Rémy Démoly

 

Périodes d'histoire en Franche-Comté

 

Généalogie des Démoly - De Moly - Demolys - etc...

Rémy Démoly - Périodes d'Histoire en Franche Comté

 

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Note de Rémy DEMOLY :

Il est naturellement permis à chacun des lecteurs d’appréhender ce texte comme bon lui semble et selon ses convictions politiques et religieuses.
Le fait de rapporter ces écrits n’a pour seul but que celui d’attirer l’attention des généalogistes et chercheurs, sur le plan historique local, afin qu’ils puissent y trouver les patronymes étudiés sans, je le précise bien, entamer quelle polémique ou controverse que ce soit.
Ne rallumons pas les conflits politico-religieux déjà bien trop prégnants à l’heure actuelle !
Des femmes et des hommes, selon leurs croyances et certitudes personnelles ou familiales ont été les acteurs, souvent très malheureux, de cette période troublée. Rappelons, de part et d’autre, leur souvenir dans nos recherches généalogiques, c’est un témoignage général que nous leur adressons ainsi.

Par chance, je possède cet ouvrage et, s'il n'est pas entièrement reproduit ci-après, je suis prêt, sur simple demande à adresser le texte complet relatif à un personnage cité. Je n'ai noté ici que les informations pouvant aiguiller un chercheur en généalogie sans m'étendre sur le texte complet.

 

Diocèse de Besançon et de St-Claude Cause de béatification

MARTYRS FRANCS-COMTOIS*
de la
Révolution Française
Cause de Béatification


Récits sommaires

Publiés par les soins de la Postulation

En vente au profit de la cause : 1 fr 75
Dole 5 rue du Collège – 1903

• orthographe respectée
Extraits de textes à l’usage de généalogistes.

_________________

Vesuntione die Xa decembris anno Domini 1909 in festo Translationis Alma Domus Loretanœ.

 

Ludovicus HUMBRECHT
Archidiaconus S. Ferrucii
Vicarius Capitularis, Sede vacante
 

Index des patronymes rencontrés

ABRY d’ARCIER

ALLEMANT (cardinal)ANTOINE Jean FrançoisARBELLE

ARMÉLY (religieux)

ARNOUX J.B.

ATTIRET Claude André

ATTIRET Antoine Louis

ATTIRET Jean Baptiste François

ATTIRET Jean Denis

AUGER

BACOFFE

BADOULLIER Marie Henriette

BAGUE Pierre

BAILLE (prêtre)

BALLANCHE J.A. BALLANCHE Jean Claude

BALLYAT Claude (chirurgien)

BAILLY J.B. (vigneron à Dole)BANQUE Jean PierreBARET Sophie

BARON JH..

BARCON Jean Luc 

BAUCARD François-Xavier-JosephBAUCHET Marguerite BAUD ClaudeBAUD Marie JoséphineBAUDOT JosephBAULLERET Louis

BAVEREL

BAZARD

BEAUCHET Thérèse

BEAUCHET (abbé)

BELAMY (notaire)

BELPOIX Georges IgnaceBERÇOT Jacques IgnaceBERNARDBERTIN MOUROT Pierre MathildeBERTRAND Claudine

BINÉTRUY P.F. MichelBLANC Claude

BLANCHONBLANDIN Jeanne Baptiste

BLANDIN Jeanne Marie

BLANDIN (accusateur public)

BOBILLIER Alexandre

BOILLON Etienne Joseph

BOILLON Victor

BOILLON-MOUREY

BOILLIN J.B.

BOILLIN C.F.

BOILLIN Claude HenriBOLARD Philippe Ambroise Nicolas Joseph

BOISSON

BOIVIN Ambroise

BOLARD de BONEVAUX

BONGUYOD Marie Antoine

BOUCHOT Athanase (religieux)

BOUCON

BOUHELIER C.F.

BOUHELIER François Xavier

BOUDROT (prêtre)

BOURGEON

BOURQUIN Antoine

BOURQUIN Joseph

BOURQUIN Claude (curé)

BOURGEOIS Jean François

BOUTEILIER Antoine

BRELUCQUE

BRÉTILLOT Thérèse

BRÉTILLOT Nicolas (marchand de fer)

BRÉZARD A.

BRÉZARD Jean François

BRIANCOURT (veuve)

BRIEL (propriétaire du moulin de Mouthiers)

BRIOT

BRULLOT Jean. Guillaume

BUCHET Antoine Léopold

BUCHET Antoine Emmanuel

BUFFET Jean Claude (religieux)

BURGEY Jean François Marie   (religieux)BUSSON Jean Pierre Nicolas

BUSSON Pierre Nicolas

BUSSON Guillaume François BUSSON Marie FrançoiseBURNIQUEZ

CAHUET (homme de loi)

CAPLER HippolyteCAPON Anne Pierre

CARONCARRON (religieux)

CASEAU

CASSARD-PARISE François Xavier

CASSARD GEORGES Jean Claude

CASSARD X.

CASSARD J.F.

CASSARD-GEORGES  Alexandre Victor

CHALON C.F.CHAMOUTON (chanoine)

CHAPUIS (épouse BELPOIX Georges Ignace)

CHARPILLET Jean ClaudeCHATELAIN

CHAZERANDCHÉRUY GuillaumeCHEVALIER François

CHEVREY-CORNIBERTCLAUDET Jean FrançoisCLAVECLÉMENT Jean Pierre

CLERC Ferdinand (prêtre)

CLERC (avocat)

COLARD Jean

COLLINET (aîné)

COLOMBOT (chanoine)

CONVERS Gabriel

COMTE Claude (prêtre)

COQUILLARD (avocat)

CORNIBERT Pierre Joseph

CORNIBERT Claude AntoineCORTOT Jean Pierre

COSMANN Nicolas et GeorgesCOSTE-SARGUET Etienne François

COTTIN (abbé)COURTOTCOURVOISIER Pierre Étienne

CRETIN Édouard

CRETIN Charles

CREUSOTCROLOT Jean Ignace

DALOZ Jean

DARC

DARCHE Dominique

DAVIOT Jean François

DAVIOT Jean Denis

DAVIOT Denys

DAVIOT Nicolas

De BOURSIÈRES Louis Bonaventure

De BOURSIÈRES Pierre Louis

De BRANGES de CIVIA (abbé)De CHAFFOISDe CHÉRAMÉ LéopoldDe DURFORT

DEFAUCAMBERGE

De FRANCHET de RANS

De GRAMMONT Antoine Pierre 1erDe la BICHEDELACOUR Edmond AntoineDELAMOTTEDe la PIERRE Paul

De l’AUBESPINS (Comte) Armand Hylaire

De ROMEVILLE Claude

DERVILLÉ Julien (religieux)

DESCHARRIERESDe TRÉVILLERSDe LENZBURG

DEMENTEDe PERRUQUET de BÉVY  Jacques AnselmeDe SAINT-JUAN (Madame) et Charles

DESBIEF J.A.

DESBIEF Jean Etienne

DESBIEF Guillaume François

DEVILLERS Jl. C.

DEVILLERS Robert

DEVILLERS Claude Joseph

DEVILLERS Pierre François ÉloiDEY Claudine AnatoileDIDELOT Nicolas Antoine

DODANE Marie Thérèse

DODANE (médecin)DONNE FrançoiseDOURLAN Claude FrançoisDREZET Jean François

DROZ

DRUHEN Maxime

DUBILLARD (archevêque)

DUBOZ Jacques François

DUCHAILLUTDUMONT François Xavier

DUMONT (prêtre)

DUPERCHY (prêtre)

DUPLESSY (Mlle)

DURFORT- LÉONARD

DURUPT Jean Marie

ÉMERIC

EMOURGEON (religieux)

ENIS Pierre Louis

ESCALLE Née CRETIN

ÉPAILLY

EVRARD Hélène eet Victoire

FAIVRE Claude FrançoisFAIVRE du BOUVOT Louis Hector FAIVRE Marie Agathe épouse VUITTENEZ

FAURAX (religieux)

FERRY Jeanne Claude

FEUVRIER-ETHEVENARD Jean François

FEVRIER-ETHEVENARD Jeanne Claudine

FLAVIGNY (prêtre)

FLEURY (cafetier)

FLUSIN François Laurent

FORIEN Charles François

FORIEN J.

FRANCHET de RANS (évêque)

FRANÇOIS Claude Antoine

FRÉNEY

FRÉZARD

GALMICHE

GARDÉ François (postillon)

GATEY Étienne Martin

GAUME

GAUTHIER Jean François

GAUTHIER Guillaume Joseph

GAUTHIER J.B.

GAY Thérèse

GINEIX

GIRARD (prêtre)

GIRARDOT Jean Ignace

GIRARDOT Jean Antoine

GIRAUD Joseph LouisGLORIOD

GODY Jean Thomas

GOURDON (religieux)

GOUX J.C. (prêtre)

GRANDJACQUET Augustin

GRANDVOINET Antoine Joseph

GRENIER (religieux)

GRESSET

GRÉVY J.

GRIFFON épouse CRETIN Charles

GRILLET J.B.

GRILLET Jacques

GRIMONT (religieuse)

GROS Pierre

GROSJEAN (juge)

GRUYER Jean Henry

GUICHARD

GUIGUE (archiviste)

GUILLAUME Jean Baptiste

GUILLAUME (avocat)

GUILLON

GUILLOT

GUIN Claude François

GUYON

GUYOT Jeanne Baptiste

HARDY

HENRY Claude FrançoisHESNARD Jean Baptiste

HUGUET (tanneur)

HUOT Claude Joseph

HUVELIN (prêtre)

JACQUES (de Mièges)

JACQUES Louis

JACQUINOT Jean

JACQUOT (religieux)

JANDY (prêtre)

JARRY (avocat)JAVAUX Barthélemy

JAVAUX Jean Baptiste

JAVAUX Claude Joseph

JAVAUX Claude François

JAVAUX Pierre Alexis

JAVAUX Marie Françoise

JAVAUX Jeanne Françoise

JEANDEMAICHE J.B.

JOBARD Marguerite (religieuse)

JOIGNEREY

JOUSSERANDOT

JUIF J.B. et Jeanne

JUNOT (religieuse)

LABET

LABEUCHE (évêque)

LACROIX Jeanne Françoise

LAMBERT

LANCHY

LANDRIOT

LANGLÈS

LAPPRAND François Joseph

LAURENT

LAVIRON

LEBON

LEBRETON Charles Richard

LÉCULIER (religieux)

LEDOUX (médecin)

LEFORESTIER

LEJEUNE

LENFUMEZ Adrien

LENZBURG (de) (évêque de Lausanne)

LEPRINCE

LESSUS Jean Ignace (dom Pacôme)

LIARD Anne Françoise

LIGIER Guillaume Félix

LOIR Jacques Louis Xavier

LOPPINET (greffier)

LORNOT

LOUVRIER Anne Claude

LOYE

LYET (de Falletans)

MAGNIN-TOCHOT (commissaire du Directoire)

MAIGNIEN d'AMANCE Gaspard Claude

MÂLE (juge de paix)

MALET (général)

MALFROY

MARCHAND François Claude

MAREY Françoise

MARION (prêtre)

MARTELET J.B.

MARTIN (curé du Luhier)

MARTIN Claude

MARTIN Étienne

MARTIN Claude Joseph

MARTIN Marie Barbe

MARTIN Louis Joseph

MATHIER (prêtre)

MÉALLET de FARGUES François Louis

MENEGAUD Toussaint

MERLIN Roch

MERMETJean (religieux)

MERMET Françoise et Claude Marie,

MERMET Pierre Joseph et Humbert

MERMET Pierre

MESMAY

MICHAUD Pierre François (prêtre)

MICHEL Claude Antoine

MILLIER Claudine

MONNIER Claude Vincent

MONNIER Louis

MONNIN Jean Pierre

MONNIN Tobie

MONNOT Augustin

MONNOYEUR Jean Baptiste

MONTAGNON Grégoire Joseph

MOREAU (cordonnier)

MOREAU Joseph (menuisier)

MOREAU (religieuse)

MOREL Pierre Joseph

MOREL (capitaine)

MOREY Claude François

MOUGIN Claude Antoine

MOUGIN Jeanne Claude

MOUREY (BOILLON-MOUREY)

MOYSE (évêque du Jura)

NICOLIER Jeanne Catherine

NICOLIER Marguerite

NODIER

NOROY Claude Joseph

OUDET Anne

PAGNOT Marie Anne

PARANDIER (Mme)

PARCHEMINEY (veuve)

PARIA (religieux)

PARRENIN

PASQUIER

PATENAILLEJean François

PATENAILLE Jean

PATUROT (commissaire de canton)

PAUTHIER Jean Joseph

PÉGEOT Adrien

PELLETERET Simon

PÉLISSIER

PERRIN Jean Claude

PERRIN Jeanne Claude épouse VUITTENEZ

PERRIN (huissier à Loray)

PERRIN Justine

PESCHEUR

PETIJEAN Anne Françoise

PEUSSETET (PEUSSELET) Jean Baptiste

PIDOUX Gaspard François

  et Jean Pierre

PIDOUX Joseph et Louis Gaspard

PINARD Bartéhemy

PINARD J. Cl.

POCHARD

POCHET

POIMBOEUF Félix Augustin

PÔNE

PONSOT

POURNY Jeanne Claudine née VORBE

PROUDHON Melchior

PROUDHON (chirurgien)

PUSEL de BOURSIÈRES Marie Françoise

PUSEL de BOURSIÈRES Georges François Xavier

QUIROT

RAMBOUR

RAVEROT

RECEVEUR Antoine-Sylvestre

RENAUD F. (gendarme)

RENICON

RICHARD (religieux)

RIEUM Jeanne Baptiste

RIVAT

ROBERT François Joseph

ROBERT J.B.

ROCH Louis Théodore Joseph

ROCH Modeste-Ambroise-Augustin

ROLLIN

ROMAIN J.B.

ROSSET Jean

ROY née MERMET-MARESCHAL

ROYER (évêque de l’Ain)

SAILLARD Anne Josèphe

SAUZAY

SAVOUREY Nicolas

SEGUIN (archevêque)

SERETTE

SILVANT J.B.

SIMONIN (religieux)

SOULIER Jacques François

TARBY

TATU-ROUSSEL J.

TATU-ROUSSEL François Joseph

TÉLÉSPHORE (prêtre)

THIÉBAUDTHOMAS François Thomas

THOUVEREY Jacques

TISSERAND Claude Joseph

TISSERAND J.C.

TISSERAND A.V.

TISSERAND Pierre Denis Baptiste

TISSOT Henri

TOCHOT Agnès

TOURNIER Claude Ignace

TOUZET (abbé)

VARIN D’AINVELLE François

VAUTHEROT Étienne

VAUTHIER

VERDOT

VERMOT Henry

VERNIER

VERTEL (officier de santé)

VIÉNOT Jacques François

VIEUXMAIRE Jean Baptiste

VITTEAUX

VIVOT Augustin

VOIDEY (gendarme)

VOISARD (commissaire du Dpt du Doubs)

VOLTAIRE

VUILLEMIN Claude Joseph

VUILLEMIN Georges Ignace

VUILLEMIN Didier

VUILLOT

VUITTENEZ Jean François

VUITTENEZ Antoine Joseph

WEISS Charles

WERMAN

 

Les Martyrs francs-comtois

de la

Révolution Française


La Révolution Française, c’est-à-dire la période le bouleversement général qui va de 1789 à 1800 est aussi mal connue que possible. On s’est trop attaché à publier des histories de faits et pas assez à démêler la philosophie des évènements ; en vain, depuis quelques années une Ecole cherche à réagir et à montrer dans cet incohérent amas de faits la volonté suivie et souvetue de la franc-maçonnerie et du protestantisme. Il ne faut pas croire en effet, que la Révolution fut un mouvement politique ; elle fut politique, parce que le gouvernement alors au pouvoir gênait ses desseins, et que les abus politiques étaient un prétexte capable de séduire les catholiques les plus droits, , ce qui arriva trop souvent, en effet ; mais en elle-même, avant tout, la Révolution fut un mouvement anti catholique. Cette vérité que les faits mis en ordre et exposés sans parti pris montrent aussi clair que le soleil, je ne l’appuierai ici que d’un fait : lorsqu’ après la nuit du 4 août, la Révolution politique est accomplie, lorsque profitant de cette table rase, l’Assemblée va donner une constitution politique à la France, , il semble que la Révolution est terminée. Il n’y a point eu de résistance, point de main armée ; mais tout cela n’a été que le prélude. Aussitôt que l’Assemblée se juge maîtresse, les desseins jusque là cachés apparaissent ; le clergé a renoncé à ses privilèges, même à ses biens ; il a béni les drapeaux tricolores et les soldats partant aux armées. Mais ce n’est point ce que voulaient les ténébreux teneurs de ficelles politiques. Il faut déchristianiser la France, et avant tout, la séparer du Pape. De là cette tentative que nous devions voir renouveler naguère d’une organisation à tournure protestante dans laquelle on veut l’encanguer et que l’Église ne peut admettre. Cette organisation s’appelle la CONSTITUTION CIVILE. De là viennent toutes les persécutions et tous les désordres.

 

Mais il n'était point de mode de persécuter la Religion ; on affecte de ne poursuivre que l'opposition politique ; on confond sous le nom de contre révolutionnaires tous les défenseurs de l'Église qu'ils croient ou non à la paix religieuse, les persécutions frappent d'abord à coups d'épingles, puis à coups de couteaux. Mais lorsque le calme est rétablit, lorsque l'Église a acheté de son sang sa Liberté et son honneur, et lorsque l'on doit reconnaître que le peuple de France désire être catholique et qu'on ne peut déraciner sa Foi, alors, bien vite, l'Église va être encagée dans une prison légale qui sera à peine acceptable, mais que le désir de voir cesser l'athéisme officiel de la Fille aînée de l'Église fera accepter par le bon et Saint Pape Pie VII.

 

Alors monteront sur les sièges épiscopaux non pas les vaillants confesseurs de la Foi, mais d'anciens évêques intrus de cette église schismatique, souvent avec des rétractations de pure forme, et en tous cas toujours avec des sympathies, secrètes ou même publiques, pour leurs anciens complices. On criera au besoin d'apaisement , et le souvenir des héros de la persécution recueilli par quelque admirateur, de loin en loin, ou conservé dans les familles, demeurera aussi souterrain que possible. Le gouvernement de Louis XVIII lui-même sera trop sous la main du sinistre Talleyrand pour qu'on ose créer un mouvement d'opinion. Mais Dieu a ses heures.

Page 5 à 7.

M. Jean Pierre Banque, né à Vuillafans en 1744 avait exercé pendant quelques temps, le saint ministère à Dole, puis enfin, il était allé à Paris où son extrême charité lui avait fait solliciter le poste de chapelain de l’hôpital Saint Jacques. Il devait mourir victime de cette charité qui était toute son âme. Il fut dénoncé par des misérables qu’il assistait, et incarcéré aux Carmes. Un de ses compagnons appartenait aussi au clergé séculier du diocèse de Besançon, c’était M. Gaspard Claude Maignien d’Amance, né en 1752, curé de Villeneuve-le-Roy, au diocèse de Beauvais, il avait par deux fois refusé le serment schismatique. Le clergé régulier comptait un troisième franc-comtois, le P. Pierre de Jussey, frère mineur capucin, dans le monde Charles Richard Lebreton né à Bourbevelle en 1738, profès du couvent de Bayeux ; il s’était retiré à la maison Saint-François de Sales d’Issy, pour y continuer la vie commune lorsque son couvent avait été fermé. Enfin auprès d’eux se trouvait le petit neveu de l’ancien évêque de Saint-Claude, de saint mémoire, M. François-Louis de Méallet de Fargues, âgé de 28 ans, vicaire général de Clermont.

Au séminaire Saint-Firmin, se trouvait détenu un autre Comtois. M. Jean Henry Gruyer, lazariste, vicaire à Saint-Louis de Versailles, né à Dole en 1734 ; il avait refusé le serment et avait été arrêté au cours de la journée du Dix Août.

Tous ces vénérables ecclésiastiques francs-comtois furent massacrés par ces hordes sanguinaires et leurs noms forment une glorieuse préface aux annales sanglantes dont maintenant nous allons présenter les héros.

 

          


Ce fut bientôt un souci absorbant à peu près toute l’attention de la police, que de poursuivre les prêtres, de traquer ceux qui leur donnaient asile, de créer et de rechercher les délits de confession à des prêtres fidèles, ou d’absence à la messe des intrus. Tout cela valait des amendes, de la prison, parfois même davantage puisque, à Arras, des fidèles furent guillotinés parce que leurs noms se trouvaient sur une liste d’aumônes destinées à secourir les prêtres dénués de toute ressource.

C’était une pensée digne de ses auteurs d’avoir combiné la déchristianisation de la France par la mort du sacerdoce. Tout prêtre devra donc opter entre le schisme ou l’exil ; cet exil est ce qu’on appelait alors LA DÉPORTATION ; seuls quelques vieillards ou infirmes purent rester, soumis à la tracasserie et aux vexations de la police, reclus chez eux ou même incarcérés. Au bout d’un bref délai, tout prêtre non constitutionnel, en dehors de ces quelques vieillards, coupable de se trouver sur le territoire français, devait être condamné à une dure détention ; bientôt même à mort avec exécution dans les vingt-quatre heures. Par d’autres lois, on étendit cette rigueur à quiconque avait de près ou de loin appartenu au clergé, et ceux qu’on ne pouvait envoyer à la mort, on ordonna leur déportation dans les plus insalubres des colonies françaises.

