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Les
Martyrs francs-comtois
de la
Révolution Française
La Révolution
Française, c’est-à-dire la période le bouleversement
général qui va de 1789 à 1800 est aussi mal connue que
possible. On s’est trop attaché à publier des histories
de faits et pas assez à démêler la philosophie des
évènements ; en vain, depuis quelques années une Ecole
cherche à réagir et à montrer dans cet incohérent amas
de faits la volonté suivie et souvetue de la
franc-maçonnerie et du protestantisme. Il ne faut pas
croire en effet, que la Révolution fut un mouvement
politique ; elle fut politique, parce que le
gouvernement alors au pouvoir gênait ses desseins, et
que les abus politiques étaient un prétexte capable de
séduire les catholiques les plus droits, , ce qui arriva
trop souvent, en effet ; mais en elle-même, avant tout,
la Révolution fut un mouvement anti catholique. Cette
vérité que les faits mis en ordre et exposés sans parti
pris montrent aussi clair que le soleil, je ne
l’appuierai ici que d’un fait : lorsqu’ après la nuit du
4 août, la Révolution politique est accomplie, lorsque
profitant de cette table rase, l’Assemblée va donner une
constitution politique à la France, , il semble que la
Révolution est terminée. Il n’y a point eu de
résistance, point de main armée ; mais tout cela n’a été
que le prélude. Aussitôt que l’Assemblée se juge
maîtresse, les desseins jusque là cachés apparaissent ;
le clergé a renoncé à ses privilèges, même à ses biens ;
il a béni les drapeaux tricolores et les soldats partant
aux armées. Mais ce n’est point ce que voulaient les
ténébreux teneurs de ficelles politiques. Il faut
déchristianiser la France, et avant tout, la séparer du
Pape. De là cette tentative que nous devions voir
renouveler naguère d’une organisation à tournure
protestante dans laquelle on veut l’encanguer et que
l’Église ne peut admettre. Cette organisation s’appelle
la CONSTITUTION CIVILE. De là viennent toutes les
persécutions et tous les désordres.
Mais il n'était point de mode de persécuter la Religion
; on affecte de ne poursuivre que l'opposition politique
; on confond sous le nom de contre révolutionnaires tous
les défenseurs de l'Église qu'ils croient ou non à la
paix religieuse, les persécutions frappent d'abord à
coups d'épingles, puis à coups de couteaux. Mais lorsque
le calme est rétablit, lorsque l'Église a acheté de son
sang sa Liberté et son honneur, et lorsque l'on doit
reconnaître que le peuple de France désire être
catholique et qu'on ne peut déraciner sa Foi, alors,
bien vite, l'Église va être encagée dans une prison
légale qui sera à peine acceptable, mais que le désir de
voir cesser l'athéisme officiel de la Fille aînée de
l'Église fera accepter par le bon et Saint Pape Pie VII.
Alors monteront sur les sièges épiscopaux non pas les
vaillants confesseurs de la Foi, mais d'anciens évêques
intrus de cette église schismatique, souvent avec des
rétractations de pure forme, et en tous cas toujours
avec des sympathies, secrètes ou même publiques, pour
leurs anciens complices. On criera au besoin
d'apaisement , et le souvenir des héros de la
persécution recueilli par quelque admirateur, de loin en
loin, ou conservé dans les familles, demeurera aussi
souterrain que possible. Le gouvernement de Louis XVIII
lui-même sera trop sous la main du sinistre Talleyrand
pour qu'on ose créer un mouvement d'opinion. Mais Dieu a
ses heures.
Page 5 à 7.
…
M. Jean Pierre Banque, né à Vuillafans en 1744
avait exercé pendant quelques temps, le saint ministère
à Dole, puis enfin, il était allé à Paris où son extrême
charité lui avait fait solliciter le poste de chapelain
de l’hôpital Saint Jacques. Il devait mourir victime de
cette charité qui était toute son âme. Il fut dénoncé
par des misérables qu’il assistait, et incarcéré aux
Carmes. Un de ses compagnons appartenait aussi au clergé
séculier du diocèse de Besançon, c’était M. Gaspard
Claude Maignien d’Amance, né en 1752, curé de
Villeneuve-le-Roy, au diocèse de Beauvais, il avait par
deux fois refusé le serment schismatique. Le clergé
régulier comptait un troisième franc-comtois, le P.
Pierre de Jussey, frère mineur capucin, dans le monde
Charles Richard Lebreton né à Bourbevelle en
1738, profès du couvent de Bayeux ; il s’était retiré à
la maison Saint-François de Sales d’Issy, pour y
continuer la vie commune lorsque son couvent avait été
fermé. Enfin auprès d’eux se trouvait le petit neveu de
l’ancien évêque de Saint-Claude, de saint mémoire, M.
François-Louis de Méallet de Fargues, âgé de 28
ans, vicaire général de Clermont.
Au séminaire Saint-Firmin, se trouvait détenu un autre
Comtois. M. Jean Henry Gruyer, lazariste, vicaire
à Saint-Louis de Versailles, né à Dole en 1734 ; il
avait refusé le serment et avait été arrêté au cours de
la journée du Dix Août.
Tous ces vénérables ecclésiastiques francs-comtois
furent massacrés par ces hordes sanguinaires et leurs
noms forment une glorieuse préface aux annales
sanglantes dont maintenant nous allons présenter les
héros.
Ce fut bientôt un souci absorbant à peu près toute
l’attention de la police, que de poursuivre les prêtres,
de traquer ceux qui leur donnaient asile, de créer et de
rechercher les délits de confession à des prêtres
fidèles, ou d’absence à la messe des intrus. Tout cela
valait des amendes, de la prison, parfois même davantage
puisque, à Arras, des fidèles furent guillotinés parce
que leurs noms se trouvaient sur une liste d’aumônes
destinées à secourir les prêtres dénués de toute
ressource.
C’était une pensée digne de ses auteurs d’avoir combiné
la déchristianisation de la France par la mort du
sacerdoce. Tout prêtre devra donc opter entre le schisme
ou l’exil ; cet exil est ce qu’on appelait alors LA
DÉPORTATION ; seuls quelques vieillards ou infirmes
purent rester, soumis à la tracasserie et aux vexations
de la police, reclus chez eux ou même incarcérés. Au
bout d’un bref délai, tout prêtre non constitutionnel,
en dehors de ces quelques vieillards, coupable de se
trouver sur le territoire français, devait être condamné
à une dure détention ; bientôt même à mort avec
exécution dans les vingt-quatre heures. Par d’autres
lois, on étendit cette rigueur à quiconque avait de près
ou de loin appartenu au clergé, et ceux qu’on ne pouvait
envoyer à la mort, on ordonna leur déportation dans les
plus insalubres des colonies françaises.
On conçoit que de si terribles menaces ne devaient pas
plus retenir le zèle apostolique de nos prêtres que ne
le faisaient les édits de Néron ou de Dioclétien.
Beaucoup demeurèrent cachés ; d’autres , après ‘’s’être
déportés’’ à l’étranger, rentrèrent en secret ; les uns
et les autres au prix de mille fatigues, ‘’soutinrent’’
les fidèles et ‘’ramenèrent’’ les égarés, comme le dit
l’épitaphe de M. Jacques à l’ermitage de Mièges. On
ferait un volume avec le récit des actes héroïques de
ces prêtres et des fidèles dévoués qui lui firent
souvent un rempart de leurs corps, et on écrirait une
histoire poignante et d’un intérêt ininterrompu mêlés de
rires et de larmes, avec les aventures de ces
confesseurs de la Foi. Noms bénis et vénérés encore un
siècle après vos souffrances : Arbelle,
Labeuche, Lyet, Jacques Thouverey,
Gaume, Lambert, Renicon, Pauthier,
Brelucque, et tant d’autres, vous êtes restés la
gloire de votre patrie, la bénédiction de vos famille,
la couronne du sacerdoce comtois. Beaucoup d’entre vous
ont succombé aux souffrances et aux privations d’une vie
errante et analogue à celle des bandits dans le maquis.
Ici et là leurs épitaphes en relatent le pieux
témoignage : Lyet à Falletans, Jacques à
Mièges ; d’autres ont souffert pendant une longue
carrière sacerdotale d’infirmités contractées durant la
persécution, comme le vénérable aumônier de l’hôpital de
Dole. M. Gaume, qui servit Dieu et les pauvres
durant quarante ans, à demi paralysé à la suite d’une
poursuite par les gendarmes durant cette lamentable
époque. D’autres , enfin, reprenant par ses bases
l’œuvre de la rechristianisation de la France, furent
les plus saints et les plus modestes de nos curés de
campagne, puisque presque partout l’autoritarisme
‘’pacifiant’’ des anciens schismatiques, écarta ces
vénérables prêtres des postes les plus importants pour
réserver ceux-ci à des schismatiques parfois à peine à
demi pénitents et à qui leur élévation même, dans le
schisme, eut dû faire sentir le besoin d’un peu
d’humilité et d’oubli dans leur pénitence, si leurs
regrets avaient été sincères.
Malheureusement, de tous ces vaillants confesseurs de la
Foi trop nombreux furent ceux qui, ou surpris, ou
vendus, expirèrent sur l’échafaud ou dans la mort lente
des pontons, le crime d’avoir voulu exercer le Saint
Ministère ‘’sur le territoire de la République’’. On se
serait cru en Chine ou au Tonkin et on s’étonne que ces
prétendus barbares n’aient pas répondu cela à la France
lorsqu’elle vint mettre ordre à leur folie persécutrice
et défendre la Liberté des missionnaires.

Claude Joseph HUOT
M. Huot est le premier de ce glorieux catalogue.
Né à Laviron le 13 octobre 1750, il avait donné les
prémices de son ministère à la pieuse paroisse de
Guyans-Vennes, et, depuis 1784, il était curé de
Granges-les Belvoir. Lorsque la prestation de serment
fut imposée aux ecclésiastiques, il n’y eut
malheureusement pas assez d’unité d’action ; les uns
refusaient purement et simplement ; d’autres, afin
d’enlever tout motif politique aux persécutions qu’ils
prévoyaient devoir fondre sur l’Église, ne refusaient
pas le serment à la constitution, en tant que citoyens,
mais ne la prêtaient qu’après avoir fait sur la question
religieuse les réserves les plus expresses. Aux yeux des
ennemis, un tel serment n’existait pas ; aux yeux des
catholiques, il était très légitime. Mais il arrivait
plus souvent que le greffier se dispensait d’inscrire
les réserves expresses et se contentait de retenir la
prestation de serment. D’autres fois même, par une
bienveillance peu intelligente, des administrations
inscrivirent des prêtres comme ‘’jureurs’’ sans même
parfois qu’ils s’en doutassent. On espérait ainsi les
soustraire à la persécution et les conserver à la tête
de leur paroisse. Nous trouvons à ce sujet dans les
archives de l’Hôtel-Dieu de Dole, une série de
délibérations fort curieuses ; il s’agit d’obtenir de
l’aumônier, M. Pasquier, non pas qu’il prête le
serment, ce à quoi il s’est catégoriquement refusé, mais
qu’il laisse dire qu’il l’a prêté, ce qu’il refuse
encore, bien entendu.
Cet exposé était nécessaire, plusieurs de nos prêtres
mis à mort en haine de la Foi, et M. Huot, entre
autres, ayant été portés, comme jureurs. M. Huot
fut de ceux dont les restrictions fermes et solennelles
ne furent pas retenues au procès-verbal.
Le bon curé des Granges était trop droit et d’une
conscience trop simple pousse méfier d’une pareille
tromperie. On fit donc courir dans la région le bruit de
sa prestation de serment ; on espérait obtenir de bons
résultats de ce mensonge car M. Huot était un de
ces saint prêtres que les schismatiques eussent bien
voulu, pour l’exemple sur les confrères et pour
l’influence sur le peuple, attraper dans leurs filets.
Heureusement, M. Huot fut averti par des
confrères. Il n’hésita pas alors à couper court à ces
manœuvres. Il fallait frapper un grand coup : le curé de
Granges monta donc en chaire le dimanche suivant et
protesta publiquement qu’il n’avait prêté le serment que
sous les réserves dont il était victime. Il y avait dans
la paroisse plusieurs pauvres qui vivaient des aumônes
régulières du curé ; ce fût naturellement un de ceux-là
qui le dénonça. M. Huot dût quitter Granges :
mais ce ne fut pas sans avoir envoyé son aumône
habituelle au misérable qui avait appelé sur lui la
persécution.
Cependant, la loi de déportation avait été cotée ; mais,
prêtre jusqu’au bout des ongles, le curé de Granges
voulut rester sur la brèche. Vainement, ses plus proches
parents lui firent-ils valoir son peu de force physique
et surtout, lorsqu’il allait falloir vivre caché, et
sans cesse traqué, son incapacité non seulement à
imaginer mais même à déjouer une ruse. De tels conseils
ne faisaient que l’enflammer davantage dans sa
résolution.
Obligé de quitter Granges, M. Huot cherche à se
rendre utile aux fidèles ; il se retire d’aborde à
Laviron, son pays, puis à Guyans, mais là, le curé, son
successeur, qui sera lui aussi martyr, a pu rester
encore. Notre prêtre s’en va donc là où les fidèles ont
besoin de ses secours ; à Fuans, il y a un intrus ; M.
Huot s’en va à Fuans ; mais il n’échappe qu’à
grand peine à ce confrère schismatique qui cherche à le
faire arrêter. Afin de dissimuler sa présence, il prend
son passeport de déportation pour la Suisse : mais il
reste caché et alors qu’on le croit de l’autre côté de
la frontière, il est à Provenchères dans une masure
abandonnée au milieu des bois. De braves gens qui
connaissent sa cachette lui apportent quelques aliments
qu’il trouve encore moyen de partager avec les pauvres,
et le tiennent en rapports avec les fidèles du
voisinage.
Une circonstance fortuite en apparence allait dénoncer
la présence du prêtre. Un vol eut lieu dans le
voisinage. La gendarmerie fit des recherches ; on
soupçonna la masure du bois de servir de retraite au
voleur ; la force publique s’y rendit ; heureusement M.
Huot n’y était pas. Mais sur la planche qui lui
servait d’unique mobilier, un gendarme trouva un
bréviaire ; c’était bien mieux qu’on ne cherchait. Aussi
organisa-t-on aussitôt une grande ‘’chasse au prêtre’’.
C’était le 23 juin. Le curé de Granges avait pu être
averti ; il fuyait du Bois-Brûlé ; le chemin était boisé
et la nuit obscure ; ainsi il avait pu se dérober à ceux
qui le poursuivaient. Mais le sol était détrempé : le
prêtre glissa ; dès lors, les ‘’chasseurs’’ sont avertis
de sa présence : ils se précipitent sur lui, le ligotent
et le conduisent à Saint-Hippolyte avec son guide, un
tout jeune homme qui a refusé de fuir et de l’abandonner
au moment du danger.
Alors, se passe un événement qui montre bien que les
jacobins n’ont jamais eu plus de logique ni de
convictions que la plupart de ceux qui se réclament
aujourd’hui encore de leur paternité politique. M.
Huot est emprisonné parce que, prêtre, il est resté
en France, et parce qu’il a exercé son saint ministère.
Et un des plus forcenés jacobins profite de son
incarcération pour faire donner les derniers secours à
sa belle-sœur mourante. Il extrait le prêtre de sa geôle
et lui fait accomplir une fois de plus ce ‘’crime’’ de
ministère sacerdotal qui doit l’envoyer à la mort. Et
ensuite, il le réincarcère soigneusement.
De brigade en brigade, le curé de Granges fut conduit à
Besançon. Il y arriva le 11 juillet. Le 25, un autre
prêtre vint partager sa détention. Il devait être son
compagnon de martyre et de gloire : c’est Claude Ignace
Tournier.

Claude Ignace TOURNIER
M. Tournier était un jeune prêtre ; il était né à
Noël-Cerneux le 23 décembre 1766 d’une famille honorable
; on y montre encore sa maison natale. De bonne heure,
il fut habitué à l’école de la vertu et du sacrifice :
il avait tout près de lui l’exemple d’un proche parent
de sa mère, le fameux missionnaire jésuite Parrenin,
qui s’était distingué autant par son zèle et ses talents
aux missions de Chine, que par sa sainteté. Claude
Ignace perdit son père à l’âge de six ans. Il paraissait
si bien doué qu’on songea de bonne heure à le destiner
au sacerdoce.
Le vicaire de Luhier lui commença le latin ; il fut
ensuite envoyé au Collège Royal à Besançon ; là, il eut
comme camarade et comme émule un jeune homme qui devait
le suivre au séminaire et à l’échafaud, Anne Pierre
Capon. Ce fut surtout dans les sciences que notre
étudiant se distingua ; ses succès y furent tels qu’on
lui conseilla de s’adonner aux mathématiques, lui
prophétisant le plus brillant avenir ; mais, donnant là
un bel exemple à suivre aujourd’hui où s’infiltre dans
le clergé ce détestable courant d’attrait des sciences
humaines et de l’enseignement universitaire, malgré des
avertissements solennels, notre futur martyr n’hésita
pas à penser que tout cela ne devait être qu’une
préparation générale de l’esprit et que, touché par la
vocation sacerdotale, il devait être prêtre et seulement
prêtre. Aussi écoutez cette réponse lapidaire : ‘’Pour
arriver au Ciel, il faut passer par tous les échelons ;
il ne suffit pas de les supputer en les multipliant et
en les divisant ‘’.
Claude Ignace avait fait sa Première Communion avant de
venir à Besançon, en 1779. Six ans après, il entrait au
Grand Séminaire et se distinguait toujours par son
intelligence et sa vertu. C’est là une chose digne de
remarque que nos prêtres martyrs ont toujours eu au
Séminaire un ensemble de notes excellentes, alors que
ceux qui donnèrent dans le schisme, même s’ils
brillaient dans quelque science, ne recevaient jamais
l’éloge complet ; tel le trop fameux Moyse,
savant en histoire et en théologie, mais esprit faux et
aigri dont son maître, le vénérable M. Pochard,
disait : ‘’S’il y a de notre temps une hérésie ou un
schisme, Moyse y tombera.’’ ; Il y tomba, il en
fut un héros : le schisme lui donna la crosse d’évêque,
mais lui, il donna au schisme son honneur sacerdotal.
Moyse, Tournier, le rapprochement de ces
deux noms est significatif ; la science sans l’esprit
surnaturel, la science avec l’esprit surnaturel ; le
sort différent ‘’quam sit dispar exitus’’ de ces deux
prêtres devait bien éclairer ces âmes qui, gonflées des
connaissances qu’elles ont acquises ne respectent plus
rien, marchent sur les traditions les plus vénérables et
doivent logiquement aboutir à la révolte, à
l’hypercriticisme et au modernisme.
M. Tournier avait achevé ses études cléricales au
début de l’année 1791.. Avant de prendre le chemin de
l’exil, le prince archevêque Mgr. de Durfort-Léonard,
voulut tirer du Séminaire dont la direction allait
tomber Dieu sait en quelles mains les clercs qui lui
semblèrent les plus aptes à renforcer la phalange
apostolique. Parmi ceux-ci, se trouvaient Claude Ignace
Tournier et Anne Pierre Capon, qui
devaient à moins d’un mois de distance se retrouver dans
la mort glorieuse.
Le 19 mars 1791, au milieu des larmes, tels les Clément
et les Xystes ordonnant avant d’aller au martyr, Mgr.
De Franchet de Rans, évêque de Rhosy et suffragant
de Besançon faisait la dernière ordination dans l’église
du Grand Séminaire.
C’est un des plus touchants souvenirs de cette vénérable
église que la Révolution vient de nous arracher pour la
seconde fois. Qu’il soit permis à mon cœur à cette
occasion de proclamer tout haut la douleur et la
protestation des catholiques Comtois devant cette
spoliation d’un édifice construit par le grand
archevêque Antoine Pierre 1er de Grammont, et qui n’a
jamais été destiné par ceux qui l’élevèrent ou
l’entretinrent à servir de local d’exposition horticole
au autre. En saluant ces prêtres qui coururent à la mort
en sortant de ta noble enceinte, ô vénérable chapelle du
Grand Séminaire de Besançon, je leur demande
d’intercéder pour que Dieu daigne enfin apaiser sa
colère et faire luire le jour des justices et des
restitutions, le jour où l’Eglise rentrera dans ses
droits, après que nous aurons bien combattu pour le
Christ et la Liberté, après que nous aurons s’il le
faut, à l’exemple de ces cent cinq héros, donné notre
sang pour cette cause incomparable, des catholiques
comtois chanteront sous les voûtes le ‘’Te Deum’’
d’actions de grâces et le ‘’De Profundis’’ pour ceux qui
avaient cru ensevelir l’Eglise et avaient déjà ouvert le
caveau de sa sépulture.
‘’Allez en paix’’, avait le Pontife en congédiant les
nouveaux prêtres, à la fin de la cérémonie. Cette paix,
c’était la paix du Christ, c’est-à-dire la lutte
incessante contre des ennemis qui ne se laissent point
et que Satan suscite avec une inlassable patience à
l’assaut de forteresse de la Foi.
M. Tournier avait quitté Besançon muni d’un
célébret et s’était rendu dans sa famille en attendant
une nomination. Son parent M. Cuenot, curé de
Passonfontaine, était gravement malade. Bien qu’il ait
refusé le serment, on avait respecté le vénérable
vieillard, et, peut-être parce que l’on n’avait pas
assez de sujets, on n’avait pas encore envoyé d’intrus
dans cette paroisse ; l’autorité diocésaine appela M.
Tournier à Passonfontaine en qualité de vicaire.
Ayant refusé le serment, M. Tournier fut bientôt
dénoncé, M. Cuenot étant mort le 13 avril 1792,
le vicaire continua à administrer la paroisse, et il ne
la quitta que devant l’impossibilité d’y rester, lorsque
l’intrus y eut été envoyé. Il ne s’éloigna pas cependant
de cœur et avant de quitter Passonfontaine, il en confia
la surveillance et l’administration à un autre prêtre
fidèle, destiné lui aussi, à confesser vaillamment la
Foi dans les souffrances des prisons, M. Courtot,
vicaire de Luisans. Puis, il rentra à Noël-Cerneux.
Le 27 mai, M. Tournier prend son passeport de
déportation pour la Suisse et franchit ostensiblement la
frontière ; mais ce n’est que pour mieux cacher son
apostolat. Toutefois, avant de l’entreprendre, il va se
placer sous la protection de Notre-Dame des Ermites, si
vénérée dans nos vieilles montagnes du Doubs. Et dès le
1er juillet il est rentré et caché à Noël-Cerneux.
Bientôt sa présence est signalée ; il repasse la
frontière et se fait oublier par un séjour de deux ou
trois mois à Cressier. Ce temps d’ailleurs n’est pas
perdu ; M. Tournier en profite pour convertir son
hôte, âme droite mais jugement faussé qui admirait
profondément les idées nouvelles et ceux qui les
fomentaient.
Rentré au cœur de l’hiver, et dans sa paroisse même de
Passonfontaine, il se cache dans les fermes ; de là il
rayonne de nuit, pour subvenir aux besoins des fidèles,
et consacrant sa journée aux exercices de piété, sauf un
court temps de repos. Déguisé le plus souvent en
charpentier qui cherche de l’embauche, il parcourt ainsi
les cantons de Morteau, de Nods, de Vercel, d’Orchamps,
du Russey. Souvent aussi le déguisement change afin de
dépister les dénonciateurs.
C’était le 18 mars 1793 qu’avait été forgée la loi de
mort contre les prêtres déportés rentrés en France. A ce
propos je tiens à insister davantage sur la différence
qui existe entre la déportation, transport arbitraire
hors des frontières, destinée à empêcher les prêtres
fidèles à exercer le Saint Ministère, et l’émigration,
fuite volontaire hors du lieu de persécution. Parfois
les deux choses se confondent, le ‘’déporté’’ ayant été
inscrit sur la liste des ‘’émigrés’’ n’est autre qu’un
‘’déporté’’ qui a cru prudent d’éviter les formalités
légales. Pour le ‘’déporté’’ la Foi seule est en jeu ;
pour l’ ‘’émigré’’ la politique peut entrer aussi en
cause. On conçoit l’importance de cette distinction.
Passonfontaine était signalé comme un centre de
‘’fanatisme’’. On ne perdit donc pars de temps et moins
de quinze jours après le vote de la loi de mort, on
perquisitionnait déjà à la recherche des prêtres. La
famille Courtot, dont le fils, vicaire de
Luisans, s’était signalé par sa fermeté, était
spécialement suspectée. On exécuta le 2 avril des
recherches dans cette maison. On y trouva la preuve
qu’un prêtre y était passé depuis peu ; M. Tournier
fut traqué, il dut passer en Suisse pour la troisième
fois. Ce ne fut pas encore du temps perdu. Il emploie ce
loisir forcé à faire un nouveau pèlerinage à Notre-Dame
des Ermites et à composer un petit traité sur les
devoirs des fidèles dans les circonstances présentes.
Pour la troisième fois, il rentre en France ; mais le 23
juillet, au Mont-de-Vouillon, près des Fins, il tombe
dans une embuscade. Ecoutez ce dialogue digne des temps
apostoliques : ‘’Qui es-tu ? – Je suis prêtre’’. Peu
importe le nom ou les circonstances ; en présence
soudaine d’un ennemi de la Foi, M. Tournier se
couvre immédiatement de son Caractère Sacré.
‘’Pourquoi viens-tu ici
? – Pour secourir mes frères’’.
Aussitôt le prêtre est garrotté et conduit à Morteau ;
on l’y garde à vue ; on lui prodigue les mauvais
traitements. Tout un jour on le laisse exposé à la
brutalité et aux injures ‘’des satellites du schisme et
du brigandage que l’on faisait jour, dit Mgr. De
Chaffois, comme ces animaux destinés à la poursuite
des bêtes fauves, de la proie qu’ils ont forcée, afin
d’exciter davantage leur ardeur à la poursuivre’’.
Insensible à tout M. Tournier prêche et ‘’défend
avec liberté et une sainte hardiesse la cause de son
Dieu et de sa Religion’’.
Des catholiques courageux veulent lui faire passer
quelques aliments ; les jacobins qui s’en chargent font
comme des soldats du Calvaire qui présentent le fiel à
Notre Seigneur ; ils présentent les aliments au
prisonnier après les avoir couverts des ordures les plus
dégoûtantes.
Le 25 juillet, mis à la chaîne avec un voleur renommé,
le prêtre est acheminé vers Besançon. Son beau-frère est
accouru sur son passage. M. Tournier le console
et l’encourage. On doit passer à Passonfontaine ; les
habitants qui aujourd’hui encore se montrent si fermes
et si vaillants ont conspiré d’attaquer les gendarmes et
de délivre leur vicaire ; plusieurs fois déjà nos braves
populations montagnardes ont réussi à accomplir de ces
exploits ; elles le feront encore bien souvent et le
sang des paysans catholiques coulera pour cette noble
cause. Mais les Jacobins se sont méfiés : ils ont
renforcé l’escorte, et les habitants de Passonfontaine,
réduits à l’impuissance regardent les larmes aux yeux,
s’éloigner le sinistre cortège. Arrivé à Besançon, M.
Claude Ignace Tournier alla rejoindre dans les
cachots le curé de Granges. Ce fut une consolation pour
ces vénérables victimes de passer en pieux entretiens et
en alertes encouragements, le temps de leur captivité.
Des prêtres condamnés à dix ans de fer, MM. Pagnot,
Boucon et Lornot étaient détenus dans les
prisons de Besançon. Ils parvinrent à faire tenir à
leurs confrères une lettre pour les féliciter sur le
bonheur qu’ils avaient de souffrir pour Jésus-Christ. M.
Tournier répondit en son nom et en celui de son
confrère une lettre qui montrera combien nous avons le
droit d’admirer leur fermeté dans la Foi et combien
aussi il paraît légitime de considérer comme martyrs les
prêtres qui moururent durant leur emprisonnement.
‘’C’est dans la maison de justice du tribunal criminel
que nous sommes détenus. M. Pagnot doit connaître
cette prison, car il a été quelques temps dans celle qui
est vis-à-vis ; ce sont les cachots où l’on renferme
actuellement les plus grands criminels ; ainsi vous
voyez que nous sommes mêlés, confondus, avec un tas de
scélérats coupables de tous les crimes. Dans le cachot
que nous habitons, (car on est un certain nombre
déterminé par cachot), il s’y trouve deux hommes qui
sont aussi libertins qu’on peut l’être ; pour moi, je
vous l’avoue, je ne croyais pas qu’il existât sur la
terre des hommes aussi scélérats. Lorsqu’ils se livrent
aux discours, aux chansons et aux actions les plus
abominables, nous ne pouvons que gémir et prier le Bon
Dieu d’avoir pitié de ces pauvres malheureux, car il ne
nous serait pas permis de faire entendre alors le
langage de la religion ; nous ne ferions qu’augmenter le
mal et les engager à prononcer les blasphèmes les plus
exécrables contre la divinité. Nous avons adressé une
requête au département dans laquelle nous avons exposé
toutes ces choses, et nous le conjurons de nous faire
descendre dans le fond des fosses et nous charger de
chaînes, plutôt que de nous laisser où nous sommes ;
plusieurs personnes même ont sollicité pour nous mais le
département a été inexorable, et il ne tirera pas d’ici
avant notre jugement. Malgré la dureté de notre prison,
nous jouissons d’une parfaite santé et nous sommes si
contents de notre sort que nous n’avons pas encore
éprouvé la moindre inquiétude depuis le premier moment
de notre emprisonnement ; nous bénissons le Bon Dieu de
ce qu’il a permis que nous ayons à souffrir pour son
amour et la défense de la Religion. Nous avouons
cependant qu’il est bien douloureux pour nous d’être
sans cesse témoins des outrages les plus sanglants
contre le Seigneur ; mais en un sens nous nous en
réjouissons encore parce que nous pensons que Dieu veut
nous faire passer par tous les genres d’épreuves. Ah !
nous devons reconnaître ici avec les sentiments de la
plus vive reconnaissance, combien le Seigneur est bon
envers ceux qui souffrent pour lui ; il nous comble des
plus douces consolations et il rend nos maux légers, si
agréables même à porter, que nous ne leur préférons pas
notre délivrance. Nous vous prions de remercier le Bon
Dieu pour nous, pour tant de faveurs. Nous ne savons pas
encore quand on prononcera notre jugement, ni à quelle
peine nous serons condamnés ; on nous dit maintenant
qu’il y a apparence que nous ne subirons pas la
guillotine. Si nous avions une vraie foi, nous
regarderions cela comme un malheur pour nous ; mais
peut-être la volonté de Dieu n’est-elle pas que nous
endurions le martyre, ce serait une trop grande faveur
pour qu’elle fût accordée à des pêcheurs comme nous. M.
Huot a déjà été interrogé juridiquement à
Saint-Hippolyte. Pour moi, je n’ai encore paru devant
aucun tribunal ; seulement, lorsque je suis arrivé à
Besançon, j’ai été interrogé dans la prison, par un
commissaire du département. Je lui ai répondu la vérité
à toutes les interrogations qu’il m’a faites. Il y a
apparence que cela ne rendra pas ma cause meilleure ;
mais je voulais leur confesser ma foi, et leur montrer
que nous pouvons braver les supplices avec la grâce de
notre Dieu ; je suis résolu à suivre exactement le même
plan lorsqu’on nous jugera.
‘’Ah ! Chers confrères, nous vous en conjurons
instamment, ne nous oubliez pas dans vos ferventes
prières ; n’oubliez pas en particulier les pauvres
prisonniers avec lesquels nous sommes détenus ; demandez
pour eux des miracles de la grâce du Bon Dieu, et pour
nous le zèle et toutes les vertus qui nous sont
nécessaires pour pouvoir travailler un peu efficacement
à leur conversion. Il y en a quelques uns avec qui il
semble qu’il y aurait encore quelque ressource… Valete
in Domino !’’.
Le 20 août, Claude Ignace Tournier et Claude
Joseph Huot prêtres insermentés, comparurent
devant ce qu’on appelait alors ‘’la Justice’’, ils
étaient inculpés du crime d’être rentrés ‘’sur le
territoire de la République’’ quoique sujets à la
déportation.
C’était la première fois que le tribunal allait
prononcer à Besançon une sentence de mort contre des
prêtres ; l’hypocrisie jacobine craignait encore de
révolter le sentiment chrétien des populations. Il
fallait masquer cette condamnation en haine de la Foi
sous des prétextes politiques. Il fallait que le peuple
ne vit dans les deux condamnés que des émigrés, et dans
ces émigrés rentrés que gens qui étaient rentrés parce
qu’ils ‘’manquaient à l’étranger de moyens d’existence’’
e t non pour exercer en France le Saint Ministère. On
essaie donc de leur inculquer ce moyen de défense.
Peut-être M. Huot, tout en n’acceptant pas de
dire lui-même un tel mensonge, surtout lui qui n’était
point passé en Suisse, eut-il laissé insérer dans le
jugement quelle considérant en ce sens ; il était tout à
la joie d’aller à Dieu et si simple en sa conscience
qu’il n’eut point vu dans le jugement les pièges
destinés à tromper ou peut-être même à scandaliser
l’opinion publique. Mais le jeune vicaire de
Passonfontaine veillait ; il protesta en son nom et au
nom de son confrère contre allégation du tribunal et
déclara que s’ils étaient en France, ce n’était que
‘’pour se rendre fidèles à leur vocation’’.
Mgr. de Chaffois, alors vicaire général de Mgr
de Lenzburg, évêque de Lausanne et administrateur de
Besançon, depuis la mort de Mgr Durfort, lui qui
connaissait aussi bien que possible par conséquent les
événements et les personnages, et qui compléta ses
propres souvenirs par des recherches diligentes, exprime
sur le jugement de ces deux premières victimes, cette
opinion qui doit être relevée :
‘’Force fut donc au juge de prononcer contre eux un
arrêt de mort en telle forme qu’il fut en même temps un
acte authentique de leur martyre, et une preuve qu’ils
mouraient pour la Foi’’.
Le 8 octobre, enfin, cette sentence fut prononcée et nos
deux premiers martyrs furent conduits à la mort. La
guillotine voyageait alors dans le département. Il fut
donc décidé que les condamnés seraient fusillés.
Les deux prêtres, enchaînés, furent conduits à Chamars.
Une foule immense, morne et stupéfiée, s’était
rassemblée non pas tant pour être témoins de ce crime
que pour rendre hommage aux victimes. On vit d’abord le
vicaire schismatique de Saint-Pierre, M. Caseau,
qui en avait reçu la mission officielle, s’approcher des
condamnés, et leur offrir le secours de son ministère.
On comprend que cette offre ne pouvait être acceptée.
Les deux confesseurs de la Foi se donnèrent
réciproquement la sainte absolution : ils se bandèrent
les yeux, s’agenouillèrent et reçurent le feu du peloton
qui les ‘’expédia’’ au Ciel.
Alors la foule jusque là muette se précipite sur ces
corps vénérables : elle s’arrache les débris de leurs
vêtements sanglants, elle prie devant ce qu’elle appelle
déjà des reliques. A grand peine le vicaire schismatique
parvient-il à faire placer les corps sur le chariot
funèbre. La foule entrave la marche, on parvient enfin à
la cour de l’hôpital Saint-Jacques ; le chariot y est
remisé, les grilles sont fermées, mais le peuple
escalade murs et grilles et lorsque le pauvre prêtre
schismatique que les émotions diverses qui l’agitent ont
obligé à aller prendre une légère réfection, revient
pour conduire les corps au cimetière, il les trouve
presque nus tant le peuple s’est acharné à se partager
leurs vêtements et il faut la force armée pour pouvoir
les arracher à la vénération et les conduire au
‘’cimetière commun’’.
Rentré à son presbytère, le cœur agité et tremblant, M.
Caseau ressentit bientôt l’effet de la prière des
deux prêtres. Il fit abjuration en règle du schisme dans
lequel il avait eu le malheur de tomber et il le fit en
pleine persécution ; il racheta sa faute dans les
souffrances de l’emprisonnement et de la déportation.

Anne-Pierre CAPON
Vingt jours après, les gendarmes amenaient dans le
cachot laissé vide par la tragédie du 3 octobre, un tout
jeune prêtre, lui aussi de l’ordination du 19 mars 1791.
Fils d’un banquier de Besançon, Anne-Pierre Capon
avait une intelligence si brillante et une discipline si
sur que, n’étant encore que diacre, et dans ces débuts
de schisme, il avait reçu l’autorisation de prêcher. Il
avait été ordonné prêtre à peine âgé de vingt-quatre ans
et envoyé le même jour à Lanthenne pour suppléer le
curé, frappé d’apoplexie. Ah, il allait bien comme les
apôtres ne pensant pas qu’il vaille mieux obéir aux
hommes qu’à Dieu. Voyez-le, ce dimanche de sinistre
mémoire, où l’intrus s’est installé sur le siège des
Maximin et des Claude. Son soi-disant mandement doit-
être lu dans toutes les paroisses de son soi-disant
diocèse. Mais il ne s’est pas fié pour ce soin à ceux
qu’il lui plait d’appeler ses chers coopérateurs. C’est
la force publique qui vient accomplir cette mission à
laquelle trop peu de prêtres, il le sait bien eussent
voulu se prêter. La foule remplit l’église ; le cortège
est entré, et debout, au chœur, dans ses vêtements
sacerdotaux le vicaire est là ; il a demandé son
inspiration à Dieu, et soudain, au moment où le maire va
donner lecture de ce mandement sacrilège, impuissant à
l’empêcher de souiller les oreilles de ceux que
l’archevêque légitime lui a confiés, Pierre Capon se
dresse cependant pour les avertir du danger ‘’Bouchez
vos oreilles, mes frères, s’écrie-t-il, pour ne pas
entendre ce que le démon du schisme vient vous
adresser’’. Cependant, l’ordre s’est rétabli ; le maire
d’abord stupéfait, a lu le pamphlet de l’intrus et
l’office s’est terminé sans autre incident. Mais le
vicaire est décrété de prise de corps. Selon les règles
de la prudence apostolique, il fallait disparaître un
certain temps. M. Capon passe donc en Suisse ;
mais bientôt il est tourmenté à un impérieux désir de
reprendre son apostolat interrompu. Ce fut le 29
janvier, jour de saint François de Sales, durant sa
messe qu’il sentit impérieusement l’appel de Dieu. Il
n’y fut point infidèle et il alla aussitôt solliciter du
vicaire général la permission et les pouvoirs
nécessaires. M. Capon était un prêtre dont
l’intelligence et les vertus promettaient tant que ce ne
fut que bien à contre cœur que le vicaire général se
résigna à signer cette feuille de pouvoirs qui pouvait
si facilement devenir un arrêt de mort.
Aussi Mgr. de Chaffois, fit-il attendre à l’abbé
Capon la permission qu’il sollicitait jusqu’après
Pâques. Et de son côté le prêtre pria en sollicitant de
Dieu, la grâce de travailler six à sept mois pour son
Église, et puis après de mourir martyr.
Enfin, débordant d’une joie céleste, Anne-Pierre
Capon muni de pouvoirs réguliers, est rentré en
France. Il veut se conformer en tout aux préceptes
Évangéliques, et même aux conseils. Aussi l’apôtre
n’a-t-il point emporté d’argent. Et le voilà dans nos
montagnes, infatigable, ne craignant rien, toujours sur
la brèche. La première partie de sa demande a été
exaucée ; c’est maintenant le tour de la seconde. Il y a
à peine six mois qu’il est rentré ; le 28 octobre 1793,
au soir, trois jacobins le rencontrent dans un bois,
près de l’Hôpital du Grosbois. Sa figure paraît suspecte
à nos trois gredins qui le mettent en état
d’arrestation, et le fouillent. Le résultat comble leurs
espérances. Dans les poches du voyageur, ne
trouvèrent-ils pas un bréviaire, un rituel et une pyxide
à double compartiment où se trouvaient des Hosties et
les saintes huiles. L’arrêté était de bonne prise. Quant
à son compagnon, dans le paquet duquel on trouve un
calice et une patène, il déclara qu’il ne connaissait
point ce voyageur et que l’ayant rencontré par hasard,
il l’avait aidé à porter son bagage, sans en connaître
le contenu. La Terreur ne régnait pas encore assez pour
qu’on osât traîner à la mort un guide de prêtre ; déjà
on avait relâché celui de M. Huot ; vraie ou
fausse l’excuse du compagnon de M. Capon devait
être admise. Pour celui-ci, il n’hésita point aussitôt
qu’il fût interrogé, à Ornans, il déclara qu’il était
prêtre, et âgé de vingt-six ans et demi ; il avoua sans
la moindre difficulté qu’il avait voyagé en Suisse et
qu’il était rentré en France pour exercer le saint
ministère. Mais si peu soucieux de se disculper
lui-même, il s’efforce de justifier l’excuse présentée
par son compagnon ; et ce qu’il craint surtout, c’est la
douleur que son arrestation causera aux siens et surtout
à son père ; aussi il se refuse à dire son nom ‘’pour ne
pas mettre sa famille dans la désolation’’. Qu’importe
aux Jacobins, d’ailleurs, que le prêtre s’appelle d’un
nom ou d’un autre : ils tiennent leur victime ; ils se
font payer les cent livres que la République a promis à
quiconque livrerait un prêtre, et ils conduisent leur
capture à Besançon.
L’identité de M. Capon ne pouvait demeurer
longtemps ignorée, dans cette ville même où il était si
connu ; l’accusateur public se trouvait être son ancien
camarade de collège ; le triste personnage qu’est
Rambour joua son rôle à la manière dont bien de ses
pareils le joueraient aujourd’hui ; il se mêla aigrement
à l’interrogatoire ; c’était le second de ses camarades
qu’il allait envoyer à l’échafaud.
A l’interrogatoire, l’abbé Capon se montre
sublime ; il déclare ‘’qu’il n’est rentré en France que
pour assister de tout son pouvoir les fidèles qu’il
savait être sans prêtres’’. Pressé de questions, il
proclame qu’il ne reconnaît pas pour supérieur le
citoyen Seguin (c’était l’évêque intrus) et,
répondant enfin à une phrase doucereuse du président :
‘’La Religion ne prescrit pas de respecter les lois
civiles quand elles sont contraires aux lois établies
par Dieu lui-même’’.
Dans ce telles conditions, il était impossible, non pas
d’acquitter M. Capon, ce que le tribunal ne
désirait point, mais du moins de masquer les motifs de
sa condamnation.
Le président était un de ces sinistres sentimentaux qui
accomplissent les plus noirs forfaits une larme à l’œil
et des vers sur les lèvres. Cette espèce était alors
fort à la mode ; et Fabre d’Églantine, l’auteur du
gracieux ‘’il pleut Bergère’’ en est un des plus beaux
exemples.
La race n’est est pas perdue et nous pourrions en citer
des spécimens. Le Jacobin poétique existe encore.
Ce président dont le fils devait un peu laver le nom par
une célébrité de bon aloi était Nodier. Il était lié
d’amitié avec M. Capon, le père, en sorte qu’une
fois par hasard, son émotion fut réelle. Il hésita ;
mais alors, digne des héros des temps apostoliques
Anne-Pierre Capon, le regardant avec une inexprimable
tendresse lui dit doucement : ‘’Rassurez-vous, je
connaissais la loi avant de rentrer en France, elle me
condamne à mort ; vous en êtes l’organe, n’hésitez plus
!’’. Et Nodier, le sentimental Jacobin, n’est
point ému par une telle apostrophe ; il ne mesure pas la
grandeur de ces paroles ; il a retrouvé son calme, et il
lit la sentence.
Anne-Pierre Capon était condamné à mort ; son
guide relaxé faute de preuves.
Les tribunaux s’efforçaient encore à ce moment de
paraître respecter la Religion. Ce n’était que le ‘’Loss
Von Rom’’ de certains cercles d’aujourd’hui ; on
affirmait que la paix établie et la constitution admise
ce serait la liberté religieuse ; on croirait encore
entende ceux qui tendent aujourd’hui des filets à
l’Église.
Déjà, on veut imposer les CULTUELLES de ce temps là et
lorsque le Pape leur ferme expressément la porte, on
veut les imposer par la fenêtre ; la fenêtre d’alors,
c’était la guillotine.
Mais en attendant le moment où l’on renverserait les
tabernacles sacrés, où l’on brûlerait les reliques des
saints et où l’on placerait des prostituées sur les
autels, en les adorant sous le nom de Déesse Raison
(n’était-ce malheureusement pas souvent, en effet, la
raison primitive et originelle de la criminalité de ces
misérables) on semblerait n’en vouloir qu’aux bien de
l’Église dont on s’emparait en promettant des pensions,
aux vases sacrés qu’on inventoriait, et aux prêtres qui
restait fidèles au Pape, se refusaient à faire la
prestation de serment schismatique.
On avait trouvé, sur l’abbé Capon une pyxide
contenant des Hosties ; il n’avait point eu le temps de
les consommer et il avait eu la douleur de voir son Dieu
promené de poche en poche par les gendarmes parmi les
pièces à conviction et arriver ainsi jusque sur la table
du tribunal. Vainement il avait déclaré de suite que les
Hosties étaient consacrées. Le tribunal se montra plus
respectueux. Interrogé de nouveau sur ce fait et ayant
répété sa déclaration, M. Capon vit le président lever
l’audience en signe de respect, puis faire prévenir la
paroisse voisine de Saint-Pierre. Le clergé schismatique
vint prendre les Saintes Espèces , en forme solennelle,
et maintenu assis par force entre les gendarmes le
prêtre qui mourait martyr du schisme s’inclina une
dernière fois sur le passage de Dieu.
Cependant l’audience, est terminée ; mais avant d’être
entraîné par les gendarmes, l’abbé Capon
s’approche de l’accusateur public ; il lui serre
affectueusement la main ; Rambour dut pâlir sous cette
loyale étreinte de son camarade ; la haine jacobine se
doublait chez Rambour d’une antique jalousie ; tout
Besançon se souvenait des triomphes scolaires du
condamné et connaissait le peu de valeur de son
camarade.
L’arrêt portait que le condamné serait exécuté à trois
heures sur la place qu’on appelait alors Place de la Loi
et que nul ne connaît sous un autre nom que celui de
Place Saint-Pierre. Vainement on a essayé de nos jours
de la rebaptiser républicainement. Il fallait alors lui
donner un nom qui rappelât les ‘’gloires’’ de la
République et les ‘’grands ancêtres’’ du bloc. Pour
rappeler la victoire du bloc de ce temps là sur tant de
héros chrétiens qui y reçurent la couronne du martyre,
pour instruire ‘’républicainement’’ les générations
futures, il fallait l’appeler PLACE DE LA GUILLOTINE. Je
livre cette pensée aux méditations de la municipalité.
Ce nom contenterait tout le monde. Là où le bloc verrait
le souvenir des assassinats dont il se glorifie, nous
puiserions, nous catholiques, un élément d’édification
et de courage.
Rentré en prison au sortir du tribunal, l’abbé Capon
se mit à table et dîna de bon appétit. Il était joyeux
car il sentait que Dieu l’avait exaucé et qu’il allait
voir s’accomplir la deuxième partie de sa prière, six
mois d’apostolat, et le martyre.
Après son repas, il s’entretint gaiement avec les
prisonniers et donna à l’un d’eux son habit, pour faire
une dernière charité et un dernier acte de détachement
humain. Cependant la force armée vient le chercher ;
Anne-Pierre marche allègrement ; la foule est immense ;
le condamné salue avec affabilité les amis ou les
personnes de connaissance qu’il aperçoit. Bientôt il a
traversé la place. Avec aisance il gravit les degrés de
l’échafaud et se livre au bourreau. Il était exactement
trois heures, l’heure du sacrifice sanglant du Calvaire.
Nous ignorons ce que devint le corps de M. Capon
; les contemporains ne font point mention de ses
funérailles ; peut-être fut-il réclamé par sa famille.
Dix jours plus tard étaient arrêtés dans le département
du Doubs, deux prêtres dont nous devons rappeler le nom
pour mémoire ; ils n’ont pas été retenus dans la liste
de la postulation, sinon en appendice, parce qu’ils
étaient étrangers au diocèse et qu’ils y furent
seulement arrêtés ; c’est M. Leforestier, prêtre
du diocèse de Coutances et M. Leprince, chanoine
semi prébendier de la collégiale de Mantes, du diocèse
de Versailles. Arrêtés à Sombacour le 13 novembre, alors
qu’ils cherchaient à gagner la Suisse. Ils furent
incarcérés à Pontarlier, puis à Besançon. Ainsi,
seulement , ils sont nôtres ; mais Paris les réclama ;
ils y furent expédiés et c’est là qu’ils reçurent leur
couronne, en place de Grève, le 25 septembre 1794.

