquoi les moines songèrent à confier leur défense à des seigneurs laïques, souvent à ceux-là mêmes qui les menaçaient. Ils leur inféodèrent une partie des terres, gardant la souveraineté et cédant l’usufruit, sous la condition que les nouveaux vassaux défendraient non seulement les terres qui leur étaient remises, mais encore toute la principauté monastique. Ces seigneurs, en devenant par l’association féodale, les hommes de l’abbaye, s’engageaient a être ses défenseurs officiels ; le monastère, par la cession volontaire de certaines terres, acquérait des protecteurs dans ses agresseurs de la veille.

 

Page 53 … XIII° siècle… Les mainmortables pouvaient, par leur intelligence, leurs vertus, leurs services, acquérir un fief et entrer dans l’aristocratie. Une fois devenus nobles, ils voyaient s’ouvrir devant eux une voie immense d’ascension ; car entre les membres inférieurs de l’aristocratie et ses membres supérieurs, la distance était incomparablement plus grande qu’entre les mainmortables et les derniers feudataires……

 

Page 65 tome II : Les habitants de Septmoncel et de Gex se montraient également avides des riches pâturages de cette vallée. Au commencement du XIV° siècle, ces prétentions rivales amenèrent une longue suite de collisions, de pillages et même de meurtres. ‘’La possession de cette vallée, lisons-nous dans le traité de paix qui fin aux contestations, donna lieu à des chicanes qui en peu de temps dégénérèrent en luttes ouvertes : il en résulta des homicides, des pillages, des incendies et tous les autres maux que cause la guerre, au grand préjudice des habitants des deux pays.

     Tout naturellement, les habitants de Septmoncel, plus rapprochés des lieux contestés que ceux de Gex, accoutumés sur leurs froides montagnes à une vie plus austère, eurent ordinairement les honneurs de la guerre et furent les principaux auteurs des dégâts commis……

…Un premier traité de paix fut conclu en 1324, ‘’le mercredi avant la Nativité de la Sainte Vierge’’ mais il ne mit pas fin aux compétitions rivales et aux hostilités. Un autre traité fut signé 10 ans plus tard, le 22 août 1334, entre l’abbé Jean de Roussillon et le sire de Gex, Huguard de Joinville. Il fut définitif…….

 

Page 130 : Tome II : la peste noire – La terre de Saint-Oyend, malgré son climat exceptionnellement salubre,  fût horriblement éprouvée par le fléau. Le plus grand nombre des habitants moururent à Saint-Claude, à Moirans et dans tous les villages.

Dans les Grandvaux, les trois quarts de la population au moins succombèrent ; ailleurs les victimes furent plus, nombreuses encore ; les plateaux de Septmoncel et de Longchaumois n’eurent plus que quelques rares habitants. Ces ravages de la peste eurent lieu en 1349. Aussi, cette année demeura tristement fameuse sous le nom d’année de la grande mort.

 

Quelques années après, une autre épreuve vint s’abattre sur notre province. Il se forma, de 1336 à 1360 durant la première période de la guerre de cent ans, une multitude de petits corps de troupes qui paraissaient combattre soit pour la France, soit pour l’Angleterre, mais qui en réalité, n’étaient guère occupés qu’à vivre de pillages et d’aventures, n’importe sous quel drapeau.

 

Page 139 tome II : La réconciliation du duc de Bourgogne avec le roi de France par le traité d’Arras (1435) fut suivie d’une invasion semblable à celle des routiers. Une foule de capitaines sans aveu, de ‘’soudoyers’’ sans emploi, de soldats pillards auparavant attachés à la fortune de la France ou celle d’Angleterre, se mirent à faire la guerre en leur propre nom, pour vivre et courir des aventures. ‘’Leurs excès rappelaient ceux des chefs de bande, des aventuriers, de tous ces amis du pillage que l’on avait vu paraître au siècle précédent, après le traité de Brétigny.’’

 

…‘’Ces bandes assouvissaient principalement dans les campagnes leur soif du pillage. On les appelait les écorcheurs, à cause de leur incroyable férocité. Ils écorchaient ceux qui osaient leur faire résistance, les pendaient à des arbres ou les noyaient dans les rivières’’.

 

Page 147  Tome II : 1437…Le vassal prêtait l’hommage à genoux. L’abbé se tenait debout, les mains croisées sur la poitrine. Si le vassal était noble, il baisait l’abbé à la bouche ; sinon, il le  baisait seulement à la main…

 

Page 183  Tome II : 1615… Un esprit d’incroyable insubordination s’était introduit, nous l’avons vu parmi un certain nombre de religieux…

 

Page 215 : Tome II – 1685 …

 Le bulle ne fut point présentée par l’abbé et les moines de Saint-Claude au duc Philippe le Bon, qui se prétendait le souverain de la terre monastique du haut Jura comme de toute la Bourgogne. Ce prince au caractère dominateur, écrivit au Saint-Siège pour lui dénoncer que la bulle n’avait pas reçu son exécution et se plaindre de ce qu’il considérait comme la violation de ses droits régaliens.

 

Page 321 : Tome II – 1931 – L’éxédent des recettessur les dépenses fut donc en 1651 de 1048 rancs. Une partie de cette somme fut employée à renouveler le mobilier de l’hôpital. Nous voyons en effet dans un compte particulier que 593 francs et 1 gros furent donnés à Démoly, marchand pour vaisselle d’étain et autres meubles. Archives de l’Évêché de St-Claude

 

Page 323  : Tome II – 1937… La cause de tous le mal est unique : la principauté  monastique, avec ses revenus et sa puissance, appartient à la classe nobiliaire bien plus qu’à l’Église ; elle est déjà, en partie sinon complètement un bénéfice séculier exploité par les hommes du temps.

Nous verrons un jour l’aristocratie emportée dans l’ouragan révolutionnaire. Nous devrons reconnaître qu’elle a donné, jusqu’à la fin, le spectacle d’admirables vertus ; mais nous devons confesser aussi qu’elle avait commis le crime de mettre la main sur les richesses et les domaines de l’Église et spécialement sur la principauté possédée par saint Pierre dans le haut Jura.

 

Page 420 – Tome II chapitre 2152 : Puisque nous parlons des fléaux qui éprouvèrent nos aïeux au XVIe et au XVII° siècle, mentionnons une sécheresse extraordinaire survenue en 1556.

 

‘’Ceste année 1556, raconte un chronique contemporain, s’appellera l’année de la grande seicheresse pour ce que les vivans (tant vieulx soyent-ils) n’en n’ont nous-seulement veu aucune semblable mais ny aussi ouy parlé d’une telle. Icelle seicheresse commancea en my-mars, continuant avec bruslante et extresmes chaleurs jusques au X° d’aoust, qu’elle a été refroidie par une pluye. Les bleds sont demeurés cours de paille et de grains : la terre n’a produict aucunes herbes, du moings si peu que c’est chose estrange ; tellement que qui avoit accoustumé passer XX chariotz de foin n’en a passé qu’un ou 2 pour le plus … L’on ne vit oncques tant de processions parmi les champs tellement que c’estoit chose triste et piteuse et lamentable spectacle de les voir ainsi crier en toute humilité miséricorde. Et par la véhémente chaleur, les simples et menues gens (qui souloyent aller nud piedz) étoient contrainctz eulx chaulsser, pour estre la terre si ardamment bruslante, qu’ilz ne la pouvoyent ainsi endurer. L’on vendangea au my-aoust, après que la pluye de ce moys eust trempé la terre, laquelle (auparavant tant aride) fut de si grand amour ayant receue la pluye, qu’elle produict soudainement et  comme par miracle, estant ainsi trempée, non seulement forces herbes et rouvains en très grande abondance, ains aussi en plusieurs arbres de toutes sortes et ès vignes : elle fit gecter et sortir nouveaulx bois, feuilles, fleurs et fruicts : de sort que c’estoit chose émerveillable voir en septembre plusieurs arbres et buissons fleurys ainsi comme à Pasques… (Les nouveaux fruicts) ne vindrent toutefois à maturité.

 

Page 430 – Tome II – chapitre 2175 :

…C’est une requête adressée en 1550 par les échevins et les habitants à l’empereur Charles-Quint pour lui demander un mandement de garde contre les violences des religieux et une décision conforme à leurs intérêts, sur les procès pendants.

 

Les suppliants exposent longuement leurs griefs contre le chapitre :

 

1° - Par la faute et culpe des dits religieux ou de leurs mercenaires, et à leur moyen, le feu s’alluma au clocher de l’église de Saint-Claude en 1520, et consuma l’église de Saint-Romain parochiale et les deux part de la ville. Une seconde fois en 1547, par même faute et culpe desdits religieux ou de leur famille, le feu s’empreint au dit couvent brusla la dite église de Saint-Romain et grande partie de la ville.

 

2° - Les Religieux, loin de réédifier l’église de Saint-Romain, comme c’était leur devoir, tant à raison qu’elle est été bruslée deux fois à leur faute et culpe, que pour ce aussi qu’elle est unie à la table dudit monastère, ont empesché et empeschent les habitants de la rebâtir jusqu’à leur dresser à cette fin, un procès en la cour souveraine de parlement à Dole.

 

3 – La paroisse possédait une cloche unique si petite que ceux de la ville ne la pouvaient ouïr, bien moins les autres parochiens de ladite église demeurans en six ou sept villages voisins distans d’icelle d’une lieue et plus……..

4 – L’Empereur avait ordonné des processions et des prières dans tous ses États pour le succès de sa croisade contre les Maure d’Afrique ; les habitants de Saint-Claude comme bons et affectionnés subjets, prièrent les religieux de faire et dresser une procession générale et pourter les sanctuaires, comme de coustume. Ils refusèrent. Alors les habitants s’entendirent avec les familiers de Saint-Romain et avec eux firent dévote procession et prières pour le succès des armes de l’Empereur : de quoi marris, lesdits religieux citèrent les échevins devant la cour de Dole……..

 

5 – Les moines, pour plus molester lesdits pauvres suppliants ont refusé de payer le tiers des dons gratuis. Condamnés par une première sentense du Parlement, ils en ont appelé et est encore ledit procès pendant à ladite cour.

 

6 – Depuis naguère, les religieux ont porté à Genève, ville infectée de la maudite secte luthérienne, grande quantité de joyaux, thrésor et sanctuaire de laditte église de Saint-Claude, même une image d’or en valeur et estimation de douze cens écus, représentant le duc Charles, bisaïeul de Charles-Quint : de quoi lesdits de Genève ont fait chanson dérisoire contre la sainte ancienne religion. Cette vente est inexcusable, car les moines sont riches et abondans en seignories, rentes, censes et dimes, corvées et oblations.

 

7 – Les religieux ont obtenu de l’empereur et de son aïeule la princesse Marguerite environ 2.000 francs pour la réparation de l’église de Saint-Claude. Or desdits deniers ont fait seulement reblanchir partie de laditte église et y ont mis deux écussons en bois, qu’ils ont pu faire pour cent francs. Ils convertissent l’argent des aumônes au frais de plusieurs et infinis procès qu’ils suscitent aux dits suppliants ou a d’autres.

 

8 – Ils donnent le spectacle d’une grande dissolution de mœurs.

 

9 – bien souvent et quand bon leur semble, partent de nuit et de jour, du pourpris du couvent, embastonnés d’arquebuses, épées, poignards, pistolets et autres armes, vêtus de cotte-de-maille et autres leurs adhérents, vont par la ville et bourg dudit Saint-Claude plus que militairement, frappant, outrageant et opprimant lesdits supplians et les familles atrocement sans occasion et raison, les chassant au long de laditte ville et aucuns tellement blessans qu’il y a eu, par plusieurs fois, crainte de mort…………………………..

 

 Page 449 chapitre 2214 - 2215… ‘’le Prel des Prost de Lonchaumois estant en Goulans et en dessous le Prel de Louis Gros des Rousses par dessus le Saugy, tirant au grand chemin public allant dudict Morbier à Saint-Cergue devers vert  et du coté du soleil levant les limites du pays de Savoie et dudit Saint-Cergues.…’’

 

…Ainsi les limites du territoire acensé sont : au nord, le Pré Rodet, entre les villages actuels de Bois-d’Amont et du Brassus : à l’occident, les limites mêmes du Risoux, au-dessus de Bellefontaine ; au midi, la gorge de Gouland et le chemin qui mène de Morbier, nous dirons aujourd’hui de Morez à Saint-Cergues, à son extrême supérieure.

 

Page 495 – chapitre 2319 :

…..Mais arrêtons-nous : il nous suffit d’observer que nous avons affaire aux légistes, à ces révolutionnaires qui, armés du droit romain, ont ruiné, par un travail lent et profond, toutes les  institutions féodales, avant que les fous de 89 et 93 n’en fissent disparaître les restes par des destructions violentes et bruyantes.

 

Page 524 – Tome II – paragraphe 2382 :

D’horribles famines s’abattirent sur notre malheureux pays. ‘’Joseph, dit Girardot de Noseroy en parlant des évènements de l’année 1638, Joseph narre la famine qui fut à Jérusalem durant son siège où les mères mangèrent leurs propres enfants : le siège de Paris sous Henri IV a quelque chose d’approchant, mais (sans rien enchérir) la famine de nostre Bourgogne en cette année 1638 a passé par dessus tout cela incomparablement. La postérité ne le croira pas, les riches qui possédoient force chevances et avoient eu au commencement des espargnes estoient espuiséz, les pauvres paysans estoient retirez dans les villes sans labeur ni employ, le bled rare partout se vendoit à prix démesurés : on vivoit des herbes des jardins et de celles des champs, les charognes des bestes mortes estoient recherchées aux voiries, mais cette table ne demeura pas longtemps mise : on tenoit les portes des villes fermées pour ne se voir accabléz  du nombre des gens affamez qui s’y venoient rendre, et hors des portes les chemins demie lieue loing estoient pâvez de gens haves et deffaicts, la plupart estendues de foiblesse et se mourant : dans les villes les chiens et les chats estoient morceaux délicats, puis les rats estant en regne furent de requise et la face des villes estoit partout la face de la mort’’ .