On conçoit que de si terribles menaces ne devaient pas plus retenir le zèle apostolique de nos prêtres que ne le faisaient les édits de Néron ou de Dioclétien. Beaucoup demeurèrent cachés ; d’autres , après ‘’s’être déportés’’ à l’étranger, rentrèrent en secret ; les uns et les autres au prix de mille fatigues, ‘’soutinrent’’ les fidèles et ‘’ramenèrent’’ les égarés, comme le dit l’épitaphe de M. Jacques à l’ermitage de Mièges. On ferait un volume avec le récit des actes héroïques de ces prêtres et des fidèles dévoués qui lui firent souvent un rempart de leurs corps, et on écrirait une histoire poignante et d’un intérêt ininterrompu mêlés de rires et de larmes, avec les aventures de ces confesseurs de la Foi. Noms bénis et vénérés encore un siècle après vos souffrances : Arbelle, Labeuche, Lyet, Jacques Thouverey, Gaume, Lambert, Renicon, Pauthier, Brelucque, et tant d’autres, vous êtes restés la gloire de votre patrie, la bénédiction de vos famille, la couronne du sacerdoce comtois. Beaucoup d’entre vous ont succombé aux souffrances et aux privations d’une vie errante et analogue à celle des bandits dans le maquis. Ici et là leurs épitaphes en relatent le pieux témoignage : Lyet à Falletans, Jacques à Mièges ; d’autres ont souffert pendant une longue carrière sacerdotale d’infirmités contractées durant la persécution, comme le vénérable aumônier de l’hôpital de Dole. M. Gaume, qui servit Dieu et les pauvres durant quarante ans, à demi paralysé à la suite d’une poursuite par les gendarmes durant cette lamentable époque. D’autres , enfin, reprenant par ses bases l’œuvre de la rechristianisation de la France, furent les plus saints et les plus modestes de nos curés de campagne, puisque presque partout l’autoritarisme ‘’pacifiant’’ des anciens schismatiques, écarta ces vénérables prêtres des postes les plus importants pour réserver ceux-ci à des schismatiques parfois à peine à demi pénitents et à qui leur élévation même, dans le schisme, eut dû faire sentir le besoin d’un peu d’humilité et d’oubli dans leur pénitence, si leurs regrets avaient été sincères.

Malheureusement, de tous ces vaillants confesseurs de la Foi trop nombreux furent ceux qui, ou surpris, ou vendus, expirèrent sur l’échafaud ou dans la mort lente des pontons, le crime d’avoir voulu exercer le Saint Ministère ‘’sur le territoire de la République’’. On se serait cru en Chine ou au Tonkin et on s’étonne que ces prétendus barbares n’aient pas répondu cela à la France lorsqu’elle vint mettre ordre à leur folie persécutrice et défendre la Liberté des missionnaires.

 


Claude Joseph HUOT


M. Huot est le premier de ce glorieux catalogue. Né à Laviron le 13 octobre 1750, il avait donné les prémices de son ministère à la pieuse paroisse de Guyans-Vennes, et, depuis 1784, il était curé de Granges-les Belvoir. Lorsque la prestation de serment fut imposée aux ecclésiastiques, il n’y eut malheureusement pas assez d’unité d’action ; les uns refusaient purement et simplement ; d’autres, afin d’enlever tout motif politique aux persécutions qu’ils prévoyaient devoir fondre sur l’Église, ne refusaient pas le serment à la constitution, en tant que citoyens, mais ne la prêtaient qu’après avoir fait sur la question religieuse les réserves les plus expresses. Aux yeux des ennemis, un tel serment n’existait pas ; aux yeux des catholiques, il était très légitime. Mais il arrivait plus souvent que le greffier se dispensait d’inscrire les réserves expresses et se contentait de retenir la prestation de serment. D’autres fois même, par une bienveillance peu intelligente, des administrations inscrivirent des prêtres comme ‘’jureurs’’ sans même parfois qu’ils s’en doutassent. On espérait ainsi les soustraire à la persécution et les conserver à la tête de leur paroisse. Nous trouvons à ce sujet dans les archives de l’Hôtel-Dieu de Dole, une série de délibérations fort curieuses ; il s’agit d’obtenir de l’aumônier, M. Pasquier, non pas qu’il prête le serment, ce à quoi il s’est catégoriquement refusé, mais qu’il laisse dire qu’il l’a prêté, ce qu’il refuse encore, bien entendu.

Cet exposé était nécessaire, plusieurs de nos prêtres mis à mort en haine de la Foi, et M. Huot, entre autres, ayant été portés, comme jureurs. M. Huot fut de ceux dont les restrictions fermes et solennelles ne furent pas retenues au procès-verbal.
Le bon curé des Granges était trop droit et d’une conscience trop simple pousse méfier d’une pareille tromperie. On fit donc courir dans la région le bruit de sa prestation de serment ; on espérait obtenir de bons résultats de ce mensonge car M. Huot était un de ces saint prêtres que les schismatiques eussent bien voulu, pour l’exemple sur les confrères et pour l’influence sur le peuple, attraper dans leurs filets. Heureusement, M. Huot fut averti par des confrères. Il n’hésita pas alors à couper court à ces manœuvres. Il fallait frapper un grand coup : le curé de Granges monta donc en chaire le dimanche suivant et protesta publiquement qu’il n’avait prêté le serment que sous les réserves dont il était victime. Il y avait dans la paroisse plusieurs pauvres qui vivaient des aumônes régulières du curé ; ce fût naturellement un de ceux-là qui le dénonça. M. Huot dût quitter Granges : mais ce ne fut pas sans avoir envoyé son aumône habituelle au misérable qui avait appelé sur lui la persécution.

Cependant, la loi de déportation avait été cotée ; mais, prêtre jusqu’au bout des ongles, le curé de Granges voulut rester sur la brèche. Vainement, ses plus proches parents lui firent-ils valoir son peu de force physique et surtout, lorsqu’il allait falloir vivre caché, et sans cesse traqué, son incapacité non seulement à imaginer mais même à déjouer une ruse. De tels conseils ne faisaient que l’enflammer davantage dans sa résolution.

Obligé de quitter Granges, M. Huot cherche à se rendre utile aux fidèles ; il se retire d’aborde à Laviron, son pays, puis à Guyans, mais là, le curé, son successeur, qui sera lui aussi martyr, a pu rester encore. Notre prêtre s’en va donc là où les fidèles ont besoin de ses secours ; à Fuans, il y a un intrus ; M. Huot s’en va à Fuans ; mais il n’échappe qu’à grand peine à ce confrère schismatique qui cherche à le faire arrêter. Afin de dissimuler sa présence, il prend son passeport de déportation pour la Suisse : mais il reste caché et alors qu’on le croit de l’autre côté de la frontière, il est à Provenchères dans une masure abandonnée au milieu des bois. De braves gens qui connaissent sa cachette lui apportent quelques aliments qu’il trouve encore moyen de partager avec les pauvres, et le tiennent en rapports avec les fidèles du voisinage.

Une circonstance fortuite en apparence allait dénoncer la présence du prêtre. Un vol eut lieu dans le voisinage. La gendarmerie fit des recherches ; on soupçonna la masure du bois de servir de retraite au voleur ; la force publique s’y rendit ; heureusement M. Huot n’y était pas. Mais sur la planche qui lui servait d’unique mobilier, un gendarme trouva un bréviaire ; c’était bien mieux qu’on ne cherchait. Aussi organisa-t-on aussitôt une grande ‘’chasse au prêtre’’. C’était le 23 juin. Le curé de Granges avait pu être averti ; il fuyait du Bois-Brûlé ; le chemin était boisé et la nuit obscure ; ainsi il avait pu se dérober à ceux qui le poursuivaient. Mais le sol était détrempé : le prêtre glissa ; dès lors, les ‘’chasseurs’’ sont avertis de sa présence : ils se précipitent sur lui, le ligotent et le conduisent à Saint-Hippolyte avec son guide, un tout jeune homme qui a refusé de fuir et de l’abandonner au moment du danger.

Alors, se passe un événement qui montre bien que les jacobins n’ont jamais eu plus de logique ni de convictions que la plupart de ceux qui se réclament aujourd’hui encore de leur paternité politique. M. Huot est emprisonné parce que, prêtre, il est resté en France, et parce qu’il a exercé son saint ministère. Et un des plus forcenés jacobins profite de son incarcération pour faire donner les derniers secours à sa belle-sœur mourante. Il extrait le prêtre de sa geôle et lui fait accomplir une fois de plus ce ‘’crime’’ de ministère sacerdotal qui doit l’envoyer à la mort. Et ensuite, il le réincarcère soigneusement.

De brigade en brigade, le curé de Granges fut conduit à Besançon. Il y arriva le 11 juillet. Le 25, un autre prêtre vint partager sa détention. Il devait être son compagnon de martyre et de gloire : c’est Claude Ignace Tournier.

 


Claude Ignace TOURNIER


M. Tournier était un jeune prêtre ; il était né à Noël-Cerneux le 23 décembre 1766 d’une famille honorable ; on y montre encore sa maison natale. De bonne heure, il fut habitué à l’école de la vertu et du sacrifice : il avait tout près de lui l’exemple d’un proche parent de sa mère, le fameux missionnaire jésuite Parrenin, qui s’était distingué autant par son zèle et ses talents aux missions de Chine, que par sa sainteté. Claude Ignace perdit son père à l’âge de six ans. Il paraissait si bien doué qu’on songea de bonne heure à le destiner au sacerdoce.

Le vicaire de Luhier lui commença le latin ; il fut ensuite envoyé au Collège Royal à Besançon ; là, il eut comme camarade et comme émule un jeune homme qui devait le suivre au séminaire et à l’échafaud, Anne Pierre Capon. Ce fut surtout dans les sciences que notre étudiant se distingua ; ses succès y furent tels qu’on lui conseilla de s’adonner aux mathématiques, lui prophétisant le plus brillant avenir ; mais, donnant là un bel exemple à suivre aujourd’hui où s’infiltre dans le clergé ce détestable courant d’attrait des sciences humaines et de l’enseignement universitaire, malgré des avertissements solennels, notre futur martyr n’hésita pas à penser que tout cela ne devait être qu’une préparation générale de l’esprit et que, touché par la vocation sacerdotale, il devait être prêtre et seulement prêtre. Aussi écoutez cette réponse lapidaire : ‘’Pour arriver au Ciel, il faut passer par tous les échelons ; il ne suffit pas de les supputer en les multipliant et en les divisant ‘’.

Claude Ignace avait fait sa Première Communion avant de venir à Besançon, en 1779. Six ans après, il entrait au Grand Séminaire et se distinguait toujours par son intelligence et sa vertu. C’est là une chose digne de remarque que nos prêtres martyrs ont toujours eu au Séminaire un ensemble de notes excellentes, alors que ceux qui donnèrent dans le schisme, même s’ils brillaient dans quelque science, ne recevaient jamais l’éloge complet ; tel le trop fameux Moyse, savant en histoire et en théologie, mais esprit faux et aigri dont son maître, le vénérable M. Pochard, disait : ‘’S’il y a de notre temps une hérésie ou un schisme, Moyse y tombera.’’ ; Il y tomba, il en fut un héros : le schisme lui donna la crosse d’évêque, mais lui, il donna au schisme son honneur sacerdotal.

Moyse, Tournier, le rapprochement de ces deux noms est significatif ; la science sans l’esprit surnaturel, la science avec l’esprit surnaturel ; le sort différent ‘’quam sit dispar exitus’’ de ces deux prêtres devait bien éclairer ces âmes qui, gonflées des connaissances qu’elles ont acquises ne respectent plus rien, marchent sur les traditions les plus vénérables et doivent logiquement aboutir à la révolte, à l’hypercriticisme et au modernisme.

M. Tournier avait achevé ses études cléricales au début de l’année 1791.. Avant de prendre le chemin de l’exil, le prince archevêque Mgr. de Durfort-Léonard, voulut tirer du Séminaire dont la direction allait tomber Dieu sait en quelles mains les clercs qui lui semblèrent les plus aptes à renforcer la phalange apostolique. Parmi ceux-ci, se trouvaient Claude Ignace Tournier et Anne Pierre Capon, qui devaient à moins d’un mois de distance se retrouver dans la mort glorieuse.

Le 19 mars 1791, au milieu des larmes, tels les Clément et les Xystes ordonnant avant d’aller au martyr, Mgr. De Franchet de Rans, évêque de Rhosy et suffragant de Besançon faisait la dernière ordination dans l’église du Grand Séminaire.

C’est un des plus touchants souvenirs de cette vénérable église que la Révolution vient de nous arracher pour la seconde fois. Qu’il soit permis à mon cœur à cette occasion de proclamer tout haut la douleur et la protestation des catholiques Comtois devant cette spoliation d’un édifice construit par le grand archevêque Antoine Pierre 1er de Grammont, et qui n’a jamais été destiné par ceux qui l’élevèrent ou l’entretinrent à servir de local d’exposition horticole au autre. En saluant ces prêtres qui coururent à la mort en sortant de ta noble enceinte, ô vénérable chapelle du Grand Séminaire de Besançon, je leur demande d’intercéder pour que Dieu daigne enfin apaiser sa colère et faire luire le jour des justices et des restitutions, le jour où l’Eglise rentrera dans ses droits, après que nous aurons bien combattu pour le Christ et la Liberté, après que nous aurons s’il le faut, à l’exemple de ces cent cinq héros, donné notre sang pour cette cause incomparable, des catholiques comtois chanteront sous les voûtes le ‘’Te Deum’’ d’actions de grâces et le ‘’De Profundis’’ pour ceux qui avaient cru ensevelir l’Eglise et avaient déjà ouvert le caveau de sa sépulture.

‘’Allez en paix’’, avait le Pontife en congédiant les nouveaux prêtres, à la fin de la cérémonie. Cette paix, c’était la paix du Christ, c’est-à-dire la lutte incessante contre des ennemis qui ne se laissent point et que Satan suscite avec une inlassable patience à l’assaut de forteresse de la Foi.

M. Tournier avait quitté Besançon muni d’un célébret et s’était rendu dans sa famille en attendant une nomination. Son parent M. Cuenot, curé de Passonfontaine, était gravement malade. Bien qu’il ait refusé le serment, on avait respecté le vénérable vieillard, et, peut-être parce que l’on n’avait pas assez de sujets, on n’avait pas encore envoyé d’intrus dans cette paroisse ; l’autorité diocésaine appela M. Tournier à Passonfontaine en qualité de vicaire. Ayant refusé le serment, M. Tournier fut bientôt dénoncé, M. Cuenot étant mort le 13 avril 1792, le vicaire continua à administrer la paroisse, et il ne la quitta que devant l’impossibilité d’y rester, lorsque l’intrus y eut été envoyé. Il ne s’éloigna pas cependant de cœur et avant de quitter Passonfontaine, il en confia la surveillance et l’administration à un autre prêtre fidèle, destiné lui aussi, à confesser vaillamment la Foi dans les souffrances des prisons, M. Courtot, vicaire de Luisans. Puis, il rentra à Noël-Cerneux.

Le 27 mai, M. Tournier prend son passeport de déportation pour la Suisse et franchit ostensiblement la frontière ; mais ce n’est que pour mieux cacher son apostolat. Toutefois, avant de l’entreprendre, il va se placer sous la protection de Notre-Dame des Ermites, si vénérée dans nos vieilles montagnes du Doubs. Et dès le 1er juillet il est rentré et caché à Noël-Cerneux. Bientôt sa présence est signalée ; il repasse la frontière et se fait oublier par un séjour de deux ou trois mois à Cressier. Ce temps d’ailleurs n’est pas perdu ; M. Tournier en profite pour convertir son hôte, âme droite mais jugement faussé qui admirait profondément les idées nouvelles et ceux qui les fomentaient.

Rentré au cœur de l’hiver, et dans sa paroisse même de Passonfontaine, il se cache dans les fermes ; de là il rayonne de nuit, pour subvenir aux besoins des fidèles, et consacrant sa journée aux exercices de piété, sauf un court temps de repos. Déguisé le plus souvent en charpentier qui cherche de l’embauche, il parcourt ainsi les cantons de Morteau, de Nods, de Vercel, d’Orchamps, du Russey. Souvent aussi le déguisement change afin de dépister les dénonciateurs.

C’était le 18 mars 1793 qu’avait été forgée la loi de mort contre les prêtres déportés rentrés en France. A ce propos je tiens à insister davantage sur la différence qui existe entre la déportation, transport arbitraire hors des frontières, destinée à empêcher les prêtres fidèles à exercer le Saint Ministère, et l’émigration, fuite volontaire hors du lieu de persécution. Parfois les deux choses se confondent, le ‘’déporté’’ ayant été inscrit sur la liste des ‘’émigrés’’ n’est autre qu’un ‘’déporté’’ qui a cru prudent d’éviter les formalités légales. Pour le ‘’déporté’’ la Foi seule est en jeu ; pour l’ ‘’émigré’’ la politique peut entrer aussi en cause. On conçoit l’importance de cette distinction.

Passonfontaine était signalé comme un centre de ‘’fanatisme’’. On ne perdit donc pars de temps et moins de quinze jours après le vote de la loi de mort, on perquisitionnait déjà à la recherche des prêtres. La famille Courtot, dont le fils, vicaire de Luisans, s’était signalé par sa fermeté, était spécialement suspectée. On exécuta le 2 avril des recherches dans cette maison. On y trouva la preuve qu’un prêtre y était passé depuis peu ; M. Tournier fut traqué, il dut passer en Suisse pour la troisième fois. Ce ne fut pas encore du temps perdu. Il emploie ce loisir forcé à faire un nouveau pèlerinage à Notre-Dame des Ermites et à composer un petit traité sur les devoirs des fidèles dans les circonstances présentes. Pour la troisième fois, il rentre en France ; mais le 23 juillet, au Mont-de-Vouillon, près des Fins, il tombe dans une embuscade. Ecoutez ce dialogue digne des temps apostoliques : ‘’Qui es-tu ? – Je suis prêtre’’. Peu importe le nom ou les circonstances ; en présence soudaine d’un ennemi de la Foi, M. Tournier se couvre immédiatement de son Caractère Sacré.

‘’Pourquoi viens-tu ici ? – Pour secourir mes frères’’.

Aussitôt le prêtre est garrotté et conduit à Morteau ; on l’y garde à vue ; on lui prodigue les mauvais traitements. Tout un jour on le laisse exposé à la brutalité et aux injures ‘’des satellites du schisme et du brigandage que l’on faisait jour, dit Mgr. De Chaffois, comme ces animaux destinés à la poursuite des bêtes fauves, de la proie qu’ils ont forcée, afin d’exciter davantage leur ardeur à la poursuivre’’. Insensible à tout M. Tournier prêche et ‘’défend avec liberté et une sainte hardiesse la cause de son Dieu et de sa Religion’’.

Des catholiques courageux veulent lui faire passer quelques aliments ; les jacobins qui s’en chargent font comme des soldats du Calvaire qui présentent le fiel à Notre Seigneur ; ils présentent les aliments au prisonnier après les avoir couverts des ordures les plus dégoûtantes.

Le 25 juillet, mis à la chaîne avec un voleur renommé, le prêtre est acheminé vers Besançon. Son beau-frère est accouru sur son passage. M. Tournier le console et l’encourage. On doit passer à Passonfontaine ; les habitants qui aujourd’hui encore se montrent si fermes et si vaillants ont conspiré d’attaquer les gendarmes et de délivre leur vicaire ; plusieurs fois déjà nos braves populations montagnardes ont réussi à accomplir de ces exploits ; elles le feront encore bien souvent et le sang des paysans catholiques coulera pour cette noble cause. Mais les Jacobins se sont méfiés : ils ont renforcé l’escorte, et les habitants de Passonfontaine, réduits à l’impuissance regardent les larmes aux yeux, s’éloigner le sinistre cortège. Arrivé à Besançon, M. Claude Ignace Tournier alla rejoindre dans les cachots le curé de Granges. Ce fut une consolation pour ces vénérables victimes de passer en pieux entretiens et en alertes encouragements, le temps de leur captivité.

Des prêtres condamnés à dix ans de fer, MM. Pagnot, Boucon et Lornot étaient détenus dans les prisons de Besançon. Ils parvinrent à faire tenir à leurs confrères une lettre pour les féliciter sur le bonheur qu’ils avaient de souffrir pour Jésus-Christ. M. Tournier répondit en son nom et en celui de son confrère une lettre qui montrera combien nous avons le droit d’admirer leur fermeté dans la Foi et combien aussi il paraît légitime de considérer comme martyrs les prêtres qui moururent durant leur emprisonnement.