Claude-François RENEL
COPERSCHMIDT
M. Claude-François Rénel Coperschmidt, le
quatrième des prêtres mis à mort chez nous, fut bien
victime de la haine antireligieuse ; mais pour lui plus
que pour tout autre, on sent la réalisation de cette
pensée des sectaires, renouvelée de sa parole d’un duc
d’Acquitaine à un grand évêque de Poitiers : ‘’Je te
déteste trop pour faire de toi un martyr’’. Le plan
infernal cependant n’a réussi qu’à moitié ; l’examen de
la cause, l’opinion publique, le sentiment exprès du
vicaire général d’alors, Mgr de Chaffois,
arrachent le masque dont le tribunal criminel de Dole
couvrit la condamnation de M. Rénel.
M. Claude-François Rénel Coperschmidt
était né à Dole en 1760. Il appartenait à une bonne
famille de robe, et son père était substitut au
bailliage et siège présidial de Dole. Il fit ses études
au collège Royal de Dole, où des prêtres séculiers
venaient de remplacer les Jésuites supprimés. Les
professeurs n’étaient point très recommandables ; un
seul demeura fidèle durant la Révolution et ce
professeur de théologie devint l’évêque intrus du Jura,
Moyse. Malgré de tels maîtres, le cœur de
Claude-François-Rénel était honnête et son
intelligence si sûre qu’il garda la foi droite et solide
qui lui valut sa mort glorieuse.
Il y avait à Dole, dans l’insigne église collégiale
exempte de Notre-Dame, en même temps que le chapître, un
corps de Chapelains ; on les appelait Chapelains natifs,
parce qu’ils devaient être nés et baptisés à Dole ; ce
corps s’appelait la Familiarité, parce que les prêtres
qui le composaient vivaient primitivement en communauté
et formaient une sorte de famille sacerdotale. Ordonné
prêtre, Claude-François-Rénel obtint son
admission dans le corps des Chapelains natifs, dont les
fonctions consistaient à intervenir à l’office du chœur,
au second rang après les chanoines ; l’activité du jeune
prêtre se consacré en outre à aider dans
l’administration paroissiale le curé-doyen du chapître
et son vicaire ; ainsi M. Rénel intervient aux
registres paroissiaux en cette qualité de vicaire, mais
il ne paraît pas en avoir jamais eu le titre officiel,
ni les émoluments.
Cependant la Révolution avait éclaté. Le Doyen du
chapître M. Boisson, ne se sentit pas à la hauteur des
circonstances ; son âge et ses infirmités lui firent
comprendre qu’il devait laisser à d’autres mains la
direction de sa paroisse et le soin de soutenir son
chapître dans des circonstances si critiques.
Malheureusement sa bonne intention fut sans résultat car
il était trop tard pour qu’il fut régulièrement remplacé
et le schisme trouva le décanat de Dole vacant. La
plupart des chanoines prébendiers et semi prébendiers
(un seul sur seize prêtres prêta le serment) ne furent
malheureusement pas imités par les familiers et les
vicaires. Presque tous jurèrent la constitution et
acceptèrent des postes d’intrus. Ce fut un dimanche, du
haut de la chaire, à la grand’ messe, que tous les
prêtres de Dole durent successivement s’expliquer.
Lorsque vint le tour de Claude-François-Rénel, il
fit toutes les réserves de droit, en tant que prêtre et
que catholique, et, sauf ce que la constitution pouvait
avoir de contraire à ce devoir de prêtre, il jura la
constitution. Un tel serment n’en était pas un, et M.
Rénel eut été sur le champ traité comme
‘’réfractaire’’ si, pour un motif que nous ignorons le
greffier n’avait pas omis au procès-verbal l’inscription
des réserves formelles qui avaient accompagné le serment
et dont l’existence est prouvée.
M. Rénel resta donc quelques temps dans le clergé
paroissial, remplissant bénévolement les fonctions de
vicaire ; mais sa retraite eut lieu dans des
circonstances trop remarquables pour qu’elles ne soient
pas relevées ; le 3 mai, au registre paroissial, son
collègue Collinet aîné, signe encore avec son
titre légitime de vicaire ; le 23 mai, nous le trouvons
pour la première fois avec le titre schismatique qu’il
s’est donné lui-même, de curé de Dole. Entre ces deux
dates, M. Rénel signe pour la dernière fois, le
12 mai. M. Rénel a donc cessé ses fonctions
précisément au jour où leur continuation eut paru une
adhésion au schisme. En même temps, il écrivait à la
municipalité pour protester contre l’omission de ses
réserves au procès-verbal au serment.
L‘opinion publique ne s’y trompa d’ailleurs en aucune
manière. Je possède une liste des prêtres de Dole à
l’époque du serment, curieux document dressé pour aider
à la réorganisation du clergé lors du Concordat ; les
jureurs n’y ont point ménagés, et à deux fois, M.
Rénel y figure, comme chapelain natif, et comme
vicaire ; et par deux fois on a mis à côté de son nom le
mot ‘’martyr’’. La vénération qui s’attacha à son
tombeau en sera une autre preuve.
S’étant ainsi, pour la Foi, mis lui-même hors la loi. M.
Rénel ne crut pas devoir cependant quitter Dole.
Là, il pouvait demeurer caché dans sa famille sans être
à charge à la communauté des fidèles et il pouvait en
secret exercer le saint ministère. La preuve qu’il
l’exerça souvent nous est donnée par deux circonstances
: l’une, c’est la présence parmi les feuilles volantes
d’actes de catholicité, recueillis quoiqu’en faible
partie, après la Révolution, et conservés dans les
archives paroissiales, d’actes de baptême signés de lui
; la seconde, qui prend toute sa valeur de ce qu’elle
est rapportée par le vicaire général que M. Rénel
avait les pouvoirs les plus étendus, et même : ‘’la
faculté de donner des pouvoirs’’ à d’autres prêtres ; il
est, de sa cachette, lui, le seul vicaire demeuré
fidèle, comme l’administrateur légitime de la paroisse
de Dole, en face de son collègue infidèle Collinet
l’aîné, qui s’est fait curé par la grâce du schisme.
Au mois de septembre 1793, un voisin découvrit la
présence de M. Rénel ; on avait profité de sa
disparition pour l’inscrire sur la liste des émigrés ;
on y mettait alors qui l’on voulait et les rancunes
avaient beau jeu à s’exercer. Le voisin ne voulut point
assumer l’odieux de cette trahison ; il l’imposa par la
crainte à un locataire de la maison Rénel.
Celui-ci fit l’office de Pilate et livra le juste.
C’était le soir, le 15 septembre 1793, à dix heures ; on
venait d’achever le repas familial ; à la voix des
perquisitionnaires, la mère et la sœur du prêtre
demeurent à table, tandis que lui se jette dans un
placard en emportant le couvert qui révélait un
troisième convive ; mais déjà les Jacobins sont dans la
salle à manger ; ils ont découvert la cachette avant que
M. Rénel ait pu déposer le couteau et la
fourchette qu’il tient encore à la main lorsqu’on le
saisit. Et il doit solliciter la permission de les
déposer avant d’être lié.
De là, on le conduit en prison dans l’ancien couvent des
Annonciades Célestes, rue Dusillet ; il passera
ensuite dans les prisons proprement dites, sous l’Hôtel
de Ville.
Le 17 septembre, M. Rénel comparaît devant le
tribunal criminel du Jura, séant à Dole. Il s’empresse
de rappeler qu’il a prêté serment ‘’sous réserve des
droits de la Religion’’, il ajoute que cette réserve
ayant été omise, il l’a notifiée par écrit à la
municipalité ; il prédise le devoir qu’il a eu de la la
faire lorsque le président lui demande pourquoi il a
fait cette déclaration de réserves que la loi ne
permettait point, et enfin il déclare ‘’qu’il y persiste
et n’a fait ce serment que sous ladite réserve’’ et
qu’il a fait cette réserve, malgré l’interdiction de la
loi, ‘’parce que la Religion le lui ordonnait’’.
L’inculpation était double ; on considérait M. Rénel
comme prêtre sujet à la déportation rentré ou demeuré
sur le territoire de la République et en même temps, à
raison de son inscription sur la liste des émigrés, à la
date du 9 mai 1792, comme émigré rentré.
Mais l’accusé était fils de magistrat ; il était formé à
la discussion des juristes, et, nouveau Paul, tout en
protestant de sa Foi, il va réclamer pied à pied ses
droits.
Tout d’abord, il expose qu’il est dans la catégorie des
ecclésiastiques auxquels la loi de déportation devait
être signifiée A PERSONNE et non de la catégorie de ceux
qui étaient frappés IPSO FACTO. Ce raisonnement
irréfutable démontait l’accusation si elle n’avait le
second chef. Mais là encore M. Rénel se défend.
Il nie le fait de l’émigration, et conformément à la loi
il réclame le droit de prouver son assertion. Cependant
on perquisitionne chez lui, après avoir levé les scellés
apposés lors de son arrestation ; mais on ne trouve
rien. M. Rénel était trop prudent pourra voir
rien laissé à la main des visiteurs domiciliaires.
Le 22 septembre, le tribunal rend un arrêt qui accorde à
l’inculpé un mois pour prouver sa non émigration ; et un
mois après, encore un délai de huit jours. Ainsi on
voulait sauver les apparences et masquer le délit de
ministère sacerdotal sous une prétendue émigration.
Voyez en effet, comment on procède à une l’enquête :
‘’Assez de témoins, rapporte Mgr de Chaffois, se
présentaient pour attester cette vérité, mais on les
maltraita, on les effraya, on les incarcéra avec leur
famille même, et on ne les écouta point’’.
Ce sont les SECTIONS assemblées auxquelles le prétendu
émigré présente ses témoins. On a entendu, dit le
procès-verbal, des témoins ‘’en nombre suffisant,
conformément à la loi’’. Mais on s’est sauvé par cette
échappatoire : avec les membres composant la section
n’étaient pas autorisés par la loi à donner un
certificat de résidence et qu’ils ne pourraient le faire
‘’SANS SE COMPROMETTRE’’. Alors pourquoi la loi
était-elle invoquée et accomplie quant au nombre de
témoins ? Les sections veulent se décharger de la
responsabilité sur la municipalité vainement, par trois
fois, M. Rénel présente ses témoins. Un quatrième
fois, on décide d’en finir et on reproche ceux-ci comme
parents ou domestiques, ce que la loi ne disait point.
Le 13 nivôse après cette indigne comédie d’enquête, le
district décide qu’on a satisfait à la loi, et l’abbé
Rénel, maintenu sur les listes d’émigration est
renvoyé devant le tribunal criminel.
.
Si après ce récit il restait un doute sur la véritable
cause de la mort de M. Rénel, une opinion
vénérable entre toutes devrait les résoudre, c’est la
parole de Mgr de Chaffois, rapportant les morts
d’un juge à l’avocat de l’accusé : ‘’il est temps que la
guillotine commence à nous faire justice d’un de ces
prêtres réfractaires’’. Voilà prise sur le vif l’opinion
de ceux qui jugèrent M. Rénel.
Le même jour, 2 janvier 1791, après un simulacre
d’audience, Claude-François-Rénel Coperschmidt,
prêtre prévenu d’émigration, parce qu’il s’était caché
pour exercer le Saint Ministère, mis par la haine des
partisans des schismatiques dans l’impossibilité de
prouver la fausseté du crime dont on l’accusait, fut
condamné à mort : l’exécution devait avoir lieu dans les
vingt-quatre heures. On remarquera que le premier chef
d’accusation avait été abandonné. La raison en est
simple : en soutenant que la loi de déportation aurait
dû lui être signifiée A PERSONNE, M. Rénel avait
soulevé un grave point de droit ; beaucoup de prêtres se
trouvaient dans son cas, et si peu soucieux que l’on fût
alors de la légalité on tenait à ne pas créer une
jurisprudence qui eut pu soustraire bien des prêtres à
l’échafaud. Il était plus simple de maintenir le second
chef, il suffisait pour cela d’empêcher l’enquête
d’aboutir ; sous la Terreur, ce n’était point difficile.
Et peu importait à nos gens de guillotiner sous un
prétexte ou sous un autre. Ce n’était point l’émigré ou
le sujet à la déportation qu’on tenait à atteindre ; le
juge le dit bien franchement c’était ‘’le prêtre
réfractaire’’. Et si la preuve n’était pas concluante,
on pourrait encore remarquer l’attitude du clergé
schismatique Collinet, le curé intrus, le
collègue de vicariat du condamné demeure prudemment chez
lui ; ni lui ni un des siens ne semble s’enquêter de ce
condamné à mort. C’est la haine enveloppée dans les
convenances.
Les dernières heures de M. Rénel furent
admirables. La veille de sa condamnation il avait fait à
sa mère ses adieux par une lettre tendre et rassurante ;
lorsqu’il fut condamné, il l’annonce à sa mère et à sa
sœur les engageant à s’unir à lui pour remercier Dieu de
trois grâces qu’il avait jadis demandées : ‘’Mourir à
l’âge de Notre Seigneur, mourir martyr, mourir un
vendredi’’. Et cela allait lui être accordé.
La pieuse sœur de M. Rénel, grâce à la
complaisance de la femme du geôlier et à l’aide d’une
sœur de l’œuvre du Boullion, qui continuait dans cet
horrible temps son ministère de charité, put procurer à
son frère le bonheur d’une dernière confession. On
parvient à découvrir à Dole un très vieux religieux
prémontré qui s’y était caché et dont malheureusement je
n’ai pu trouver le nom. Ce bon chanoine régulier eut le
courage d’aller prévenir le président du tribunal du
crime qu’il se disposait à commettre en confessant lui,
prêtre insermenté, un condamné à mort. Subjugué ou déjà
dévoré de remords qui devaient plus tard lui dicter de
vaines excuses, Vuillot accorda cette dernière
consolation à sa victime.
Le vieux religieux pénétra donc dans la prison ; le
condamné se confessa ; mais alors le vieillard se
souvint qu’il n’avait point de pouvoir ; M. Rénel
lui en donna, ‘’en vertu de la faculté qu’il avait de le
faire’’. Puis, nouvelle difficulté, ; le confesseur
avait oublié la formule de l’absolution : il fallut donc
que le pénitent la prononçât lui-même, pendant que le
confesseur la répétait mot à mot après lui.
Lorsque la confession fut achevée, M. Rénel
confessa son confesseur, sa sœur, la religieuse du
Bouillon ; puis il se mit à table, soupa de bon appétit
et prolongea bien avant dans la nuit ses exercices de
dévotion.
Le lendemain, sa sœur approchait. Il la reçut avec une
affabilité joyeuse et l’invita à partager son repas. Il
mit quelques provisions en réserve, ‘’afin d’avoir plus
de force pour parler au public’’.
Cependant, l’heure fatale approchait. Il se fit couper
les cheveux et le col de sa chemise et voulant faire une
dernière charité il pria le geôlier de prendre son habit
qui était tout neuf et ses chaussures et de lui donner
en échange un vieil habit et des chaussures usées.
La maison de la famille Rénel était rue de
Besançon. Le prêtre pensant au bruit de la foule qui
l’accompagnerait avait voulu éviter cette douleur à sa
mère ; mais cette dernière demande fut rejetée. Voilà
encore qui dépeint la tournure d’esprit des juges.
Ce fut donc par la rue de Besançon que le cortège
s’achemina vers la place qui se trouve à l’entrée de
Cours Saint-Maurice. Là même ou le Bloc a élevé la
statue de ce jurisconsulte taré dont il a fait une de
ses gloires, à la place de la statue de Jules Grévy,
se dressait l’échafaud.
M. Rénel marchait à pied, d’un pas ferme ; en
passant devant la maison maternelle, il salua de la tête
les Saintes Espèces qu’on y conservait et donna ainsi
aux siens un signe d’au revoir en Paradis.
Il était trois heures de ce trois janvier 1794. Le
prêtre monta d’un pas ferme les degrés, et se tournant
du côté où la foule lui parut la plus compacte, il
s’écria d’une voix forte, qu’il mourrait de bon cœur, et
qu’il souhaitait aux uns la constance et aux autres le
retour à la Foi. Puis il se livra au bourreau : le
couteau tomba. Alors ce fut une scène de cannibales.
Cette tête vénérable fut insultée et promenée au bout
d’une pique à travers toute la ville. Des Dolois se
souviennent encore du nom de celui qui porta ce trophée,
et on remarqua plus tard que, dans la rue Saint-Jacques,
là même où dans une poussée de la foule, il avait laissé
tomber le chef du martyr, il fut plus tard arrêté
lui-même pour des actions infamantes.
Le corps de M. Rénel cependant pu être enfin
conduit au cimetière qui était peu distant du lieu de
l’exécution ; la tête put-elle être retrouvée, je
l’ignore. Dès qu’on put prier en public, le tombeau
vénérable fut pieusement visité par les Dolois ; des
prêtres de Dole élevèrent un petit monument. Longtemps
on y alla en pèlerinage privé et il existe encore des
sœurs ursulines qui se souviennent de s’y être rendues,
étant novices aux environs de l’an 1850.
Le cimetière fut désaffecté en 1879. Peu à peu on
transporta les corps au nouveau cimetière. Lorsqu’en
1899 eut lieu le transfert obligatoire de ceux qui
restaient, on s’efforça de rechercher le tombeau de M.
Rénel dont M. le chanoine Guichard, le
zélé curé de Dole, eut voulu placer le corps dans le
caveau qu’il a préparé pour les prêtres de la ville de
Dole. Vainement, des vieillards indiquèrent l’endroit ;
vainement des recherches furent faites par M. l’abbé
de Branges de Civia et par nous ; erreur de
transport ou autre cause, le tombeau avait disparu et il
fut impossible d’en retrouver la moindre trace. Ainsi
sont perdus ces ossements que nous espérions un jour
élever sur les autels.
Je n’ai point parlé du testament de M. Rénel ; il
serait nécessaire de le citer en entier : ‘’Je crois
fermement, sans réserve ni exception tout ce que croit
et enseigne la Sainte Église Catholique Apostolique et
Romaine ; je rejette sans discussion ni examen tout ce
qu’elle condamne et repousse parce que constamment
assistée par l’Esprit saint, elle est la colonne et
l’appui de la vérité, et ne peut tomber dans l’erreur ni
le mensonge. C’est dans la foi et les sentiments de
cette Église Catholique, Apostolique et Romaine , hors
de laquelle il n’y a pas de salut, que j’ai eu le
bonheur de naître et de persévérer jusqu’à présent et
dans lesquels je veux vire et mourir, moyennant la grâce
de Dieu’’. Le mourant exprime ensuite sa fidélité
inébranlable au Pape et aux seuls ‘’pasteurs,
légitimement établis et en communion avec lui’’.
Il exprime avec une ardeur enflammée sa confiance en
Dieu et son amour pour lui : ‘’Qu’il est honorable pour
moi de mourir pour celui qui est mort d’amour pour moi.
Agréez aujourd’hui le sacrifice de ma vie en témoignage
de mon amour pour vous’’. Il remercie Dieu de lui avoir
donné et permis de conserver la Foi et il fait dans les
termes les plus joyeux le sacrifice de sa vie. Il se
recommande à la Très Sainte Vierge, à son Ange Gardien
et aux saints, demande pardon à ceux à qui il a pu faire
quelque peine, prie pour ses amis, leur recommande sa
mère et sa sœur, et termine en affirmant devant Dieu et
devant les hommes ‘’qu’il meut tout à fait innocent du
prétendu crime d’émigration qu’on lui a souvent
imputé’’.
Lorsque l’ordre politique et civil fut rétablit, les
parents et héritiers de M. Rénel firent
reconnaître la fausseté de l’inculpation obtinrent sa
radiation posthume de la liste des émigrés et furent
remis en possession de ses biens. C’est là encore une
preuve ou véritable motif de la condamnation de notre
quatrième prêtre.

François Joseph ROBERT
M. François Joseph Robert, qui, dans la
chronologie révolutionnaire, suit M. Claude François
Rénel, était né à Mont-de-Vougney en 1763. Il était
vicaire de Guyans-Vennes, où il avait succédé au bon M.
Huot qui avait déjà donné son sang pour la Foi.
Non seulement M. Robert refusa formellement de
prêter le serment, mais le dimanche où l'évêque intrus
ordonna de célébrer son intronisation par le chant du
''TE DEUM'', dans toutes les églises de son prétendu
diocèse, M. Robert qui était encore dans son église,
prêcha sur la nécessité de s'attacher plus que jamais
aux pasteurs légitimes et remplaça le TE DEUM par le
MISERERE pour ''demander pardon à Dieu de l'attentat
qu'on venait de commettre'' par cette intrusion.
Des villages voisins, les Jacobins se réunirent pour
arrêter un homme aussi dangereux. M. Robert
rentrait précisément au village, venant d'une course à
quelque ferme voisine. Il sait qu'il peut compter sur
ses paroissiens. Loin de fuir, il court aux cloches et
sonne le tocsin ; puis il se déguise en batteur en
grange, et, se mêlant à la foule de ceux qui le
cherchent, il leur expose les forces respectives des
assaillants et des habitants qui ne vont pas manquer
d'accourir à l'appel du tocsin ; le danger est imminent
pour les assaillants ; ils auront sûrement le dessous ;
aussi feraient(ils bien se se retirer prudemment. Nos
gredins n'ont garde de repousser un conseil de prudence,
car ils tiennent à leur peau et s'ils veulent bien
arrêter un prêtre, il ne leur plait en aucune façon de
recevoir des coups des fléaux dont précisément les gens
de Guyans se servent en ce moment, mais qui pourraient
bien changer un peu vite de destination. N'ayant aucun
goût pour cet exercice, les Jacobins détalent, mis en
fuite par le seul homme qu'ils cherchent.
Mais le secret de cette comédie fut bientôt connu. M.
Robert ne pouvant plus rester publiquement à Guyans.
Mais son imagination est fertile. Tous les jours après
sa messe, il disparait dans une cachette que nul ne peut
découvrir, et dont seul le maître d'école, le futur
martyr, M. Busson, a le secret ; c'est par son
intermédiaire que le curé reçoit sa nourriture, et
communique avec ses paroissiens. La cachette n'est pas
loin, cependant, c'est la chambre des cloches, sous le
clocher de l'église.
L'envoi dans la paroisse d'un curé intrus obligea M.
Robert à prendre la vie errante ; après six semaines
de séjour dans le clocher. Il était d'une vigueur peu
commune, de haute taille et de forte corpulence. Aussi
ne s'étonnera-t-on point de le voir accomplir de
véritables tours de force, comme d'administrer des
malades, le même jour dans deux villages séparés par une
distance de quinze lieurs. Les femmes lui offrent un
asile ; parfois il doit, pour éviter les perquisitions,
se réfugier dans la caverne de Gigot; il y est assisté
par un brave homme nommé Verdot, qui, au péril de
sa tête, lui apporte sa nourriture. D'autres fois même,
il faut passer quelques jours en Suisse, pour dépister
les recherches et se laisser oublier un peu. N'importe
le nom de M. Robert est sur toutes les lèvres des
Jacobins, il est spécialement traqué et recherché. On le
sait si apôtre : c'est le synonyme du mot dangereux dont
on le qualifie qu'on osera écrire, après son arrestation
: ''Quarante émigrés n'exalteraient pas plus nos cœurs
que la conquête de ce prêtre''.
L'hiver si rude dans nos montagnes, et particulièrement
rigoureux cette année, ne retient pas notre apôtre. Le
13 janvier 1791, il arrive dans son pays natal, à Mont
de Vougney. Là il se cache chez son oncle Claude Joseph
Noroy.
Malheureusement, on remarque des pas sur la neige ;
cette constatation fit opérer une perquisition. Le
prêtre avait quitté son habit et se rasait. Bien vite,
il passe dans la grande et se cache derrière le corps
d'une cheminée. Les Jacobins fouillent la maison et l'un
d'eux, un ami d'enfance de M. Robert s'aventure dan sla
grande. il le découvre mais il tremble, en se voyant
seul, face à face avec un homme d'une force aussi
formidable, et qui, il le pense bien, ne se laissera pas
prendre sans vendre sa vie. Aussi,, dissimule-t-il :
''Cache-toi là, je ne dirai rien''. Le fait est assez
fréquent dans nos annales de ce temps, soit par
l'honnêteté d'un gendarme écœuré de la besogne, soit par
un vieux souvenir d'amitié, pour que M. Robert
ait pu se fier à la parole de Jeandemaiche. Mais
celui-ci sort de la grange, rassemble ses amis, revient
avec eux, et leur livre sa victime. Ainsi trahi dans un
baiser, M. Robert se laisse prendre avec autant de
douceur que le Divin Maître. Comme lui, il tend les
mains aux cordes, et on le ligote si étroitement avec
une corde que l'on prend à une scie, que le
rétablissement libre de la circulation du sang fera
évanouir le prisonnier, lorsque les gendarmes, plus
humains que les Jacobins, l'auront délié après qu'on le
leur aura remis à Mancenans. Malgré l'extrême rigueur de
la saison, on ne lui a pas laissé la faculté de remettre
son habit? Saisit également comme ''receleur'' de
prêtre, le vieux Noroy, malade a été traîné à sa
suite.
A Riotais, de pieuses femmes, bravant les Jacobins de
l'escorte, s'avancent vers le prisonnier et lui
témoignent leur sympathie. A Mancenans, on le remet aux
mains des gendarmes. C'est alors qu'on lui délie les
mains et que le brusque rétablissement de la circulation
du sang le fait s'évanouir. Mais il a vite repris ses
sens, et le cortège repart pour Saint-Hippolyte. C'est
là qu'a lieu le premier interrogatoire. M. Robert
répond franchement à toutes les questions ; il indique
pour son domicile, Cressier en Suisse, et n'hésite pas à
conclure, ''qu'à sa connaissance aucune loi de la
République ne défend d'administrer les sacrements''.
Cependant, afin de masquer la haine antireligieuse, on
inculpe le prisonnier de participation au soulèvement
Catholique des montagnes du <Doubs, à l'automne
précédent. M. Robert nie toute participation à la
''Petite Vendée''. Il déclare qu'il a toujours été un
ministre de paix et de concorde, que d'ailleurs la loi
transgressée en rentrant en France, lui, prêtre
insermenté, il la connait, non pour l'avoir lue mais
pour avoir appris, par le bruit public, le supplice de
trois prêtres arrêtés comme lui.
M. Robert avait une telle influence dans la région,
qu'on résolut de frapper un grand coup pour
terroriser les populations. Le tribunal révolutionnaire
se transportât à Belvoir la semaine suivante, afin de
juger les catholiques inculpés de participation aux
Messes nocturnes célébrées à Sancey et à Landresse. M.
Robert fut conduit à Belvoir ''afin qu'il soit
expédié le premier''. Il y arriva le 20 janvier 1794,
enchaîné aux pieds et aux mains, et fut jeté dans un des
cachots de l'antique château. Par la grille du soupirail
on pouvait apercevoir la grille du soupirail d'une autre
prison, où furent renfermés le lendemain cinquante-sept
catholiques coupables d'avoir assisté à la messe
célébrée de nuit à Sancey ou à Landresse. M. Robert
de sa prison, chante des hymnes ou des cantiques, en
alternant avec les prisonniers d'en face ; ou bien on
récite le chapelet. La voix du prêtre est si belle et si
touchante, que les soldats eux-mêmes se pressent pour
l'écouter ; il en profite pour leur adresser de pieuses
exhortations. Et lorsque les chantes cessent, on entend
des dialogues dignes des apôtres, ce sont les fidèles
prisonniers qui oublient leurs souffrances pour penser à
celles du prêtre détenu ainsi par ce froid rigoureux,
sans habit, dans un cachot humide, et le prêtre qui leur
réponde ''qu'on n'a pas froid en prison, quand on y est
pour soutenir ses croyances, et qu'on y est réchauffé
par l'amour de Dieu''.
Ou bien, les fidèles songent combien l'inactivité doit
peser à cette âme ardente, et le prêtre répond ''que le
temps n'est pas long en prison, car il est court pour
demander pardon à Dieu de toutes les fautes de son
existence''. Et enfin, le exhorte les prisonniers
: ''Soyez leur dit-il, fidèles, prudents et patients, et
Dieu sera votre récompense''.
Le 24 janvier, François Joseph Robert, prêtre
déporté rentré et Claude Joseph Noroy, son
recéleur, comparurent devant le tribunal révolutionnaire
séant à Belvoir.
Noroy, très gravement malade et se soutenant à
peine, après ce terrible voyage au cœur de l'hiver et
ces quatre jours de détention dans un cachot glacial, ne
fit pas de difficultés d'avouer qu'il a avait vu son
neveu, qu'il lui avait permis de se raser chez lui, et
qu'il lui avait dit : ''Part vite'', sans doute au
moment où étaient arrivés les Jacobins.
Pour M. Robert, l'interrogatoire fut de pure
forme. ''Prêtre déporté, rentré'', Rambour
demanda naturellement sa tête. C'était le troisième de
ses camarades de collège pour lequel il agissait ainsi.
Et M. Robert répond à son haineux réquisitoire,
lorsqu'il quitte l'audience, en lui serrant la main et
lui disant affablement : ''Bonjour, mon ancien
camarade''.
L'interrogatoire de M. Robert déconcerta les
Jacobins. Ce courage calme et froid qui émerveillait les
catholiques et qui avait donné à M. Robert sa
réputation et son influence, les Jacobins incapables de
le comprendre, l'avaient pris pour une sorte
d'exaltation matamoresque. La froide et douce
résignation de leur victime, ils l'appelaient
pusillanimité. Ils en profitèrent pour crier que M.
Robert avait été lâche devant la mort, même avait
imploré du tribunal sa condamnation à la déportation et
non à la mort, en même temps qu'ils calomniaient
indignement ses mœurs. Sur ce point, les papiers
ecclésiastiques ne laissent point de doute qu'il ne
faille reconnaître une monstrueuse calomnie, tout comme
la prétention de Rambour, de faire de sa victoire un
imbécile. Quand à la lâcheté devant la mort, les faits
eux-mêmes vont répondre.
Le tribunal avait reculé cependant devant l'odieux de
condamner à mort un vieillard coupable d'avoir laissé
son neveu(r se raser chez lui. Il déclara que la
complicité n'était point prouvée et acquitta Noroy.
D'ailleurs, il savait bien que le pauvre vieux malade,
après ces émotions, ces fatigues et ces voyages dans une
saison glaciale n'irait peut-être pas juquà l'échafaud.
De fait, il mourut à peine quelques jours après, et, si
nous n'avons pas, puisqu'il mourut non ''in actu
persécutionnis'', mais seulement des suites de la
persécution, le droit de le considérer expressément
comme martyr, nous avons du moins le devoir de saluer ce
noble exemple et de rappeler le nom de ce vaillant
confesseur de la Foi.
Toujours pour les mêmes motifs, on ne voulut pas
condamner M. Robert sous le seul titre de
''prêtre déporté, rentré''. On y joignit ce grief,
doublement biscornu, puisqu'il n'était appuyé d'aucune
déposition ni d'aucun document et puisque la loi ne le
connaissait point, ainsi qu'on le verra dans le jugement
de l'invalide Georges Vuillemin, ''d'être
l'auteur d'écrits tendant au rétablissement de la
royauté''.
Voyons maintenant ce que vont être les derniers moments
de ce prêtre que Rambour et ses sinistres brutes de la
''Vedette'' vont nous peindre comme pusillanisme.
Ramené en prison, il exhorte une dernier fois par le
soupirail les fidèles prisonniers dans l'autre cachot.
Il leur recommande spécialement le pardon des injustices
dont ils sont victimes, ce pardon dont il vient de
donner l'exemple en saluant affectueusement
l'accusateur, son ancien camarade.
Lorsqu'on l'emmène à l'échafaud, il s'écrire d'une voix
enthousiaste : ''Ah ! Mes frères, qu'il fait bon avoir
soutenu la Foi, quand on se trouve à l'heure où je
suis''.
Est-il lâche ce condamné qui supplie le bourreau de le
placer sur la guillotine de telle façon qu'il regarde le
Ciel ? Il n'a pas peur de voir tomber le couteau ; ce
n'est point la lame d'acier qu'il voit, c'est au-delà,
cette couronne qui l'attend parce qu'il aura combattu
jusqu'au bout. Cependant, cette dernière demande ne sera
pas exaucée. M. Robert est placé sous le couteau
comme tous les autres condamnés et à trois heures, un
vendredi, comme M. Rénel, à l'heure même du
sacrifice du Calvaire, le 21 janvier 1794, , il est
''expédié'', au milieu des outrages d'une troupe de
cannibales, à grand peine on parvient à conduire
le corps jusqu'à Sancey. Le curé intrus eut assez de
courage et d'idée de confraternité sacerdotale pour
défendre le corps du martyr, il le disputera aux soldats
et obtint enfin la faculté de l'inhumer ''dans le
cimetière commun''. C'est la seule fois, durant toute le
persécution excepté depuis la conversion de M. Caseau,
que nous voyons un prêtre schismatique, respecter au
moins à l'égal d'un cadavre quelconque, les victimes du
schisme. A Pontarlier, nous verrons les conditionnels
applaudir à l'exécution de dom Lessus ; à Arlay,
le curé intrus dénoncera son prédécesseur fidèle, et
fêtera son exécution ; à Besançon, le clergé
schismatique de Saint-Pierre viendra prendre les Saintes
Espèces au tribunal sans songer seulement à donner au
condamné, M. Capon, la joie du Saint-Viatique. Aussi la
conduite du curé intrus de Sancey valait elle, d'être
rapportée.
Soit préméditation, soit émotion au milieu des cris et
du scandale, les fossoyeurs se trompèrent et creusèrent
la fosse de M. Robert au sens contraire des
autres fosses. Cette circonstance providentielle,
révélée plus tard par eux, permit de retrouver le
corps du prêtre et de le transférer dans un caveau de
l'église paroissiale, avec une épitaphe. M. Robert
est donc le premier des serviteurs de Dieu dont on
possède le corps, puisque les corps de MM. Huot,
Tournier, Capon et Rénel ont
disparu. Un des premiers actes du procès de
béatification sera la reconnaissance de ces précieux
restes. Plaise à Dieu de hâter le jour où il sera permis
de les exposer sur les autels pour la piété des fidèles
de nos montagnes et pour l'encouragement du clergé
paroissial qui voit, sans faiblesse et sans défaillance,
se rouvrir une nouvelle persécution.
C'est un devoir de signaler la fin malheureuse de tous
ceux qui prirent part à l'arrestation de M. Robert ; ces
populations ne manquèrent point de le remarquer. Et
jusqu'au 27 janvier 1841, on vit, frappé du mépris
public, injurié par les enfants qui lui rappelaient
toujours et sans pitié son crime, recevant à peine de la
charité publique, et pour l'amour de Dieu, le pain
nécessaire à sa misérable existence ; lui qui avait cru
s'enrichir en touchant le prix du sang, dévoré de
maladies répugnantes, n'ayant pour logis qu'une
misérable cabane ouverte à tous les vents,
Jeandemaiche, le malheureux Judas de l'abbé
Robert, demeura comme un exemple vivant de la
justice de Dieu.
Jusqu'ici, le couperet révolutionnaire n'avait atteint
que des prêtres séculiers. Il convenait que les Ordres
religieux, si répandus en Franche-Comté, eussent ainsi
leur part de cette gloire. Tous vont être nommés dans ce
martyrologue ; ce seront les Bénédictins, les
Dominicains, les Jésuites, les Carmes, les Frères des
Écoles Chrétiennes, les Chartreux, les Bernardins, les
Minimes, les Lazaristes, l'Ordre de Malte, les
Missionnaires de Beaupré. Mais par dessus tout l'ordre
Séraphique si aimé et si influent en Franche-Comté,
depuis le temps du Bienheureux Père François lui-même et
parmi ses diverses branches. L'ordre des Frères Mineurs
Capucins, si lié à nos gloires religieuses comme à notre
honneur national Comtois devait tenir une place à
part sur cette brèche d'honneur. Le premier Religieux
mis à mort par la Révolution et le premier des dix-huit
Franciscains et des onze Capucins victimes de cette
persécution fut un vénérable vieillard, belle figure de
la douceur et de la gaité séraphique, maître des novices
qui devait donner l'exemple à son ordre, vicaire
d'un couvent dont devaient sortir trois martyrs,
le P. Zéphirin, dans le monde, Edmond Antoine
Delacour, maître des novices et vicaire du couvent
des Capucins de Dole. Il était né à Vyt les Belvoir, le
17 novembre 1738 et avait fait sa profession à Dole le 4
avril 1758. Maître des novices et vicaire du couvent
depuis quinze années il en avait été chassé malgré lui,
au nom de la Liberté, et il avait refusé le serment. A
Dole, il avait ''par son caractère doux, calme et
sociable'', mérité l'affection respective de tous ses
confrères.
Chassé de son couvent, il avait été recueilli par divers
particuliers de Dole, entre autres l'homme de loi
Cahuet ; il avait quitté cet asile avant la loi de
mort aussi put-il le nommer dans son interrogatoire.
Quand au temps qui s'était écoulé depuis lors, il
ne voulut point en rendre compte, de peur de
compromettre ceux qui lui avaient donné asile; tout ce
que nous savons c'est qu'il avait débuté, comme
plusieurs de nos Apôtres, par aller faire en Suisse, un
pèlerinage à Notre-Dame des Ermites, pèlerinage qu'il
avait voué disait-il. Depuis, il avait voyagé de-ci,
de-là, sans doute exerçant le Saint-Ministère, et, au
moment de son arrestation, il se proposait de repasser
en Suisse pour trouver, il ne savait pas encore où, ''un
lieu où il put reprendre son état de capucin''.
Cet aveu simplifiait bien des choses au point de vue du
jugement comme nous le verrons bientôt.
Le 27 janvier 1794, quatre Jacobins de Boujeons
rencontrèrent deux étrangers qui leur parurent suspects.
L'un d'eux, J.B. Bailly, vigneron à Dole, au
faubourg de la Bédugue, avait un passeport, il prétexta
qu'il voyageait pour des chats de fromage et parvint à
faire accepter sa disculpation ; on le renverra indemne.
L'autre voyageur, fouillé par ordre du juge de paix de
Mouthe, fut trouvé porteur d'un Ordo, d'une image de la
Très Sainte Vierge et d'une image de Saint-Louis de
Gonzague ; de plus il n'avait point de passeport.
C'était le P. Zéphirin. Interrogé, il déclara sans
réticence aucune, son nom, sa profession, de religieux,
son pèlerinage à Einseideln, et son intention d
rechercher hors de France, un endroit où il put trouver
la liberté de vivre en capucin.
A ce propos, il convient de remarquer que j'ai retenu
pour le nom de famille du P. Zéphirin ''Delacour'',
et non ''Lacour'', le second étant
évidemment inspire de la haine du temps contre tout ce
qui pouvait ressembler, même de très loin à une
particule nobiliaire.
Après cet interrogatoire, le juge de paix maintint les
deux voyageurs en état d'arrestation et les fit conduire
à Besançon. Nous avons déjà dit que Bailly
parvint à se faire mettre en liberté. Quand au P.
Zéphyrin, il comparut le 9 mars 1794 devant le tribunal
révolutionnaire du Doubs. L'aveu du prisonnier
simplifiait toute la procédure : il ne s'agissait pas de
savoir s'il était ou non dans le cas des prêtres
auxquels la loi de déportation devait être signifiée à
personne, ce qui était d'ailleurs son cas, ni même s'il
était inscrit sur la liste des émigrés.
''Je n'ai pas émigré, dit-il, car je suis seulement
sorti un moment de France, pour faire le voyage de
Notre-Dame des Ermites que j'avais promis, mais avec
l'intention de revenir aussitôt en France''. Il ajoute
qu'il ne pensait pas que la loi lui défendit de rentrer
dans sa patrie, ''n'étant sorti qu'un moment, et sans
l'intention d'émigrer''.
Ainsi, ce prétendu émigré "expliquait clairement sa
situation, mais qu'importait aux juges d'alors. Le
président toujours ce sinistre sentimental Nodier, ne
prend pas la peine de motiver son arrêt, l'accusateur
public n'a point répondu aux explications du religieux.
Le président ne prend la parole que pour dire ''La loi
vous condamne à la peine de mort''.
Et alors, le bon capucin, sentant qu'il va mourir parce
qu'il n'a point voulu souiller ses lèvres d'un mensonge,
s'écria, au milieu des éclats de rire des Jacobins :
''J'en suis fâché pour la loi qui est bien injuste,
quant à moi je suis content de verser mon sang et de
donner ma vie pour la confession de ma Foi et pour
l'amour de Jésus-Christ''. Ah qu'on reconnaît bien là
une âme franciscaine, douce et forte à la fois, qu'on
prévoit bien, là, la terrible confusion de ces rieurs,
au jour où ils devront s'écrier en voyant la gloire de
leur victime : ''Voilà celui que nous avons tourné en
dérision''.
Ramené en prison, le P. Zéphyrin confesse une personne
qui se rappellera bien longtemps après, combien ses
exhortations furent touchantes ; il écrit aux siens une
lettre d'adieu ; on vient le chercher ; il est conduit
sur la place Saint-Pierre, et exécuté ce dimanche 9 mars
1794, lui aussi, à l'heure du sacrifice du Calvaire, à
trois heures.
on ignore ce que devinrent ses précieux restes ; sa
lettre d'adieu elle-même disparut par l'infidélité du
messager auquel il avait cru pouvoir se confier.
Dom
Pacôme LESSUS - Jean Ignace LESSUS
Dom Pacôme Lessus, dans le monde Jean Ignace
Lessus, religieux profès de la Chartreuse de
Montmerle, au diocèse de Belley, est une des plus
touchantes victimes de la Révolution.115 ans après
sa mort les descendants des populations évangélisées
par lui vénèrent encore sa tombe, et, malgré
l’abstention prudente de l’autorité ecclésiastique,
malgré les temps de scepticisme et d’impiété que
nous traversons, la dévotion privée populaire est
restée attachée au modeste monument qui recouvre ses
précieux restes. Aussi ne s’étonnera-t-on point que
dans le titre de la cause de béatification qui va
être commencée, on lui ai donné la première place,
et que le procès soit entamé en ces termes.