 

Page 544 – Tome II - chapitre 2434 :

Au milieu  des malheurs prolongés dont la Franche-Comté fut le théâtre et la victime, les habitants voyant leurs maisons détruites et leurs champs périodiquement ravagés, sans abri, sans ressources, livrés à des transes continuelles, émigrèrent en grand nombre. Ce fut pendant l’horrible famille de 1638 que les Comtois commencèrent à quitter leur pays. ‘’En cette occasion, dit le seigneur de Beauchemin, les plus courageux résolurent de se tirer hors du pays durant cette horrible saison et passèrent en pays étranger, où eux et leurs femmes gagnèrent leur vie et celle de leurs enfans par le travail de leurs bras. Les premiers passèrent en Savoye et en Suisse : d’autres les suivirent, ce fut une sortie générale, et ne pouvant la Suisse et la Savoye soustenir tant de gens  la plus grande partie qui cherchoit les terres de son Toy passa en Italie et s’arrêsta à Milan, grand nombre néantmoins passèrent jusques à Rome, patrie commune de tous les chrétiens ; un curé s’y trouva l’année suivante avec cinq cens de ses paroissiens, auquel le pape donna une église pour leur y administrer les sacrements ; on comptoit qu’ils « estoient à Rome dix ou douze mille Bourguignons de tout sexe’’……..

 

Page 552 – Tome II – chapitre XL :

1581 – Un concile de France constate que l’invasion de l’hérésie est ordinairement accompagnée du déchaînement de la magie ; il remarque qu’au XVI° siècle les ravages de l’hérésie protestante ont été suivis d’un étrange développement des arts occultes et ordonne aux tribunaux ecclésiastiques d’informer et de sévir contre les coupables. « « De même que presque toutes les hérésies, ce sont les paroles du concile, ont abouti à la magie et au règne de Satan, ainsi nous avons à déplorer qu’en ce royaume, dans la plupart des lieux par l’effet de la licence des hérésies, les maléfices s’exercent avec une incroyable audace et mettent en péril les mariages, la vie et la fortune des hommes. Désirant porter remède, autant que  nous le pouvons à un si grand mal, nous prescrivons que l’excommunication soit renouvelée tous les dimanches contre les magiciens, les athés et les libertins, et qu’en outre on informe contre eux et qu’on les punisse selon la rigueur des canons, en invoquant, s’il est besoin, le secours du bras séculier.

 

Nota : avons-nous besoin d’observer que le mot de libertin avait au XVI° siècle un autre sens que de nos jours ? Maintenant, il désigne les hommes d’une vie dissolue, qu’elles que soient leurs doctrines ; alors il se disait de certains sectaires protestants qui, professant le panthéisme ou l’athéisme, faisaient fi de toute religion et de toute morale, et s’appliquait généralement à tous les impies qui s’attribuaient toute licence de penser et d’agir.

 

Page 554 – chapitre 2453 :

Henri BOGUET grand juge de Saint-Claude depuis le 1er février 1596…

 

…Quelques auteurs l’ont accusé d’avoir condamné à mort 2.000 sorciers ; d’autres  portent le chiffre à 1.500. Certains historiens se croient modérés quand ils réduisent le nombre à 800. L’avocat CHRISTIN n’osait cependant aller jusqu’à ces chiffres, car il écrivait dans la terre de Saint-Claude, où l’invraisemblance de ces nombres en aurait été la réfutation ; mais il ne craignait pas d’affirmer que H. BOGUET avait condamné à mort 600 personnes : ils l’affirmaient, disait-il, sur la propre déclaration du grand juge. ‘’Celui de ces juges qui a eu le plus de réputation – ce sont ses paroles – est un nommé BOGUET, auteur d’un livre sur les Sorciers imprimé à Lyon en 1609 avec l’approbation de quatre généraux d’ordre. C’est dans cet ouvrage que BOGUET se vante d’avoir fait brûler, dans l’espace de dix ans, le nombre de six-cent sorciers, dans le petit pays de Saint-Claude’’…

 

…dans un nota : CHRISTIN ajoute ’’on condamnait  alors comme sorciers tous bourgeois, tout cultivateur qui avait le courage de défendre les droits de sa commune contre la tyrannie des moines’’.

 

Page 565 – Tome II – chapitre 2473 :

L’historien se doit avant tout à la vérité. Henri BOGUET ne nous paraît pas un criminel, nous ne le condamnons pas. Celui que nous condamnons, c’est Martin Luther, c’est Zwingle, c’est Calvin, se sont les hérésiarques du XVI° siècle. Oui, le protestantisme, en déchaînant l’hérésie, le schisme et tous les crimes dans le monde, a produit cette invasion des arts occultes, que le grand juge de Saint-Claude a combattue selon le devoir de sa charge. C’est à la fausse réforme du XVI° siècle qu’il faut s’en prendre des pratiques magiques de nos sorciers et des exécutions de Henri Boguet.

 

Page 636 – Tome II - Le 20 juin 1679, Denis CHANDIOT, intendant de Don Juan d’Autriche donne, au nom de l’abbé et sur la demande des deux prêtres fondateurs et des échevins…… Par les mêmes lettres, il amortit à perpétuité…les prés et vergers, tant des demoiselles veuve et héritiers du fut sieur Claude Démoly…

 

Page 664 – Tome II -  chapitre 2663 :

Anne Gentel veuve Demoly, en 1686, Brody en 1738, reconnaissent tenir du grand prieur la grange du Mouton avec les 60 soitures qui en dépendent, prés, champs, bois, broussailles, sous le cens annuel de 3 blancs.

 

Page 668 – Tome II - chapitre 2669 :

… Nous avons une extrême répugnance à voir la puissance civile s’immiscer dans les affaires ecclésiastiques. C’est aux conciles qu’il appartient de statuer sur les dîmes, de constituer aux pasteurs des portions convenables partout où les dîmes ne sont plus entre leurs mains ; mais les rois de France ne souffrent plus la tenue des conciles et se substituent à ces vénérables assemblées pour régler des questions qu’elles seules seraient aptes à décider : ils empêchent l’exercice de la puissance ecclésiastique dans ceux qui l’ont reçue de Jésus-Christ et l’usurpent pour eux-mêmes, eux qui ne l’ont pas reçue.

 

Page 775 – Tome II – chapitre 2888 :

1718… Un incroyable esprit de changement se répand dans toutes les classes de la société : on a plus le même respect des ancêtres, le même amour de leur vie simple, le même désir de continuer la profession de ses pères. On aspire à une carrière nouvelle qui mène à la fortune et procure les jouissances. On quitte volontiers le foyer domestique pour trouver plus d’indépendance et courir des aventures. La vie et l’esprit de famille s’affaiblissent, l’individualisme fait invasion…

 

Page 778 – Tome II – chapitre 2893  et 2894 :

1770… Saint-Claude fournissait alors au barreau un grand nombre d’avocats. L’un des plus jeunes était ce Charles Gabriel Frédéric Christin (2) que nos lecteurs connaissent depuis longtemps (3). Attaché à la cour de Besançon, avide de gloire, impétueux, habile dans ce style d’enthousiasme factice que Rousseau avait mis à la mode et qui allait régner en souverain dans les assemblées révolutionnaires, il avait tout ce qu’il fallait pour échauffer les passions de la multitude. Il s’était lié avec ceux qui s’appelaient les philosophes et les économistes, ces impies fameux qui blasphémaient tout ce que les nations chrétiennes avaient adoré jusque-là, grands déclamateurs qui exerçaient alors une irrésistible puissance sur l’opinion publique.

 

…L’ami de Voltaire et de sa troupe avait compris que le procès des six communautés lui fournissait une précieuse occasion de faire du bruit. Il réussit à se faire confier la défense des mainmortables et se jeta dans la carrière avec la fougue de son caractère bouillant. Il rédigea les requêtes au roi, publia des mémoires, fit imprimer à Neuchâtel une dissertation (4) retentissante qu’il donna ou laisser donner sous le nom du coryphée des incrédules….

 

Nota :

(2) né à Saint-Claude le 09.05.1741 ;

(3) Durant les sombres jours de la Révolution, l’avocat Christin sollicita de la municipalité de Saint-Claude, un certificat de résidence. Ce certificat lui fut délivré, le 14 janvier 1793, et enregistré dans le Registre des Délibérations municipales. Nous y relevons son signalement : ‘’Taille de cinq pieds, sourcils noirs, nez aquilin, yeux gris, cheveux presque blancs, maigre, portant perruque, d’une complexion faible (Archives de la ville de Saint-Claude).

(4) L’ouvrage porte pour suscription ces mots de Virgile, à l’adresse des moines et de la mainmorte :

Quod genus hoc hominum ? Quare hunc tam barbara morem

Permittit Patria ?

Le mensonge fut universellement accepté dans nos montagnes et 40 ans plus tard, en 1811, un maire de Saint-Claude, parent et ami de l’avocat, M. Jules Crestin, semble conserver encore des doutes sur le véritable auteur du livre….

 

Page 851 – Tome II – chapitre 3016 :

Les Députés de la Constituante furent Théodore VERNIER de Mailly-Château-Renaud, POURTIER de LARNAUD de Lons-le Saunier, BABEY d’Orgelet, RENAUD D’EPERCY de Dole, MOREAU de Salins, BIDAULT de Poligny, GRENOT de Gendrey, l’avocat CHRISTIN de Saint-Claude, tous ardents pour les nouvelles doctrines.

 

Page 887 – Tome II – chapitre 3058 :

Saint-Claude détruite par un incendie…

…Le 1er Messidor de l’an VII de la République française (19.06.1799), à midi trois quarts, une épaisse fumée se fit jour sous le toit d’une maison appartenant au citoyen Siméon Lançon, de Tressus, habitée par un Jean François Mandrillon du même lieu.. Ce Mandrillon, homme de haute taille, desséché par l’usage immodéré de la pipe et du vin est accusé par les uns d’avoir mis le feu dans son grenier à foin avec une étincelle échappée de sa pipe ; il est accusé par les autres de l’avoir mis en ferrant la roue d’un char dans ce grenier…

 

…Le lendemain, on travaille à retirer des décombres les victimes de l’incendie. Le premier qui se présente aux regards est le trop fameux CHRISTIN. Les municipaux, on peut s’y attendre, ne voient point dans sa mort une juste punition du ciel pour ses attentats contre la justice : ils entonnent sur son cercueil un chant funèbre : ‘’Le premier, disent-ils, dont la déplorable catastrophe vint frapper les oreilles et contrister les cœurs, ce fut vous, Charles Gabriel Frédéric CHRISTIN ! Votre longue étude des lois vous avait constitué le conseil, le guide, le conciliateur de toutes les familles de nos montagnes. Votre courage énergique avait lutté contre la puissance vindicative pour les affranchir de l’ignominie du joug féodal qui pesait sur elles… La nature aussi vous distinguait dans le nombre des pères les plus dignes de ce tendre nom, et votre benjamin ne verra plus soulever son berceau pour caresser son réveil ! C’est en vain qu’un citoyen dévoué, le citoyen Claude Grosgurin, brava les flammes

pour vous arracher à la mort, c’est en vain qu’il vous remit dans les bras de votre épouse à demi-brûlée ; hélas ! ce n’était plus que votre dépouille mortelle ; vous veniez d’expirer…

 

 

______________________

 

 

2) Dissertation sur l’établissement de l’ABBAYE de SAINT-CLAUDE

Ses chroniques, ses légendes, ses chartes, ses usurpations et sur les droits des habitants de cette terre.

Ouvrage de l’avocat Charles Gabriel Frédéric CHRISTIN* - Imprimé à Neuchâtel en 1772.

 

Né à St-Claude du Jura le 09.05.1741, Charles Gabriel Frédéric CHRISTIN connaîtra une fin tragique lors de l’incendie de sa maison et de sa précieuse bibliothèque à St-Claude le 1er messidor de l’an VII (19 juin1799).

 

Page 3 chapitre I :

Le pays de St-Claude était habité plusieurs siècles avant l’établissement des moines.

 

Aux environs de la ville de S. Claude, dans des lieux appelés le lac d’Antre, le Pont-des-arches, le grand Villars et Jeures, on découvrit, sur la fin du siècle dernier, des médailles, des marbres, des statues, des inscriptions, des portiques, des chapiteaux, des aqueducs, les ruines d’un théâtre, d’un édifice destiné aux bains publics, d’un palais et d’une multitude de bâtiments particuliers.
On y remarqua une plate-forme pavée de grands carreaux de marbre blanc incrustés de granite, de porphyre et de serpentin. On y trouva dans les décombres d’un temple une statue du dieu Pan.

Ces découvertes se firent sous les yeux de M. de Vaubour, alors intendant de la province et l’histoire en fut publiée en 1709, par le jésuite Dunod.

 

Nous ne dirons pas avec le jésuite que c’était là l’ancienne ville d’Avenche, que Tacite, l’itinéraire d’Antonin, et la table Théodosienne placent chez les Hélvétiens, auprès du lac de Morat, ni avec l’histoire des Séquanais, que la ville portait le nom de Maurienne.