‘’C’est dans la maison de justice du tribunal criminel que nous sommes détenus. M. Pagnot doit connaître cette prison, car il a été quelques temps dans celle qui est vis-à-vis ; ce sont les cachots où l’on renferme actuellement les plus grands criminels ; ainsi vous voyez que nous sommes mêlés, confondus, avec un tas de scélérats coupables de tous les crimes. Dans le cachot que nous habitons, (car on est un certain nombre déterminé par cachot), il s’y trouve deux hommes qui sont aussi libertins qu’on peut l’être ; pour moi, je vous l’avoue, je ne croyais pas qu’il existât sur la terre des hommes aussi scélérats. Lorsqu’ils se livrent aux discours, aux chansons et aux actions les plus abominables, nous ne pouvons que gémir et prier le Bon Dieu d’avoir pitié de ces pauvres malheureux, car il ne nous serait pas permis de faire entendre alors le langage de la religion ; nous ne ferions qu’augmenter le mal et les engager à prononcer les blasphèmes les plus exécrables contre la divinité. Nous avons adressé une requête au département dans laquelle nous avons exposé toutes ces choses, et nous le conjurons de nous faire descendre dans le fond des fosses et nous charger de chaînes, plutôt que de nous laisser où nous sommes ; plusieurs personnes même ont sollicité pour nous mais le département a été inexorable, et il ne tirera pas d’ici avant notre jugement. Malgré la dureté de notre prison, nous jouissons d’une parfaite santé et nous sommes si contents de notre sort que nous n’avons pas encore éprouvé la moindre inquiétude depuis le premier moment de notre emprisonnement ; nous bénissons le Bon Dieu de ce qu’il a permis que nous ayons à souffrir pour son amour et la défense de la Religion. Nous avouons cependant qu’il est bien douloureux pour nous d’être sans cesse témoins des outrages les plus sanglants contre le Seigneur ; mais en un sens nous nous en réjouissons encore parce que nous pensons que Dieu veut nous faire passer par tous les genres d’épreuves. Ah ! nous devons reconnaître ici avec les sentiments de la plus vive reconnaissance, combien le Seigneur est bon envers ceux qui souffrent pour lui ; il nous comble des plus douces consolations et il rend nos maux légers, si agréables même à porter, que nous ne leur préférons pas notre délivrance. Nous vous prions de remercier le Bon Dieu pour nous, pour tant de faveurs. Nous ne savons pas encore quand on prononcera notre jugement, ni à quelle peine nous serons condamnés ; on nous dit maintenant qu’il y a apparence que nous ne subirons pas la guillotine. Si nous avions une vraie foi, nous regarderions cela comme un malheur pour nous ; mais peut-être la volonté de Dieu n’est-elle pas que nous endurions le martyre, ce serait une trop grande faveur pour qu’elle fût accordée à des pêcheurs comme nous. M. Huot a déjà été interrogé juridiquement à Saint-Hippolyte. Pour moi, je n’ai encore paru devant aucun tribunal ; seulement, lorsque je suis arrivé à Besançon, j’ai été interrogé dans la prison, par un commissaire du département. Je lui ai répondu la vérité à toutes les interrogations qu’il m’a faites. Il y a apparence que cela ne rendra pas ma cause meilleure ; mais je voulais leur confesser ma foi, et leur montrer que nous pouvons braver les supplices avec la grâce de notre Dieu ; je suis résolu à suivre exactement le même plan lorsqu’on nous jugera.

‘’Ah ! Chers confrères, nous vous en conjurons instamment, ne nous oubliez pas dans vos ferventes prières ; n’oubliez pas en particulier les pauvres prisonniers avec lesquels nous sommes détenus ; demandez pour eux des miracles de la grâce du Bon Dieu, et pour nous le zèle et toutes les vertus qui nous sont nécessaires pour pouvoir travailler un peu efficacement à leur conversion. Il y en a quelques uns avec qui il semble qu’il y aurait encore quelque ressource… Valete in Domino !’’.

Le 20 août, Claude Ignace Tournier et Claude Joseph Huot prêtres insermentés, comparurent devant ce qu’on appelait alors ‘’la Justice’’, ils étaient inculpés du crime d’être rentrés ‘’sur le territoire de la République’’ quoique sujets à la déportation.

C’était la première fois que le tribunal allait prononcer à Besançon une sentence de mort contre des prêtres ; l’hypocrisie jacobine craignait encore de révolter le sentiment chrétien des populations. Il fallait masquer cette condamnation en haine de la Foi sous des prétextes politiques. Il fallait que le peuple ne vit dans les deux condamnés que des émigrés, et dans ces émigrés rentrés que gens qui étaient rentrés parce qu’ils ‘’manquaient à l’étranger de moyens d’existence’’ e t non pour exercer en France le Saint Ministère. On essaie donc de leur inculquer ce moyen de défense. Peut-être M. Huot, tout en n’acceptant pas de dire lui-même un tel mensonge, surtout lui qui n’était point passé en Suisse, eut-il laissé insérer dans le jugement quelle considérant en ce sens ; il était tout à la joie d’aller à Dieu et si simple en sa conscience qu’il n’eut point vu dans le jugement les pièges destinés à tromper ou peut-être même à scandaliser l’opinion publique. Mais le jeune vicaire de Passonfontaine veillait ; il protesta en son nom et au nom de son confrère contre allégation du tribunal et déclara que s’ils étaient en France, ce n’était que ‘’pour se rendre fidèles à leur vocation’’.

Mgr. de Chaffois, alors vicaire général de Mgr de Lenzburg, évêque de Lausanne et administrateur de Besançon, depuis la mort de Mgr Durfort, lui qui connaissait aussi bien que possible par conséquent les événements et les personnages, et qui compléta ses propres souvenirs par des recherches diligentes, exprime sur le jugement de ces deux premières victimes, cette opinion qui doit être relevée :
‘’Force fut donc au juge de prononcer contre eux un arrêt de mort en telle forme qu’il fut en même temps un acte authentique de leur martyre, et une preuve qu’ils mouraient pour la Foi’’.

Le 8 octobre, enfin, cette sentence fut prononcée et nos deux premiers martyrs furent conduits à la mort. La guillotine voyageait alors dans le département. Il fut donc décidé que les condamnés seraient fusillés.

Les deux prêtres, enchaînés, furent conduits à Chamars. Une foule immense, morne et stupéfiée, s’était rassemblée non pas tant pour être témoins de ce crime que pour rendre hommage aux victimes. On vit d’abord le vicaire schismatique de Saint-Pierre, M. Caseau, qui en avait reçu la mission officielle, s’approcher des condamnés, et leur offrir le secours de son ministère. On comprend que cette offre ne pouvait être acceptée. Les deux confesseurs de la Foi se donnèrent réciproquement la sainte absolution : ils se bandèrent les yeux, s’agenouillèrent et reçurent le feu du peloton qui les ‘’expédia’’ au Ciel.

Alors la foule jusque là muette se précipite sur ces corps vénérables : elle s’arrache les débris de leurs vêtements sanglants, elle prie devant ce qu’elle appelle déjà des reliques. A grand peine le vicaire schismatique parvient-il à faire placer les corps sur le chariot funèbre. La foule entrave la marche, on parvient enfin à la cour de l’hôpital Saint-Jacques ; le chariot y est remisé, les grilles sont fermées, mais le peuple escalade murs et grilles et lorsque le pauvre prêtre schismatique que les émotions diverses qui l’agitent ont obligé à aller prendre une légère réfection, revient pour conduire les corps au cimetière, il les trouve presque nus tant le peuple s’est acharné à se partager leurs vêtements et il faut la force armée pour pouvoir les arracher à la vénération et les conduire au ‘’cimetière commun’’.

Rentré à son presbytère, le cœur agité et tremblant, M. Caseau ressentit bientôt l’effet de la prière des deux prêtres. Il fit abjuration en règle du schisme dans lequel il avait eu le malheur de tomber et il le fit en pleine persécution ; il racheta sa faute dans les souffrances de l’emprisonnement et de la déportation.


Anne-Pierre CAPON


Vingt jours après, les gendarmes amenaient dans le cachot laissé vide par la tragédie du 3 octobre, un tout jeune prêtre, lui aussi de l’ordination du 19 mars 1791. Fils d’un banquier de Besançon, Anne-Pierre Capon avait une intelligence si brillante et une discipline si sur que, n’étant encore que diacre, et dans ces débuts de schisme, il avait reçu l’autorisation de prêcher. Il avait été ordonné prêtre à peine âgé de vingt-quatre ans et envoyé le même jour à Lanthenne pour suppléer le curé, frappé d’apoplexie. Ah, il allait bien comme les apôtres ne pensant pas qu’il vaille mieux obéir aux hommes qu’à Dieu. Voyez-le, ce dimanche de sinistre mémoire, où l’intrus s’est installé sur le siège des Maximin et des Claude. Son soi-disant mandement doit- être lu dans toutes les paroisses de son soi-disant diocèse. Mais il ne s’est pas fié pour ce soin à ceux qu’il lui plait d’appeler ses chers coopérateurs. C’est la force publique qui vient accomplir cette mission à laquelle trop peu de prêtres, il le sait bien eussent voulu se prêter. La foule remplit l’église ; le cortège est entré, et debout, au chœur, dans ses vêtements sacerdotaux le vicaire est là ; il a demandé son inspiration à Dieu, et soudain, au moment où le maire va donner lecture de ce mandement sacrilège, impuissant à l’empêcher de souiller les oreilles de ceux que l’archevêque légitime lui a confiés, Pierre Capon se dresse cependant pour les avertir du danger ‘’Bouchez vos oreilles, mes frères, s’écrie-t-il, pour ne pas entendre ce que le démon du schisme vient vous adresser’’. Cependant, l’ordre s’est rétabli ; le maire d’abord stupéfait, a lu le pamphlet de l’intrus et l’office s’est terminé sans autre incident. Mais le vicaire est décrété de prise de corps. Selon les règles de la prudence apostolique, il fallait disparaître un certain temps. M. Capon passe donc en Suisse ; mais bientôt il est tourmenté à un impérieux désir de reprendre son apostolat interrompu. Ce fut le 29 janvier, jour de saint François de Sales, durant sa messe qu’il sentit impérieusement l’appel de Dieu. Il n’y fut point infidèle et il alla aussitôt solliciter du vicaire général la permission et les pouvoirs nécessaires. M. Capon était un prêtre dont l’intelligence et les vertus promettaient tant que ce ne fut que bien à contre cœur que le vicaire général se résigna à signer cette feuille de pouvoirs qui pouvait si facilement devenir un arrêt de mort.

Aussi Mgr. de Chaffois, fit-il attendre à l’abbé Capon la permission qu’il sollicitait jusqu’après Pâques. Et de son côté le prêtre pria en sollicitant de Dieu, la grâce de travailler six à sept mois pour son Église, et puis après de mourir martyr.

Enfin, débordant d’une joie céleste, Anne-Pierre Capon muni de pouvoirs réguliers, est rentré en France. Il veut se conformer en tout aux préceptes Évangéliques, et même aux conseils. Aussi l’apôtre n’a-t-il point emporté d’argent. Et le voilà dans nos montagnes, infatigable, ne craignant rien, toujours sur la brèche. La première partie de sa demande a été exaucée ; c’est maintenant le tour de la seconde. Il y a à peine six mois qu’il est rentré ; le 28 octobre 1793, au soir, trois jacobins le rencontrent dans un bois, près de l’Hôpital du Grosbois. Sa figure paraît suspecte à nos trois gredins qui le mettent en état d’arrestation, et le fouillent. Le résultat comble leurs espérances. Dans les poches du voyageur, ne trouvèrent-ils pas un bréviaire, un rituel et une pyxide à double compartiment où se trouvaient des Hosties et les saintes huiles. L’arrêté était de bonne prise. Quant à son compagnon, dans le paquet duquel on trouve un calice et une patène, il déclara qu’il ne connaissait point ce voyageur et que l’ayant rencontré par hasard, il l’avait aidé à porter son bagage, sans en connaître le contenu. La Terreur ne régnait pas encore assez pour qu’on osât traîner à la mort un guide de prêtre ; déjà on avait relâché celui de M. Huot ; vraie ou fausse l’excuse du compagnon de M. Capon devait être admise. Pour celui-ci, il n’hésita point aussitôt qu’il fût interrogé, à Ornans, il déclara qu’il était prêtre, et âgé de vingt-six ans et demi ; il avoua sans la moindre difficulté qu’il avait voyagé en Suisse et qu’il était rentré en France pour exercer le saint ministère. Mais si peu soucieux de se disculper lui-même, il s’efforce de justifier l’excuse présentée par son compagnon ; et ce qu’il craint surtout, c’est la douleur que son arrestation causera aux siens et surtout à son père ; aussi il se refuse à dire son nom ‘’pour ne pas mettre sa famille dans la désolation’’. Qu’importe aux Jacobins, d’ailleurs, que le prêtre s’appelle d’un nom ou d’un autre : ils tiennent leur victime ; ils se font payer les cent livres que la République a promis à quiconque livrerait un prêtre, et ils conduisent leur capture à Besançon.

L’identité de M. Capon ne pouvait demeurer longtemps ignorée, dans cette ville même où il était si connu ; l’accusateur public se trouvait être son ancien camarade de collège ; le triste personnage qu’est Rambour joua son rôle à la manière dont bien de ses pareils le joueraient aujourd’hui ; il se mêla aigrement à l’interrogatoire ; c’était le second de ses camarades qu’il allait envoyer à l’échafaud.

A l’interrogatoire, l’abbé Capon se montre sublime ; il déclare ‘’qu’il n’est rentré en France que pour assister de tout son pouvoir les fidèles qu’il savait être sans prêtres’’. Pressé de questions, il proclame qu’il ne reconnaît pas pour supérieur le citoyen Seguin (c’était l’évêque intrus) et, répondant enfin à une phrase doucereuse du président : ‘’La Religion ne prescrit pas de respecter les lois civiles quand elles sont contraires aux lois établies par Dieu lui-même’’.

Dans ce telles conditions, il était impossible, non pas d’acquitter M. Capon, ce que le tribunal ne désirait point, mais du moins de masquer les motifs de sa condamnation.

Le président était un de ces sinistres sentimentaux qui accomplissent les plus noirs forfaits une larme à l’œil et des vers sur les lèvres. Cette espèce était alors fort à la mode ; et Fabre d’Églantine, l’auteur du gracieux ‘’il pleut Bergère’’ en est un des plus beaux exemples.

La race n’est est pas perdue et nous pourrions en citer des spécimens. Le Jacobin poétique existe encore.

Ce président dont le fils devait un peu laver le nom par une célébrité de bon aloi était Nodier. Il était lié d’amitié avec M. Capon, le père, en sorte qu’une fois par hasard, son émotion fut réelle. Il hésita ; mais alors, digne des héros des temps apostoliques Anne-Pierre Capon, le regardant avec une inexprimable tendresse lui dit doucement : ‘’Rassurez-vous, je connaissais la loi avant de rentrer en France, elle me condamne à mort ; vous en êtes l’organe, n’hésitez plus !’’. Et Nodier, le sentimental Jacobin, n’est point ému par une telle apostrophe ; il ne mesure pas la grandeur de ces paroles ; il a retrouvé son calme, et il lit la sentence.

Anne-Pierre Capon était condamné à mort ; son guide relaxé faute de preuves.

Les tribunaux s’efforçaient encore à ce moment de paraître respecter la Religion. Ce n’était que le ‘’Loss Von Rom’’ de certains cercles d’aujourd’hui ; on affirmait que la paix établie et la constitution admise ce serait la liberté religieuse ; on croirait encore entende ceux qui tendent aujourd’hui des filets à l’Église.

Déjà, on veut imposer les CULTUELLES de ce temps là et lorsque le Pape leur ferme expressément la porte, on veut les imposer par la fenêtre ; la fenêtre d’alors, c’était la guillotine.

Mais en attendant le moment où l’on renverserait les tabernacles sacrés, où l’on brûlerait les reliques des saints et où l’on placerait des prostituées sur les autels, en les adorant sous le nom de Déesse Raison (n’était-ce malheureusement pas souvent, en effet, la raison primitive et originelle de la criminalité de ces misérables) on semblerait n’en vouloir qu’aux bien de l’Église dont on s’emparait en promettant des pensions, aux vases sacrés qu’on inventoriait, et aux prêtres qui restait fidèles au Pape, se refusaient à faire la prestation de serment schismatique.

On avait trouvé, sur l’abbé Capon une pyxide contenant des Hosties ; il n’avait point eu le temps de les consommer et il avait eu la douleur de voir son Dieu promené de poche en poche par les gendarmes parmi les pièces à conviction et arriver ainsi jusque sur la table du tribunal. Vainement il avait déclaré de suite que les Hosties étaient consacrées. Le tribunal se montra plus respectueux. Interrogé de nouveau sur ce fait et ayant répété sa déclaration, M. Capon vit le président lever l’audience en signe de respect, puis faire prévenir la paroisse voisine de Saint-Pierre. Le clergé schismatique vint prendre les Saintes Espèces , en forme solennelle, et maintenu assis par force entre les gendarmes le prêtre qui mourait martyr du schisme s’inclina une dernière fois sur le passage de Dieu.

Cependant l’audience, est terminée ; mais avant d’être entraîné par les gendarmes, l’abbé Capon s’approche de l’accusateur public ; il lui serre affectueusement la main ; Rambour dut pâlir sous cette loyale étreinte de son camarade ; la haine jacobine se doublait chez Rambour d’une antique jalousie ; tout Besançon se souvenait des triomphes scolaires du condamné et connaissait le peu de valeur de son camarade.

L’arrêt portait que le condamné serait exécuté à trois heures sur la place qu’on appelait alors Place de la Loi et que nul ne connaît sous un autre nom que celui de Place Saint-Pierre. Vainement on a essayé de nos jours de la rebaptiser républicainement. Il fallait alors lui donner un nom qui rappelât les ‘’gloires’’ de la République et les ‘’grands ancêtres’’ du bloc. Pour rappeler la victoire du bloc de ce temps là sur tant de héros chrétiens qui y reçurent la couronne du martyre, pour instruire ‘’républicainement’’ les générations futures, il fallait l’appeler PLACE DE LA GUILLOTINE. Je livre cette pensée aux méditations de la municipalité. Ce nom contenterait tout le monde. Là où le bloc verrait le souvenir des assassinats dont il se glorifie, nous puiserions, nous catholiques, un élément d’édification et de courage.

Rentré en prison au sortir du tribunal, l’abbé Capon se mit à table et dîna de bon appétit. Il était joyeux car il sentait que Dieu l’avait exaucé et qu’il allait voir s’accomplir la deuxième partie de sa prière, six mois d’apostolat, et le martyre.

Après son repas, il s’entretint gaiement avec les prisonniers et donna à l’un d’eux son habit, pour faire une dernière charité et un dernier acte de détachement humain. Cependant la force armée vient le chercher ; Anne-Pierre marche allègrement ; la foule est immense ; le condamné salue avec affabilité les amis ou les personnes de connaissance qu’il aperçoit. Bientôt il a traversé la place. Avec aisance il gravit les degrés de l’échafaud et se livre au bourreau. Il était exactement trois heures, l’heure du sacrifice sanglant du Calvaire.

Nous ignorons ce que devint le corps de M. Capon ; les contemporains ne font point mention de ses funérailles ; peut-être fut-il réclamé par sa famille.

Dix jours plus tard étaient arrêtés dans le département du Doubs, deux prêtres dont nous devons rappeler le nom pour mémoire ; ils n’ont pas été retenus dans la liste de la postulation, sinon en appendice, parce qu’ils étaient étrangers au diocèse et qu’ils y furent seulement arrêtés ; c’est M. Leforestier, prêtre du diocèse de Coutances et M. Leprince, chanoine semi prébendier de la collégiale de Mantes, du diocèse de Versailles. Arrêtés à Sombacour le 13 novembre, alors qu’ils cherchaient à gagner la Suisse. Ils furent incarcérés à Pontarlier, puis à Besançon. Ainsi, seulement , ils sont nôtres ; mais Paris les réclama ; ils y furent expédiés et c’est là qu’ils reçurent leur couronne, en place de Grève, le 25 septembre 1794.


Claude-François RENEL COPERSCHMIDT


M. Claude-François Rénel Coperschmidt, le quatrième des prêtres mis à mort chez nous, fut bien victime de la haine antireligieuse ; mais pour lui plus que pour tout autre, on sent la réalisation de cette pensée des sectaires, renouvelée de sa parole d’un duc d’Acquitaine à un grand évêque de Poitiers : ‘’Je te déteste trop pour faire de toi un martyr’’. Le plan infernal cependant n’a réussi qu’à moitié ; l’examen de la cause, l’opinion publique, le sentiment exprès du vicaire général d’alors, Mgr de Chaffois, arrachent le masque dont le tribunal criminel de Dole couvrit la condamnation de M. Rénel.

M. Claude-François Rénel Coperschmidt était né à Dole en 1760. Il appartenait à une bonne famille de robe, et son père était substitut au bailliage et siège présidial de Dole. Il fit ses études au collège Royal de Dole, où des prêtres séculiers venaient de remplacer les Jésuites supprimés. Les professeurs n’étaient point très recommandables ; un seul demeura fidèle durant la Révolution et ce professeur de théologie devint l’évêque intrus du Jura, Moyse. Malgré de tels maîtres, le cœur de Claude-François-Rénel était honnête et son intelligence si sûre qu’il garda la foi droite et solide qui lui valut sa mort glorieuse.