Diocèse de Besançon et de
Saint Claude
Sur la Déclaration du
Martyre
des serviteurs de Dieu, Pacôme, prêtre de l’Ordre de
Chartreuse, Élysée, prêtre, de l’Ordre des frères
mineurs Capucins, Jean François Patenaille,
curé, Jean Pierre Nicolas Busson, laïque,
maître d’école, et les autres prêtres, clercs et
laïques mis à mort en haine de la Foi, dans la
persécution de la fin du XVII° siècle.
Jean Ignace était originaire de Bonnétage, petite
paroisse du diocèse de Besançon. La famille
Lessus était de la trempe de ces héros
montagnards des guerres de l’indépendance
franc-comtoise, vaincus, mais non domptés,
intransigeants envers le devoir, inébranlables dans
la foi jurée. Mais la fortune n’habitait point la
demeure de l’instituteur Lessus et de Jeanne
Baptiste Rieum, sa femme. Le mari était
originaire de Saint-Julien, cette même paroisse qui
devait donner un instituteur martyr en 1793, ce M.
Morel qui, condamné à mort à Besançon,
marchait si allégrement et promptement vers le
supplice qu’il renversa un jeune écolier qui se
trouvait sur son passage. La femme était née au
Luhier. Le traitement du père de famille était à peu
près la seule ressource ; or ce traitement ne
dépassait pas cent vingt livres par an. Si on y
joint les leçons données à quatre élèves payants, on
voit qu’il fallait que le brave
instituteur élevât sa famille avec un revenu de 5 à
600 francs de notre monnaie.
C’était peu ; mais comme l’instituteur gagnait en
considération ce qu’il n’avait pas en
traitement. Il suffit, pour s’en convaincre de lire
les aces du procès d’un autre instituteur du Doubs,
mis à mort en haine de la Foi, M. Busson,
pour se rendre compte de l’influence dont un
instituteur d’alors jouissait dans sa commune : sa
parole servait d’ordre et le gouvernement n’hésita
pas, en bien des cas, à imputer à l’instituteur
toute l’organisation de la résistance à ses lois
sacrilèges. Bon instituteur, tel était Lessus
qui mourut en 1812, après plus de quarante ans
d’exercice dans la même commune ; sur ses dix
enfants, il avait donné un martyr à l’Église, et
trois autres de ses fils étaient morts sur les
champs de bataille de l’Empire ; quatre étaient
morts en bas âge ; un fils et une fille seulement
lui restaient pour l’assister à son dernier soupir.
Lessus avait été marié deux fois ; cinq
enfants étaient issus du premier mariage ; Jean
Ignace, le seul qui ait vécu fut bientôt privé de sa
mère, morte alors qu’il n’avait pas cinq ans. C’est
alors que Lessus se remaria avec Marie Anne
Pagnot, des Fontenelles, de laquelle il eut cinq
enfants, les trois militaires tués en guerre, une
fille et un fils qui mourut le dernier en 1865.
C‘est le 14 avril 1766 que naquit le héros de cette
biographie ; le lendemain, le curé de Bonnétage,
Philippe Ambroise Nicolas Joseph Bolard, lui
administrait le Saint-Baptême. Son parrain, Jean
Ignace Berçot et sa marraine Marie Thérèse
Dodane, appartenait à deux honorables familles
de la paroisse.
On remarqua bientôt l’intelligence de l’enfant, sa
pénétration d’esprit, et son heureuse mémoire, en
même temps qu’on voyait se développer en lui les
plus heureuses dispositions de piété et de
vertu. On songea que tout semblait le préparer au
Sacerdoce, et que ce serait bien dommage de ne pas
cultiver d’aussi excellentes qualités. Le curé de
Bonnétage jouissait d’une situation de fortune
supérieure à celle de bien des curés, sa famille
originaire de Pontarlier, possédait la seigneurie de
Bonnevaux ; ce digne prêtre en profitait pour
accomplir les plus généreuses charités ; il voulut
venir en aide au bon instituteur et prit à sa
charge, l’éducation de Jean Ignace. Il lui fit
faire, lui-même, ses débuts dans l’étude du latin,
puis, l’envoya, à ses frais, continuer ses études
classiques à Besançon. M. Bolard fut bien
récompensé de ses sacrifices ; Jean Ignace remporta
toujours les plus brillants succès, et cela presque
sans travail. On lui reprochait, il est vrai, comme
il arrive souvent aux écoliers. Jeune intelligence
d’élite, d’être dissipé, et on supputait les succès
hors de pair, auxquels l’aurait conduit un travail
même modéré.
Les étudiants de philosophie, jouissaient d’un
régime de liberté assez considérable ; un certain
nombre d’entre eux menaient joyeuse vie et
préféraient trop souvent à l’étude, les plaisirs de
la table et du jeu. On vit avec inquiétude dit M.
Vauthier, le plus intime ami de Jean Ignace, le
protégé de l’abbé Bolard, fréquenter assez
assidûment cette compagnie. Un libraire chez qui il
s’était abonné lui fournissait force livres, bons et
mauvais ; Jean Ignace les dévorait ; et ses
protecteurs commençaient à craindre pour sa
vocation ; on savait bien qu’il faisait de
temps en temps, beaucoup de violence à sa nature qui
le portait à la dissipation et au jeu, mais que ne
pouvait-on redouter à son âge des effets de
compagnies frivoles et de lectures inconsidérées.
Mais Dieu avait ses vues ; loin d’avoir des
résultats pernicieux cette épreuve fortifia
l’intelligence et le cœur du jeune homme, et c’est
énergique et résolu qu’il se présenta au Grand
Séminaire de Besançon, pour’ commencer ses études de
théologie. Ses notes en tout : sciences, talent et
vertu, atteignirent le maximum.
C‘est durant cette année de Séminaire, que le jeune
clerc prit la résolution de renoncer au monde, et
d’entrer dans un Ordre contemplatif et austère. Il
hésitait encore entre la Trappe et la Chartreuse.
Cependant, comme par la grâce de Dieu, cet esprit,
naturellement porté aux actions promptes et
soudaines, n’agissait qu’après une longue et
prudente réflexion, Jean Ignace, sans révéler son
secret à autre qu’à son directeur, acheva son année
de théologie, et rentra dans le monde. Les
Séminaristes de Besançon faisaient en effet alors
une seule année d’internat et terminaient leurs
études comme pensionnaires dans des familles
honorables de la ville. Les occasions de
dissipation, qui ne manquaient pas, surtout à cette
époque tout entremêlée de fêtes et d’émeutes qui
marquent à Besançon les années 1787 et 1788, lors
des démêlés du parlement avec l’autorité royale, ne
purent triompher de la ferme et sainte résolution de
notre jeune clerc, et le premier dimanche de
septembre 1788, lors de la grande ordination
annuelle, Jean Ignace entrait définitivement dans la
milice sacrée, en se présentant à Mgr de Franchet
de Rans, évêque de Rhosy, et suffragant de
Besançon, pour recevoir l’ordination subdiaconale.
Il venait de confier à son ami, M. Vauthier,
son dessein de retraite à la Chartreuse. Il lui fit
ses adieux à Besançon ainsi qu’à ses directeurs, M.
Labet et M. Brocard, et écrivit à son
père et à M. Bolard, pour leur faire part de
sa résolution et leur adresser ses adieux. Aux vieux
prêtre le jeune sous-diacre écrivait une longue
lettre d’excuses pur la douleur que lui causerait la
perte pour le clergé diocésain d’un clerc qu’il
avait formé dans ce dessein. Mais M. Bolard
était bien au-dessus de ces faiblesses humaines. Il
se réjouit d’voir donné à l’Église un pieux
religieux ; que n’eut-il pas fait s’il avait pu
prévoir qu’il avait préparé un élève qu’on peut
espérer voir élever sur les autels. Dans le courant
de l’été 1789, il voulut revoir son cher protégé et
il se rendit en carrosse, accompagné de son parent,
M. Droz, conseiller au Parlement de Besançon,
à la Chartreuse de Montmerle. On dit qu’il chercha à
ramener le jeune religieux dans le clergé diocésain.
Quoi qu’il en soit de cette tradition, pour Jean
Ignace qui dès le lendemain de on ordination
subdiaconale s’était mis en route et presque
immédiatement admis à la Chartreuse de Montmerle,
dans le département actuel de l’Ain, était devenu
dom Pacôme, ni les promesses ni les instances de son
bienfaiteur, ni l’orge qui commençait à gronder
contre les communautés religieuses, ne purent le
décider à renoncer à ce genre de vue auquel il
sentait tant de divins attraits, et quelques
semaines après ayant terminé son noviciat, dom
Pacôme faisait sa profession solennelle.
Il ne devait plus rester que trois ans dans le
cloître hospitalier, comme si Dieu lui en eut mesuré
le séjour au temps nécessaire pour recevoir auprès
une sainte préparation par l’étude et la retraite
des Ordres Sacrés.
Le Prieur de la chartreuse, dom Armély, ne
tarda pas à remarquer l’intelligence et les rares
qualités de Dom Pacôme, ce religieux qui avait tenu
jadis un rang distingué comme avocat au Parlement de
Bordeaux, appréciant à leur valeur les lumières du
jeune Père, le choisit pour secrétaire. Ainsi
s’écoulèrent les années 1789, 1790 et 1791. La
chartreuse de Montmerle échappa quelques temps aux
lois de persécution que multipliaient les assemblées
révolutionnaires ; mais enfin la secte triomphante
força les portes du monastère et offrit aux
religieux, comme l’on ferait à des prisonniers, de
leur rendre leur liberté. Ce présent n’était point
au goût de dom Pacôme ; il le repoussa avec énergie
et se déclara résolu à vivre et à mourir dans le
genre de vie qu’il avait librement choisi. Beaucoup
de religieux firent comme lui, et comme cela ne
faisait pas le compte des persécuteurs, on changea
de tactique et on imposa au lieu d’offrir la
liberté ; ce fut donc à la force qu’an mois de
septembre 1792 obéit en quittant les larmes aux yeux
mais le cœur confiant et résigné, aux volontés de la
Providence, le cher asile où il avait espéré passer
sa vie dans le recueillement et la prière. Et à ce
calme succédait l’orage mat »riel le plus violent.
Dom Lessus, sans ressources, se trouvait
soudain jeté au milieu de la tempête de la vie.
Demander de l’aide au clergé paroissial, il ne
fallait pas y songer. Les prêtres fidèles
commencèrent d’être obligés de se cacher, et de
n’exercer le Saint Ministère qu’en secret. Les
prêtres schismatiques eux, auraient accueilli à bras
ouverts un confrère qui par ses vertus et sa science
aurait rehaussé leur ensemble lamentable. Mais dom
Lessus ne songea même point à s’adresser à
eux. Ses fortes études théologiques le
prémunissaient contre les sophismes des évêques
intrus, et en particulier de Royer, évêque de
l’Ain et de Moyse, évêque du Jura, ses plus
proches voisins. Son âme, d’ailleurs, avait une
instinctive horreur du schisme. Un second parti
était possible, l’émigration. La Révolution n’avait
point encore envahi les pays voisins, et, soit en
Italie, soit en Suisse, dom Pacôme eût pu assez
facilement trouver une maison religieuse où il eut
pu reprendre ses pieux exercices interrompus par la
brutale expulsion de Montmerle. Mais ce second parti
ne plaisait point au jeune religieux, l’apostolat
ave ses fatigues et ses dangers et comme
couronnement la mort sanglante lui paraissait plus
conforme à son devoir de prêtre, lui qui était dans
toute sa vigueur de montagnard de vingt-six ans. Sa
résolution fut vitre prise. Restait à savoir où il
dirigerait sa course errante. Le diocèse de
Besançon, dont il possédait les usages et les
habitudes lui paru naturellement désigné. De plus,
il connaissait fort bien la topographie de Bonnétage
et de tous les pays voisins et savait y trouver
outre son père, des amis dont le secours n’était pas
à dédaigner, dans des circonstances aussi graves.
C’est donc vers Besançon et de là vers Bonnétage
qu’il prit sa course. Il allait à pied, le plus
rapidement que lui permettaient les nombreuses
précautions nécessaires durant un voyage aussi
périlleux. On lui avait sans doute remis lors de son
expulsion un passeport pour se rendre à son pays
natal, mais ce passeport portant la qualité de
prêtre et de religieux pouvait lui-même être une
cause de périls ; en outre, il fallait disparaître,
afin de se rendre plus capable d’exercer en secret
le Saint Ministère dans le pays qu’il avait choisi.
Dom Pacôme disparut donc ; sous quelque déguisement
il arriva secrètement à Bonnétage ; là, une première
douleur l’attend ; son vénérable protecteur, sur les
conseils de qui il comptait tant, l’abbé Bolard
est mort depuis vingt mois, et sa place est occupé
par un de ces curés intrus dont bien loin d’attendre
quelques secours, les prêtres fidèles doivent
soigneusement se préserver. Combien de nos martyrs
du diocèse de Besançon furent dénoncés et livrés à
la mort par des prêtres jureurs ! Et nous verrons
l’un de ces misérables applaudir par ses sarcasmes à
la condamnation de dom Lessus.
Le vieil instituteur, tout préoccupé du danger qu’il
voit planer sur la tête de son fils le supplie
d’immigrer en Suisse ; rien n’est plus facile : son
arrivée est encore secrète, la frontière est toute
proche, mais la résolution du Chartreux devenu
missionnaire est ferme et inébranlable ; le péril ne
l’effraie point et devant une si héroïque décision,
le vieillard n’insiste pas. Il fait lui aussi le
sacrifice des attaches du monde, et dès lors, comme
il le fera jusqu’à la fin de sa vie, ‘’il se montre
digne père d’un tel fils, père cruellement éprouvé,
mais heureux de souffrir pour Dieu et son Église’’.
La mort de Mgr de Durfort-Léonard, archevêque
de Besançon et Prince du Saint Empire, survenue à
Soleure en 1791, avait rendu plus complexe encore
s’il est possible que dans les autres diocèses, la
situation religieuse du diocèse de Besançon.
L’administration revenait de droit, puisqu’il ne
pouvait être élu de Vicaires Capitulaires, et qu’il
n’y avait plus de chapitre constitué au plus ancien
des suffragants de ce siège métropolitain. Ce fut
dont Mgr de Lenzburg, évêque de Lausanne, qui
de sa résidence de Fribourg, prit le gouvernement de
l’archidiocèse de Besançon. Une aussi vaste étendue
comprenant les départements actuels du Doubs, de la
Haute-Saône, et presque tout celui du Jura, n’était
point un léger souci : aussi Mgr de Lenzburg
se hâta de s’associer comme administrateur, Mgr
Franchet de Rans, qui depuis de longues années,
sous le nom de ‘’suffragant’’, était l’auxiliaire du
prince archevêque de Besançon et M. de Chaffois,
vicaire général, lequel devait, plus tard, mourir
évêque de Nîmes et être le premier biographe de dom
Lessus et des autres prêtres martyrs de la
Franche-Comté.
En même temps que Mgr de Lenzburg réfutait
les calomnies des jureurs qui prétendaient que le
vénérable archevêque avait durant sa dernière
maladie adhèré au schisme constitutionnel. Il
donnait aux prêtres fidèles de l’archidiocèse les
pouvoirs les plus étendus, et faisait à Fribourg une
ordination de plusieurs prêtres qui venaient
aussitôt renforcer la sainte phalange apostolique.
Parmi ceux-ci étaient M. Vauthier l’intime
ami de dom Lessus, et M. Gaume,
l’apôtre de la région de Dole, paralysé à la suite
des mauvais traitements qu’il subit dans cette
terrible époque. Cette ordination eut lieu le jour
de la Toussaint 1792. L’abbé Vauthier et dom
Lessus se retrouvèrent presque aussitôt au Piot,
ferme voisine de Bonnétage, qui appartenait au père
de l’abbé Vauthier. Ils y passèrent
secrètement l’hiver, en s’adonnant à l’étude de la
théologie morale et à la préparation aux fonctions
du Saint Tribunal. Celui-ci était particulièrement
redouté du Chartreux, qui ne le connaissait que pour
l’avoir pratiqué comme pénitent. La prudence qui
dirigeait toute sa conduite l fit donc s’appliquer à
l’études méthodes de direction des âmes, et ce n’est
qu’au printemps de 1793 que se sentant suffisamment
armé, dom Lessus, après avoir fait à Dieu le
sacrifice de sa vie, entreprit ses courses
apostoliques.
Son premier soin fut de se rendre à Fribourg.
C’était mettre une grave circonstance contre soi en
cas de surprise ultérieure, que d’être sorti, ne
fut-ce qu’un instant, du ‘’territoire de la
République’’, mais notre jeune missionnaire ne
s’arrêta point à cette considération ; il voulait
avant de se mettre à l’œuvre, être en règle avec
l’autorité épiscopale, et, satisfait de ce côté, au
mois de mai 1793, il rentrait de Suisse et
commençait son Évangélisation.
Les fatigues du ministère et les périls de
l’apostolat n’étaient point pour dom Lessus,
une occasion de se relâcher des sévères observances
du cloître. M. Vauthier fut pendant l’hiver
de 1792-1793, le témoin émerveillé de sa ferveur et
de ses austérités et il raconte ave admiration que
son compagnon portait presque constamment un cilice
qu’il n’ôtait que dans les longues courses et les
grandes fatigues.
C’est ainsi préparé que dom Lessus se met en
course. Quelques personnes sûres seulement
connaissent sa présence ; elles l’avertissent du
danger qu’il court, des malades qui réclament son
assistance ; c’est en effet avec la plus grande
prudence qu’il faut agir, afin d’éviter un crime aux
administrateurs, et de permettre au prêtre de
continuer sa mission. Aussi l’intelligence vive du
Chartreux est mise à contribution pour inventer
toutes sortes de stratagèmes. Quelques anecdotes ne
seront pas sans intérêt.
Un honnête homme de Cerneux-Monnot, M. Châtelain
avait chez lui un malade en danger. La présence d’un
prêtre était bien sollicitée et désirée, mais, comme
l’on connaissait les bons sentiments de la famille,
les Jacobins trouvant l’occasion probable pour
arrêter un prêtre insermenté, faisaient bonne garde
autour de la maison ; on voit que les ‘’voleurs de
cadavres’’ ne sont pas d’aujourd’hui. Un prêtre qui
avait cherché à s’introduire dans la maison
Châtelain, la nuit précédente avait été reconnu et
n’avait dû son salut qu’à la fuite. Le disciple de
Saint-Bruno, n’hésite point à tenter une seconde
fois l’aventure dont sa tête est l’enjeu. Notez que
les espions qui gardent la maison sont des gens qui
le connaissent depuis son enfance. En outre, c’est
un dimanche, et les jours de repos, la surveillance
est lus active. Mais vu l’état du malade, notre
missionnaire décide de ne point remettre au
lendemain. D’ailleurs, on se méfiera d’autant moins
que la chose est plus difficile. A l’heure donc où
les rues du village sont pleines de monde, car on
sort de la messe du curé intrus, un mendiant grimé
avec art, portant sur son épaule un sac
contenant des morceaux de pain, sort furtivement de
la ferme du Piot ; péniblement, il s’appuie sur un
bâton ; lorsque le pauvre homme passe près du hameau
du Grand Pré, un groupe est arrêté, conversant avec
l’instituteur Lessus.
Celui-ci remarque bientôt le mendiant et dit à ses
interlocuteurs : ‘’Voilà un mendiant qui a mauvaise
tournure ; je crois qu’on ferait bien de
l’arrêter’’. Mais Dieu ne permit pas que le père eut
la douleur d’avoir sans s’en douter, livré son fils
au bourreau, et le Chartreux, car c’était lui, passa
son chemin, sollicitant l’aumône, et allant droit au
travers des espions, il gagna la porte de M.
Châtelain ; chaque dimanche, des pauvres
venaient solliciter l’aumône de cet homme
charitable, qui leur faisait distribuer de la soupe
et du pain. Seize étaient attablés à la cuisine,
lorsque le ‘’mendiant de mauvaise mine’’ heurta à la
porte. Rose, l’aînée des filles de la maison donne
une aumône à ce pauvre et se retire sans lui
parler ; mais Dieu ne permit pas que le stratagème
de dom Lessus échouât. La jeune fille,
frappée de la timidité de ce pauvre qui n’a point
osé demander à entre à la cuisine avec le sautes,
retourne à la porte aussitôt, et l’invite elle-même
à prendre part au repas. Vite, le prêtre se fait
connaître, gagne furtivement la chambre du malade,
l’assiste de sacrements, regagne la cuisine, y mange
avec calme et, toujours mendiant, rentre au Piot.
Dans la cuisine de cette ferme, M. Lessus
attendait le retour de son fils, qu’il était venu
voir ; à l’entrée du mendiant qu’il avait signalé à
l’attention publique, il demanda à M. Vauthier
quel était cet homme ne le reconnut pas davantage.
Un instant plus tard, le fils ayant déposé son
accoutrement d’occasion, retrouvait son père qui ne
se douta jamais de l’identité du pauvre homme que sa
parole inconsidérée avait failli envoyer à
l’échafaud.
Le lecteur nous excusera de nous être étendu sur ce
trait ; il est important pour montrer les dangers du
ministère apostolique au moment même où
l’entreprenait dom Lessus ; n’est-t-il pas
consolant aussi de voir récompenser par l’obtention
contre toute espérance, de l’assistance du prêtre à
l dernière heure, la charité de la famille
Châtelain, qui, comme jadis Saint-Grégoire
donnant un repas aux pauvres, avait mérité de voir
un ange s’asseoir au milieu de ses pauvres, cet ange
consolateur qu’est le prêtre au chevet d’un mourant.
Enfin, cet exemple sera utile pour apprendre aux
braves gens qu’ils peuvent parfois, en ayant la
langue trop longue, dans les temps troublés, faire
plus de mal que les méchants eux-mêmes.
Cependant, la présence du missionnaire dans le
voisinage de Bonnétage, était connue ; en demeurant
au Piot, dom Lessus compromettait son hôte,
son ami l’abbé Vauthier et lui-même. Il
fallut donc abandonner cet asile et prendre la vie
errante des bandits qui tiennent le maquis. Bien des
fois, l’apôtre, blotti dans des cachettes dont
plusieurs sont encore conservées avec vénération,
attendit plusieurs heures l’instant favorable
d’assister un malade, de baptiser un enfant, de
réconcilier un pêcheur, d’offrir le Saint-Sacrement
de la Messe. Plusieurs familles s’honorent encore de
ce que leurs ancêtres lui ont donné asile ; parmi
ces chrétiens courageux, citons les familles
Gloriod, Gresset et Grillet, et
surtout la famille Briel, à Mouthier, dont
les descendance conserve encore avec vénération, un
manipule et des flacons utilisés comme burettes dont
le prêtre martyr se servit pour célébrer les
Saints-Mystères.
Parfois, les maisons les plus sûres devenaient
dangereuses, et il fallait chercher un asile dans
les bois. Il dut même, dernier asile, se cacher dans
les cavernes presque inabordables qui s’ouvrent dans
les francs escarpés des rochers, au-dessus du
Dessoubre sous les villages de Bonnétage et de
Saint-Julien, en face de ceux de Rosureux et de
Saint-Maurice. Vers 1825, des chasseurs découvrirent
dans les buissons, l’entrée d’une de ces grottes.
Ils y entrèrent en rampant, et constatèrent qu’elle
se composait de deux chambres basses et obscures. Au
fond, ils lurent écrits à la craie rouge, sur le
rocher, le nom de trois prêtres qui avaient habité
cette catacombe. Ils n’ont malheureusement pas
relevé le nom des deux compagnons du Chartreux
martyr.
Bientôt même, dom Lessus ne put plus venir à
Bonnétage, ni dans la région. Il fallait se laisser
oublier quelques temps. Mais ce temps ne sera point
pour le missionnaire une période stérile ; dans le
département de la Haute-Saône, dans le voisinage des
villes de Luxeuil et de Vesoul, qu’il se rend. Les
quelques semaines que le Chartreux passa dans ce
pays furent pour les pauvres catholiques, une
période de bénédiction. M. Vauthier qui s’y
rendit lorsqu’il fut revenu à Bonnétage, nous
apprend qu’à Lure et à Luxeuil, tous ceux qui
avaient approché dom Lessus avaient été si
touchés de ses exhortations et si édifiés de sa
conduite, qu’ils ne parlaient de lui que comme d’un
Saint.
M. Vauthier, lui aussi, ne demeura, guère
dans la Haute-Saône ; ce pays était moins malheureux
que les départements voisins, grâce à la modération
des autorités qui, malgré le parti pris évident
contre les prêtres fidèles dont fait preuve sans
scrupules l’historien de la Révolution dans la
Haute-Saône, par qui nous les connaissons, peuvent
être cités pour modèle de bon sens et de libéralisme
pratique dans ce temps où les asiles d’aliénés
furieux semblent avoir été transférés dans les
bureaux d’administration.
Vers octobre, M. Vauthier devait déjà être
revenu dans le Doubs ; il y fut découvert, arrêté,
et conduit à la ville la plus voisine qui se trouva
être Ornans. Dom Lessus apprend ce malheur à
Pontarlier ; déguisé en gendarme, il pénètre auprès
du prisonnier, se concerte avec lui, gagne Besançon,
obtient des professeurs de l’Université de cette
ville des certificats constatant que M. Vauthier
était étudiant en médecine, car ce jeune prêtre
avait réunit dans la montagne quelques témoignages
confirmatifs, de l’instruction médicale de M.
Vauthier : le Docteur Dodane, de
Bonnétage, reçoit ces pièces, et les porte sans
retard à Ornans ; convaincus que le suspect n’est
qu’un médecin, les autorités d’Ornans mettent
aussitôt leur prisonnier en liberté ; deux heures
après, elles apprenaient à n’en pas douter, que le
médecin était prêtre, et que l’ami qui avait plaidé
sa cause n’était autre que ‘’le prêtre Lessus’’,
ce réfractaire poursuivi et traqué depuis si
longtemps. Mais les deux amis étaient en sûreté, et
les municipaux d’Ornans en furent pour leur
confusion.
Ce qui est très remarquable, c’est que, malgré la
rigueur de la persécution dom Lessus ne
quitta point la France, sinon accidentellement pour
aller de l’autre côté de la frontière qui était
toute proche, porter des secours pécuniaires aux
prêtres émigrés et en particulier à M. Marion,
curé de Saint Julien, réfugié au Lauderon. Le
biographe de dom Lessus, M. Richard,
croit que cet argent provenait des économies
réalisées par dom Lessus sur la pension que
l’État servait aux anciens religieux. Mais cette
opinion est manifestement erronée ; il n’est pas
probable que dom Lessus, ait touché sa
pension dans les premiers temps de sa sortie, car il
eut dû faire connaître aux autorités le lieu de sa
retraite ; bientôt d’ailleurs, on eut refusé de la
lui payer, parce qu’il n’avait pas prêté le serment
de ‘’Liberté, Égalité’’ ; enfin, bientôt de se
présenter au bureau public eut été pour lui se
livrer au bourreau. Dans ces conditions il est
certain que bien loin de toucher sa pension,
d’ailleurs très peu élevée, puisqu’il n’était
religieux que depuis quatre ans, dom Lessus
vécut par l’assistance des fidèles et que les
aumônes qu’il porta à l’abbé Marion devaient être
des sommes recueillies par lui à cet effet, dans les
charitables populations des montagnes du Doubs.
Il est nécessaire en effet, pour comprendre comment
dom Lessus put échapper si longtemps aux
poursuites, de savoir que la Franche-Comté, et
surtout la montagne imprégnés d’une profonde
influence chrétienne, ne donnèrent dans les excès du
jacobinisme qu’à la surface, et que s’il se trouva
quelques scélérats pour escorter le représentant en
mission Lejeune, et pour former les tribunaux
révolutionnaires, la grande masse de la population
tremblait, mais était cependant entièrement hostile
aux idées dominantes. Citons-en quelques preuves. A
Dole, en juin 1793, le peuple se soulève et organise
une protestation violente contre la suppression de
la procession de la Saint-Hostie du Miracle qui se
faisait le Mardi de la Pentecôte ; on fait les
procession de la Fête-Dieu. A Saint-Claude, c’est en
secret que Lejeune doit faire opérer la
destruction par le feu du corps jusque-là intact de
Saint-Claude. A Poligny, les grondements de la foule
font différer la destruction ordonnée des reliques
de Sainte-Colette, et ce retard permet de les
sauver. Dans le Doubs et dans le Jura, on peut citer
nombre d’émeutes, presque toutes suivies de succès
pour arracher aux gendarmes des prêtres conduits en
prison. A Vesoul, le bourreau, lui-même, offre de se
racheter à prix d’argent de l’obligation d’exécuter
le P. Grégoire de Saint-Loup ; à Besançon, de
courageux fidèles manifestent devant les gendarmes
eux-mêmes leur vénération pour les prêtres martyrs,
et plusieurs sont pour ce fait, l’objet de
poursuites. Dans nombre de paroisses, les curés
intrus ne sont installés que par la force armées, et
n’ont qu’elle pour assister à leurs offices
sacrilèges, et le succès relatif du schisme n’est dû
qu’à l’ignorance des populations qui suivaient de
bonne foi les raisonnements spécieux des docteurs de
l’église constitutionnelle, l’évêque Moyse en
tête. Enfin, la persécution religieuse occasionne
dans la haute montagne du Doubs, cet héroïque
soulèvement des populations qui est connu sous le
nom de ‘’Petite Vendée’’.
On s’expliquerait ainsi comment pendant plus d’un
an, dom Lessus pût, si on ose s’exprimer
ainsi, tenir la campagne, et exercer le Saint
Ministère, non seulement dans les villages éloignés
mais même à Pontarlier, qui, durant l’hiver
1793-1794, semble avait été son quartier général ;
plusieurs fois il est vrai, il dut passer des heures
longues et anxieuses dans de mystérieuses cachettes.
Une fois entre autres, il dut demeurer plusieurs
jours caché dans un grenier, chez des gens que leur
frayeur rendait peu sûrs, et recevant à peine de
loin en loin ce qui lui était nécessaire pour ne pas
mourir de faim.
Notez qu’on était au cœur de l’hiver, et que le
climat de Pontarlier est peut-être le plus rude de
toute la France.
Mais rien n’arrêtait le zèle de dom Lessus.
Les prisons étaient remplies de braves gens dont le
seul crime était leur horreur des prêtres
schismatiques, ou leur fidélité à observer le
dimanche, pénétrer près d’eux, est un jeu pour notre
missionnaire. Vêtu en gendarme, avec de terribles
moustaches, le sabre au coté, le disciple de Saint
Bruno pénètre dans les prisons, assiste les malades,
et disparaît au moment où il serait sur le point
d’être découvert.
Il faut bien avouer qu'une fois, il l'échappa belle
: c'était à l'hôpital de Pontarlier, en février ou
mars 1794. Les sœurs de la congrégation de Dole qui
desservaient l'hôpital, on en avait comme ailleurs,
conservé par nécessité ; on en avait fait des
''dames infirmières'' et l'habit seul avait changé.
On avait plusieurs fois appelé l'attention sur
l'incivisme des sœurs ; mais l'impossibilité des les
remplacer les avait sauvées, et, les bonnes filles
avaient accepté de subir toutes sortes de vexations,
pourvu qu'elle puissent rester auprès de leurs chers
malades. On comprend que leur soin était de procurer
à ceux-ci les secours d'un prêtre fidèle ; et dom
Lessus était venu souvent, au prix des plus
grands dangers et sous les déguisements les plus
étranges, accomplir ce charitable ministère. Il en
profitait pour(' donner aux sœurs la consolation
d'entendre la messe, qu'il célébrait en un coin
obscur, sur un autel improvisé. ce jour là, après
avoir assisté les malades le prêtre commençait
l'introït lorsqu'une troupe de gardes nationaux
soupçonnant la présence d'un prêtre dans l'hôpital,
envahirent la cour, demandant à grands cris qu'on le
leur livrât. A ces cris, les sœurs ne perdent point
la tête ; pendant qu'on va au devant des forcenés et
parlement pour gagner quelques instants, les autres
font en un clin d'œil disparaître les préparatifs
des Saint Mystères. Mais la personne du prêtre est
plus embarrassante. Une des sœurs eut la présence
d'esprit nécessaire pour le tirer de ce mauvais pas;
Vite elle le fait coucher tout habillé sur un lit
dans une chambre contigüe à la chapelle improvisée ;
sur lui elle jette un autre matelas, organise à la
hâte un lit où elle se couche elle-même ; il était
temps, déjà les clameurs emplissaient le corridor.
Le chef de la troupe pénètre dans la chambre, mais
l'interrogation expire sur ses lèvres à la vue du
spectacle qui s'offre à ses yeux. Dans l'étroite
cellule, où aucun meuble ni aucun placard ne semble
permettre une cachette, il ne voit qu'un lit, sur ce
lit une religieuse, la cornette en désordre, fait de
vains efforts pour vomir ; une autre sœur lui tient
d'une main la tête et de l'autre lui présente une
cuvette. loin de soupçonner que sous le lit se
trouve celui qu'ils cherchent, nos forcenés plus
respectueux d'une malade que certains crocheteurs
plus modernes, se retirent en fermant doucement la
porte ; ils poursuivent leurs recherches avec force
tapage, se persuadant qu'on les a induits en erreur
en leur signalant la présence d'un prêtre à
l'hôpital, et vont noyer leur déconvenue au cabaret.
Sauvé une fois de plus, notre missionnaire gagne la
campagne.
Mais hélas, le temps approchait où Dieu allait
couronner de la palme des martyrs l'apostolat de son
serviteur.
Dans les premiers jours d’avril 1794, dom Lessus
est à Mouthiers, chez M. Briel, pieux
propriétaire de ce pays ; là, il célèbre sa dernière
messe, et la descendance de son hôte conserve
pieusement comme nous le disions tout à l’heure, le
manipule et les burettes qui servirent à cette
touchante cérémonie.
De Mouthiers, dom Lessus gagne Chaffois. Ce
petit village n’est qu’à six kilomètres de
Pontarlier ; c’est là qu’à l’exemple du Divin
Maître, l’apôtre des montagnes du Doubs devait être
trahi et enchaîné.
C’était le 13 avril 1794, dans le style du temps, 21
germinal de l’an II. Au soir, accompagné d’un guide
dont on ignore le nom, dom Lessus, arrive
secrètement au moulin de Chaffois. Cette habitation
était sur le bord du Drugeon, à une petite distance
du village. Elle était possédée par une honorable
famille, aux mœurs patriarcales, composée de cinq
frères et quatre sœurs. L’un des frères, Jean
Baptiste Javaux, était prêtre ; en ce moment, il
était déporté et endurait aux pontons les tourments
choisis qui furent le lot des prêtres qu’on ne put
condamner à mort. L’aîné se nommait Barthélemy ; le
second Claude Joseph, le troisième Claude François.
Le quatrième Pierre Alexis, était marié et père de
quatre enfants en bas âge. Tous ces frères et sœurs,
à l’exception du prêtre, vivaient paisiblement et
honnêtement du produit du moulin paternel. Peut-être
quelque dissentiment s’était-il manifesté, Pierre
Alexis ayant accepté les services du curé
constitutionnel, alors que ses frères et sœurs se
tenaient soigneusement à l’écart de cet intrus.
Les catholiques sûrs avaient été avertis de
l’arrivée du prêtre. Dès la tombée de la nuit, vers
les sept heures du soir, ils se dirigèrent donc en
secret et individuellement vers le moulin. Tels,
dix-sept siècles plus tôt, les fidèles de Rome se
rendaient aux offices des premiers Papes.
Malheureusement quelques-uns n’avaient pas attendu
la nuit, et dès quatre heures et demis, Didier
Vuillemin, président du comité révolutionnaire
de la commune, remarqua des allées et venues
suspectes. Il en fit part aux deux membres du comité
et au commandant en chef des Gardes Nationales. Vers
six heures, ces quatre hommes allèrent inspecter les
abord du moulin, et, confirmés dans leurs soupçons,
ils avertirent la municipalité. Bientôt une escouade
de la Garde Nationale, sous le commandement du
capitaine Jean François Vuittenez ; enfin le
maire et l’agent national arrivèrent sur les lieux.
Tous ce préparatifs ne furent pas achevés avant huit
heures. Entre temps, on vit des gens sortant du
moulin qui prirent la fuite sans pouvoir être
rejoints, entre ceux-ci, Jeanne Claudine Perrin,
femme Vuittenez ; la femme Jeanne Claudine
Pourny, née Vorbe, venue vers le moulin
se retourna lorsqu’elle vit la porte fermée ;
d’autres personnes, Antoine Joseph Vuittenez
et sa femme, née Marie Agathe Faivre,
sortirent du moulin ; en même temps Claude Baud
et Anne Françoise Liard, sa femme,
retournèrent vers le village alors qu’ils se
dirigeaient vers le moulin, lorsqu’ils eurent aperçu
Vuillemin. L’officier de santé Vertel
et Antoine Joseph Grandvoinet abandonnent
brusquement la direction du moulin, lorsqu’on
les interpelle, et déclarent qu’ils vont à
Sainte-Colombe voir la sœur de Grandvoinet
qui est malade. On vit enfin Barthélemy Javaux
se rendre en barque à travers le Drugeon vers un
groupe où l’obscurité ne permit de reconnaître que
Jean François Claudet, au son de sa voix. A
la vue des espions, Bartélemy n’acheva pas son
voyage et revint seul.
Parmi tous ces braves gens, plusieurs furent
inquiétés, à cause de leur présence en cette fatale
journée. Marie Joséphine Baud fit six mois de
prison, pour le seul crime d’être convaincue de
s’être confessée à Dom Lessus.
Cependant, les Jacobins passaient à l’offensive ;
ils pénétrèrent dans la maison au nom de la loi. A
l’écurie, deux femmes, Jeanne Catherine et
Marguerite Nicolier, les deux sœurs
originaires de Chaffois, mais résidant au dehors, ne
purent exhiber de passeports. A cette remarque,
Claude Joseph Javaux, prit d’une frayeur
irrésistible, prit la fuite en criant :
‘’Sauvons-nous, nous sommes tous perdus’’. Un
individu nommé Blanc le saisit au collet,
mais Javaux se débat et lui échappant,
parvient à gagner la campagne.
Le cri de ce pauvre homme ne fit que confirmer nos
sacripants dans leur conviction, et ils
perquisitionnèrent dans le moulin, de la cave au
grenier. Ils en sont pour leurs frais et leur seule
découverte se borne à avoir trouvé une étrangère
couchée dans la maison, Jeanne Antoine Lacroix,
couturière de Chaffois.
Mais les Jacobins de Chaffois étaient trop
convaincus de la rareté de l’occasion pour être
aussi faciles à rouler que ceux de Pontarlier. Ils
cernent la maison et décident de reprendre leurs
recherches le lendemain matin. Ainsi fut fait, et
sans plus de succès. Furieux, ils abandonnent la
partie et reprennent le chemin du village, mais à
distance, l’un d’eux se retournant avec une partie
des bardeaux (on nomme ainsi les planchettes de bois
dont son couvertes les maisons, dans ces montagnes
légèrement dérangés, et une petite pièce d’étoffe
bleue qui en émerge, c’était un jeune homme, Claude
Blanc, le fils de celui qui la veille avait
essayé d’arrêter Claude Joseph Javaux. Ce
jeune homme de seize ans fut le Judas du Père
Lessus. C’était, en effet vous le toit, entre
les lattes et les bardeaux qu’était caché le
missionnaire. La troupe revient droit au moulin,
monte au grenier et saisit dom Lessus dans sa
cachette ; en même temps on arrête Barthélemy
Javaux, ses deux sœurs, et la couturière
Lacroix. Puis, les cinq prisonniers, garrottés,
accablés d’ouvrages et de sarcasmes, bousculés et
malmenés par cette bande de scélérats sont traînés
au village de Chaffois où le maire s’empresse de les
interroger.
Dom Lessus connaissait la rigueur des lois ;
il n’hésita point cependant à répondre sans
subterfuge, qu’il se nommait Jean Ignace Lessus,
originaire de Bonnétage, âgé de vingt-huit ans,
qu’il était prêtre et qu’il voyageait incognito en
cette localité ; que depuis plus d’un an, il
parcourait la République pour confesser les fidèles
persécutés. Puis, soucieux de disculper ses
‘’complices’’ le religieux déclare qu’il ne
connaissait pas le guide qui l’avait introduit dans
la maison Javaux et ‘’s’était évadé’’.
Barthélemy Javaux fut interrogé à son tour.
Le pauvre homme affolé chercha un peu à se disculper
en prétendant qu’il ignorait le moment où le prêtre
arrêté était entré chez lui, qu’il l’avait vu
seulement vers les sept heures, après son souper et
que la présence d’un garde à la porte du jardin
l’avait seule empêché de le faire alors sortir par
cette issue.
Marie Françoise et Jeanne Françoise Javaux
dirent qu’elles ne savaient rien, qu’elles étaient
couchées et qu’elles n’avaient été réveillées que
par la perquisition. La couturière ajouta à une
déposition analogue qu’elle était venue au moulin
sur l’appel de la seconde des sœurs Javaux,
pour y travailler de son état.
La municipalité, après ce premier interrogatoire,
décida de renvoyer, les cinq prisonniers devant les
tribunaux, ajouta qu’ils seraient gardés à vue et
que s’ils s’échappaient, leurs biens seraient mis
sous séquestre au profit de la nation.
En même temps, on dressa l'inventaire des objets
trouvés sur dom Lessus lors de son
arrestation ; ''une montre avec boite en argent
d'une assez belle façon et une chaîne brisée en
acier ; cent trois livres cinq sols en assignats
dans un portefeuille, vingt et un gros sous et
vingt-cinq sous en monnaie blanche, deux rasoirs, un
couteau, un canif à quatre lames et un poinçon, une
mauvaise plume, une paire boutons en cuivre pour
manches ; des cheveux en forme de queue dont il se
dit être porteur pour se déguiser'' ; deux petites
boîtes en étain contenant les Saintes Huiles, une
pyxide en étain, enfin une boîte de montre, sans
mouvement, qui servait à porter des Hosties
consacrées. Le prêtre déclare els avoir cachées dans
le lit du poêle, mais les Jacobins ne purent les
retrouver. Ce détail mérite une explication. On sera
peut-être étonné que dom Lessus se sentant
traqué n'ait point immédiatement consommé les
Saintes Espèces dont il était porteur. Mais il avait
tant de fois échappé à des périls semblables et la
difficulté de les renouveler était si grande qu'il
préféra essuyer de les conserver, surtout que
probablement il devait y avoir nombre de fidèles qui
voudraient communier dans la nuit. A plus forte
raison agit-il ainsi pour les Saintes Huiles. En les
gardant sur lui, alors qu'il cachait dans ce
lit du ''Poêle'' c'est à dire dans la chambre
d'honneur les Saintes Espèces, dom Lessus
obéissait à un mobile spécial. Il savait qu'il
pouvait compter sur ses hôtes et que les Saintes
Espèces étaient en sûreté ; ; pour les Saintes
Huiles, il préféra les garder, car leur découverte
eut été plus compromettantes pour les Javaux,
tandis qu'on pouvait espérer que les Saintes Huiles,
cachées dans une montre ne seraient pas remarquées.
Le saint religieux se voyant près d'être arrêté,
prit donc les mesures pour, s'il s'échappait, les
Saintes Espèces et en cas contraire, pour les
soustraire à la profanation. S'il n'agit pas ainsi
pour les Saintes Huiles, ce fut seulement pour ne
pas compromettre ses hôtes en leur enlevant tout
moyen de nier leur complicité.
Aussi, afin de bien montrer que les Javaux ne
sont pour rien dans la chose, dom Lessus,
s'empresse de répondre à l'interrogatoire du maire,
que c'est lui qui a caché les Saintes Hosties, et
d'indiquer le lieu où il les a disposées. Il savait
bien qu'il ne les exposait point a être profanées et
que Barthélemy Javaux, lorsqu'il avait, la
veille au soir, passé le Drugeon en barque, avait
emporté et mis en mains sûres les Saintes Espèces et
les ornements sacerdotaux. Aussi, malgré leurs
efforts, les ''patriotes'' de Chaffois ne purent-ils
rien trouver à profaner.
On dresse ensuite le signalement du principal
accusé. Cette pièce, d'autant plus précieuse que'
nous n'avons aucune autre donnée, sur le physique du
glorieux missionnaire nous apprend qu'il avait cinq
pieds quatre pouces, c'est-à-dire 1m76, que ses
cheveux étaient noirs, son front large, ses yeux
gris, son nez pointu, sa bouche petite, son visage
rempli et son menton rond.
Lors de son arrestation, il était vêtu en gendarme
et portait un habit bleu, ce fameux habit bleu qui
lui ouvrait jadis l'accès des prisons, et don nous
aurons occasion de reparler.
Enfin, on confia la garde du moulin Javaux à
Pierre Alexis Javaux qui avait donné dès
l'origine, des gages de fidélité aux prêtres
constitutionnels.
Ces détails sont tirés de trois procès-verbaux
signés par la municipalité de Chaffois, par le
comité révolutionnaire et par les maire, officiers
municipaux, officiers des gardes nationales, agent
national, membres du comité révolutionnaire et
greffier municipal.
En 1867, M. Bouchey, curé de Bonnétage
écrivant la vie de son illustre paroissien, eut la
curiosité de rechercher ce qu'étaient devenues les
familles des principaux personnages de ctte
lamentable journée.
Les familles de Didier Vuillemin, J.B.
Blanc et l'agent national Letondal, les
trois principaux auteurs de l'arrestation avaient
disparu. On racontait encore : ''avec terreur,
dit-il, que le jeune Blanc, qui en révéant la
présente de dom Lessus sur le toit du moulin,
avait été la cause de son arrestation, et qui alors
était fort et vigoureux, tomba aussitôt après dans
un état de langueur et mourut bientôt d'épuisement
et de consomption''. En revanche, les familles que
nous avons signalées parmi celles qui s'étaient
rendues au moulin existaient encore ''heureuses,
prospères, exemplaires''. La remarque prend un prix
particulier, si l'on considère que dans bien des
pays de France on put faire des constatations
analogues.
Tout fiers de leur capture, les Jacobins de Chaffois
organisent un cortège pour conduire dom Lessus
et ses ''complices'' à Pontarlier. Sans même un
instant de répit, presque sans leur laisser prendre
de nourriture, les malheureux sont liés, et,
escortés, de quatre membres du comité
révolutionnaire et de huit gardes nationaux, ils
prennent sous la conduite du commandant de la Garde
nationale, la route de Pontarlier.
La distance n''est que de six kilomètres. Vers midi,
le sinistre cortège pénétra dans la ville ; les
Javaux furent incarcérés, et dom Lessus,
sans qu'on lui accordât le moindre délai de repos,
fut amené devant les administrateurs du district.
.....…l’apôtre de nos montagnes fut mis à
mort en haine de la foi. C’était le 25 avril 1794.
Les outrages cependant, ne devaient point cesser là
; à peine la tête sanglante du martyr était-elle
tombée sous le couteau, qu'un sans-culotte du nom de
Jauret, l'envoya d'un coup de pied rouler au
loin. Comme celui qui avait souffleté dom Lessus,
il fut subitement puni par une grosse tumeur à la
joue. Il en souffrit jusqu'à sa mort et il n'y a
bien longtemps que sont mortes les dernières
personnes qui l'avaient connu dans leur enfance.
Mais la puissance surnaturelle se manifeste d'une
manière plus éclatante encore, le lendemain. Ce
jour-là, Bartélémy Javaux fut à son tour
condamné, en qualité d'hôte de dom Lessus,
devait être exécuté l'après-midi de ce même jour, 26
avril avec calme et fermeté il entendit sa
condamnation et se prépara à la mort ; sans trouble,
il prit le chemin de l'échafaud ; mais arrivé au
dernier degré de la fatale machine, par
l'intercession que lui avait promis son compagnon de
martyre, il ne vit pas l'instant de son trépas car
il tomba mort, si indubitablement mort que le
bourreau jugeait inutile de faire jouer la
guillotine sur ce cadavre. Il fallut un ordre formel
pour lui faire accomplir cette mutilation d'un
cadavre. Le meunier de Chaffois n'avait que trente
et un ans.
… Les boites de Saintes Huiles et
l’habit, racheté par Mlle Duplessis, depuis
Mme Parandier, fut partagé entre plusieurs
personnes honorables de Pontarlier et encore
aujourd’hui on considère comme une faveur signalée
d’en obtenir une parcelle.
Le 25 avril 1794, à la nuit, deux pieuses femmes,
Mme Tournier et sa sœur Catherine plaçaient
pieusement dans son cercueil le cadavre de dom
Lessus et prenaient soin de le faire inhumer au
pied du mur de l’église Saint-Bénigne, du coté nord,
dans le cimetière de Pontarlier…

Louis-Théodore-Joseph ROCH
En rentrant à Besançon, le tribunal et la guillotine
trouvèrent une nouvelle victime, c’était
Louis-Joseph-Théodore Roch, né à Provenchères en
1760.
Mgr de Chaffois trace ainsi son portrait : ‘’de
très bonnes études, une piété solide, qui ne s’était
jamais démentie et qui l’avait distingué dès ses plus
jeunes années, de la foule de ses condisciples, un zèle
ardent et infatigable pour le salut des fidèles, avaient
assuré le succès des travaux dans le Saint Ministère. Sa
conduite ne fut pas équivoque et douteuse dans les
moments critiques de la Révolution, ses sentiments bien
connus lui attirèrent d’abord les persécutions de
schismatiques et des novateurs.
M. Roch était alors vicaire à Jonvelle ; il
convient à ce propos de rappeler que, à cette époque le
titre de curé était souvent réservé à un dignitaire non
résidant, celui de vicaire était alors donné à celui
qui, en son nom ; administrait la paroisse et non pas
seulement à un aide du curé, comme aujourd’hui.
Le vicaire de Jonvelle était dévoré de charité ; il
donnait tout ce qu’il possédait. Il en était arrivé à ne
se réserver sciemment que deux chemises, une pour donner
au blanchissage, pendant qu’il portait l’autre. Pendant
le cruel hiver de 1788, il se multiplia et on peut dire
que sa générosité seule empêcha la famine de dévaster sa
paroisse. ‘’Il fit pendant un mois dit Sauzay des
distributions quotidiennes de soupe, de pain et de
viande, à tous les indigents qui se présentaient. Il
versa ainsi dans le sein des pauvres, le produit tout
entier d’une succession qui venait de lui choir’’.
Outre d’abondantes aumônes en argent, ; il faisait des
prêts gratuits, payait des mois d’écolage des enfants
pauvres, et leur achetait des habits en telle quantité,
qu’un seul tisserand déclara lui avoir fourni à cette
fin près de cinquante mètres de droguet.
On voulait lui imposer le serment ; la municipalité le
fit chercher un dimanche par quatre hommes et amener au
milieu de la place publique. Mais il refusa cette
prestation sacrilège et voulut en exposer fortement les
motifs, on lui imposa silence et il dut regagner sa cure
au milieu des insultes et des menaces. Dès lors, M.
Roch dut prévoir qu’il allait être obligé de quitter
la paroisse.
Le dimanche il fit ses adieux à ses paroissiens, en
prêchant trois fois dans la journée. Il leur prédit la
prochaine fermeture de leur église, et que bientôt prier
serait un crime : ‘’mais mes frères, ajouta-t-il, faites
de vos maisons des églises et des oratoires et si vous
venez à apprendre que je suis arrêté et traduit devant
les tribunaux, réjouissez-vous, car c’est alors que je
vous serai plus utile qu’ici’’.
Le 10 novembre, il passa toute la soirée au
confessionnal ; des Jacobins vinrent l’insulter et
menacer une vingtaine de personnes qui attendaient
encore leur tout. Bien mieux, ils enfermèrent prêtres et
fidèles dans l’église.
M. Roch ne se montra point ému et ne répondit que par
des paroles de paix et de charité. Le lendemain 11
novembre 1791, sous le patronage de Saint Maurice,
modèle de charité et apôtre des campagnes. M. Roch
commençait son ‘’apostolat perénigrant’. Il quitta
Jonvelle ; des polissons le poursuivirent jusqu’au bout
du pays en l’injuriant et en lui jetant des boules de
neige ; le prêtre se retourne et les bénit en leur
disant : ‘’Adieu mes enfants’’. Un peu plus tard, il
reviendra secrètement à Jonvelle mais devra bientôt fuir
et n’échapper que par miracle à deux forcenés qui le
poursuivent en armes. Retiré dans sa famille M. Roch
prit alors un passeport de déportation pour la Suisse.
Il en profita pour se rendre à Rome, et revint,
apportant quelques précieuses reliques, vers la fin de
l’hiver 1793. C’est alors qu’il avait rencontré son
compatriote, le vénérable Antoine-Sylvestre Receveur
auquel il avait promis d’assister sa mère gravement
malade ; nous verrons quelle merveille de dévouement
valut cette promesse.
M. Roch se disposait à rentrer dans le diocèse,
lorsqu’il fut retenu en Suisse par une œuvre de charité.
Il fallait avec un autre confrère, assister un vieux
prêtre, déporté comme eux, infirme et malade ; il
fallait l’opérer d’un ‘’dépôt dans les chairs’’ et le
chirurgien émigré lui-même manquait des éléments
nécessaires pour cette opération. Le dévouement des deux
prêtres remplaça les appareils de compression. Pendant
trois jours et sans interruption ils se relevèrent pour
tenir la main ferme sur la partie supérieure de la plaie
et empêcher une hémorragie. Le vieillard fut sauvé.
A l’été, M. Roch, put enfin suivre son attrait et
rentrer en France. Le 25 juillet il commence son
apostolat. Il n’a pas tardé à remarquer les bons
sentiments des populations ; la crainte seule y fait
obstacle. Aussi il n’hésite pas à frapper un grand coup.
Il donne rendez-vous secret dans un endroit désert et
éloigné. De toute habitation à tous ceux qui désirent
lui parler. Chacun y vint croyant se trouver seul ;
ainsi furent formés des grandes assemblées catholiques
qui fortifièrent ces pauvres paysans craintifs et
réveillèrent l’enthousiasme. Il s’en tint à
Sancey-le-Grand, à Landresse et au Chatelard. Là, on
annonça l’arrivée d’une patrouille : ‘’Qu’on ouvre les
portes s’écrie le missionnaire, qu’ils entrent ceux qui
persécutent Jésus-Christ et son Église, qu’ils soient
témoins de ce qui se passe parmi nous, et s’ils refusent
d’apprendre comment doivent vivre des chrétiens qu’ils
apprennent du moins comment ils savent souffrir et
mourir’’. Ce n’était heureusement qu’une fausse alerte.
Les sentinelles apeurées avaient pris des retardataires
pour une patrouilles ennemie.
Beaucoup étaient venus en tremblant ; ils n’osaient
entrer dans la maison, restant au dehors, prêts à nier
leur participation en cas de surprise ; mais ils
épiaient par une porte ou une fenêtre, et bientôt
subjugués par( l’ardente parole de M. Roch ils
bravaient toute crainte et venaient grossir le pieux
troupeau.
Quel que fut le danger auquel M. Roch s’exposait, dit
Mgr de Chaffois, l’avantage qu’il en croyait
résulter pour les fidèles lui faisait oublier ce qui le
concernait lui-même. Sa profonde humilité ne lui
permettait pas d’envisager la couronne des martyrs comme
pouvant un jour orner son front ; lorsqu’on lui parlait
de l’ardente sollicitude des pasteurs schismatiques à
qui il ravissait tant de sectateurs, à le surveiller, à
le rechercher et à le poursuivre : ‘’Je ne serai pas
arrêté, répondit-il, je ne suis pas digne de mourir pour
Jésus-Christ’’. C’était à son humilité, à sa piété, à
ses vertus, à la sainteté que respiraient toute sa
conduite, toute ses démarches, toutes ses paroles, que
Dieu daignait accorder toutes les conversions qu’il
opérait, et les grands succès de son ministère.
Aux fatigues et aux périls de son apostolat, M. Roch
joignait les mortifications volontaires ; il jeûnait
fréquemment, portait un cilice de fer, et choisissait
les plus pauvres familles pour leur demander
l’hospitalité, et ceux-ci recevaient le prêtre comme
Zachée le Divin Maître ; et le prêtre se présentait doux
et paternel, rassurant l’émoi de ne pas pouvoir le
nourrir assez bien par de ces mots charmants qui vivent
encore dans l’esprit populaire ; N’y a-t-il pas qu’un
œuf ? Ce sera assez : ‘’Battez le bien, un œuf bien
battu en vaut deux’’. Tout le temps qu’il a libre, il le
consacre à l’oraison et à la méditation.
M. Roch a si bien ranimé la Foi chez nos paysans
qu’un groupe de familles ne craindra pas de tout
abandonner pour aller chercher un pays où l’âme faible
ne soit pas en péril par la persécution ; ce sera
l’origine de cette curieuse colonie des montages du
Doubs, fixée alors en Autriche après des tribulations de
tout genre. D’autres confessent vaillamment Jésus-Christ
dans les prison. M. Roch leur écrit pour les
encourager ; sur ses conseils, ces prisonniers ont un
règlement qui fait ressembler leur détention à un temps
de Retraite Spirituelle. Un des plus timides interrogé
sur le prédicateur des réunions nocturnes, déclare qu’il
ne veut le nommer mais que c’était ‘’un envoyé de Dieu,
un ange qui parlait’’. Et, spécialement interpellé, il
ajoute que si on lui rendait la liberté et qu’il se fit
encore de pareilles réunions ‘’il y retournerait sur sa
tête’’.
Voyez, du reste, les exemples que donne l’apôtre : M.
Receveur, le vénérable fondateur de la Retraite
Chrétienne, lui a recommandé sa mère ; mais cette pauvre
femme, mourante est gardée soigneusement par son autre
fils, féroce Jacobin. Vainement caché dans une grange,
M. Roch épie le moment favorable, un domestique
qui le connaît et l’a découvert l’avertit du danger ; le
fils et quelques amis montent la garde pour saisir le
prêtre qui aurait l’audace de se présenter. Mais le
temps presse ; M. Roch s’avance à Receveur, lui déclare
qui il est, ce qu’il veut, et lui dit : ‘’Différez
quelques moments de me faire arrêter, et ne refusez pas
à votre vertueuse mère une consolation si précieuse au
moment où elle est ; laissez-moi une demi-heure avec
elle, après quoi je me remets entre vos mains’’. Il y
avait tant de cœur dans ces paroles que Receveur
fut subjugué : non seulement il laissa faire mais veilla
lui-même à ce que le prêtre put se retirer en sûreté.
Il y avait à Peseux (Doubs), une famille Thiébaud,
honorablement connue avant et depuis la Révolution ; son
fils, frère des Écoles Chrétiennes, rentré après la
suppression de son Institut avait, dit-on, prêté le
serment ; mais c’était autant et plus par crainte que
conviction, et gravement malade, il avait repoussé avec
indignation le ministère du curé intrus. Il est probable
que les Jacobins devaient donc penser qu’un prêtre
fidèle serait appelé : c’était une belle occasion de le
prendre. M. Roch arriva à la nuit chez
d’excellents catholiques, nommés Ponsot. Il y
confessa et communia diverses personnes et malgré les
instances de son hôte, voulut se rendre chez les
Thiébaud. Les Ponsot présentaient sans doute
la surveillance dont était l’objet de la maison
Thiébaud.
M. Roch persista dans son dessein et se rendit
chez le malade. Ce qui était prévu arriva. La maison fut
aussitôt investie et des gardes nationaux, prévenus des
villages voisins accoururent. Du dehors, ils purent
apercevoir le prêtre. Vers minuit, M. Roch
consomma les Saintes Espèces. On le fit ensuite cacher
dans le double plafond d’un ciel de lit. A l’aube, la
troupe envahi la maison, maltraite les habitants, et ne
se retire que devant l’inutilité de leurs recherches. La
famille menacée gardait malgré tout un secret
inviolable.
Mes ces forcenés tiennent conseil, ils renouvellent la
perquisition, ils menacent en vain d’incendier la
maison. Enfin, cédant à l’effroi, un enfant indiqua la
cachette. Ainsi Sauzai n’est pas précisément dans
l’erreur en disant que c’est un fils Thiébaud
mais il s’est lourdement trompé en attribuant cet acte à
un homme et son mobile à des sentiments de haine
parfaitement raisonnés.
C’est un voisin, nommé Rollin, qui avait dénoncé
M. Roch, et si les deux fils Thiébaud sont
mentionnés dans le procès-verbal en cette qualité, ce ne
fut que par complaisance des gens de la municipalité
pour sauver leur famille du tribunal révolutionnaire.
L’attitude de M. Roch frappa ses persécuteurs de
stupeur ; peut-être, s’ils ne se fussent défiés les uns
des autres, lui eussent-ils rendu la liberté. Mgr de
Chaffois constate qu’ils ne l’osèrent pas ; mais ils
traitèrent leur prisonnier avec ménagements, et, étant
allé dîner à l’auberge, ils lui permirent d’écrire à sa
famille. La lettre de M. Roch respire la joie ; il
appelle ses gardiens ‘’ses bienfaiteurs’’, et il dit
qu’il n’aurait jamais fait meilleur repas qu’en cette
compagnie si le jeûne ne l’eut empêché. ‘’Je pars pour
Saint-Hippolyte et de là pour la guillotine’’. Le repas
fini, M. Roch dit à l’hôtesse : ‘’Je voudrais
bien payer la dépense que nous venons de faire, mais je
n’ai ni or ni argent ; ce que j’ai je vous le donne de
bon cœur : Que la paix du Seigneur soit avec vous !
Conservez la Foi et vous aurez tous les trésors avec
elle ; priez Dieu pour moi’’. Cette pieuse femme fondit
en larmes et ne put articuler une parole.
Avant de partir, le prêtre fit remarquer qu’il n’était
pas lié comme le disait le procès-verbal et il réclama
avec instance pour l’obtenir. Avant d’entrer à
Saint-Hippolyte, M. Roch remercia de nouveau les
Jacobins du bonheur qu’ils lui avaient procuré ; leur
expliqua le crime qu’ils avaient commis et leur
pardonnant lui-même leur promit de solliciter pour eux
la clémence de Dieu. Il ne les quitta qu’après les avoir
embrassés. Une foule stupéfaite et attristée était
réunie pour le voir arriver. Bien des conversions
résultèrent de l’arrestation de M. Roch, et
plusieurs de ses persécuteurs, tels les Adrien et les
Hermès des temps apostoliques, rentrèrent chez eux en
pleurant leurs crimes et en demandant pardon à Dieu.
Fouillé, M. Roch fut trouvé porteur d’un
bréviaire et de deux autres livres de piété, d’un
chapelet et d’une boîte de reliques. M. Roch se
déclara ‘’prêtre catholique Romain’’, raconta en détail
son voyage de Rome et déclara que depuis son retour il
avait exercé le Saint Ministère. Il demanda qu’on lui
laissât son reliquaire et lorsque l’interrogateur
déclara vouloir le donner à son curé, ‘’il n’est pas
digne de le toucher parce que c’est un schismatique et
un apostat’’.
‘’Si notre curé est un apostat, que penses-tu de notre
destinées ?’’.
‘’La destinée des schismatiques et des apostats, c’est
l’enfer et vous n’en avez pas d’autre à attendre, si
vous ne vous convertissez’’. On décida cependant de lui
laisser le reliquaire, mais on lui refusa son bréviaire.
Transféré à Besançon, M. Roch passa quinze jours
dans les prisons, au pain et à l’eau, refusant tous les
adoucissements que les fidèles purent lui procurer. Il
écrivit plusieurs lettres d’adieu ou d’exhortation. Il
n’exprime que le regret d’avoir vu son père pleurer et
n’avoir pas été outragé davantage. ‘’ce qui me ferait
craindre de ne pas être digne de souffrir pour
Jésus-Christ’’.
M. Roch avait été incarcéré le 19 avril à
Besançon. Du 19 avril au 4 mai, il exerce l’apostolat en
prison ; il distribue des secours avec ce qu’on lui
envoie, aux prisonniers qui vont partir pour les
galères.
Le 4 mai à dix heures, M. Roch parut devant le
tribunal ‘’Comme il faisait dans ses réponses aux juges,
dit Laviron, dans son journal, l’éloge de la Religion de
Jésus-Christ, M. Nodier lui demanda si sa
religion lui commandait de désobéir aux lois de l’État :
il se leva et répondit que non, mais qu’il devait
préférer la loi de Dieu à celle des hommes . Comme il
voulait continuer, le juge avec les gestes du plus grand
mépris, lui a dit que son Évangile n’était que du papier
écrit par les hommes et lui a imposé silence. J’ai eu le
bonheur de le voir et de l’entendre’’. Combien ce
passage d’un témoin oculaire est précieux pour nous
montrer à nu, l’hypocrisie révolutionnaire. Ce même juge
était le schismatique qui six mois avant, témoignait son
respect aux Saintes Hosties saisies sur M. Capon.
Doutera-t-on que la haine de la Foi ait animé le
tribunal.
Le chef d’émigration ne fut pas retenu contre M. Roch
; on ne garda que celui d’être rentré en France, quoique
sujet à la déportation. Ainsi fut envoyé à la mort, le
charitable vicaire de Jonvelle, l’apostolique
organisateur des réunions nocturnes des montagnes du
Doubs, le dimanche 4 mai 1794 sur la place Saint-Pierre.
Or on ignore ce que devinrent ses précieux restes.

Modeste-Ambroise-Augustin ROCH
Lorsqu’un poste périlleux est proposé devant l’ennemi à
des hommes de cœur, ils s’y précipitent à l’envi, et
celui qui tombe est aussitôt remplacé par un autre, non
moins avide de combattre et d’exposer sa vie pour son
pays. Ainsi, au témoignage de César, faisaient les
Gaulois pour défendre la cité des Bituriges assiégée, en
jetant des matières enflammées sur les machines de
guerre des Romains. Ainsi fit M.
Modeste-Ambroise-Augustin Roch. Lorsqu’il apprit
en Suisse, où il était déporté, la mort de son cousin
germain, il voulut aussitôt prendre sa place, tout
ambitieux de partager sa gloire. Il se rendit sans
retard auprès du vicaire général, Mgr de Chaffois,
obtint des pouvoirs et la permission et rentra dans la
fournaise.
Il était né, lui aussi, à Provenchères et était vicaire
à Landresse. Il ne devait exercer que deux mois son
apostolat. L’intrus de Flangebouche ne put supporter son
voisinage ; il se mit à la recherche du missionnaire
pour le livrer aux tribunaux. Il se rendit à
Villerschief, chez une brave femme qui ne le connaissait
pas, donna pour un prêtre fidèle qui revenait de Suisse
et parvint ainsi à savoir de cette femme trop confiante
que M. Roch était dans la maison de la famille
Lanchy. ‘’Eh bien, dit l’hypocrite, je viendrai ce
soir lui parler ; n’en dites rien, crainte de nous
compromettre l’un et l’autre’’. Ainsi, instruits par le
schismatique et conduits par le maître d’école Berçot,
les Jacobins purent saisir M. Roch ; ils
l’arrêtèrent avec son hôte, vieillard de 84 ans, et
toute la famille Lanchy. Conduits chez le maire,
ils furent confiés à un gendarme pendant que dans une
autre pièce, les autres rédigeaient le procès-verbal. Le
gendarme s’assoupit ; Mme Lanchy, qui seule
n’était pas liée en profita, non pour délivrer les
siens, mais pour délivrer le prêtre, dévouement
admirable dont toutes les classes sociales donnent alors
l’exemple, comme le prouvera bientôt madame de
Saint-Juan. M. Roch s’esquive ; mais il ne
connaît pas la maison ; on l’aperçoit ; on lui court
après. Dans sa fuite, il tombe, il est ressaisi ; c’est
pour la deuxième fois l’intrus de Flangebouche qui fait
accomplir cette besogne.
Conduits d’abord à Pierrefontaine, les prisonniers
furent dirigés à Besançon. Le séjour des prêtres dans
les prisons de Besançon était une féconde occasion
d’apostolat ; on avait résolu d’y couper court en hâtant
la solution des procès. Ce court séjour suffit à M.
Roch pour consoler et préparer à Dieu deux jeunes
fiancés du Bélieu, Joseph Bourquin et Agnès Tochot,
qui devaient bientôt être guillotinés parce qu’ils
avaient tenté de passer en Suisse pour contracter
mariage devant un prêtre catholique, et réparer ainsi
une faute antérieure. Il confesse et console des
prisonniers qui vont être exécutés pour distribution de
faux assignats. Il écrit une lettre d’adieu pour
exprimer sa joie ‘’si la peine nous effraie, que la
récompense nous anime, conclut-t-il’’. Arrêté le 29
juillet, le 1er août quatre jours après la mort de
Robespierre, M. Roch comparut devant le tribunal.
Rambour demanda sa tête comme ‘’prêtre déporté
rentré’’ . L’interrogatoire fut de pure forme ; on
n’admit pas son défenseur à parler ; les juges opinant à
haute voix, l’un après l’autre prononcèrent la peine de
mort. M. Roch se leva et saluant les juges, leur
dit gracieusement : ‘’Messieurs, je vous remercie’’.
Conduit à la guillotine, il se prosterna devant
l’instrument de son supplice, dit Laviron, et pria à
haute voix pour ses bourreaux.
Rambour s’efforça de déshonorer sa victime en lui
attribuant après leur exécution, une lettre d’amour
écrite par Joseph Bourquin à Agnès Tochot,
ces deux jeunes gens que nous avons vu le martyr
préparer à la mort dans la prison. Il n’en avait point
été question dans les procès-verbaux d’arrestation, ni
le jugement et les écrits trouvés sur le prêtre avaient
été par ordre brûlés au pied de l’échafaud après son
exécution. Cette absurde invention ne trompa personne et
M. Sauzay en a fait bonne justice.
La famille Lanchy, traînée à Paris, gravement
maltraitée surtout jusqu’à Dole comparut le 18 novembre
devant le tribunal révolutionnaire. Ils parvinrent à se
faire acquitter.
Mais à Besançon, la férocité jacobine survivait au IX
Thermidor.
Le Thermidorien avait la haine du prêtre, tout comme le
Robespierriste ou l’Hébertiste, et rien en fut changé ;
il n’y eut qu’un peu moins de férocité apparente.
Le 1er septembre, était guillotiné à Besançon, un prêtre
arrêté le 4 août aux Gras ; il ne nous appartient que
par sa mort ; une obscurité due à ce qu’il mourut sans
parents et sans amis pour recueillir ses dernières
pensées et à ce que le tribunal put ainsi donner libre
carrière à ses fantaisies criminelles en relatant les
interrogatoires, règne sur son cas. Des deux serments,
il paraît bien n’avoir prêté que celui que bien des
évêques déclaraient licite ; la postulation en l’a
cependant retenu qu’en appendice et jusqu’à plus ample
informé ; c’est dom Guillaume Chéruy, né à Reims
le 24 avril 1751, bénédiction de Sainte-Bénigne de
Dijon. Ils ressort clairement du procès que dom
Chéruy fut exécuté parce que prêtre et en haine du
sacerdoce. On a si bien embrouillé ses réponses de ce
qu’il déclare quant au serment licite, (selon son
Ordinaire, l’évêque de Langres) il peut sembler le dire
du serment illicite.
L’ombre d’un doute empêcherait évidemment de pouvoir le
regarder comme martyr. Puissent les prières des fidèles
obtenir de Dieu qu’il daigne découvrir la vérité et si
comme il semble, dom Chéruy n’était pas
assermenté, permettre la glorification de ce pauvre
prêtre qui, aux angoisses de la prison et de la mort
n’eut même pas une main tendue vers sa souffrance et
demeura exposé sans défense à la haine et à la calomnie
posthumes.