 

Notre dessein n’est pas de substituer des conjectures aux fables que nous nous proposons de détruire. Les monuments trouvés au lac d’Antre, au Pont des arches et au village des Jeures, prouvent aux yeux qu’il y avait dans ces cantons une colonie considérable sous les empereurs Romains. Le nom de cette colonie est un objet de pure curiosité, qu’il nous importe peu de savoir. L’essentiel est d’avoir des preuves que cette contrée était habitée avant l’établissement du christianisme dans les Gaules, et conséquemment avant celui des moines.

 

Page 55 – chapitre VI :

…Dans la suite ils (les moines) se lassèrent de juger aux-mêmes, et ils commirent des laïcs pour juger en leur nom. Celui de ces juges qui a eu le plus de réputation, est un nommé Boguet auteur d’un livre sur les sorciers imprimé à Lyon en 1609, avec l’approbation de quatre généraux d’ordres. C’est dans cet ouvrage que Boguet se vante d’avoir fait brûler dans l’espace de dix ans ; le nombre de six cents sorciers dans le petit pays de Saint-Claude et qu’il conseille à ses confrères de faire pendre par provision ceux qui seront prévenus de ce crime, sauf à leur faire ensuite un procès. On condamnait alors comme sorciers, tout bourgeois, tout cultivateur qui avait le courage de défendre les droit de la commune contre la tyrannie des moines…

 

Page 57 :

… Puisqu’ils osèrent se soustraire à l’obéissance qu’ils avaient jurée à leur souverain légitime et lui disputer les droits en plein parlement, on pense bien qu’ils eurent encore moins d’égards pour les malheureux habitants de la terre de S. Claude. Ils commencèrent par les accabler d’impôts, et après le rachat, malgré leurs promesses et leurs serments, ils les rétablirent de nouveaux.

 

Ces vexations ayant dépeuplé le pays, ils s’emparèrent des terres, en vendirent une partie aux seigneurs de Chalon et l’autre aux malheureux que leur tyrannie avait épargnés. Après que ces ventes eurent été consommées et qu’ils eurent dissipé les sommes qu’ils en avaient retirées, ils établirent pour rentrer de nouveau dans les mêmes biens, l’esclavage de la main morte. Le faux et la violence les avaient mis en possession des terres, l’infraction des traités et le parjure les mirent en possession de l’esclavage…

 

Page 58 :

Le débiteur n’est pas obligé à représenter sa quittance que lorsque le créancier représente son titre. Ainsi, ce n’est point à ces habitants à prouver qu’ils sont nés avec les droit de touts les hommes, c’est aux moines de S. Oyand, ou au chapitre qui leur a succédé à prouver qu’ils les ont perdus. C’est à eux à prouver qu’ils ont été les premiers cultivateurs de la contrée, mais nous avons vu qu’il y avait des colons et des propriétaires avant que l’on y vit des moines…

 

Page 62 :

…On voit dans une charte originale nouvellement recouvrée, que les moines de S. Oyan, avaient imposé des tailles ou des redevances en deniers, en avoine et en foin sur tous les habitants de la paroisse de Lonchaumois qui comprend Orcières, Lamouille, Morez et qui alors comprenait de plus les deux tiers de la paroisse des Rousses.

Ces tailles furent rachetées par les habitants en 1298, pour le prix de trois cent livres Viennoises ; mais ils perdirent la charte qu’on leur avait donnée et trois ans après, ils furent obligés de payer encore soixante livres Viennoises pour en avoir une nouvelle. Cette dernière charte est datée du mois de janvier 1301.

 

Page 65 : … On lit dans une charte du 27 février 1390, que la peste s’était introduite dans cette paroisse, que plusieurs cantons s’étaient dépeuplés et que les champs et les prés s’étaient couverts de forêts. L’abbé Guillaume de la Beaume, qui se prétendait alors souverain, s’empara des parties de ce territoire qui étaient abandonnées et les vendit aux habitants qui avaient échappé à la peste, pour le prix de soixante dix livres pesant d’or…

 

… Tandis que M. de la Rochefoucault comblait de ses biens ses vassaux, les chanoines de S. Claude occupaient dans leurs terres des huissiers et des cavaliers de maréchaussée à faire saisir les meubles et emprisonner les personnes des pauvres cultivateurs qui étaient en retard de payer quelques modiques redevances, ou des amandes que leurs propres juges avaient prononcées à leur profit. Pour faire payer à ces malheureux des frais plus considérables, au lieu d’employer les sergents de la seigneurie, on en a fait venir exprès des bailliages étrangers et lorsqu’on a voulu se plaindre de cette vexation, le procureur d’office du chapitre a voulut battre et a menacé de faire pendre ceux qui lui portaient ces plaintes…

 

Page 76 : …Les habitants du mont Jura ne sont pas rassemblés dans des villages comme les habitants de la plaine. Leurs huttes sont éparses et isolées sur les rochers, dans les forêts, au fond des vallons. Souvent leurs enfants et leurs troupeaux ont été dévorés par les ours et les loups qui habitent leurs cavernes. Leur voisinage de la Suisse et de la Savoye, les expose de plus qu pillage des brigands qui passent d’un Etat à l’autre. Au mois de mai 1762, la caisse du contrôle de Morez et les habitants de ce lieu furent pillées par une troupe de scélérats dont le chef est bien connu. Par ces considérations, les commandants de la province avaient trouvé bon que ces malheureux tinssent des fusils dans leurs huttes mais on leur enlève par surprise leurs permission, on fait ensuite saisir leurs fusils et comme si ce n’eut pas été assez de les laisser en proie à la voracité des bêtes féroces et au pillage des brigands, on les fait condamner à de nouvelles amendes pour avoir des prétextes de les dépouiller plus vite du peu qui leur était resté des précédentes saisie.

 

On imagine qu’en les faisant passer pour des rebelles, on étouffera leurs justes réclamations et on écrit, au mois de septembre 1770, à M.  le duc de Choiseul qu’ils sont des séditieux que l’on a été obligé de faire désarmer. Si cette délation n’a pas eu de suites, c’est que les officiers de justice et le corps municipal de S. Claude donnèrent le 18 janvier 1771 des témoignages contre cette calomnie.

 

Pendant que l’on traitait de cette manière ces pauvres cultivateurs, la plupart souffraient toutes les horreurs de la famine. Ils étaient réduits à manger l’herbe qui était destinée à la nourriture de leurs chevaux…

 

Page 43 : Collection des mémoires présentées au Conseil du Roi par les habitants du Mont-Jura et le chapitre de S. Claude…

 

Le ciel, en le créant, forma-t-il l’homme esclave ?

La nature qui parle et que la fierté brave,

Aura-t-elle à la glèbe attaché les humains

Comme les vils troupeaux mugissants sous nos mains.


M. de Voltaire (tragédie des Scythes).

 

– Première requête au Roi… Page 1

Les chanoines de S. Claude, près du mont-Jura dans la Franche-Comté, sont originairement des moines bénédictions sécularisés en 1742. Ils n’ont d’autre droit pour réduire en esclavage les sujets du roi, habitants au mon-Jura vers S. Claude, que l’usage établi par les moines leurs prédécesseurs de ravir aux hommes la liberté naturelle. En vain Dieu la leur a donnée ; en vain les ducs de Bourgogne et les rois de France, les chartres, les édits d’accord avec la loi de la nature ont arraché ces infortunés à la servitude.

 

Des enfants de S. Benoit s’obstinent à les traiter comme des esclaves qu’ils auraient pris à la guerre ou qui leur auraient été vendus par des pirates.

 

Si les prêtres, contre lesquels nous réclamons la justice de Dieu et celle du roi avaient le moindre titre, nous gémirions en silence dans les fers dont ils nous chargent ; nous attendrions qu’un gouvernement si éclairé eût aboli des lis établies par la rapine dans des temps de barbarie ; nous nous contenterions de soupirer avec la France après le jour si longtemps désiré, où le conseil se souviendra que nous sommes nés hommes ; que les moines bénédictions, hommes comme nous, n’ont été institués par S. Benoit que pour labourer comme nous la terre et pour lever au ciel des mains exercées par les travaux champêtres. Le conseil verra bien sans nous que les vœux faits aux pieds des autels, n’ont jamais été d’être princes ; que nous ne devons nos biens, nos sueurs, notre sang qu’au roi et non à eux. Aussi nous ne plaidons pas ici contre l’esclavage  de la mainmorte, nous plaidons contre la fraude qui nous suppose mainmortables…

 

…Avant le règne du duc Philippe le bon, l’abbé de S. Oyan, dit S. Claude, avait déjà eu l’audace de s’emparer de tous les droits régaliens, sans autre titre que celui de la cupidité effrénée de ces temps là. Il dominait en souverain sur plus de cent villages, il faisait battre monnaie ; il osait donner des lettres de noblesse, il faisait juger les procès de ses vassaux par ses moines…

 

Requêtes - Page 9 : Nous sommes deux portions de peuple divisés en six communautés. L’une de ces portions s’étend au milieu des montagnes et des précipices, de la source de la rivière Orbe jusqu’au bailliage de Pontarlier. Vous vous emparâtes de ce terrain affreux qui pourtant avait été dompté et cultivé par nos travaux assidus. Vous le vendîtes en 1266 à Jean de Chalons, dit l’antique, l’un des seigneurs Franc-Comtois, dont descendent les princes d’Orange. Or, dans les actes de vente, où vous spécifiez tous les droits que vous vendez, il n’est pas question de mainmorte, d’esclavage, de servitude…

 

Page 14 : Nous osons dire qu’ils n’ont pas plus de raison de nous appeler leurs serfs que n’en aurions de prétendre qu’ils sont les nôtres. Peut-être même en ont-ils moins ; car Sire, nos mains industrieuses sont utiles à l’Etat ; à quoi servent les leurs ? Nous mettons aux pieds de Votre Majesté l’original de ce titre ; nous l’avons trouvé chez un paysan descendant de ces innocents sauvages  qui avaient contracté avec Guillaume de la Baume, et qui ne savait pas qu’il possédait l’instrument authentique de sa liberté et de celle de ses compatriotes…

 

Page 16 : Quel est donc votre titre ? La cupidité, l’avarice, l’usurpation, la fraude, notre ignorance. Vous nous avez traités en bêtes parce qu’il y avait parmi vous quelques clercs qui savaient lire et écrire et que nous nous bornions à cultiver la terre qui vous nourrit…

 

… Le serf ne cultive jamais pour lui ; chaque famille mainmortable est étrangère dans sa propre habitation ; elle ne peut même se flatter qu’un jour le prix accumulé de ses soins et de son économie, puisse se convertir en un patrimoine stable : jamais le laboureur ne peut se promettre de jouir des charmes de la propriété dont l’attrait et si puissant et sert si efficacement à encourager son industrie ; il n’y a point de propriété dans ce pays si ce n’est celle des successeurs des bénédictins…

 

Page 50 : Il y a quelque chose de plus : le mont Rizoux est nécessairement compris dans l’inféodation de 1266 et dans l’affranchissement de 1350. En le vendant, en 1549, les moines ont vendu ce qui ne leur appartenait pas, les habitants trompés ont acheté leur propre bien….

 

·         : La Société typographique de Neuchâtel (1769-1789).

Une des périodes les plus brillantes de l’histoire intellectuelle neuchâteloise se déroule à la fin du siècle des Lumières. Pendant une vingtaine d’années, Neuchâtel est le point de mire de la communauté littéraire européenne. Elle attire dans ses murs quelques-uns des plus célèbres et des plus turbulents écrivains de l’époque : Mirabeau, futur tribun du peuple, qu’accueille DuPeyrou dans sa fastueuse demeure ; l’abbé Raynal, traqué par la police de France pour avoir commis un des ouvrages les plus séditieux du temps ; Sébastien Mercier venu y écrire la seconde édition du Tableau de Paris.

 

Nota Bene : l’histoire nous montrera, plus tard que la traite des noirs et la colonisation se substituera à celle des blancs… (Rémy DEMOLY).

 

______________________

 

Le 1° Messidor de l’An VII de la République (20.06.1804), la ville de Saint-Claude fut anéantie par le feu (La Terre de St-Claude par Dom Benoit –Tome II page 889).

 

Charles Gabriel Frédéric Christin aurait certainement apprécié ce poème de Countee Cullen qui, écrit à propos de l’esclavage s’adapte parfaitement au servage imposé par les moines :

 

Nous ne planterons pas toujours

Pour que d’autres récoltent

Le suc doré des fruits mûrs

Nous ne tolérerons pas toujours

En esclaves muets

Que des êtres inférieurs

Maltraitent nos frères

Nous ne jouerons pas toujours

De la flûte douce

Tandis que d’autres se reposent

Nous ne resterons pas toujours courbés

Devant des brutes plus astucieuses que nous

Car

Nous n’avons pas été créés

Pour pleurer

Éternellement.

 

 

Extrait de l’ouvrage :

L’esclavage raconté à ma fille de Christiane TAUBIRA

Éditions : Bibliophane Daniel RADFORD – 2006 -

 

Complément :

 

Notes sur le régime de la mainmorte.

 

Archives de M. MAITENAZ : Manuscrit, auteur non précisé.

 

Citation : (orthographe respectée).

Note sur le régime de la mainmorte.

 

     Dès les premiers temps de leur établissement avant même les donations prétendues ou réelles des rois mérovingiens et carlovingiens, les moines n’eurent pas de peine à convaincre les anciens habitants de nos montagnes que prêtres de Dieu, ils étaient les maîtres naturels du sol et des hommes.