Il y avait à Dole, dans l’insigne église collégiale exempte de Notre-Dame, en même temps que le chapître, un corps de Chapelains ; on les appelait Chapelains natifs, parce qu’ils devaient être nés et baptisés à Dole ; ce corps s’appelait la Familiarité, parce que les prêtres qui le composaient vivaient primitivement en communauté et formaient une sorte de famille sacerdotale. Ordonné prêtre, Claude-François-Rénel obtint son admission dans le corps des Chapelains natifs, dont les fonctions consistaient à intervenir à l’office du chœur, au second rang après les chanoines ; l’activité du jeune prêtre se consacré en outre à aider dans l’administration paroissiale le curé-doyen du chapître et son vicaire ; ainsi M. Rénel intervient aux registres paroissiaux en cette qualité de vicaire, mais il ne paraît pas en avoir jamais eu le titre officiel, ni les émoluments.

Cependant la Révolution avait éclaté. Le Doyen du chapître M. Boisson, ne se sentit pas à la hauteur des circonstances ; son âge et ses infirmités lui firent comprendre qu’il devait laisser à d’autres mains la direction de sa paroisse et le soin de soutenir son chapître dans des circonstances si critiques. Malheureusement sa bonne intention fut sans résultat car il était trop tard pour qu’il fut régulièrement remplacé et le schisme trouva le décanat de Dole vacant. La plupart des chanoines prébendiers et semi prébendiers (un seul sur seize prêtres prêta le serment) ne furent malheureusement pas imités par les familiers et les vicaires. Presque tous jurèrent la constitution et acceptèrent des postes d’intrus. Ce fut un dimanche, du haut de la chaire, à la grand’ messe, que tous les prêtres de Dole durent successivement s’expliquer. Lorsque vint le tour de Claude-François-Rénel, il fit toutes les réserves de droit, en tant que prêtre et que catholique, et, sauf ce que la constitution pouvait avoir de contraire à ce devoir de prêtre, il jura la constitution. Un tel serment n’en était pas un, et M. Rénel eut été sur le champ traité comme ‘’réfractaire’’ si, pour un motif que nous ignorons le greffier n’avait pas omis au procès-verbal l’inscription des réserves formelles qui avaient accompagné le serment et dont l’existence est prouvée.

M. Rénel resta donc quelques temps dans le clergé paroissial, remplissant bénévolement les fonctions de vicaire ; mais sa retraite eut lieu dans des circonstances trop remarquables pour qu’elles ne soient pas relevées ; le 3 mai, au registre paroissial, son collègue Collinet aîné, signe encore avec son titre légitime de vicaire ; le 23 mai, nous le trouvons pour la première fois avec le titre schismatique qu’il s’est donné lui-même, de curé de Dole. Entre ces deux dates, M. Rénel signe pour la dernière fois, le 12 mai. M. Rénel a donc cessé ses fonctions précisément au jour où leur continuation eut paru une adhésion au schisme. En même temps, il écrivait à la municipalité pour protester contre l’omission de ses réserves au procès-verbal au serment.

L‘opinion publique ne s’y trompa d’ailleurs en aucune manière. Je possède une liste des prêtres de Dole à l’époque du serment, curieux document dressé pour aider à la réorganisation du clergé lors du Concordat ; les jureurs n’y ont point ménagés, et à deux fois, M. Rénel y figure, comme chapelain natif, et comme vicaire ; et par deux fois on a mis à côté de son nom le mot ‘’martyr’’. La vénération qui s’attacha à son tombeau en sera une autre preuve.

S’étant ainsi, pour la Foi, mis lui-même hors la loi. M. Rénel ne crut pas devoir cependant quitter Dole. Là, il pouvait demeurer caché dans sa famille sans être à charge à la communauté des fidèles et il pouvait en secret exercer le saint ministère. La preuve qu’il l’exerça souvent nous est donnée par deux circonstances : l’une, c’est la présence parmi les feuilles volantes d’actes de catholicité, recueillis quoiqu’en faible partie, après la Révolution, et conservés dans les archives paroissiales, d’actes de baptême signés de lui ; la seconde, qui prend toute sa valeur de ce qu’elle est rapportée par le vicaire général que M. Rénel avait les pouvoirs les plus étendus, et même : ‘’la faculté de donner des pouvoirs’’ à d’autres prêtres ; il est, de sa cachette, lui, le seul vicaire demeuré fidèle, comme l’administrateur légitime de la paroisse de Dole, en face de son collègue infidèle Collinet l’aîné, qui s’est fait curé par la grâce du schisme.

Au mois de septembre 1793, un voisin découvrit la présence de M. Rénel ; on avait profité de sa disparition pour l’inscrire sur la liste des émigrés ; on y mettait alors qui l’on voulait et les rancunes avaient beau jeu à s’exercer. Le voisin ne voulut point assumer l’odieux de cette trahison ; il l’imposa par la crainte à un locataire de la maison Rénel. Celui-ci fit l’office de Pilate et livra le juste.

C’était le soir, le 15 septembre 1793, à dix heures ; on venait d’achever le repas familial ; à la voix des perquisitionnaires, la mère et la sœur du prêtre demeurent à table, tandis que lui se jette dans un placard en emportant le couvert qui révélait un troisième convive ; mais déjà les Jacobins sont dans la salle à manger ; ils ont découvert la cachette avant que M. Rénel ait pu déposer le couteau et la fourchette qu’il tient encore à la main lorsqu’on le saisit. Et il doit solliciter la permission de les déposer avant d’être lié.

De là, on le conduit en prison dans l’ancien couvent des Annonciades Célestes, rue Dusillet ; il passera ensuite dans les prisons proprement dites, sous l’Hôtel de Ville.

Le 17 septembre, M. Rénel comparaît devant le tribunal criminel du Jura, séant à Dole. Il s’empresse de rappeler qu’il a prêté serment ‘’sous réserve des droits de la Religion’’, il ajoute que cette réserve ayant été omise, il l’a notifiée par écrit à la municipalité ; il prédise le devoir qu’il a eu de la la faire lorsque le président lui demande pourquoi il a fait cette déclaration de réserves que la loi ne permettait point, et enfin il déclare ‘’qu’il y persiste et n’a fait ce serment que sous ladite réserve’’ et qu’il a fait cette réserve, malgré l’interdiction de la loi, ‘’parce que la Religion le lui ordonnait’’.

L’inculpation était double ; on considérait M. Rénel comme prêtre sujet à la déportation rentré ou demeuré sur le territoire de la République et en même temps, à raison de son inscription sur la liste des émigrés, à la date du 9 mai 1792, comme émigré rentré.

Mais l’accusé était fils de magistrat ; il était formé à la discussion des juristes, et, nouveau Paul, tout en protestant de sa Foi, il va réclamer pied à pied ses droits.

Tout d’abord, il expose qu’il est dans la catégorie des ecclésiastiques auxquels la loi de déportation devait être signifiée A PERSONNE et non de la catégorie de ceux qui étaient frappés IPSO FACTO. Ce raisonnement irréfutable démontait l’accusation si elle n’avait le second chef. Mais là encore M. Rénel se défend. Il nie le fait de l’émigration, et conformément à la loi il réclame le droit de prouver son assertion. Cependant on perquisitionne chez lui, après avoir levé les scellés apposés lors de son arrestation ; mais on ne trouve rien. M. Rénel était trop prudent pourra voir rien laissé à la main des visiteurs domiciliaires.

Le 22 septembre, le tribunal rend un arrêt qui accorde à l’inculpé un mois pour prouver sa non émigration ; et un mois après, encore un délai de huit jours. Ainsi on voulait sauver les apparences et masquer le délit de ministère sacerdotal sous une prétendue émigration. Voyez en effet, comment on procède à une l’enquête : ‘’Assez de témoins, rapporte Mgr de Chaffois, se présentaient pour attester cette vérité, mais on les maltraita, on les effraya, on les incarcéra avec leur famille même, et on ne les écouta point’’.

Ce sont les SECTIONS assemblées auxquelles le prétendu émigré présente ses témoins. On a entendu, dit le procès-verbal, des témoins ‘’en nombre suffisant, conformément à la loi’’. Mais on s’est sauvé par cette échappatoire : avec les membres composant la section n’étaient pas autorisés par la loi à donner un certificat de résidence et qu’ils ne pourraient le faire ‘’SANS SE COMPROMETTRE’’. Alors pourquoi la loi était-elle invoquée et accomplie quant au nombre de témoins ? Les sections veulent se décharger de la responsabilité sur la municipalité vainement, par trois fois, M. Rénel présente ses témoins. Un quatrième fois, on décide d’en finir et on reproche ceux-ci comme parents ou domestiques, ce que la loi ne disait point.

Le 13 nivôse après cette indigne comédie d’enquête, le district décide qu’on a satisfait à la loi, et l’abbé Rénel, maintenu sur les listes d’émigration est renvoyé devant le tribunal criminel.
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Si après ce récit il restait un doute sur la véritable cause de la mort de M. Rénel, une opinion vénérable entre toutes devrait les résoudre, c’est la parole de Mgr de Chaffois, rapportant les morts d’un juge à l’avocat de l’accusé : ‘’il est temps que la guillotine commence à nous faire justice d’un de ces prêtres réfractaires’’. Voilà prise sur le vif l’opinion de ceux qui jugèrent M. Rénel.

Le même jour, 2 janvier 1791, après un simulacre d’audience, Claude-François-Rénel Coperschmidt, prêtre prévenu d’émigration, parce qu’il s’était caché pour exercer le Saint Ministère, mis par la haine des partisans des schismatiques dans l’impossibilité de prouver la fausseté du crime dont on l’accusait, fut condamné à mort : l’exécution devait avoir lieu dans les vingt-quatre heures. On remarquera que le premier chef d’accusation avait été abandonné. La raison en est simple : en soutenant que la loi de déportation aurait dû lui être signifiée A PERSONNE, M. Rénel avait soulevé un grave point de droit ; beaucoup de prêtres se trouvaient dans son cas, et si peu soucieux que l’on fût alors de la légalité on tenait à ne pas créer une jurisprudence qui eut pu soustraire bien des prêtres à l’échafaud. Il était plus simple de maintenir le second chef, il suffisait pour cela d’empêcher l’enquête d’aboutir ; sous la Terreur, ce n’était point difficile. Et peu importait à nos gens de guillotiner sous un prétexte ou sous un autre. Ce n’était point l’émigré ou le sujet à la déportation qu’on tenait à atteindre ; le juge le dit bien franchement c’était ‘’le prêtre réfractaire’’. Et si la preuve n’était pas concluante, on pourrait encore remarquer l’attitude du clergé schismatique Collinet, le curé intrus, le collègue de vicariat du condamné demeure prudemment chez lui ; ni lui ni un des siens ne semble s’enquêter de ce condamné à mort. C’est la haine enveloppée dans les convenances.

Les dernières heures de M. Rénel furent admirables. La veille de sa condamnation il avait fait à sa mère ses adieux par une lettre tendre et rassurante ; lorsqu’il fut condamné, il l’annonce à sa mère et à sa sœur les engageant à s’unir à lui pour remercier Dieu de trois grâces qu’il avait jadis demandées : ‘’Mourir à l’âge de Notre Seigneur, mourir martyr, mourir un vendredi’’. Et cela allait lui être accordé.

La pieuse sœur de M. Rénel, grâce à la complaisance de la femme du geôlier et à l’aide d’une sœur de l’œuvre du Boullion, qui continuait dans cet horrible temps son ministère de charité, put procurer à son frère le bonheur d’une dernière confession. On parvient à découvrir à Dole un très vieux religieux prémontré qui s’y était caché et dont malheureusement je n’ai pu trouver le nom. Ce bon chanoine régulier eut le courage d’aller prévenir le président du tribunal du crime qu’il se disposait à commettre en confessant lui, prêtre insermenté, un condamné à mort. Subjugué ou déjà dévoré de remords qui devaient plus tard lui dicter de vaines excuses, Vuillot accorda cette dernière consolation à sa victime.

Le vieux religieux pénétra donc dans la prison ; le condamné se confessa ; mais alors le vieillard se souvint qu’il n’avait point de pouvoir ; M. Rénel lui en donna, ‘’en vertu de la faculté qu’il avait de le faire’’. Puis, nouvelle difficulté, ; le confesseur avait oublié la formule de l’absolution : il fallut donc que le pénitent la prononçât lui-même, pendant que le confesseur la répétait mot à mot après lui.

Lorsque la confession fut achevée, M. Rénel confessa son confesseur, sa sœur, la religieuse du Bouillon ; puis il se mit à table, soupa de bon appétit et prolongea bien avant dans la nuit ses exercices de dévotion.

Le lendemain, sa sœur approchait. Il la reçut avec une affabilité joyeuse et l’invita à partager son repas. Il mit quelques provisions en réserve, ‘’afin d’avoir plus de force pour parler au public’’.

Cependant, l’heure fatale approchait. Il se fit couper les cheveux et le col de sa chemise et voulant faire une dernière charité il pria le geôlier de prendre son habit qui était tout neuf et ses chaussures et de lui donner en échange un vieil habit et des chaussures usées.

La maison de la famille Rénel était rue de Besançon. Le prêtre pensant au bruit de la foule qui l’accompagnerait avait voulu éviter cette douleur à sa mère ; mais cette dernière demande fut rejetée. Voilà encore qui dépeint la tournure d’esprit des juges.

Ce fut donc par la rue de Besançon que le cortège s’achemina vers la place qui se trouve à l’entrée de Cours Saint-Maurice. Là même ou le Bloc a élevé la statue de ce jurisconsulte taré dont il a fait une de ses gloires, à la place de la statue de Jules Grévy, se dressait l’échafaud.

M. Rénel marchait à pied, d’un pas ferme ; en passant devant la maison maternelle, il salua de la tête les Saintes Espèces qu’on y conservait et donna ainsi aux siens un signe d’au revoir en Paradis.

Il était trois heures de ce trois janvier 1794. Le prêtre monta d’un pas ferme les degrés, et se tournant du côté où la foule lui parut la plus compacte, il s’écria d’une voix forte, qu’il mourrait de bon cœur, et qu’il souhaitait aux uns la constance et aux autres le retour à la Foi. Puis il se livra au bourreau : le couteau tomba. Alors ce fut une scène de cannibales. Cette tête vénérable fut insultée et promenée au bout d’une pique à travers toute la ville. Des Dolois se souviennent encore du nom de celui qui porta ce trophée, et on remarqua plus tard que, dans la rue Saint-Jacques, là même où dans une poussée de la foule, il avait laissé tomber le chef du martyr, il fut plus tard arrêté lui-même pour des actions infamantes.

Le corps de M. Rénel cependant pu être enfin conduit au cimetière qui était peu distant du lieu de l’exécution ; la tête put-elle être retrouvée, je l’ignore. Dès qu’on put prier en public, le tombeau vénérable fut pieusement visité par les Dolois ; des prêtres de Dole élevèrent un petit monument. Longtemps on y alla en pèlerinage privé et il existe encore des sœurs ursulines qui se souviennent de s’y être rendues, étant novices aux environs de l’an 1850.

Le cimetière fut désaffecté en 1879. Peu à peu on transporta les corps au nouveau cimetière. Lorsqu’en 1899 eut lieu le transfert obligatoire de ceux qui restaient, on s’efforça de rechercher le tombeau de M. Rénel dont M. le chanoine Guichard, le zélé curé de Dole, eut voulu placer le corps dans le caveau qu’il a préparé pour les prêtres de la ville de Dole. Vainement, des vieillards indiquèrent l’endroit ; vainement des recherches furent faites par M. l’abbé de Branges de Civia et par nous ; erreur de transport ou autre cause, le tombeau avait disparu et il fut impossible d’en retrouver la moindre trace. Ainsi sont perdus ces ossements que nous espérions un jour élever sur les autels.

Je n’ai point parlé du testament de M. Rénel ; il serait nécessaire de le citer en entier : ‘’Je crois fermement, sans réserve ni exception tout ce que croit et enseigne la Sainte Église Catholique Apostolique et Romaine ; je rejette sans discussion ni examen tout ce qu’elle condamne et repousse parce que constamment assistée par l’Esprit saint, elle est la colonne et l’appui de la vérité, et ne peut tomber dans l’erreur ni le mensonge. C’est dans la foi et les sentiments de cette Église Catholique, Apostolique et Romaine , hors de laquelle il n’y a pas de salut, que j’ai eu le bonheur de naître et de persévérer jusqu’à présent et dans lesquels je veux vire et mourir, moyennant la grâce de Dieu’’. Le mourant exprime ensuite sa fidélité inébranlable au Pape et aux seuls ‘’pasteurs, légitimement établis et en communion avec lui’’.

Il exprime avec une ardeur enflammée sa confiance en Dieu et son amour pour lui : ‘’Qu’il est honorable pour moi de mourir pour celui qui est mort d’amour pour moi. Agréez aujourd’hui le sacrifice de ma vie en témoignage de mon amour pour vous’’. Il remercie Dieu de lui avoir donné et permis de conserver la Foi et il fait dans les termes les plus joyeux le sacrifice de sa vie. Il se recommande à la Très Sainte Vierge, à son Ange Gardien et aux saints, demande pardon à ceux à qui il a pu faire quelque peine, prie pour ses amis, leur recommande sa mère et sa sœur, et termine en affirmant devant Dieu et devant les hommes ‘’qu’il meut tout à fait innocent du prétendu crime d’émigration qu’on lui a souvent imputé’’.

Lorsque l’ordre politique et civil fut rétablit, les parents et héritiers de M. Rénel firent reconnaître la fausseté de l’inculpation obtinrent sa radiation posthume de la liste des émigrés et furent remis en possession de ses biens. C’est là encore une preuve ou véritable motif de la condamnation de notre quatrième prêtre.

 

François Joseph ROBERT


M. François Joseph Robert, qui, dans la chronologie révolutionnaire, suit M. Claude François Rénel, était né à Mont-de-Vougney en 1763. Il était vicaire de Guyans-Vennes, où il avait succédé au bon M. Huot qui avait déjà donné son sang pour la Foi.

Non seulement M. Robert refusa formellement de prêter le serment, mais le dimanche où l'évêque intrus ordonna de célébrer son intronisation par le chant du ''TE DEUM'', dans toutes les églises de son prétendu diocèse, M. Robert qui était encore dans son église, prêcha sur la nécessité de s'attacher plus que jamais aux pasteurs légitimes et remplaça le TE DEUM par le MISERERE pour ''demander pardon à Dieu de l'attentat qu'on venait de commettre'' par cette intrusion.

Des villages voisins, les Jacobins se réunirent pour arrêter un homme aussi dangereux. M. Robert rentrait précisément au village, venant d'une course à quelque ferme voisine. Il sait qu'il peut compter sur ses paroissiens. Loin de fuir, il court aux cloches et sonne le tocsin ; puis il se déguise en batteur en grange, et, se mêlant à la foule de ceux qui le cherchent, il leur expose les forces respectives des assaillants et des habitants qui ne vont pas manquer d'accourir à l'appel du tocsin ; le danger est imminent pour les assaillants ; ils auront sûrement le dessous ; aussi feraient(ils bien se se retirer prudemment. Nos gredins n'ont garde de repousser un conseil de prudence, car ils tiennent à leur peau et s'ils veulent bien arrêter un prêtre, il ne leur plait en aucune façon de recevoir des coups des fléaux dont précisément les gens de Guyans se servent en ce moment, mais qui pourraient bien changer un peu vite de destination. N'ayant aucun goût pour cet exercice, les Jacobins détalent, mis en fuite par le seul homme qu'ils cherchent.

Mais le secret de cette comédie fut bientôt connu. M. Robert ne pouvant plus rester publiquement à Guyans. Mais son imagination est fertile. Tous les jours après sa messe, il disparait dans une cachette que nul ne peut découvrir, et dont seul le maître d'école, le futur martyr, M. Busson, a le secret ; c'est par son intermédiaire que le curé reçoit sa nourriture, et communique avec ses paroissiens. La cachette n'est pas loin, cependant, c'est la chambre des cloches, sous le clocher de l'église.

L'envoi dans la paroisse d'un curé intrus obligea M. Robert à prendre la vie errante ; après six semaines de séjour dans le clocher. Il était d'une vigueur peu commune, de haute taille et de forte corpulence. Aussi ne s'étonnera-t-on point de le voir accomplir de véritables tours de force, comme d'administrer des malades, le même jour dans deux villages séparés par une distance de quinze lieurs. Les femmes lui offrent un asile ; parfois il doit, pour éviter les perquisitions, se réfugier dans la caverne de Gigot; il y est assisté par un brave homme nommé Verdot, qui, au péril de sa tête, lui apporte sa nourriture. D'autres fois même, il faut passer quelques jours en Suisse, pour dépister les recherches et se laisser oublier un peu. N'importe le nom de M. Robert est sur toutes les lèvres des Jacobins, il est spécialement traqué et recherché. On le sait si apôtre : c'est le synonyme du mot dangereux dont on le qualifie qu'on osera écrire, après son arrestation : ''Quarante émigrés n'exalteraient pas plus nos cœurs que la conquête de ce prêtre''.

L'hiver si rude dans nos montagnes, et particulièrement rigoureux cette année, ne retient pas notre apôtre. Le 13 janvier 1791, il arrive dans son pays natal, à Mont de Vougney. Là il se cache chez son oncle Claude Joseph Noroy.