Le P.
Élysée de Soye, Adrien PÉGEOT
Mais si pour dom Chéruy, le tribunal criminel
du Doubs réussit à rendre à peu près impossible
l’étude de son cas, pour la douce victime qu’est le
Père Élysée , force lui fut de publier la vérité et
de le condamner pour la Foi. Adrien Pégeot,
tel était le nom dans le monde, du pieux capucin
qui, après avoir exercé le Saint Ministère dans la
banlieue de Besançon, donne à cette ville l’édifiant
spectacle de la sainte mort.
Il était né à Soye, le 27 février 1761 et
appartenait à une honorable famille sur
laquelle son sang a attiré la bénédiction de Dieu
puisque parmi ses petits-neveux on se réjouit de
compter S.G. Mgr Dubillard, archevêque de
Chambéry, si aimé dans le diocèse qui eut longtemps
le fruit de son labeur et de sa science théologique,
et que plusieurs prêtres portent encore le nom
vénéré de Pégeot.
Le 19 mars 1780, il avait reçu l’habit chez les
frères mineurs capucins de Dole ; là devait
trouver un autre futur martyr, le Père Grégoire de
Saint-Loup ; là, il avait été accueilli par le
maître des novices, lui aussi destiné à l’échafaud,
le Père Zéphirin. Quelle gloire pour ce couvent de
Dole ! On sent bien là que cette maison était
l’œuvre des saints, que son premier maître des
novices avait été le géant spirituel qu’est le
Vénérable Père Jean de Maurienne, et qu’à peine
fondée, elle avait reçu la visite de Saint-Laurent
de Brindes, puis un peu plus tard, les visites d’un
jeune étudiant de l’Université de Dole, lui aussi
futur capucin, lui aussi destiné au martyre,
Saint-Fidèle de Sigmaringen. C’est une raison de
pleurer plus amèrement sur la disparition de ce
couvent et entre toutes les ruines accumulées par la
Révolution, de déplorer la suppression du couvent
des Capucins de Dole. Daigne Dieu faire luire le
jour, où dans le calme d’un triomphe de l’Église,
les fils de Saint-François pourront renouer la
chaîne de ces glorieux souvenirs et rétablir le
premier couvent des capucins en Franche-Comté.
Le Père Élysée avait été deux ans après son
ordination qui avait eu lieu le 12 mars 1785, envoyé
au couvent de Saint-Amour, qu’il n’avait quitté qu’à
la force, le 20 novembre 1790. Revenu à Besançon, il
avait alors adressé au département une pétition
touchante où il exposait ‘’qu’ayant jusque là passé
des jours heureux dans le saint état qu’il avait
très librement embrassé ; tout son désir était de
continuer la vie commune dans une des maisons qui
pourraient être conservées’’. Au printemps de 1791,
il fut un des premiers à entrer dans la communauté
formée de religieux de tous ordres au couvent des
Minimes de Besançon. Lorsqu’il fut obligé de quitter
ce dernier asile, il ne songea pas à se soumettre à
la loi des déportations. ‘’On m’égorgera ici si l’on
veut, dit-il, mais j’y resterai pour rendre quelques
services aux fidèles’’.
Alors, dit Mgr de Chaffois, commencèrent ses
courses apostoliques. Ce bon religieux, par esprit
d’humilité et d’obéissance, se choisit et se donna
pour’ supérieur un autre religieux du même ordre,
plus jeune que luj et qui se dévouait aussi à rester
en France. Il ne faisait rien sans le consulter et
sans sa permission ; il lui obéissait comme il
aurait obéi au général de l’ordre. Inconnu à
Besançon et dans le voisinage de la ville, il
pouvait plus facilement y séjourner. Pour voyager,
entrer ou sortir de la ville, avec moins de danger,
il se déguisait quelques fois en jardiniers,
d’autres fois en coquetier ; en rentrant à Besançon,
après quelques excursions au dehors, il paraissait
sur le marché public, où sous prétexte de vendre
quelques herbes potagères, il faisait connaître son
arrivée aux personnes de confiance dont il était
connu et qui, le conduisaient dans les maisons de la
ville où l’on désirait le secours de son ministère.
Parmi les conversions les plus éclatants qu’il
opéra, il faut citer celle de sa famille entière,
tombée dans le schisme. Il surmonta les obstacles,
s’exposa aux embûches du curé intrus et parvint
enfin à assister son père mourant et à ramener les
autres membres de sa famille dans la droite voie.
Vers la fin d’octobre 1794, il se rendit à la rencontre
de capucins qui rentraient en France pour s’associer
à la phalange apostolique. C’est dans ce but qu’il
était à Durnes ;on soupçonna sa présence ; pour le
surprendre on joua une infâme comédie ; une femme ne
craignit point de contrefaire la malade et de
réclamer avec instances à des catholiques fidèles,
le secours d’un prêtre s’il pouvait s’en trouver un
dans le voisinage. Le Père Élysée averti accourut ;
il était tombé dans l’embuscade. Il fut saisi et
incarcéré chez le maire. Mme de Saint-Juan
habitait avec son jeune fils dans cette commune dont
l’esprit était demeuré en général excellent ; elle
jouissait d’une réelle influence ; elle en usa pour
essayer de sauver le Père Élysée. Le maire n’eut pas
demandé mieux, pais il était lâche ; il consentit à
le laisser évader à condition que le jeune de
Saint-Juan prendrait toute la responsabilité. On
essayerait de le renvoyer absout comme ayant agi
sans discernement. La courageuse chrétienne n’hésita
pas un instant, l’enfant se montra fier de la
mission qu’on lui proposait et se glissa dans la
chambre qui servait de prison au Père Élysée.
Celui-ci profitait alors d’un instant de liberté
pour consumer à la flamme de la lampe des Hosties
consacrées afin de les préserver de la profanation ;
car il ne pouvait les consommer n’étant pas à jeun.
Instinctivement, Charles de Saint Juan se mit
à genoux. Puis lorsque la funèbre opération fut
achevée, il exposa son plan au Père et voulut le
faire évader par une fenêtre peu élevée au-dessus
d’un verger. ‘’Non, mon ami, lui dit le Père Élysée,
il vaut mieux que je meure, je suis prêt. Ta mère et
toi seriez trop compromis ; notre hôte lui-même
risquerait beaucoup ; mets-toi à genoux, je vais te
bénir et je me souviendrai de toi au Ciel’’. Charles
l’embrassa et s’échappa en sanglotant, par la
fenêtre. Ainsi, le Père Élysée sera martyr parce
qu’il l’ voulu, et Charles de Saint Juan
demeurera jusqu’au milieu du dernier siècle le
témoin émerveillé de cette scène sublime.
Le lendemain, le prisonnier fut amené au district
d’Ornans. Il expliqua qu’il avait ‘’voyagé au hasard
dans l’intérieur de la République, à la façon des
apôtres, s’arrêtant chez ceux qui voulaient bien le
recevoir, et enfin qu’au moment même où il venait
d’être saisi, il cherchait encore à exercer son
ministère dans les maisons où il pouvait être utile.
Dans un second interrogatoire, il déclara avoir reçu
ses pouvoirs de Mgr de Durfort, et que
ceux-ci lui avaient été continués par l’évêque de
Lausanne, ‘’et qu’il croyait n’avoir jamais enfreint
les lois de l’État en ce qui concernait les intérêts
temporels de la République’’.
Le 10 novembre, il fut transféré à Besançon, dès le
4, le prix du sang avait été payé au citoyen
Hippolyte Capler.
Un particulier essaya de délivrer le Père Élysée
durant qu’il était dans les prisons d’Ornans mais le
district dirigé par l’apostat Magnin-Tochot,
faisait bonne garde ; arrêté lui-même, ce dévoué
catholique ne put que profiter d’une heureuse
circonstance pour s’évader.
Le 20 novembre, le Père Élysée comparut devant le
tribunal criminel. Il n’était pas sorti de France,
mais on l’avait inscrit sur la liste des émigrés ;
Rambour n’eut pas besoin de ce moyen
supplémentaire : le Père ayant déclaré qu’il
n’avait jamais prêté aucun serment ; fit reconnu
sujet à la déportation et trouvé sur le territoire
de la République à l’unanimité, ls juges le
condamnèrent à mort.
L’exécution devait avoir lieu le jour même ; à trois
heures. Le Père Élysée employa ce court répit à
écrire ses adieux à des amis. Il recommanda de
distribuer aux pauvres les effets qu’il a dans
diverses maisons (sans doute ses déguisements
nécessaires), remercie ceux qu’i l’ont aidé et
ajoute : ‘’La plus grande consolation que je puisse
éprouver, est celle de savoir que c’est comme prêtre
que je meurs’’.
Lorsqu’on vint le chercher, le Père Élysée récitait
les complies. Il dit son dernier ‘’Benedicamus
Domino’’ en montant à l’échafaud, et lorsque, ses
mains liées étant impuissantes à bénir, il eut la
tête encore libre dans la lunette, il en profita
pour l’incliner de manière à tracer un signe de
croix la bénédiction sur le peuple.
Ainsi reçut la couronne, cet évangélique religieux
dont le souvenir s’est pieusement conservé. A Soye,
il y a quelques années, un marbre fut placé dans
l’église pour rappeler sa mémoire, à Saint-Amour, on
résumait sa vie dans l’Almanach cantonal, et le Père
Léopold de Chéramé le mettait en lumière plus
éclatante dans son beau livre intitulé ‘’Nos
martyrs’’.
Jean Pierre CORTOT
Moins d’un an après, les Frères Mineurs trouvaient à
leur tour place dans cette couronne, avec un pieux
religieux dont la vie jusqu’ici a été moins connue,
mais qui ne le cède en rien à ses glorieux confrères
capucins. Sauf M. Roch, qui avait été vicaire
à Jonvelle et appartenait ainsi un peu à la
Haute-Saône, le père Cortot est le premier
qui soit spécialement l’apanage de cette région qui
devait prendre une si belle place dans la seconde
partie de la persécution. Il était né à Cintrey, le
18 mai 1752 et était entré à vingt ans dans le
couvent des Cordeliers à Besançon. Il est donc aussi
le premier qui, par sa vie sacerdotale appartienne à
la métropole ecclésiastique de la Franche-Comté, à
laquelle M. Capon appartient par sa
naissance, et presque tous les autres par leur mort
seulement.
En 1784, il fut envoyé au couvent de Montélimar pour
professer la théologie. La suppression des vœux
religieux le ramena à Besançon ; comme le Père
Élysée, il chercha à reprendre la vie commune dans
l’éphémère fondation établie au couvent les Minimes
de Besançon ; pendant seize mois il édifia cette
communauté d’élite.
Le Père Cortot n’était pas ‘’fonctionnaire
public’’ ; il put donc se soustraire à la loi de
déportation, sans avoir prêté aucun serment ; mais
ce ne fut que pour un temps, car le second serment
lui devenait imposable. Il exerça néanmoins caché
dans son département natal, exerçant le Saint
Ministère. Bientôt, il fallut cependant passer en
Suisse, muni d’un passeport de déportation ; le Père
Cortot se rend à Soleure, en février 1793.
Sans cesse, il était préoccupé de l’idée de rentrer
en France. Enfin, au mois d’octobre, il appris
qu’une petite troupe de prêtres allait tenter de
passer la frontière ; il abandonna ses pauvres
bagages pour les joindre à temps et rentra avec eux
dans le diocèse de Besançon.
Il allait reprendre ce bouillant apostolat qu’il
avait exercé dès sa sortie des Minimes de Besançon
jusqu’à sa déportation et qui lui avait valu cette
honorable dénonciation publiée pour la première fois
par M. Louis Monnier, dans son histoire du
Clergé de la Haute-Saône pendant la Révolution,
‘’J.P. Cortot, prêtre, ci-devant cordelier,
pour le fanatique le plus accompli (sic) avoir,
prêchant partout sa morale et mettant tout le
désordre qui est à son pouvoir’’. Ce précieux
témoignage du zèle du futur martyr est conservé aux
archives de la Haute-Saône.
Le 6 décembre, le Père Cortot célébrait à
Bonnevaux ; on le sut ; la force publique vint l’y
arrêter et le ramena triomphalement à Ornans, avec
son hôte, l’officier municipal Georges Ignace
Belpoix, et les ornements sacerdotaux. La femme
de Belpoix, née Chapuis, , vint le
lendemain les rejoindre en prison. On trouva chez
Belpoix, un Bref du Pape sur les affaires de
France, et une lettre de l’agent national Belpoix
annonçant à sa cousine l’envoi d’un prêtre pour
confesser son oncle et son cousin. L’agent national
fut arrêté à son tour, mais on préféra fermer les
yeux sur son cas et il fut remis en liberté
soi-disant faute de preuves, parce que la lettre
n’était point datée.
Le prêtre et ses hôtes furent envoyés à Besançon.
Soit humilité, soit pour préserver ses parents ou
des hôtes antérieurs, le Père Cortot s’était
refusé à donner son nom de famille ; tout en faisant
connaître sa qualité de prêtre insermenté et son
séjour de déportation.
Peu importait à la République de le condamner sous
un nom ou sous un autre ; il fut don maintenu en
arrestation sous le nom de Jean Pierre Clément.
C’est sous ce nom qu’il comparut à Besançon, le 19
décembre, à quatre heures du soir. Rambour,
dans son réquisitoire fit un discours haineux contre
les prêtres en général.
‘’Celui que vous voyez, ajouta-t-il, a été arrêté
dans le district d’Ornans, après avoir erré dans
plusieurs des communes de ce département. Déjà il
résulte des interrogatoires qu’il a subis, qu’au
mépris des lois, il a exercé des fonctions qui lui
étaient interdites ; il venait de les suspendre dans
le moment où il a été arrêté’’.
Interrogé, l’accusé déclara sa qualité de prêtre
régulier, son abstention de se présenter à
l’administration pour la déportation et avoua avoir
exercé le Saint Ministère.
Le Père Cortot se mit à genoux pour entendre
la lecture de l’arrêt qui le condamnait à mort, et,
lorsqu’on lui ordonna de se relever, il répondit :
‘’La grâce que Dieu me fait est si grande, et je me
reconnais si indigne de mourir pour lui, que mon
cœur ne pouvant exprimer toute sa reconnaissance,
mon corps y supplée par cette posture’’. Rentré en
prison, le pieux cordelier demeura à genoux en
médiation, dans une sorte d’extase, son âme n’était
plus sur la terre ; les yeux levés au ciel,
insensible à tout ce qui l’entourait, il quitta la
prison, accomplit le trajet, monta sur l’échafaud et
reçut le coup fatal.
On n’osa pas sévir contre les hôtes du Père
Cortot. Le prix du sang fut payé à un autre
Belpoix, le dénonciateur, mais il fut frustré
dans ses espérances car on le paya en assignats et
les cent livres n’en valaient plus gère alors que
vingt-huit. C’était à peine sept livres par personne
dénoncée par lui.

Le Père Grégoire de
Saint-Loup :
CORNIBERT Claude Antoine
………..
Pierre Joseph
Cornibert, dont l’histoire a été écrite
documentairement par Sauzay,
et vulgarisée et complétée par M. le chanoine
Colombet
et par le Père Léopold de Chérancé, était né
à Saint-Loup sur Semouse, le 12 octobre 1760, fils
de Claude Antoine Cornibert et de Jeanne
Claude Ferry. La famille
Cornibert
existe encore, honorablement connue dans la
bourgeoisie de Vesoul. Il fut baptisé le lendemain.
Claude Antoine
Cornibert exerçait le métier de cloutier ;
c’était un ferme chrétien qui s’imposa
courageusement les sacrifices nécessaires à
l’éducation que semblait demander la brillante
intelligence de son fils ‘’l’obtus capucin de
Saint-Claude’’ selon l’historien de : la Révolution
dans la Haute-Saône. Pierre Joseph perdit sa mère à
l’âge de dix ans. C’était, elle aussi, une vaillante
chrétienne en même temps qu’une laborieuse mère de
famille. Nous avons ici des documents, c’est
l’enquête faite dès 1796 par M.
Descharrières,
curé insermenté de Saint-Loup.
……..
Le 4 mars 1780,
Pierre Joseph Cornibert se présentait chez
les Capucins et le 19, il recevait le saint habit.
Selon certains historiens, il entra directement au
couvent de Saint-Claude. Selon Mgr
de Chaffois,
ce serait à Dole, ce que je crois plus
vraisemblable, que le père Grégoire aurait fait son
noviciat ; et si l’on admet avec ce vénéré Prélat,
un séjour au couvent de Lons-le-Saunier, ce ne
serait qu’après son ordination, après 1785, que le
Père Grégoire serait venu à Saint-Claude, vers le
même temps que le Père Élysée allait à Saint-Amour.
Le Père Grégoire
refusa de prêter le serment ; il déclara ne point
vouloir profiter de la ‘’liberté’’ de sortir du
cloître. Mais cette ‘’liberté’’ on la lui imposa, le
voici donc revenu à Vesoul.
Bien que le
schisme l’eût doté d’un siège épiscopal, et que son
évêque intrus, son ancien curé
Flavigny,
ne fut blâmable que par son peu d’intelligence, la
ville de Vesoul ne s’était pas enthousiasmé pour le
schisme ; sauf un petit groupe d’énergumènes, les
Vésuliens croyaient à la nécessité d’appliquer les
maximes au nom desquelles on avait fait la
Révolution, et ils voulaient la liberté pour tous………
Il dut quitter son
saint habit pour ne pas sans nécessité provoquer un
crime et rendre son apostolat impossible, et vint
s’établir à Vellefrie, petit village agricole peu
distant de Vesoul.
Le Père Grégoire
resta plus de dix-huit mois dans ce village dont il
fit son principal centre d’action, rayonnant de la
sur tout le département de la Haute-Saône, et, en
particulier jusqu’à Lure, Faucogney, Saint-Loup,
Remiremont, Plombières, Luxeuil. Il était reçu par
une famille patriarcale, les époux
Boillon-Mourey
dont le descendant, ancien curé de Liesle, a
pieusement conservé les vases sacrés dont avait usé
le missionnaire et dans la maison desquels on montre
encore la chambre qui servait de chapelle, et la
cachette où le proscrit se blottissait à l’heure des
perquisitions.
Il y a surtout les
besoins de son père qui meut en 1792, à l’âge de 68
ans.
C’était sous le
nom de Frézard
que le Père Grégoire s’était dissimulé
Le peuple de
Franche-Comté le témoignait si clairement que dans
un rapport rédigé le 10 octobre 1795,
Voisard,
commissaire du Département du Doubs, rentrant à
Besançon, pouvait rapporter à ses collègues, sur un
mouvement de catholiques pour sauver des prêtres…
C’est dans ces
circonstances que le Père Grégoire jugea bon de
transférer dans un pays plus abandonné en allant
remplacer à Velorcey, l’abbé
Duvernoy qui venait de
succomber aux fatigues de l’apostolat. Il y fut logé
chez une brave et courageuse chrétienne, la veuve
Briancourt,
c’est là qu’il reçut des lettres datées de Soleure,
22 juillet et 19 novembre 1795) par lesquelles le
curé de cette paroisse, M.
Huvelin, le remerciait des
services qu’il rendait à ses paroissiens.
Le 11 janvier
1796, vers 9 heures du soir, le Père Grégoire
arrivant à la Villedieu fut reconnu par la maître
d’école ; suivi, il fut remarqué entrant chez la
veuve Parcheminey,
le Maître d’école alla le dénoncer, cerna la
maison ; au mépris de la loi, ce domicile privé fut
envahi de nuit, et, au milieu des injures et des
mauvais traitements, le capucin fut arrêté.
A Vesoul, le
missionnaire dut traduit devant le directoire du
département, puis conduit au greffe du Tribunal
criminel. On y déposa les papiers et tous les objets
saisis sur sa personne ; la rétractation de Pierre
François Michaud, prêtre jureur, dont
l’original se trouvait dans ces papiers, valut à son
auteur des poursuites, puis après une relaxe ‘’faute
de preuves’’ de nouvelles poursuite, et enfin sa
déportation à l’île de Rhé.
L’accusateur
public, Blandin,
ne voulut point tarder à se donner le plaisir
d’interroger le prisonnier. Celui-ci déclara ses
professions et âge. Interrogé sur sa demeure, ‘’Je
n’en ai plus de fixe, dit-il que la Nation m’a
chassé de mon couvent’’.
Le prisonnier
fut alors conduit à la maison d’arrêt, dans une
chambre où se trouvent déjà quatre prêtres ;
c’étaient, selon les judicieuses recherches de M. le
chanoine Colombot,
MM Jandy,
curé de Saint-Maurice-en-Chaux,
Girard,
ex-Vicaire, Verbois,
ancien régulier, et Dumont,
de Saint-Lothein, curé de Brésilley.
L’ordonnance de prise
de corps nous donne le signalement du futur martyr :
‘’Taille de cinq pieds cinq pouces, visage long,
teint brun, cheveux et sourcils noirs, front étroit,
nez long, bouche moyenne, menton rond à fossette’’.
Le 23 nivôse an IV, le
Père Grégoire parut pour la première fois devant le
tribunal.
Le cerveau
ingénieux de M. Coquillard
crut trouver un expédient : il répondit au Père
qu’il dirait à l’audience tout ce qu’il voudrait
pourvu qu’il le laissât, lui, l’avocat, libre d’en
faire autant de son côté.
Cependant la
justice avait fait inhumer les restes du Père
Grégoire ; mais comme aux temps des persécutions
païennes, des fidèles avaient suivi de loin le
convoi, J.B. Juif et J.B. Silvant,
deux jeunes gens, sur le désir de l’abbé
Bourdot ….(jeune
prêtre de Baume)…. Avaient pu reconnaître la
place où avait été inhumé le martyr.
Ils se rendirent
tous trois de nuit au cimetière. Melle Jeanne
Juif et Mlle Thérèse Bretillot faisaient
le guet. Il était dix heures et demie ; le défaut de
bons outils fit que ce ne fut qu’après trois heures
de travail que la fosse fût en partie ouverte. On
avait pris par le coté des pieds, pensant que selon,
l’usage, la tête avait été placée entre les jambes ;
dans l’obscurité, l’abbé
Bourdot, ne put la
trouver. La fatigue, le danger d’être surpris, le
décida à en demeurer là, et il se contenta avec son
couteau, de sectionner les deux jambes qu’il plaça
dans son sac et qu’il emporta après avoir
comblé la fosse.
Une demi-heure après,
une patrouille passait ; le bruit se répandit que le
corps avait été enlevé ; on organisa des poursuites
sévères ; mais auparavant on voulut vérifier le
fondé de la rumeur publique. On savait que la tête
avait été inhumée, contrairement à l’usage,
au-dessus des épaules. On ouvrit la fosse de ce
côté ; on la trouva ainsi que les épaules. On eût
pas l’idée que les jambes avaient pu être détachées
et les poursuites furent abandonnées, tout comme la
recherche (février 1796).
Le 19 janvier, à
Vaivres, deux prêtres, deux anciennes Tiercelines et
une Bernardine, toutes trois de Dole, lavaient ces
restes vénérables et les plaçaient religieusement
dans un coffre scellé ; mais bientôt, ils
craignèrent de voir la corruption des chairs leur
ravir leur trésor ; le 6 juin, ils le reconnurent de
nouveau et l’enfermèrent dans la chaux vive ; puis
le 6 septembre, ils en retirèrent les ossements, les
lavèrent et les déposèrent dans une boîte scellée
avec attestation en règle. Plus tard, ces précieux
dépôt parvint aux Capucins de Besançon. La famille
Cornibert
en a reçu une parcelle que Mme veuve
Chevrey-Cornibert
garde avec une profonde vénération. Le croquis au
pastel, dessiné après l’exécution est aussi
conservé.

Jean François PATENAILLE
C’est avec M. Jean
François Patenaille que s’ouvre cette seconde
période de ce que Mgr de Chaffois a appelé et
justement d’un nom d’ensemble ‘’La persécution de la
fin du XVIII° siècle’’. Un des plus admirables parmi
nos martyrs pour sa science, son zèle, et ses
vertus, l’abbé Patenaille méritait d’être
spécialement donné comme modèle et s’il plaît à Dieu
un jour comme protecteur aux curés franc-comtois.
Aussi,
son nom a-t-il été
placé en-tête de la cause canonique.
Jean François
Patenaille, comme le Père
Grégoire de Saint-Loup, appartenait à la Haute-Saône
par sa naissance ; mais il semble que Dieu ait voulu
montrer cet admirable modèle de curé à toute la
Franche-Comté ; par son ministère, il appartient
surtout au Jura, et après son apostolat et sa
mort, il est le glorieux apanage du Doubs.
Jean François
Patenaille naquit à Échenoz-la-Méline, le 7 août
1743. M. J.C. Goux, vicaire de cette
chapelle, lui administra le lendemain, le Saint
Baptême. Il appartenait à une famille ancienne qui
avait donné à la ville de Vesoul des magistrats de
valeur. Ses parents, chrétiens, fervents, Jean
Patenaille et Claudine Bertrand, mirent
tout en œuvre pour favoriser le développement de son
intelligence et de son âme ; de bonne heure, il
manifesta un singulier attrait pour la solitude,
tout enfant, il aimait à se retirer à l’écart, pour
méditer sur les fins dernières. De telles
dispositions ne furent pas sans être remarquées. On
pensa que Jean François serait appelé au sacerdoce ;
le vicaire lui fit commencer l’étude du latin ; un
peu plus tard, il fut mis à Vesoul, au collège que
dirigeaient les Jésuites et qui était encore tout
embaumé des vertus du fameux Père Claude de
Romeville, relégué là par ordre royal, parce que
les miracles constatés et éclatants que Dieu lui
donnait le pouvoir d’accomplir, l’avaient rendu
odieux aux Jansénistes et mort dans ce collège même.
Chaque jour, l’étudiant se rendait à pied au
collège ; il employait ce double trajet de trois
kilomètres à repasser dans son esprit les
explications du professeur ; il profitait aussi de
ce petit voyage pour visiter pieusement chaque jour,
l’antique église de Saint-Martin, au hameau de Pont,
vénérable sanctuaire démoli en 1774 et dont le titre
paroissial a été depuis, transmis à la chapelle
d’Échenoz.
………………
… si pour nous,
n,ous n’avons à relever à son sujet que deux noms,
dont un seul a pu être retenu, le Père
Grandjacquet,
et dont l’autre, admirable cause à poursuivre,
d’ailleurs, le Père Julien Dervillé,
missionnaire dans nos régions, du clergé du Mans,
guillotiné à Paris le 21 décembre 1793, il lui
revient du moins l’honneur d’avoir formé dans ces
collèges les plus illustres de ces prêtres qui
devaient recevoir la couronne du martyre, et entre
tous, Patenaille
suffirait pour honorer à jamais son éducation.
Ordonné prêtre en
1767, Jean Patenaille fut envoyé comme
vicaire à La Demie, paroisse qui comprenait alors ce
village et celui de Neurey, soit une population
d’environ douze cents habitants.
C’est là que M.
Patenaille
fit l’apprentissage du ministère sacerdotal, sous la
direction d’un curé zélé, Jean Claude Buffet.
La prière et l’étude, dit son dernier biographe, M.
l’abbé Grenier ;
absorbaient une grande partie de ses instants ;
………………………
Il y avait dix
ans que M. Patenaille
se consacrait au Saint Ministère à La Demie, quand
il fut donné » comme auxiliaire au vieux M.
Paria,
curé de Quincey ; là encore, il se distingua par son
zèle, sa piété, son amour de l’étude. Aussi, huit
ans après, l’archevêque l’appelait-il au poste plus
important de vicaire de Senans.
Il convient de
remarquer qu’à La Demie comme à Quincey, M.
Patenaille s’était acquis
la sympathie universelle ; sa mémoire y est demeurée
en bénédiction et en vénération. Il en sera de même
à Arc-et-Senans, paroisse fort gangrenée par
l’esprit impie qui se répandait alors, et où le
vicaire eut un large champ de l’apologétique ;…
……………
Cependant dans
l’esprit des supérieurs ecclésiastiques, M.
Patenaille
méritait mieux qu’un vicariat. Les cures, selon les
règles si sages du Concile de Trente ? se donnaient
alors au concours : on conseilla au Vicaire de
Senans de se mettre sur les rangs pour la cure d’une
paroisse alors importante, qui était venue à vaquer,
celle d’Arlay. Il fut installé le 4 janvier 1788
dans l’église de Saint-Vincent, les églises de
Saint-Claude et de Saint-Nicolas dépendaient aussi
du curé.
M.
Patenaille
succédait à un prêtre aussi riche que zélé et
généreux, assez attaché à sa paroisse, où il venait
de mourir, pour l’avoir préférée à un poste de
vicaire général, à une prébende de chanoine au noble
chapitre métropolitain. Un tel prédécesseur rendait
évidemment la tâche ardue. Là peut-être serait la
raison de l’accueil peu favorable que les
paroissiens d’Arlay auraient fait, selon
Abry d’Arcier,
au curé si aimé partout où il était passé comme
vicaire. Sa charité lui fit épuiser sa bourse en
aumônes incessante, mais comme cette bourse n’était
pas aussi riche que celle de M. Bailly, on accusa le
curé de parcimonie et d’avarice.
………………….
Bientôt, on prie les
municipalités de faire éloigner les curés
réfractaires, et cela bien
que la loi déclare
tout citoyen libre de choisir sa résidence.
Simonin se hâta d’en profiter, M.
Patenaille se retire encore devant la force,
mais toujours pied à pied ; il s’est maintenant fixé
à Lons-le-Saunier, mais les vexations redoublent. Le
décret du 25 mai 1792 ordonna la déportation de tout
prêtre insermenté ‘’lorsque vingt citoyens natifs du
même canton se réuniront pour le demander’’. Dans le
Jura, on oblige par une sorte de chantage sur ce
décret les curés à se retirer à plusieurs lieues de
leur paroisse ; c’est alors que M. Patenaille
revient dans son pays.
Mais ses parents
étaient morts, son frère, ex-bénédictins, jureur,
était son ennemi, la chapelle de Notre-Dame de
Solborde était fermée et vendue ; dès le 26 août, M.
Patenaille
devait quitter Échenoz et se soumettre à la loi de
déportation. Ce passeport nous apprend que M.
Patenaille
avait le signalement suivant : ‘’Agé de 54 ans,
taille de 5 pieds, cheveux noirs, visage rond, yeux
gris, nez et bouche moyens.’’.
Le 6 septembre,
M. Patenaille prenait le chemin de l’exil ;
plusieurs des vies de MM.
Pescheur,
Cosman,
Jacquot,
nous montreront ce qu’était ce voyage de déportation
et les dangers de tout genre qu’y rencontraient les
prêtres.
…………………..
En effet, trois
semaines après, M.
Patenaille rentrait
secrètement en France……… M.
Patenaille
était arrivé à Arlay ;
Simonin avait reconquis
assez d’influence pour lui rendre impossible autre
chose que quelques conférences secrètes avec les
meilleurs paroissiens. Le bon curé songe alors à son
ancienne paroisse de Senans. C’est dans cette région
avoisinant : Quingey qu’il va se consacrer à
l’apostolat. Il vit dans une caverne ; il n’a
souvent pour nourriture que l’herbe des champs ;
puis il gagne Liesle ; là, grâce au bon esprit de la
population, il exerce le Saint Ministère du 18 avril
1795 au 13 août 1797. Les registres paroissiaux de
Liesle et d’Arc-et-Senans en font foi.
Cependant
Paturot,
commissaire du canton, se plaignait amèrement de la
présence de M. Patenaille. Au début de l’année 1796,
on vit le curé d’Arlay célébrer publiquement dans
l’église de Liesle. Malgré les efforts de
Paturot,
les populations étaient favorables aux prêtres ;
selon le rapport officiel ils avaient célébré en
présence de plus de 4.000 âmes dans les grottes
d’Osselle et dans la forêt de Chaux, des premières
communions solennelles. C’est en vain que
Paturot
dénonce et se fâche. Mais arrive le 18 fructidor. Il
faut de nouveau retourner aux greniers et aux
cavernes. Les Jacobins qui ont pris le pouvoir par
un coup de force dont aucun dans l’histoire n’égale
l’illégalité, ont remis en vigueur les dénonciations
et les déportations.
M.
Patenaille
aussitôt que la nouvelle loi fut connue, se présenta
à l’administration et déclarât qu’il allait partir,
ce dont il se fit donner acte. Un de ses derniers
refuges avait été la famille de Jacques François
Soulier ; mais le 4 octobre, il fallut enfin
disparaître pour se laisser oublier. D’ailleurs, M.
Patenaille
continuait à hanter les rêves de
Paturot. Il
signalait encore sa présence à Arc-et-Senans, en
janvier 1798, plus d’un mois après son martyre.
Notre pieux curé
ne crut pas devoir rentrer en exil ; il se retira
dans des pays plus montagneux, toujours pied à pied,
‘’au pas’’. Il s’établit dans une cabane au milieu
des bois, au-dessus des vignes qui dominent
Foucherans, non loin du puits de la Brême. De là, il
rayonne dans toute la région jusqu’à Ornans. Mais
bientôt sa présence fut soupçonnée ; on cerna la
maison ; il était trop candide pour éviter une
ruse ; comme le bon M. Huot,
il fut pris au premier coup. C’était le 7 novembre
1797. Il avait sur lui un passeport délivré le 4
octobre par le canton de Liesle, un petit recueil
d’oraisons écrit de sa main ; les Saintes Huiles, un
exemplaire de ‘’Exercices du bon Chrétien’’. Les
gendarmes d’Ornans, s’emparèrent aussi du pauvre
mobilier de la cabane ; des draps du lit, une
couverture, un traversin, un panier, une marmite,
une crémaillère et une serpette.
Des prisons
d’Ornans, M. Patenaille
passa dans les cachots de Besançon. Un codétenu
ecclésiastique, recueillit en mars 1799, ses
souvenirs pour les transmettre à M.
Descharrières,
ancien condisciple du martyr, et que nous avons déjà
vu écrire la biographie du Père Grégoire. S’il ne
donna pas suite à ce projet, le précieux témoignage
qu’il avait provoqué subsiste, et l’abbé
Carron,
dans son ‘’Histoire des confesseurs de la Foi’’, en
donne le texte.
…………………
Le premier
interrogatoire eut lieu le 11 novembre………….
L’inculpation
d’émigration était relevée contre M. Patenaille.
Il n’était que déporté, et il est certain que son
inscription sur les listes d’émigration était
abusive, un peu plus tard, le fameux jurisconsulte
Proudhon le dira, et des députés de la Haute-Saône,
protestant contre la condamnation, dans des
circonstances analogues, de M. Galmiche,
oseront en plein corps législatif, montrer
l’illégalité de ces sentences.
Le Jura, après
avoir donné dans tous les excès de la Terreur,
semblait alors plus modéré ; on donna à M.
Patenaille
le conseil de demander à être renvoyé au département
de son domicile. C’était la loi ; il l’obtint. Sœur
Grimont,
qui fut la Providence des prêtres détenus à
Besançon, nous rapporte combien les gendarmes
chargés du transfert se montrèrent violents………… A
Lons-le-Saunier, le prisonnier trouva dans
l’administration un violent ennemi en la personne de
l’apostat Jousserandot,
qui jadis, capucin, le Père Télésphore, s’était
rendu célèbre comme prédicateur. Télésphore
l’injuria grossièrement et, sur une dénonciation
signée de trois habitants d’Arlay, dont l’intrus
Simonin,
il le fit renvoyer à Besançon pour être jugé par la
Commission militaire. Pour la première fois dans nos
annales sanglantes, le prêtre fidèle était envoyé à
la mort expressément et publiquement par des prêtres
schismatiques.
Le 7 décembre,
M. Patenaille
fut ramené à Besançon……………….. Le lendemain, M.
Patenaille
parut devant la commission militaire. Découragé, son
défenseur, M. Jarry, renonçait à paraître : ‘’Que
voulez-vous, dit-il à sœur
Grimont, son sort est
décidé, il est condamné d’avance, il mourra’’. Et il
ajoute : ‘’il n’échappera pas à la mort.’’.
Sœur
Grimont
assistait à l’audience qui se tint au Refuge rue de
l’Orme de Chamars
……………………
On arrive enfin au
lieu fixé pour l’exécution. C’était un emplacement
aujourd’hui planté de peupliers, entre le Doubs et
les remparts au bout de la rue du Porteau…….
Un seul des soldats
eut le courage de charger à blanc son fusil ; les
autres tirèrent, quoiqu’à regret.
Le peuple se
précipite, se partage le mouchoir qui a bandé les
yeux du martyr, trempe des linges dans son sang. Une
personne pieuse donne six livres au conducteur de la
charrette où est placé le cadavre, pour pouvoir
prendre une de ses dents ; sœur
Grimont
recueillit plusieurs parcelles du crâne, que la
fusillade avait fait voler en éclats. Le corps porté
à l’amphithéâtre de médecine fut suivi par la
foule ; les étudiants vendirent dix-huit livres une
main à une dame Laurent.
Cela valut à cette respectable dame des poursuites
judiciaires. Des os du pied se conservent à Arlay et
un doigt à Chissey.
Les
dénonciateurs de M.
Patenaille virent bientôt
le châtiment céleste s’abattre sur eux.
Simonin fut
éconduit même par l’ex schismatique
Le Coz,
devenu son archevêque au Concordat ; il parvint
cependant à obtenir la cure de Mantry ; le deuxième
perdit en neuf mois cinq enfants de 20 à 30 ans,
tous bien portants jusque là ; le troisième devint
fou furieux et perdit brusquement une fortune
édifiée dans des conditions suspectes.
Les archives, ni
à Besançon, ni au Ministère de la guerre, ne
contiennent pas la procédure faite contre M.
Patenaille.
Nous n’avons son jugement que par une affiche
publiée par le soins de l’administration centrale du
Jura pour ‘’faire connaître aux prêtres rebelles aux
lois, le jugement rendu contre J.F. Patenaille,
ex-curé d’Arlay par le conseil de guerre tenu à
Besançon le 19 frimaire courant, espérant par ce
moyen être dispensé de faire appliquer une loi aussi
sévère que nécessaire’’. Cette affiche se conserve
aux archives d’Arlay. Ce document contient une
dernière mention, c’est celle de l’exécution ; comme
l’acte d’accusation retrouvé récemment, elle est
signe d’un nom destiné à devenir célèbre qui avait
commandé le feu contre le curé d’Arlay, devait
mourir comme lui, non pas en héros il est vrai, mais
en conspirateur justement condamné, c’est le général
Malet

M. GALMICHE
L’année 1797 s’était close par le supplice de M.
Patenaille ; l’année 1798 s’ouvrit par celui de M.
Galmiche, qui, né à Villedieu-les-Quenoches, en
1745 avait débuté dans le ministère comme vicaire à
Calmoutier ; au moment du schisme, il était curé à
Dampierre-les-Montbozon. Il ne prêta le serment qu’avec
les restrictions formelles convenables, et fut bientôt
obligé de se retirer à Vesoul, là encore il fut tracassé
et enfin obligé de passer en Suisse, comme déporté. Son
cas est absolument analogue à celui de M. Patenaille.
M. Galmiche s’était établi à Estavayer, dans le
canton de Fribourg. Comme beaucoup de ses confrères, il
profita de la première apparence d’accalmie pour
rentrer. C’est alors qu’une anecdote nous montrera la
charité de M. Galmiche. ‘’Une dame respectable
dit Sauzay, appartenant à la noblesse
franc-comtoise, et qui était partie pour l’émigration,
sans penser qu’elle quittait pour toujours sa demeure,
avait, au moment de s’éloigner, enfoui dans la terre, au
pied d’un arbre de son jardin, une somme de trois cents
louis enfermée dans un sac. Son exil s’étant prolongé
bien au delà de ses prévisions, elle se voyait réduite à
son dernier écu. Sa terre avait été vendue et elle était
habitée par l’acquéreur’’. M. Galmiche, par
charité se chargea de cette délicate commission ; il
s’exposait à être traité comme un voleur, s’il était
surpris ; mais il n’hésita pas à rendre un service qu’on
lui demandait. Grâce aux explorations il se fit une idée
exacte de l’emplacement du trésor, et, dès son retour,
il se rendit secrètement à ce village, et, de nuit,
franchissant le mur du parc, il déterra la somme et put
la faire parvenir à sa propriétaire.
M. Galmiche, après son retour, exerçait
l’apostolat dans la Haute-Saône ; ce département était
alors passé à la persécution aigüe, crise qu’il avait
moins éprouvée que les autres, au temps de la Terreur.
On s’acharna à la poursuite de ce prêtre que son zèle
désignait spécialement.
Une fois, il l’échappa belle ; le récit officiel vaut la
peine d’être donné en entier. Le procureur de Vesoul
écrit en effet: ‘’Ce curé déporté officie publiquement
et se tien caché pendant la nuit dans sa paroisse, où il
a tous les habitants pour amis ; cet imprudent royaliste
a fixé d’abord nos regards. J’écris à deux citoyens
fidèles pour me venir donner les renseignements
nécessaires. Ils sont sur les lieux ; ils épieront le
coquin, nous avertirons du lieu où il sera et la
gendarmerie le capturera’’. Ainsi écrivait le procureur
au comité de sûreté générale (reg 216). Mais tout est
prêt : ‘’le coup est préparé d’une telle manière qu’on
peut avoir de grandes espérances pour le succès. Je ne
m’endormirai pas, et s’il le faut, j’irai moi-même à la
tête de la force armée’’.
Pauvre procureur, trois brigades de gendarmerie ont été
mobilisées ; bien averties, elles arrivent pendant la
messe ; mais des ‘’espions’’ ont prévenu le prêtre qui a
disparu. ‘’Deux minutes plus tôt on l’arrêtait. On a
trouvé tous ses harnachements qu’on a saisis. Mais on
l’épiera tant qu’il sera pris une fois ou une autre’’.
Le magistrat maladroit fut destitué, mais son projet ne
fut pas abandonné pour autant.
M. Galmiche fut surveillé exactement ; on
soupçonna sa présence dans une maison ; on cerna et on
perquisitionna ; le prêtre était passé sur le toit et
s’était caché derrière une cheminée. Déjà la troupe se
retirait bredouille ; un cavalier se retournant aperçut
un homme sur le toit, il menaça de tirer et fit retour
et ses compagnons s’emparèrent de celui qu’ils
cherchaient.
Conduit à Besançon, le curé de Dampierre passa le 23
janvier à dix heures, devant la commission militaire.
Les choses se passèrent aussi sommairement que pour M.
Patenaille, comme pour lui, la loi fut
audacieusement violée, car il ressortait du dossier que
M. Galmiche n’était pas émigré mais seulement
déporté et que d’après les nouvelles lois, il n’était
point passible de la peine de mort. Ce fut cependant
celle que le tribunal prononça. A midi moins un quart
‘’une dame très charitable vint lui annoncer que son
affaire irait probablement très mal. ‘’Est-ce qu’on me
déportera à la Guyane ? – Non, vous mourrez. – Dieu est
le maître, que sa volonté s’accomplisse ! » ».
Il fit alors le sacrifice de sa vie, refusa de manger,
en disant ‘’Je n’ai plus besoin que des grâces de Dieu,
de ses miséricordes et de son bontés’’, il écrivit à ses
paroissiens la lettre suivante :
‘’Mes chers paroissiens, je vais, j’espère, recevoir du
Seigneur, par ses miséricordes, la récompense due aux
travaux que j’ai soutenus, et au zèle que j’ai exercé au
milieu de vous pour vous maintenir dans la religion
catholique. Je prie le Seigneur de vous accorder à tous
la grâce d’y persévérer jusqu’à la fin, pour recevoir la
même récompense. Puisse le sang que je vais verser pour
vous l’obtenir ! C’est ce que je ne cesserai de demander
à Dieu, si j’ai le bonheur d’être du nombre de ces
prédestinés, comme je l’espère des mérites de
Jésus-Christ.
Je pardonne de bon cœur, à l’exemple de mon Sauveur, à
tous ceux qui peuvent être les auteurs de ma mort, ou
peuvent y avoir contribué de quelque manière que ce
puisse être.
Je laisse encore mon oncle à qui je suis infiniment
reconnaissant et redevable au milieu de vous ; consolez
ce vieillard qui m’est si cher, et qu’il finisse ses
jours au milieu de vous.
Je vous ai toujours dit, à l’exemple de Saint-Paul, que
non seulement j’était prêt à être lié et garrotté, mais
encore à mourir pour le nom de Jésus. Ce moment est
arrivé, mes vœux, mes désirs sont exaucés. Je meurs
innocent de tout ce dont on m’accuse. Que le Seigneur me
fasse pardon et miséricorde de tous les autres péchés
que j’ai pu commettre pendant ma vie, contre son infinie
Majesté. Je reconnais que s’il voulait me juger selon sa
justice, je serais bien à plaindre mais j’en appelle à
ses miséricordes et je compte sur ses bontés.
Je vous demande donc pardon, mes chers paroissiens, des
mauvais exemples et de tous les scandales que j’ai pou
vous donner pendant tout le temps que la divine
Providence m’a laissé au milieu de vous.
Je vous recommande à vos prières et vous promets
d’intercéder pour vous auprès du Seigneur, s’il veut
bien m’admettre avec ses saints dans le séjour de sa
gloire. Ainsi soit-il.
Midi, dans les prisons de Besançon, le 23 janvier 1798,
jour de mort prononcé et exécuté.
L’exécution eut lieu à trois heures et demie ; elle fut
accompagnée d’outrage et de blasphèmes ; l’attitude
pieuse de la foule à l’exécution de M. Patenaille
avait contristé les Jacobins ; leur plèbe résolut de
faire mieux cette fois, et elle y réussit. On a
cependant pu sauver quelques reliques du martyr, entre
autres des parcelles de ses poignets de chemise teintés
de son sang.

Jean JACQUINOT
La
paroisse d'Échenoz-la-Méline, qui s'honorait d'être
la patrie de M. Patenaille, se trouva bientôt
de nouveau à la gloire avec un autre de ses fils, M.
Jean Jacquinot. Il naquit le 29 mai 1749 et
fut baptisé le même jour, comme M.
Patenaille.
Il fit ses études au collège de Vesoul..... Ordonné
prêtre en 1773, il fut envoyé comme vicaire à la
paroisse à la paroisse de Fougerolles, populeuse et
étendue, administrée par un curé impotent et que
chaque année le voisinage
des eaux thermales de Luxueil et de Plombières
faisait visiter par des personnes fort peu
recommandables. L'abbé Jacquinot, malgré la
faiblesse de sa santé réussit parfaitement dans ce
poste écrasant : ''il était, dit son condisciple M.
Viron, tout à fait remarquable par sa
douceur, son affabilité, sa charité envers les
pauvres, et son zèle infatigable pour les devoirs de
son état.
C'est
lui qui eut la joie d'achever la nouvelle église de
Fougerolles ; il assista à sa consécration le 24
octobre 1779. Mais enfin, la faible constitution
cède ; le médecin voudrait le voir se retirer au
moins pour un temps du Saint Ministère ; mais M.
Jacquinot est prêtre, prêtre pour les âmes, et
tout ce qu'on peut le décider à accepter, c'est un
poste moins accablant, celui de vicaire à
Mélincourt.................
Le 6 septembre
1792, il dut enfin se soumettre à la loi de
déportation et prendre un passeport à Vesoul. M.
Jacquinot y est dépeint sous le signalement
suivant : ''48 ans, taille cinq pieds deux pouces,
cheveux chatains, visage rond, nez et bouche moyens,
menton rond, yeux gris''.
Avant
de quitter la France, le vicaire de Mélincourt
voulut faire ses adieux à sa paroisse. Mais il ne
put qu'y passer et vers la fin de septembre en
compagnie de son curé, il arrivait à
Neufchâtel........
Au début de 1797, le calme apparent permit à la
paroisse de Mélincourt de réclamer son clergé. M.
Jacquinot s'empressa de rentrer en France.......
Le
voici donc exerçant l'apostolat dans les
circonstances que la recrudescence de la persécution
rend bientôt fort critiques. Il fallut quitter le
canton de Vauvillers et revenir se cacher à Échenoz.
Un incident
absolument futile le livra au bourreau. Les
gendarmes de Vesoul passaient à Échenoz ; ils
demandent à un enfant la demeure de l'agent
municipal et celui-ci indique cette des frère
Jacquinot ; le brigadier Duguet frappe à
la porte ; le neveu du prêtre, un jeune homme nommé
Brégaud, vient ouvrir, et, à la vue des
gendarmes, se recule effrayé. Ceux-ci soupçonnent
quelque chose, le suivent, et découvrent l'abbé
Jacquinot occupé à recopier une prière au
Sacré-Coeur. Ainsi saisi, il obtient la faveur de
prendre quelques papiers ; on le ligote cruellement
et on l'emmène à Vesoul. C'était le 19 décembre
1797.....................
Le
samedi 27 janvier à 9 heures, il comparut devant la
commission militaire..........
L'exécution de M.
Jacquinot eut
lieu à Chamars qu'on avait alors pompeusement
baptisé ''Champ de l'Egalité'', sans doute parce que
la mort qu'on voulait y donner est l'égalité par
excellence. M. Jacquinot
ne tomba qu'à la deuxième décharge. La foule
s'empressa à le vénérer ; on transporta son corps au
cimetière du Champ Brûley. On croit qu'il fut inhumé
près de plusieurs de nos martyrs, près du mur de
gauche, à cinquante centimètres environ de l'angle
ouest du cimetière...........

Le
P.J.-B. MARTELET
Les réguliers avaient subi honorablement le premier
assaut de la Terreur ; aussi Dieu leur épargna-t-il
davantage le second combat. Un d’eux, cependant, nôtre
par sa naissance comme par sa mort, mérite une place à
part dans ces glorieuses annales. Le Père Martelet
est en effet, le seul de nos martyrs auquel on ait
offert le choix entre l’apostasie formelle et la mort.
Cette offre lui fut renouvelée plusieurs fois ; mais le
digne fils de Saint Vincent de Paul ne donne qu’une
réponse, toujours la même : ‘’je suis prêtre et
missionnaires’’. Ah ! ce n’était pas une âme vulgaire
que cet enfant de la ville de Jussey où il était né vers
1758. Il était entré chez les Lazaristes en 1779, et
avait été envoyé comme directeur au Séminaire du Mans.
Là, il exerça les fonctions de Maître des cérémonies ;
on sait que la Sainte Liturgie fut toujours une des
constantes préoccupations de la pieuse Société de la
Mission, et on peut voir dans le choix dont M.
Martelet et fut l’objet, une distinction flatteuse
et une marque de la confiance de ses supérieurs, tout
comme une preuve indiscutable de la confiance de ses
supérieurs, tout comme une preuve indiscutable de sa
science.
Le Père Martelet avait puisé dans son instruction
liturgique l’augmentation de l’amour qui le dévorait
pour l’Eglise ; la Sainte Liturgie est en effet le plus
saine nourriture de l’âme ; c’est elle qui fait
comprendre autant que le peut notre faible intelligence,
la souveraine beauté de Dieu et la sublime unité de
l’Eglise dans le temps et dans l’espace.
Aussi, lorsque la Révolution éclata, le Père Martelet
fut-il non seulement inébranlable envers le serment
schismatique, mais encore apôtre : le schisme trouva en
lui un adversaire formidable ; l’abbé Guillon
nous le montre prémunissant les esprits des jeunes
séminaristes ; plus tard, à la prétendue pacification
religieuse, nous verrons les fidèles du Mans réclamer
cet ouvrier apostoligue.
Chassé du Mans, il se retira à Jussey dans sa famille ;
puis lorsqu’il fallut se soumettre à la loi de la
déportation, le Père Martelet pris sa route vers
la Flandre autrichienne. Mais bientôt il rentra en
France. Soit qu’il en ait remarqué l’utilité
particulière, soit qu’il se soit arrêté à la première
place rencontrée ; il se fixa dans la région de
Saint-Omer où les cruautés de Lebon , le proconsul
d’Arras, avaient particulièrement fait ravage. C’est
dans cette ville de Saint-Omer qu’il passa deux ans,
tout adonné au salut des âmes, et signalé pour son zèle,
au point que la police mit sa tête à prix et fit
afficher son signalement aux coins des rues. Rien
cependant n’arrête son courage ; il va en plein jour
administrer un confrère à l’agonie. On lui tend des
pièces ; un homme se présente à la maison qui lui donne
asile et le demande pour sa femme dangereusement malade.
Le Père Martelet avait été assez courageux pour
aller lui-même ouvrir la porte. L’homme le prit pour le
domestique, et le prétendu domestique, jouant son rôle,
lui dit qu’on enverrait le prêtre vers le soir. Mais on
soupçonna quelque ruse ; on habilla le domestique du
vêtement que le Père Martelet portait lors de sa
dernière sortie. Aussitôt arrivé dans la maison indiquée
le prétendu prêtre fut saisi par des gendarmes apostés
et conduit à l’Hôtel de Ville ; les municipaux furieux
ne purent que le relâcher.
Au printemps de 1797, l’apparence d’apaisement religieux
fit penser à notre missionnaire qu’il pouvait sans grave
imprudence se rendre au désir des fidèles du Mans ; il
quitta bientôt Saint-Omer, mais il était encore à Paris
quand éclata le coup d’Etat du 18 Fructidor. Cet
évènement dérangea ses projets ; il était trop connu au
Mans pour pouvoir s’y rendre utilement dans de telles
circonstances ; le mieux était donc, pour ne pas être à
charge aux fidèles, de venir sa cacher chez sa mère, à
Jussey, et là, d’attendre les évènements. Cela,
d’ailleurs, ne traîna pas. Le missionnaire était arrivé
le 11 octobre 1797. Sa présence fut-elle dénoncée, nous
ne savons pas, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le 21
du même mois, il était arrêté.
Sa sœur, Madame veuve Clave, qui l’assista avec
tant de courage, raconte ainsi son arrestation. ‘’Il a
été pris le 21 du même mois par onze gendarmes qui sont
entrés chez lui avec fureur, l’ont arraché des bras de
sa mère et l’ont emmené à la maison de ville, suivi de
la populace. Le juge de paix de Jussey n’ayant pas voulu
le juger, il fut conduit par les onze gendarmes au juge
de paix de Blondefontaine où je l’accompagnai. Le juge
de paix lui dit que, s’il voulait renoncer à son état de
prêtre, son affaire n’était rien. Mon frère lui répondit
qu’il était prêtre et missionnaire. Le juge de paix lui
ayant demandé s’il avait fait des fonctions, et mon
frère lui ayant répondu qu’il en avait fait quand il
avait pu, il dit qu’il ne pouvait le juger et qu’il
fallait qu’il allât à Vesoul’’.
On revient donc à Jussey où le Père Martelet
passe la nuit en prison. Le 22 on part pour Vesoul. On
refuse à la sœur du prisonnier la permission de monter
dans sa voiture ; mais elle trouve cependant moyen de le
suivre.
‘’Le lendemain matin deux dames compatissantes vinrent
pour donner à mon frère quelques avis sur ce qu’il
fallait qu’il répondit à l’interrogatoire ; mais comme
il aurait fallu employer le mensonge pour le tirer
d’affaire mon frère remercia ces dames en leur disant
qu’il aimait mieux mourir pour la vérité que de vire par
le mensonge’’.
‘’On le mène à l’interrogatoire où on lui dit que ‘’tant
qu’il ne renoncerait pas à son état de prêtre, il ne
sortirait pas de prison et qu’il était un effronté et un
scélérat’’. Cet interrogatoire se renouvela quinze fois
durant les quatre mois que le Père Martelet passa
dans les prisons de Vesoul. Enfin on se résolut d’en
finir, et, avec trois autres prêtres enchaînés, le
missionnaire fut transféré à Besançon. Sa sœur suivait
pieusement de loin le sinistre cortège. A Besançon,
nouveaux interrogatoires ; M. Martelet fait
toujours les mêmes réponses. Mme Clave s’efforce
d’intéresser les hommes de loi ; les uns l’éconduisent,
d’autres lui extorquent de l’argent, jusqu’à deux louis
à la fois, somme énorme pour le temps. Le 9 février
enfin eut lieu le jugement. La commission militaire
persista dans sa frauduleuse confusion entre émigrés et
déportés, et le Père Martelet fut condamné à
mort. Un particulier avait hâté la solution en criant au
prisonnier : ‘’Je t’ai vu scélérat, à l’Armée de Vendée,
je te reconnais bien.’’.
La veille, le Père Martelet, qui ne se faisait
aucune illusion sur son sort écrivit cette lettre à sa
mère :
‘’Ma très chère Mère. Me voici à la veille de consommer
mon sacrifice, et de paraître au tribunal redoutable de
Dieu, pour lui rendre compte de toute ma vie. Quelque
juste que soit la cause pour laquelle je me suis efforcé
de combattre pendant tous ces temps malheureux, je ne
tremble pas moins à la vue du compte terrible que j’ai à
rendre des âmes qui m’ont été confiées, ainsi que de la
mienne. Heureusement, j’ai cette confiance que Dieu
voudra bien oublier toutes mes fautes dans les fonctions
du redoutable ministère dont il m’a chargé, pour ne se
souvenir que de ses infinies miséricordes et me
pardonner mes péchés. Je lui rends d’immortelles actions
de grâce de qu’il a bien voulu me faire naître de
parents chrétiens et me choisir un père et une mère qui
se sont eux-mêmes sacrifiés les premiers pour me donner
une éducation chrétienne. Je prie le Seigneur qu’il
daigne couronner votre œuvre et m’accorder la grâce du
martyr ; j’ai tout lieu d’espérer qu’il aura égard au
sacrifice généreux que vous lui fîtes de ma personne,
non seulement dès ma naissance, mais principalement
depuis ma consécration à l’état saint de prêtre et de
missionnaire. Puisse le sang que je vais verser pour la
Foi effacer le reste de mes pêchés et contribuer à
toucher le cœur des ennemis de notre sainte Religion !
Il n’y a pas de doute qu’il fallait des victimes pour
expier les iniquités de notre malheureuse patrie. Que la
volonté de Dieu s’accomplisse en moi ; et, si j’ai le
bonheur de trouver grâce devant lui, j’accepte
volontiers et de bon cœur le calice de sa passion, dans
l’espérance qu’Il voudra bien m’accorder la force de le
boire jusqu’à la lie.
Et vous, mes bien chers frères et sœurs, n’oubliez pas
que si Dieu nous a choisis, de préférence à tant
d’autres pour augmenter la famille des saints, vous ne
parviendrez sûrement à l’héritage éternel qu’en prenant
soin de notre tendre mère, qui est le sel bien qui nous
tienne encore attachés à la terre, et en pratiquant à
son égard les vertus dont elle n’a cessé de nous donner
l’exemple. Je vous recommande à tous spécialement mes
deux petits neveux ; faites tout ce qui dépendra de vous
pour que ces pauvres enfants ne soient pas privés du don
inestimable de la Foi, qu’il est à craindre de voir
enlever à notre malheureuse patrie.
Je me recommande aux prières des fidèles catholiques de
Jussey, je les remercie de la charité qu’ils m’ont
témoignée et les prie de ne pas abandonner ma famille
désolée.
Je demande pardon à ma chère mère de tout ce qui aurait
pu l’offenser en moi, je vous demande aussi pardon à
vous tous, mes chers frère et sœurs et me recommande à
vos prières, afin que si j’ai le bonheur de suivre mes
vénérables confrères dans le séjour de la gloire, je
puisse intercéder auprès de Dieu pour vous, par la
méditation de notre Sauveur Jésus-Christ et de sa Très
Sainte Mère. Ainsi soit-il.
Dans les prisons de Besançon le 8 février 1798, veille
de ma mort.
Faites part de mes sentiments aux braves chrétiens de
Saint-Omer, à qui j’ai de très grandes obligations, et
dites-leur que je ne les oublierai pas, si j’ai le
bonheur de voir Dieu.’’.
Les persécuteurs n’avaient pas été sans remarquer
combien la compagnie des codétenus au moment suprême
était un précieux encouragement pour nos martyrs. On
résolut de les en priver M. Martelet fut donc
transféré à l’avance dans les prisons militaires, et
privé de tous les secours spirituels. Mais la fermeté du
missionnaire ne se démentit pas un seul instant. Il fit
part aux prêtres détenus de sa condamnation, par un
billet plein d’humilité et de courage.
Missionnaire jusqu’au bout, M. Martelet se
disposait à adresser une allocution aux spectateurs de
son supplice.
‘’Pauvre Peuple, vous laisserez-vous aveugler par
l’erreur et le mensonge ? Et quoi ! le flambeau de la
Foi, ce trésor précieux et incomparable, s’éloigne de
vous ; et malheureux, vous en faites aucun effort pour
apaiser la colère de Dieu qui s’appesantit chaque jour
sur la coupable France ! On conduit les ministres de
Jésus-Christ sur le champ de bataille, pour leur ravir
l’existence. Vous accourez les uns pour insulter à la
Religion, qui fit votre bonheur ; les autres s’apitoient
sur notre sort, versent des larmes, et l’instant après
se livrent de nouveau à leur coupables plaisirs ou à une
tiédeur habituelle, se contentant de gémir sous les
verges dont Dieu, dans sa colère se sert pour punir
d’une manière bien terrible, la coupable France ; un
bien petit nombre emploient tous les moyens qui sont en
leur pouvoir pour fléchir la colère redoutable d’un Dieu
outragé ; et ce Dieu les appelle dans sa miséricorde,
petit à petit, en différentes manières. Oh mes frères !
mes concitoyens ! Je vous pardonne ma mort comme homme,
et je prie Dieu de vous la pardonner comme celle de son
ministre, puisqu’il m’avait confié le pouvoir d’être le
médiateur entre lui et vous, et que c’est par mes mains
que vous deviez recevoir l’écoulement des grâces.’’.
M. Martelet fut fusillé à trois heures, ce 9
février, sans doute à Chamars, comme M. Jacquinot.
Nous n’avons nulle mention de ses reliques. Il n’est pas
besoin de dire que la force publique l’empêcha de
prononcer cette allocution qu’il avait préparée et dont
le manuscrit s’est conservé. Les pensées si élevées de
cette allocution sont si utiles aujourd’hui encore qu’il
convient d’y insister un instant. Ces catholiques qui
versent quelques larmes sur la persécution et ne cessent
pas de s’adonner au plaisir, même licite, on dirait que
le Père Martelet a prophétisé en en parlant ; ceux de
notre temps. Il faudrait à la fois pour marquer son
deuil et pour punir nos tyrans par des abstentions si
répercutées dans le rendement des impôts, supprimer ce
luxe, ces fêtes, qui dans notre temps de persécution
sont un scandale. Le salut en dépend, non seulement le
salut de l’Eglise en France, mais le salut de chaque
particulier, car il ,ne faut pas compter concilier
l’amour des vanités du monde avec le service de Dieu.
Notre-Dame demande à Lourdes comme à la Salette,
‘’Pénitence ! ’’. Est-ce faire pénitence avant la
bataille que de fulminer quelque indignation entre deux
soirées mondaines, ou deux concours d’aviation ou
d’automobiles ? Il n’y a point d’excuses à une conduite
semblable, et si on hésiter trop aujourd’hui à le dire
au grand jour, rappelons du moins fortement le souvenir
de cet illustre fils de Saint Vincent de Paul qui
écrivit cette vérité de son sang.