 

     Aussi, voyons-nous déjà avant l’organisation du régime féodal, les abbés du Condat concéder des terres aux laïcs moyennant une redevance annuelle ou cens (d’où ascensement, on disait aussi albergement ou abergement, en réservant au monastère le droit perpétuel de propriété.

 

     C’est cette réserve qui constitue essentiellement le régime de la mainmorte.

 

     Nous dirons ici quelques mots de ce régime que nos pères ont subi jusqu’en 1789.

 

     Le colon est un fermier, un usurfruitier qui n’a pas la faculté de devenir propriétaire. L’engagement qui lie le colon à l’abbé, comme plus tard et ailleurs au seigneur est un engagement perpétuel.

 

     Le colon et sa famille sont attachés au sol qu’ils cultivent (à la glèbe) et sont donnés, abergés ou vendus avec lui.

 

     Plus tard, le colon pourra quitter son meix en renonçant à tous droits. Il pourra toutefois être recherché par l’abbé, pour le paiement des tailles en quelque lieu qu’il aille demeurer.

 

     Les mainmortables pour conserver le droit de succéder les uns aux autres, sont tenus de vivre sous le même toit, au même feu à frais communs. (Cela explique les longues maisons que l’on voit encore aux Rousses). Ces habitations aujourd’hui partagées entre plusieurs propriétaires n’ont encore point de murs intérieurs de séparations).

 

     Ils ne peuvent disposer de leurs biens meubles et de l’usufruit de la terre qu’en faveur des parents qui vivent en communion avec eux au moment de leurs décès. S’ils meurent sans testament, les communiers seuls succèdent. S’ils n’ont point de communier, si leurs parents ne vivent pas avec eux en communion, l’abbé succède (droit d’échute).

 

     L’habitation séparée, rompt la communion et par conséquent le droit à la succession. Cette cohabitation forcée est une cause de perpétuelles discordes.

     La communion est une sorte de société non seulement entre les différentes personnes qui composent une même famille, mais aussi entre plusieurs familles, pourvu qu’il y ait entre elles un lien de parenté. Un chef de la communauté est élu par les communiers. Chaque communier conserve dans l’association la propriété des meubles qu’il a ou qui lui sont donnés dans la suite. Il aura sur ses meubles le droit de reprise, lorsque la communion cessera.

 

     La terre nous le répétons reste la propriété perpétuelle de l’abbaye. Le mainmortable peut vendre son droit d’usurfruit moyennant une redevance (lods) au chapitre.

 

     Cette redevance pouvait être arbitrairement portée du quart au tiers et même à la moitié de la valeur du fonds.

 

     Le mainmortable ne peut aliéner ni hypothéquer sans l’agrément des moines. Entreprendre de se passer de ce consentement dit la requête de 1770 et un crime irrémissible puni de la confiscation de l’héritage. Cette manière de dépouiller un possesseur s’appelle la commise.

     Lorsqu’un particulier dit la même requête vend son héritage et ne le vend pas autant qu’il vaut ce qui arrive ordinairement à cause du peu de sûreté qu’on trouve à traiter avec le possesseur, les chanoines tirent de là un avantage singulier : la vente faite par le possesseur et regardée simplement comme une démission de sa part ; alors les chanoines ouvrent une enchère devant eux ; quelquefois les acquéreurs qui se présentent, portent le fonds au double de ce qui avait été stipulé par la première vente et il ne faut pas croire que le bénéfice de cette plus-value tourne au profit du vendeur ; les chanoines s’en emparent et disent que c’est un droit de retenue.

 

     Le mainmortable ne peut se marier à une personne de condition franche ou même à une personne serve d’un autre seigneur.

 

     Telle est dans ses traits essentiels la condition dans laquelle vivent les habitants de la terre de la Pidance sous la domination du chapitre de St-Claude jusqu’à la Révolution.

 

     Les panégristes de l’abbaye s’évertuent à trouver que le régime de la mainmorte était non seulement légitime dans son principe, mais encore plein de douceur dans son application. L’esprit d’impiété du XVIII° siècle, disent-ils, a pu détruire cette bienfaisante et débonnaire institution.

 

     La vérité est qu’à toutes les époques, les colons se sont révoltés contre la mainmorte, que la condition de mainmortable était considérée comme flétrissante, que de tous temps et de toute part on réclamait l’affranchissement que les droits dont se réclame l’abbaye étaient niés, que les titres qu’elle invoquait étaient sans valeur morale dans le sentiment public et que ces documents étaient attribués à la fraude.

 

     En 1532, Pierre de la Baume, abbé de St-Claude demande au Parlement de Dole, l’homologation des privilèges de l’abbaye. Dans son réquisitoire le Procureur général exprime la pensée commune.

 

     Si le Souverain a accordé quelque chose, c’était par opportunité ou pas de faux exposés.

 

     L’évêque de St-Claude lui-même s’exprime ainsi en 1770 :

Les terres de mon évêché sont affligées du fléau de la mainmorte. J’unis mes supplications à celles de mes vassaux pour qu’il plaise à sa majesté d’affranchir leurs personnes et leurs biens. Il est vrai que l’évêque oubliant le renoncement de Romain et de Lupicin, ajoute :

J’espère que le Roi dédommagera mon siège par l’attribution de quelques bénéfices.

 

     Dans un mémoire qu’ils adressent au roi dans cette même année 1770 au nom des habitants de la Pidance, Joseph Paget des Rousses, probablement Pierre Denis maître d’école et Denis Lamy-Chapuis de Bois d’Amont s’écrient :

Usurpateurs de St-Claude quel est donc votre titre ? La cupidité, l’avarice, l’usurpation, la fraude des moines, notre ignorance. Vous nous avez traités en bêtes, parce qu’il y avait parmi vous quelques clercs qui savaient lire et écrire que nous nous bornions à cultiver la terre qui vous nourrit. N’opposez plus aux droits du genre humain le droit d’Attila !

 

     Et Désiré Monnier écrira plus tard en 18... Parmi les réclamations contre les abus dont le genre humain avait le plus à rougir, et dont vivaient encore au moment de la Révolution, des communautés religieuses assez riches d’ailleurs pour en faire elles-mêmes le sacrifice nous devons compter surtout celles qui partaient du Mont Jura.

 

Fin citation.

 

Nota : (de M. Crhistophe FAIVRE généalogiste professionnel).

Si certaines terres ecclésiastiques affranchissent leurs mainmortables au XVIIème (Val de Morteai 1600), il faut attendre le XVIII°  pour le val du Sauget, 1745, pour la terre de Saint-Claude, certaines terres ne seront affranchies de la mainmorte qu’à la Révolution (Lure par exemple).

 

Les seigneureries laïques avaient affranchies leurs serfs à l’époque du Moyen Age (généralement XIII°, XIV° siècle).

    

3) HISTOIRE du GRANDVAUX de l’Abbé Luc MAILLET-Guy – 1933.

 

Page 5 : Avant le XI° siècle, dit M. Edouard Clerc, cette contrée sauvage n’était que forêts, précipices, rochers, broussailles inabordables, pays inconnus, à l’exception des hauteurs et des plaines voisines de l’Ain, d’une partie du val de Mièges et des parties voisines des abbayes de Saint-Claude, de Saint-Lupicin et de Saint-Romain de Roche, qui commencèrent à se peupler au V° siècle…. Nous sommes disposé à douter que ce tableau tracé par un de nos meilleurs historiens modernes soit parfaitement exact. Nous concevrions difficilement que 58 ans avant Jésus-Christ, près de quatre cent mille habitants eussent pu quitter les monts helvétiques pour aller chercher d’autres demeures sur les rivages de la mer aquitanique (César) et que nos montagnes, moins âpres que celles de la Suisse, eussent été inhabitées à cette époque. Est-il une partie de notre territoire où les usages du paganisme, les traditions druidiques, les dénominations celtiques soient plus vivaces que dans le Haut-Jura ? Pourquoi Auguste envoya-t-il une colonie fonder la ville d’Antre ? N’était-ce point pour étouffer le culte druidique répandu dans les montagnes ? N’a-t-on pas acquis la certitude que la plupart de nos lacs étaient consacrés et recevaient les hommages des Séquanais ?. Supposer le Haut-Jura inhabité pendant l’époque romaine, serait nier l’évidence…

 

…Notre conviction intime, appuyée de preuves que nous aurons occasion de développer dans le cours de cet ouvrage, est qu’il y a eu des habitations disséminées dans les montagnes à une époque aussi reculée que dans la plaine. Aussi ne sommes-nous nullement surpris de rencontrer le nom de Mièges dans un titre de 523, ainsi que ceux de Sirod, de Crotenay dans les diplômes du IV° siècle…

 

…Rousset (écrivain-historien) se devait à lui-même, comme d’autres chroniqueurs, après quelques éloges donnés au Grandvaux, de changer de style : ‘’Le Grandvaux, dit-il, devait déployer, il y a 2.000 ans, une majestueuse horreur. Sa surface inégale hérissée de noirs sapins, était toujours revêtue d’une épaisse couche de neige, qui entretenait un hiver perpétuel’’… L’aspect de cette contrée était tellement sinistre que les Romains l’avaient surnommée la mauvaise vallée, malla valis. Tout ce qui concerne l’histoire du Grandvaux avant le VI° siècle est plein d’obscurité. Aubert, religieux de Condat, y arrive en 523…

 

… Malgré tout, Rousset en revient à sa thèse favorite : ‘’Rien n’est difficile à déraciner comme les préjugés historiques. A force d’entendre répéter que le Mont-Jura n’était qu’un affreux désert avant l’arrivée de saint Romain à Condat, on a fini par le croire.

C’est la thèse absolue de Dom Benoit…

 

Page 8 : en dernière heure on me signale ce mot de La Vie paroissiale des Rousses, juillet 1932 page 16 précieux à noter ici : ‘’Il y a deux mille ans, les légions romaines tracèrent un chemin sur notre territoire mais aucun légionnaire ne songea jamais à s’y fixer’’.

 

…Pour comprendre l’importance et l’ancienneté du Grandvaux dans le croisement de ces routes, il faut observer que l’une conduisait aux puits salés de Salins, et l’autre aux saulneries de Lons. Les habitants des hauts plateaux du Jura et ceux du versant oriental jusqu’à Genève et la Savoie, ne pouvaient s’approvisionner plus directement de sel que dans notre pays car les salines de Bex ne sont exploitées que depuis 1554.

 

Le sel étant un condiment indispensable à la nourriture, on peut dire que de toute ancienneté, sans limite d’époque, depuis que nos salines furent connues, le passage du Jura par le Grandvaux fut pratiqué et de plus en plus fréquenté. Aux haltes s’élevèrent d’abord des cabanes, puis des demeures fixes.

Dom Benoit, qui accumule les arguments et les réponses pour prouver, de façon absolue et décisive, l’inexistence de toute habitation dans le Haut-Jura, admet toutefois que ‘’sous la domination romaine non seulement le chemin de la Ferrière (vers Pontarlier) fut ouvert ; mais le passage de Condat (vers Septmoncel) commença à être très fréquenté’’. Le chemin des grés, via graduum, ce sentier à mulet, peut-il être comparé au grand chemin de la Savine, dont on vient de parler ? Sans dire ‘’que le Haut-Jura était couvert de métairies et de villages au V° siècle’’ ou auparavant, comment imaginer que de Gex à Champagnole, sur une longueur de quinze lieues, cette voie ne fût pas au moins jalonnée de quelque abri, d’un relais, d’une station plus ou moins importante ?

 

…Au VIII° siècle (778), la famine fut telle que les revenus de l’évêque de Besançon et ceux des églises de Saint-Jean et de Saint Pierre de cette ville ne suffirent pas à l’entretien de leur clergé. Le prélat fut réduit à la plus grande misère. – Pendant le X° siècle, il y eut dix famines et treize pestes, puis l’invasion des Hongrois. En 1208 et dans les siècles suivants, les populations virent se succéder ces mêmes calamités, que, dans leur ignorance elles ne savaient ni prédire ni combattre ; le manque de voies de communication et l’absence de toute hygiène, de toute assistance publique, les condamnaient pour ainsi dire à périr sur place…

 

Page 147 :

1786. ‘’Le vin a gelé à la sacristie des Piards le 10 mars 1786.

 

 

Moines et paysans sur les alpages de Savoie (XIe-XIIIe siècles) : mythe et réalité - Fabrice Mouthon

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 Les alpages font intimement partie de l'image de marque de la Savoie et de ce patrimoine rural qui devient à la fois une référence d'appartenance et un enjeu économique [1]. Trois quarts de siècle après Philippe Arbos, un ouvrage remarquable vient de rappeler l'histoire récente de ces pâturages d'été et de ceux qui y travaillaient [2]. Sur ce thème, l'étude exemplaire d'Hélène Viallet sur le Beaufortain éclaire l'importance des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, époques où sont nées les grandes montagnes privées puis le "gruyère de Beaufort" [3]. Les périodes plus anciennes sont par contre très mal connues. Seule les "archéosciences" apportent à la question des origines des réponses fiables mais, pour la Savoie, les études palynologiques et anthracologiques sont encore peu nombreuses [4]. Pour l'époque médiévale, les premiers témoignages écrits remontent aux XIe-XIIIe siècles et concernent un seul type de source ou presque : les chartes de donation des seigneurs laïcs aux établissements monastiques. Cette association entre les premiers témoignages sur les alpages et les monastères est à l'origine d'une tradition historiographique qui fait des moines des créateurs d'alpages et les initiateurs des paysans aux techniques de l'enmontagnage [5]. Au départ, il y a la tentation naturelle d'attribuer toute entreprise historique spectaculaire et un peu mystérieuse à un homme ou une institution prestigieuse, bien connus ceux-là. Cette tradition a été forgée et répandue, en toute bonne foi, par une érudition savoyarde majoritairement d'origine ecclésiastique soucieuse de valoriser l'héritage de ses prédécesseurs [6]. Elle a également été reprise telle quelle, faute d'études spécifiques, par plusieurs ouvrages universitaires récents [7]. Or, le moins que l'on puisse dire, c'est que cette vision ne ressort pas directement de l'examen de sources, pourtant elles-mêmes d'origine ecclésiastique. Ce que nous révèlent ces chartes des XIe-XIIIe siècles c'est que l'arrivée des moines sur les alpages a été tardive, au regard de l'histoire de ces espaces, et qu'elle s'est souvent traduite par l'éviction des anciens usagers, membres des communautés montagnardes. Par la suite, si les techniques monastiques ont pu influencer les pratiques paysannes, les relations entre religieux et montagnards, au moins sur le chapitre des alpages, ont, pendant des siècles, été méfiantes et souvent conflictuelles.