Malheureusement, on remarque des pas sur la neige ; cette constatation fit opérer une perquisition. Le prêtre avait quitté son habit et se rasait. Bien vite, il passe dans la grande et se cache derrière le corps d'une cheminée. Les Jacobins fouillent la maison et l'un d'eux, un ami d'enfance de M. Robert s'aventure dan sla grande. il le découvre mais il tremble, en se voyant seul, face à face avec un homme d'une force aussi formidable, et qui, il le pense bien, ne se laissera pas prendre sans vendre sa vie. Aussi,, dissimule-t-il : ''Cache-toi là, je ne dirai rien''. Le fait est assez fréquent dans nos annales de ce temps, soit par l'honnêteté d'un gendarme écœuré de la besogne, soit par un vieux souvenir d'amitié, pour que M. Robert ait pu se fier à la parole de Jeandemaiche. Mais  celui-ci sort de la grange, rassemble ses amis, revient avec eux, et leur livre sa victime. Ainsi trahi dans un baiser, M. Robert se laisse prendre avec autant de douceur que le Divin Maître. Comme lui, il tend les mains aux cordes, et on le ligote si étroitement avec une corde que l'on prend à une scie, que le rétablissement libre de la circulation du sang fera évanouir le prisonnier, lorsque les gendarmes, plus humains que les Jacobins, l'auront délié après qu'on le leur aura remis à Mancenans. Malgré l'extrême rigueur de la saison, on ne lui a pas laissé la faculté de remettre son habit? Saisit également comme ''receleur'' de prêtre, le vieux Noroy, malade a été traîné à sa suite.

A Riotais, de pieuses femmes, bravant les Jacobins de l'escorte, s'avancent vers le prisonnier et lui témoignent leur sympathie. A Mancenans, on le remet aux mains des gendarmes. C'est alors qu'on lui délie les mains et que le brusque rétablissement de la circulation du sang le fait s'évanouir. Mais il a vite repris ses sens, et le cortège repart pour Saint-Hippolyte. C'est là qu'a lieu le premier interrogatoire. M. Robert répond franchement à toutes les questions ; il indique pour son domicile, Cressier en Suisse, et n'hésite pas à conclure, ''qu'à sa connaissance aucune loi de la République ne défend d'administrer les sacrements''.

Cependant, afin de masquer la haine antireligieuse, on inculpe le prisonnier de participation au soulèvement Catholique des montagnes du <Doubs, à l'automne précédent. M. Robert  nie toute participation à la ''Petite Vendée''. Il déclare qu'il a toujours été un ministre de paix et de concorde, que d'ailleurs la loi transgressée en rentrant en France, lui, prêtre insermenté, il la connait, non pour l'avoir lue mais pour avoir appris, par le bruit public, le supplice de trois prêtres arrêtés comme lui.

M. Robert avait une telle influence dans la région, qu'on résolut de frapper un grand coup  pour terroriser les populations. Le tribunal révolutionnaire se transportât à Belvoir la semaine suivante, afin de juger les catholiques inculpés de participation aux Messes nocturnes célébrées à Sancey et à Landresse. M. Robert fut conduit à Belvoir ''afin qu'il soit expédié le premier''. Il y arriva le 20 janvier 1794, enchaîné aux pieds et aux mains, et fut jeté dans un des cachots de l'antique château. Par la grille du soupirail  on pouvait apercevoir la grille du soupirail d'une autre prison, où furent renfermés le lendemain cinquante-sept catholiques coupables d'avoir assisté à la messe célébrée de nuit à Sancey ou à Landresse. M. Robert de sa prison, chante des hymnes ou des cantiques, en alternant avec les prisonniers d'en face ; ou bien on récite le chapelet. La voix du prêtre est si belle et si touchante, que les soldats eux-mêmes se pressent pour l'écouter ; il en profite pour leur adresser de pieuses exhortations. Et lorsque les chantes cessent, on entend des dialogues dignes des apôtres, ce sont les fidèles prisonniers qui oublient leurs souffrances pour penser à celles du prêtre détenu ainsi par ce froid rigoureux, sans habit, dans un cachot humide, et le prêtre qui leur réponde ''qu'on n'a pas froid en prison, quand on y est pour soutenir ses croyances, et qu'on y est réchauffé par l'amour de Dieu''.

Ou bien, les fidèles songent combien l'inactivité doit peser à cette âme ardente, et le prêtre répond ''que le temps n'est pas long en prison, car il est court pour demander pardon à Dieu de toutes les fautes de son existence''.  Et enfin, le exhorte les prisonniers : ''Soyez leur dit-il, fidèles, prudents et patients, et Dieu sera votre récompense''.

Le 24 janvier, François Joseph Robert, prêtre déporté rentré et Claude Joseph Noroy, son recéleur, comparurent devant le tribunal révolutionnaire séant à Belvoir.

Noroy, très gravement malade et se soutenant à peine, après ce terrible voyage au cœur de l'hiver et ces quatre jours de détention dans un cachot glacial, ne fit pas de difficultés d'avouer qu'il a avait vu son neveu, qu'il lui avait permis de se raser chez lui, et qu'il lui avait dit : ''Part vite'', sans doute au moment où étaient arrivés les Jacobins.

Pour M. Robert, l'interrogatoire fut de pure forme. ''Prêtre déporté, rentré'', Rambour demanda naturellement sa tête. C'était le troisième de ses camarades de collège pour lequel il agissait ainsi. Et M. Robert répond à son haineux réquisitoire, lorsqu'il quitte l'audience, en lui serrant la main et lui disant affablement : ''Bonjour, mon ancien camarade''.

L'interrogatoire de M. Robert déconcerta les Jacobins. Ce courage calme et froid qui émerveillait les catholiques et qui avait donné à M. Robert sa réputation et son influence, les Jacobins incapables de le comprendre, l'avaient pris pour une sorte d'exaltation matamoresque. La froide et douce résignation de leur victime, ils l'appelaient pusillanimité. Ils en profitèrent pour crier que M. Robert avait été lâche devant la mort, même avait imploré du tribunal sa condamnation à la déportation et non à la mort, en même temps qu'ils calomniaient indignement ses mœurs. Sur ce point, les papiers ecclésiastiques ne laissent point de doute qu'il ne faille reconnaître une monstrueuse calomnie, tout comme la prétention de Rambour, de faire de sa victoire un imbécile. Quand à la lâcheté devant la mort, les faits eux-mêmes vont répondre.

Le tribunal avait reculé cependant devant l'odieux de condamner à mort un vieillard coupable d'avoir laissé son neveu(r se raser chez lui. Il déclara que la complicité n'était point prouvée et acquitta Noroy. D'ailleurs, il savait bien que le pauvre vieux malade, après ces émotions, ces fatigues et ces voyages dans une saison glaciale n'irait peut-être pas juquà l'échafaud. De fait, il mourut à peine quelques jours après, et, si nous n'avons pas, puisqu'il mourut non ''in  actu persécutionnis'', mais seulement des suites de la persécution, le droit de le considérer expressément comme martyr, nous avons du moins le devoir de saluer ce noble exemple et de rappeler le nom de ce vaillant confesseur de la Foi.

Toujours pour les mêmes motifs, on ne voulut pas condamner M. Robert sous le seul titre de ''prêtre déporté, rentré''. On y joignit ce grief, doublement biscornu, puisqu'il n'était appuyé d'aucune déposition ni d'aucun document et puisque la loi ne le connaissait point, ainsi qu'on le verra dans le jugement de l'invalide Georges Vuillemin, ''d'être l'auteur d'écrits tendant au rétablissement de la royauté''.

Voyons maintenant ce que vont être les derniers moments de ce prêtre que Rambour et ses sinistres brutes de la ''Vedette'' vont nous peindre comme pusillanisme.

Ramené en prison, il exhorte une dernier fois par le soupirail les fidèles prisonniers dans l'autre cachot. Il leur recommande spécialement le pardon des injustices dont ils sont victimes, ce pardon dont il vient de donner l'exemple en saluant affectueusement l'accusateur, son ancien camarade.

Lorsqu'on l'emmène à l'échafaud, il s'écrire d'une voix enthousiaste : ''Ah ! Mes frères, qu'il fait bon avoir soutenu la Foi, quand on se trouve à l'heure où je suis''.

Est-il lâche ce condamné qui supplie le bourreau de le placer sur la guillotine de telle façon qu'il regarde le Ciel ? Il n'a pas peur de voir tomber le couteau ; ce n'est point la lame d'acier qu'il voit, c'est au-delà, cette couronne qui l'attend parce qu'il aura combattu jusqu'au bout. Cependant, cette dernière demande ne sera pas exaucée. M. Robert est placé sous le couteau comme tous les autres condamnés et à trois heures, un vendredi, comme M. Rénel, à l'heure même du sacrifice du Calvaire, le 21 janvier 1794, , il est ''expédié'', au milieu des outrages d'une troupe de cannibales, à grand peine on parvient  à conduire le corps jusqu'à Sancey. Le curé intrus eut assez de courage et d'idée de confraternité sacerdotale pour défendre le corps du martyr, il le disputera aux soldats et obtint enfin la faculté de l'inhumer ''dans le cimetière commun''. C'est la seule fois, durant toute le persécution excepté depuis la conversion de M. Caseau, que nous voyons un prêtre schismatique, respecter au moins à l'égal d'un cadavre quelconque, les victimes du schisme. A Pontarlier, nous verrons les conditionnels applaudir à l'exécution de dom Lessus ; à Arlay, le curé intrus dénoncera son prédécesseur fidèle, et fêtera son exécution ; à Besançon, le clergé schismatique de Saint-Pierre viendra prendre les Saintes Espèces au tribunal sans songer seulement à donner au condamné, M. Capon, la joie du Saint-Viatique. Aussi la conduite du curé intrus de Sancey valait elle, d'être rapportée.

Soit préméditation, soit émotion au milieu des cris et du scandale, les fossoyeurs se trompèrent et creusèrent la fosse de M. Robert au sens contraire des autres fosses. Cette circonstance providentielle, révélée plus tard par eux,  permit de retrouver le corps du prêtre et de le transférer dans un caveau de l'église paroissiale, avec une épitaphe. M. Robert est donc le premier des serviteurs de Dieu dont on possède le corps, puisque les corps de MM. Huot, Tournier, Capon et Rénel ont disparu. Un des premiers actes du procès de béatification sera la reconnaissance de ces précieux restes. Plaise à Dieu de hâter le jour où il sera permis de les exposer sur les autels pour la piété des fidèles de nos montagnes et pour l'encouragement du clergé paroissial qui voit, sans faiblesse et sans défaillance, se rouvrir une nouvelle persécution.

C'est un devoir de signaler la fin malheureuse de tous ceux qui prirent part à l'arrestation de M. Robert ; ces populations ne manquèrent point de le remarquer. Et jusqu'au 27 janvier 1841, on vit, frappé du mépris public, injurié par les enfants qui lui rappelaient toujours et sans pitié son crime, recevant à peine de la charité publique, et pour l'amour de Dieu, le pain nécessaire à sa misérable existence ; lui qui avait cru s'enrichir en touchant le prix du sang, dévoré de maladies répugnantes, n'ayant pour logis qu'une misérable cabane ouverte à tous les vents, Jeandemaiche, le malheureux Judas de l'abbé Robert, demeura comme un exemple vivant de la justice de Dieu.

Jusqu'ici, le couperet révolutionnaire n'avait atteint que des prêtres séculiers. Il convenait que les Ordres religieux, si répandus en Franche-Comté, eussent ainsi leur part de cette gloire. Tous vont être nommés dans ce martyrologue ; ce seront les Bénédictins, les Dominicains, les Jésuites, les Carmes, les Frères des Écoles Chrétiennes, les Chartreux, les Bernardins, les Minimes, les Lazaristes, l'Ordre de Malte, les Missionnaires de Beaupré. Mais par dessus tout l'ordre Séraphique si aimé et si influent en Franche-Comté, depuis le temps du Bienheureux Père François lui-même et parmi ses diverses branches. L'ordre des Frères Mineurs Capucins, si lié à nos gloires religieuses comme à notre honneur national Comtois devait tenir une place  à part sur cette brèche d'honneur. Le premier Religieux mis à mort par la Révolution et le premier des dix-huit Franciscains et des onze Capucins victimes de cette persécution fut un vénérable vieillard, belle figure de la douceur et de la gaité séraphique, maître des novices qui devait donner l'exemple à son ordre,  vicaire d'un couvent dont devaient sortir trois  martyrs, le P. Zéphirin, dans le monde, Edmond Antoine Delacour, maître des novices et vicaire du couvent des Capucins de Dole. Il était né à Vyt les Belvoir, le 17 novembre 1738 et avait fait sa profession à Dole le 4 avril 1758. Maître des novices et vicaire du couvent depuis quinze années il en avait été chassé malgré lui, au nom de la Liberté, et il avait refusé le serment. A Dole, il avait ''par son caractère doux, calme et sociable'', mérité l'affection respective de tous ses confrères.

Chassé de son couvent, il avait été recueilli par divers particuliers de Dole, entre autres l'homme de loi Cahuet ; il avait quitté cet asile avant la loi de mort aussi put-il le nommer dans son interrogatoire. Quand au temps qui s'était écoulé depuis lors,  il ne voulut point en rendre compte, de peur de compromettre ceux qui lui avaient donné asile; tout ce que nous savons c'est qu'il avait débuté, comme plusieurs de nos Apôtres, par aller faire en Suisse, un pèlerinage à Notre-Dame des Ermites, pèlerinage qu'il avait voué disait-il. Depuis, il avait voyagé de-ci, de-là, sans doute exerçant le Saint-Ministère, et, au moment de son arrestation, il se proposait de repasser en Suisse pour trouver, il ne savait pas encore où, ''un lieu où il put reprendre son état de capucin''.

Cet aveu simplifiait bien des choses au point de vue du jugement comme nous le verrons bientôt.

Le 27 janvier 1794, quatre Jacobins de Boujeons rencontrèrent deux étrangers qui leur parurent suspects. L'un d'eux, J.B. Bailly, vigneron à Dole, au faubourg de la Bédugue, avait un passeport, il prétexta qu'il voyageait pour des chats de fromage et parvint à faire accepter sa disculpation ; on le renverra indemne.

L'autre voyageur, fouillé par ordre du juge de paix de Mouthe, fut trouvé porteur d'un Ordo, d'une image de la Très Sainte Vierge et d'une image de Saint-Louis de Gonzague ; de plus il n'avait point de passeport. C'était le P. Zéphirin. Interrogé, il déclara sans réticence aucune, son nom, sa profession, de religieux, son pèlerinage à Einseideln, et son intention d rechercher hors de France, un endroit où il put trouver la liberté de vivre en capucin.

A ce propos, il convient de remarquer que j'ai retenu pour le nom de famille du P. Zéphirin ''Delacour'', et  non ''Lacour'', le second étant évidemment inspire de la haine du temps contre tout ce qui pouvait ressembler, même de très loin à une particule nobiliaire.

Après cet interrogatoire, le juge de paix maintint les deux voyageurs en état d'arrestation et les fit conduire à Besançon. Nous avons déjà dit que Bailly parvint à se faire mettre en liberté. Quand au P. Zéphyrin, il comparut le 9 mars 1794 devant le tribunal révolutionnaire du Doubs. L'aveu du prisonnier simplifiait toute la procédure : il ne s'agissait pas de savoir s'il était ou non dans le cas des prêtres auxquels la loi de déportation devait être signifiée à personne, ce qui était d'ailleurs son cas, ni même s'il était inscrit sur la liste des émigrés.

''Je n'ai pas émigré, dit-il, car je suis seulement sorti un moment de France, pour faire le voyage de Notre-Dame des Ermites que j'avais promis, mais avec l'intention de revenir aussitôt en France''. Il ajoute qu'il ne pensait pas que la loi lui défendit de rentrer dans sa patrie, ''n'étant sorti qu'un moment, et sans l'intention d'émigrer''.

Ainsi, ce prétendu émigré "expliquait clairement sa situation, mais qu'importait aux juges d'alors. Le président toujours ce sinistre sentimental Nodier, ne prend pas la peine de motiver son arrêt, l'accusateur public n'a point répondu aux explications du religieux. Le président ne prend la parole que pour dire ''La loi vous condamne à la peine de mort''.

Et alors, le bon capucin, sentant qu'il va mourir parce qu'il n'a point voulu souiller ses lèvres d'un mensonge, s'écria, au milieu des éclats de rire des Jacobins : ''J'en suis fâché pour la loi qui est bien injuste, quant à moi je suis content de verser mon sang et de donner ma vie pour la confession de ma Foi et pour l'amour de Jésus-Christ''. Ah qu'on reconnaît bien là une âme franciscaine, douce et forte à la fois, qu'on prévoit bien, là, la terrible confusion de ces rieurs, au jour où ils devront s'écrier en voyant la gloire de leur victime : ''Voilà celui que nous avons tourné en dérision''.

Ramené en prison, le P. Zéphyrin confesse une personne qui se rappellera bien longtemps après, combien ses exhortations furent touchantes ; il écrit aux siens une lettre d'adieu ; on vient le chercher ; il est conduit sur la place Saint-Pierre, et exécuté ce dimanche 9 mars 1794, lui aussi, à l'heure du sacrifice du Calvaire, à trois heures.

on ignore ce que devinrent ses précieux restes ; sa lettre d'adieu elle-même disparut par l'infidélité du messager auquel il avait cru pouvoir se confier.

 

Dom Pacôme LESSUS - Jean Ignace LESSUS

 

Dom Pacôme Lessus, dans le monde Jean Ignace Lessus, religieux profès de la Chartreuse de Montmerle, au diocèse de Belley, est une des plus touchantes victimes de la Révolution.115 ans après sa mort les descendants des populations évangélisées par lui vénèrent encore sa tombe, et, malgré l’abstention prudente de l’autorité ecclésiastique, malgré les temps de scepticisme et d’impiété que nous traversons, la dévotion privée populaire est restée attachée au modeste monument qui recouvre ses précieux restes. Aussi ne s’étonnera-t-on point que dans le titre de la cause de béatification qui va être commencée, on lui ai donné la première place, et que le procès soit entamé en ces termes.

 

 

Diocèse de Besançon et de Saint Claude

Sur la Déclaration du Martyre

 

des serviteurs de Dieu, Pacôme, prêtre de l’Ordre de Chartreuse, Élysée, prêtre, de l’Ordre des frères mineurs Capucins, Jean François Patenaille, curé, Jean Pierre Nicolas Busson, laïque, maître d’école, et les autres prêtres, clercs et laïques mis à mort en haine de la Foi, dans la persécution de la fin du XVII° siècle.

 

Jean Ignace était originaire de Bonnétage, petite paroisse du diocèse de Besançon. La famille Lessus était de la trempe de ces héros montagnards des guerres de l’indépendance franc-comtoise, vaincus, mais non domptés, intransigeants envers le devoir, inébranlables dans la foi jurée. Mais la fortune n’habitait point la demeure de l’instituteur Lessus et de Jeanne Baptiste Rieum, sa femme. Le mari était originaire de Saint-Julien, cette même paroisse qui devait donner un instituteur martyr en 1793, ce M. Morel qui, condamné à mort à Besançon, marchait si allégrement et promptement vers le supplice qu’il renversa un jeune écolier qui se trouvait sur son passage. La femme était née au Luhier. Le traitement du père de famille était à peu près la seule ressource ; or ce traitement ne dépassait pas cent vingt livres par an. Si on y joint les leçons données à quatre élèves payants, on voit qu’il fallait que le  brave  instituteur élevât sa famille avec un revenu de 5 à 600 francs de notre monnaie.

 

C’était peu ; mais comme l’instituteur gagnait en considération ce qu’il n’avait pas en  traitement. Il suffit, pour s’en convaincre de lire les aces du procès d’un autre instituteur du Doubs, mis à mort en haine de la Foi, M. Busson, pour se rendre compte de l’influence dont un instituteur d’alors jouissait dans sa commune : sa parole servait d’ordre et le gouvernement n’hésita pas, en bien des cas, à imputer à l’instituteur toute l’organisation de la résistance à ses lois sacrilèges. Bon instituteur, tel était Lessus qui mourut en 1812, après  plus de quarante ans d’exercice dans la même commune ; sur ses dix enfants, il avait donné un martyr à l’Église, et trois autres de ses fils étaient morts sur les champs de bataille de l’Empire ; quatre étaient morts en bas âge ; un fils et une fille seulement lui restaient pour l’assister à son dernier soupir.

 

Lessus avait été marié deux fois ; cinq enfants étaient issus du premier mariage ; Jean Ignace, le seul qui ait vécu fut bientôt privé de sa mère, morte alors qu’il n’avait pas cinq ans. C’est alors que Lessus se remaria avec Marie Anne Pagnot, des Fontenelles, de laquelle il eut cinq enfants, les trois militaires tués en guerre, une fille et un fils qui mourut le dernier en 1865.

 

C‘est le 14 avril 1766 que naquit le héros de cette biographie ; le lendemain, le curé de Bonnétage, Philippe Ambroise Nicolas Joseph Bolard, lui administrait le Saint-Baptême. Son parrain, Jean Ignace Berçot et sa marraine Marie Thérèse Dodane, appartenait à deux honorables familles de la paroisse.