Jean
Claude PERRIN
.........les
Jacobins........Ils lancèrent un nouveau défi le 17
février, par le meurtre juridique de M. Jean Claude
Perrin, vicaire de la Grand-Combe de Morteau. Il
était né à Loray le 27 juin 1765, et occupait son
poste depuis deux ans, quand le serment fut proposé.
Il le refusa catégoriquement et rentra chez son
père. Mais bientôt il fallut se soumettre à la loi
de la déportation. Un passeport lui fut donné à cet
effet par la municipalité de Loray et il se retira à
Cressier, petit village demeuré catholique dans le
canton de Neuchâtel. Là, il fut obligé, pour vivre,
de s'adonner aux travaux des champs ; plusieurs
fois, il profita du voisinage de la frontière pour
rentrer secrètement en France, et venir secourir les
fidèles de Passonfontaine, de Loray, de Vennes, du
Plaimbois.
La frayeur de
la République Helvétique ayant obligé les prêtres à
quitter Neufchâtel, M. Perrin se retira
jusqu'à Constance, et lorsqu'en 1796, on revit un
peu de liberté, les autorités de Cressier se
hâtèrent d'écrire à notre futur martyr que c'était
avec plaisir qu'on le recevrait dans son ancienne
demeure.
Peu après,
profitant de l'accalmie apparente, M. Perrin
revenait s'établir à Germéfontaines d'où il
rayonnait secrètement sur toute la région. On avait
porté son nom induement sur la liste des émigrés ;
il réclama; mais l'apostat Magnin-Tochot,
commissaire du Directoire dans le canton d'Ornans,
paralysa les bonnes volontés et empêcha sa
radiation. La commission militaire aura donc beau
jeu ici de confondre le prêtre déporté avec un
émigré.
..................
Une nuit que M. Perrin
célébrait dans la maison de François Joseph
Lapprand, à Loray alors qu'il venait de revêtir
les vêtements sacrés, une troupe de furieux, le
sabre à la main, envahit la chapelle improvisée ;
les lumières sont éteintes, et les fidèles font au
prêtre un rempart de leurs corps. A la lueur
incertaine du foyer, la lutte tragique se continue.
M. Perrin a ses habits hachés
de coups de sabre, mais il parvient à s'évader. Les
forcenés, armés de tisons, parcourent la maison, au
risque d'incendier les récoltes. Ils ne trouvent
rien. On remarqua la triste fin que firent plus tard
deux des plus acharnés P.F. Michel Binétruy
et J. Cl. Pinard.
Une proche parente de M.
Perrin, Madame Jeanne Baptiste Guyot,
femme de J.B. Arnoux, meunier de Plainmont à
la Sommette avait pensé que le proscrit serait mieux
caché dans cette demeure isolée ; ils partirent le
21 janvier à la tombée de la nuit ; mais ils furent
épiés et le lendemain, vers deux heures de
l'après-midi, trois gendarmes du Valdahon,
accompagnés de cinq hommes de la colonne mobile de
Vercel, apparurent en face du moulin de Plainmont.
De braves gens, armés de haches et de fusils, se
rangèrent en bataille devant la maison ; cependant,
M. Perrin, sautant par une fenêtre, essaya de gagner
la forêt voisine, cotoyant une petite rivière qu'il
se disposait à traverser. Le brigadier Demente
l'aperçut, lui cria d'arrêter; les gendarmes
tirèrent ; une balle atteint le fugitif au bras ;
une charge de petit plomb le frappe à l'épaule; un
troisième coup le fait tomber ; la meute est sur
lui. ''Qui es-tu ? - Je suis prêtre, je suis l'abbé
Perrin de Loray – Eh bien, réplique Roch
Merlin, tu es un gueux,
un vaurien......................
.....il prit le chemin de Vercel.
On arriva au bourg à la nuit
noire. Un homme de la colonne
mobile, Gabriel Convers, voulait le faire
coucher chez lui s'engageant à le reproduire le
lendemain matin ; le seul gendarme Voidey fut
de cet avis ; il fallait l'insistance et le grand
nombre des catholiques pour contraindre ces brutes à
permettre que M. Nicolas Bretillot, marchand
de fer, fit apporter un lit dans la chambre de
l'administration du canton, où on l'avait enfermé ;
en même temps, le cafetier Fleury apportait
un fauteuil et tous à l'envie,
des couvertures, de l'argent, du pain de fleur de
farine, de la pâtisserie,
des reconstituants. Les gardiens durent céder à la
foule et permettre ces générosités.
....................
Le chirurgien
Proudhon avait été mandé pour faire un
pansement sommaire ; il le renouvela le lendemain
avant le départ....................
Ainsi couché
sur cette voiture, le prisonnier partit pour Ornans.
En passant à Guyans-Durnes, on rencontra un autre
prêtre qu'on venait aussi d'arrêter. C'était M.
Emourgeon. Les deux confesseurs de la Foi
s'embrassèrent et le nouvel arrivant prit place sur
la voiture à côté de son confrère.
Monsieur
Perrin, huissier à Loray, parent du prêtre,
raconte que de Vercel à Ornans fut un
martyre................
Le 3 février,
on dénonça à l'accusateur public, Mme Arnoux,
mais la persécution était trop peu populaire pour
qu'on osât aller jusque là. On se contenta de
renvoyer M. Perrin devant la commission
militaire (9 février).
Le cas de M.
Perrin était analogue à ceux des précédentes
victimes ; l'opinion des jurisconsultes avait montré
''l'erreur'' juridique commise contre eux par la
confusion entre ''émigré'' et ''déporté''. L'avocat
Guillaume, demeurant rue Saint-Vincent,
parvint à toucher l'accusateur public Briot ;
mais il put rien faire entendre à M. Quirot
ni au trop fameux apostat Magnin-Tochot. Il
agit alors d'un autre manière et convainquit un à un
les officiers destinés à former la commission ; le
capitaine Morel s'était chargé de maintenir
les bonnes dispositions. Mais le brigadier
Demente, toujours avec l'intuition de la haine,
et F. Renaud, commandant de la colonne mobile
de Vercel, pressentirent la chose ; ils vinrent à
Besançon et obtinrent de Quirot la nomination
d'une commission militaire tout
autre.......................
........ Le défenseur ne put
venir auprès de lui, n'ayant pas été prévenu à temps
; mais la sœur du
prisonnier, Melle Justine Perrin, qu'il avait
mandée, accouru, elle pleura sur son sort et lui
profigua ses consolations....................
Il
fallut le porter à l'audience sur un fauteuil ; la
sentence fut prononcée à l'unanimité (17
février)..............
.......ainsi
l'abbé Perrin remporta la palme du martyre le 17
février 1798 ; il fut inhumé au Champ Bruley. Un
enfant, nommé Duchaillut, recueillit sur le
lieu de l'exécution de nombreuses parcelles des
ossements et des vêtements du martyr. Il les remit à
son père et de générations en générations cette
honorable famille bisontine s'est transmis ce
précieux gage de sa vaillance aux tristes jours ;
elle a consenti à s'appauvrir d'une partie en faveur
de la cure de Loray...............
Paul de
la PIERRE
L'avant dernier
des prêtres que la commission militaire envoyé à
Besançon, était M. Paul de la Pierre.
Il
était né à Valleroy, au diocèse de Chalon-sur-Marne,
dans lequel nous avons dit que sa famille existerait
encore, et était âgé d'environ quarante-cinq ans.
Sa
famille le destinait à l'état militaire ; mais il
sentit l'appel de Dieu, et quittant bientôt l'épée,
il vint étudier la théologie à Paris ; après son
ordination il fut attaché durant quelques temps à la
paroisse de Saint-Roch, en qualité de prêtre
habitué, avant spéciale charge de porter les
derniers sacrements aux malades et d'enterrer les
morts................
Plus tard, M.
de la Pierre, sans doute par l'amitié de
quelque chanoine, fut appelé en qualité de chantre
au Noble Chapître de l'Abbaye de
Baume-les-Moines............
Lorsque la Révolution éclata, la crainte de perdre
un prêtre aussi vénéré et aussi aimé, poussa les
amis de M. de la Pierre a l'engager vivement à
prêter le serment ; il avait été dépossédé de
l'emploi qui le faisait vivre, lorsque la Révolution
avait supprimé les Chapîtres ; mais rien ne put le
tenter ou le fléchir ; en vain, on lui offrit, s'il
jurait, les postes les plus avantageux dans la
région de Lons-le-Saunier...........
Peut-être, M.
de la Pierre était il encore alors dans le
Jura, ce qui est certain c'est qu'il fut mis par la
prudence la plus élémentaire, après le mois d'août
1792, dans l'obligation de passer à l'étranger. Ne
se croyant pas sujet au premier serment il pensa
peut-être se mettre dans l'embarras en demandant le
passeport de déportation.......
En
tous cas, il rentra en France le 15 septembre 1795,
c'est-à-dire dès que la chute de Robespierre put
faire croire à un léger apaisement..............
Ce fut
dans l'exercice de cette dernière et charitable
fonction que le 9 mai 1798, vers les neuf heures du
matin, il fut arrêté, dans la commune du Vernois,
près de Voiteur, par les
gendarmes.......................

Pierre
Mathilde BERTIN MOUROT
La ville de
Besançon avait eu dans la première phase de la
persécution, son missionnaire martyr, en la personne
du Père Élysée ; elle le trouva dans la seconde
période en la personne d'un prêtre, honneur des
montagnes du Doubs par sa naissance, gloire de la
Haute-Saône, par son sacerdoce, M. Pierre Mathilde
Bertin-Mourot.
Il était né à La Longeville,
paroisse de Montbenoît, en 1760, prêtre en 1785, il
avait été vicaire à Port-sur-Saône puis transféré à
Darney-en-Vosges, il n'avait pas encore ses lettres
officielles d'institution quand le serment fut
imposé ; de la sorte, il n'était que vicaire
officieux et put sans être inquiété judiciairement,
refuser la prestation du premier serment ; mais le
second serment lui eut été applicable. Dans ce
moment, M. Bertin-Mourot passa en Suisse et
se fixa au Landeron, On l'inscrivit sur la liste des
émigrés. Mais dès 1795, il rentrait et se livrait
généreusement au ministère pastoral. Afin de le
sauver en cas de surprise, ses parents et ses amis
avaient pu lui procurer par complaisance des
certificats de résidence ; mais ces pièces étaient
mensongères, et bien que rien ne fut scandaleux dans
leur usage, le mensonge, même si innocent qu'il
soit, répugnait à M. Bertin-Mourot, il ne
voulut point en faire usage.
.........................
.....il fut l'apôtre des faubourgs du fond d'une
baraque dans les vignes que l'apothicaire Baratte
possédait à Bregille..
Le 5 juin,
interrogé par le juge de paix Mâle, M.
Bertin-Mourot reconnaît qu'il est inscrit sur la
liste des émigrés et qu'il n'a point réclamé contre
cette inscription ;
.........................
Un
instant après ce 30 juillet 1798, l'Église de
Besançon voyait tomber son dernier martyr.
Le P. ÉMERIC, Jean Bapiste
PEUSSETET
(PEUSSELET ?)
Jean Baptiste Peussetet
(1) était né à Arc-les-Gray le 25 janvier 1731.
''Sottise, duplicité,
haine poussée au paroxysme'' telles sont les causes
qui l'envoyèrent à l'échafaud.
Le
12 mars 1719, il prenait le saint habit au couvent
des Frères Mineurs Capucins de Pesmes et le nom de
Père Émeric. A une gaîté aimable et pleine de
charmes, il joignait d'austères vertus et une Foi
inébranlable. Aussi se refusa-t-il énergiquement à
prêter le serment schismatique : on le charge de la
garde du sanctuaire, célèbre de Notre-Dame de Gray,
c'est lui qui fait vénérer la sainte image aux
pèlerins, reçoit les recommandations de prières et
entend les confessions.
Le 7 mars 1792, le
Père Emeric était à son poste de service, à la
sacristie lorsque quatre personnes vinrent l'y
trouver, c'étaient de jeunes recrues du district de
Jussey ; ils se recommandèrent aux prières du Père
et lui demandant trois messe, lui remirent
l'honoraire de vingt-quatre sols. Le religieux
s'intéressant à ce jeunes gens parla un instant avec
eux. Il leur demanda s'ils étaient volontaires ou
recrues et sur la réponse qu'ils étaient engagés
recrues, il demanda au plus jeune si son père avait
consenti à son départ ; à quoi l'autre répondit que
son père n'était pas trop content : ''mais s'il
avait besoin de vous, répliqua le Père. - Je pars
avec mes camarades - Eh bien comme vous êtes faible
et inexpérimenté, s'il arrivait la guerre vous vous
mettrez entre deux bons soldats et vous ferez comme
eux''. A cette saillie, de jovialité capucine et qui
contenait en germe la fameuse idée de l'amalgame,
dont la Révolution usa si avantageusement depuis,
les quatre recrues se mirent à rire. Ce fut tout
l'entretien.
Avant une heure de
l'après-midi, les gendarmes venaient arrêter le Père
Emeric au couvent. Soit malignité d'un des jeunes
gens, (on remarquera qu'à eux quatre, ils avaient
demandé trois messe), soit propos innocents
recueillis par leur hôte ardent Jacobin, on avait
échafaudé contre le bon capucin l'accusation
''d'avoir tenu des propos capables de les
décourager, de les détourner du parti de se rendre à
leur drapeau, et même de les porter à se ranger du
coté des ennemis''.
A onze heures, le
rapport du capitaine de gendarmerie était déposé à
la justice de paix ; à une heure le père Emeric
comparaissait devant l'officier de police qui lui
développa l'accusation. La phrase incriminée, comme
l'a fort bien remarqué le Révérend Père Léopold de
Chérancé, dans un article publié dans les
''Etudes Franciscaines'' (septembre 1908) sent trop
étrangement le style des harangues et des
déclarations de club pour qu'on puisse hésiter
un instant à la déclarer l'œuvre de tout autre qu'un
capucin.
''Mes amis, vous ne
pensez pas à ce que vous faites. Vous êtes des fous.
Vous auriez mieux fait de rester chez vos parents et
de prendre le parti de la noblesse (remarquez la
contradiction entre rester chez soie et prendre le
parti de l'armée de Condé) attendu qu'au mois de mai
prochain, nous aurons une grande guerre et que plus
de 400.000 hommes, tant étrangers que français
émigrés, entreront dans le royaume et vous
égorgeront. Quand vous serez dans votre garnison, et
même en faction, vous serez bien forcés de les
laisser passer pour aller à Paris et même de vous
ranger de leur côté. Vous feriez bien de prendre une
autre route. ''C'est ainsi que Nicolas Valot
avait rapporté la conversation. Le Père Emeric, à
son tour, rétablit les faits, on le confronta avec
ses accusateurs mais il est probable que les choses
ne durent pas tourner à l'avantage de ceux-ci. Il
n'est point de mention du résultat de cette
confrontation, bien qu'on ait le dossier complet
de cette affaire. (Archives
nationales W 340 dossier 631).
(1) Caron
et Guillon écrivent Peusselet ; le
martyr signe toujours Peussetet.
.................................
Silvant maintint notre bon capucin sous les
verrous et douze jours après le tribunal de Gray
décrétait qu'il y avait lieu à accusation ; le 23
mars 1792, le Père Émeric était tranfèré à Vesoul.
Le tribunal criminel se débarrassa de ce cas
difficile en estimant qu'il relevait du Corps
Législatif, en raison de la loi du 29 septembre
précédent, et le 1er avril, il prenait une décision
en ce sens. ...................

Jean Baptiste François ATTIRET
Le cas de M.
Jean Baptiste François Attiret est assez
analogue à celui du Père Émeric, mais une obscurité
reste quant à son attitude sur le serment ; nous
ignorons en effet la détermination qu'il suivit
alors, car les documents sont muets sur ce point ;
l'abbé Guillon, cependant, dit formellement
''qu'il avait encouru la haine des ennemis de la Foi
par son attachement à la Religion''.
Il était né à Dole en 1747 et
appartenait à une famille célèbre dans le monde des
arts, et fixée à Dole depuis plusieurs générations,
frère Jean Denis Attiret, jésuite, avait
acquis par son talent de peintre, la faveur de
l'empereur Kien-long et mourut en odeur de
sainteté aux missions de Chine. Plusieurs Attiret
sont réputés comme architectes ou comme sculpteurs.
Notre martyr était le fils de Antoine Louis
Attiret, avocat en Parlement, mort en 1783, et
de Anne Josèphe Saillard. Son frère et son
filleul en même temps, Claude André Attiret
est connu comme architecte de talent et m pourut à
Lons-le-Saunier en 1813. Tout en suivant sa vocation
pour les Saints Ordres, J.B. Attiret n'avait
pas manqué d'étudier les arts et de cultiver un
talent héréditaire
dans sa famille ; cela est si vrai que dans les
pièces de son procès, il est appelé : ''architecte,
ex-prêtre''.
Il
avait été durant un certain temps familier et
chapelain natif dans l'église insigne exempte
collégiale de Notre-Dame de Dole, puis, probablement
maître d'une petite fortune à la mort de son père,
et, désireux de se livrer à des études artistiques,
il s'était rendu à Paris, où il était devenu vicaire
à Saint-Roch.
........................
On ne pouvait, en pareil cas,
reprocher à M. Attiret de n'avoir ps prêté le
premier serment, puisqu'il n'y était pas astreint,
mais mentionner sa qualité sacerdotale et ce fait
aggravant qu'il exerçait le ministère, sans que lui
puisse se revendiquer d'avoir prêté le serment,
c'était évidemment, par l'impression sur les jurés,
décider de l'issue du procès. Il est probable que M.
Attiret avait prêté le serment de ''Liberté,
Égalité'', serment que certains évêques avaient
déclaré illicite, mais qui n'ayant pas été
expressément condamné, n'a aucune signification
quant au fait de la qualité de Catholique Romain.
Sans cela, il eut été ''déporté rentré'' ou
''déporté demeuré en France'' et il est probable
qu'il ne serait pas resté dans les prisons jusqu'au
mois de Juillet 1794, mais qu'il aurait été exécuté
depuis plusieurs mois. Il y avait en effet longtemps
qu'il était arrêté, lorsque pour se débarrasser
d'une foule de reclus, simplement
déclarés suspects,
l'administration révolutionnaire imagina les
conspirations ; inculper des gens en liberté de
conspiration, cela était encore acceptable, mais
accuser des gens incarcérés et surveillés, depuis
des mois, cela dépasse toute imagination. Tel fut
cependant le cas de la Conspiration dite des
Prisons, ou du Luxembourg, dont l'abbé Attiret
eut l'honneur d'être considéré comme le chef et sous
le prétexte de laquelle il fut traduit le 10 juillet
1794 devant le tribunal révolutionnaire.
...................
.procès verbal de l'audience (Archives nationales W
411, dossier 945)
..............
M. Attiret fut condamné à mort.
Quelques instants plus tard, l'huissier allait
signifier l'arrêt et remettre les condamnés au
bourreau, et assistait à leur exécution, sur la
''Place de Vincennes'', à six heures du soir.
..........................
Dom Joseph BAUDOT
Si
pour nos deux premières victimes immolées à Paris le
motif de la condamnation fut enveloppé de prétextes,
il n'en est pas de même pour dom Joseph Baudot,
dont le nom est à peine cité par nos historiens et
qui cependant est un admirable exemple de pénitence
et de fermeté.
Dom
Joseph Baudot était né à Besançon en 1760 et
était entré dans l'ordre de Saint Benoît, dans la
congrégation des Saints Vanne et Hydulphe, si
florissante dans nos pays ; il était, au moment où
la Révolution éclata, principal du collège de Toul,
en Lorraine. Il eut alors le malheur de prêter le
serment et d'accepter d'occuper comme intrus la cure
de Tremblecourt (Meurthe). Mais il comprit bientôt
sa faute et il saisit l'occasion la plus honorable
et la plus périlleuse pour la racheter. Il est
probable que depuis longtemps il avait rétracté en
secret son serment et reçu des pouvoirs réguliers
lorsqu'il lui fut enfin donné de le manifester
publiquement en se déclarant ''catholique romain''
en présence de toute sa paroisse.
.....................le dimanche 24 novembre
1793...........
Aussitôt la commune de Tremblecourt dresse un
procès-verbal. Le lendemain matin, les crocheteurs
officiels viennent faire l'inventaire des vases
sacrés et des meubles de l'église de
Tremblecourt.................
.........................................
D'ailleurs, les commissaires s'attendaient à cet
accueil, car le greffier Loppinet leur avait
dénoncé dom Baudot ''comme un homme très
dangereux et capable d'exciter une petite Vendée'''.
...........................
A
Paris, l'affaire traîna peu, le 13 nivôse,
c'est-à-dire le 2 janvier 1794, le juge
d'instruction interrogeât l'accusé,
............................
Enfin,
le Jeudi Saint, 17 avril 1794, dom Baudot fut amené
au tribunal révolutionnaire.

Armand Hylaire Comte de
LAUBESPINS
Nous
nous sommes longtemps demandé si l'on devait ranger
le comte de Laubepin parmi les
ecclésiastiques ou parmi les laïques ; s'il ne fut
jamais engagé dans les ordres sacrés, il est
cependant constant qu'il fut condamné en grande
partie sous ce titre de chanoine du Noble Chapître
de Saint-Claude, que son père désireux de le faire
d'Église, lui avait obtenu dans sa première jeunesse
et qu'il avait porté pendant quelques temps d'études
ecclésiastiques.
...........................
Armand
Hylaire, comte de Laubespin, d'une des plus ancienne
familles de Franche-Comté, était né à Chilly les
Messia, du mariage de Charles Joseph, marquis de
Mouchet de Battefort de Laubespin, et de
Françoise Hilaire du Tartre, fille de Joseph
du Tartre et de Antoinette
Froissard-Broissia.
.................
.......il s'engagea dans les grenadiers de France,
fit campagne et blessé à la main, dut se retirer
après dix-huit mois, Son père était mort, il n'avait
qu'une pension de deux mille livres que lui faisait
son frère aîné, et vécut tant au château paternel,
qu'à Baume-les-Dames, auprès de sa soeur, abbesse de
cette noble abbaye. Enfin, le s'était retiré à
Villers-le-Bel, et infirme et âgé, il vivait modeste
et solitaire.
............................
Le
tribunal le jugea bien ainsi, et le 3 juin 1794, ce
vieillard de soixante-dix ans, victime expiatoire
des abus qui s'étaient introduits dans certaines
nominations aux grandes dignités ecclésiastiques de
France, montait sur l'échafaud.
Sœur Sainte Dorothée,
Marguerite JOBARD
Enfin,
le pavé de Paris fut rougi du sang d'une pure
moniale franc-comtoise, sœur Sainte Dorothée, de
Vaivre, novice ursuline à Mussy, diocèse de
Langres................
Elle
se nommait dans le monde Marguerite Jobard,
et n'avait que 23 ans.
...............
.....dossier W 394 N 914 aux Archives Nationales...
....................
...l'abbé Jobard
(son frère),
a refusé le serment et devra bientôt se
déporter................Songez donc, le 25 janvier
1793, sœur Moreau de Saint Benoît écrit...
C'est celle écrite par sœur Junot de Saint
Jean le 29 janvier 1790.......
La
Révolution avait enfin, après mille avanies, chassé
les ursulines de leur cloître, et sœur Sainte
Dorothée avait dû rentrer dans sa famille à Vaivres
; naturellement elle était suspecte aussi bien par
son passé que par les correspondances qu'on lui
supposait avec les prêtres déportés, M. Bouvier,
aumônier de la communauté, et son propre frère,
l'abbé Jobard.
Dans
le dossier, outre cette volumineuse correspondance,
on trouve des prières imprimées par le Père
Gourdon, chanoine régulier
victorin................
...........................
On
perquisitionna, on saisit 25 lettres et
l'arrestation de la jeune religieuse fut ordonnée
par le district de Langres le 1er mai 1794, Le 3, on
l'expédiait à Paris.
............................
.....
Si celle-ci vous parvient comme je n'en doute pas,
vous tâcherez de faire tenir vos lettres en France
pour les mettre à la poste et vous les adresserez
tout simplement à Jobard Rouillé recommandée
au citoyen Alardot vous n'ignorez pas que le
grand Jobard est mort toute la famille au
reste se porte bien, les cousins Gardot et
Varney font des compliments à leurs
frères................
......
Je vous dirai pour nouvelle que je viens de recevoir
une lettre de Madame Creusot qui sort de
prison de Tonnerre avec les citoyennes Hélène et
Victoire Marianne Evrard et douze autres
..................................................................
Claude Joseph MARTIN
Lyon vit
aussi couler le sang de nos prêtres, l'un durant la
Terreur, le second après le 18 Fructifor. Le premier
est M. Claude Joseph Martin, né à Moirans,
dicoèse de Saint-Claude, le 17 novembre 1728, fils
de Étienne Martin et de Marie Antoine
Bonguyod, mariés à Moirans, le 12 février 1726.
Par sa grand mère maternelle, Marie Antoinette
Badoullier, la parenté de M. Martin est
aujourd'hui représentée par un de nos plus vaillants
curés du diocèse chez lequel ''bon sang ne peut
mentir'', M. le curé d'Offlanges.
Notre futur martyr eut un
frère et trois sœurs ; il fut le parrain de la plus
jeune, Marie Barbe, née le 10 mars 1741,
Claude
Joseph appartenait à une famille dans laquelle le
sacerdoce était un honneur ; son oncle et parrain,
Louis Joseph Martin, était prêtre et familier
de l'église de Moirans, lui-même manifesta de bonne
heure la vocation sacerdotale ; sa famille seconda
son désir ; après son ordination, il fut pourvu de
la cure de Miribel, alors du diocèse de Saint-Claude
et aujourd'hui de celui de Belley.
C'est là
que la Révolution vint le trouver ; le bon M.
Martin refusa le serment mais il ne voulut point
abandonner sa paroisse ; il s'y maintint caché
exerçant le ministère apostolique avec un zèle qui
le désigna bientôt spécialement à la rage des
persécuteurs.............................
Lorsque la Terreur régna à
Lyon, on vint rechercher dans les régions
avoisinantes les ''contre révolutionnaires'' les
plus marquants. De ce nombre fut le curé de Miribel.
On vint le saisir jusque là ; on le traîna à Lyon le
4 février 1794, il comparut devant le tribunal qui
le condamna comme ''ci-devant curé'' ; il fut
exécuté le même jour à une heure et demie sur la
place de la Liberté. Les archives du Rhône
contiennent le jugement et le procès-verbal de
l'exécution (L Reg. de la Commission Révolutionnaire
f 505 et L. reg. Des procès-verbaux d'exécution f°
43). On ignore ce que devinrent ses précieux restes.

Antoine BOUTEILIER
Louhans appartenant encore au
diocèse de Besançon lorsque M. Bouteilier y
naquit le 15 juin 1736....................
........la vue de ce prêtre
vertueux était insupportable aux patriotes de
Louhans. Ils le dénoncèrent dès le mois de septembre
1792 et le Serviteur de Dieu dut prendre un
passeport de déportation. Il passa donc en Savoie et
s'arrêta à Chambéry, mais il ne tarda pas à rentrer
en France et à se fixer à Lyon
...........................
Un
vénérable vieillard, le chirurgien Claude Ballyat,
avait offert à M. Boutelier un asile dans sa
maison. Mais enfin, la présence de ce prêtre à Lyon,
finit par être dénoncée, un officier de police le
reconnut dans la rue Vaubecour et l'arrêta séance
tenante. C'était le 8 décembre
1797..........................
...ce n'est que le 11 juin
1798 qu'il fut mis en
jugement..............................
Boutelier eut pu aisément s'évader ; les soldats
auxquels l'avait remis l'officier de police, pour le
conduire en prison après son arrestation, lui en
offrirent la facilité, par le moyen d'une allée ou
couloir à double issue, dans lequel ils lui
offraient de le laisser entrer sous le prétexte d'un
besoin naturel. Mais le pieux chanoine ne voulut
point accepter le courageux dévouement de ces jeunes
gens ; ils auraient pu le payer de leur vie.
Le 11 juin
enfin, M. Boutelier parut devant la
commission militaire ; celle-ci, digne émule de
celle de Besançon, l'envoya à la mort comme émigré
rentré.
L'exécution eut lieu le
lendemain.........................
Jean MERMET
Enfin,
après Paris et Lyon, Le Puy vit couleur le sang d'un
de nos prêtre, M. Jean Mermet. Il était né à
Désertin alors paroisse de
Choux, et aujourd'hui paroisse des Bouchoux, au
diocèse de Saint-Claude, le 16 mars 1745. Deuxième
enfant de Honorable Claude Marie Mermet et de
Honnête Françoise Mermet, il appartenait à
une famille qui eut toujours le sacerdoce en
profonde vénération. Son frère, Pierre Joseph
Mermet, prêtre et directeur au Séminaire de
Saint Irénée à Lyon, fut un confesseur de la Foi ;
ses oncles Pierre et Humbert Mermet, étaient
curés, l'un de Saint Ferréol, au diocèse du Puy,
l'autre de Montréas, au diocèse de Belley. Par sa
grand-mère maternelle, il était aussi parent de Jean
Rosset, chanoine de Saint-Nizier, de Lyon qui
fut son parrain. Ce fut à Lyon que Jean Mermet
fit ses études cléricales. Là, il se distingua par
sa piété, son talent comme maître de conférence, son
zèle dans la visite et l'assistance des prisonniers.
Prêtre en
1768...................... son évêque le nomme à
Arbent, cette paroisse célèbre dans l'histoire
ecclésiastique, parce qu'elle fut la patrie du
Bienheureux cardinal Allemant, admirable
exemple de pénitence, lorsqu'il eut eu le malheur de
ce laisser entraîner dans le schisme de
Bâle................
..................................
Son oncle
Pierre Mermet, depuis longtemps curé de
Saint-Ferréol, était devenu infirme, il sollicita
l'aide de son pieux neveu..........................
Le 24 novembre 1773, le vénérable vieillard mourait
saintement...................
Au mois de
Mai 1792, l'évêque du Puy doit prendre la route de
l'exil ; M. Mermet va le saluer avant son
départ, et lorsque quelques jours après, l'évêque
légitime chassé de son siège par un intrus, traverse
le bourg de Saint-Férréol, il trouve sur son
passage, à l'entrée du bourg, les paroissiens ayant
à leur tête le curé qui en leur nom à tous, assure
au prélat leur inébranlable fidélité.
Après une action aussi
éclatante, on comprendra aisément que la situation
ne fut bientôt plus tenable ; le curé de
Saint-Ferréol dut se déporter ; il choisit l'Italie
et se retire à Ferrare, ou se trouvent son évêque et
plus de trois cents prêtres français.
.........................
L'inaction
apostolique pesait à M. Mermet. Dès le 9
Thermidor put faire croire à une accalmie relative,
il voulut venir retrouver sa chère paroisse de
Saint-Ferréol.
...................................
Mais
bientôt la persécution reprend son acuité ; M.
Mermet n'exerce plus qu'en secret ; les pieuses
familles s'honorent de le cacher, mais on le traque;
plusieurs fois on le fait évader, M. Mermet
se laisse faire, mais dès le mois de septembre 1797,
il a compris le sort qui l'attend et il a annoncé sa
mort.
Le curé de Saint-Ferréol,
déporté, avait été inscrit sur la liste des émigrés
: rentré, il ne crut pas devoir réclamer sa
radiation..........................
Mais enfin,
le 20 août, il teomba aux main des persécuteurs.
Voici dans quelles circonstances. Il y avait de
Foultier, sur les bord de la Sumène, un moulin
possédé par un excellent catholique nommé Raverot.
On y avait projeté une réunion religieuse et trois
prêtres devaient s'y rencontrer ; mais Raverot
était suspect, on épiait ses démarches et, comme il
achetait une assez fort quantité de chandelles, le
projet fut éventé et M. Mermet, qui seul,
avait persisté pour le bien des âmes, à se rendre au
rendez-vous, fut découvert durant une perquisition.
.................................
Lorsque M.
Mermet eut été incarcéré, une vaillante
chrétienne, Mme Pélissier vint
l'assister.................................
Le 22 août il entrait dans les
prisons du Puy. Là, il trouva plusieurs Jurassiens
que le tribunal de cassation avait renvoyés comme
conspirateurs devant le Jury de la
Haute-Loire...........................................
Un homme
dévoué, M. Gineix, sollicité par la pieuse
famille de Villeneuve, s'était chargé de la défense
de M. Mermet...................
......on ne s'étonnera pas que
la commission l'ait condamné à mort à l'unanimité,
le 14 septembre.
................ses petits-neveux, M. Blanchon,
ancien curé de Chilly, M. Blanchon, huissier
aux Bouchoux et M. Blanchon, curé d'Ounans,
conservent précieusement le souvenir de cette gloire
familiale..............................
.......Mme
Roy, née Mermet-Mareschal, leur nièce,
rapportait encore à ses petits-enfants, les
souvenirs des vexations .......................
M. PESCHEUR
M.
Pescheur est la première en date de nos citimes
: Mgr de Chaffois le témoin le plus qualifié qui
puisse être, puisqu'il était alors un de nos
vicaires généraux, n'hésite pas à le reanger parmi
ceux qui moururent pour la Foi. ''La haine de la
Religion avait dirigé" le coup, di-i, l'attachement
à la Religion le reçut''. Un témoignage précis,
joint à une affirmation aussi formelle que
pourrait-on demander de plus ?
M.
Pescheur était né à Cirey-les-Bellevaux ; on
aura une idée de ce que cette famille était dévouée
à la Foi, lorsqu'on saura que c'est à une dame
Pescheur que l'on doit d'avoir conservé les
reliques de Saint-Pierre de Tarantaise.
M.
Pescheur avait été vicaire
à Châtenois avant d'occuper la cure de Florimont
dans laquelle le trouva la Révolution.
Partout, il s'était acquis l'estime et l'affection.
Son attitude lors du serment fut irréprochable, mais
l'excellent esprit de la paroisse et le petit nombre
des prêtres alsaciens qui avaient prêté le serment
fit qu'il put se maintenir encore quelques temps
dans sa cure. Pour lui, la situation était
particulièrement délicate, car il se trouvait séparé
de ses confrères par la frontière arbitraire créée
par la Constitution civile entre ce qu'on laissait
du diocèse de Besançon au soi-disant diocèse du
Doubs, et ce dont était Florimont qu'on avait
attribué au soi-disant diocèse du Haut-Rhin.
Lorsqu'enfin il fallut
renoncer à rester dans sa paroisse. M. Pescheur
proposa à plusieurs de ses confrères de Belfort, mis
dans la même nécessité, de se joindre à lui pour
passer de là à Porrentruy, la Suisse étant toute
voisine. Mais le trajet offrait peu de sécurité ;
tout le long des frontières, des gardes volontaires
arrêtaient les prêtres, même ceux qui étaient munis
d'un passeport de déportation, et par conséquent
parfaitement en règle avec la loi ; on les
maltraitait, on leur volait le peu qu'ils avaient pu
emporter afin de parer aux premiers besoins de
l'exil ; plusieurs furent cruellement blessés, un
prêtre arriva en Suisse avec un bras sectionné d'un
coup de hache. La route directe de Bâle passait sous
le camp d'Huningue ; moins surveillée peut-être par
ces gardes volontaires elle devait cependant
paraître plus périlleuse. Les prêtres de Belfort
n'en jugèrent pas ainsi et préférèrent la suivre ;
quand à M. Pescheur, invité à se joindre à
eux, il répondit : ''Il peut se faire qu'il y ait
plus de danger pour nous à traverser le pays de
Porrentruy que le camp sous Huningue. Cela est même
très vraisemblable, mais des devoirs de charité, que
vous connaissez, m'appellent vers ce premier pays,
je n'hésite pas d'y passer, quoi qu'il puisse
m'arriver ; je remets entièrement mon sosrt entre
les mains de la Providence, me recommandant aux
prières de mes amis, que je n'oublierai pas devant
Dieu''.
.............................
Ainsi, c'est l'esprit qui arma les égorgeurs de
septembre, qui inspirait les volontaires du
Haut-Rhin lorsqu'ils arrivèrent au prieuré de
Grandcourt. M. Pescheur, avant de quitter les
chanoines réguliers partageait leur repas. A
l'annonce de l'arrivée de cette horde sauvage,
chacun s'enfuit. M. Pescheur chercha à gagner
un bois qui touchait la clôture. Les volontaires
étaient du pays, ils savaient bien trouver des
prêtres à Bellelay ; pendant qu'une partie du
bataillon entrait au prieuré, le gros continuait à
défiler sur la route. Un
capitaine qui marchait à coté d'une voiture où
étaient d'autres officiers, aperçut le prêtre qui
fuyait. Il demanda un fusil et visant, il le tua.
..................et parmi ceux qui, aujourd'hui
s'honorent à bon droit d'être ses petits-neveux,
la Franche-Comté se réjouit de compter un des
évêques qu'elle est justement
fière d'avoir donné à l'Église,
S. G. Mgr Labeuche, évêque de Belley.
Nicolas
COSMANN
M. Nicolas
Cosmann n'a point été inscrit sur la liste
préparatoire du procès de béatification ; cette
omission n'est qu'au silence des historiens, et les
faits que son petit-neveu, M. le docteur Maxime
Druhen nous a présenté, justifient amplement son
admission dans notre glorieux catalogue. Il était
alors curé de Morvillard,
au Territoire de Belfort. Avec son frère, M. Georges
Cosmann, curé d'Étembes, tous deux ayant
refusé le serment, il fut obligé de se rendre à
Lucelle, où l'on avait rassemblé tous les prêtres
''non assermentés'' ; le passeport et le certificat
de résidence de M. Georges Cosmann
subsistent. Le 9 septembre 1792, ils devaient être
disposés à prendre la route de l'exil,
puisque c'est alors que M.
Georges Cosmann se fait donner un certificat
de résidence continue à Lucelle ; d'ailleurs, son
passeport de déportation est de la même date, dans
cette pièce, on demande ''de prêter aide et
assistance'' au prêtre qui ''est compris dans la loi
du 26 août dernier publié aujourd'hui sous le n° 555
relativement à la déportation des prêtres non
sermentés''.......................
...Il fut assailli et dut
prendre la fuite mais non sans avoir été blessé à la
jambe. Arrivés en Suisse, les deux exilés, dénués de
tout, ayant vu confisquer leur fortune qui s'élevait
à plus de trois mille livres, se trouvèrent en proie
à la plus noire misère. .......................
Après trois mois d'exil et de
souffrances, il mourut de cette blessure qu'il
devait à son attachement à la vrai Foi.
Son frère lui survécut un peu
et mourut dans le temps d'apaisement vers 1797,
d'une affection pulmonaire, suite des fatigues et
des privations qu'il avait endurées..............
Gaspard François PIDOUX
Né à
Orgelet le 11 décembre 1783, Gaspard François
Pidoux fut baptisé le même jour ; il était le
fils de Jean Pierre Pidoux et de Anne Claude
Louvrier, et appartenait à la branche d'une
ancienne famille d'origine Poitevine, fixée en
Franche-Comté depuis 1613. Son frère Joseph était
prêtre et capucin.
..................
Sauzay ne le cite pas
dans la liste des prêtres du diocèse de Besançon
astreints au serment, il faut donc, ou qu'il eut été
employé dans un autre diocèse, ce qui est possible
vu qu'Orgelet tout en étant du diocèse de Besançon,
était voisin de trois autres diocèses, Saint-Claude,
Belley et Lyon, ou bien qu'il ait eu, dans le
diocèse de Besançon, un emploi ne comportant pas
charge d'âme. Quoiqu'il en soit, étant insermenté et
s'étant fixé à Lyon où la Terreur avait trouvé de
sérieux adversaires, il reçut là, la mort pour la
Foi.....................
.........quand au fait lui-même, il est attesté par
son propre neveu, Louis Gaspard Pidoux, né en
1788 qui en a donné une note expresse, dans laquelle
il mentionne avoir encore connu le frère du martyr,
le capucin Joseph Pidoux mort vers 1810. Ces
documents sont évidemment peu de chose et nous ne
nous dissimulons pas que ce dossier est un des plus
incomplets de notre cause ; vainement M. l'abbé
Faurax et M. Guigue, archiviste du Rhône,
ont cherché à le compléter. L'opinion de ce dernier,
basée sur la fréquence de faits semblables à Lyon,
est que M. Pidoux fut mis à mort sous un nom
supposé.............................
M. JACQUOT
Deux de ces
prêtres avaient trouvé la mort lorsqu'il se
rendaient en exil, M. Pescheux et M.
Cosmann ; deux devaient mourir assassinés
lorsqu'ils rentraient dans leur diocèse pour se
consacrer de nouveau au ministère des âmes. M.
Jacquot et le père Isidore. M. Jacquot
était né à Pierrefontaine et était vicaire à
Bouclans lorsque la Révolution éclata, et refusa le
serment, ainsi que son curé, M. Devillers. Il
rentrait d'exil en Suisse vers 1799 portant son
petit bagage et un fusil à deux coups ; le vicaire
fut trop confiant avec un inconnu qui lui servait de
guide bénévole, le misérable fit les plus honnêtes
instances pour l'aider à porter son bagage. Le
prêtre lui eut à peine confié son fusil que le
guide, saisissant un
prétexte pour rester un peu en arrière le tua raide
de deux balles dans le dos. Le vénéré curé de
Dambelin, M. Richard, écrivant assez peu de
temps après pour avoir connu encore bien des
contemporains n'a pas semblé hésiter sur le motif de
cet assassinat ; dans le pays même, on paraît avoir
conservé la même opinion et la même horreur ; je dis
: on paraît avoir conservé, car la tradition
recueillie par M. le chanoine Chamouton, de
la bouche de M. le chanoine Serette, mort
doyen des Bouchoux, dans un âge très avancé fixe
tous les détails d'un événement assez analogue mais
sans donner le nom du prêtre et en parlant d'un
prêtre qui se rendait en exil. Est-ce une
déformation de la tradition et doit-on penser que M.
Jacquot. est le prêtre qui fut tué entre
Mignovillard et Mouthe, au milieu de la forêt de
S.A. Mgr le Prince d'Aremberg, non loin de
l'endroit où se dresse aujourd'hui une colonne de
pierre avec une image de la Très Sainte Vierge, au
lieu dit ''Les Petites Croix'' ou bien doit-on
localiser ailleurs son supplice et considérer
l'assassiné des Petites Croix comme un martyr dont
Dieu seul sait le nom ? Espérons que le procès
canonique éclaircira ce mystère.
Le P. ISIDORE, Jean François
Marie BURGEY
Le Père
Isidore, dans le monde Jean François Marie Burgey
était entré au couvent des capucins de Luxeuil, le
même jour que son frère, le Père Gratian, le 13
juillet 1757.
Tous deux étaient nés à
Baudoncourt ; tous deux refusèrent le serment et
furent expulsés le même jour. Ils ne songèrent point
à quitter le pays et se dévouèrent au service des
âmes. La population était favorable aux prêtres. Les
deux capucins purent échapper aux recherches
jusqu'en 1798. Le Père Gratian et le Père Isidore
furent alors arrêtés à Baudoncourt, à la fin de
juillet 1797; il demeura en prison à Vesoul jusqu'en
décembre 1798 et reçu alors sa destination vers
l'île d'Oléron. Le registre d'écrou d'Auxerre le
signale comme ayant fait étape dans cette prison
dans la nuit du 3 au 4 février1799. Au 18 Brumaire,
il figure encore parmi les détenus à l'île d'Oléron.
Le temps de la paix religieuse approchait ; on
préparait le Concordat et bientôt on mit peu à peu
en liberté les déportés. A Besançon, on dressait des
listes du personnel du clergé qu'on allait
réorganiser ; les deux capucins Burgey y sont portés
pour occuper les deux cures voisines de
Betoncourt-Damvalley et de
Cuve-Pouligney....................
En face de
leurs noms, au lieu de la mention
d'installation, la liste porte le mot
''mort''. Le Père Gratian, en
effet, n'avait pas survécu aux souffrances et bien
qu'on n'ait pas de détails on le doit considérer
comme mort pour la Foi. Quant au Père Isidore, mis
en liberté, il s'acheminait à pied vers sa cure ;
déjà il était arrivé en Saône-et-Loire ; le pays
avait beaucoup souffert de la Révolution ; nous
lisons dans la Vie du Vénérable Père Receveur
que certaines régions de
ce département étaient véritablement retournées au
paganisme. Le Père Isidore portait-il quelque parque
distinctive de son état ? Ou voulait-il, en bon
francisacin profiter de son voyage forcé pour
regagner des âmes à Dieu, nous ne savons pas. Ce qui
est sûr, c'est que des paysans forcenés
l'assommèrent à coups de pelles et de faux dans une
prairie. Sa nièce, née en 1794, et qui avait alors
par conséquent sept ans, narra le souvenir de ce
fait à Monsieur le chanoine Morey qui l'a
consigné dans son histoire des capucins de
Franche-Comté.
LANDRIOT
Le 30 juin
1797, l'abbé Landriot, ancien curé de
Clairvaux qui a été détenu aux capucins de Besançon,
puis à Dijon pendant trois ans et élargi le 12
juillet 1793, doit être incarcéré de nouveau. Il
supplie qu'on le laisse en surveillance dans sa
famille à Villers-sous-Montrond, et obtient gain de
cause en arguant et en prouvant que sa réclusion lui
avait causé des infirmités que sa nouvelle réclusion
rendrait mortelle.

PRISONS DE DOLE
Le P. ATHANASE, BOUCHOT
Les prisons
de Dole ne virent mourir qu'un prêtre, destiné
dit-on à l'échafaud, c'est le Père Athanase de
Sergenon, dans le monde Bouchot, frère mineur
capucin du couvent de
Lons-le-Saunier, avait été reçu dans l'ordre en
1734. Il avait donc quarante-huit ans de profession
religieuse lorsque la Révolution lui offrit la
''liberté''.
..................
On conçoit
que le pieux vieillard devait être réputé dangereux.
Il s'était retiré dans sa famille. On y garde encore
une croix, une sonnette, des livres dont il usa, et
même à ce qu'on croit, son calice ; la bénédiction
du martyr s'est étendue sur ses neveux : M.
Richard, le vénéré curé de Dessia et M.
Léculier mort naguère curé de Chalêmes,
s'honoraient de cette parenté. Mais bientôt,, soit
en vertu d'un refus du serment de ''Liberté
Égalité'', soit qu'il eut exercé publiquement le
Saint Ministère, le Père Athanase fut arrêté et
emprisonné à Dole ; des témoignages fort
respectables disent qu'il était destiné à la
guillotine ; mais la mort fut plus prompte que les
bourreaux. C'était en 1793.
PRISONS DE BESANÇON
Jean Claude CHARPILLET
M. Charpillet, né à
Bûcey-les-Gy, était curé d'Ainvelle. Agé et infirme
quand la Révolution éclata, il ne prêta le serment
qu'avec les réserves convenables et fut chassé de sa
cure. Il se retira à Besançon chez son neveu, le
tanneur Huguet. Lorsque parut le décret de
déportation, M. Charpillet se présenta à la
municipalité, mais à la vue de ses infirmités, (il
ne pouvait marcher qu'avec deux bâtons), on lui dit
de rester en paix chez lui. Il fut cependant arrêté
au mois d'août 1793, interrogé et envoyé en prison,
puis, sur les instances de son neveu, et étant
atteint d'une fièvre putride, à l'hôpital
Saint-Jacques, en attendant qu'on eut vérifié s'il
avait moins de 60 ans, cas auquel on l'aurait envoyé
à la Guyane. La mort se pressa plus que les
enquêteurs. Elle délivra M. Charpillet le 4
janvier 1794.
Jean Joseph PAUTHIER
M. Pauthier était
chapelain à Flangebouche ; il était âgé et malade.
''La situation de ces vieillards était déplorable,
dit Sauzay, ils manquaient même de pain''. M.
Pauthier succomba aux privations dans la nuit du
4 au 5 mai 1795. Nous l'apprenons par un rapport
donné le 16 mai par le concierge Martin. Nous
voudrions compléter ces trop brefs détails. Cela n'a
pas été possible jusqu'ici.
Félix Augustin POIMBOEUF
M. Poimboeuf
ne nous est guère mieux connu. Il était né à Vercel
et était âgé de 73 ans. Il était curé de la
Boissière, près d'Arinthod quand la Révolution
éclata. Ce respectable vieillard, après avoir passé
en prison tout le temps de la Révolution, tant aux
Annonciades de Dole qu'au fort Saint-André de
Salins, avait été mis en liberté en 1795 et, rentré
dans sa paroisse, y exerçait de nouveau le Saint
Ministère. Arrêté de nouveau après le 18 Fructidor,
envoyé en surveillance à Vercel, puis réincarcéré à
Besançon, sa vigueur put résister jusqu'au bout ; il
mourut au mois de janvier 1798, le même jour que le
père Darche.
Le Père Dominique DARCHE
Ce vénéré
confesseur de la Foi est un de ceux dont nous avons
eu le plus de peine à fixer l'identité. Sauzay
reproduit une lettre de sœur
Grimont à Mgr de Chaffois : ''C'est à
tort que M. Darche, cordelier, vous a été
indiqué comme fusillé à Besançon. Le 10 janvier1798.
Je n'ai vu en prison qu'un Père Darche, jeune
bernardin avec son respectable oncle, qui nommait
Fréney et qui était chanoine mais ils n'ont
point été ni martyrs, ni déportés. J'ai vu un père
Darc, cordelier théatin, mais il est mort
d'apoplexie le même jour que M. le curé Poimboeuf,
aux capucins (la prison d'alors pour les prêtres).
J'ai eu l'honneur de les ensevelir tous deux.
Sœur
Grimont s'est trompée, outre que personne ne
sait ce que c'est qu'un cordelier théatin, nous
trouvons le 2 avril 1798, l'ordre de transfert
aux capucins, vu ses infirmités du prieur Darche,
détenu jusque là dans la prison criminelle. Le Père
Darche appartenait à l'ordre des Cistériens,
vulgairement appelés Bernardins. Celui dont a voulu
parler soeur Grimont et qui mourut
d'apoplexie, en ce cas nous verrions nettement là un
résultat de l'incarcération dans un local resserré,
privant d'air et d'exercice en même
temps que de soins, un vieillard prédisposé
naturellement par son tempèrament
à ses accidents ; la prison aurait donc bien causé
sa mort.
PRISONS DE DIJON
Les prisons de Dijon furent plus meurtrières encore ; on
y avait transféré une partie des vieux prêtres reclus à
Besançon, sans doute pour les priver de la compassion et
de la charité de leurs amis.
François Laurent FLUSIN
M. Flusin n’était âgé que de 58 ans, mais ses
nombreuses infirmités lui avaient épargné les horreurs
des pontons. Il était prêtre séculier, incarcéré à
Besançon le 13 mars 1793, il fut transféré à Dijon le 25
octobre.
‘’Les vénérables confesseurs de la Foi eurent beaucoup à
souffrir à Dijon, dit Sauzay ; la nourriture qui
leur était accordée était de si mauvaise qualité et si
repoussante qu’un grand nombre tombèrent malades, et
qu’il fallut absolument changer leur régime, sous peine
de les voir périt tous’’. Du nombre de ceux qui
moururent là, fut M. Flusin, après quelques
semaines d’incarcération.
Jean Pierre GUILLOT
Aussi à Dole, et dès le 30 novembre 1793, mourut M. Jean
Pierre Guillot, professeur émérite au collège de
Dole. Ce respectable vieillard s’était retiré à
Saint-Antoine et avait donné un noble exemple de
fidélité que ses successeurs au collège étaient loin
hélas, d’avoir suivi. Il était âgé de 64 ans et était
incarcéré à Besançon depuis le 13 février 1793, lorsque
le 25 octobre eut lieu le transfert des prisonniers à
Dijon. Le convoi comprenait 57 ecclésiastiques et 179
laïques sous la garde de deux compagnies de volontaires
du Bas-Rhin et avec une escorte de sept cavaliers. Tout
le long du trajet l’apostat Baverel, avait
préparé aux prisonniers un accueil hostile en les
annonçant comme des émigrés pris les armes à la main. On
avait invité en outre la municipalité de Dijon à user
envers eux de plus grande rigueur et à les traiter comme
les plus vifs criminels.
On les entassa dans les cachots de la maison de justice,
pêle-mêle avec les criminels, ou avec des terroristes en
défaveur qui battaient ou leur crachaient au visage pour
se préparer des titres à leur propre libération ainsi
que s’en vante lui-même l’administrateur Pajot dans une
lettre du 12 décembre 1793. Ils étaient sur la paille,
sans feu, sans couverture, livrés à la vermine, ne
recevant qu’une nourriture rebutante et n’ayant à
respirer qu’un air empesté.
C’est dans cette prison, avant le transfert des
prisonniers laïques dans un autre local plus sain, que
M. Guillot succomba, le 30 novembre 1793.