 

DES SEIGNEURS ET DES MOINES

Aux alentours de l'an mille, les abbayes qui rayonnaient sur l'espace savoyard étaient extérieures au territoire couvert par les deux départements actuels de Savoie et de Haute-Savoie. Saint-Maurice d'Agaunes (Valais), Saint-Michel-de-la-Cluse (Piémont), Saint-Claude (Jura), Savigny (Lyonnais), Cluny (Mâconnais), étaient les principales. Le temps des moines débuta véritablement dans la première moitié du XIe siècle avec les donations consenties à ces abbayes péri-alpines, d'abord par le roi de Bourgogne et son épouse, puis par la haute aristocratie locale, enfin par les fidèles de celle-ci. Il s'agissait pour l'essentiel de créer des prieurés proches des centres de domination aristocratiques et généralement bien situés sur des axes de circulation importants. Les sites se trouvaient à basse altitude et les biens cédés consistaient en églises, manses et villas, pour l'essentiel bien peuplés et mis en valeur. En montagne (au-dessus de 600 mètres), le mouvement de fondations de monastères connut un retard d'un bon demi-siècle sur les cluses et les grandes vallées, si l'on excepte l'expérience limitée de quelques cellae ou ermitages [8]. À la différence de la phase précédente, les grands laïcs cédaient là des terres périphériques, éloignées du cœur de leur domination comme des grandes voies de communication. Pour cette raison sans doute, un seul prieuré clunisien, s'installa en altitude, Bellevaux, dans le massif des Bauges, sur un alleu appartenant au sire de Miolans (avant 1090). Les premières vraies abbayes de montagne furent des établissements de chanoines réguliers. En 1091, la vallée de Chamonix était cédée par le comte de Genève à Saint-Michel-de-la-Cluse. L'installation effective d'un prieuré suivit à une date indéterminée. En Chablais, Abondance naquit au tout début du XIIe siècle d'un accord passé entre Saint-Maurice-d'Agaune et le seigneur de Féternes. Elle-même essaimait bientôt avec Six (vers 1130-1149), dans la haute vallée du Giffre, puis Entremont (vers 1154), dans le massif des Bornes. Plus tard s'implantèrent les nouveaux ordres, chartreux et cisterciens à la recherche de territoires, sinon vierges, du moins excentrés. Vallon (1138), Le Reposoir (1151), Saint-Hugon (1173), Aillon (1178), Mélan (moniales, en 1292), pour les premiers (sans parler de la Grande Chartreuse alors dans la mouvance savoyarde) ; Aulps (vers 1097, devenue cistercienne en 1134), Tamié (1132), pour les seconds, étaient de véritables monastères de montagne. La plupart de ces établissements, à l'exception notable des Chartreux, parvint, avec le temps, à constituer de véritables seigneuries, étendant leur juridiction sur un territoire couvrant quelques villages de montagne, une section de vallée ou une vallée entière.

 

Les actes de fondation de monastères, ou bien les copies et confirmations qui nous sont parvenus, évoquent de façon plus ou moins précise le territoire initial cédé par le ou les fondateur laïcs [9]. Une délimitation, riche en indications topographiques, est parfois donnée. Il s'agissait de territoires apparemment d'un seul tenant (ce qui n'excluait pas les enclaves). Les éléments constitutifs de la cession sont toujours énumérés de façon stéréotypée. Les alpages, prés et pâturages y prennent place presque systématiquement. À défaut, y figurent des éléments traduisant la présence humaine tels les fiefs, manses et chavanneries cités dans l'acte de fondation de Tamié. Emblématique de ce point de vue est évidemment le petit monastère (futur abbaye cistercienne) dédié à Sainte-Marie et fondé, avant 1097, dans la vallée "d'Aulps", c'est-à-dire, "des alpages" [10]. Plus tard, d'autres donations, émanant souvent des fidèles du fondateur, complètent la dotation initiale permettant de réduire les enclaves ou d'agrandir le noyau initial. Parmi celles-ci, les donations d'alpages sont particulièrement nombreuses ce qui révèle la place tenue par ces espaces dans l'économie de ces hautes vallées, mais aussi la vocation d'éleveur très vite affirmée par les nouveaux établissements. En témoignent les multiples exemptions de péage obtenues par les réguliers pour le passage de leurs bêtes ou des charges de sel destinées à celles-ci [11]. Les premiers alpages cédés se trouvaient dans les environs mêmes de l'établissement. Les donations, très vite relayées par des achats ou des échanges, visaient plutôt à compléter la dotation pour former un véritable domaine d'altitude, vaste et cohérent. Ainsi, dans les Bauges, la chartreuse d'Aillon mit-elle progressivement la main sur la totalité des crêtes dominant la combe de Lourdens où elle s'était implantée, contrôlant tout ou partie de huit grandes montagnes pastorales [12]. Dans un second temps, les abbayes les plus prospères acquirent des pâturages plus éloignés, parfois de plusieurs dizaines de kilomètres, des alpages, mais aussi des pâturages d'hiver situés en plaine. Ainsi Tamié a-t-elle implanté des granges d'altitude (comprendre ici des centres de domaines pastoraux) en moyenne Tarentaise et sur le massif de l'Épine [13]. Au même moment, quelques-unes des abbayes installées dans les basses terres de Savoie se faisaient, elles aussi, céder des pâturages d'été au cœur des massifs. Hautecombe recevait notamment les alpes de Chérel, de la Margeriaz et du Semnoz, dans les Bauges. Toujours dans les Bauges, les cisterciennes du Béton obtenaient du sire de Miolans, la moitié de la montagne d'Arclusaz, l'autre ayant déjà été cédée au prieuré de Bellevaux. De fait, certaines donations portaient sur une montagne entière, d'autres sur de simples portions d'une montagne ou sur une part des droits de celle-ci. Vers 1218, les chartreux de Saint-Hugon obtinrent ainsi, contre 25 sous, le tiers de l'alpe de la Perrière ("tertiam partem alpis de la Perreri") puis, contre dix sous, une autre partie du même alpage [14]. Un peu plus tard, deux frères leur cédaient, contre respectivement douze et quinze sous, leurs portions de la montagne d'Orgeval qu'ils tenaient de concert avec leur troisième frère [15].

 

Les cessions d'alpages se sont poursuivies jusqu'au milieu du XIIIe siècle, de plus en plus sous la forme d'achats et de moins en moins sous celle de donations. Les contestations, parfois violentes, soulevées par les héritiers des donateurs, ne firent que ralentir le mouvement car les sentences arbitrales qui y mettaient fin étaient le plus souvent favorables aux moines [16]. D'ultimes acquisitions eurent lieu jusqu'après 1350, plutôt par échange, et des conflits entre monastères aboutirent à des rectifications de frontières. Vers 1250 cependant la géographie des alpages monastiques était pour l'essentiel fixée. Elle privilégiait nettement les massifs préalpins de l'ouest de la chaîne : le haut Chablais, le Giffre, le massif des Bornes étaient, pour une bonne part, aux mains des réguliers. Les chanoines d'Entremont et les chartreux du Reposoir se partageaient à eux seuls les alpages des Bornes. Dans les Bauges, une majorité de montagnes, soit une vingtaine, étaient entre les mains exclusives des moines et le restèrent jusqu'à la Révolution. Plus au sud, les meilleurs alpages de Belledonne, massif cristallin, étaient revendiqués par la chartreuse de Saint-Hugon. En Chartreuse enfin, les domaines cartusiens, notamment l'alpe de Bovinant, acquise en 1100, se trouvaient aux limites de l'influence savoyarde mais les moines avaient obtenu des pâturages d'hiver dans les mandements de Couz et de Saint-Cassin, proches de Chambéry [17]. À l'est, les Grandes Alpes (les massifs centraux et les vallées intra-alpines) furent moins favorables à l'installation des réguliers. Certes le prieuré de Chamonix était seigneur de sa vallée mais son contrôle sur les alpages restait limité. En Val d'Arly, le prieuré de Megève, autre dépendance de Saint-Michel-de-la-Cluse, ne possédait en propre aucune montagne. En Beaufortain, les moines étaient totalement absents, ce qui n'empêcha pas l'émergence d'un pastoralisme précoce. En Tarentaise, seule Tamié avait acquis des droits dans la vallée des Belleville et au-dessus de Notre-Dame-de-Briançon. Enfin en Maurienne, si l'on excepte quelques prieurés mineurs, le seul établissement monastique fortement implanté en altitude (entre Lanslebourg et Bonneval) était l'abbaye Saint-Michel-de-la-Cluse. Or, on ne voit pas qu'elle ait exercé autre chose sur les alpages de la très haute Maurienne que les droits du seigneur de ban [18]. En somme, force est de constater que si la présence des moines et de leurs troupeaux a pu être décisive dans certains secteurs d'altitude, elle en épargnait d'autres, pourtant particulièrement riches en alpages et en traditions pastorales.

 

LE MYTHE DU MOINE DÉFRICHEUR

Revenons aux donations pour en étudier le contenu d'un œil neuf. Trois termes spécifiques reviennent systématiquement pour décrire le bien cédé, "alpe", "montagne" et "monts", auxquels s'ajoutent "pâturages", "prés" et "bois", plus classiques [19]. Les trois premiers sont visiblement employés dans un sens générique pour qualifier le territoire cédé. Les autres décrivent plutôt les éléments qui en forment le contenu : des terrains de parcours, des parcelles de prés de fauche, des bois souvent pâturés. D'origine prélatine, désignant d'abord autant la chaîne dans son ensemble qu'une hauteur, "alpe" a pris au Moyen Âge le sens plus restreint de pâturage d'été [20]. Déjà en 739, le fameux testament d'Abbon évoquait les prés et les alpes (pratis et alpibus) proches, du Mont Cenis, qu'il cédait à la nouvelle abbaye de la Novalaise [21]. "Montagne" (montanea), paraît avoir eu à peu près le même sens à ceci près que son aire d'expansion était plus vaste que celle d'"alpe" : les sources concernant les hautes terres du Massif Central l'emploient également, sans parler d'autres massifs montagneux de l'Europe latine alors qu'"alpe" est spécifique des Alpes [22]. Dans les Landes de Gascogne, pays plat par excellence, les "montagnes", telles celles de La Teste ou de Biscarosse, désignent des dunes plus ou moins boisées, forêts usagères, ouvertes au gemmage, à l'exploitation du bois mais aussi au bétail [23]. Au total, "alpe" et "montagne" désignent donc toujours un espace exploité sinon aménagé par l'homme dans un but essentiellement pastoral. À l'époque qui nous intéresse, la notion d'alpe, comme celle de montagne, s'applique à un territoire particulier aux limites connues parfois matérialisées sur le terrain (ce qui n'empêchait pas les contestations). Également très courant dans nos chartes de donation, le terme de "monts" (montis), tout en étant très proche des deux précédents, avait un sens à la fois plus large et plus géographique. Il prenait place dans une vision dualiste des pays de montagne qui était celle des hommes du Moyen Âge. Les "monts", c'est-à-dire les versants et, partant, l'espace inculte d'exploitation collective, s'opposaient au "plan" qui désignait le fond de vallée et les replats d'altitude, mais aussi l'espace habité et cultivé [24]. À ce titre, si les monts englobaient des pâturages d'altitude, on y recensait des "bois noirs" (forêts denses de résineux), et de véritables espaces stériles ("roches", "lanches") qui font la très haute montagne.