 

On remarqua bientôt l’intelligence de l’enfant, sa pénétration d’esprit, et son heureuse mémoire, en même temps qu’on voyait se développer en lui les plus heureuses dispositions de  piété et de vertu. On songea que tout semblait le préparer au Sacerdoce, et que ce serait bien dommage de ne pas cultiver d’aussi excellentes qualités. Le curé de Bonnétage jouissait d’une situation de fortune supérieure à celle de bien des curés, sa famille originaire de Pontarlier, possédait la seigneurie de Bonnevaux ; ce digne prêtre en profitait pour accomplir les plus généreuses charités ; il voulut venir en aide au bon instituteur et  prit à sa charge, l’éducation de Jean Ignace. Il lui fit faire, lui-même, ses débuts dans l’étude du latin, puis, l’envoya, à ses frais, continuer ses études classiques à Besançon. M. Bolard fut bien récompensé de ses sacrifices ; Jean Ignace remporta toujours les plus brillants succès, et cela presque sans travail. On lui reprochait, il est vrai, comme il arrive souvent aux écoliers. Jeune intelligence d’élite, d’être dissipé, et on supputait les succès hors de pair, auxquels l’aurait conduit un travail même modéré.

 

Les étudiants de philosophie, jouissaient d’un régime de liberté assez considérable ; un certain nombre d’entre eux menaient joyeuse vie et préféraient trop souvent à l’étude, les plaisirs de la table et du jeu. On vit avec inquiétude dit M. Vauthier, le plus intime ami de Jean Ignace, le protégé de l’abbé Bolard, fréquenter assez assidûment cette compagnie. Un libraire chez qui il s’était abonné lui fournissait force livres, bons et mauvais ; Jean Ignace les dévorait ; et ses protecteurs commençaient à craindre pour sa vocation ; on savait  bien qu’il faisait de temps en temps, beaucoup de violence à sa nature qui le portait à la dissipation et au jeu, mais que ne pouvait-on redouter à son âge des effets de compagnies frivoles et de lectures inconsidérées. Mais Dieu avait ses vues ; loin d’avoir des résultats pernicieux cette épreuve fortifia l’intelligence et le cœur du jeune homme, et c’est énergique et résolu qu’il se présenta au Grand Séminaire de Besançon, pour’ commencer ses études de théologie. Ses notes en tout : sciences, talent et vertu, atteignirent le maximum.

 

C‘est durant cette année de Séminaire, que le jeune clerc prit la résolution de renoncer au monde, et d’entrer dans un Ordre contemplatif et austère. Il hésitait encore entre la Trappe et la Chartreuse. Cependant, comme par la grâce de Dieu, cet esprit, naturellement porté aux actions promptes et soudaines, n’agissait qu’après une longue et prudente réflexion, Jean Ignace, sans révéler son secret à autre qu’à son directeur, acheva son année de théologie, et rentra dans le monde. Les Séminaristes de Besançon faisaient en effet alors une seule année d’internat et terminaient leurs études comme pensionnaires dans des familles honorables de la ville. Les occasions de dissipation, qui ne manquaient pas, surtout à cette époque tout entremêlée de fêtes et d’émeutes qui marquent à Besançon les années 1787 et 1788, lors des démêlés du parlement avec l’autorité royale, ne purent triompher de la ferme et sainte résolution de notre jeune clerc, et le premier dimanche de septembre 1788, lors de la grande ordination annuelle, Jean Ignace entrait définitivement dans la milice sacrée, en se présentant à Mgr de Franchet de Rans, évêque de Rhosy, et suffragant de Besançon, pour recevoir l’ordination subdiaconale. Il venait de confier à son ami, M. Vauthier, son dessein de retraite à la Chartreuse. Il lui fit ses adieux à Besançon ainsi qu’à ses directeurs, M. Labet et M. Brocard, et écrivit à son père et à M. Bolard, pour leur faire part de sa résolution et leur adresser ses adieux. Aux vieux prêtre le jeune sous-diacre écrivait une longue lettre d’excuses pur la douleur que lui causerait la perte pour le clergé diocésain d’un clerc qu’il avait formé dans ce dessein. Mais M. Bolard était bien au-dessus de ces faiblesses humaines. Il se réjouit d’voir donné à l’Église un pieux religieux ; que n’eut-il pas fait s’il avait pu prévoir qu’il avait préparé un élève qu’on peut espérer voir élever sur les autels. Dans le courant de l’été 1789, il voulut revoir son cher protégé et il se rendit en carrosse, accompagné de son parent, M. Droz, conseiller au Parlement de Besançon, à la Chartreuse de Montmerle. On dit qu’il chercha à ramener le jeune religieux dans le clergé diocésain. Quoi qu’il en soit de cette tradition, pour Jean Ignace qui dès le lendemain de on ordination subdiaconale s’était mis en route et presque immédiatement admis à la Chartreuse de Montmerle, dans le département actuel de l’Ain, était devenu dom Pacôme, ni les promesses ni les instances de son bienfaiteur, ni l’orge qui commençait à gronder contre les communautés religieuses, ne purent le décider à renoncer à ce genre de vue auquel il sentait tant de divins attraits, et quelques semaines après ayant  terminé son noviciat, dom Pacôme faisait sa profession solennelle.

 

Il ne devait plus rester que trois ans dans le cloître hospitalier, comme si Dieu lui en eut mesuré le séjour au temps nécessaire pour recevoir auprès une sainte préparation par l’étude et la retraite des Ordres Sacrés.

 

Le Prieur de la chartreuse, dom Armély, ne tarda pas à remarquer l’intelligence et les rares qualités de Dom Pacôme, ce religieux qui avait tenu jadis un rang distingué comme avocat au Parlement de Bordeaux, appréciant à leur valeur les lumières du jeune Père, le choisit pour secrétaire. Ainsi s’écoulèrent les années 1789, 1790 et 1791. La chartreuse de Montmerle échappa quelques temps aux lois de persécution que multipliaient les assemblées révolutionnaires ; mais enfin la secte triomphante força les portes du monastère et offrit aux religieux, comme l’on ferait à des prisonniers, de leur rendre leur liberté. Ce présent n’était point au goût de dom Pacôme ; il le repoussa avec énergie et se déclara résolu à vivre et à mourir dans le genre de vie qu’il avait librement choisi. Beaucoup de religieux firent comme lui, et comme cela ne faisait pas le compte des persécuteurs, on changea de tactique et on imposa au lieu d’offrir la liberté ; ce fut donc à la force qu’an mois de septembre 1792 obéit en quittant les larmes aux yeux mais le cœur confiant et résigné, aux volontés de la Providence, le cher asile où il avait espéré passer sa vie dans le recueillement et la prière. Et à ce calme succédait l’orage mat »riel le plus violent. Dom Lessus, sans ressources, se trouvait soudain jeté au milieu de la tempête de la vie. Demander de l’aide au clergé paroissial, il ne fallait pas y songer. Les prêtres fidèles commencèrent d’être obligés de se cacher, et de n’exercer le Saint Ministère qu’en secret. Les prêtres schismatiques eux, auraient accueilli à bras ouverts un confrère qui par ses vertus et sa science aurait rehaussé leur ensemble lamentable. Mais dom Lessus ne songea même point à s’adresser à eux. Ses fortes études théologiques le prémunissaient contre les sophismes des évêques intrus, et en particulier de Royer, évêque de l’Ain et de Moyse, évêque du Jura, ses plus proches voisins. Son âme, d’ailleurs, avait une instinctive horreur du schisme. Un second parti était possible, l’émigration. La Révolution n’avait point encore envahi les pays voisins, et, soit en Italie, soit en Suisse, dom Pacôme eût pu assez facilement trouver une maison religieuse où il eut pu reprendre ses pieux exercices interrompus par la brutale expulsion de Montmerle. Mais ce second parti ne plaisait point au jeune religieux, l’apostolat ave ses fatigues et ses dangers et comme couronnement la mort sanglante lui paraissait plus conforme à son devoir de prêtre, lui qui était dans toute sa vigueur de montagnard de vingt-six ans. Sa résolution fut vitre prise. Restait à savoir où il dirigerait sa course errante. Le diocèse de Besançon, dont il possédait les usages et les habitudes lui paru naturellement désigné. De plus, il connaissait fort bien la topographie de Bonnétage et de tous les pays voisins et savait y trouver outre son père, des amis dont le secours n’était pas à dédaigner, dans des circonstances aussi graves.

 

C’est donc vers Besançon et de là vers Bonnétage qu’il prit sa course. Il allait à pied, le plus rapidement que lui permettaient les nombreuses précautions nécessaires durant un voyage aussi périlleux. On lui avait sans doute remis lors de son expulsion un passeport pour se rendre à son pays natal, mais ce passeport portant la qualité de prêtre et de religieux pouvait lui-même être une cause de périls ; en outre, il fallait disparaître, afin de se rendre plus capable d’exercer en secret le Saint Ministère dans le pays qu’il avait choisi. Dom Pacôme disparut donc ; sous quelque déguisement il arriva secrètement à Bonnétage ; là, une première douleur l’attend ; son vénérable protecteur, sur les conseils de qui il comptait tant, l’abbé Bolard est mort depuis vingt mois, et sa place est occupé par un de ces curés intrus dont bien loin d’attendre quelques secours, les prêtres fidèles doivent soigneusement se préserver. Combien de nos martyrs du diocèse de Besançon furent dénoncés et livrés à la mort par des prêtres jureurs ! Et nous verrons l’un de ces misérables applaudir par ses sarcasmes à la condamnation de dom Lessus.

 

Le vieil instituteur, tout préoccupé du danger qu’il voit planer sur la tête de son fils le supplie d’immigrer en Suisse ; rien n’est plus facile : son arrivée est encore secrète, la frontière est toute proche, mais la résolution du Chartreux devenu missionnaire est ferme et inébranlable ; le péril ne l’effraie point et devant une si héroïque décision, le vieillard n’insiste pas. Il fait lui aussi le sacrifice des attaches du monde, et dès lors, comme il le fera jusqu’à la fin de sa vie, ‘’il se montre digne père d’un tel fils, père cruellement éprouvé, mais heureux de souffrir pour Dieu et son Église’’.

 

La mort de Mgr de Durfort-Léonard, archevêque de Besançon et Prince du Saint Empire, survenue à Soleure en 1791, avait rendu plus complexe encore s’il est possible que dans les autres diocèses, la situation religieuse du diocèse de Besançon. L’administration revenait de droit, puisqu’il ne pouvait être élu de Vicaires Capitulaires, et qu’il n’y avait plus de chapitre constitué au plus ancien des suffragants de ce siège métropolitain. Ce fut dont Mgr de Lenzburg, évêque de Lausanne, qui de sa résidence de Fribourg, prit le gouvernement de l’archidiocèse de Besançon. Une aussi vaste étendue comprenant les départements actuels du Doubs, de la Haute-Saône, et presque tout celui du Jura, n’était point un léger souci : aussi Mgr de Lenzburg se hâta de s’associer comme administrateur, Mgr Franchet de Rans, qui depuis de longues années, sous le nom de ‘’suffragant’’, était l’auxiliaire du prince archevêque de Besançon et M. de Chaffois, vicaire général, lequel devait, plus tard, mourir évêque de Nîmes et être le premier biographe de dom Lessus et des autres prêtres martyrs de la Franche-Comté.

 

En même temps que Mgr de Lenzburg réfutait les calomnies des jureurs qui prétendaient que le vénérable archevêque avait durant sa dernière maladie adhèré au schisme constitutionnel. Il donnait aux prêtres fidèles de l’archidiocèse les pouvoirs les plus étendus, et faisait à Fribourg une ordination de plusieurs prêtres qui venaient aussitôt renforcer la sainte phalange apostolique. Parmi ceux-ci étaient M. Vauthier l’intime ami de dom Lessus, et M. Gaume, l’apôtre de la région de Dole, paralysé à la suite des mauvais traitements qu’il subit dans cette terrible époque. Cette ordination eut lieu le jour de la Toussaint 1792. L’abbé Vauthier et dom Lessus se retrouvèrent presque aussitôt au Piot, ferme voisine de Bonnétage, qui appartenait au père de l’abbé Vauthier. Ils y passèrent secrètement l’hiver, en s’adonnant à l’étude de la théologie morale et à la préparation aux fonctions du Saint Tribunal. Celui-ci était particulièrement redouté du Chartreux, qui ne le connaissait que pour l’avoir pratiqué comme pénitent. La prudence qui dirigeait toute sa conduite l fit donc s’appliquer à l’études méthodes de direction des âmes, et ce n’est qu’au printemps de 1793 que se sentant suffisamment armé, dom Lessus, après avoir fait à Dieu le sacrifice de sa vie, entreprit ses courses apostoliques.

 

Son premier soin fut de se rendre à Fribourg. C’était mettre une grave circonstance contre soi en cas de surprise ultérieure, que d’être sorti, ne fut-ce qu’un instant, du ‘’territoire de la République’’, mais notre jeune missionnaire ne s’arrêta point à cette considération ; il voulait avant de se mettre à l’œuvre, être en règle avec l’autorité épiscopale, et, satisfait de ce côté, au mois de mai 1793, il rentrait de Suisse et commençait son Évangélisation.

 

Les fatigues du ministère et les périls de l’apostolat n’étaient point pour dom Lessus, une occasion de se relâcher des sévères observances du cloître. M. Vauthier fut pendant l’hiver de 1792-1793, le témoin émerveillé de sa ferveur et de ses austérités et il raconte ave admiration que son compagnon portait presque constamment un cilice qu’il n’ôtait que dans les longues courses et les grandes fatigues.

 

C’est ainsi préparé que dom Lessus se met en course. Quelques personnes sûres seulement connaissent sa présence ; elles l’avertissent du danger qu’il court, des malades qui réclament son assistance ; c’est en effet avec la plus grande prudence qu’il faut agir, afin d’éviter un crime aux administrateurs, et de permettre au prêtre de continuer sa mission. Aussi l’intelligence vive du Chartreux est mise à contribution pour inventer toutes sortes de stratagèmes. Quelques anecdotes ne seront pas sans intérêt.

 

Un honnête homme de Cerneux-Monnot, M. Châtelain avait chez lui un malade en danger. La présence d’un prêtre était bien sollicitée et désirée, mais, comme l’on connaissait les bons sentiments de la famille, les Jacobins trouvant l’occasion probable pour arrêter un prêtre insermenté, faisaient bonne garde autour de la maison ; on voit que les ‘’voleurs de cadavres’’ ne sont pas d’aujourd’hui. Un prêtre qui avait cherché à s’introduire dans la maison Châtelain, la nuit précédente avait été reconnu et n’avait dû son salut qu’à la fuite. Le disciple de Saint-Bruno, n’hésite point à tenter une seconde fois l’aventure dont sa tête est l’enjeu. Notez que les espions qui gardent la maison sont des gens qui le connaissent depuis son enfance. En outre, c’est un dimanche, et les jours de repos, la surveillance est lus active. Mais vu l’état du malade, notre missionnaire décide de ne point remettre au lendemain. D’ailleurs, on se méfiera d’autant moins que la chose est plus difficile. A l’heure donc où les rues du village sont pleines de monde, car on sort de la messe du curé intrus, un mendiant grimé avec art,  portant sur son épaule un sac contenant des morceaux de pain, sort furtivement de la ferme du Piot ; péniblement, il s’appuie sur un bâton ; lorsque le pauvre homme passe près du hameau du Grand Pré, un groupe est arrêté, conversant avec l’instituteur Lessus.

 

Celui-ci remarque bientôt le mendiant et dit à ses  interlocuteurs : ‘’Voilà un mendiant qui a mauvaise tournure ; je crois qu’on ferait bien de l’arrêter’’. Mais Dieu ne permit pas que le père eut la douleur d’avoir sans s’en douter, livré son fils au bourreau, et le Chartreux, car c’était lui, passa son chemin, sollicitant l’aumône, et allant droit au travers des espions, il gagna la porte de M. Châtelain ; chaque dimanche, des pauvres venaient solliciter l’aumône de cet homme charitable, qui leur faisait distribuer de la soupe et du pain. Seize étaient attablés à la cuisine, lorsque le ‘’mendiant de mauvaise mine’’ heurta à la porte. Rose, l’aînée des filles de la maison donne une aumône à ce pauvre et se retire sans lui parler ; mais Dieu ne permit pas que le stratagème de dom Lessus échouât. La jeune fille, frappée de la timidité de ce pauvre qui n’a point osé demander à entre à la cuisine avec le sautes, retourne à la porte aussitôt, et l’invite elle-même à prendre part au repas. Vite, le prêtre se fait connaître, gagne furtivement la chambre du malade, l’assiste de sacrements, regagne la cuisine, y mange avec calme et, toujours mendiant, rentre au Piot. Dans la cuisine de cette ferme, M. Lessus attendait le retour de son fils, qu’il était venu voir ; à l’entrée du mendiant qu’il avait signalé à l’attention publique, il demanda à M. Vauthier quel était cet homme ne le reconnut pas davantage. Un instant plus tard, le fils ayant déposé son accoutrement d’occasion, retrouvait son père qui ne se douta jamais de l’identité du pauvre homme que sa parole inconsidérée avait failli envoyer à l’échafaud.

 

Le lecteur nous excusera de nous être étendu sur ce trait ; il est important pour montrer les dangers du ministère apostolique au moment même où l’entreprenait dom Lessus ; n’est-t-il pas consolant aussi de voir récompenser par l’obtention contre toute espérance, de l’assistance du prêtre à l dernière heure, la charité de la famille Châtelain, qui, comme jadis Saint-Grégoire donnant un repas aux pauvres, avait mérité de voir un ange s’asseoir au milieu de ses pauvres, cet ange consolateur qu’est le prêtre au chevet d’un mourant.

 

Enfin, cet exemple sera utile pour apprendre aux braves gens qu’ils peuvent parfois, en ayant la langue trop longue, dans les temps troublés, faire plus de mal que les méchants eux-mêmes.

 

Cependant, la présence du missionnaire dans le voisinage de Bonnétage, était connue ; en demeurant au Piot, dom Lessus compromettait son hôte, son ami l’abbé Vauthier et lui-même. Il fallut donc abandonner cet asile et prendre la vie errante des bandits qui tiennent le maquis. Bien des fois, l’apôtre, blotti dans des cachettes dont plusieurs sont encore conservées avec vénération, attendit plusieurs heures l’instant favorable d’assister un malade, de baptiser un enfant, de réconcilier un pêcheur, d’offrir le Saint-Sacrement de la Messe. Plusieurs familles s’honorent encore de ce que leurs ancêtres lui ont donné asile ; parmi ces chrétiens courageux, citons les familles Gloriod, Gresset et Grillet, et surtout la famille Briel, à Mouthier, dont les descendance conserve encore avec vénération, un manipule et des flacons utilisés comme burettes dont le prêtre martyr se servit pour célébrer les Saints-Mystères.

 

Parfois, les maisons les plus sûres devenaient dangereuses, et il fallait chercher un asile dans les bois. Il dut même, dernier asile, se cacher dans les cavernes presque inabordables qui s’ouvrent dans les francs escarpés des rochers, au-dessus du Dessoubre sous les villages de Bonnétage et de Saint-Julien, en face de ceux de Rosureux et de Saint-Maurice. Vers 1825, des chasseurs découvrirent dans les buissons, l’entrée d’une de ces grottes. Ils y entrèrent en rampant, et constatèrent qu’elle se composait de deux chambres basses et obscures. Au fond, ils lurent écrits à la craie rouge, sur le rocher, le nom de trois prêtres qui avaient habité cette catacombe. Ils n’ont malheureusement pas relevé le nom des deux compagnons du Chartreux martyr.

 

Bientôt même, dom Lessus ne put plus venir à Bonnétage, ni dans la région. Il fallait se laisser oublier quelques temps. Mais ce temps ne sera point pour le missionnaire une période stérile ; dans le département de la Haute-Saône, dans le voisinage des villes de Luxeuil et de Vesoul, qu’il se rend. Les quelques semaines que le Chartreux passa dans ce pays furent pour les pauvres catholiques, une période de bénédiction. M. Vauthier qui s’y rendit lorsqu’il fut revenu à Bonnétage, nous apprend qu’à Lure et à Luxeuil, tous ceux qui avaient approché dom Lessus avaient été si touchés de ses exhortations et si édifiés de sa conduite, qu’ils ne parlaient de lui que comme d’un Saint.

 

M. Vauthier, lui aussi, ne demeura, guère dans la Haute-Saône ; ce pays était moins malheureux que les départements voisins, grâce à la modération des autorités qui, malgré le parti pris évident contre les prêtres fidèles dont fait preuve sans scrupules l’historien de la Révolution dans la Haute-Saône, par qui nous les connaissons, peuvent être cités pour modèle de bon sens et de libéralisme pratique dans ce temps où les asiles d’aliénés furieux semblent avoir été transférés dans les bureaux d’administration.

 

Vers octobre, M. Vauthier devait déjà être revenu dans le Doubs ; il y fut découvert, arrêté, et conduit à la ville la plus voisine qui se trouva être Ornans. Dom Lessus apprend ce malheur à Pontarlier ; déguisé en gendarme, il pénètre auprès du prisonnier, se concerte avec lui, gagne Besançon, obtient des professeurs de l’Université de cette ville des certificats constatant que M. Vauthier était étudiant en médecine, car ce jeune prêtre avait réunit dans la montagne quelques témoignages confirmatifs, de l’instruction médicale de M. Vauthier : le Docteur Dodane, de Bonnétage, reçoit ces pièces, et les porte sans retard à Ornans ; convaincus que le suspect n’est qu’un médecin, les autorités d’Ornans mettent aussitôt leur prisonnier en liberté ; deux heures après, elles apprenaient à n’en pas douter, que le médecin était prêtre, et que l’ami qui avait plaidé sa cause n’était autre que ‘’le prêtre Lessus’’, ce réfractaire poursuivi et traqué depuis si longtemps. Mais les deux amis étaient en sûreté, et les municipaux d’Ornans en furent pour leur confusion.