Guillaume Félix LIGIER
Jean Pierre MONNIN
A cette hécatombe des prisons de Dijon, la Collégiale de
Saint Hippolyte-sur-le-Doubs devait fournir deux de nos
chanoines, victimes bien différentes dans l’histoire de
leurs actes., l’une brillant par sa fermeté, l’autre par
son repentir, encourageant exemple de la miséricorde de
Dieu. Le premier, M. Guillaume Félix Ligier était
âgé de 77 ans ; il était en prison à Besançon depuis le
10 novembre 1792 ; nous ignorons la date exacte de sa
mort, mais il est établi qu’il mourut dans les prisons
de Dijon.
M. Jean Pierre Monnin n’avait pas imité la
fermeté de son confrère, non seulement il avait prêté
serment, mais il avait accepté la cure de
Chaux-les-Clerval et il était allé par son intrusion,
dans cette paroisse, souiller son aumusse canoniale.
Mais bientôt il s’était repenti et dès le 10 novembre
1792, le même jour que M. Ligier, il avait été,
lui aussi, incarcéré à Besançon ; cette incarcération à
cette date est une preuve certaine de sa rétractation au
moins de fait ; il était âgé de 63 ans, ce qui lui
épargna les horreurs des pontons ; mais il succomba aux
souffrances des prisons de Dijon et racheta ainsi sa
faute passagère.
Le P. Pierre GROS
Il en est malheureusement encore de même du Père Pierre
Gros, carme de Besançon, son âge lui avait
épargné les Pontons, car il était né au plus tard en
1734. Il mourut à Dijon dans les fers, le 10 mars 1794.
Mais dans le triomphe de la cruauté révolutionnaire fuit
dans les supplices des pontons dans lesquels moururent
treize ecclésiastiques franc-comtois. Il est nécessaire,
avant de donner les quelques traits les plus saillants
de la vie et de la mort de ces treize victimes, de
dépeindre, documents en mains, les horreurs de ces fers
desquels ils passèrent à la couronne céleste ? Sur les
760 prêtres détenus à bord des vaisseaux le
‘’Washington’’ et les ‘’Deux Associés’’, 537 moururent
en moins d’un an (avril 1794 - février 1795). Un des
survivants a tracé et publié dès 1803 le récit détaillé
que reproduit Mgr de Chaffois.
Le trajet avait été cruel, malgré la charité que dans
certaines villes on avait témoignée aux transportés. En
général, l’avarice des geôliers avait privé les détenus
des choses les plus essentielles ; ici on les avait
menacés de mort ; là, on les avait fait passer auprès de
l’échafaud dressé pour un de leurs confrères. Souvent et
entre autres à Poitiers, on les avait dépouillés des
minces bagages dans lesquels on leur avait permis
d’emporter quelques vêtements et objets de première
nécessité.
On ne s’étonnera donc pas que deux de nos prêtres aient
succombé en route, victimes des mauvais traitements, des
émotions et des privations de tout genre ; avant de
décrire le supplice auquel ils étaient destinés et dans
lequel moururent leurs confrères, traçons à grands
traits la biographie de ces deux serviteurs de Dieu.

Le P. Augustin GRANDJACQUET
Le premier est l’une des plus curieuses figures de
l’histoire révolutionnaire. Ses écrits révèlent une
telle originalité que force nous sera de les examiner un
plus en détail. C’est le Père Augustin Grandjacquet.
Il était né à Pontarlier vers 1730 et était entré dans
la Compagnie de Jésus. La suppression de son ordre
l’avait fait revenir à Pontarlier où il s’était fait une
solitude pauvre et studieuse. En 1770, il avait concouru
pour une chaire de théologie à l’Université de Besançon
; ses argumentations furent éclatantes. Aussi, indigné
de l’insuccès, le Père Grandjacquet avait-il
cherché quelque cause secrète ; il avait cru la
découvrir dans l’hostilité des directeurs du Séminaire ;
peut-être y avait-il quelque pensée Janséniste ou
Gallicane en cette affaire. Quoi qu’il en soit, le Père
Grandjacquet fut très vivement affecté de ce
qu’il considérait, peut-être avec raison comme une
injustice ; son esprit s’aigrit. Il devint étrange et
original, et bientôt parut, à Lausanne (1776), un volume
bizarre intitulé ‘’La muse d’un théologien du Mont-Jura
ou recueil de petites poésies et d’opuscules d’un
docteur en théologie, par M. l’abbé Gr…’’.
L’ouvrage débute par une ‘’Ode Séculaire sur la conquête
de la Franche-Comté’’. Dabs les notes qui accompagnent
cette pièce, l’auteur sa inséré des critiques
littéraires acerbes contre les ouvrages des directeurs
du Séminaire. On lit aussi des critiques, que le temps
devait se charger de justifier, contre les livres
liturgiques réformés par le cardinal de Choiseul. Il
critique les innombrables fautes d’impression, les
fautes de prosodie, le mauvais goût qui règne dans les
proses ou hymnes nouvellement composées ; puis ce sont
des observations d’un goût douteux sur certaines
légendes du propre des saints, et sur des expressions,
qui pourraient être prises comme hérésiarques La muse
d’un théologien du Mont-Jura ? De ci ou de là, quelques
légères traits contre Clément XIV.
C’est aussi une critique sur l’enseignement qui
s’attache trop à la réfutation d’anciennes hérésies
totalement inconnues aujourd’hui, ‘’au lieu qu’on a
occasion tous les jours d’être au prises avec nos
incrédules modernes. Car puisque nos prétendus esprits
forts osent revenir sans cesse à la charge, pour
travailler à saper, s’il était possible, les
inébranlables fondements de la Foi, des hommes zélés et
religieux doivent , de leur coté, travailler à
contaminer les ouvrages des assaillants et à éventer la
mine de ces téméraires agresseurs pour découvrir à tous
les yeux leurs vaines attaques’’.
Le Père Grandjacquet est original, cela est
incontestable, mais en ce qui ressort de son écrit,
c’est une parfaite orthodoxie et une grande fidélité à
Rome. Voyez, par exemple , sa critique de l’abbé
Millot, vicaire général de Lyon. ‘’Dans ses
histoires, on a blâmé, pour le dire en passant, ce ton
satyrique que M. le vicaire général de Lyon, y affiche
partout en parlant des Papes. Un homme de son état, qui
paraît ambitionner les suffrages de la philosophie du
jour ne peut manquer de critiques et de contradicteurs.
S’il n’a pas en moi un admirateur de son style et de sa
manière de penser, assurément, il n’y perd pas beaucoup.
Mais doit-il compter pour rien nombre de gens de bien
qui se sont récriés avec raison contre son indécence
affectation à relever les fautes des pontifes ?’’.
Veut-il défendre la poésie, il cite l’autorité de deux
grands papes Urbain VIII et Alexandre VII, et trouve une
occasion de faire l’éloge de l’antilucrèce du cardinal
de Polignac. Le premier volume se termine par une ode
sur la Colère de Dieu, qui semble irréprochable.
Le second volume débute par une ‘’Lettre philosophique
et théologique au peuple sur sa crédulité et sur la fin
du monde’’. Le titre était choisi à dessein pour piquer
la curiosité des ennemis de l’Église, auxquels, il
semblait devoir donner la main. IL n’en est rien, et
l’auteur, après avoir donné un coup de griffe à Mahomet
et au diacre Pâris, se borne à réfuter texte en mains,
les imposteurs qui annonçaient la prochaine fin du
monde. Mais le reste du volume est plus curieux :
Toujours poussé par cette idée de se mettre à la portée
de son temps, le Père Grandjacquet a fait entrer
sous les formes les plus XVIII° siècle des conseils
moraux irréprochables, l’éloge des vœux religieux, etc…
Sauzay a jugé trop légèrement le livre du Père
Grandjacquet qui n’emprunte pas de ‘’sarcasmes à
l’arsenal voltairien’’ comme il le dit, mais qui, avec
son esprit comtois critique acerbement des innovations
liturgiques dont un siècle plus tard, la suppression
inévitable de la liturgie bisontine devait être le
résultat.
Mais comme Sauzay le reconnaît, il s’est ‘’montré
sincèrement attaché à la Religion toute entière, et
d’une fidélité inébranlable à tous les grands devoirs
des prêtres’’.
L’originalité du Père Grandjacquet était si
connue que l’on craignait de le voir verser dans le
schisme, mais on le connaissait mal, car le caractère le
plus saillant de son originalité c’était la fidélité
Romaine au milieu de la crise Gallicane et Janséniste.
Il était apparenté à des révolutionnaires de marque ; il
était réputé hostile à l’administration diocésaine ;
n’ayant pas charge d’âme, il n’avait pas eu à prêter le
serment. Mais il ne se terra pas chez lui ; son
compatriote, M. Pöne, nous dit qu’il s’attira la
haine de la Révolution par son zèle à défendre la Foi
‘’Plus que tout autre, il avait contribué à retenir dans
la soumission due à l’Église quelques prêtres d’une
paroisse de Pontarlier, à qui la peur aurait peut-être
fait faire de fausses démarches. Pendant qu’on retint
dans la maison de réclusion, aux Annonciades, un grand
nombre de fidèles des deux sexes, sous prétexte de
fanatisme, il s’occupa beaucoup à les affermir, dans la
Foi’’.
M. Grandjacquet comme jésuite, était pensionnaire
de l’État. Il préféra abandonner sa pension plutôt que
de prêter le second serment, que l’évêque administrateur
déclarait illicite.
Déjà, il avait subi des vexations de tout genre ; le 14
février 1792, des gardes nationaux avaient envahi son
domicile et après l’avoir malmené, avaient saisi jusque
dans sa poche un écrit réputé fanatique. ‘’L’apologie de
la lette du Père Lucien’’. Et pour comble, cela lui
valut des poursuites correctionnelles. Une première
fois, il avait été condamné et incarcéré le 19 juillet
1792. On l’arrête encore de nouveau le 5 mai 1793. En
vain, il demanda à être déporté en Suisse, en violation
de la loi car il avait plus de soixante ans, et malgré
‘’l’avis du district qui disait ‘’la République y
gagnera au contraire les frais de l’embarquement et du
transport’’, le département ordonne non pas son
incarcération à Besançon, mais son transfert à la
Guyane. En vain, le Père Grandjacquet se défend ;
le département refuse de délibérer sur une supplique
adressée le 10 juin. Mais comme la déportation à Cayenne
n’était point facile à organiser, vu que l’Angleterre
faisait une stricte police des mers et que, confier des
proscrits à un navire, c’eut été s’exposer presque
certainement à les voir délivrer par les Anglais comme
il arriva une fois entre autres, on chercha une
combinaison ; en attendant, les prêtres restaient en
prison. Le 12 février 1794, parut le règlement qui
ordonnait la déportation sur les côtes d’Afrique. On
accordait aux prêtres trois livres de frais de route,
pour dix lieux de trajet de leur prison au port
d’embarquement, notez la dépréciation des assignats qui
rendait cette somme infirme, (car la loi était du 26
août 1792) et en outre que les biens des déportés ayant
été confisqués ils n’avaient même pas la ressource de
soulager leur misère avec leurs propres revenus ;
ajoutez enfin, l’augmentation énorme que subissait le
prix des subsistances.
Le 7 mars 1794, le Père Granjacquet, en compagnie
de l’abbé Pône fut envoyé à Besançon ; le docteur
Ledoux, médecin des prisons de Besançon, certifia que M.
Grandjacquet, pâle, maigre, maladif, n’était
guère en état d’affronter de si grandes fatigues. Cela
était loin d’être indifférent aux Jacobins, ils ne
firent qu’en augurer sa mort plus prompte, et M.
Grandjacquet fut emmené.
Son compagnon, M. Pône, qui survécut à ses
souffrances a tracé le récit du voyage ; ils étaient
enchaînés ensemble ; à Dijon, on ajouta des
‘’manchettes’’ mais on les leur retira bientôt sur leur
promesse de ne pas s’évader. Souvent ils manquent de
pain. Un jour, fait trop noble et trop rare alors pour
ne pas être relevé, des soldats partagent avec eux leur
ration de pain, et refusent toute rémunération.
A Limoges, on leur fait faire le tour de l’échafaud où
vient d’être guillotiné un prêtre, en leur disant qu’ils
auront tous bientôt le même sort. A la Rochefoucauld une
troupe, à qui on a dit qu’ils sont des prêtres de
Vendée, les menace ; ils font un assez long trajet, au
milieu des sabres nus levés sur leur tête. M.
Grandjacquet et moi, nous étions malades ; il fit
avec les autres prisonniers, pour doubler le pas, un
effort que je ne pu faire moi-même et que je suis
persuadé que cette violente crise hâta sa fin qui arriva
quinze jours après. Les prêtres répétaient : ‘’Seigneur,
je remets mon âme entre vos mains’’. Ou bien, ‘’Je me
suis réjoui des paroles qui m’ont été dites. Nous irons
dans la maison du Seigneur’’. La prison fut barricadée,
mais sans le zèle des habitants, les soldats revenus à
la charge, eussent enfoncé les portes et massacré les
prisonniers.
Les geôliers et les gendarmes, au contraire, se
montraient compatissants ; les pieux fidèles, riches et
pauvres, s’efforçaient de soulager leur misère. A
Angoulême, on dut laisser le Père Grandjacquet à
l’hôpital. Il y mourût peu après. Sa mort donna lieu à
une calomnieuse campagne que M. Pône put démentir
; on prétendait qu’il désavouait sa conduite et qu’il
témoignait son repentir de n’avoir pas prêté le serment.
Mais des prêtres d’Angoulême qui avaient assisté à ses
derniers moments et qui se retrouvèrent bientôt sur le
Ponton témoignèrent à M. Pône la complète
inexactitude de cette allégation.
Le Père Grandjacquet était mort entre le 10 et le
20 avril 1794.
Le frère de notre martyr, vice-président du district de
Condat-Montagne, le surnom donné alors à Saint-Claude,
voulut obtenir la libération de ce frère dont il
ignorait encore la mort. Il se rendit à Paris au début
de 1795, porteur d’un certificat de la municipalité de
Pontarlier, d’après lequel M. Grandjacquet aurait
été interdit depuis 25 ans, pour cause d’aliénation
mentale. Il y joignit une pétition datée du 27 janvier
1795 et dans laquelle il prêtait au prisonnier le
langage le plus irréligieux et lui faisait dire qu’il
avait abandonné l’état ecclésiastique ‘’dont il
détestait l’esprit’’ etc. Cette supplique eut son effet,
l’ordre de libération fut signé. Mais la Convention
n’eut pas le pouvoir de le faire exécuter. Les bourreaux
n’ont pas la faculté de ressusciter leurs victimes. Le
Père Grandjacquet était mort neuf mois avant la
profession de foi athée qu’on lui avait fait faire. Son
frère ne put même pas rentrer en possession des livres
qui faisaient la principale fortune du martyr ; ils
avaient été vendus et dispersés. Le seul résultat fut
que ls Jacobins de Pontarlier fêtèrent la prétendue
défection du Père Grandjacquet. On ne put même
pas dire à Grandjacquet ce que son frère était
devenu ; on lui dit que ses compagnons de chaîne ne
l’avaient plus vu au sortir de Nantes et que
probablement il avait dû périr en cette ville au cours
des noyades.
Madame Charles Cretin, née Griffon,
possède un portrait que la tradition de sa famille dit
être celui du Père Grandjacquet. Le visage
sérieux et sévère correspond a bien à ce caractère
original et étrange ; on est un peu étonné, il est vrai,
de la doublure rouge du camail entrouvert, que porte le
personnage. Mais cela ne semble pas un insigne mais
seulement une doublure, en sorte que rien n’autorise à y
voir nécessairement l’emblème d’une dignité que
contredirait l’attribution traditionnelle du portrait.

L P. ÉPAILLY
Vers le même temps que le Père Grandjacquet
recevait la couronne à Angoulême, la mort arrachait le
Père Épailly à la rage des bourreaux. Il était
d’un âge avancé et tirait son origine d’Orgelet, antique
petite ville qui fut alors un vrai foyer de confesseurs
de la Foi. De là étaient entre autres, Gaspard François
Pidoux, qui fut mitraillé à Lyon, Jean Baptiste
Monnoyeur, familier d’Orgelet, son cousin
germain, qui exerça le saint ministère durant la Terreur
et parvint à se soustraire aux recherches, Jean Daloz,
le vaillant vicaire de Vers, depuis doyen de
Commenailles, qui avait été arrêté à Fraisans,
emprisonné à Besançon et conduit à Lons-le-Saunier,
n’avait qu’à grand peine échappé à la mort. Etc.
Issu d’une famille honorable, et fis d’un avocat en
Parlement, le Père Épailly était entré chez les
frères mineurs cordeliers et appartenait à ce qu’on
croit, au couvent de Lons-le-Saunier. Lorsque la
Révolution lui eut rendu la liberté de sa façon, il vint
retrouver son frère, le curé de Pymorin, on garda
longtemps le souvenir de l’apostolat des ‘’Messieurs
Épailly’’.
Cependant nous ignorons dans quelles circonstances le
Père Épailly fut arrêté. Nous ne pensons pas que
ce fut dans le Jura, car son nom n’aurait pas pu,
semble-t-il, échapper aux consciencieuses recherches de
Sauzay et de M. le chanoine Chamouton.
Peut-être était-ce à Lyon ; l’itinéraire suivi ensuite
le laisserait présumer.
Le Père Épaiilly était destiné aux pontons ou
peut-être suivant la tradition de sa famille, aux
noyades de Nantes ; mais la mort le délivra en route,
dans les prisons de Montbrizon.
La bénédiction de Dieu s’est étendue sur sa famille ;
naguère elle comptait encore un des prêtres les plus
estimables du diocèse de Saint-Claude, par leur science
et leur piété. M. l’abbé Édouard Cretin, curé de
Saint-Maur, aujourd’hui encore, elle compte le chanoine
J. Grévy, directeur du Séminaire.
Mme Escalle, née Cretin, possède une belle
croix de bois sculptée, dont le socle porte en bas
relief, les instruments de la Passion et que la
tradition la plus respectable, affirme avoir appartenu
au Père Épailly.
Le P. Simon PELLETERET
Le Père Simon Pelleteret, de l’ordre des frères
pêcheurs, est la première victime que nous rencontrions
dans cette liste des prêtres morts sur les pontons. Il
avait été arrêté le 13 juillet 1793 par les douaniers de
Montbenoit. L’étranger, âgé de 44 ans, était porteur
d’un passeport dans lequel la municipalité d’Arpenans le
donnait pour négociant. Malheureusement, en le fouillant
on trouva 160 livres en or et en argent, dans sa
tabatière ; sa figure faisait présumer un prêtre. On le
pressa de questions ; il finit par avouer qu’il était
Dominicain du couvent de Beaune et qu’il se disposait à
passer en Suisse, mais qu’il avait pris ce passeport
pour ne pas être maltraité sur les frontières.
Le district le déclara passible de la Guyane. Le 7 juin,
le département de la Haute-Saône adhérant à cette
mesure, on le transfère au Séminaire de Besançon, qui
sert alors de lieu de détention ; on l’expédie avec M.
Pône et Grandjacquet et d’autres dont
trois étrangers au diocèse mais arrêtés sur son
territoire, M. Hardy et M. Defaucamberge, prêtres
de Saint-Maixent et M. Mourin d’Arfeuille,
chanoine de Reims, devaient mourir eux aussi dans ces
supplices. Le père Pelleteret mourut en rade de
Rochefort, M. Pône est le témoin de sa mort.
…………..
texte (sans patronymes)
……………

Le P. JEAN BAPTISTE : Jacques
Louis Xavier LOIR
Le Père Jean Baptiste, frère mineur capucin dans le
monde Jacques Louis Xavier Loir, eut dû, à raison
de la loi et de son âge échapper aux Pontons, et rester
détenu ; mais les illégalités coûtaient peu aux
Jacobins. Il était né à Besançon en 1717 et appartenait
à une famille fort riche ; il avait renoncé à un
patrimoine de plus de trois cent mille livres pour
embrasser la pauvreté séraphique. Chassé de son couvent
de Lyon, il avait exercé l’apostolat dans le Bourbonnais
; arrêté en 1793 et incarcéré à Moulins,, il fut envoyé
aux Pontons par le département de l’Allier, bien qu’il
fut âgé de 77 ans.
L’abbé Guillon trace du Père Jean Baptiste un
très édifiant portrait : ‘’Doué de toutes les vertus qui
pouvaient le rendre recommandable dans son ordre, il ne
voulut jamais pendant les longues années qu’il y passa,
accepter aucune charge, disant qu’il y était pour obéir
et non pour commander, pour être soumis et non pour
dominer, il avait dû cependant accepter d’être gardien,
se vouant avec la même humilité au salut des âmes, il
exerçait le ministère de la confession avec fruit et y
paraissait infatigable. Il n’était pas de mission faite
par les religieux de son couvent dans laquelle il ne
voulut exercer son zèle. Les gens du peuple et les
pauvres étaient ses objets de prédilection, et cependant
les manières affables, la noble urbanité qu’il tenait de
sa première éducation, jointes à une belle figure et à
une stature majestueuse, le firent rechercher des gens
du monde qui se donnaient à la piété. On ne saurait
compter les conversions qu’il a opérées et les âmes
qu’il a ramenées à Dieu dans toutes les classes de la
société.
Malgré son âge, il était gai et dispos et n’épargnant
rien pour alléger les souffrances de ses compagnons ; il
chantait da cantiques, lorsque la rage des gardiens ne
l’empêchait point, et cachait si bien les souffrances
qui le minaient lui-même, qu’on fut tout surpris, le 9
mai 1794, de le trouver, lors du réveil, mort, à genoux,
les bras en croix. Il fut inhumé dans l’île d’Aix.
Le P. FIRMIN : Adrien LENFUMEZ
Le P. Firmin, de Vesoul, aussi frère mineur capucin
n’allait pas tarder à suivre le Père Jean Baptiste dans
sa mort glorieuse. Né à Vesoul en 1735, dans le monde
Adrien Lenfumez, le Père Firmin était gardien du
couvent de Honfleur ; il avait refusé le serment et
avait exercé l’apostolat dans la Normandie où les
fidèles l’estimaient grandement. Ayant été emprisonné à
Rouen en 1793, il fut exécuté aux Pontons en mars 1794,
il mourut le 16 juillet et fut enterré à l’île d’Aix.
Le P. BENOIT : Claude François
MICHEL
Un troisième capucin devait être associé à leur
couronne. C’est le Père Benoît de Vesoul dans le monde
Claude François Michel. Il appartenait au couvent
de Verdun et était âgé de plus de soixante six ans
lorsque la Révolution éclata.
Il était débile et malade et ne sut pas résister à la
crainte ; aussi prêta-t-il le serment schismatique, puis
le serment de ‘’Liberté, Égalité’’. Mais soit qu’il se
soit rétracté, soit que, même assermenté, il ait
conservé trop de zélé pour ne pas alarmer les Jacobins,
il fut incarcéré dans le courant de l’année 1793. Malgré
son âge et au mépris de la loi, il fut envoyé aux
Pontons ; la sollicitude de ses confrères provoqua sa
rétractation formelle. Il la fit, d’it l’abbé Guillon,
ave grande componction et mourut dans l’unité de
l’Église, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1794. Il
fut inhumé dans l’île Madame, que l’on appelait alors
l’île Citoyenne’’.

Le. P. SAVOUREY
Les frères mineurs partagent avec les capucins la gloire
d’avoir donné des victimes aux Pontons. Deux de leurs
religieux franc-comtois figurent parmi ces martyrs ; le
premier, le Père Nicolas Savourey, était du
diocèse de Besançon, comme en témoigne son compagnon et
compatriote. M. Pône, et non du diocèse d’Autun
comme l’a insinué l’abbé Guillon, tout en le
disant né à Jonvelle. Il était né à Jonvelle en 1732,
docteur en Sorbonne et aumônier des Claristes de
Moulins, il y était demeuré après la suppression de son
ordre. C’est là qu’il fut arrêté et de là que, au mépris
de la loi, car il avait soixante deux ans, il fut envoyé
à Rochefort.
L’abbé de la Biche, un des survivants, atteste que le
Père Savourey mourut ‘’pour avoir été privé dans
sa maladie du remède le plus simple’’ qu’on ne put lui
procurer. Ce prêtre pieux et éclaire, à la conversation
instructive et édifiante, sombra bientôt gravement
malade ; il aurait voulu attendre pour recevoir les
derniers sacrements, le 14 juillet, jour de Saint
Bonaventure, lumière de son ordre, mais un de ses
confrère l’engagea à se hâter ; de fait, le 14, il était
encore vivant mais il ‘’aurait été hors d’état
d’apporter à cette sainte action la présence d’esprit et
la préparation avec lesquelles il reçut les derniers
sacrements’’. Il expira le 16 juillet, dans d’atroces
souffrances et fut enterré dans l’île d’Aix.
Le P. J.F. ANTOINE
Comme le Père Savourey, le Père Jean François
Antoine appartenait à l’ordre des frères mineurs,
vulgairement appelés ‘’Cordeliers’’. Il était né à Dole
et résidait au diocèse de Grenoble. Il mourut le 10 août
1794 dans les supplices des Pontons. L’abbé Guillon
ne le signale pas, mais il apporte au même jour un P.
Pierre Antoine, cordelier de Nancy, né à Vagney
dans les Vosges qui avait refusé le serment et avait été
déporté par le département de la Meurthe. Il était âgé
de 50 ans et fut inhumé dans l’île d’Aix. Ces deux
personnages du même nom et morts le même jour ne
sont-ils qu’un seul, dont les prénoms diffèrent, sans
doute par confusion entre ceux du baptême et ceux de la
profession ; une vérification permettra peut-être
d’éclaircir cette difficulté.
Le P. Dom Pierre Étienne
COURVOISIER
Le Père Dom Courvoisier est une de ces glorieuses
figures qui font disparaître les tristes personnages que
l’ordre de Saint Benoît donne au schisme et à la
persécution durant cette lamentable époque. Né à
Besançon en 1750, il était procureur de l’abbaye de
Saint Léopold en Lorraine, et, comme dom Baudot,
il appartenait à la congrégation des Saints Vanne et
Hydulphe.
L’abbé Guillon insiste sur la franchise catégorique de
son attitude lors du serment ; il demeura pour
l’apostolat ; mais il fut arrêté et déporté par le
département de la Meurthe. Il mourut dans la nuit du 21
au 22 août et fut enterré dans l’île Madame.
Le P. Joseph Louis GIRAUD
Le Père Giraud, né à Saint-Claude, était âgé de
50 ans ; il appartenait à l’ordre Bernardin, de la
congrégation dite des Feuillants et faisait partie du
monastère de Tulle. Les archives de la Corrèze (L 74 p.
197) contiennent le dossier de sa condamnation à la
déportation. Il devait être déporté en Afrique, mais il
demeura avec les autres sur les Pontons. Lors de la
libération des prisonniers, il fut retenu et déposé à
Brouage, vieille ville de cent habitants, humide et
malsaine, que personne ne voulait habiter, et où l’on ne
trouve pas les choses nécessaires à la vie. Il y fut
maintenu en détention ; le climat insalubre acheva
l’œuvre des Pontons. Le Père Giraud qui y avait été
amené le 26 avril 1795 y expira le 11 octobre de la même
année.

Le P. Claude François DOURLAN
Le Père Dourlan représente dans ce martyrologe
l’ordre du Carmel. Il était né à Dole et appartenait au
couvent de Milhau, diocèse de Rhodez. Nous avons vu un
témoignage particulier des souffrances que ce religieux
éprouva durant sa détention. Il mourut sur le bateau le
‘’Jeanty’’ ou à Brouage.
M. Claude Antoine FRANÇOIS
Le clergé séculier devait aussi avoir sa part dans cette
glorieuse hécatombe. Le premier est M Claude Antoine
François, prêtre familier de l’église Saint-Maurice
de Besançon. Il expérimenta les diverses prisons de
Besançon au fort du Hâ à Bordeaux et trouva enfin la
mort des martyrs sur les Pontons.
M. Jean Baptiste HESNARD
M. Hesnard qui partage avec M. François la palme
accordée au clergé séculier nous appartient par sa
naissance. Il était né à Arbois en 1728 ; il était curé
d’Ancerville, au diocèse de Verdun et affilié à l’ordre
S.M.J. de Malte. M. Hesnard refusa le serment
mais il demeura dans le duché de Bar, exerçant le Saint
Ministère. Son âge le dispensait de l’exil ; mais il fut
mis en réclusion, puis, au mépris de la loi, envoyé aux
pontons par le département de Meurthe. Embarqué sur le
‘’Washington’’, il mourut au bout de trois mois, en août
1794 et inhumé dans l’île d’Aix. Nous ignorons où
l’excellent auteur de la ‘’persécution religieuse dans
le Jura’’ a pu trouver le document sur lequel il a parlé
des bons soins du commandant Ambroise Boivin de
‘’l’Indien’’, et du ‘’bienveillant’’, officier de santé
de ce bâtiment hôpital sur lequel mourut M. Hesnard.
Le récit d’un des prêtres infirmiers nous a montré
clairement ce qu’il fallait en penser ; l’’’hôpital’’
n’était pas une maison de soins maie autre prison
presque aussi dure que l’autre. Les Jacobins, comme les
bourreaux de Notre-Seigneur, ‘’prenaient ‘habit de la
charité’’ comme dit un Père de l’Église pour offrir du
fiel à leurs victimes.
M. Henri TISSOT
M. Tissot de Luxeuil, clôt ces annales, par une
preuve évidente de la miséricorde de Dieu ; il fut
associé à ces vaillants confesseurs de la Foi et expia
par ses souffrances et par sa mort la faiblesse qui lui
avait fait prêter le serment schismatique.
Il était chapelain d’un régiment lorsque la Révolution
éclata ; c’était une intelligence assez peu brillante ;
il ne vit pas le piège ; on le persuada et il se laissa
faire. Au début de 1793, il était donc encore attaché à
l’armée de la Moselle. Mais alors il commença à voir
clair ; les troupes rejetèrent tout culte religieux ; le
pauvre aumônier comprit que le serment n’était que le
premier acte de l’apostasie ; repoussé par les soldats,
il demeura dans le département de la Moselle,
inébranlablement fidèle à ses devoirs sacerdotaux. Il
n’avait pas encore cependant compris toute l’horreur du
schisme ; ce ne fut que lorsqu’il eut été arrêté pour sa
fidélité à ses devoirs et envoyé par le département de
la Moselle, sur les Pontons, que la vue de ses confrères
détenus et leurs conseils lui firent pleinement
remarquer. Il était tombé dans le schisme par simplicité
; par une rare faveur de Dieu, il avait pu dans ce
malheur, garder intacts son zèle et ses vertus
sacerdotale. La Providence lui donnait alors la lumière
qui le ramenait dans l’Église et faisait de ce persécuté
un martyr. L’abbé Tissot adjura auprès de ses
confrères détenus sur le ‘’Washington’’ le serment qu’il
avait eu le malheur de prêter ; il le fit dans
d’admirables sentiments de componction ; enfin, Dieu
l’appela à lui dans le courant de septembre 1794 ; il
fut enterré dans l’île Madame.

Le Frère J.B. Guillaume
La Révolution dans sa haine de l’Église, avait englobé
dans la persécution tous ceux qui lui appartenaient à un
titre quelconque ; c’est ainsi qu’on imposait le serment
de ‘’Liberté, Égalité’’, non seulement aux prêtres, mais
encore à des séminaristes, rentrés dans le monde après
un essai qui ne les avait pas menés jusqu’aux
engagements sacrés ; il en était de même pour ceux qui,
non seulement frère lais, mais même simples domestiques
avaient été attachés à un couvent. Plusieurs furent mis
à mort ; beaucoup souffrirent la prison.
Parmi les victimes des Pontons, nous trouvons deux
religieux non engagés dans les ordres sacrés. A l’époque
à laquelle nous nous trouvons, le premier est
particulièrement à mettre en lumière. La Révolution
avait déjà tenté de mettre la main sur l’enseignement
comme le fait aujourd’hui la République, elle s’était
ingéniée à s’emparer de l’intelligence des enfants pour
la fausser et l’infecter de son athéisme. Mais ce ne fut
pas sans trouver en face d’elle de beaux dévouements à
la cause sacrée de l’indépendance de l’âme de l’enfant,
et du droit imprescriptible des pères de famille.
Notre Franche-Comté compte parmi ses martyrs deux
instituteurs laïques, dont nous rapporterons bientôt les
actes et un Frère des Écoles Chrétiennes dont nous
traçons maintenant une brève esquisse biographique.
Ces trois noms, Busson, Morel, Frère
Guillaume, par la nécessité même de l’heure présente
doivent être spécialement mis en lumière, ce sont des
exemples et des protecteurs.
Jean Baptiste Guillaume était né dans une
populeuse paroisse que l’impiété a hélas profondément
ravagée de nos jours ; il tirait son origine d’une
honorable famille de Fraisans où il était né en 1755.
Frère des Écoles Chrétiennes, sous le nom de Frère
Udalric, il était attaché à la maison de Nancy quand la
Révolution éclata. Il refusa le serment mais il était
trop attaché aux enfants pauvres pour les abandonner ;
il continua de résider à Nancy, donnant en secret
l’instruction religieuse et quelques leçons de lecture
et d’écriture. Son humilité n’avait d’égale que sa
vertu, emprisonné en 1793, il fut envoyé aux Pontons.
Emprisonné sur le navire ‘’les Deux Associés’’, il
mourut dans la nuit du 27 au 28 août 1794 et fut inhumé
dans l’île Madame. Il avait fait l’édification de ses
compagnons de tortures par la fermeté de son caractère
et par son indomptable énergie.
Frère Jean Baptiste JACQUES :
Louis JACQUES
Une dernière victime devait être donnée aux Pontons par
l’église de Besançon. C’est frère Jean Baptiste , dans
le monde Louis Jacques, frère convers franciscain
récollet ; il appartenait au couvent de Nancy, mais il
était attaché au monastère de Darney-en-Vosges, diocèse
de Besançon, quand la Révolution éclata. Né à
Novians-les-Prés, au diocèse de Toul, il était rentré
dans son pays lorsqu’il avait été chargé de son cloître,
non seulement il refusa le serment, mais il se distingua
par sa fidélité à l’Église. Arrêté en 1793, et n’ayant
pas fait le serment de ‘’Liberté, Égalité‘’, il fut
assimilé par le département de la Meurthe aux prêtres
déportables. On l’envoya aux Pontons. Il mourut sur
‘’Les Deux Associés’ dans la nuit du 9 au 10 septembre
1794 et fut enterré à l’île Madame.

VIII
Lorsque le coup d’État du 18 Fructidor eut ramené les
Jacobins au pouvoir, ils reprirent comme nous l’avons vu
les traditions de 1793. De nouveau, les prêtres furent
mis à mort sous un prétexte quelconque, ou livrés à des
supplices raffinés qui rappellent les Pontons. Ce fut la
déportation à la Guyane. Dans cette série de victimes,
nous relevons treize prêtres qui appartiennent aux
diocèse de Besançon et de Saint-Claude, sept sont des
prêtres séculiers ; six appartiennent à divers ordres
religieux.
Comme nous l’avons fait pour les Prisons et pour les
Pontons, nous devons exposer en détail, les tourments
que subirent ces victimes et montrer comment cette
‘’déportation’’ fut la cause de leur mort. Nous
résumerons ensuite à grands traits ce que nous avons pu
découvrir sur la biographie de chacun d’eux.
Les déportés furent acheminés en deux convois, le
premier fut transporté par ‘’la Décade’’. Les
prisonniers amenés à Rochefort y avaient été entassés
dans l’ancienne chapelle de la prison : on leur
apportait la ration crue, et ils n’avaient que la
charité publique pour la faire cuire, comme le local
était par trop insuffisant on en entassa 180 sur la
frégate ‘’la Charente’’ qui resta huit jours en rade. Le
commandant ayant renvoyé à terre sept malades, le
commissaire lui renvoya vingt prisonniers. Enfin, le 21
mars 1798 on mit à la voile ; les Anglais cependant
étaient encore maîtres des mers, une croisière obligea à
rentrer en rade de Royan ; les prêtres devaient faire la
manœuvre fatigante de la pompe pour empêcher le navire
de couler par suite de voies d’eau. On fit passer les
détenus sur ‘’la Décade’’.
C’est alors que fut prononcée que fut prononcée cette
parole caractéristique : Le capitaine représenta que son
navire était plus petit que ‘’la Charente’’ et qu’il n’y
pourrait y placer tout le monde. On lui répondit que la
mort ne tarderait pas à éclaircir les rangs parmi les
passagers et que, avant vingt jours, ceux qui
resteraient seraient à leur aise.
Pendant le trajet, on eut en petit la répétition des
traitements subis sur les Pontons ? Quatorze heures
d’entrepont entassés dans un espace trop restreint, sous
une chaleur de plomb. Enfin, après trois mois, les
déportés arrivèrent à la Guyane.
A Cayenne, les déportés furent incarcérés à la prison et
à l’hôpital. Ils avaient deux promenades en commun
chaque jour, d’une heure chacune, sur un terrain brûlant
et triste, entourés de soldats. Après trois semaines, on
décida de les transporter à Cananama, lieu désert,
‘’parce que les hommes ne peuvent y vivre’’. Ce pays est
marécageux, et habité par des bêtes féroces et des
insectes très venimeux. Les habitants s’efforcèrent
d’épargner aux déportés les horreurs de cette mort lente
; plusieurs prirent chez eux un déporté, se rendant
responsables de lui et leur assurant leur subsistance.
Avant de suivre les déportés à Cananama, revenons
chercher le second transport. Il partit par la frégate
‘’la Bayonnaise’’. Les déportés y souffrirent encore
plus que sur ‘’la Décade’’. Sept déportés moururent en
vingt quatre jours. Le commissaire s’empara des bagages
du premier et souhaita la mort des autres. ‘’Quand
chacun disait-il n’aurait que la moitié de ce que
possédait ce malheureux qu’on vient de jeter à la mer,
je pourrais retirer jusqu’à 60.000 francs de ma
commission, et alors j’aurais fait un assez beau
voyage’’. Sept étaient morts faute d’air respirable ; le
moyen était tout indiqué : les déportés furent resserrés
plus étroitement encore. On les fit jeûner. Le jour de
l’Assomption, ils ne reçurent rien avant six heures du
soir. Quarante tombèrent malades, mais la maladie devint
contagieuse, un matelot mourut. Le capitaine laissa les
prisonniers respirer. Une innocente conversation d’un
prêtre avec un sergent sur le branlebas de combat
faillit amener la fusillade en masse de tous les prêtres
; le capitaine ne l’évita qu’en permettant une
récréation scandaleuse dans laquelle furent parodiées
nos cérémonies les plus sacrées.
Les prisonniers purent moyennant 120 francs, se racheter
des brimades qu’on leur eut fait subir en passant sous
l’Équateur et , en octobre, ils arrivèrent à la Guyane.
Quelques uns, malades, purent entrer à l’hôpital de
Cayenne. L’hôpital était sans biens et sans meubles,
mais il a ait conservé quatre anciennes sœurs de
Saint-Vincent de Paul. Elles se dévouaient le plus
possible à éviter à ces pauvres malades, les privations.
C’est là que mourut M. Enis.
205 déportés avaient été transférés à Cananama ; la
moitié seule survivait lorsque, quatre mois après on les
envoya à Sinamari. Les rations que le gouvernement
faisait distribuer étaient avariées et insuffisantes ;
un des plus grands supplices à Cananama était les
chiques, sorte de parasite qui s’introduit soue les
chaires et les ronge au point de les faire bientôt
tomber en lambeaux ; plusieurs déportés moururent ainsi
dévorés vivants ; la peste et les fièvres tuèrent les
autres.
Sinamari pouvait passer pour un paradis terrestre ; on y
comptait 20 maisons, et, comme animaux domestiques, une
douzaine de vaches ou veaux, quatre chevaux et quelques
poules. On pouvait acheter quelques produits : mais les
forêts interceptent l’air et rendent le lieu malsain.
L’hôpital était tenu par des noirs qui suppliciaient les
déportés malades au lieu de les soigner, car on leur
avait persuadé qu’ils avaient été déportés pour s’être
opposés à l’émancipation des noirs. Aussi, on n’y
entrait qu’à la dernière extrémité et ou ne put
considérer comme ayant été soignés les malheureux qui y
moururent.
Nos treize victimes, toutes mortes durant leur
déportation morte de peste, de fièvres ou d’autres
maladies dues au climat ou aux animaux de la Guyane sont
en droit d’être considérés comme ayant été martyrs.
Examinons en détail maintenant les actes de chacune
d’elles.

Jacques
François VIÉNOT
Deux des victimes désignées pour les Pontons étaient
mortes durant le trajet ; il en fut de même pour M.
Jacques François Viénot, qui expira dans les
prisons de Dijon. Il était âgé de 76 ans et était né à
École, curé d’Autet, il avait refusé le serment ;
déporté en Suisse, il était rentré dès qu’il avait pu et
il était revenu administrer sa paroisse. Des troubles
éclatèrent à Autet ; ce fut un prétexte saisis, sinon
crée, pour arrêter le vénérable vieillard. On le vint
prendre dans la maison de M. Langlès, secrétaire
de l’assemblée électorale du département à
Dampierre-sur-Salon. Ces troubles étaient l’œuvre de
réquisitionnaires qui avaient violé le domicile de
Pierre Bague et l’avaient grièvement ‘’blessé,
ensanglanté’’ ainsi que J.B. Auger, (Archives de la
Haute-Saône. Délib. de l’administration départementale ,
22 Frimaire an IV). Mais tous les prétextes étaient
bons, on renverra M. Viénot devant la commission
militaire de Besançon. Le 12 novembre 1797, l’officier
de police judiciaire du canton envoyait M. Viénot
à Vesoul ; il y était écroué le 14, puis transféré à
Besançon..
La commission militaire, devant laquelle il comparut le
26 janvier 1798 eut dû, selon la loi, le renvoyer aux
autorités administratives si elles le considérait comme
émigré rentré, ou, selon son usage trop connu, le
condamner à mort comme M. Patenaille et ceux qui
le suivirent ; mais la loi ne lui donnait pas le droit
d’envoyer à la Guyane un homme qui dépassait de seize
ans la limite d’âge fixée ; si on le considérait non
comme émigré mais comme déporté rentré, on ne pouvait
que le reclure. La commission passa outre et désigna M.
Viénot pour la Guyane.
Le 2 mars, le convoi partait : à Dijon, on ne put
traîner M. Viénot plus loin. Au sortir de
Besançon des voyous assemblés par Chazerand (Laviron
dans son journal dit formellement qu’il a ‘’fait donner
par Detrey quelques sous à un tas de crapules’’
insultèrent les prêtres, leur jetèrent de la boue, et
empêchèrent les catholiques de leur remettre quelques
secours.
Le 28 mars, le commissaire du directoire à Rochefort,
annonçait l’arrivée des prêtres ‘’sauf Viénot qui
est resté malade à Dijon’’. C’est là que mourut ce
vaillant confesseur de la Foi, inébranlablement fidèle à
la paroisse qui lui avait été confiée, victime des
mauvais traitements et des privations de tous genres qui
avaient marqué ses six mois d’emprisonnement.
Antoine Léopold BUCHET
M. Buchet, curé de Breurey-les Faverney, né à Gy
en 1755, fut la seconde victime de la déportation à la
Guyane. Il n’arriva pas jusque là et, gravement malade,
d’une hernie, l’aggravation de non infirmité par suite
des secousses du bateau et du mal de mer, détermina sa
mort dans la nuit du 2 août 1798. Son corps fut jeté à
la mer. Il ne faut pas oublier que les déportés étaient
entassés dans l’entrepont et n’avaient pour lit que le
plancher. Il avait refusé le serment, ainsi que son
frère, Antoine Emmanuel, curé de Saulx ; tout deux
avaient été déportés et étaient rentrés lors de la
prétendue pacification. A la majorité de 4 voix contre
3, la commission militaire de Besançon, devant laquelle
ils passaient le 24 janvier 1798, ayant été arrêtés le 7
décembre précédent, les déclara déportés et non émigrés
et les désigna pour la Guyane.
Avant de mourir, et sur l’avis du commissaire du bord,
M. Buchet avait testé en faveur de son frère,
déporté sur un autre navire, et de M. Beauleret,
vicaire à Mont-les-Cergneux. Mais le commissaire
s’empara de la petite fortune que M. Buchet,
d’une famille aisée, avait emporté pour parer aux
besoins de ses confrère et aux siens, une montre en or,
deux diamants et quelque argent. M. Beauleret fut
dépouillé avec menaces ; nous avons vu que ce fut pour
nos prêtres, par la cupidité du commissaire l’origine
d’une foule de mauvais traitements.
Peut-on considérer M. Buchet comme martyr,
puisqu’il succomba à une infirmité naturelle, il ne
semble pas cependant qu’on soit en droit d’en douter ;
cette infirmité n’est mortelle que dans certains cas ;
on peu vivre longtemps étant atteint d’une hernie ; mais
des efforts, des mauvais traitements, l’impossibilité de
prendre les précautions alimentaires, la contrainte de
se tenir dans une position fatigante, la dureté du
plancher servant de lit, le malaise causé par les
navigations et les vomissements qu’il entraîne, tout
cela pouvait et devait rendre mortelle cette infirmité.
La mort saisit le malade par le point sensible, et de ce
que certains déportés résistent plus que d’autres, aux
mauvais traitements et au climat meurtrier, ce n’est
point une raison pour ne pas considérer comme martyrs
ceux auxquels l’âge ou les infirmités enlevèrent la
force de résister aux souffrances des persécutions.

Pierre Louis ENIS
Le premier des déportés franc-comtois qui mourut à la
Guyane ne fut M. Pierre Louis Enis, vicaire à
Besançon, né en 1750, il succomba le 9 octobre à la
fièvre qui est à l’état endémique dans ces pays. M.
Colard, vicaire en chef de Luisans, qui fit partie
du même convoi que M. Enis, le retrouva à
l’hôpital de Cayenne ‘’Il faisait peur, écrit-il, tout
était changé en lui : son teint était d’un bleu livide,
ses traits étaient méconnaissables ; tout son visage et
tout son corps même étaient enflés. Il n’avait presque
plus de voix ; il était dans un état d’abattement qui
tenait de l’apathie’’.
Cependant le confesseur de la Foi retrouve des forces
pour s’informer de l’état de la persécution dans le
diocèse ; il voyait son état, il faisait remarquer les
progrès du mal. ‘’Mais son âme simple, droite, était
toujours soumise et résignée’’. Il mourut le 9 octobre
1798, à l’âge de 48 ans. M. Courtot a soin de
faire remarquer : ‘’il n’y avait que 92 jours que je les
avais quittés et tous mieux portants que moi’’. La
Révolution avait bien choisi son lieu de déportation. En
effet, lorsque M. Courtot faisait cette remarque,
M. Colard et Bourgeois, et les P.P.
Vieuxmaire et Bourgeon, ses compagnons de
convoi avaient déjà cueilli la céleste palme.
Jean COLARD
Après M. Enis ce fut le tour de M. Colard
qui expira le 21 octobre. Il était né à Ornans vers 1738
et occupait la cure de Chambornay-les-Bellevaux. Il
refusa le serment, fut déporté en Suisse et rentra en
1795. Il fut arrêté, condamné le 3 février 1798 par
l’administration départementale du Doubs et expédié le 2
mars vers Rochefort. Il fit partie du convoi de la
‘’Bayonnaise’’ et fut une des premières victimes du
désert de Cananama.
Grégoire Joseph MONTAGNON
Moins d’un mois après un quatrième déporté franc-comtois
allait recevoir la couronne, récompense de sa courageuse
rétractation ; c’est M. Grégoire Joseph Montagnon,
né à Dambenoît, près de Lure, âgé de 47 ans. Curé de
Villers-Pater, il avait eu la faiblesse de prêter le
serment et de rester à titre schismatique dans sa
paroisse. Mais il est probable qu’il reconnut bientôt
son erreur ; l’abbé Guillon nous dit en effet
qu’il avait pu échapper aux persécutions, et qu’en 1795
et 1796, il reparut à Besançon ’’comme un digne ministre
de la Religion, empressé de la dédommager de ses
pertes’’’. Il fut saisi, après le 18 Fructidor, déporté
par le département du Doubs, par le convoi de la
‘’Décade’’ et envoyé à Conanama. Mgr de Chaffois
ne donne pas à M. Montagnon la qualité
d’assermenté rétracté mais par les termes mêmes dont il
use on voit bien que M. Montagnon s’il avait été
assermenté comme on le prétend, n’avait pas persévéré
dans le schisme. Pendant que les schismatiques tenaient
pompeusement leurs synodes et leurs conciles et
n’établissaient que la preuve de leur impuissance, M.
Montagnon mourait de la peste à Cananama, vêtu de
haillons, et ne laissant pour tout bien qu’une
succession se montant à 6 francs. Il mourut le 19
novembre 1798, sans avoir reçu le moindre soin et réduit
au plus affreux dénuement. Ainsi il expia noblement sa
faiblesse d’un jour, et mérita d’être associé à la
glorieuse hécatombe du clergé fidèle.

Louis BAULLERET
M. Baulleret que l’abbé Guillon appelle
Bolleret, mourut lui à Conanama. Né à la Rivière en
1750, M. Baulleret était vicaire en chef à
Mont-les-Serqueux, au diocèse actuel de Langres, et
alors en celui de Besançon. Ayant refusé le serment, il
subit la déportation ; rentré en 1795, il dessert
d’abord sa paroisse natale puis celle
d’Échenoz-la-Méline, avec une délégation du curé, M.
Delamotte, encore en exil ; il était caché sous le
pseudonyme de Werman. Nous avons un registre des
actes de catholicité faits par lui dans cette paroisse
ne 1796 et 1797.
Mais les temps se sont ré-obscurcis ; le 27 octobre
1797, dans un acte de baptême, il est dit que ‘’les
dangereuses circonstances du temps ont empêché de
prendre un parrain et une marraine’’.
Arrêté en février 1798, il fut envoyé à Vesoul et mis en
réclusion par un arrêté du 18 février. Le 6 mars, on le
conduit à Chaumont, chef-lieu de son département
d’origine, la Haute-Marne, il manque d’être condamné à
la fusillade ; mais on se décide à l’envoyer à Cayenne.
Il est transféré à Besançon pour joindre un convoi de
prisonniers.
Embarqué sur la ‘’Bayonnaise’’ il rend les derniers
devoirs à M. Buchet et se voit dépouiller du
petit héritage que celui-ci lui a laissé expressément.
Quinze jours de Guyane suffisent à rendre les déportés
méconnaissables ; les chiques se sont introduites sous
leurs ongles et leurs chairs tombent en lambeaux. M.
Baulleret se prodigue à soigner ses confrères. Mais
enfin les chiques et le scorbut ont raison de sa forte
santé. Il tombe le 22 novembre.
On dit que ce vénérable prêtre avait toujours sur les
lèvres ces paroles de Saint Paul : ‘’Ni la faim, ni les
périls, ni les persécutions ne pourront me séparer de la
charité du Sauveur’’.
Dom Jean Denis DAVIOT
Dom Jean Denis Daviot, quinze jours après,
mourait dans un district aussi meurtrier que Cananama,
où il avait été relégué; c’était Iracombo. Il
appartenait à l’ordre des Cistériens, vulgairement
appelés Bernardins et état né à La Villeneuve en 1749.
Religieux du couvent de Besançon, il avait refusé les
divers serments ; il avait pu se cacher durant toute la
Terreur, et nous pensons qu’il était demeuré avec son
cousin, le capucin Daviot, dont nous parlerons
bientôt, secourant les fidèles de Besançon ; ils furent
arrêtés ensemble et condamnés à la déportation. Le Père
Dom Daviot fit partie du convoi de la ‘’Décade’’.
Il mourut le 5 décembre 1798, victime du climat
meurtrier.
Le P. Jean Baptiste VIEUXMAIRE
Trois jours avant était mort le Père J.B. Vieuxmaire,
frère mineur récollet. Il était né en 1754. Il était né
en 1754 à Villers-les-Luxeuil, selon l’abbé Guillon
à Blondefontaine selon d’autres, et avait prêté d’abord
le serment. S’étant ensuite rétracté il avait pu se
cacher durant la Terreur et il exerçait le Saint
Ministère dans le diocèse de Besançon lorsque le 18
Fructidor rouvrit la persécution. Arrêté le 4 février
1798, le Père Vieuxmaire fut condamné dix jours
après par le directoire exécutif de la Haute-Saône, pour
avoir rétracté son serment et ‘’n’avoir depuis cessé de
donner des preuves de son incivisme et de sa haine de la
Révolution’’.
Déporté sur la ‘’Bayonnaise’’ il contracta les germes de
la peste et mourut à l’hôpital de Sinnamari le 2
décembre 1798. Nous avons vu ce qu’était cet hôpital.
Une gravure insérée en tête d’un curieux volume du
temps, intitulé ‘’Anecdotes secrètes sur le 18
Fructidor’’ montre un mourant dans une espèce de cabane
ouverte à tous les vents ; les infirmiers noirs
surexcités par des propos calomnieux, maltraitaient les
prêtres déportés, les soins et les secours manquaient.