 

Cette analyse sémantique sommaire était indispensable pour bien comprendre ce que les seigneurs laïcs des XIe-XIIIe siècles cédaient véritablement aux moines. Sans nulle équivoque, il s'agissait toujours de pâturages d'altitude, parfois encore en partie boisés, mais déjà aménagés par l'homme. Car la pelouse alpine "naturelle" n'existait véritablement qu'à des altitudes supérieures à 2 300-2 500 mètres, à une époque où la limite climacique de la forêt était, on le sait, supérieure à celle d'aujourd'hui. Dans les Préalpes en tous cas, la totalité des alpages était donc d'origine humaine. Cela veut dire évidemment que ces pâturages d'altitude existaient déjà lorsque les moines en prirent le contrôle et qu'ils n'en furent donc pas les créateurs. Dans les chartes de donation, de nombreuses montagnes portent déjà des noms faisant référence explicite à l'activité pastorale ou au défrichement par le feu : montagne de la Margeriaz [25], montagne du Charbon, montagne de Coutarse, du Haut-du-Four ou de la Chevrerie dans les Bauges [26], montagne de Mery dans les Bornes [27], montagne d'Alparsaz dans la vallée de Chamonix [28], sans parler de l'alpe de Bovinant, en Chartreuse [29]. L'idée selon laquelle la fréquentation des alpages serait antérieure à l'arrivée des moines n'a évidemment rien de provocateur. De trop rares analyses palynologiques et anthracologiques effectuées en Maurienne ou dans la vallée de Chamonix, ont révélé les premières manifestations d'un pastoralisme d'altitude à la fin du néolithique ou à l'âge du bronze [30]. La pratique de l'enmontagnage était vraisemblablement partout répandue en Savoie dès la fin de l'âge du fer : on connaît les remarques de Pline l'Ancien à propos des vaches laitières des Ceutrons et des pâturages où ceux-ci produisaient le fromage vatusique [31]. Pour le haut Moyen Âge, alpes et pâturages de la haute Maurienne, de la vallée de Suse et du Briançonnais sont, on l'a vu, évoqués par le testament d'Abbon en 739. Rien ne s'oppose donc au fait que les montagnes citées dans les chartes de donation aient pu être aménagées entre la fin de la préhistoire et l'an mil ; l'archéologie scientifique étant seule capable d'affiner la fourchette chronologique. Or, dans les massifs considérés, ces montagnes, qui ne sont donc pas de création monastique, correspondent aussi à la plupart des grands alpages fréquentés aux époques moderne et contemporaine.

 

Faut-il donc considérer que les religieux n'ont véritablement ouvert aucun espace pastoral nouveau [32] ? Il faut bien avouer qu'aucune des chartes examinées n'évoque de façon irréfutable la volonté ou l'obligation de défricher et de transformer en pâturage les biens cédés. Deux exemples ambigus peuvent à la rigueur être appelés à la rescousse. Le premier est la charte de fondation de l'abbaye du Reposoir, dans les Bornes, datée de 1151. La longue délimitation du territoire cédé par Aymon de Faucigny ne contient exceptionnellement aucune mention, ni de culture, ni de pâture aménagée, hormis un unique pré [33]. L'autre, plus tardif, concerne le haut Faucigny où le Dauphin, alors seigneur du pays, permet entre 1317 et 1321 à l'abbaye d'Aulps de faire essarter le bois de l'alpe de Nyon et du sommet du col de la Golèse [34]. L'acte ne précise pas si les moines Blancs comptaient défricher eux-mêmes ces nouveaux pâturages ou les concéder à leurs dépendants. Ailleurs, les actions de défrichement mentionnées par les sources monastiques sont explicitement liées à l'installation de colons paysans par ou avec l'autorisation des religieux. Ces derniers apparaissent ici comme des "faciliteurs", à la rigueur comme des promoteurs, mais pas ou peu comme de véritables entrepreneurs. C'est le cas à Sixt, en 1200, ou à Vallorcine, avant 1264 [35]. À la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle, lorsque les sources savoyardes mentionnent clairement des essarts d'altitude, des prés essartés ou des prés nouveaux, ceux-ci sont toujours aux mains de paysans [36]. Au total, on admettra que les éléments positifs militant en faveur de l'existence de prairies d'altitude réellement défrichées par les moines sont rares. La toponymie elle-même est très discrète à ce sujet. Faute de mieux, un indice a contrario peut être invoqué : le fait que pour certains alpages acensés par les moines au XVe siècle n'existe aucune charte de donation antérieure. Certains d'entre eux pourraient alors avoir été d'authentiques créations monastiques [37]. Cela fait tout de même peu au regard du rôle habituellement prêté aux moines. Au total, il faut renoncer à accorder aux abbayes une place déterminante et même importante dans la création des alpages de Savoie. Celle-ci fut l'œuvre des paysans. Certes, on peut a priori accorder aux réguliers d'avoir entretenu voire agrandi les montagnes dont ils héritaient, de les avoir équipées en granges, en étables et en fruitières bâties en dur, bref d'avoir, comme ils l'ont fait ailleurs, rationalisé les méthodes d'élevage et de fabrication du fromage [38]. Là encore, pourtant, les sources des XIIe et XIIIe siècles sont étonnamment discrètes.

 

Allons plus loin dans l'analyse : si les moines se sont fait donner des alpages suffisamment aménagés pour qu'on puisse parler de "pascua" et de "prata", ceux-ci devaient être, au moment de la donation, activement exploités. Dans le cas contraire, les aulnes verts et autres rhododendrons, voire la forêt de hêtres ou de résineux, en auraient rapidement pris possession [39]. Le fait que dans certains cas, on l'a vu, furent cédées des parts de montagne, voire des rentes en fromages, milite même en faveur d'une exploitation relativement intensive. Qui donc auparavant exploitait ces alpages ? Les donateurs laïcs eux-mêmes ? Les chartes sont totalement muettes à ce propos même s'il faut distinguer le type de donation. Les grandes donations de la fin du XIe et du début du XIIe siècle, lorsqu'elles portent sur des vallées entières, comme Chamonix, Abondance ou Aulps, donnent plutôt l'impression de porter sur des terres fiscales où les droits cédés sont surtout des droits publics. À Chamonix, le comte de Genève cède la vallée "en ce qu'elle relève de son comté", expression qui trahit sans doute un contrôle relativement lâche et une implantation foncière assez faible [40]. Il fait alors peu de doute que les montagnes cédées avec ces territoires aient été effectivement exploitées par les communautés montagnardes moyennant le paiement de redevances comme l'auciège. Le problème est plus complexe pour les donations de montagne seules, prépondérantes aux XIIe et XIIIe siècles. S'agissait-il ici de droits utiles ou seulement de droits éminents ? Dans quelques cas, le doute n'est pas permis, notamment lorsque le donateur cède des parts d'auciège, cette redevance levée le plus souvent en fromage sur le lait des vaches passant l'été en alpage [41]. À la fin du XIIIe et au début du XIVe siècle, le faire-valoir direct semble peu pratiqué et en voie d'être abandonné par les grands aristocrates descendant des donateurs : comtes de Savoie, de Genève, sire de Faucigny. Ceux-ci albergent alors aux communautés ou à des consorteries d'alpagistes la plupart des montagnes qui restent en leur possession. Il est cependant difficile de se prononcer sur la situation antérieure. La petite noblesse de montagne pratiquait encore l'élevage et l'enmontagnage jusqu'à la fin du Moyen Âge et au-delà comme elle avait dû le faire auparavant. Cependant, elle n'est pas l'auteur principal des donations. Au contraire, il est probable que les concessions de montagne dont elle a bénéficié de la part des détenteurs du ban, aient été à peu près contemporaines des donations aux moines. Tout cela nous amène à douter que les pâturages d'altitude cédés aux moines aient été majoritairement exploités directement par les seigneurs laïcs. Ceux-ci ont donné des droits sur des espaces qui, pour la plupart, étaient déjà ouverts aux éleveurs des communautés rurales voisines, moyennant le versement de droits d'usage. Exceptionnellement, le donateur a manifesté, lors de la donation, la volonté expresse de préserver les droits de ses hommes. En 1251, le seigneur de Miolans cédait à l'abbaye cistercienne du Béton la moitié de la montagne d'Arclusaz dans les Bauges (l'autre ayant déjà été donnée au prieuré de Bellevaux). Il réservait toutefois les droits d'usage que les hommes de la vallée de Miolans "y avaient toujours possédé" (suos usus semper habeant) [42]. Autre exemple dans la vallée d'Aulps, en 1135 : l'alpe d'Avoriaz est cédée aux cisterciens par le seigneur de Rovorée à la condition que l'abbé ouvre aux hommes de ce dernier la partie boisée des pâturages tant qu'ils resteront inexploités [43]. À l'inverse, en 1255, après avoir reçu l'alpe de Rossan de Thomas de la Balme, la chartreuse d'Aillon obtint, la même année, la renonciation (quitatione et guerpitione) de ses hommes résidant au village du Cimetière (chef-lieu de la paroisse d'Aillon) à leurs droits sur la dite montagne [44]. Dans la quasi-totalité des cas cependant, par ignorance ou volonté délibérée, les chartes de donation ne disent rien des droits paysans.

 

MOINES ET MONTAGNARDS : UN FACE À FACE TENDU

Sur les montagnes acquises, les moines ont développé l'élevage et pratiqué le faire-valoir direct. Certes, il faut distinguer l'attitude des différents ordres. Tout en possédant leur propre troupeau, bénédictins et chanoines réguliers n'ont pas systématiquement cherché à évincer les autres éleveurs, nobles ou paysans. Sur bien des montagnes, ils se sont contentés de percevoir les droits seigneuriaux, parfois bienheureux d'y parvenir. Dans la vallée de Chamonix, au milieu du XIIIe siècle, le prieuré ne possédait que la montagne d'Alparsaz et il peinait à faire reconnaître ses droits de seigneurie sur les autres [45]. Même situation dans la vallée d'Abondance. Les chartreux et les cisterciens ont eu une conception beaucoup plus radicale de leurs droits. Le faire-valoir direct était pour eux exclusif. Les alpages acquis devinrent de vastes domaines pastoraux gérés à partir de granges ou de correries par les frères convers (issus pour la plupart de la paysannerie), parfois aidés de domestiques laïcs [46]. Dès 1100, soit seize ans à peine après la fondation du monastère, ceux de la Grande Chartreuse obtenaient de l'évêque de Grenoble, un mandement interdisant toute activité profane dans les limites de leur "désert" [47]. Étaient particulièrement visés le pâturage, la pêche et la chasse, dont on peut imaginer qu'ils étaient pratiqués là par les paysans de la paroisse Saint-Pierre chez lesquels les compagnons de saint Bruno avaient d'abord cherché refuge. De la même façon, le pape Célestin III confirmait en 1192 les privilèges des chartreux de Saint-Hugon. La chasse, la pêche, la capture des oiseaux, le pâturage et le passage des chèvres, brebis et autres animaux domestiques, étaient défendus aux étrangers à l'abbaye dans les limites de son domaine [48]. En les niant ou en les supprimant, ces documents reconnaissaient donc implicitement l'existence d'usages paysans auxquels il s'agissait de mettre fin. Ce faisant, les moines visaient à transformer des droits seigneuriaux, d'origine publique, en possession foncière pleine et entière. Cette volonté d'exclusion n'avait d'ailleurs rien d'exceptionnel chez les nouveaux ordres monastiques. À la même époque, elle est présente sur d'autres hautes terres pastorales : sur le Larzac, avec les Templiers de Sainte-Eulalie, ou bien sur les Monts Dore, chez les Prémontrés de Saint-André [49]. En Savoie, ce n'est qu'aux XIVe-XVe siècle que les montagnards obtinrent des chartes d'albergement en bonne et due forme leur ouvrant certaines montagnes monastiques. Encore bien des établissements, tels Saint-Hugon ou Hautecombe, préférèrent traiter avec des entrepreneurs extérieurs qu'avec les populations locales. Jusqu'à la Révolution les Baujus restèrent ainsi exclus de la majorité des montagnes de leur massif [50].

Si les chartes de donation ne s'embarrassaient guère des droits des paysans, plusieurs affaires montrent que, de leur côté, ces derniers n'acceptaient pas facilement leur éviction des montagnes que leurs pères avaient fréquentées. Il faut seulement lire entre les lignes de notices monastiques qui, toutes, tendent à rejeter sur les laïcs la responsabilité du conflit [51]. Dès avant 1133, des paysans de Saint-Pierre-de-Chartreuse montaient à l'alpe de Bovinant cédée une génération auparavant aux chartreux. Soutenus par les seigneurs de Vacher, il entamèrent la fenaison comme, probablement, leurs prédécesseurs l'avaient fait avant eux. Mis au courant, le prieur Guigue fit immédiatement disperser par ses moines le foin collecté. L'affaire arriva devant l'évêque de Grenoble Hugues qui donna raison aux chartreux [52]. De l'autre côté de la vallée du Graisivaudan, dans le massif de Belledonne, moins de vingt ans après la création de Saint-Hugon, les habitants des villages d'Arvillard et du Molliet faisaient déjà paître leurs bêtes dans les bois du Désert malgré l'interdiction [53]. Dans les Bauges, à la fin du XIIIe siècle, le châtelain du comte de Savoie eut à enquêter sur des rixes opposant, dans les forêts et les alpages, les moines de Bellevaux aux habitants des villages voisins [54]. Ce harcèlement était fréquemment relayé par celui des seigneurs laïcs, parfois les enfants mêmes des donateurs. Entre le milieu du XIIe et la fin du XIIIe siècle, les alpages de la chartreuse du Reposoir furent ainsi soumis aux tracasseries permanentes tantôt du sire de Faucigny, tantôt du comte de Genève ou de ses vassaux [55]. Or, il est probable que l'objectif de ces revendications n'était pas tant d'introduire ou de réintroduire un faire-valoir direct laïc sur ces montagnes que d'y ramener les troupeaux paysans, avec la garantie de nouvelles redevances en fromage ou en argent. Un autre problème pouvait se poser. Dans certains cas, le donateur n'avait cédé qu'une partie de la montagne aux moines sans qu'une délimitation précise ait été annexée à la charte. Ce fut l'occasion de multiples conflits de limites. En 1213, Étienne et Synifred, nobles de la Compôte, cédaient à la chartreuse d'Aillon la vaste montagne du Charbon, dans les Bauges [56]. Deux ans plus tard, les hommes de la Compôte, avec à leur tête deux des autres nobles ayants droit, revendiquaient une partie de la montagne. Un compromis, approuvé par le comte de Savoie entérinait le partage [57]. Une génération plus tard, en 1238, c'était au tour des hommes de la paroisse de Doucy, limitrophe de la Compôte, d'entrer en conflit avec les chartreux à propos de la même montagne [58]. Le prieur d'Aillon prétendait utiliser un des chemins menant à l'alpage pour y acheminer ses brebis, ce que lui déniait la communauté de Doucy. Là encore, la médiation du curé de Doucy et de Synifred de la Compôte permis de trouver une solution : les moines renoncèrent à l'usage du chemin en faveur d'un autre accès cédé par ceux de Doucy. Non loin de là encore, deux nobles du castrum du Châtelard avaient, en 1192, abandonné à l'abbaye cistercienne de Hautecombe la montagne de Chérel, au-dessus du Lac d'Annecy. Une transaction de 1216 montre qu'assez vite, les moines blancs s'opposèrent aux hommes de la paroisse de Jarzy, usagers d'une autre partie de la montagne. Une délimitation précise des espaces ouverts aux uns et aux autres mit apparemment fin à la querelle [59].