 

Ce qui est très remarquable, c’est que, malgré la rigueur de la persécution dom  Lessus ne quitta point la France, sinon accidentellement pour aller de l’autre côté de la frontière qui était toute proche, porter des secours pécuniaires aux prêtres émigrés et en particulier à M. Marion, curé de Saint Julien, réfugié au Lauderon. Le biographe de dom Lessus, M. Richard, croit que cet argent provenait des économies réalisées par dom Lessus sur la pension que l’État servait aux anciens religieux. Mais cette opinion est manifestement erronée ; il n’est pas probable que dom Lessus, ait touché sa pension dans les premiers temps de sa sortie, car il eut dû faire connaître aux autorités le lieu de sa retraite ; bientôt d’ailleurs, on eut refusé de la lui payer, parce qu’il n’avait pas prêté le serment de ‘’Liberté, Égalité’’ ; enfin, bientôt de se présenter au bureau public eut été pour lui se livrer au bourreau. Dans ces conditions il est certain que bien loin de toucher sa pension, d’ailleurs très peu élevée, puisqu’il n’était religieux que depuis quatre ans, dom Lessus vécut par l’assistance des fidèles et que les aumônes qu’il porta à l’abbé Marion devaient être des sommes recueillies par lui à cet effet, dans les charitables populations des montagnes du Doubs.

Il est nécessaire en effet, pour comprendre comment dom Lessus put échapper si longtemps aux poursuites, de savoir que la Franche-Comté, et surtout la montagne imprégnés d’une profonde influence chrétienne, ne donnèrent dans les excès du jacobinisme qu’à la surface, et que s’il se trouva quelques scélérats pour escorter le représentant en mission Lejeune, et pour former les tribunaux révolutionnaires, la grande masse de la population tremblait, mais était cependant entièrement hostile aux idées dominantes. Citons-en quelques preuves. A Dole, en juin 1793, le peuple se soulève et organise une protestation violente contre la suppression de la procession de la Saint-Hostie du Miracle qui se faisait le Mardi de la Pentecôte ; on fait les procession de la Fête-Dieu. A Saint-Claude, c’est en secret que Lejeune doit faire opérer la destruction par le feu du corps jusque-là intact de Saint-Claude. A Poligny, les grondements de la foule font différer la destruction ordonnée des reliques de Sainte-Colette, et ce retard permet de les sauver. Dans le Doubs et dans le Jura, on peut citer nombre d’émeutes, presque toutes suivies de succès pour arracher aux gendarmes des prêtres conduits en prison. A Vesoul, le bourreau, lui-même, offre de se racheter à prix d’argent de l’obligation d’exécuter le P. Grégoire de Saint-Loup ; à Besançon, de courageux fidèles manifestent devant les gendarmes eux-mêmes leur vénération pour les prêtres martyrs, et plusieurs sont pour ce fait, l’objet de poursuites. Dans nombre de paroisses, les curés intrus ne sont installés que par la force armées, et n’ont qu’elle pour assister à leurs offices sacrilèges, et le succès relatif du schisme n’est dû qu’à l’ignorance des populations qui suivaient de bonne foi les raisonnements spécieux des docteurs de l’église constitutionnelle, l’évêque Moyse en tête. Enfin, la persécution religieuse occasionne dans la haute montagne du Doubs, cet héroïque soulèvement des populations qui est connu sous le nom de ‘’Petite Vendée’’.

 

On s’expliquerait ainsi comment pendant plus d’un an, dom Lessus pût, si on ose s’exprimer ainsi, tenir la campagne, et exercer le Saint Ministère, non seulement dans les villages éloignés mais même à Pontarlier, qui, durant l’hiver 1793-1794, semble avait été son quartier général ; plusieurs fois il est vrai, il dut passer des heures longues et anxieuses dans de mystérieuses cachettes. Une fois entre autres, il dut demeurer plusieurs jours caché dans un grenier, chez des gens que leur frayeur rendait peu sûrs, et recevant à peine de loin en loin ce qui lui était nécessaire pour ne pas mourir de faim.

 

Notez qu’on était au cœur de l’hiver, et que le climat de Pontarlier est peut-être le plus rude de toute la France.

 

Mais rien n’arrêtait le zèle de dom Lessus. Les prisons étaient remplies de braves gens dont le seul crime était leur horreur des prêtres schismatiques, ou leur fidélité à observer le dimanche, pénétrer près d’eux, est un jeu pour notre missionnaire. Vêtu en gendarme, avec de terribles moustaches, le sabre au coté, le disciple de Saint Bruno pénètre dans les prisons, assiste les malades, et disparaît au moment où il serait sur le point d’être découvert.

Il faut bien avouer qu'une fois, il l'échappa belle : c'était à l'hôpital de Pontarlier, en février ou mars 1794. Les sœurs de la congrégation de Dole qui desservaient l'hôpital, on en avait comme ailleurs, conservé par nécessité ; on en avait fait des ''dames infirmières'' et l'habit seul avait changé. On avait plusieurs fois appelé l'attention sur l'incivisme des sœurs ; mais l'impossibilité des les remplacer les avait sauvées, et, les bonnes filles avaient accepté de subir toutes sortes de vexations, pourvu qu'elle puissent rester auprès de leurs chers malades. On comprend que leur soin était de procurer à ceux-ci les secours d'un prêtre fidèle ; et dom Lessus était venu souvent, au prix des plus grands dangers et sous les déguisements les plus étranges, accomplir ce charitable ministère. Il en profitait pour(' donner aux sœurs la consolation d'entendre la messe, qu'il célébrait en un coin obscur, sur un autel improvisé. ce jour là, après avoir assisté les malades le prêtre commençait l'introït lorsqu'une troupe de gardes nationaux soupçonnant la présence d'un prêtre dans l'hôpital, envahirent la cour, demandant à grands cris qu'on le leur livrât. A ces cris, les sœurs ne perdent point la tête ; pendant qu'on va au devant des forcenés et parlement pour gagner quelques instants, les autres font en un clin d'œil disparaître les préparatifs des Saint Mystères. Mais la personne du prêtre est plus embarrassante. Une des sœurs eut la présence d'esprit nécessaire pour le tirer de ce mauvais pas;  Vite elle le fait coucher tout habillé sur un lit dans une chambre contigüe à la chapelle improvisée ; sur lui elle jette un autre matelas, organise à la hâte un lit où elle se couche elle-même ; il était temps, déjà les clameurs emplissaient le corridor. Le chef de la troupe pénètre dans la chambre, mais l'interrogation expire sur ses lèvres à la vue du spectacle qui s'offre à ses yeux. Dans l'étroite cellule, où aucun meuble ni aucun placard ne semble permettre une cachette, il ne voit qu'un lit, sur ce lit une religieuse, la cornette en désordre, fait de vains efforts pour vomir ; une autre sœur lui tient d'une main la tête et de l'autre lui présente une cuvette. loin de soupçonner que sous le lit se trouve celui qu'ils cherchent, nos forcenés plus respectueux d'une malade que certains crocheteurs plus modernes, se retirent en fermant doucement la porte ; ils poursuivent leurs recherches avec force tapage, se persuadant qu'on les a induits en erreur en leur signalant la présence d'un prêtre à l'hôpital, et vont noyer leur déconvenue au cabaret. Sauvé une fois de plus, notre missionnaire gagne la campagne.

Mais hélas, le temps approchait où Dieu allait couronner de la palme des martyrs l'apostolat de son serviteur.

 

Dans les premiers jours d’avril 1794, dom Lessus est à Mouthiers, chez M. Briel, pieux propriétaire de ce pays ; là, il célèbre sa dernière messe, et la descendance de son hôte conserve pieusement comme nous le disions tout à l’heure, le manipule et les burettes qui servirent à cette touchante cérémonie.

De Mouthiers, dom Lessus gagne Chaffois. Ce petit village n’est qu’à six kilomètres de Pontarlier ; c’est là qu’à l’exemple du Divin Maître, l’apôtre des montagnes du Doubs devait être trahi et enchaîné.

 

C’était le 13 avril 1794, dans le style du temps, 21 germinal de l’an II. Au soir, accompagné d’un guide dont on ignore le nom, dom Lessus, arrive secrètement au moulin de Chaffois. Cette habitation était sur le bord du Drugeon, à une petite distance du village. Elle était possédée par une honorable famille, aux mœurs patriarcales, composée de cinq frères et quatre sœurs. L’un des frères, Jean Baptiste Javaux, était prêtre ; en ce moment, il était déporté et endurait aux pontons les tourments choisis qui furent le lot des prêtres qu’on ne put condamner à mort. L’aîné se nommait Barthélemy ; le second Claude Joseph, le troisième Claude François. Le quatrième Pierre Alexis, était marié et père de quatre enfants en bas âge. Tous ces frères et sœurs, à l’exception du prêtre, vivaient paisiblement et honnêtement du produit du moulin paternel. Peut-être quelque dissentiment s’était-il manifesté, Pierre Alexis ayant accepté les services du curé constitutionnel, alors que ses frères et sœurs se tenaient soigneusement à l’écart de cet intrus.

 

Les catholiques sûrs avaient été avertis de l’arrivée du prêtre. Dès la tombée de la nuit, vers les sept heures du soir, ils se dirigèrent donc en secret et individuellement vers le moulin. Tels, dix-sept siècles plus tôt, les fidèles de Rome se rendaient aux offices des premiers Papes. Malheureusement quelques-uns n’avaient pas attendu la nuit, et dès quatre heures et demis, Didier Vuillemin, président du comité révolutionnaire de la commune, remarqua des allées et venues suspectes. Il en fit part aux deux membres du comité et au commandant en chef des Gardes Nationales. Vers six heures, ces quatre hommes allèrent inspecter les abord du moulin, et, confirmés dans leurs soupçons, ils avertirent la municipalité. Bientôt une escouade de la Garde Nationale, sous le commandement du capitaine Jean François Vuittenez ; enfin le maire et l’agent national arrivèrent sur les lieux. Tous ce préparatifs ne furent pas achevés avant huit heures. Entre temps, on vit des gens sortant du moulin qui prirent la fuite sans pouvoir être rejoints, entre ceux-ci, Jeanne Claudine Perrin, femme Vuittenez ; la femme Jeanne Claudine Pourny, née Vorbe, venue vers le moulin se retourna lorsqu’elle vit la porte fermée ; d’autres personnes, Antoine Joseph Vuittenez et sa femme, née Marie Agathe Faivre, sortirent du moulin ; en même temps Claude Baud et Anne Françoise Liard, sa femme, retournèrent vers le village alors qu’ils se dirigeaient vers le moulin, lorsqu’ils eurent aperçu Vuillemin. L’officier de santé Vertel et Antoine Joseph Grandvoinet abandonnent brusquement la direction  du moulin, lorsqu’on les interpelle, et déclarent qu’ils vont à Sainte-Colombe voir la sœur de Grandvoinet qui est malade. On vit enfin Barthélemy Javaux se rendre en barque à travers le Drugeon vers un groupe où l’obscurité ne permit de reconnaître que Jean François Claudet, au son de sa voix. A la vue des espions, Bartélemy n’acheva pas son voyage et revint seul.

 

Parmi tous ces braves gens, plusieurs furent inquiétés, à cause de leur présence en cette fatale journée. Marie Joséphine Baud fit six mois de prison, pour le seul crime d’être convaincue de s’être confessée à Dom Lessus.  Cependant, les Jacobins passaient à l’offensive ; ils pénétrèrent dans la maison au nom de la loi. A l’écurie, deux femmes, Jeanne Catherine et Marguerite Nicolier, les deux sœurs originaires de Chaffois, mais résidant au dehors, ne purent exhiber de passeports. A cette remarque, Claude Joseph Javaux, prit d’une frayeur irrésistible, prit la fuite en criant : ‘’Sauvons-nous, nous sommes tous perdus’’. Un individu nommé Blanc le saisit au collet, mais Javaux se débat et lui échappant, parvient à gagner la campagne.

 

Le cri de ce pauvre homme ne fit que confirmer nos sacripants dans leur conviction, et ils perquisitionnèrent dans le moulin, de la cave au grenier. Ils en sont pour leurs frais et leur seule découverte se borne à avoir trouvé une étrangère couchée dans la maison, Jeanne Antoine Lacroix, couturière de Chaffois.

 

Mais les Jacobins de Chaffois étaient trop convaincus de la rareté de l’occasion pour être aussi faciles à rouler que ceux de Pontarlier. Ils cernent la maison et décident de reprendre leurs recherches le lendemain matin. Ainsi fut fait, et sans plus de succès. Furieux, ils abandonnent la partie et reprennent le chemin du village, mais à distance, l’un d’eux se retournant avec une partie des bardeaux (on nomme ainsi les planchettes de bois dont son couvertes les maisons, dans ces montagnes légèrement dérangés, et une petite pièce d’étoffe bleue qui en émerge, c’était un jeune homme, Claude Blanc, le fils de celui qui la veille avait essayé d’arrêter Claude Joseph Javaux. Ce jeune homme de seize ans fut le Judas du Père Lessus. C’était, en effet vous le toit, entre les lattes et les bardeaux qu’était caché le missionnaire. La troupe revient droit au moulin, monte au grenier et saisit dom Lessus dans sa cachette ; en même temps on arrête Barthélemy Javaux, ses deux sœurs, et la couturière Lacroix. Puis, les cinq prisonniers, garrottés, accablés d’ouvrages et de sarcasmes, bousculés et malmenés par cette bande de scélérats sont traînés au village de Chaffois où le maire s’empresse de les interroger.

 

Dom Lessus connaissait la rigueur des lois ; il n’hésita point cependant à répondre sans subterfuge, qu’il se nommait Jean Ignace Lessus, originaire de Bonnétage, âgé de vingt-huit ans, qu’il était prêtre et qu’il voyageait incognito en cette localité ; que depuis plus d’un an, il parcourait la République pour confesser les fidèles persécutés. Puis, soucieux de disculper ses ‘’complices’’ le religieux déclare qu’il ne connaissait pas le guide qui l’avait introduit dans la maison Javaux et ‘’s’était évadé’’.

 

Barthélemy Javaux fut interrogé à son tour. Le pauvre homme affolé chercha un peu à se disculper en prétendant qu’il ignorait le moment où le prêtre arrêté était entré chez lui, qu’il l’avait vu seulement vers les sept heures, après son souper et que la présence d’un garde à la porte du jardin l’avait seule empêché de le faire alors sortir par cette issue.

Marie Françoise et Jeanne Françoise Javaux dirent qu’elles ne savaient rien, qu’elles étaient couchées et qu’elles n’avaient été réveillées que par la perquisition. La couturière ajouta à une déposition analogue qu’elle était venue au moulin sur l’appel de la seconde des sœurs Javaux, pour y travailler de son état.

La municipalité, après ce premier interrogatoire, décida de renvoyer, les cinq prisonniers devant les tribunaux, ajouta qu’ils seraient gardés à vue et que s’ils s’échappaient, leurs biens seraient mis sous séquestre au profit de la nation.

En même temps, on dressa l'inventaire des objets trouvés sur dom Lessus lors de son arrestation ; ''une montre avec boite en argent d'une assez belle façon et une chaîne brisée en acier ; cent trois livres cinq sols en assignats dans un portefeuille, vingt et un gros sous et vingt-cinq sous en monnaie blanche, deux rasoirs, un couteau, un canif à quatre lames et un poinçon, une mauvaise plume, une paire boutons en cuivre pour manches ; des cheveux en forme de queue dont il se dit être porteur pour se déguiser'' ; deux petites boîtes en étain contenant les Saintes Huiles, une pyxide en étain, enfin une boîte de montre, sans mouvement, qui servait à porter des Hosties consacrées. Le prêtre déclare els avoir cachées dans le lit du poêle, mais les Jacobins ne purent les retrouver. Ce détail mérite une explication. On sera peut-être étonné que dom Lessus se sentant traqué n'ait point immédiatement consommé les Saintes Espèces dont il était porteur. Mais il avait tant de fois échappé à des périls semblables et la difficulté de les renouveler était si grande qu'il préféra essuyer de les conserver, surtout que probablement il devait y avoir nombre de fidèles qui voudraient communier dans la nuit. A plus forte raison agit-il ainsi pour les Saintes Huiles. En les gardant sur lui, alors qu'il cachait  dans ce lit du ''Poêle'' c'est à dire dans la chambre d'honneur les Saintes Espèces, dom Lessus obéissait à un mobile spécial. Il savait qu'il pouvait compter sur ses hôtes et que les Saintes Espèces étaient en sûreté ;  ; pour les Saintes Huiles, il préféra les garder, car leur découverte eut été plus compromettantes pour les Javaux, tandis qu'on pouvait espérer que les Saintes Huiles, cachées dans une montre ne seraient pas remarquées. Le saint religieux se voyant près d'être arrêté, prit donc les mesures pour, s'il s'échappait, les Saintes Espèces et en cas contraire, pour les soustraire à la profanation. S'il n'agit pas ainsi pour les Saintes Huiles, ce fut seulement pour ne pas compromettre ses hôtes en leur enlevant tout moyen de nier leur complicité.

 

Aussi, afin de bien montrer que les Javaux ne sont pour rien dans la chose, dom Lessus, s'empresse de répondre à l'interrogatoire du maire, que c'est lui qui a caché les Saintes Hosties, et d'indiquer le lieu où il les a disposées. Il savait bien qu'il ne les exposait point a être profanées et que Barthélemy Javaux, lorsqu'il avait, la veille au soir, passé le Drugeon en barque, avait emporté et mis en mains sûres les Saintes Espèces et les ornements sacerdotaux. Aussi, malgré leurs efforts, les ''patriotes'' de Chaffois ne purent-ils rien trouver à profaner.

On dresse ensuite le signalement du principal accusé. Cette pièce, d'autant plus précieuse que' nous n'avons aucune autre donnée, sur le physique du glorieux missionnaire nous apprend qu'il avait cinq pieds quatre pouces, c'est-à-dire 1m76, que ses cheveux étaient noirs, son front large, ses yeux gris, son nez pointu, sa bouche petite, son visage rempli et son menton rond.

Lors de son arrestation, il était vêtu en gendarme et portait un habit bleu, ce fameux habit bleu qui lui ouvrait jadis l'accès des prisons, et don nous aurons occasion de reparler.

Enfin, on confia la garde du moulin Javaux à Pierre Alexis Javaux qui avait donné dès l'origine, des gages de fidélité aux prêtres constitutionnels.

Ces détails sont tirés de trois procès-verbaux signés par la municipalité de Chaffois, par le comité révolutionnaire et par les maire, officiers municipaux, officiers des gardes nationales, agent national, membres du comité révolutionnaire et greffier municipal.

En 1867, M. Bouchey, curé de Bonnétage écrivant la vie de son illustre paroissien, eut la curiosité de rechercher ce qu'étaient devenues les familles des principaux personnages de ctte lamentable journée.

Les familles de Didier Vuillemin, J.B. Blanc et l'agent national Letondal, les trois principaux auteurs de l'arrestation avaient disparu. On racontait encore : ''avec terreur, dit-il, que le jeune Blanc, qui en révéant la présente de dom Lessus sur le toit du moulin, avait été la cause de son arrestation, et qui alors était fort et vigoureux, tomba aussitôt après dans un état de langueur et mourut bientôt d'épuisement et de consomption''. En revanche, les familles que nous avons signalées parmi celles qui s'étaient rendues au moulin existaient encore ''heureuses, prospères, exemplaires''. La remarque prend un prix particulier, si l'on considère que dans bien des pays de France on put faire des constatations analogues.

Tout fiers de leur capture, les Jacobins de Chaffois organisent un cortège pour conduire dom Lessus et ses ''complices'' à Pontarlier. Sans même un instant de répit, presque sans leur laisser prendre de nourriture, les malheureux sont liés, et, escortés, de quatre membres du comité révolutionnaire et de huit gardes nationaux, ils prennent sous la conduite du commandant de la Garde nationale, la route de Pontarlier.

La distance n''est que de six kilomètres. Vers midi, le sinistre cortège pénétra dans la ville ; les Javaux furent incarcérés, et dom Lessus, sans qu'on lui accordât le moindre délai de repos, fut amené devant les administrateurs du district.

 

.....…l’apôtre de nos montagnes fut mis à mort en haine de la foi. C’était le 25 avril 1794.

Les outrages cependant, ne devaient point cesser là ; à peine la tête sanglante du martyr était-elle tombée sous le couteau, qu'un sans-culotte du nom de Jauret, l'envoya d'un coup de pied rouler au loin. Comme celui qui avait souffleté dom Lessus, il fut subitement puni par une grosse tumeur à la joue. Il en souffrit jusqu'à sa mort et il n'y a bien longtemps que sont mortes les dernières personnes qui l'avaient connu dans leur enfance.

Mais la puissance surnaturelle se manifeste d'une manière plus éclatante encore, le lendemain. Ce jour-là, Bartélémy Javaux fut à son tour condamné, en qualité d'hôte de dom Lessus, devait être exécuté l'après-midi de ce même jour, 26 avril avec calme et fermeté il entendit sa condamnation et se prépara à la mort ; sans trouble, il prit le chemin de l'échafaud ; mais arrivé au dernier degré de la fatale machine, par l'intercession que lui avait promis son compagnon de martyre, il ne vit pas l'instant de son trépas car il tomba mort, si indubitablement mort que le bourreau jugeait inutile de faire jouer la guillotine sur ce cadavre. Il fallut un ordre formel pour lui faire accomplir cette mutilation d'un cadavre. Le meunier de Chaffois n'avait que trente et un ans.