L P. Claude François GUIN
A Sinamari aussi mourut un mois plus tard, le 3 janvier
1799, le Père Claude François Guin, de la
Congrégation de la mission dite des Lazaristes, né à
Vellory en 1753 ; il appartenait à la maison de Paris.
D’après M. l’abbé Loye, le Père Guin
aurait prêté puis rétracté le serment, d’après l’abbé
Guillon, il aurait au contraire toujours été un
adversaire déterminé de la constitution civile ; ces
deux opinions, en apparence absolument contradictoires
peuvent peut-être se concilier ; il est probable que le
Père Guin avait prêté le serment avec les
réserves nécessaires, ainsi aux yeux des fidèles, il
apparaissait ce que le montre Guillon ; mais
comme il avait dû réclamer contre l’omission de ses
restrictions au procès-verbal, car d’ordinaire on
omettait à dessein de les inscrire, il dut aux yeux des
persécuteurs être considéré comme rétracté, opinion qu’à
recueillie M. l’abbé Loye.
Quoi qu’il en soit, même s’il est sorti un instant de
l’unité de l’Église, le Père Guin y était bien
rentré, quand il fut chassé de son cloître et dut se
retirer dans son pays et s’y livra au ministère pastoral
; il pu se soustraire aux recherches jusqu’après le 18
Fructidor mais il fut alors arrêté, et par ordre du
département de la Haute-Saône condamné à la déportation
et envoyé à Besançon. Il fit partie du convoi de la
‘’Décade’’. Arrivé à la Guyane, il fut selon les
règlements de la colonie, réclamé par un habitant et
évita ainsi Conanama. Mais s’il fut épargné par les
chiques et autres fléaux, il ne put être à l’abri du
climat de Sinamari, très dangereux aux Européens et il
mourut d’une fièvre putride.
Le P. dom Jean François
BOURGEOIS.
Déporté sur la ‘’Bayonnaise’’, victime du désert de
Conanama, tel nous apparaît un vaillant missionnaire de
la Haute-Saône durant la Terreur, le Père Dom Jean
François Bourgeois, bénédictin qui avait refusé le
serment et après avoir pu se soustraire à la première
Terreur, s’était consacré à la paroisse de la
Villeneuve. Arrêté après le 18 Fructidor, et condamné
par le département de la Haute-Saône, il fut envoyé à
Besançon et de là à Rochefort avec MM Buchet,
Baulleret, le Père Vieuxmaire, M. Colard
et M. Enis. Dom Bourgeois n’était âgé que de 46
ans, mais il ne put pas résister au climat terrible dans
lequel on l’avait contraint de vivre ; la peste le
saisit et lui procura la fin de ses souffrances le 8
novembre 1798.
Le P. Bruno, Jean François
DAVIOT
Le Père Bruno, de l’ordre des Frères mineurs capucins,
est la dernière victime appartenant au diocèse de
Besançon ; il se nommait dans le monde Jean François
Daviot et était né à Besançon en 1748. Cousin du
Père Dom Denys Daviot, il faisait partie du
couvent de Vesoul, il avait été vêtu le 14 juillet
1766.Le chanoine Morey croit qu’il prêta serment
puis se rétracta sans avoir accepté aucun poste intrus.
Cette opinion n’est point celle de l’abbé Guillon
qui nous montre le Père Bruno n’ayant fait aucun des
serments antireligieux exigés par les réformateurs.
Il s’était retiré à Besançon et y exerçait l’apostolat.
Il fut arrêté avec son cousin Dom Denis Daviot et
un autre cousin Dom Nicolas Daviot, bénédictin.
Celui-ci, seul des trois survécut à la Guyane et mourut
en 1801, curé de l’île Saint-Lucie.
Déporté sur la ‘’Décade’’, le Père Bruno, grâce à la
solidité de sa constitution résista assez longtemps au
climat meurtrier de la Guyane. Il mourut enfin dans ce
trop fameux hôpital de Sinamari le 23 octobre 1800.
Le Père Bruno est le dixième des martyrs de la Guyane en
dressant la liste préparatoire, la postulation avait été
trompée par l’examen des récits des historiens tels
qu’ils sont connus jusqu’ici et leur interprétation nous
avait faire inscrire parmi les victimes de la Guyane des
prêtres qui y furent réellement déportés et qu’on disait
morts, mais sans connaître les circonstance ni la date
de leur fin. L’examen des documents nous amenés à
reconnaître que ces prêtres avaient résisté aux
tourments de la déportation et qu’ils étaient rentrés
dans leur diocèse où Dieu les destinait à devenir les
modèles du clergé reconstitué et l’objet de l’admiration
des pieux fidèles. Ce sont MM Bazard, curé de la
Vèze, Bernard, curé schismatique rétracté
d’Huanne, Vernier, vicaire à Passavant, C.F.
Chalon, prêtre séculier de Besançon et les P.P.
Claude François Henry, frère mineur récollet,
Malfroy, de Salins, minime, et Dom Étienne
Vautherot, bénédictin, prieur de Saint-Vincent de
Besançon et Visiteur de l’ordre. Il en est de même de
François Claude Marchand, du diocèse d’Autun,
résidant à Poligny, que l’on disait mort sur les
pontons. Il faut donc enlever ces huit noms de la liste
des martyrs proposés à la béatification et y ajouter
avec M. Cosman, assassiné, comme nous l’avons
rapporté, une autre victime de la Guyane, l’honneur du
diocèse de Saint-Claude dont nous allons parler
maintenant. Au lieu de 84 ecclésiastiques, nous n’en
présenterons donc que 78. C’est d’ailleurs une belle
couronne et peu de diocèses ont une aussi belle part
dans la gerbe sanglante récoltée par les Jacobins de
1793 à 1798.

François Thomas THOMAS
Le Chanoine Thomas naquit en 1751 à Cuiseau, dans
la Presse châlonaise, petite ville qui appartenait alors
qu diocèse de Saint-Claude, et qui dépend aujourd’hui de
celui d’Autun. Prêtre, il reçut de Mgr de Méallet de
Fargues une paroisse voisine de Ferney, où
vieillissait alors le sinistre railleur dont le
malheureux Louis XVI n’avait pas encore eu la faiblesse
de lever le bannissement, Voltaire se piquait de
bienfaisance, tout en disant que le peuple est bon à
manger du foin. L’abbé Thomas, plein de zèle et
de bonne fois, saisit avec empressement les occasions
qui lui furent ainsi données par les convenances pour se
rendre auprès du patriarche de l’impiété, Voltaire
l’accueillit avec estime ; le curé en profita pour
revenir assez fréquemment. Un jour même il accourut tout
joyeux, tenant à la main, l’année littéraire de Fréron
(1776) dans laquelle était insérée une belle ode à
Jésus-Christ que l’on attribuait à Voltaire. Mais le
triste personnage répondit grossièrement à ses
félicitations : ‘’Elle n’est pas de moi ; je n’ai jamais
rien fait de bon pour cet homme-là’’. A un tel
blasphème, M. Thomas comprit l’inutilité de ses
efforts. Il se retira dignement, pleurant l’injure faite
au Divin Maître et perdit tout espoir de ramener à Dieu
ce triste paroissien. Son découragement l’amena à se
démettre de sa cure et à se retirer, à titre gratuit au
Chapître de Meximieux, qui l’attira par la régularité
avec laquelle on y chantait l’Office Divin.
La Révolution le trouva inébranlable ; il n’était pas
fonctionnaire public, n’étant que chanoine, à titre
gratuit ; il put se soustraire aux persécutions et se
retirant dans les montagnes du Jura ; il devint l’un des
missionnaires les plus zélés de la région de
Saint-Claude. C’est dans ce pays qu’il fut arrêté après
le 18 Fructidor. Déporté par le département du Jura, le
pieux chanoine résista juste un an aux tourments de la
Guyane. Le sol du district où il avait été envoyé
exhalait des vapeurs pestilentielles que l’extrême
ardeur du soleil rendaient plus terribles encore. M.
Thomas mourut le 8 juin1799.
D’autres prêtres étaient désignés pour la Guyane. Nous
allons maintenant rapporter les circonstances curieuses
qui empêchèrent de les conduire à cette destination et
les firent déposer à l’île de Rhé. Là encore moururent
sept de nos prêtres dont nous allons résumer les actes
IX
Les Jacobins de 1798 ne le cédaient en rien à ceux de
1793 et il ne tient pas à eux de faire plus de victimes
; beaucoup de prêtres étaient destinés à la mort lente
de la Guyane ; Dieu ne le permit pas. L’Angleterre
donnait la chasse sur mer aux bâtiments français, et
elle le faisait plus volontiers à ceux qu’on présumait
transporter des prisonniers. L’Europe entière regardait
alors la France avec ses horreurs d'un même œil qu’on
regardera plus tard les misérables marins qui s’adonnent
à la traite des noirs et de fait, sauf la valeur de la
marchandise qui imposait quelques ménagements et rendait
les négriers peut-être encore moins inhumains, la
situation était sensiblement la même.
Déjà, en 1793, la crainte des Anglais avait fait
maintenir les déportés en rade et avait occasionné les
Pontons. Au commencement d’Août 1798, un incident
analogue eut d’analogues résultats.
Un navire au bord duquel se trouvaient des prêtres dont
deux franc-comtois, les P.P. Simon et
Messagier, fut capturé par les Anglais après un
combat, et à l’abordage. Un officier fait prisonnier
déclara qu’il y avait à fond de cale deux cent cinquante
prêtres déportés et deux cent cinquante forçats de droit
commun. ‘’Vous ne les distinguerez que par leur bonne
tenue et leur patience’’.
L’officier anglais fit monter les prisonniers sur le
pont et, au milieu d’un profond silence, leur donna
ordre de se ranger, les prêtres à droite, les forçats à
gauche, sous peine de sa vie. Puis découvert et
s’adressant aux prisonniers de droite : ‘’Messieurs les
prêtres, je vous salure. Je n’ai pas l’honneur
appartenir à votre religion, mai l’admire, et lui
reconnais assez de vue pour dominer le monde. Avec des
hommes tels que vous, elle ne peut manquer de triompher
tôt ou tard. Soyez sans crainte, vous êtes sous la
protection du pavillon anglais. En attendant que je vous
conduise à Londres, où vous trouverez une cordiale
hospitalité, vous êtes libres ; ce navire vous
appartient ; il faut qu’un peuple soit descendu bien bas
pour traiter ainsi les hommes respectables qui
représentent sa religion’’.
Puis, se couvrant, et se tournant à gauche, ‘’Pour vous,
forçats, dit-il vous êtes des coquins dans tous les pays
du monde ; vous allez descendre à fond de cale avec vos
chefs désarmés et vaincus ; je me garderai bien de vous
conduire en Angleterre, je vous déposerai sur les côtes
de France et la liberté que je vous accorderai alors
sera la plus belle vengeance que mon pays puisse tirer
du vôtre’’. Ce programme fut ponctuellement exécuté, une
nuit obscure permit de déposer les forçats sur la côte
Bretonne et les prêtres furent honorablement conduits en
Angleterre.
Voilà les affronts que recevait la France républicaine,
alors qu’on nous parle sans cesse des gloires de la
Première République. Il y eut certes dans ses armées,
comme partout, les héros et des actions éclatantes, mais
dans l’ensemble, dix ans de Révolution républicaine
avaient mis la France au dernier rang des nations
civilisées, seul le sabre put lui reconquérir son rang ;
mais hélas, il fit payer cher la gloire éphémère qu’il
donna.
On conçoit que le Directoire ne voulut pas s’exposer à
nouvelle avanie semblable ; on n’était plus au temps où
Louis XVI parlait haut à l’ambassadeur d’Angleterre à
Versailles ; on n’était pas encore revenu au temps où
Charles X répondait à l’ambassadeur d’Angleterre : ‘’Le
Directoire empocha l’affront et se contenta de modifier
ses plans. Au lieu d’être conduits à la Guyane, les
prêtres furent déportés à l’île de Rhé et à l’île
d’Oléron.
Les prêtres furent entassés dans la citadelle ; ils
n’étaient plus un double des forçats qu’on entrepose
aujourd’hui dans les mêmes locaux, ils purent cependant,
en se mettant deux par deux, s’acheter des ‘’garnitures
de lit’’, c’est-à-dire, une paillasse, un traversin de
paille, deux couvertures. L’un des quatorze de chaque
chambre, à son tour, faisait la cuisine. La ration était
d’une demi pinte de mauvais vin, une livre et demie de
pain bis, dix onces de viande ; parfois on la remplaçait
par de la morue emmagasinée depuis dix ans. Les légumes
sans qui se donnaient chaque décade avec l’huile, le
vinaigre et le sel étaient ‘’tellement vermoulus’’ qu’il
était très difficile de les employer. Il fallait acheter
le surplus et le bois nécessaire pour la cuisson des
aliments. Là encore la République s’entendait avec les
brocanteurs louches ; les prêtres ne pouvaient acheter
qu’à des gens auxquels on permettait d’étaler leurs
marchandises, ils ne voyaient que de loin les soldats de
faction servaient d’intermédiaires entre l’acheteur et
le vendeur. On conçoit les abus qui se produisaient
ainsi. Les lettres étaient lues, si on soupçonnait le
moindre sens caché, on les brûlait.
C’était une chambre longue de 22 pieds et large de 18
qui servait tout à la fois ‘’de chambre à coucher, de
salle à manger, de cuisine, de bûcher, de décharge
cuisine, de garde-manger, de lavoir, de cabinet de
travail’’, à quatorze personnes. Les malades étaient
encore plus mal traités. Pêle-mêle avec les soldats, à
l’hôpital, ils étaient soignés par des infirmiers et
infirmières ‘’tous bien à la hauteur de l’esprit du
temps, tous n’attendant que la mort de leurs malades,
pour en partager les dépouilles bien peu de nos
confrères guérissaient.
Toutefois il faut le dire, nos prêtres avaient une
consolation, ils avaient pu se procurer le nécessaire et
ils pouvaient célébrer le Saint Sacrifice dans leurs
chambres et prier en commun. Ainsi se rétablissait la
divine psalmodie que la Révolution avait abolis en
France. Chaque matin, les prêtres célébraient et chaque
après-midi, les plus savants d’entre les détenus
faisaient à leurs confrères des conférences sur quelque
sujet de piété, de morale ou d’Écriture Sainte.
C’était certes, bien préférable, même physiquement, au
régime des Pontons ; il n’y avait pas non plus à subir
le climat meurtrier de Conanama ou de Sinnamari, mais
l’entassement des détenus dans les locaux étroits, la
nourriture insuffisante et avariée, les mauvais
traitements des infirmiers de ce soit-disant hôpital
conduisirent cependant à la mort sept des prêtres
détenus.

Jacques GRILLET
Le premier que nous rencontrons dans cette partie de
notre glorieuse liste est M. Jacques Grillet,
missionnaire de Beaupré. Il convenait que cette société,
si utile à la Foi dans notre Franche-Comté, depuis sa
fondation par le grand , tant par ses prédications que
par les écrits de quelques uns de ses membres, tels quel
les ‘’Pensées sur les vérités de la Religion’’ dont
presque toutes les familles avaient un exemplaire qu’on
lisait le soir en commun, payât sa dette à la
Révolution. L’holocauste sans cela n’eut pas été
complète. La victime choisie servait Dieu à la mission
depuis vingt-cinq ans. Né à Osselle en 1746,
missionnaire en 1773, il avait refusé le serment et
avait dû se déporter en Suisse, mais il e tarda pas à
rentrer pour obéir à sa vocation, et secourut les
fidèles avec un zèle qui ne se démentit jamais, jusqu’au
jour de son arrestation. Il fut transféré à l’île de Rhé
le 7 août 1798. Bientôt les fièvres et autres épidémies
régnantes eurent raison de son organisme (puisé par les
fatigues de l’apostolat, et il succomba le 29 août.
L.H. FAIVRE du BOUVOT
Le 10 décembre de la même année mourait à son tour un
respectable curé de village, distingué par sa naissance
autant que par son humilité et par son zèle, déporté
bien qu’il eut 66 ans. M. Louis Hector Faivre du
Bouvot, curé d’Osselle, cette mêle paroisse qui
avait l’honneur d’être la paroisse natale de M. Jacques
Grillet. Sauzay parle de lui en ces termes
: ‘’Il n’était pas rare aussi de voir des prêtres
appartenant aux plus hautes classes de la société, comme
MM de Trévillers, à Trévillers, Bolard de
Bonnevaux, à Bonnétage, de Mesmay, à Mesmay,
du Bouvot, à Osselle, s’ensevelir volontairement
au fond des campagnes, quelques uns au milieux des
domaines de leur famille, et, non contents de partager
leurs revenus, avec de pauvres paroissiens, laisser
encore à ceux-ci, en mourant, une grande partie de leur
fortune’’.
M. du Bouvot avait refusé le serment, l’esprit de
sa paroisse était bon et dans le voisinage il y avait
peu de Jacobins ; les grottes d’Osselle y célébrèrent en
présence d’une foule de fidèles ; on y fit des premières
communions solennelles. Le curé d’Osselle, caché à
Abbans-Dessous, avait si bien travaillé qu’au dire du
commissaire, il avait ‘’fanatisé’’ presque tous les
habitants. Plusieurs fois dans ces régions de bons
maires firent échouer les perquisitions. Ainsi agit un
maire en simulant de telles douleurs d’entrailles que
ses compagnons s’arrêtèrent pour le soigner, craignant
un empoisonnement ce qui donna à M. Lyet le temps
de prendre la fuite.
Mais enfin, et malgré toutes les précautions, la
gendarmerie finit par saisir M. du Bouvot, qui
fut destiné à la Guyane. Les circonstances que nous
avons rapportées changèrent ce lieu d’exil pour la
citadelle de l’île de Rhé. C’est là que ce vénéré
pasteur mourut à l’âge de 66 ans, le 10 décembre 1798.
Ferdinand CLERC
Deux prêtres séculiers et deux prêtres réguliers encore
devaient compléter cette hécatombe du clergé de
Besançon. Le premier M. Ferdinand Clerc, était
vicaire à Besançon quand la Révolution éclata, il était
remarquable, selon son compagnon, M. Chalon, par
sa piété et son zèle apostolique. Il mourut le 2 mars
1799 à l’âge de 48 ans.

Claude COMTE
Enfin, le 24 novembre expirait le dernier des prêtres
séculiers destiné à cette glorieuse couronne, M. Claude
Comte ; il était né à Supt, aujourd’hui du
diocèse de Saint-Claude, et était vicaire de
Bourguignon. La Révolution ne put lui arracher le
serment. Déporté, il rentra en France un peu après le IX
Thermidor. Il put se soustraire à la Terreur, mais il
fut saisi après le 18 Fructidor. Il était âgé de
cinquante ans. Il avait été arrêté par la gendarmerie
d’Arbois ; il était inscrit sur la liste des émigrés,
mais la procureur général syndic du Jura respecta assez
la légalité pour ne voir en lui qu’un déporté rentré ;
il lui épargna ainsi le sort de M. Patenaille, de
M. de la Pierre et de tant d’autres ; mais Dieu
lui réservait sa couronne et les prisons de l’île de Rhé
firent pour lui ce que n’avaient pu faire les feux de
pelotons de Besançon.
Le P. Claude Philippe, Claude
François MOREY
Claude François Morey, en religion le Père Claude
Philippe, appartenait à l’ordre des frères mineurs
capucins ; avec ses confrères, le Père Gatey,
cordelier, dont nous allons parler, et le Père Isidore,
capucin, dont nous avons déjà rapporté l’assassinat, il
était une de ces trois victimes de l’ordre séraphique
par lesquelles Dieu voulait compléter et clore
l’holocauste.
Il avait reçu le saint habit, le 15 août 1784. Lorsque
la Révolution éclata, il se jeta à corps perdu dans le
schisme. Envoyé vicaire intrus à Sancey, il se montre de
‘’pire espèce’’ encore que le curé intrus Vernier
; c’est lui qui réclama l’envoi de garnisaires pour
mettre cette paroisse à la raison le 21 septembre 1792.
On l’envoie en mai à Provenchères, comme curé intrus et
sa nomination est le signal de poursuites contre le curé
légitime, M. Faivre et contre M. Théodore Roch
qui s’est retiré dans sa paroisse natale, et que Dieu
réserve à la couronne du martyre. Plus tard, il est
transféré à Ornans.
Mais enfin, l’heure de Dieu sonne ; le Père Claude
Philippe se rétracte publiquement. Il fallait du courage
pour se rétracter alors. Il est porté comme tel sur les
listes données par Sauzay. Le repentant ne tarda
à l’apprendre à ses dépens et à recevoir de la
miséricorde de Dieu , l’occasion d’expier sa faute. Le
11 mai 1798 il fut condamné par le département du Doubs
à la déportation. Il mourut dans les prisons de l’île de
Rhé, le 11 septembre 1799, consolant exemple de la
miséricorde de Dieu.
Le P. Étienne Martin GATEY
Le Père Étienne-Martin Gatey, frère mineur
cordelier, était de Saulx, où il était né en 1754. Il
fut condamné par le département de la Haute-Saône et
envoyé à Besançon d’où il partit pour l’île de Rhé avec
seize autres prisonniers le 4 octobre 1798. Le voyage
fut une alternative de charitables secours et
d’insultes. On avait associé au convoi deux femmes,
condamnées pour avoir donné asile aux prêtres. C’était
dit un des condamnés, un petit raffinement de méchanceté
; on pensait bien que cette association nous serait
extrêmement gênante et que deux femmes placées sur nos
voitures, nous vaudraient quelques insultes de plus en
route. La générosité des catholiques leur avait donné
les objet de première nécessité, à Saint-Vit, on les
fait coucher dans une prison neuve dont les murs
découlent d’humidité ; dans la nuit on vient les
insulter. A Dole, au contraire, les officiers
municipaux, leur font une visite de politesse ; à
Auxonne on ne permet pas aux charitables visiteurs de
pénétrer dans le local où ils sont détenus. A Dijon, on
les loge dans des cachots ’’bien malsains’’. A Vitteaux,
les officiers municipaux qui sont prêtres assermentés
les traitent fort mal ; plus loin, avant Auxerre, un
voiturier les insulte, mais les dragons de l’escorte
l’obligent à leur faire des excuses. A Courtenay,
l’administration municipale leur refuse du pain. A
Bellegarde, on les entasse dans une étroite prison où
ils ne peuvent s’étendre ; la femme du geôlier les
insulte et à chaque instant on vient inspecter leur
nombre. Il en est de même à Châteauneuf où la geôlière
prétend les obliger à lui payer un droit de bouchon sur
ce qu’on leur donne. Ils sont bien traités à Orléans,
étroitement resserrés et inquiétés à Beaugency, à Blois,
le geôlier refuse de leur faire cuire la viande que leur
a donnée la municipalité ; il refuse de l’envoyer en
payant cuire à l’auberge, et les prisonniers sont ainsi
réduits au pain sec ; on leur donne de la paille pleine
de vermine. Entre Niort et Surgères, les prisonniers
sont trempés par la pluie. Il pleut dans leur prison et
ils sont réduits au pain et à l’eau. Le 11 novembre, les
déportés sont embarqués pour l’île de Rhé, ils doivent
ramer.
Le Père Gatey ne devait y pas revoir le diocèse ;
il succomba aussi à l’île de Rhé.

Le P. Claude François DOURLOT
L’ordre du Carmel qui avait eu ses martyrs dans les
autres groupes de déportés devait aussi avoir le sien à
l’île de Ré, en la personne du Prêtre Claude François
Dourlot, né à Offlange, grand carme du couvent de
Besançon. Il succomba le 15 septembre 1799.
Le P. DUPERCHY
On dit enfin que le Père Duperchy, de Breuche,
frère mineur cordelier et pénitencier apostolique à
Rome, mourut à l’île de Rhé. Nous avons bien trouvé la
trace de son envoi à Dijon, à destination de la
déportation par le département de la Haute-Saône. Mais
on ignore ce qu’il devint. Au 18 Brumaire, il figure
encore parmi les déportés de l’île de Rhé. Mais près de
deux ans devaient encore s’écouler avant la libération
des derniers détenus. Il ne sortirent qu’au Condordat.
Le père Duperchy était-il mort dans cette
intervalle, c’est ce que le procès déterminera s’il
plaît à Dieu.
Nous en avons fini avec l’exposé des actes des
ecclésiastiques mis à mort durant la Révolution. Il nous
reste encore à examiner la seconde partie de notre
glorieuse liste en étudiant les laïques mis à mort en
haine de la Foi. Dans les innombrables victimes de la
Révolution, beaucoup ont été mis à mort par suite de
haines personnelles, de crime politique, d’ambition ou
de cupidité. Mais nombreuses aussi sont celles qui ont
attiré sur elles la haine des Jacobins en soutenant la
Religion et, particulièrement, en secourant les prêtres
persécutés. Il nous a été fort difficile d’établir à
coup sûr la distinction ; la Postulation l’a faite de
son mieux : elle a retenu les victimes qu’on pouvait
présenter comme des catholiques fervents, et dans les
procès desquels, des paroles expresses justifiaient la
cause attribuée à leur mort. En première ligne doivent
figurer les hôtes de prêtres.
Les HÔTES des PRÊTRES
Barthélemy JAVAUX
Anne Françoise PETITJEAN
et Jeanne Marie DURUPT
Nous avons vu à propos des actes de dom Lessus,
l’histoire de ce jeune meunier de Chaffois, Barthélemy
Javaux, qui monta sur l’échafaud à Pontarlier, le
25 avril 1794. Nous n’avons donc pas à y revenir
maintenant.
Rappelons aussi brièvement le souvenir du vieux Noroy,
l’oncle et l’hôte de M. Robert, qui fut acquitté
par le tribunal révolutionnaire mais qui confesseur de
la Foi, mourut des suites d’un voyage terrible dans une
saison rigoureuse et des émotions que son âge et son
état maladif ne lui permirent pas de supporter.
Enfin deux respectables servantes de Remiremont
guillotinés dans cette ville, appartiennent toutes deux
par leur naissance au diocèse de Besançon : ce sont Anne
François Petijean et Jean Marie Durupt.
La première était née à Belfort en 1734 ; la seconde au
Val d’Ajol. Toutes deux étaient domestiques d’une
chanoinesse du Haut Chapître de Remiremont ; celle-ci en
partant, leur avait confié la garde de sa maison, leur
permettant d’en disposer pour les bonnes œuvres.
François, ‘’depuis son enfance, dit l’abbé Guillon,
avait constamment offert aux personnes de son sexe et de
sa condition, l’exemple d’une vie pure et chrétienne’’.
Jeanne n’était pas moins pieuse.
Elles n’hésitèrent pas à exposer leur vie en utilisant
la maison de la chanoinesse pour offrir un asile secret
à deux prêtres déportables, M. Nicolas Antoine Didelot,
vicaire à Remiremont, et M. Rivat, curé de
Varennes, au diocèse d’Auxerre.
Là, pendant la nuit, les fidèles venaient participer aux
sacrements. Le secret fut si bien gardé qu’on put encore
y faire la Communion Pascale en 1794. Une mère de
famille s’y rendait depuis 18 ou 20 mois ; elle laissa
surprendre son secret par son indigne fils, non moins
hypocrite qu’ardent révolutionnaire : c’est là un
divertissement qui devrait être mis à profit de nos
jours par certaines mères pieuses mais qui témoignent à
leurs fils sectaires une coupable condescendance. On ne
peut pas servir Dieu et Satan à la fois. C’est là qu’il
faut appliquer cette parole du Divin Maître,
recommandant d’arracher l’œil qui scandalise ;
pieusement mères, si vos fils, oublieux des leçons que
vous leur avez fait donner dans leur enfance, servent
Satan, souvenez-vous de la terrible leçon que les actes
de Anne Françoise Petitjean et de Jeanne Marie
Durupt mettent sous vos yeux, et n’hésitez pas à
déchirer votre cœur maternel en reniant celui qui renie
à la fois son Dieu et les traditions de sa famille !
Ainsi en possession du secret, le Jacobin s’empressa
d’en profiter pour livrer les deux prêtres et leurs deux
charitables hôtes. Ils furent arrêtés le 3 juin 1794. On
saisit des calices et un ciboire contenant des hosties
consacrées ; la municipalité allait les employer ‘’pour
cacheter ses lettres’’ lorsqu’un brave homme parvint à
se faire donner le ciboire t les Hosties moyennant un
présent ‘’du goût des profanateurs’’.
Le 4 juin enchaînés et placés sur une mauvaise
charrette, les quatre prisonniers sont conduit à
Mirecourt, où siégeait le tribunal criminel des Vosges.
La procédure dura trois jours. L’abbé Didelot
déclara qu’il n’avait fait que son devoir, qu’il n’en
devait compte qu’à Dieu seul, et qu’il était prêtre
catholique romain. Il prépara ses compagnons à la mort,
durant le répit que la procédure leur laissa tous quatre
accueillirent avec joie la sentence. Il y était dit
qu’ils étaient ‘’convaincus d’avoir caché des ornements
d’église, des vases sacrés, des cierges, des hosties et
autres signes de superstition’’ et d’avoir été porteurs
de plusieurs imprimés propres à répandre me poison du
fanatisme’’. On exposait ensuite le crime des deux
prêtres d’avoir exercé leur ministère t de ‘’n’avoir
cessé non plus d’être revêtus du costume de prêtre’’, et
celui des deux servantes, d’être receleuses de prêtres
réfractaires.
C’était le 10 juin 1794 ; il était trois heures ;
lorsque la lecture fut terminée, les quatre condamnés
s’écrièrent d’une seule voix ‘’Nous mourrons tous
innocents et avec la plus grande joie, c’est pour Dieu
que nous sacrifions notre vie ; c’est pour sa Religion
sainte que nous combattrons jusqu’au dernier soupir’’.
Ils récitèrent ensuite les prières des agonisants ; M.
Didelot écrivit d’édifiantes lettres aux fidèles
et à sa famille. Vers six heures ont vint leur couper
les cheveux ; un peu plus tard, calmes les yeux baissés,
les mains liées derrière le dos et le cou découvert, les
deux prêtres et les deux braves filles qui leur aient
donné asile marchaient au supplice en récitant des
prières. M. Didelot encourageait ses compagnons
pendant que la troupe des cannibales s’arrachèrent
l’habit ecclésiastique dont, à sa demande expresse, il
avait été revêtu pour aller à la mort. Un oncle de
l’abbé Didelot obtint l’inhumation des quatre
pieuses victimes au cimetière de la ville, et la
vénération des catholiques s’attacha même assez
longtemps à ce tertre sanctifié dont notre siècle trop
oublieux a perdu la mémoire.
Anne Françoise Petijean et Jeanne Marie Durupt,
ces deux énergumènes descendantes de la race comtoise
ont donné un exemple trop beau pour que nous ne le
relevions pas ; bien que leur sang ait été versé dans un
autre diocèse et que les prêtres, dont elles furent les
‘’receleuses’’ ne nous appartiennent à aucun titre. Nées
dans le diocèse de Besançon, elles méritaient de prendre
place dans cette liste qui est le premier acte de la
glorification des martyrs franc-comtois de la
Révolution.

LA PETITE VENDEE
Jean Pierre Nicolas BUSSON
Jean Ignace GIRARDOT
La révolte que l’on a appelé de la ‘’Petite Vendée’’ et
qui sera à jamais l’honneur des montagnes du Doubs fut
un soulèvement provoqué par l’exaspération de
populations vexées dans leur Religion. La politique n’a
rien à y voir. ; elle n’organisa rien ; encore bien
moins l’étranger n’y mit la main ; le rapport de Voisard
dont j’ai cité des passages, montre au net les
sentiments des populations. On le voit bien aussi par le
caractère improvisé de ce soulèvement et le désarroi qui
le suit : la répression fut terrible ; la crainte n’y
était pour rien car ce soulèvement n’avait pas mis le
gouvernement en péril et ne pouvait pas l’y mettre. La
haine arma seule la soi-disant ‘’justice’’. On ne
cherche pas des nobles ou des émigrés pour englober dans
le complot ; on sentait bien que ce n’était là que
l’explosion des paysans catholiques, vexés depuis deux
ans dans leurs croyances les plus chères. On arrêta les
catholiques les plus en vue ; on réunit des témoignages
vrais ou faux ; les têtes tombèrent à Ornans, à Maîche,
à Besançon, à Paris. Que ces hommes soient morts
victimes de la haine de la Foi et qu’ils soient morts
eux-mêmes pour la Foi la question ne saurait être mise
en doute ; il ne semble pas cependant qu’on puisse les
considérer comme martyrs, car ils furent condamnés en
répression d’un soulèvement à main armée. Mais combien
cette haine est sauvage ; les vies et les fortunes de
ces pauvres gens sont la proie des Jacobins ; ils
puisent dans les unes et dans les autres avec une
insatiable avidité. Ils prodiguent le titre de ‘’chef
d’émeute’’ au point qu’il y a peut-être plus de chefs
qu’il n’y eut d’émeutiers ; ils s’emparent de toute. Ne
vit-on pas vendre sur la place publique de
Guyans-Vennes, la marmite contenant à moitié cuite, la
bouillie destinée aux jeunes enfants de l’un des
condamnés et que l’on avait arrachée au foyer pour la
porter à l’encan ?
Mais si on était pas, semble-t-il, en droit de
solliciter les honneurs de la béatification pour toutes
ces honorables victimes il faut cependant remarquer que
plusieurs d’entre elles ne furent englobées dans les
poursuites et condamnées sous ce prétexte que pour des
actes très marqués de fidélité à la Religion Catholique.
Ceux-là, comme nous l’avons dit à propos du Père Emeric,
on est en droit de les considérer comme martyrs et de
solliciter pour eux les honneurs des autels.
Malheureusement ce n’est que pour deux que les documents
nous ont donné des bases suffisantes ; quand aux autres,
contentons-nous de les citer dans ce tableau d’honneur,
pour la consolation de leurs paroisses, l’honneur de
leurs familles, et de l’édification des fidèles.
Tobie Monnin, J.B. Jeandemaîche, J.G. Brullot, Et.J.
Boillon, V. Boillon, F.Thomas, F.X. Dumont, J.F.
Gauthier, Jh. Baron, Cl.J. Devillers, J. Tatu-Roussel,
Cl.A. Mougin, F.X. Cassard-Parise, Th Gody, J.F.Duboz,
J.B. Grillet, G.J.Gauthier, A. Vivot, Cl ;V. Monnier,
C.F. Faivre, J.B. Gauthier, C.F. Bouhelier, J.B.
Boillin, C.L. Boillin, Henry Vermot, E.F. Coste-Sarguet,
C.J. Tisserand, J.C. et A.V. Cassard-Georges, J.F.-X.
Feuvrier-Ethevenard, C.J. Vuillemin, Mme
Feuvrier-Ethevenard, J.E.Desbief, Augustin Monnot,
Ch.F.-J. Forien, J.A. Ballanche, A. Bobillier, J.B.
Brézard, J.F. Drezet, Robert père, Devillers.
Comme le dit en mourant celui d’entre eux qui monta le
premier sur la guillotine, Tobbie Monnin, ils ont
combattu et ils sont morts pour la Religion et pour
leurs prêtres. Leurs familles et leurs paroisses ont le
droit d’être fières. Mais de cette troupe vaillante
détachons deux noms particulièrement convenables à être
présentés pour la béatification et présentons en détail
l’instituteur Busson et l’officier municipal
Girardot.
Jean Pierre Nicolas Busson était né à Fuans,
village alors disputé entre les deux paroisses
d’Orchamps et de Guyans-Vennes en, 1761. En 1782, il
s’était proposé pour remplir le poste d’instituteur à
Guyans-Vennes. ‘’Son instruction solide et éprouvée, dit
M. le chanoine Joignerey, sa belle voix, ses
mœurs intègres, lui avaient valu d’être choisi par le
Jury communal ; la considération qu’il s’était acquise
dans l’exercice de ses fonctions le faisait en outre
prendre comme expert ou arbitre dans les débats qui
pouvaient surgir entre particuliers. Il était le recteur
modèle’’.
M. Busson s’était marié bientôt à une pieuse
jeune fille du Bélieu, Melle Jeanne Claude Boillon,
dont la sœur épousa M. Gaume de Fuans et fut la
mère de ces deux admirables écrivains dont Pie IX loua
le zèle et la fécondité à défendre l’Eglise. Mgr
Gaume et M. Gaume chanoine de Nevers. Quatre
enfants étaient nés ; un cinquième attendu.
Les fonctions du recteur d’école étaient alors multiples
; il devait outre sa classe assister le curé dans le
port des sacrements, chanter les messes d’enterrement,
répondre les messes, ouvrir et fermer l’église, chanter
messes, vêpres et complies, ‘’gouverner’’ l’horloge,
sonner l’Angélus et la ‘’Retraite’’ comme l’on dit en
1792, ou plutôt la Prière pour les morts et les
voyageurs et éteindre les cierges, soigner les ornements
et le linge, couper le pain bénit etc.
En outre, M. Busson était ‘’greffier’’ de la
mairie.
La Révolution éclate. Le bon instituteur veut bien
adhérer à tous les changements politiques ; il continue
imperturbablement ses fonctions municipales et scolaires
; il continue à prêter au vicaire, M. Robert, une
assistance que son traité ne lui prescrit même pas ;
n’est-ce pas lui qui seul connaît le secret de la
retraite du vicaire dans le clocher de l’église, lui qui
lui fait connaître les besoins de la paroisse et lui
apporte sa nourriture ?
Aussi, le 31 mai, l’intrus de Guyans-Vennes chassé par
l’indignation publique, dénonçait en ces termes M.
Robert et M. Busson ‘’Que le sieur Robert,
ci-devant vicaire du lieu, était le moteur de ces
atrocités et qu’il les avait vues avec plaisir depuis la
fenêtre de J.P.N. Busson, son affidé.
Et de fait, M. Robert était encore caché dans la
paroisse, ou du moins, il y revenait régulièrement. On
en a la preuve par les actes des baptêmes célébrés par
lui, inscrits sur feuilles volantes et réunies après le
Concordat par son successeur, baptême dont le dernier
est du 14 juillet 1793.
M. Busson était, comme instituteur public,
astreint au serment. Il ne pouvait s’y soustraire qu’en
renonçant à ses fonctions, modestement rétribuées mais
cependant bien utiles pour l’entretien de sa nombreuse
famille. Il n’hésita pas. D’ailleurs, il eut fallu
assister comme chantre, servant ou sacristain le curé
intrus ; cela il ne le voulait à aucun prix.
Dès le 23 juin au plus tard, il a fait connaître son
irrévocable décision et le conseil l’a remplacé à la
hâte par Jean Ignace Crolot de Guyans, auquel
outre le casuel des services religieux et la rétribution
scolaire (cinq sous pour ceux apprennent à lire et à
écrire, dix sous pour ceux qui apprennent les
mathématiques et le chant ) on a attribué annuel de 224
livres. Mais comme il y a peu de personnes à Guyans qui
soient capables et désireuses de consentir à une aussi
vilaine besogne, profitant de ce que son traité n’est
que d’un an, Crolot, le 23 juin 1793 se fait
allouer un traitement de 460 livres, plus 100 livres
comme greffier municipal ; il est vrai qu’il doit payer
35 livres pour le logement qu’il occupe dans la maison
communale. Déjà, comme aujourd’hui, les amis du
gouvernement savaient se faire payer leur dévouement.
L’estime publique ne s’était pas détachée de M.
Busson ; le 3 juin, il est encore accepté comme
caution de l’adjudicataire des contributions, et il
continue ses fonctions de secrétaire de mairie jusqu'au
12 août 1792.
Le 22 juillet 1792, l’intrus Baverel est arrivé à
Guyans ; on doit lui prêter main forte et empêcher qu’il
soit insulté. Mais on arrête ‘’que personne ne peut être
contraint ni gêné pour ses opinions religieuses
particulières que dans les cas prévus par la loi’’ et on
fait, le 30 juillet, afin de se garantir contre les
agissements de l’intrus, l’inventaire du mobilier de
l’église. C’est la dernière fois que paraît sur les
documents municipaux la majestueuse signature de M.
Busson. Il ne peut plus être utile dans la paroisse
; l’enseignement lui est interdit ; la municipalité est
paralysée par l’autorité supérieure. Il se retire à
Fuans avec sa famille et se consacre à la culture de son
petit patrimoine. Le 12 août, il est remplacé comme
‘’greffier municipal’’ par Jean Antoine Desbied,
un des membres de l’assemblée, ce qui semble indiquer,
comme aussi le fait que le marché passé avec Crolot
ne fut que d’un an, l’intention provisoire. Cela à
l’honneur de la municipalité de Guyans-Vennes et montre
qu’elle avait su apprécier le recteur d’école et le
secrétaire dont la Révolution le forçait à se séparer.
La mort avait fait le vide dans la maison paternelle ;
en une seule semaine, M. Busson avait perdu son
grand-père, Guillaume François Busson, laboureur
à Fuans, âgé de 56 ans, son frère Claude Ignace, âgé de
4 ans et sa sœur Anne Lidvine, âgée de 7 ans (7.13
janvier 1763). Ses parents eux aussi étaient morts.
Dépouillé de ses fonctions qui le faisaient vivre, M.
Busson ne se sentit pas un déclassé comme
l’instruction surchauffée nous en donne tant aujourd’hui
; fils de la terre, il revint honorablement à la terre
et s’adonna avec intelligence à la culture. Plus que
jamais, il demeurait estimé et influent ; sa femme
partage toute l’élévation de son esprit et de son cœur.
« « Quatre enfants en bas âge, dont deux étaient
destinés à être un jour l’honneur du clergé
franc-comtois composaient, écrit Mgr Besson, la
famille de ces époux chrétiens. Ils en attendaient un
cinquième avec la confiance qui convenait à leur foi et
à leur vertu ; ni les dangers du présent ni les
perspectives de l’avenir, n’avaient ébranlé la fidélité
avec laquelle ils pratiquaient leurs devoirs. Leur porte
hospitalière était ouverte jour et nuit au prêtre et à
l’émigré. L’ancien instituteur de Guyans était
particulièrement lié avec l’abbé Robert, ancien
vicaire de la paroisse, comme lui, privé de son titre en
haine de la Foi, comme lui destiné au martyre. Ce
courageux ecclésiastique était depuis deux ans l’apôtre
invisible de ces chrétiens désolés. La foi le trouvait
partout, mais l’impiété ne pouvait le surprendre nulle
part. Tantôt sauvé, tantôt presque pris, changeant de
fortune à chaque quart d’heure, il avait pour lui
l’ardeur de son zèle, la vitesse de ses jambes, et
surtout les avis que l’amitié discrète de M. Busson
lui faisait tenir en temps utiles. La Révolution qui
brisait les liens formés par l’intérêt ne fit que
resserrer ceux de la vertu. On eu dit que les deux amis,
en s’exerçant aux mêmes épreuves avaient entrevu le même
échafaud. Le prêtre avait donné au fidèle l’exemple du
zèle, le fidèle donna au prêtre l’exemple du martyre.
De cette amitié si sainte, il nous reste un monument
émouvant ; c’est l’acte de baptême de ‘’Marie Eléonore,
fille de Jean Pierre Nicolas Busson et de Jeanne
Claude Boillon, son épouse, née et baptisée le 3
janvier an l’an 1789 ; ses parrains ont été Pierre
Baptiste Denis Tisserand et Marie Françoise Busson,
de Guyans, soussignés, Robert, prêtre vicaire’’.
En voyant sur cette page de registre, côte à côte, ces
deux signatures de deux hommes destinés au martyre et
qui contractent ici une sorte de copaternité
spirituelle, on se sent ému et on a tendance à
considérer comme une relique le vieux registre des actes
de catholicité de Guyans-Vennes.
M. Busson était un homme trop sensé pour avoir
laissé éclater l’indignation qui l’animait et avoir pris
part à cette échauffourée de la Petite Vendée ; certes
il eut accepté et encouragé un mouvement libérateur,
mais il voyait bien que, mal préparée, cette prise
d’armes ne pouvait occasionner que de terribles
représailles. Comme l’abbé Robert, il l’avait
déconseillée de tout son pouvoir. ‘’Mais aux yeux des
Sans-Culottes, il n’en restait pas moins responsable des
derniers événements que personne n’avait plus contribué
que lui à maintenir sa commune entière dans la fidélité
religieuse’’. Ainsi s’exprime Sauzay. Lorsque la
répression fut commencée, le tribunal criminel se rendit
à Ornans. M. Busson fut naturellement parmi les
inculpés mais il fut impossible de prouver qu’il ait
pris la moindre part à la prise d’armes, et on dut le
relaxer. Ce n’était point le compte des Jacobins de
Maîche. Le tribunal suivi de la guillotine comme bagage
se rendait d’Ornans à Maîche. Il passa par
Orchamps-Vennes. Des patriotes de l’endroit en profitent
pour dire au président qu’on ne comprend pas comme le
tribunal a épargné Busson ; que c’est un des
aristocrates les plus dangereux qu’il a fait à la
République autant de mal qu’un prêtre et que tous les
bons citoyens demandent sa tête.
Quel noble grief : ‘’Il a fait à la République,
c’est-à-dire à l’impiété, autant de mal qu’un prêtre’’,
méditons-le, laïques désireux d’exercer l’apostolat,
prenons pour but de mériter, ne songeons pas à nous
attirer des éloges humains comme trop de chefs de
sociétés ou de groupements, même catholiques ; songeons
à l’influence que nous pouvons avoir, mais songeons
aussi aux moyens de l’acquérir et de l’exercer. Le
dévouement et le sacrifice sont les bases sur lesquelles
construit M. Busson. Sa récompense, il la trouve
déjà dans l’accusation porte contre lui, il la trouvera
ensuite dans sa mort glorieuse ‘’pour son Dieu et pour
sa Foi’’ comme le dira plus tard, les yeux brillants de
larmes de vénération le chanoine Busson ;
l’accusation, nous pouvons tous la mériter; la mort,
peut-être que Dieu nous la réserve ; ce serait de la
présomption de la désirer mais il est nécessaire à celui
qui veut être apôtre de se dire, comme M. Pescheur,
partant pour l’exil et prenant, par charité, le chemin
le plus périlleux. ‘’Il en sera ce que Dieu voudra’’.
Le tribunal ne pouvait qu’accueillir avec faveur de
semblables accusations, on s’inquiétait bien alors de
l’autorité de la chose jugée ; on englobera dans une
nouvelle fournée, l’accusant du même crime, cet homme
dont on vient d’être obligé de reconnaître l’innocence ;
on étranglera la défense ; on le condamnera sur un
témoignage facile à se procurer par la haine et
l’argent, et on donnera sa tête aux patriotes qui la
demandent.
Noble et vénérable tête, détachée comme celle de Thomas
More, pour n’avoir pas voulu servir le schisme, que nous
serions heureux de vous vénérer sur les autels, à
l’exemple de celle du martyr d’Angleterre. Ah ! ce n’est
point comme des chiens reçoivent un os comme ce peuple
de Jacobins, vous reçut que nous vous recevrions, mais
bien comme le plus précieux trésor et la réconfortante
leçon d’une inébranlable fidélité à la Foi. Ces cheveux
dont le soin pieux de votre fils a enrichi la cure de
Guyans-Vennes, nous les regardons avec vénération et
reconnaissance ; vos compatriotes aujourd’hui encore
l’exemple et le modèle du diocèse doivent les considérer
comme un trésor inestimable, car ils savent bien que ce
sont vos leçons qui, avec celles des abbés Huot
et Robert, leurs vicaires martyrs, les ont fait,
leur pères et eux, ce qu’ils sont.
Le 6 octobre, M. Busson fut mandé à Maîche. Sa
famille remplie de crainte insistait pour qu’il passât
en Suisse ; la frontière était proche mais l’homme juste
ne voulut point se refuser à comparaître une seconde
fois : ‘’je n’ai rien à craindre ; je n’ai point fait de
mal ; le tribunal d’Ornans n’a rien trouvé contre moi.
Me sauver, c’est être émigré, et que deviendriez-vous
?’’.
Le lundi 7 au matin, il part, promettant d’être de
retour le surlendemain au plus tard ; mais le mercredi
s’écoule sans qu’il reparaisse. M. Gaume accourt
à Maîche pour avoir des nouvelles. On le repousse
brutalement en lui disant : ‘’tu le verras sur
l’échafaud’’. Madame Busson est venue jusqu’au
seuil de la prison ; même dans son état sur le point
d’être mère, elle ne peut toucher les Sans-Culottes qui
la gardent. Elle s’évanouit sur le seuil.
Voici se qui s’était passé à Maîche : quand M. Busson
était arrivé porteur de sa lettre de convocation, le
président après en avoir pris lecture s’était retourné
vers un gendarme et avait dit : ‘’Arrêtez-moi cet
homme’’.
Aux dénonciations d’Orchamps, s’était joint le faux
témoignage d’un voisin sur lequel on bâtit l’accusation
rappelée dans l’arrêt : ‘’Il est convaincu d’avoir pris
part à l’émeute ; il en a été l’un des principaux
instigateurs, il a enrôlé avec menaces et violences
plusieurs citoyens pour la bande de révoltés’’.
C’est ici le cas de rappeler l’opinion de Benoit XIV que
nous citions à propos du Père Emeric. Accusé en haine de
la Foi auprès d’un tyran, d’un crime que le tyran punit
de mort quand bien même que le tyran aurait condamné
uniquement pour ce prétendu crime, M. Busson
devrait être considéré comme martyr. La fausseté du
témoignage est manifeste, autant par sa contradiction
avec les faits et avec le jugement d’Ornans, que par les
remords du faux témoin lequel en mourant fit offrir une
indemnité à Mme Busson, ce à quoi la chrétienne
veuve répondit ‘’La religion m’oblige à lui pardonner,
et je lui pardonne ; mais qu’il garde son bien ; le sang
ne se paye pas avec de l’argent’’.
M. Busson fut emprisonné dans le vieux château.
Par son aménité et son courage, il devint l’ange
consolateur des prisonniers. Il les fortifie par ses
exhortations et par ses exemples ; il relève les
courages par le chant des plus beaux cantiques. Voyez
arriver dans la prison le jeune armurier Devillers,
qui y est jeté en apportant une lettre dont il a
consenti par complaisance à se charger, et à la lecture
de laquelle le président lui a dit : ‘’Mon ami, vous
apportez ici votre propre condamnation’’. Sous ce coup
imprévu, le jeune homme chancelle, mais M. Busson
qui l’a eu pour élève et qui le connaît et l’estime
particulièrement va au devant de lui et l’embrasse, il
l’encourage et lui montrant la récompense qui les
attend, l’éternité du Ciel et le peu de durée de la vie
: ‘’Qu’importe de mourir quinze ou vingt ans plus tôt
!’’.
Le 14 octobre, quatorze des prétendus émeutiers furent
condamnés à mort : d’autres à la déportation ; rares
furent les acquittés.
Il reste deux heures aux condamnés ; les prêtres
schismatiques viennent leur offrir leur ministère ;
quelques-uns, sachant qu’à la mort le prêtre le plus
indigne garde le pouvoir d’absoudre, consentent à
recevoir leurs secours ; mais la plupart se remettent à
Dieu et repoussant les intrus suivent le parti que les
instructions de l’évêque administrateur recommandaient
comme préférable. De ce nombre fut M. Busson ;
entre sa libération à Ornans et son incarcération à
Maîche, il avait pu recevoir les sacrements. Aussi
lorsque l’intrus s’approche de lui, le martyr le cingla
à la face de cette parole : ‘’un bon prêtre a reçu ma
confession il y a quelques jours’’.
Des prêtres fidèles avaient fait leur possible pour
parvenir auprès des condamnés ; ils avaient dû y
renoncer ; mais cachés dans un arbre, sur les hauteurs
de Montjoie, ils assistèrent à l’exécution et donnèrent
de loin à chaque condamné une dernière absolution.
‘’Très chère épouse, je t’écris d’une main tremblante et
à une heure seulement de ma mort. Prie pour moi ; ne te
chagrine pas, et prends garde à l’enfant que tu portes
dans ton sein. Embrasse tous mes pauvres petits ; mais
surtout, je t’en recommande l’éducation, car ils sont
maintenant tout à ta charge. Je vous embrasse tous, et
je fais comme innocent le sacrifice de ma vie’’.
Mme Busson devait se montrer digne de son mari ;
elle subit un si rude coup sans faiblir ; elle éleva ses
enfants avec un dévouement et une vigilance que l’issue
a montrés. Deux furent des prêtres éminents autant par
leurs vertus que par les charges qu’ils occupèrent tant
à la cour, où l’un d’eux fut précepteur de Mademoiselle,
sœur d’Henri V, et Directeur des Affaires
Ecclésiastiques, qu’au Chapître Métropolitain : leur
souvenir se conserve encore vivant par leurs œuvres et
la pieuse confrérie des Filles de service de Besançon,
répandue maintenant en bien des endroits, garde avec
reconnaissance le souvenir de son fondateur.
Cependant le moment fatal approchait. Les quatorze
condamnés sont conduits sur la place où se dresse
l’échafaud. M. Busson, condamné le dernier, sera
exécuté le dernier ; cet homme de 32 ans, si plein de
sollicitude pour els siens, ne voit plus que son devoir
; il n’y pas de prêtre parmi eux ; l’ancien recteur
d’école qui a été si longtemps l’auxiliaire dévoué du
prêtre, va mettre à profit son influence et son
instruction pour être l’ange consolateur des condamnés.
De même que les bienheureuses Carmélites de Compiègne
viennent l’une après l’autre, avant de se livrer au
bourreau, recevoir comme pour le moindre acte de leur
vie conventionnelle
La bénédiction de leur prieure, qui mourra la dernière,
de même les condamnés de Maîche embrassent l’un après
l’autre, cet homme plus jeune que la plupart d’entre eux
mais qu’ils considèrent presque comme leur prêtre ; et
ce supérieur improvisé suggère à chacun une dernière
prière et un dernier acte de résignation.
Robie Monnin paraît le premier ; au milieu des
cris et des injures de la populace, il s’écrie : ‘’j’ai
soutenu nos prêtres et la Religion, je meurs innocent !
‘’. Devillers passe le dixième ; il avait
retrouvé tout son courage, et il avait « écrit à sa mère
qu’elle devrait se réjouir au lieu de pleurer, parce que
c’était vraiment un bonheur de mourir pour une si bonne
cause. Enfin, M. Busson reçut la palme qui lui
était réservée. Les juges, d’une fenêtre du vestibule du
château, contemplaient le spectacle, et le président, un
couteau à la main, marquait d’une entaille dans la
boiserie chaque tête qui tombait ; on montre encore
cette ‘’taille’’ funèbre. Les prisonniers, non encore
jugés, entassé dans le cachots, récitaient les prières
des agonisants. Il était cinq heures lorsque la tête de
M. Busson tomba, et les juges quittèrent la place
pour aller dîner.
Avec M. Busson, M. Girardot, apparaît
clairement comme arrêté et condamné sous un vain
prétexte, mais en réalité en haine de la Foi.
Jean Ignace Girardot, fils de Jean Antoine
Girardot et de Jeanne Claude Mougin, sa femme ,
était né le 29 janvier 1760. Bien qu’il fut de Vennes,
commune co-paroissiale et assez distante de l’église,
ses pieux parents, lui avaient procuré le jour même la
grâce du baptême.
C’était un honnête cultivateur, instruit, assez
accessible aux idées politiques alors de mode, et de ses
compatriotes l’avaient élu à la charge d’officier
municipal de la commune de Vennes.
Mais bientôt, Girardot vit le chemin que prenait
la Révolution ; le culte schismatique prétendait trouver
son auxiliaire dans les municipalités ; il allait
falloir jurer la Constitution, lire les mandements des
évêques intrus, puis bientôt prêter main forte à la
garde nationale et à la gendarmerie, et diriger leurs
recherches des prêtres fidèles. Jean Ignace Girardot
fut un des rares officiers municipaux qui estimèrent dès
le début ne pas devoir se prêter au services qu’ils
prévoyaient devoir être exigés d’eux. Sous un prétexte
quelconque il donna sa démission. ‘’La Constitution ne
lui convenait pas’’. Tels étaient, selon un des
accusateurs, les termes dans lesquels il avait justifié
sa démission.
Lorsqu’éclata la Petite Vendée, Girardot n’y prit qu’une
part très secondaire si même il s’en mêla. Un seul
témoignage et encore des plus vagues, fut seul relevé
contre lui. Mais il craignit à juste titre la haine des
sans-culottes et il jugea prudent de se cacher ;
peut-être même, comme quelques autres, passa-t-il un
instant en Suisse. Mais à peine reparut-il qu’il fut
inculpé d’émigration, arrêté et traîné à Besançon ; il y
comparut le 21 novembre. Le département eut dû, comme il
le fit le 7 novembre pour quinze accusés déclarer
‘’qu’entraînés à l’étranger par une sorte de panique,
sur le bruit qui s’était répandu que l’armée insurgée
s’avançait, mettant tout à feu et à sang, ils ne
pouvaient pas être considérés, comme étant sortis
librement du territoire français et avec l’intention
d’émigrer’’.
Les autres accusés, entre lesquels se trouvaient
Girardot, déclaraient bien n’être passés en Suisse que
par crainte d’être massacrés, et avoir passé tout le
temps de leur séjour en ce pays à épier la frontière
pour pouvoir rentrer chez eux sans être saisis par la
forte garde postée sur la rive du Doubs. Ils s’étaient
présentés immédiatement aux appels de la municipalité
après leur retour, et n’avaient point cherché à s’y
soustraire.
C’est alors qu’intervinrent les témoignages. Un seul
témoin avait vu Girardot prendre part à l’émeute
; c’était le dénonciateur à gages qui avait tout vu et
qui déposait comme chaque accusé ; cet homme nommé
Tarby, déclarait avoir vu Girardot présent
lors du désarmement des patriotes à Loray . Ce
témoignage était véritablement bien vague : un seul
témoin ; l’inculpé ayant été simplement vu, sans qu’on
rapporte un propos ou un acte et alors qu’il pouvait
dire à l’accusateur, puisque vous m’y aviez vu, vous
avez comme moi, commis le crime d’y assister, tout cela
ne permettait guère d’échafauder une accusation. Mais il
y avait un second témoin : celui-là rappela que l’accusé
était officier municipal en 1791 et qu’il avait donné sa
démission parce que la Constitution ne lui convenait
pas.
C’en fut dès lors assez pour condamner Jean Ignace
Girardot à la peine de mort. Le jugement fut
prononcé le 21 novembre malgré la supplique par
laquelle, le 11 novembre, les condamnés avaient imploré
un délai de deux mois pour justifier de leur innocence,
et malgré la courageuse défense de l’avocat Jarry.
L’exécution eut lieu à trois heures sur la place
Saint-Pierre.
Le témoignage de Laviron est précieux sur ce
point ; il rapporte ce crime judiciaire en ces termes :
‘’Le 21 octobre 1793, onze paysans des montagnes ont été
guillotinés sur la place Saint-Pierre, pour cause de
rassemblement. Ils faisaient partie de ce grand nombre
qu’on a fait mourir, dans les montagnes sous la
dénomination de royalistes et de fanatiques qui signifie
en mots révolutionnaires, Catholiques.
Sauzay d’ailleurs, ne juge pas autrement la
condamnation des prétendus insurgés de la Petite Vendée
:
‘’Si dans ses premiers arrêts le tribunal avait
multiplié avec une sanguinaire libéralité le titre de
chef d’émeute, il garda encore moins de mesure à Maîche
et ne prit même plus la peine de décerner des grades à
ceux qu’on voulait faire mourir. Il ne fit aucune
difficulté d’assimiler aux condamnés du district
d’Ornans qui avaient réellement formé un attroupement
armé, les prévenus du district de Saint-Hippolyte, dont
la plupart n’avaient même pas eu le temps et la
possibilité de se joindre aux insurgés et à qui on ne
pouvait guère reprocher que leur intention probable,
leur absence des rangs de la garde nationale, leur fuite
ou la reprise de leurs armes. Mais dans leur soif de
vengeance, les Jacobins avaient livré au tribunal, non
seulement tous ceux qui étaient soupçonnés d’un
commencement de participation à la révolte mais encore
tous ceux qui, sans sortir d’une attitude toute passive,
avaient montré dans leur fidélité religieuse la plus
constante fermeté. Les uns avaient été amenés, pour
avoir tenu des propos inciviques, d’autres pour avoir
refusé de voter en faveur de la Constitution, ceux-ci
pour s’être moqué d’un curé constitutionnel, ceux-là
tout simplement parce que leur présence était, disait-on
une cause de trouble et d’agitation dans le pays’’.
Après de tels témoignages on comprend le désir où nous
étions de présenter pour la béatification toutes ces
victimes de la Petite Vendée. On a compris pourquoi nous
avons pu retenir M. Busson et M. Girardot.
Des témoignages , des souvenirs de famille, pourraient
peut-être permettre de leur joindre certains de leurs
compagnons. Afin de faciliter cette demande de
témoignages, nous donnons une liste détaillée des
victimes :

1 - Tobie Monin, des Ecorces, 41 ans cultivateur,
2 - J.B. Jeandemaîche, de Mont de Vougney, 33 ans,
journalier, on ne relève pas à sa charge, même dans le
jugement, un fait du mouvement armé,
3 - Jean Guillaume Brullot, de Vennes, 39 ans,
cultivateur et officier municipal,
4 - Etienne Joseph Boillon, de Plaimbois du Miroir,
25 ans, meunier,
5 - Victor Boillon, du Plaimbois du Miroir, 33 ans,
laboureur,
6 - François Thomas, d’Annecy, cordonnier à
Flangebouche,
7 - François Xavier Dumont, de Flangebouche, 50 ans,
cultivateur,
8 - Jean François Gauthier, de Flanchebouche, 45
ans, journalier,
9 - Jean Luc Barçon, de Longemaison, 41 ans,
journalier,
10 - Claude Joseph Devillers, de Sainte-Radegonde,
25 ans, armurier,
11 - François Joseph Tatu-Roussel, de Guyans-Vennes,
30 ans, cultivateur,
12 - Claude Antoine Mougin, de Guyans Vennes, 25
ans, cultivateur,
13 - François Xavier Cassard-Parise, de
Guyans-Vennes, 97 ans, cultivateur,
Tous guillotinés à Maîche avec M. Busson, le 14
octobre 1793.
14 – Jean Thomas Gody, 27 ans, domestique deM. De
Savy ci-devant conseiller au ci-devant parlement de
Toulouse,
15 – Jacques François Duboz, de Domprel, 36 ans,
cultivateur,
16 – J.B. Grillet, de Flangebouche, 49 ans,
voiturier,
Tous guillotinés à Ornans, le 14 septembre 1793.
17 - Guillaume Joseph Gauthier, de Flangebouche, 27
ans, cultivateur,
18 – Augustin Vivot, de Flangebouche, 29 ans
cultivateur,
19 – Claude Vincent Monnier, de Loray, 30 ans,
20 – Claude François Faivre, de Granges de Loray, 26
ans,
tous guillotinés à Ornans le 18 septembre 1793.
21 – J.B. Gauthier, d’Avoudrey, 62 ans laboureur,
22 – François Xavier Bouhelier, cultivateur et
ancien maire,
24 – Claude Henri Boillin, d’Avoudrey, 45 ans
cultivateur,
25 - Henri Vermot, des Maisonnettes, 64 ans,
cultivateur
tous guillotinés à Ornans le 21 septembre 1793.
26 – Etienne François Coste-Sarguet, de
Guyans-Vennes, 50 ans, cultivateur,
27 – Claude Joseph Tisserand, de Guyans-Vennes, 25
ans, cultivateur,
28 – Jean Claude Cassard-Georges, de Guyans-Vennes,
45 ans, cultivateur,
29 – Alexandre Victor Cassard-Georges, de
Guyans-Vennes, 33 ans, cultivateur,
30 – Jean François Xavier Feuvrier-Ethevenard, de
Guyans-Vennes, 43 ans, cultivateur,
31 – Jean Etienne Desbief, de Guyans-Vennes, 52 ans,
cultivateur,
32 – Guillaume François Desbief, de Guyans-Vennes,
48 ans, cultivateur, frère du précédent,
33 – Auguste Monnot, de Plaimbois, 48 ans,
journalier,
34 – Charles François Forien, de Loray, 25 ans,
35 – Jean Claude Ballanche, 52 ans, cultivateur et
membre du conseil général de la commune des
Maisonnettes, tous guillotinés à Besançon avec M.
Girardot le 21 novembre 1793.
36 – Alexandre Bobiller, de Bretonvillers,
domestique, guillotiné à Besançon le 11 décembre 1793.
37 - Jean François Brézard, maire de la Sommette, 60
ans,
38 – Jean François Drezet, de Flangebouche, 60 ans,
cultivateur,
condamnés à la déportation perpétuelle (Ornans, le 18
septembre 1793), morts dans les prisons de Rennes en mai
1794.
39 – J.B. Robert, père, cultivateur à Mont de
Vougney, 58 ans,
40 – Pierre François Eloi Devillers, d’Avoudrey, 28
ans, domestique,
morts sur les Pontons ; le premier avait été condamné à
quatre ans de déportation (Maîche le 14 octobre 1793),
le second à la déportation perpétuelle (Ornans le 18
septembre 1793).
41 – Claude Joseph Vuillemin, de Guyans-Vennes, 26
ans, guillotiné à Paris le 28 mai 1794.
42 – Jeanne Claudine Feuvrier-Ethevenard, femme de
J.B. Romain, de Groselier (Grand Combe des Bois),
45 ans, guillotiné à Besançon le 2 juillet 1794.
Les noms de ces quarante-deux victimes devraient presque
tous être inscrits dans notre martyrologe si les
renseignements pouvaient être réunis ; il suffirait
comme pour les deux que nous avons retenus, de donner
des faits permettant d’appliquer individuellement les
témoignages de Laviron et de Sauzay. Nous
faisons donc un pressant appel aux familles de ces
glorieuses victimes et à Messieurs les curés de leurs
paroisses. Nous espérons qu’ils auront à cœur de
seconder notre tâche.