 

Des sources exclusivement monastiques conservent, comme en creux, l'empreinte des entreprises menées par les montagnards pour défendre ou reconquérir leurs droits. De ce fait, malgré la vision angéliste transmise bien souvent par les traditions locales, les relations entre les moines et les communautés rurales (et parfois urbaines) voisines furent et restèrent généralement médiocres voire exécrables. Dans les vallées de Chamonix, d'Aulps et d'Abondance, la question des alpages se superposait à celle des droits de justice. Partout, violences, procès et accords précaires se succédèrent jusqu'à la fin du Moyen Âge et au-delà [60]. Amorcée ici ou là dès le milieu du XIIIe siècle, la crise monastique, et notamment le tarissement du recrutement des convers, se manifesta pleinement un siècle plus tard [61]. Elle amena non pas la fin mais le déclin du faire valoir-direct avec, en corollaire, une vague d'acensements (ou "albergements") de montagne à la fin du XIVe et surtout au XVe siècle. Pourtant, l'ouverture des alpages des moines aux communautés ou à des sociétés d'alpagistes ne suffit pas à ramener la concorde entre les deux groupes [62]. Les contestations se déplacèrent du problème de l'accès aux montagnes à celui de l'exécution du contrat d'albergement. La composition des troupeaux, l'entretien des chalets et du matériel commun, et surtout le paiement de l'auciège, donnaient lieu à des contestations répétées [63]. Dans les Bauges, chartreux et cisterciens refusèrent jusqu'au bout l'albergement. À tout prendre, ils préféraient l'affermage des montagnes à un entrepreneur individuel qui, apparemment, leur posait moins de problèmes.

 

Car entre les moines et les albergataires, qu'il s'agisse de communautés d'habitants ou de sociétés d'alpage, la méfiance était de mise, comme l'illustre l'exemple ci-dessous. En 1372, les chartreux du Reposoir albergeaient les montagnes de Chérantaz, de Méry et de Brion, dans les Bornes, à une société d'éleveurs de la paroisse de Magland. Le contrat précisait les conditions de la perception par les religieux des fromages constituant l'auciège : arrivé sur l'alpe de Chérantaz, l'envoyé de l'abbaye devait tenir un pied en dedans et un pied en dehors de la chavanne, le bâtiment où étaient fabriqués et conservés les fromages. Figé dans cette position inconfortable, il devait, un bâton à la main, désigner la pièce qu'il souhaitait recevoir en premier. Pendant ce temps, les alpagistes présents étaient tenus d'éclairer l'opération lumière en main pour faciliter le choix, faute de quoi, la partie adverse pouvait utiliser son propre éclairage. Après cette cordiale entrée en matière, l'agent des moines pouvait pénétrer dans le chalet pour percevoir le reste de l'auciège [64]. À peine cet accord eut-il le temps d'être appliqué qu'il fallut, en 1375, en négocier un autre : cette fois, l'envoyé devait entrer chandelle à la main dans le chalet dont les portes et fenêtres devaient être ouvertes afin qu'il puisse examiner la totalité de la production qu'il pouvait éprouver du toucher mais avec un seul doigt [65] ! D'empiètements en empiètements, de procès en procès, la pression paysanne sur les alpages monastiques ne se relâcha guère jusqu'à la Révolution française, communes et sociétés d'alpages restant alors seules sur le champ de bataille [66].

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La concurrence entre moines et paysans à propos des alpages est un lieu commun de la montagne médiévale. Trop souvent toutefois l'érudition a eu tendance à adopter la version des faits des premiers, à l'origine il est vrai de la quasi-totalité de la documentation écrite sur le sujet. Les historiens universitaires eux-mêmes ont longtemps repoussé le vrai développement de l'élevage paysan aux deux derniers siècles du Moyen Âge, dans un contexte de crise démographique et de forte demande urbaine pour les produits de l'élevage. À l'opposé, l'archéologie scientifique, partout où ses méthodes ont été mises en œuvre, a posé la très grande ancienneté du pastoralisme d'altitude, tant dans les Alpes que dans les autres massifs. Le réexamen des sources monastiques conduit, là comme ailleurs, à ramener le rôle des moines à de plus justes proportions. Accordons leur d'avoir entretenu et développé les pâturages qui leur avaient été confiés puis, bon gré mal gré, d'avoir su passer la main. Accordons leur aussi, dans le doute, d'avoir amené certains perfectionnements techniques. Rien cependant, sinon une vision condescendante de la paysannerie, n'autorise à en faire les précurseurs voire les éducateurs des montagnards en matière d'élevage, encore moins les principaux créateurs d'alpages de la Savoie.

 

Fabrice Mouthon est maître de conférences en histoire du Moyen Âge à l'Université de Savoie

Adresse : Université de Savoie, UFR lettres et sciences humaines, département d'histoire, Domaine universitaire de Jacob-Bellecombette, BP 1104, 73011 Chambéry cedex, France

tel. : 00 33 (0)4 79 75 83 02

Courriel : Fabrice.MOUTHON@univ-savoie.fr

 

[1] Denis CHEVALLIER [dir.], Vives campagnes. Le patrimoine rural, projet de société – Autrement, n° 194, mai 2000.

[2] Charles GARDELLE, Alpages : les terres de l'été, Montmélian, éditions La fontaine de Siloé, 1999, 349 p. ; Philippe ARBOS, La vie pastorale dans les Alpes françaises. Étude de géographie humaine, Paris, librairie Armand Colin, 1922, 724 p.

[3] Hélène VIALLET, Les alpages et la vie d'une communauté montagnarde : Beaufort du Moyen Âge au XVIIIe siècle, Annecy/Grenoble, Académie salésienne/Centre alpin et rhodanien d'ethnologie, 1993. Sur le Chablais, on peut consulter : Annie REFFAY, La vie pastorale dans le massif du Chablais, thèse de 3e cycle, Institut de géographie alpine, Grenoble, 1966.

[4] Voir infra, note 30.

[5] Pour les références les plus récentes, voir Dom Romain CLAIR, moine d'Hautecombe, "Moines et religieux en Savoie", dans L'Histoire en Savoie, 25e année, n° 68, 2e édition, Chambéry, 1990, p. 17 ; Abbé Lucien CHAVOUTIER, "Des abbayes aux champs de ski, l'histoire millénaire des alpages", L'Histoire en Savoie, hors série, 31 année, 2e édition, Chambéry, 1996, pp. 5-38.

[6] Ces érudits ayant eu le mérite de transcrire, de citer scrupuleusement et d'éditer leurs sources qui sont pour l'essentiel publiées.

[7] Par exemple Réjane BRONDY, Bernard DEMOTZ et Jean-Pierre LEGUAY, La Savoie de l'an mil à la Réforme, XIe-début XVIe siècle, Rennes, Éditions Ouest-France, 1984, pp. 193-195. Une vision un peu plus nuancée dans Jean-Pierre LEGUAY [dir.], La Savoie, terre de défis et de conquête. Des alpages aux stations d'altitude, Rennes, Éditions Ouest-France, 1992, pp. 122-123.

[8] André PERRET, "Les origines de l'expansion monastique en Savoie", dans Académie de Savoie, tomes 1, 2 et 3, nouvelle série, 1953, pp. 29-56 ; voir également Réjane BRONDY, Bernard DEMOTZ et Jean-Pierre LEGUAY, La Savoie, terre de défis…, ouv. cité, pp. 53-60.

[9] Pour Chamonix, Aulps, Bellevaux, Tamié, Sixt, Le Reposoir, Entremont, voir Joseph Antoine BESSON, Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique des diocèses de Genève, Tarentaise, Aoste et Maurienne et du décanat de Savoie, Nancy, chez Sébastien Hénault imprimeur, 1759, preuves n° 8, 9, 10, 15, 21 et 24. À noter que les fondations de Sixt et d'Entremont, qui ne rapportent aucun détail topographique, ne font qu'ériger en abbayes des établissements dépendant jusqu'alors d'Abondance.

[10] Voir Joseph Antoine BESSON, Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique…, ouv. cité, preuve n° 10, p. 337 : "quod jacet in pago Gebenensis, in valle quae dicitur Alpis". Plus loin : "quantum tenet spatium unius leucae in agris, pratis, pascuis sylvis, montibus, aquis, aquarum decursibus et ominum rerum usibus".

[11] En 1239, la chartreuse d'Aillon obtenait du seigneur de Miolans l'exemption du péage de Freterive pour le passage du bétail ; voir Laurent MORAND, "Aillon", dans Les Bauges. Histoire et documents, Chambéry, Imprimerie Savoisienne, 1889-1891, 3 volumes, réédition Marseille, Lafitte reprints, 1999, tome 2, charte n° 58, pp. 456-457. Pour Tamié, voir Félix BERNARD, L'abbaye de Tamié et ses granges (1132-1793), Grenoble, Imprimerie Allier, 1967, p. 21 ; pour la Grande Chartreuse, Bernard BLIGNY, Recueil des plus anciens actes de la Grande Chartreuse (1086-1196), Grenoble, chez l'auteur, 1958, documents n° 61 et 62, pp. 169-172 (1194) et doc n° 66, pp. 177-178 (1196).

[12] Laurent MORAND, Les Bauges…, ouv. cité, tome 2, pp. 147-151.

[13] Félix BERNARD, L'abbaye de Tamié…, ouv. cité, pp. 37-38.

[14] Eugène BURNIER, "La chartreuse de Saint Hugon", Académie impériale de Savoie, 2e série, tome 11, 1869, cartulaire, chartes n° 219 et 220, pp. 338-339.

[15] Idem, n° 147 et 148, pp. 311-312 : "Tertiam partem quarterii alpis de Orgival quod quarterium contingebat sibi in sortem et suis duobus fratribus".

[16] À propos des contestations de donations, voir par exemple les démêlés d'Aillon avec Berlion de Candie, Hélisabel et autres nobles des Bauges, dans Laurent MORAND, Les Bauges…, ouv. cité, tome 2, chartes n° 93-95, 101, 106, 116, 118).

[17] Bernard BLIGNY, Recueil des plus anciens actes…, ouv. cité, document n° 60 (datant de 1194), pp. 167-169.

[18] Giuseppe SERGI, L'aristocrazia della preghiera. Politica et scelte religiose nel medioevo italiano, Rome, Donzelli, 1994.

[19] Sans compter les eaux courantes et pendantes. À titre d'exemple voici l'essentiel de la charte de donation de l'alpe de Somens, à Mieussy, cédée aux chartreux de Vallon par Aimon de Faucigny vers 1160 : "Notum sit omnibus quod domnus Aymo de Fulciniaco pro salute anime sue suorumque antecessorum dedit Deo et beate Marie et fratribus de Valone alpem que vocatur Somens cum omnibus appendiciis suis, videlicet prata et juga et omnes pascuas ad ipsam alpem pertinentes, aque quoque cursus et decursus in perpetuum possidendum" (Hypolyte TAVERNIER, "Mieussy. Mémoire historique et descriptif", Mémoires et documents de la société savoisienne d'histoire et d'archéologie, tome 29, 1890, document 1, p. 75).

[20] Sur la toponymie des alpages, voir Hubert BESSAT et Claudette GERMI, Lieux en mémoire de l'alpe. Toponymie des alpages en Savoie et vallée d'Aoste, Grenoble, Éditions Ellug, 1993.

[21] Patrick J. GEARY, Aristocracy in Provence. The Rhône basin at the dawn of the carolingian age, Stuttgart, A. Hersemann, 1985, pp. 38-78.

[22] Pour le Massif Central, voir par exemple Pierre CHARBONNIER, "L'élevage de "montagne" dans les Monts Dore du XIVe au XVIIIe siècle", dans L'élevage et la vie pastorale dans les montagnes de l'Europe au Moyen Âge et à l'époque moderne. Actes du colloque international de Clermont-Ferrand, Clermont-Ferrand, Institut d'études du Massif Central, 1984, pp. 227-248.

[23] Fabrice MOUTHON, "L'agriculture des pays de Buch et de Born de la fin du XIIIe au début du XVIe siècle", dans Le littoral gascon et son arrière-pays, Actes du colloque d'Arcachon, 17-18 octobre 1992, Arcachon, Société historique et archéologique d'Arcachon et du pays de Buch, 1993, pp. 17-28.

[24] Voir les chartes de fondation, notamment celle d'Aulps, note n° 2. En Espagne, les Monts de Tolède désignaient une réalité comparable, dans un autre contexte géographique : voir Jean-Pierre MOLENAT, Campagnes et Monts de Tolède du XIIe au XVe siècle, Madrid, Casa Velasquez, 1997.