Les Refus du Serment
L’instituteur MOREL
M. de PERRUQUET de BÉRY
L’instituteur Morel est une des plus touchantes
victimes de l’orgie révolutionnaire ; sa fermeté devant
la Foi, la misère qu’il endura, son courage devant la
mort tout s’unit pour donner en lui un aspect qui ne
peut manquer d’émouvoir.
J’ai déjà, à propos de dom Lessus, montré combien
les vieux maîtres d’école de jadis étaient honorés et
honorables à la fois. M. Busson m’aurait permis
plus encore, à raison de son âge (32 ans seulement) de
dire combien cette considération était due à la manière
dont les Maître d’École d’alors s’acquittaient de leur
noble mais pénible ministère. M. Morel est dans le même
cas que M. Busson.
Pierre-Joseph Morel était âgé d’environ cinquante
ans. Il était sans autres ressources ue son école, et
enseignait à la satisfaction générale dans le village de
Saint-Julien-sur-le-Doubs. Lorsque le curé légitime dut
céder la place à un intrus, M. Morel qui avait
refusé le serment refusa également tout concours au curé
schismatique. L’esprit de la population était si
excellent qu’il pu cependant se maintenant à la tête de
son école, et cela pendant près de deux ans.
Mais, après l’insurrection du 10 août, la situation ne
fut plus tenable ; contraint de renvoyer ses élèves, M.
Morel pour gagner sa vie, apprit l’art de
fabriquer mécaniquement les bas.
Au mois de février 1793, il est l’objet de violentes
dénonciations lors de l’enquête que le département
ordonne contre les fidèles des cantons de Maîche et du
Russey. On l’accuse d’avoir continué à donner
l’enseignement au mépris des lois, d’avoir maltraité un
de ses écoliers qui avait servi la messe d’un prêtre
constitutionnel, d’être le commissionnaire habituel des
prêtres déportés et de tenir les discours les plus
fanatiques dans des assemblées de femmes qui
l’écoutaient comme un oracle.
C’était, en effet, un des moyens employés par nos braves
catholiques pour sanctifier le dimanche, puisqu’il ne
pouvaient se rendre à la messe, de faire une pieuse
assemblée dans laquelle on chantait et on priait. On
chantait les parties de la messe que les fidèles
chantent, s’associant par un silence recueilli aux
parties que le prêtre récite d’ordinaire. Un pieux
laïque instruit, comme M. Morel, ou un gracieux
enfant auquel on avait appris quelques petites sermons
appropriés à sa jeune intelligence, donnait aux fidèles
le pain de la parole divine.
On conçoit que le principal personnage de ces réunions
devait être persécuté et tracassé de mille manières. De
lui aussi on pouvait dire, comme de M. Busson
‘’qu’il faisait à la République autant de mal qu’un
prêtre’’.
Le 21 mai 0793, M. Morel dut fuit ; il passa le
Doubs, se trouva en Suisse et s’engagea comme journalier
pour le temps de la fenaison, à la ferme de l’Abbaye.
Vers la fin de juillet, manquant de travail et de
ressources, M. Morel dut recevoir ; il fut reçu
et caché à Saint-Julien, par M. Burniquez. Mais
il fut découvert et arrêté le 29 août par le brigadier
de gendarmerie Vitteaux, lequel mérita par là un
avancement rapide, puisqu’un peu plus tard nous le
trouvons avec le grade de lieutenant, chargé d’escorter
les convois de prêtres envoyés aux ports d’embarquement.
Emprisonné à Maîche, puis à Saint-Hippolyte, M. Morel
ne fit pas de difficulté d’avouer qu’il avait quitté la
France pour se soustraire aux vexations et aux menaces
auxquelles il avait été en butte, et qu’il n’était
rentré, après deux mois d’absence, que parce qu’il ne
pouvait plus gagner son pain en Suisse’’. On lui demande
s’il a des propriétés et il répond avec un sourire amer
qu’il a pour tout bien un lit et une écuelle. On lui
demande s’il connaît les lois contre les émigrés, et il
réplique que oui. ‘’Mais il ne croyait pas qu’elles
eussent en vue un pauvre homme comme lui’’. Transféré à
Besançon le 30 août, M. Morel fut interrogé le 2
septembre ; il protesta que pendant son séjour en Suisse
il n’avait eu aucune relation ni correspondance avec les
émigrés ou avec les déportés, et qu’il n’avait jamais
porté les armes contre la patrie. Le tribunal civil qui
suppléait au tribunal criminel, alors en sanglante
excursion, ne se soucia pas de juger le brave
instituteur, et ce n’est que lorsque le tribunal
criminel fut rentré que, le 28 octobre 1793, M. Morel
parut à la barre.
Le défenseur de M. Morel lui suggéra l’idée de
réclamer, en qualité de fabricant de bas le bénéfice de
l’exception stipulé dans les lois contre l’émigration,
en faveur de certains industriels. Le département décida
que Morel de son propre nom, n’était passé en
Suisse que parce qu’on le traitait d’aristocrate, et
qu’il n’y avait été occupé qu’à porter du bois et à
faire des foins ; qu’en conséquence il devait être
maintenu sur la liste des émigrés (30 octobre).
Le 2 novembre, l’instituteur Morel fut donc
ramené devant le tribunal révolutionnaire et condamné à
mort. Et celui qui avait cherché à maintenir le culte et
les traditions fut exécuté ce jour même comme une
victime salutaire, le jour où l’Église de France était
empêchée de prier pour ses chers défunts.
L’enthousiasme de l’instituteur Morel devant la
mort nous est peint par une étrange circonstance. Un
jeune écolier se rendait au collège : il voulut éviter
la populace et prit la rue de la Prison ; mais soudain,
il fut heurté et renversé par un homme qui sortait de la
prison avec une telle vivacité qu’il ne vit pas le jeune
écolier, et qui se dirigea ensuite de toute la vitesse
de ses jambes vers l’échafaud. C’était Morel qui
courait à la mort ; l’enfant était le futur
bibliothécaire Charles Weiss qui, soixante dix
ans plus tard racontait encore avec une profonde émotion
cet épisode de son enfance.
C’était aussi en raison de son refus de serment qu’ le
14 février 1794, le tribunal révolutionnaire de Lyon
envoyait à la mort un pieux laïque de Thoirette, au
diocèse de Saint-Claude M. Jacques-Anselme de
Perruquet de Bévi. Ce vénérable gentilhomme de 69
ans avait vieilli dans sa paroisse natale, donnant à
tous, en même temps que l’exemple inviolable fidélité
politique, celui d’une éclatante profession de la
religion catholique. Ce fut pour la Foi, autant que pour
la politique, qu’il se refusa formellement à jurer la
Constitution. La commission révolutionnaire de Lyon le
fit rechercher à Thoirette et le condamna à mort, sur
son nouveau refus du serment : ‘’Comme
contre-révolutionnaire, qui n’avait voulu ni accepter la
Constitution républicaine, ni prêter le serment à la
liberté et à l’égalité.

XII
Les
commissionnaires de prêtres déportés
François Xavier Joseph BAUCARD
M. Baucard, le premier qui ouvre cette série
touchante de nos glorieuses victimes, était un de ces
humbles du monde, au cœur précieux devant Dieu. Il
fallait bien, au péril de la vie, maintenir en
communication le peuple avec ses prêtre puisqu’on avait
chassé ou reclus les prêtres ; il fallait bien pourvoir
les missionnaires cachés des huiles saintes, puisque les
cérémonies sacrées ne pouvaient plus se faire qu’à
l’étranger. Déjà nous avons vu condamner Sœur
Sainte-Dorothée pour sa correspondance avec les prêtres
déportés. Déjà nous avons vu relever ce grief contre
l’instituteur Morel. Pour M. Baucard, ce
sera l’unique motif de sa condamnation.
François Xavier Joseph Baucard était né à
Froidefontaine, non loin de la charmante petite ville de
Nozeroy, et il était attaché comme postillon aux Postes
de Pontarlier. C’était un précieux auxiliaire ; avec un
grand dévouement il mit au service des prêtres déportés
les facilités que lui donnaient ses fonctions.
Le 7 décembre 1793, deux voyageurs se présentent à la
Poste et demandent des chevaux pour aller en Suisse. Ils
étaient munis des pièces régulières et les chevaux
furent donnés sans observation ; Baucard, dont ce
n’était pas le tour de service, sollicita d’être
employé. A la douane des Verrières, les voyageurs furent
fouillés : Baucard avait dans une de ses poches
deux pixydes en argent pour les Saintes Huiles, dans un
paquet, un bréviaire et deux chemises, et tant dans son
gant que sous sa selle, 20 pièces de 24 livres et un
ducat d’or, et 96 livres en écus.
Aussitôt arrêté, Baucard fut ramené à Pontarlier
et incarcéré. Dans l’acte d’accusation on le prévint
‘’d’avoir exporté du numéraire, des objets servant au
culte, et d’autres effets pour des émigrés, et d’avoir
entretenu des relations criminelles avec eux.
‘’La nature des objets saisis, y dit-on, ne laisse aucun
doute qu’ils ne fussent destinés à des prêtres émigrés »
».
Transféré à Besançon, Baucard comparut le 7 mars
devant le tribunal criminel. A quatre heures du même
jour, il fut guillotiné sur la Place Saint-Pierre. La
condamnation avait été prononcée par 9 voix contre 12.
La Vedette dans son langage ordurier concluait ainsi son
récit : ‘’Ce malheureux n’a jamais voulu déclarer pour
qui était destiné cet argent. Si son sort ne dégoûte pas
les âmes pieuses et compatissantes d’alimenter nos sains
prêtres, les postillons qu’un pareil exemple effrayera
se tiendront peut-être sur leurs gardes et refuseront à
l’avenir leurs services au scélérats qui ne craignent
pas de se jouer ainsi de la vie d’un père de famille.
Avis aux ambitieux qui cherchent à adresser des
richesses au mépris des lois ; puissent-ils ne pas
oublier la mort de Joseph Baucard.
Nous sommes donc en droit par ce témoignage même de
l’ennemi de considérer M. Baucard comme un martyr
de la charité des fidèles envers leurs prêtres exilés et
dépouillés pour la Foi, et de voir en sa mort un des
plus beaux exemples de cette fidélité que le peuple
comtois, sauf quelques énergumènes et les voyou qui se
trouvent partout, témoigna à ses prêtres.
Madame Varin d’AINVELLE,
Anne OUDET, Françoise MAREY
Jeanne Baptiste BLANDIN
Après M. Baucard, nous voyons pour des motifs
analogues un groupe de quatre vaillantes femmes immolées
à Paris, le 29 juillet 1794.
Madame Marie-Françoise Pusel de Boursières était
âgée de 59 ans ; elle était veuve de son cousin François
Varin d’Ainvelle, conseiller au Parlement de
Franche-Comté ; nés à Besançon, elle s’était mariée avec
dispense de consanguinité en 1763, en l’église
paroissiale de Saint-Maurice. Bientôt veuve, elle
s’était consacrée à ses devoirs de mère avec une austère
vertu et elle avait vieilli dans l’hôtel de sa famille,
rue du Perron, dont ses frère le chanoine Georges
François Xavier Pusel de Boursières, le chevalier
Pierre Louis de Boursières, chevalier de
Saint-Louis et l’écuyer Louis Bonaventure de
Boursières, capitaine au régiment de Bresse, lui
avaient laissé la propriété par un ace passé en février
1779. La pieuse veuve s’était aussi assuré des droits de
banc et place dans l’église voisine des Bénédictins,
aujourd’hui Notre Dame. Elle jouissait de revenus
considérables, dont les titres sont conservés dans le
dossier de son procès, aux archives nationales W 422 n°
957.
Le chanoine de Boursières et le chevalier de
Boursières avaient lui les orgies révolutionnaires ;
le premier était passé en Suisse lors de sa déportation
; le second é »tait allé » prendre du service entraînant
son neveu qui avait déserté la carrière ecclésiastique à
laquelle il se préparait avec peu de goût, il est vrai
pur suivre le chevalier à l’armée des Princes.
Mme Varin d’Ainvelle était donc restée seule avec
sa servante, Anne Oudet , et la cuisinière des
deux frères de Boursières, Françoise Marey.
Anne était née à Rochefort le 6 mai 1760, fille de
Pierre Oudet et de Claudine Millier, et
elle avait reçu le saint baptême le même jour ; elle
était entrée à 18 ans comme femme de chambre chez Mme
d’Ainvelle.
Françoise Marey, née à Vauchamps, était âgée de
36 ans ; il y avait deux ans qu’elle était entrée comme
cuisinière, aux gages de 90 livres par an, au service du
chanoine et du chevalier de Boursières.
Une quatrième personne se trouva associée aux bonnes
œuvres et aux tribulations de Mme d’Ainvelle ;
c’est Jeanne Baptiste Blandin. Cette vénérable
fille, âgée de 65 ans, originaire de Montjustin, était
depuis 18 ans au service de l’abbé Touzet ; elle
gagnait vingt écus par an et sa petite fortune, composée
des 120 livres de l’héritage paternel, et de 330 livres
d’épargne, elle s’en était servi pour aider son maître,
dans ses besoins, bien loin d‘être payée de ses gages.
Lorsque M. Touzet fut déporté, avant de partir et
afin de l’indemniser, il vendit à Jean Baptiste son
mobilier par un acte reçu du notaire Belamy, et
si en règle que les administrateurs le reconnurent et
permirent à l’acquéreur d’en disposer et d’en vendre une
partie.
Mais la Révolution durant et les ressources manquant, la
brave fille se décida à quitter le logement de l’abbé
Touzet, qu’elle avait conservé la maison Brégand,
rue Saint-Vincent, n° 600, qu’elle payait beaucoup trop
cher pour elle seule (230 livres par an) et le 25
Florial an II, elle louait moyennant 48 livres par an un
cabinet chez Madame d’Ainvelle. Ce fut Françoise
Marey qui, par procuration signa son bail.
Cependant la fameuse Terreur battait son plein ; Madame
d’Ainvelle était trop bien apparentée, et
Jeanne-Marie Blandin, s’était trop dévouée aux
prêtres persécutés, pour ne pas être inquiétées. On épia
leurs démarches et on fil des perquisitions. En divers
endroits de la maison et du jardin ou trouva des
cachettes où l’on avait placé de l’argent ou de
l’argenterie, des vêtements, etc. Mais, cas aggravant,
on releva : quatre soutanes noires et une robe violette
de chanoine, ‘’une croix reliquaire en cristal avec son
cachet qui, circonstance aggravante, était armoriée, un
reliquaire, une médaille d’Innocent IX, deux nappes
d’autel’’.
On serait tenté de rire lorsqu’on prétend que ces objets
cachés ou prétendus tels étaient destinés à une armée
d’invasion. Ce sont des literies ‘’plumons’’ matelas ;
de vieux habits, la robe du conseiller d’Ainvelle,
un tableau représentant le Catafalque de Louis XV, des
livres, de la vaisselle, et par dessus tout, un ‘’bébé
d’enfant’’ c’est-à-dire une poupée.
Les juges ne rirent pas en lisant cette énumération ; on
trouva dans les papiers, un, fragment de sermon en latin
sur l’Incarnation, écrit depuis une centaine d’années,
un ordo de l’église de Besançon pour le mois d’août
(vendredi 3 ; le dimanche 5 pour al confrérie du Rosaire
; le sermon fut qualifié d’ ’’écrit fanatique’’ et
marqué ici au crayon rouge.
Dans les papiers de Mlle Blandin, se trouvait une
lettre datée de Bâle ‘’ce 21 may’’ ; on ne disait pas de
quelle année et ce pouvait être très bien d’avant la
déportation de l’abbé Touzet puisque Françoise
Donne, écrivant à son amie, se plaignait d’être sans
nouvelles d’elle ‘’ou de M. l’abbé’’, les craignait
malades et disait qu’elle rembourserait les ports de
lettres. C’était tout.
Cela suffit à monter une accusation de complicité avec
les dé »portés et les émigrés, de recel d’effets
appartenant à la nation : (combien la ‘’robe de
chanoine’’ et la poupée pouvaient enrichir la République
!) de fanatisme, etc.
La lettre ‘’paraît annoncer qu’il a existé une
correspondance avec les ennemis extérieurs de la
République’’. On a trouvé des imprimés ‘’qui tendent à
inspirer des maximes séditieuses et
contre-révolutionnaires (un bref du Pape). Les autres
accusées seront envoyées à Paris. Ainsi en décide le
tribunal criminel du Doubs.
Rambour les accompagne d’une lettre dans laquelle
il les dit coupables ‘’d’une intention sciemment
contre-révolutionnaire’’.
On dit qu’en route, la voiture ayant stationné à
Charenton, des personnes compatissantes offrirent aux
prisonnières des paroles de sympathie. A quoi, le visage
enflammé d’un feu céleste, Mme d’Ainvelle
répondit : ‘’Ne nous plaignez pas ; vous êtes vous-mêmes
bien plus à plaindre que nous, puisque vous restez
exposés à tant de périls et de sujet de douleur tandis
que nous n’avons plus que deux pas à faire, l’un d’ici à
l’échafaud et l’autre de l’échafaud au Ciel’’.
La pieuse veuve ne disait que trop vrai. Le 20 juillet,
les quatre inculpées comparurent devant le tribunal de
sang. Fouquier-Tinville demanda leur tête, et il
l’obtient par un jugement dans lequel entre autres
griefs, on voit qu’on avait trouvé dans la maison
Varin des objets appartenant à des ‘’prêtres
réfractaires’’, que Mlle Blandin avait diverti et
recélé les effets du prêtre Touzet ‘’émigré’’,
qu’on avait trouvé des écrits et des ouvrages tant
contre-révolutionnaires que fanatiques. Et après ce
tissus d’ineptes accusations, le tribunal concluait :
‘’Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à
anéantir la liberté soit par la force, soit par la
ruse’’ et sans qu’aucun témoin ait été entendu, sans
qu’aucun défenseur ait été présenté, au moins pour la
forme, les quatre ‘’conspiratrices’’ furent exécutées le
même jour.
Or, précisément à la même heure, le jeune fils de Mme
Varin qui suivait à l’armée des Princes une conduite
un peu inquiétante et qui ignorait encore jusqu’à
l’arrestation, ressenti l’effet des prières et des
grâces de cette vénérable mère. Il rentra dans ses
anciens sentiments, quitta les armes, devint un prêtre
fervent et mourut saintement après avoir été un des
restaurateurs de la Compagnie de Jésus et le guide
spirituel de la Bienheureuse Sophie Baret dans la
fondation des Dames du Sacré-Cœur.
Ainsi on vit une fois de plus le sang des martyrs faire
germer la Sainteté.

Barthélemy PINARD, Claudine-Anatoile DEY et Marguerite
BAUCHET
La veille 19 juillet 1794, trois autres bisontins et
pour le même motif, avaient été eux aussi, traînés à la
guillotine à Paris. Une note de leur dossier (Archives
Nationales W 1 ;424) les appelle ‘’Bande de fanatiques
et de contre-révolutionnaires’’ Leur arrestation avait
été annoncée en ces termes par la Vedette : ‘’Dans une
des dernières séances de la société populaire, disait la
Vedette du 17 juin. Lejeune a annoncé que l’on
avait trouvé chez de très saintes filles une édition
complète de la représentation du bienheureux béni
Saint-Suaire, de pieuse mémoire. Il y en avait cinq
cents exemplaires, bien joliment brodés et enluminés de
chanoines, évêques et archevêques bien et dûment crossés
et mitrés. Comme il est d’usage que les pieuses reliques
soient accompagnées d’un certificat authentique qui
atteste leur vertu, on a trouvé aussi chez nos très
saintes femmes une petite correspondance entretenue avec
les émigrés qui prouve à quel usage on destinait les
bienheureux bénis saints suaires. Nos vertueuses
ouvrières ont été mises dans un lieu où elles pourront
vaquer sans trouble à l’oraison, en attendant que
l’accusateur public du tribunal révolutionnaire ait le
loisir de leur faire deux doigts de cour’’.
Le chef de la ‘’bande’’, Barthélemy Pinard, âgé
de 70 ans, né à Dijon était ‘’commis négociant chez le
citoyen Pochet’’ et demeurait rue de la lue.
Marguerite Bauchet, marchande était âgée de 60
ans et originaire de Cernans-les-Montbozon ; son frère,
vicaire de Saint-Jean-Baptiste avait refusé le serment
et était dé »porté en Suisse.
Claudine-Anatoile Dey, âgée de 46 ans, née à Salins,
était la fille d’un premier mariage de la femme de
Pinard ; elle habitait avec eux.
Une perquisition amena la découverte de lettres écrites
par des prêtres déportés à Melle Dey, de prières pour
l’Église, le Pape et l’Archevêque d’une chanson contre
le Père Télesphore le trop fameux apostat ou en
l’honneur de M. Bacoffe, l’intrépide curé de
Saint-Jean-Baptiste.
Hélas pour nous quel malheur
Si ce pasteur si digne s’était laissé par erreur
Tomber dans le schisme, toutes ses brebis s’est égarés
Nous serions abandonnés
Vive à jamais le curé de Saint-Jean-Baptiste
Etc …
Pour de si mauvais vers qui se chantaient sur l’air de
la ‘’Bonne aventure’’, ce n’était pas la peine de
guillotiner quatre personnes. Mais la perquisition avait
trouvé » encore bien d’autres choses : une raillerie sur
le ‘’café-schisme’’ du curé constitutionnel, des maximes
admirables de fidélité, de paix et de foi pour les
‘’fidèles pendant le temps de schisme et de
persécution’’.
Puis on fit l’inventaire ; les perquisitionnaires
mentionnent en tête qu’ils y furent amenés par la saisir
de lettres anonymes saisies sur la personne de Thérèse
Gay, servante du citoyen Pinard. Et alors, voici les
ornements d’église, même une bourse avec son corporal
dedans ; des aubes, des calottes, un rituel, cinq
petites bourses avec leurs corporaux pour porter le
petit ciboire. L’inventaire désigne même que tel
ornement est destiné aux ‘’Premières classes’’ : c’était
évidemment une véritable église secrète que cette maison
Pinard et la police avait eu du nez. Voici les Canons,
Calices, Missels, un diurnal, des livres portant la
signature de l’abbé Beauchet, des livres de
chœur, des purificatoires dont quelques uns sont
‘’teintés de vin’’ ce qui indique un usage assez récent,
une petite Hostie, des règlements de piété pour les
enfants, des mémoriaux de Première-Communion, le gros
paquet des images dont parle la ‘’Vedette’’, des collets
et des rabats, des sermons, des petits manteaux, une
bible qui est à l’abbé Cottin, déporté, le rochet et le
camail de l’abbé Beauchet, des livres appartenant
à divers prêtres déportés ; une caisse ‘’pleine d’effets
avec une fausse queue (pour se déguiser il fallait des
perruques surtout à cette époque) et un écrit
contre-révolutionnaire appartenant à M. Mathieu,
prêtre déporté, le missel des morts de M. Beauchet,
dans lequel une lettre datée de Nivôse précédent servait
de marque’’.
On a trouvé également une ‘’robe de confrérie’’ avec le
cordon et le chapelet, des fleurs artificielles, des
catéchismes imprimés en 1790.
Le lendemain, 21 Florial an II, le comité de
surveillance se transportait au domicile de M. Pinard ;
il continuent les fouilles et trouvent cachés ‘’dans le
bas d’un farinier’’ deux soutanes, des chandeliers
d’argent etc.
On arrête à la Poste les lettres à l’adresse de Pinard
et on ne les lui remet qu’après examen.
Barthélemy Pinard avait fait de mauvaises
affaires et sa belle-fille était locataire du logement
et l’avait ‘’retiré’’ chez elle avec sa mère.
D’ailleurs, sa femme était depuis longtemps malade,
retenue au lit ; elle fut laissée hors du débat. Thérèse
Gay bénéficia de la même indulgence.
Il n’en fut pas de même de Thérèse Beauchet :
Thérèse Gay l’avait dénoncée comme ayant apporté
dans son tablier, en plusieurs voyages les effets saisis
chez Pinard.
Elle fit en vain l’ignorante pour éviter de compromettre
les autres.
Claudine Antoinette Dey prend pour elle toute la
responsabilité. Elle disculpe son beau-père et sa mère ;
elle finit en outre par avouer ses correspondances et
commissions des prêtres déportés.
Enfin, elle dit qu’elle ignorait la loi, mais que
l’eut-elle connue, elle n’aurait pas déclaré les effets
qu’on lui avait confiés, mais qu’elle aurait pressé
Marguerite Beauchet d’agir à son idée.
Quand à Barthélémy Pinard, il ne savait rien car
il était absent toute la journée pour son travail. Il ne
nia pas une lettre reçue d’un prêtre déporté mais il dit
n’avoir pas fait la commission que cette lettre
demandait.
Les trois inculpés et leurs complices furent renvoyés
devant le jury d’accusation.
Le 21 Floréal an II, ils subirent l’interrogatoire. On
joignit à ce grief qu’un sac de farine avait été trouvé
dans une malle, mais Mlle Dey répondit à ce grief
d’ ’’accaparement’’ que la malle n’était pas fermée et
que cette place était une précaution contre les rats. M.
Pinard avoua avoir vu et reçu le prêtre déporté
Baille.
Les trois principaux accusés furent envoyé à Paris,
ainsi que la servante Thérèse Gay ; ils comparurent dans
une fournée dans laquelle ils occupent les numéros 23,
24, 25 et 26.
L’accusateur public relève contre eux :
1° Contre Barthélemy Pinard, une lettre du 21
décembre 1792 par laquelle un prêtre ‘’émigré’’ lui
donnait des commissions. Pinard avait pu dire
qu’il ne lui avait pas répondu, sans mentir, car le
prêtre disait de répondre à une tierce personne.
2° Contre Claudine Anatoile Dey, une
correspondance avec des prêtres émigrés ; elle avait
exprimé son chagrin de la Révolution à un d’eux, qui lui
répond le 16 juillet 1793 :
‘’Une petite dose de cette liqueur douce, trois grains
de patience et un peu de cette poussière symbolique
d’humilité, tout cela fera un excellent mélange que vous
prendrez tous les matins en vous levant et continuerez à
les prendre de quart d’heure en quart d’heure jusqu’à ce
que votre sang soit déchargé de cette humeur qui
l’empêche de circuler, et qui par conséquent vous met
mal à votre aise. Après cette sainte et douce recette,
ce prêtre curieux ajoute : Faites-moi part des nouvelles
de l’intérieur. Vous le pouvez sans courir aucun risque
; on les dit très intéressantes ‘’Fouquier relève en
outre le recel des effets de prêtres sortis du
territoire français’’.
Contre Melle Beauchet, l’accusateur lui reproche
d’être sœur d’un prêtre émigré, d’être complice de Mlle
Dey ; il en est de même de Thérèse Gay qui
aurait dû les dénoncer. Enfin vient contre tous le grief
des prières ‘’pour le Pape, pour Monseigneur
l’archevêque, pour le roy et la famille royale’’ que
l’on a trouvées lors des perquisitions.
Le tribunal lui adjugea ses conclusions en condamnant à
mort les trois principaux accusés ; Thérèse Gay
fut acquittée, nos trois commissionnaires de prêtres et
‘’receleurs de leurs effets’’ furent guillotinés le même
jour.

Toussaint MENEGAUD
Enfin, deux mois après la chute de Robespierre, le sang
coulait encore à Paris et l’échafaud voyait un dernier
Franc-Comtois mourir, pur services rendus aux prêtres
déportés. C’était un horloger de Besançon, M. Toussaint
Menegaud, âgé de 36 ans selon une pièce de 41 ans
selon le jugement. Il était né à Besançon et y exerçait
paisiblement sa profession quand la Révolution éclata.
Son attitude politique avait bientôt déplu aux
puissants. On l’incarcéra à Besançon puis de là il fut
transféré avec d’autres à Dijon ; mais la haine l’y
poursuivit ; il fut dénoncé de nouveau et le département
ordonna son envoi au tribunal révolutionnaire et sa
conduite à Paris de brigade en brigade.
Son arrestation ait été motivée d’après un tableau
annexé à son dossier (Archives Nationales W 448 n° 96) :
‘’pour avoir été aristocrate faisant les commissions des
prêtres et des ex-nobles.
Pour ce motif, ce père de famille de deux enfants, dont
le fils aîné avait dix ans et qui ne vivait que de son
travail, appelé par ses ennemis’’ le magasinier des
nouvelles aristocrates’’ fut donc entraîné à Paris.
Le même tableau le dit d’un caractère fougueux ; il
l’accuse d’aimer l’argent, ce qui est un crime contre
les assignats ; et ce qui montre bien que M. Menegaud
avait été uniquement poussé par la persécution
religieuse : ‘’paraissant assez patriote au commencement
de la Révolution, et après a changé’’. On attribuait
plus rapide et sûr d’acheter des biens nationaux.
A Paris, Leblois avait succédé à Foulquier
qui avait expié ses crimes sur l’instrument du supplice
de ses victimes. Il accuse Menegaud d’avoir
entretenu des correspondances même en voyageant hors du
territoire de la République en 1791 et 1792 (notez
qu’alors la loi n’existait pas encore). On relevait du
mépris pour la garde nationale des services rendus aux
émigrés, des paroles contre l’assemblée et les
clubistes.
En vertu de ce document, l’écrou fut maintenu le 19
Fructidor an II et le brave ouvrier entre à la
Conciergerie. Le 23 du même mois, il était condamné à
mort et exécuté. Ce singulier ‘’aristocrate’’ qui vivait
de son travail et laissait une veuve avec deux jeunes
enfants sans ressources, mourait sans doute victime de
quelque haine secrète et inconnue à l’heure actuelle ;
est sûr et ce qu’on a caché le plus possible dans les
pièces du procès, c’est que M. Menegaud avait été
commissionnaire de prêtres déportés. Un mot du tableau
dressé contre lui le dit expressément et cela semble
suffisant pour fixer le vrai motif de sa mort.
LES APÔTRES LAÏQUES
L’invalide VUILLEMIN
Le Menuisier MOREAU
La Révolution avait jeté en exil les prêtres fidèles,
rares étaient ceux qui au péril de leur vie pouvaient
rester au secours des chrétiens persécutés et enlacés
dans les filets du schisme. Il fallait des auxiliaires.
Déjà nous avons vu le rôle qu’avait alors le pieux
laïque instruit ; nous avons vu aussi le courage dont le
commissionnaire auxiliaire devait faire preuve. Nous
avons vu avec MM Morel et Busson la
récompense de leur zèle par la couronne du martyre.
Dans ce groupe d’exemple si plein d’actualité apparaît
la rude figure d’un vieux soldat, invalide pensionné,
Georges-Ignace Vuillemin.
Celui-ci était né au Bélieu en 1728. Il avait
vaillamment servi et s’était retiré avec sa pension
d’invalide au pays natal. Lorsque la Révolution avait
éclaté. Vuillemin, non content de se tenir dans
la plus louable orthodoxie, s’était fait apôtre et
s’était efforcé de ramener les égarés sur lesquels la
famille lui donnait une certaine influence. ‘’C’est dans
la plus profonde amertume de mon cœur, écrivait-il le 28
juin 1792, à son beau-frère Receveur de Mont-de-Laval,
que j’apprends que vous assistez régulièrement aux
offices sacrilèges qui se font au Luhier. Si vous aviez
un peu de religion, vous resteriez chez vous. Vous dites
que le serment ne change pas la religion et que les
nouveaux pasteurs sont soumis à l’Église et
reconnaissent le Saint-Père. Et moi aussi je reconnais
le Grand Turc pour dominer sur toute la Turquie et sur
moi aussi, s’il veut, pourvu qu’il ne me demande rien et
n’ordonne rien.
Et de quelle part viennent-ils, ces pasteurs. N’est-ce
pas de l’Assemblée Nationale réunie pour des intérêts
purement civils ? Les électeurs, qu’ils soient juifs,
turcs ou païens ne nomment-ils pas aux évêchés et aux
cures ? La liberté française ne permet pas qu’on puisse
se lier par un vœu sans perdre la qualité de français ;
le mariage est regardé comme un contrat civil qu’ l’on
peut casser quand on voudra, et la femme comme une terre
que l’on peut acquérir et aliéner à volonté. Si la
Religion vous intéressait beaucoup, vous sauriez que le
Saint-Père a déjà lancé trois brefs dont le dernier est
daté du 19 janvier 1792. Vous direz toujours : ‘’Il faut
suivre la loi’’. Oui, il faut la suivre pour le
temporel. Vous dites que la liberté de conscience est
permise ; il faut donc en jouir ; pour moi je veux en
faire usage. Je suis français, aussi intéressé pour ma
patrie que celui qui pourrait me la disputer. J’ai fait
le serment civique et je n,e m’en dis pas , quoi qu’il
puisse m’arriver. Mais pour les vérités que je vous dis
ici, j’en suis de même et prêt à les signer de mon sang,
aussi librement qu’avec cette encre si Dieu m’en fait la
grâce. Je ne fais aucun mystère de cette lettre, vous
pouvez la communiquer à qui bon vous semblera, même à
Martin (c’était le curé intrus du Luhier) et je
désire que quelqu’un puisse y répondre. Mais je pense
que vous la jetterez plutôt dans le feu, et je ne
l’apprendrai pas sans verser des larmes et ma femme
aussi’’.
Trois mois plus tard, le 22 septembre, le vieil invalide
ne se tenant pas pour battu, écrit encore : ‘’En vérité,
je suis toujours de plus en plus surpris de vous voir
persévérer dans un parti que la Sainte Église rejette et
dont touts les braves gens ont horreur. Qu’est-ce donc
qui peut vous tranquilliser ? Ce ne sont pas les raisons
que vous m’avez exposé »es dans votre lettre. Vous dites
que nous ne respirons que le sang. Qui, des habitants du
Bélieu ou de ceux du Luhier font le plus de vacarme ?
Lesquels voudraient égorger les autres ? Qui sont ceux
qui font le plus de menaces ? Quand nous demandons qu’on
nous laisse pratiquer notre religion selon les décrets,
on ne veut pas. Mon Dieu, que je voudrais connaître le
vrai moyen pour vous ramener dans le bon chemin ! Ah !
mon cher et tendre frère, comme je l’emploierais,
dussé-je y perdre beaucoup, tant vous m’êtes chers tous
deux !’’.
Le pauvre invalide perdait ses efforts. Froide et lâche
, sa sœur lui répond le 19 novembre : ‘’Mon cher frère,
la charité fraternelle m’oblige à vous faire savoir que
si vous voulez bien éviter les embarras où vous pourriez
vous trouver, par suite de ce que vous m’avez écrit
ci-devant, il faut vous montrer bon patriote et vrai
citoyen.
Déjà on faisait la distinction comme aujourd’hui et on
voulait considérer les catholiques comme hors des droits
de citoyens. Mais ce n’était pas pour arrêter un homme
qui avait fait ses preuves sur les champs de bataille.
Non content de ne mettre aucun mystère dans son
apostolat, l’invalide pratiquait ouvertement ; au besoin
pour avoir un prêtre lorsqu’il voulait se confesser, il
passait en Suisse, car la frontière était toute voisine.
Hélas, il fut surpris au retour, le 27 novembre à sept
heures du soir, par des volontaires de la Drôme en
détachement à Lac-ou-Villers. Il faisait route avec
trois jeunes inconnus qui se trouvaient être des émigrés
rentrants. Leur sort fut réglé à part, Vuillemin fut
jugé leur complice ; mais ses dénégations auraient pu le
faire absoudre, si l’on n’avait trouvé dans son
portefeuille dont il n’avait pu se débarrasser à temps,
les copies des lettres qu’il avait adressées à son
beau-frère, des lettres écrites à leurs parents par des
prêtres déportés et une lettre écrite par un émigré.
Enfin l’invalide avait dans une poche son livre
d’heures.
Le 30 novembre les quatre prisonniers comparurent devant
le juge de paix de Morteau. L’invalide déclara qu’il
était allé en Suisse, à Cressier, se confesser à M.
Bolard, ci-devant vicaire en chef au Bélieu; qu’il
avait été accompagné d’une jeune fille qui se rendait
chez sa tante à Cressier, qu’il n’avait porté aucun
message pour des émigrés mais seulement trois lettres
pour des prêtres déportés.
Il n’avait pas débarqué à une heure indue, comme on le
prétendait, mais bien à sept heures et en un lieu d’où
un sentier conduisait directement à Chaillexon. Il
n’avait parlé à ses compagnons qu’il ne connaissait pas
autrement que pour leur répondre qu’il les conduirait au
Bélieu.
Le 1er décembre, les quatre prisonniers étaient
transférés à Pontarlier. Dix jours après eut lieu
l’interrogatoire de l’invalide. Vuillemin persista dans
ses déclarations, mais il ajouta que le paquet de
lettres, dont il ignorait le contenu et les destinations
lui avait été remis tel que par une femme de Cressier,
pour une femme du Bélieu qui devait les faire parvenir.
L’interrogateur lui fait dire qu’il n’a écrit ses
lettres ‘’tendant à propager le fanatisme, ‘’que par
suite de sollicitations et qu’il s’en repentait’’.
Est-ce vrai ? Le témoignage du seul persécuteur est trop
contradictoire avec l’attitude que Vuillemin garda
toujours avant et après pour qu’on puisse l’admettre
sans contrôle. Vuillemin a peut-être dit qu’il se
repentait de n’avoir pas réussi. Mais en tous cas, s’il
a eu cet instant de faiblesse, il sut bien le racheter
comme nous allons le voir.
Le 13 décembre, l’acte d’accusation était dressé.
Vuillemin était poursuivi comme complice d’émigrés et
auteur d’écrits fanatiques. Il fut en conséquence
transféré à Besançon où il arriva le 22 décembre.
Le 15 mai 1893, le vaillant catholique comparut devant
le jury dans lequel on remarquait le curé intrus
d’Orchamps et le trop fameux Melchior Proudhon ; un des
rares prêtres comtois qui aient alors donné le scandale
du mariage.
On transforma les trois émigrés qui rentraient
repentants chez eux en une armée envahissant le pays ;
les deux chefs d’accusation furent admis par le jury,
mais comme la composition d’écrits fanatiques n’était
pas prévue par le code, il fallait se contenter de
condamner sur le premier chef ;
Vuillemin fit un pourvoi en cassation, mais
naturellement sans succès.
Bientôt on le renvoyé à Pontarlier, en même temps que la
guillotine. Sans peur et sans reproches, le vieux soldat
allait à la mort comme à une fête. Il repoussa avec une
vive indignation le ministère que l’intrus de Pontarlier
lui offrait, et monta sur l’échafaud.
On n’était pas encore dans la période athée, mais
seulement dans la période schismatique, et, selon
l’antique usage, le bourreau prenant le condamné éleva
la voix pour le recommander aux prières de l’assistance.
Et alors l’invalide s’écrie d’un ton ferme : ‘’Oui, mais
seulement des Catholiques Romains, fidèles à la Religion
et au Roi’’ et en se tournant vers le peuple, il crie :
‘’Vive la République ! Vive le roi ;’’.
Ainsi mourut ce brave homme dont le vrai crime était sa
fidélité à la Foi, con courage à la prêcher, sa
vaillance à la pratique, son désir de s’approcher des
sacrements et sa charité tant pour faire les commissions
des prêtres déportés que pour guider dans des sentiers
difficiles trois jeunes voyageurs inconnus.
M. Moreau, menuisier à Baume-les-Dames, fut lui
aussi une victime immolée pour son courage à proclamer
ses convictions. Ce pauvre artisan, marié et près de
autre enfants en bas âge, n’avait jamais craint
d’exprimer ouvertement son opinion. Ainsi avait(il
bientôt été en butte à toutes espèces de vexations ; les
volontaires au passage, excités par le juge Grosjean,
avaient brisé ses vitres, ses portes et jusqu’à ses
marmites. Bientôt il fallut se cacher ; puis, pour ne
pas laisser sa famille sans ressources, le menuisier dut
reparaître ; la municipalité déclara que Moreau pouvait
entrer chez lui et qu’elle ne s’y était jamais opposée.
Mais d-s le 10 octobre, le maire, tout en connaissant
que Moreau n’était pas émigré mais qu’il avait
été mis sur la liste ‘’parce qu’il avait disparu, le
faisait arrêter et envoyer à Besançon ‘’Songez, citoyen,
écrivait-il à l’accusateur public, que ce n’est pas un
sujet à relaxer. Il est vrai que la nation n’a rien à
gagner avec ce gueux là, mais il n’en est pas moins
contre-révolutionnaire’’.
Joseph Moreau, âgé de 42 ans, défendu par
l’avocat Clerc, obtint d’être renvoyé devant le
département qui statuerait sur la vérité ou la fausseté
du crime d’émigration qu’on lui imputait.
Ce fut en vain que sa femme chercha à réunir les
certifications de résidence. Le juge Grosjean devenu
président du département lui avait dit : ‘’Il faut que
votre mari soit guillotiné’’. La municipalité déclare
les témoins suspects; on obtient un nouveau délai et on
en présente d’autres. Même résultat. Enfin, le 27
janvier, la municipalité déclare les témoignages
suffisants et ordonne leur affichage pendant huit jours
; mais le district les repousse en disant que ces
certificats ne désignent pas exactement la maison où le
prévenu a demeuré. Le département renvoie encore à la
commune de Baume. Mais entre temps, Lejeune avait
épuré la municipalité. Vainement la femme de Moreau
présente des témoins formels ; ils citent même des
ouvrages exécutés par Moreau durant le temps de
sa prétendue émigration. Alors on rappelle chaque témoin
à part et on les terrorise ; on veut que chacun certifie
la résidence interrompue, ce qui est impossible, alors
que l’union des divers témoignages suffit à l’établir en
les joignant les uns aux autres. Enfin, la municipalité
refuse le certificat. En vain, Mme Moreau envoi
envoie au département de nouveaux témoignages, en vain
l’avocat expose lumineusement les preuves de l’innocence
de son client. Le 26 mars 1794, le département le livre
au tribunal criminel ‘’Parce qu’on peut présumer qu’il a
fait des voyages en Suisse’’. Et pour ce même motif il
est guillotiné sur la place Saint-Pierre, le 31 mars
1794.

APPENDICE
La liste préparatoire de la cause contient divers autres
noms de laïques ; l’examen détaillé des dossiers ne les
a pas fait maintenir, car il n’a pas paru possible de
prouver le motif très probable de leur condamnation ; ce
sont François Chevalier et Claude Joseph
Vuillemin. Il est est de même de François Gardé,
postillon à Villeneuve-St-Georges, âgé de 18 ans, né à
Venise (Doubs) guillotiné à Paris comme ‘’conspirateur’’
le 13 mai 1794. Tout en penchant à mettre son cas en
parallèle avec celui de M. Baucard, nous avons dû
suspendre la décision ; le dossier du procès n’ayant pu
se retrouver aux archives.
En résumé, nous avons exposé ici les actes de nos
martyrs aussi exactement que nous l’avons pu. Notre
liste s’est trouvée ramenée à Cent Martyrs. Outre M.
Thomas et M. Cosmann que nous avons rajouté,
il convient en effet encore d’ajouter le Père Bourquin
que M. le curé d’Amance a eu l’amabilité dévouée de
signaler à notre attention.
Le P. Claude BOURQUIN
Le père Claude Bourquin naquit à Amance le 11
décembre 1761. Il fut baptisé le lendemain ; son père
Claude-Joseph Bourquin, laboureur mourut l’année
suivante ; son oncle éleva l’orphelin. Il entra chez
P.P. du Tiers-Ordre régulier au couvent de Picpus à
Paris. Chassé par la Révolution, il rentre dans son
pays, mais le 25 août 1792, 25 individus d’Amance
déposèrent au conseil de la commune une pétition disant
: ‘’que pour maintenir la tranquillité publique à Amance,
il était urgent d’en faire sortir tous les
ecclésiastiques insermentés qui y sont domiciliés’’. Ils
dénonçaient donc cinq prêtres et le Père Bourquin eut
l’honneur d’être le premier cité. Ces prêtres ‘’à raison
de la diversité d’opinions religieuses sont la cause des
divisions qui existent entre les citoyens’’.
Ayant à employer ce singulier moyen d’apaisement qui
consiste à supprimer ses adversaires, le conseil de la
commune prend ses mesures ; le Père Bourquin
pensa pouvoir se cacher à Paris chez son cousin Antoine
Bourquin, qui l’aimait comme un frère et qui
exerçait un florissant commerce de marchand de vin.
Mais bientôt arrêté, il devait être, comme prêtre
insermenté demeuré, condamné à mort. L’influence des
marchands de vins était, comme en toute république
démocratique prépondérante. Antoine put sauver son
cousin ; et le Père Claude s’en tira avec huit ans de
fers.
On le transfère donc à Bicêtre, prison où les détenus
vivaient dans la plus honteuse licence, et le plus
périlleux voisinage, couchant trois dans un lit, quand
ils pouvaient, et souvent même par terre beaucoup de
détenus étant atteints de la galle ou de maladies pires
encore, ainsi que l’a établi M. Walloy.
On sait ce que fut la Conspiration des prisons ; y
eut-il une vraie conspiration ? Je ne sais , mais ce qui
est sûr, c’est qu’on s’en servit pour englober dans les
fournées de mort une foule de détenus qui persistaient à
ne pas mourir du terrible régime ; de ce nombre nous
avons vu M. J.B.F. Attiret; de ce nombre aussi
fut le Père Claude Bourquin. Le 16 juin, il
comparut dans la première journée, seul de prêtre entre
36 ouvriers ou domestiques. Il porte le numéro 26 dans
la liste fatale. Selon l’acte d’accusation les conjurés
projetaient de forcer les portes de leur prison, de
poignarder les représentants du peuple, etc. de leur
arracher le cœur ‘’pour le griller et le manger’’, Pouah
! et ‘’de faire mourir les plus marquants dans son
tonneau garni de pointes’’.
M. COURTOT
Il y a enfin un prêtre
que nous nous reprocherions de ne pas signaler avant
de conclure ; c’est M. Courtot, curé de
Champvans et doyen rural du décanat de Dole.
On dit d’ordinaire qu’il était assermenté et qu’il
persévéra jusqu’au bout dans le schisme. Ce qui est
certain c’es qu’il fut traîné à Paris, jugé,
condamné et exécuté pour avoir prêché contre la loi
qui permettait le divorce et le mariage des prêtres
double et sacrilège attentat à la morale catholique.
L’opinion générale nous l’avoir fait écarter ; mais
une nouvelle opinion semble se faire jour ; on dit
que M. Courtot n’aurait prêté le serment
qu’avec les réserves nécessaires. Un examen
minutieux déterminera si ce courageux vieillard doit
être considéré comme une honnête victime de préjugés
gallicans ou si on doit le considérer comme un
martyr, mis à mort dans l’unité de l’Église, et en
haine de la morale catholique.
Conclusion
Le lecteur a pu voir que ce n'est point une histoire
complète que nous lui avons présentée ; ce n'est que le
point de départ des recherches que va produire le procès
de béatification, à la suite duquel l'histoire mieux
connue et complètement étudiée pourra mettre en plein
lumière les vies de ceux des Serviteurs de Dieu dont la
mort glorieuse aura été &admise par décret solennel. En
attendant, nous nous estimerons heureux si nous avons pu
contribuer à ce résultat, en donnant un point d'appui
aux personnes désireuses d'aider aux recherches, en
coordonnant le contenu des ouvrages et des documents que
nous avons pu découvrir. Puissions-nous ainsi avoir fait
mieux connaître et aimer ces Pères dans la Foi et dans
la persécution jacobine ! Puissions-nous un jour penser
que notre humble travail est la première pierre de
l'édifice qui va s'élever à la gloire des Serviteurs de
Dieu !
Parvenu à la fin de notre tâche, nous protestons,
conformément aux décrets d'Urbain VIII que nous n'avons
entendu en rien préjuger les décrets de la Sainte Église
et que si nous avons parlé de faits réputés miraculeux
ou surnaturels, ou appelé les Serviteurs de Dieu,
Vénérables ou Saints ou des termes équivalents, ce n'est
que dans le sens ordinaire de ces mots et dans celui où
les emploie le langage courant, et sans que cela se
rapporte à aucun acte ou intention de culte.
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