[25] Le terme de margeria s'est maintenu dans les Alpes du sud avec le sens de grande montagne pastorale. On le retrouve en Massif Central avec les monts de la Margeride.

[26] Laurent MORAND, Les Bauges…, ouv. cité, tome 2, p. 408 et pp. 573-576.

[27] Montagne cédée en 1151 aux Chartreux du Reposoir par les sires du Faucigny et citée sous ce nom dès 1158. Mery (du latin moeria) désignerait un pâturage partiellement boisé ; voir Pierre DUPARC, "La montagne d'Aufferand. Cinq cent cinquante ans de communauté pastorale", dans Économies et sociétés dans le Dauphiné médiéval, 108e congrès des sociétés savantes (Grenoble, 1983), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 1984.

[28] André PERRIN et Jean-Auguste BONNEFOY, Documents relatifs à la vallée et au prieuré de Chamonix, Chambéry, Imprimerie Chatelain, 1879, document n° 22 (datant de 1287), p. 47.

[29] "Alpem de Bovinant", Bernard BLIGNY, Recueil des plus anciens actes…, ouv. cité, document 8 (datant de 1099-1103), pp. 22-25.

[30] Pour la Maurienne, pour les secteurs d'Aussois et de Saint-Michel, voir Christopher CARCAILLET, Évolution de l'organisation spatiale des communautés végétales d'altitude depuis 7 000 ans BP dans la vallée de la Maurienne (Alpes de Savoie, France) : une analyse pédoanthracologique, thèse de doctorat en science, Université Aix-Marseille 3, 1996 ; pour Valloire, voir Jean PRIEUR et alii, "Valloire, la vallée d'or", L'Histoire en Savoie, été 1989, pp. 28-29 ; pour la vallée de Chamonix, voir Nicolas CARRIER, La vie montagnarde en Faucigny à la fin du Moyen Âge. Économie et société, fin XIIIe-début XVIe siècle, Thèse de doctorat, Université Jean Moulin-Lyon 3, 2000, 3 volumes.

[31] Henry BARTHÉLÉMY, Christian MERMET et Bernard RÉMY, La Savoie gallo-romaine. Histoire et archéologie, Mémoires et documents de la société savoisienne d'histoire et d'archéologie, tome 99, Chambéry, Société savoisienne d'histoire et d'archéologie, 1997, p. 47.

[32] À notre connaissance, deux chartes seulement ne décrivent pas un alpage déjà aménagé. La seconde concerne, en 1192, la montagne du Chérel, dans les Bauges, cédée à l'abbaye de Hautecombe et qualifiée de "lanche" (lanchia de Cheray) et non pas d'"alpe". En fait, la rente d'un fromage (seracium) retenu par l'un des donateurs suggère bien une exploitation pastorale du site ; voir Claudius BLANCHARD, Histoire de l'abbaye de Hautecombe en Savoie avec pièces justificatives inédites, Mémoire de l'Académie de Savoie, 3e série, tome 1, Chambéry, Imprimerie Chatelain, 1875, document n° 9, p. 549.

[33] Le "pratum Cucuatorum" dont on ne sait s'il est compris ou non dans le "désert" des chartreux (Joseph Antoine BESSON, Mémoires pour l'Histoire ecclésiastique…, ouv. cité, preuve n° 24, p. 347).

[34] Cité dans Nicolas CARRIER, La vie montagnarde en Faucigny…, ouv. cité, tome 1, f° 212.

[35] C. LEFORT et J. LULLIN, "Trois documents relatifs à l'abbaye de Sixt (1154-1234)", Mémoires et documents de la société d'Histoire et d'Archéologie de Genève, tome 15, Genève, 1862 ; André PERRIN et Jean-Auguste BONNEFOY, Documents relatifs…, ouv. cité, document n° 10, pp. 19-21.

[36] Par exemple dans la châtellenie du Châtelard en Bauges, dans "l'extente" (enquête comtale) de 1273 puis dans celle de 1335 ; voir Mario CHIAUDANO, La finanza sabauda nel secolo XIII, tome 3, Le extente et altri documenti del dominio (1205-1306), Turin, 1937, tome 3, p. 37 ; Archives départementales de Savoie, SA 1962, 4.

[37] Mais on peut aussi alléguer la disparition du document ou bien le fait que la donation intitiale, lorsqu'il s'agissait d'une vallée entière (Aulps, Abondance, Chamonix), ne mentionne guère que le nom des montagnes faisant limite, ce qui interdit toute comparaison fiable avec les périodes ultérieures.

[38] Charles HIGOUNET, "Essai sur les granges cisterciennes", dans L'Économie cistercienne : géographie, mutations, du Moyen Âge aux Temps modernes. Centre culturel de l'abbaye de Flaran, 3èmes Journées internationales d'histoire, 16-18 septembre 1981, Bordeaux/Auch, Biscaye imprimeur, 1983, pp. 174-175.

[39] On comprend mal alors que L. Chavoutier, par ailleurs bon connaisseur des alpages, ait pu affirmer que les moines de Tamié n'auraient trouvé en altitude que les "vestiges" des défrichements opérés par les Ceutrons ; voir abbé Lucien CHAVOUTIER, "Des abbayes aux champs de ski…", art. cité, p. 9.

[40] "sicut ex integro ad comitatum meum pertinere videtur, id est terras, sylvas, alpes, venationes, omnia placita et banna…" ; André PERRIN et Jean-Auguste BONNEFOY, Documents relatifs…, ouv. cité, document n° 1, p. 5.

[41] Sur la montagne de Muret, au début du XIIIe siècle, les chartreux de Saint-Hugon reçoivent, en plus de droits fonciers, une rente d'un quart de fromage par an, preuve indicutable que l'alpage était fréquenté ; voir Eugène BURNIER, "La chartreuse de Saint Hugon", art. cité, n° 223, p. 340. En 1209 puis en 1235, les cisterciens de Tamié acceptent l'alpagium de la montagne de Séchiron puis ceux des versants des cols de la Madeleine, en moyenne Tarentaise. Sur l'auciège, voir Pierre DUPARC, "Une redevance féodale, l'auciège", dans Bibliothèque de l'École des Chartes, tome 105, 1944.

[42] Laurent MORAND, "Le Béton", dans Les Bauges…, ouv. cité, tome 2, pièce 7, p. 567.

[43] Cité par Nicolas CARRIER, La vie montagnarde en Faucigny…, ouv. cité, tome 1, p. 205.

[44] Laurent MORAND, "Aillon", dans Les Bauges…, ouv. cité, tome 2, charte n° 128, pp. 512-513.

[45] Nicolas CARRIER, La vie montagnarde en Faucigny…, ouv. cité, tome 2, p. 323.

[46] Sur les granges cisterciennes en général, voir Charles HIGOUNET, "Essai sur les granges cisterciennes", art. cité, pp. 157-180. Sur les granges de Tamié, voir Félix BERNARD, L'abbaye de Tamié…, ouv. cité.

[47] Bernard BLIGNY, Recueil des plus anciens actes…, ouv. cité, n° 6, pp. 16-20.

[48] "Quia vero donatores ipsarum possessionum piscationem et venationem et avium captionem, ovium, caprarum atque omnium domesticorum animalium pascua et transitum in infra dictos terminos prohibuerunt" ; voir Eugène BURNIER, "La chartreuse de Saint Hugon", art. cité, document n° 2, pp. 404-405.

[49] Régis CARCENAC, La commanderie du Temple de Sainte-Eulalie du Larzac. Recherche d'Histoire économique et sociale, milieu XIIe-début XIVe siècles, Thèse de 3e cycle, Université de Toulouse, 1987, pp. 478-490 ; Gabriel et Pierre-François FOURNIER, "La vie pastorale dans les montagnes du Centre de la France. Recherches historiques et archéologiques", dans Bulletin historique et scientifique de l'Auvergne, n° 676, 1983, pp. 233-254 ; sur les expulsions de villages par les cisterciens, voir Robert FOSSIER, Enfance de l'Europe. Aspects économiques et sociaux, Nouvelle Clio, Paris, Presses universitaires de France, 1982, tome 2, pp. 619-620 et p. 691.

[50] Philippe ARBOS, La vie pastorale…, ouv. cité, pp. 510-516.

[51] Sur la réinterprétation des sources judiciaires monastiques, voir Patrick J.GEARY, "Vivre en conflit dans une France sans État : typologie des mécanismes de règlement des conflits (1050-1200)", dans Annales, Économies, sociétés, civilisations, n° 5, septembre-octobre 1986, pp. 1107-1133 ; et Bruno LEMESLE, "La raison des moines, règlement en justice des conflits ruraux dans le Haut-Maine au XIe siècle", dans Études rurales, n° 49-50, janvier-juin 1999, pp. 15-38.

[52] "Quidam ruricole ville cartusie ascenderunt predictam alpem et collegerunt ibi fenum" ; voir Bernard BLIGNY, Recueil des plus anciens actes…, ouv. cité, document n° 19, pp. 48-50.

[53] Félix FERRAND, "La guerre des alpages au Val Saint-Hugon", dans La sociabilité des savoyards, les associations socio-économiques en Savoie des origines à l'époque actuelle. Actes du 29e congrès des sociétés savantes de Savoie (Samoèns, 4-5 septembre 1982), Chambéry, Société savoisienne d'histoire et d'archéologie, 1983, pp. 112-113.

[54] "De 40 sol. Receptis priore Bellis Vallis pro banno quia quiddam monachus suis percusserat quamdam hominem in nemore" ; voir Mario CHIAUDANO "Comptes de châtellenie du Châtelard-en-Bauges", dans La finanza sabauda nel secolo XIII, Turin, M. Gibetta, 1933-1937, 3 volumes, tome 1, p. 174.

[55] Pierre DUPARC, "La montagne d'Aufferand…", art. cité, pp. 165-166.

[56] Laurent MORAND, "Aillon", dans Les Bauges…, ouv. cité, tome 2, charte n° 16, pp. 408-409.

[57] Compromis négocié grâce à la médiation du curé de Doucy, d'un clerc du prieuré de Saint-Jeoire et de trois nobles des environs ; idem, chartes n° 17, pp. 409-410.

[58] Idem, charte n° 131, pp. 507-508.

[59] Celle-ci reprit, de l'autre côté de la montagne, d'abord, en 1299, avec le seigneur de Duingt, ensuite, en 1399, avec les paroissiens de Giez. L'affaire traînait encore à la fin du XVe siècle (Claudius BLANCHARD, Histoire de l'abbaye de Hautecombe…, ouv. cité, documents n° 20, 29, 30, 30 bis, 31, 35, pp. 584-635).

[60] À propos de la Grande Chartreuse, voir Thérèse SCLAFFERT, Le haut-Dauphiné au Moyen Âge, Paris, Société anonyme du recueil Sirey, 1926, pp. 207-210 ; sur les alpages de Saint-Hugon, voir Félix FERRAND, "La guerre des alpages…", art. cité, pp. 113-117 ; pour les Bornes, voir l'épais dossier de la montagne de Cenise relevant de l'abbaye d'Entremont (Archives départementales de Haute-Savoie, SA 195, pièces 2 et 3) mais aussi PICCARD, "L'abbaye d'Entremont", dans Mémoires et documents de l'Académie Chablaisienne, tome 9, 1895, pp. 67-73.

[61] Charles HIGOUNET, "Essai sur les granges cisterciennes", art. cité, p. 172.

[62] Sur ces albergements voir PICCARD, "L'abbaye d'Entremont", art. cité, pp. 32-34 ; Jean FALCONNET, La chartreuse du Reposoir au diocèse d'Annecy, Montreuil-sur-Mer, Imprimerie de Notre-Dame-des-Prés, 1895, pp. 22-60, réédition Genève/Paris, Éditions Slatkine, 1980 ; Pierre DUPARC, "La montagne d'Aufferand…", art. cité ; et Pierre DUPARC, "Une communauté pastorale en Savoie, Chéravaux", dans Bulletin philologique et historique, 1963, pp. 309-329 ; Nicolas CARRIER, La vie montagnarde en Faucigny…, ouv. cité, tome 2, pp. 322-330 ; Michaël MEYNET, Une châtellenie de montagne du Dauphiné à la Savoie. Samoèns 1355-1375. Mémoire de maîtrise, Université de Savoie, 1998, f° 76.

[63] Pour le Reposoir, voir Jean FALCONNET, La chartreuse du Reposoir…, ouv. cité, p. 27-36. Pour l'abbaye d'Abondance, à propos du refus des hommes de la vallée de payer l'auciège, voir la sentence arbitrale du duc Amédée VIII en 1425 dans chanoine Jean MERCIER, "L'abbaye et la vallée d'Abondance", Mémoires et documents publiés par la société salésienne, tome 8, Annecy, 1888, document n° 11, pp. 323-326.

[64] Jean FALCONNET, La chartreuse du Reposoir…, ouv. cité, pp. 25-26.

[65] "cum cancela incensa et hostiis et finestris ipius loci apertis affinem quod ibi sit lumen clarum ad videndum clarissime omnem fructum ibidem existentem et eligere possit pecias quas habere voluerit, ipisas pecias tangendo et visitando cum unico digito sine alia palpatione et sine lesione aliquali" (ibidem, p. 28).

[66] Dans la cas de Saint-Hugon, les communautés voisines occupèrent de force les alpages dès l'été 1789 ; voir Félix FERRAND, "La guerre des alpages…", art. cité, p. 76.