 

Les boites de Saintes Huiles et l’habit, racheté par Mlle Duplessis, depuis Mme Parandier, fut partagé entre plusieurs personnes honorables de Pontarlier et encore aujourd’hui on considère comme une faveur signalée d’en obtenir une parcelle.

 

Le 25 avril 1794, à la nuit, deux pieuses femmes, Mme Tournier et sa sœur Catherine plaçaient pieusement dans son cercueil le cadavre de dom Lessus et prenaient soin de le faire inhumer au pied du mur de l’église Saint-Bénigne, du coté nord, dans le cimetière de Pontarlier

 

 

Louis-Théodore-Joseph ROCH


En rentrant à Besançon, le tribunal et la guillotine trouvèrent une nouvelle victime, c’était Louis-Joseph-Théodore Roch, né à Provenchères en 1760.

Mgr de Chaffois trace ainsi son portrait : ‘’de très bonnes études, une piété solide, qui ne s’était jamais démentie et qui l’avait distingué dès ses plus jeunes années, de la foule de ses condisciples, un zèle ardent et infatigable pour le salut des fidèles, avaient assuré le succès des travaux dans le Saint Ministère. Sa conduite ne fut pas équivoque et douteuse dans les moments critiques de la Révolution, ses sentiments bien connus lui attirèrent d’abord les persécutions de schismatiques et des novateurs.

M. Roch était alors vicaire à Jonvelle ; il convient à ce propos de rappeler que, à cette époque le titre de curé était souvent réservé à un dignitaire non résidant, celui de vicaire était alors donné à celui qui, en son nom ; administrait la paroisse et non pas seulement à un aide du curé, comme aujourd’hui.

Le vicaire de Jonvelle était dévoré de charité ; il donnait tout ce qu’il possédait. Il en était arrivé à ne se réserver sciemment que deux chemises, une pour donner au blanchissage, pendant qu’il portait l’autre. Pendant le cruel hiver de 1788, il se multiplia et on peut dire que sa générosité seule empêcha la famine de dévaster sa paroisse. ‘’Il fit pendant un mois dit Sauzay des distributions quotidiennes de soupe, de pain et de viande, à tous les indigents qui se présentaient. Il versa ainsi dans le sein des pauvres, le produit tout entier d’une succession qui venait de lui choir’’.
Outre d’abondantes aumônes en argent, ; il faisait des prêts gratuits, payait des mois d’écolage des enfants pauvres, et leur achetait des habits en telle quantité, qu’un seul tisserand déclara lui avoir fourni à cette fin près de cinquante mètres de droguet.

On voulait lui imposer le serment ; la municipalité le fit chercher un dimanche par quatre hommes et amener au milieu de la place publique. Mais il refusa cette prestation sacrilège et voulut en exposer fortement les motifs, on lui imposa silence et il dut regagner sa cure au milieu des insultes et des menaces. Dès lors, M. Roch dut prévoir qu’il allait être obligé de quitter la paroisse.

Le dimanche il fit ses adieux à ses paroissiens, en prêchant trois fois dans la journée. Il leur prédit la prochaine fermeture de leur église, et que bientôt prier serait un crime : ‘’mais mes frères, ajouta-t-il, faites de vos maisons des églises et des oratoires et si vous venez à apprendre que je suis arrêté et traduit devant les tribunaux, réjouissez-vous, car c’est alors que je vous serai plus utile qu’ici’’.

Le 10 novembre, il passa toute la soirée au confessionnal ; des Jacobins vinrent l’insulter et menacer une vingtaine de personnes qui attendaient encore leur tout. Bien mieux, ils enfermèrent prêtres et fidèles dans l’église.

M. Roch ne se montra point ému et ne répondit que par des paroles de paix et de charité. Le lendemain 11 novembre 1791, sous le patronage de Saint Maurice, modèle de charité et apôtre des campagnes. M. Roch commençait son ‘’apostolat perénigrant’. Il quitta Jonvelle ; des polissons le poursuivirent jusqu’au bout du pays en l’injuriant et en lui jetant des boules de neige ; le prêtre se retourne et les bénit en leur disant : ‘’Adieu mes enfants’’. Un peu plus tard, il reviendra secrètement à Jonvelle mais devra bientôt fuir et n’échapper que par miracle à deux forcenés qui le poursuivent en armes. Retiré dans sa famille M. Roch prit alors un passeport de déportation pour la Suisse. Il en profita pour se rendre à Rome, et revint, apportant quelques précieuses reliques, vers la fin de l’hiver 1793. C’est alors qu’il avait rencontré son compatriote, le vénérable Antoine-Sylvestre Receveur auquel il avait promis d’assister sa mère gravement malade ; nous verrons quelle merveille de dévouement valut cette promesse.

M. Roch se disposait à rentrer dans le diocèse, lorsqu’il fut retenu en Suisse par une œuvre de charité. Il fallait avec un autre confrère, assister un vieux prêtre, déporté comme eux, infirme et malade ; il fallait l’opérer d’un ‘’dépôt dans les chairs’’ et le chirurgien émigré lui-même manquait des éléments nécessaires pour cette opération. Le dévouement des deux prêtres remplaça les appareils de compression. Pendant trois jours et sans interruption ils se relevèrent pour tenir la main ferme sur la partie supérieure de la plaie et empêcher une hémorragie. Le vieillard fut sauvé.

A l’été, M. Roch, put enfin suivre son attrait et rentrer en France. Le 25 juillet il commence son apostolat. Il n’a pas tardé à remarquer les bons sentiments des populations ; la crainte seule y fait obstacle. Aussi il n’hésite pas à frapper un grand coup. Il donne rendez-vous secret dans un endroit désert et éloigné. De toute habitation à tous ceux qui désirent lui parler. Chacun y vint croyant se trouver seul ; ainsi furent formés des grandes assemblées catholiques qui fortifièrent ces pauvres paysans craintifs et réveillèrent l’enthousiasme. Il s’en tint à Sancey-le-Grand, à Landresse et au Chatelard. Là, on annonça l’arrivée d’une patrouille : ‘’Qu’on ouvre les portes s’écrie le missionnaire, qu’ils entrent ceux qui persécutent Jésus-Christ et son Église, qu’ils soient témoins de ce qui se passe parmi nous, et s’ils refusent d’apprendre comment doivent vivre des chrétiens qu’ils apprennent du moins comment ils savent souffrir et mourir’’. Ce n’était heureusement qu’une fausse alerte. Les sentinelles apeurées avaient pris des retardataires pour une patrouilles ennemie.

Beaucoup étaient venus en tremblant ; ils n’osaient entrer dans la maison, restant au dehors, prêts à nier leur participation en cas de surprise ; mais ils épiaient par une porte ou une fenêtre, et bientôt subjugués par( l’ardente parole de M. Roch ils bravaient toute crainte et venaient grossir le pieux troupeau.

Quel que fut le danger auquel M. Roch s’exposait, dit Mgr de Chaffois, l’avantage qu’il en croyait résulter pour les fidèles lui faisait oublier ce qui le concernait lui-même. Sa profonde humilité ne lui permettait pas d’envisager la couronne des martyrs comme pouvant un jour orner son front ; lorsqu’on lui parlait de l’ardente sollicitude des pasteurs schismatiques à qui il ravissait tant de sectateurs, à le surveiller, à le rechercher et à le poursuivre : ‘’Je ne serai pas arrêté, répondit-il, je ne suis pas digne de mourir pour Jésus-Christ’’. C’était à son humilité, à sa piété, à ses vertus, à la sainteté que respiraient toute sa conduite, toute ses démarches, toutes ses paroles, que Dieu daignait accorder toutes les conversions qu’il opérait, et les grands succès de son ministère.

Aux fatigues et aux périls de son apostolat, M. Roch joignait les mortifications volontaires ; il jeûnait fréquemment, portait un cilice de fer, et choisissait les plus pauvres familles pour leur demander l’hospitalité, et ceux-ci recevaient le prêtre comme Zachée le Divin Maître ; et le prêtre se présentait doux et paternel, rassurant l’émoi de ne pas pouvoir le nourrir assez bien par de ces mots charmants qui vivent encore dans l’esprit populaire ; N’y a-t-il pas qu’un œuf ? Ce sera assez : ‘’Battez le bien, un œuf bien battu en vaut deux’’. Tout le temps qu’il a libre, il le consacre à l’oraison et à la méditation.

M. Roch a si bien ranimé la Foi chez nos paysans qu’un groupe de familles ne craindra pas de tout abandonner pour aller chercher un pays où l’âme faible ne soit pas en péril par la persécution ; ce sera l’origine de cette curieuse colonie des montages du Doubs, fixée alors en Autriche après des tribulations de tout genre. D’autres confessent vaillamment Jésus-Christ dans les prison. M. Roch leur écrit pour les encourager ; sur ses conseils, ces prisonniers ont un règlement qui fait ressembler leur détention à un temps de Retraite Spirituelle. Un des plus timides interrogé sur le prédicateur des réunions nocturnes, déclare qu’il ne veut le nommer mais que c’était ‘’un envoyé de Dieu, un ange qui parlait’’. Et, spécialement interpellé, il ajoute que si on lui rendait la liberté et qu’il se fit encore de pareilles réunions ‘’il y retournerait sur sa tête’’.

Voyez, du reste, les exemples que donne l’apôtre : M. Receveur, le vénérable fondateur de la Retraite Chrétienne, lui a recommandé sa mère ; mais cette pauvre femme, mourante est gardée soigneusement par son autre fils, féroce Jacobin. Vainement caché dans une grange, M. Roch épie le moment favorable, un domestique qui le connaît et l’a découvert l’avertit du danger ; le fils et quelques amis montent la garde pour saisir le prêtre qui aurait l’audace de se présenter. Mais le temps presse ; M. Roch s’avance à Receveur, lui déclare qui il est, ce qu’il veut, et lui dit : ‘’Différez quelques moments de me faire arrêter, et ne refusez pas à votre vertueuse mère une consolation si précieuse au moment où elle est ; laissez-moi une demi-heure avec elle, après quoi je me remets entre vos mains’’. Il y avait tant de cœur dans ces paroles que Receveur fut subjugué : non seulement il laissa faire mais veilla lui-même à ce que le prêtre put se retirer en sûreté.

Il y avait à Peseux (Doubs), une famille Thiébaud, honorablement connue avant et depuis la Révolution ; son fils, frère des Écoles Chrétiennes, rentré après la suppression de son Institut avait, dit-on, prêté le serment ; mais c’était autant et plus par crainte que conviction, et gravement malade, il avait repoussé avec indignation le ministère du curé intrus. Il est probable que les Jacobins devaient donc penser qu’un prêtre fidèle serait appelé : c’était une belle occasion de le prendre. M. Roch arriva à la nuit chez d’excellents catholiques, nommés Ponsot. Il y confessa et communia diverses personnes et malgré les instances de son hôte, voulut se rendre chez les Thiébaud. Les Ponsot présentaient sans doute la surveillance dont était l’objet de la maison Thiébaud.

M. Roch persista dans son dessein et se rendit chez le malade. Ce qui était prévu arriva. La maison fut aussitôt investie et des gardes nationaux, prévenus des villages voisins accoururent. Du dehors, ils purent apercevoir le prêtre. Vers minuit, M. Roch consomma les Saintes Espèces. On le fit ensuite cacher dans le double plafond d’un ciel de lit. A l’aube, la troupe envahi la maison, maltraite les habitants, et ne se retire que devant l’inutilité de leurs recherches. La famille menacée gardait malgré tout un secret inviolable.

Mes ces forcenés tiennent conseil, ils renouvellent la perquisition, ils menacent en vain d’incendier la maison. Enfin, cédant à l’effroi, un enfant indiqua la cachette. Ainsi Sauzai n’est pas précisément dans l’erreur en disant que c’est un fils Thiébaud mais il s’est lourdement trompé en attribuant cet acte à un homme et son mobile à des sentiments de haine parfaitement raisonnés.

C’est un voisin, nommé Rollin, qui avait dénoncé M. Roch, et si les deux fils Thiébaud sont mentionnés dans le procès-verbal en cette qualité, ce ne fut que par complaisance des gens de la municipalité pour sauver leur famille du tribunal révolutionnaire.

L’attitude de M. Roch frappa ses persécuteurs de stupeur ; peut-être, s’ils ne se fussent défiés les uns des autres, lui eussent-ils rendu la liberté. Mgr de Chaffois constate qu’ils ne l’osèrent pas ; mais ils traitèrent leur prisonnier avec ménagements, et, étant allé dîner à l’auberge, ils lui permirent d’écrire à sa famille. La lettre de M. Roch respire la joie ; il appelle ses gardiens ‘’ses bienfaiteurs’’, et il dit qu’il n’aurait jamais fait meilleur repas qu’en cette compagnie si le jeûne ne l’eut empêché. ‘’Je pars pour Saint-Hippolyte et de là pour la guillotine’’. Le repas fini, M. Roch dit à l’hôtesse : ‘’Je voudrais bien payer la dépense que nous venons de faire, mais je n’ai ni or ni argent ; ce que j’ai je vous le donne de bon cœur : Que la paix du Seigneur soit avec vous ! Conservez la Foi et vous aurez tous les trésors avec elle ; priez Dieu pour moi’’. Cette pieuse femme fondit en larmes et ne put articuler une parole.

Avant de partir, le prêtre fit remarquer qu’il n’était pas lié comme le disait le procès-verbal et il réclama avec instance pour l’obtenir. Avant d’entrer à Saint-Hippolyte, M. Roch remercia de nouveau les Jacobins du bonheur qu’ils lui avaient procuré ; leur expliqua le crime qu’ils avaient commis et leur pardonnant lui-même leur promit de solliciter pour eux la clémence de Dieu. Il ne les quitta qu’après les avoir embrassés. Une foule stupéfaite et attristée était réunie pour le voir arriver. Bien des conversions résultèrent de l’arrestation de M. Roch, et plusieurs de ses persécuteurs, tels les Adrien et les Hermès des temps apostoliques, rentrèrent chez eux en pleurant leurs crimes et en demandant pardon à Dieu.

Fouillé, M. Roch fut trouvé porteur d’un bréviaire et de deux autres livres de piété, d’un chapelet et d’une boîte de reliques. M. Roch se déclara ‘’prêtre catholique Romain’’, raconta en détail son voyage de Rome et déclara que depuis son retour il avait exercé le Saint Ministère. Il demanda qu’on lui laissât son reliquaire et lorsque l’interrogateur déclara vouloir le donner à son curé, ‘’il n’est pas digne de le toucher parce que c’est un schismatique et un apostat’’.

‘’Si notre curé est un apostat, que penses-tu de notre destinées ?’’.

‘’La destinée des schismatiques et des apostats, c’est l’enfer et vous n’en avez pas d’autre à attendre, si vous ne vous convertissez’’. On décida cependant de lui laisser le reliquaire, mais on lui refusa son bréviaire.

Transféré à Besançon, M. Roch passa quinze jours dans les prisons, au pain et à l’eau, refusant tous les adoucissements que les fidèles purent lui procurer. Il écrivit plusieurs lettres d’adieu ou d’exhortation. Il n’exprime que le regret d’avoir vu son père pleurer et n’avoir pas été outragé davantage. ‘’ce qui me ferait craindre de ne pas être digne de souffrir pour Jésus-Christ’’.

M. Roch avait été incarcéré le 19 avril à Besançon. Du 19 avril au 4 mai, il exerce l’apostolat en prison ; il distribue des secours avec ce qu’on lui envoie, aux prisonniers qui vont partir pour les galères.

Le 4 mai à dix heures, M. Roch parut devant le tribunal ‘’Comme il faisait dans ses réponses aux juges, dit Laviron, dans son journal, l’éloge de la Religion de Jésus-Christ, M. Nodier lui demanda si sa religion lui commandait de désobéir aux lois de l’État : il se leva et répondit que non, mais qu’il devait préférer la loi de Dieu à celle des hommes . Comme il voulait continuer, le juge avec les gestes du plus grand mépris, lui a dit que son Évangile n’était que du papier écrit par les hommes et lui a imposé silence. J’ai eu le bonheur de le voir et de l’entendre’’. Combien ce passage d’un témoin oculaire est précieux pour nous montrer à nu, l’hypocrisie révolutionnaire. Ce même juge était le schismatique qui six mois avant, témoignait son respect aux Saintes Hosties saisies sur M. Capon. Doutera-t-on que la haine de la Foi ait animé le tribunal.

Le chef d’émigration ne fut pas retenu contre M. Roch ; on ne garda que celui d’être rentré en France, quoique sujet à la déportation. Ainsi fut envoyé à la mort, le charitable vicaire de Jonvelle, l’apostolique organisateur des réunions nocturnes des montagnes du Doubs, le dimanche 4 mai 1794 sur la place Saint-Pierre. Or on ignore ce que devinrent ses précieux restes.

 


Modeste-Ambroise-Augustin ROCH


Lorsqu’un poste périlleux est proposé devant l’ennemi à des hommes de cœur, ils s’y précipitent à l’envi, et celui qui tombe est aussitôt remplacé par un autre, non moins avide de combattre et d’exposer sa vie pour son pays. Ainsi, au témoignage de César, faisaient les Gaulois pour défendre la cité des Bituriges assiégée, en jetant des matières enflammées sur les machines de guerre des Romains. Ainsi fit M. Modeste-Ambroise-Augustin Roch. Lorsqu’il apprit en Suisse, où il était déporté, la mort de son cousin germain, il voulut aussitôt prendre sa place, tout ambitieux de partager sa gloire. Il se rendit sans retard auprès du vicaire général, Mgr de Chaffois, obtint des pouvoirs et la permission et rentra dans la fournaise.

Il était né, lui aussi, à Provenchères et était vicaire à Landresse. Il ne devait exercer que deux mois son apostolat. L’intrus de Flangebouche ne put supporter son voisinage ; il se mit à la recherche du missionnaire pour le livrer aux tribunaux. Il se rendit à Villerschief, chez une brave femme qui ne le connaissait pas, donna pour un prêtre fidèle qui revenait de Suisse et parvint ainsi à savoir de cette femme trop confiante que M. Roch était dans la maison de la famille Lanchy. ‘’Eh bien, dit l’hypocrite, je viendrai ce soir lui parler ; n’en dites rien, crainte de nous compromettre l’un et l’autre’’. Ainsi, instruits par le schismatique et conduits par le maître d’école Berçot, les Jacobins purent saisir M. Roch ; ils l’arrêtèrent avec son hôte, vieillard de 84 ans, et toute la famille Lanchy. Conduits chez le maire, ils furent confiés à un gendarme pendant que dans une autre pièce, les autres rédigeaient le procès-verbal. Le gendarme s’assoupit ; Mme Lanchy, qui seule n’était pas liée en profita, non pour délivrer les siens, mais pour délivrer le prêtre, dévouement admirable dont toutes les classes sociales donnent alors l’exemple, comme le prouvera bientôt madame de Saint-Juan. M. Roch s’esquive ; mais il ne connaît pas la maison ; on l’aperçoit ; on lui court après. Dans sa fuite, il tombe, il est ressaisi ; c’est pour la deuxième fois l’intrus de Flangebouche qui fait accomplir cette besogne.

Conduits d’abord à Pierrefontaine, les prisonniers furent dirigés à Besançon. Le séjour des prêtres dans les prisons de Besançon était une féconde occasion d’apostolat ; on avait résolu d’y couper court en hâtant la solution des procès. Ce court séjour suffit à M. Roch pour consoler et préparer à Dieu deux jeunes fiancés du Bélieu, Joseph Bourquin et Agnès Tochot, qui devaient bientôt être guillotinés parce qu’ils avaient tenté de passer en Suisse pour contracter mariage devant un prêtre catholique, et réparer ainsi une faute antérieure. Il confesse et console des prisonniers qui vont être exécutés pour distribution de faux assignats. Il écrit une lettre d’adieu pour exprimer sa joie ‘’si la peine nous effraie, que la récompense nous anime, conclut-t-il’’. Arrêté le 29 juillet, le 1er août quatre jours après la mort de Robespierre, M. Roch comparut devant le tribunal. Rambour demanda sa tête comme ‘’prêtre déporté rentré’’ . L’interrogatoire fut de pure forme ; on n’admit pas son défenseur à parler ; les juges opinant à haute voix, l’un après l’autre prononcèrent la peine de mort. M. Roch se leva et saluant les juges, leur dit gracieusement : ‘’Messieurs, je vous remercie’’. Conduit à la guillotine, il se prosterna devant l’instrument de son supplice, dit Laviron, et pria à haute voix pour ses bourreaux.

Rambour s’efforça de déshonorer sa victime en lui attribuant après leur exécution, une lettre d’amour écrite par Joseph Bourquin à Agnès Tochot, ces deux jeunes gens que nous avons vu le martyr préparer à la mort dans la prison. Il n’en avait point été question dans les procès-verbaux d’arrestation, ni le jugement et les écrits trouvés sur le prêtre avaient été par ordre brûlés au pied de l’échafaud après son exécution. Cette absurde invention ne trompa personne et M. Sauzay en a fait bonne justice.

La famille Lanchy, traînée à Paris, gravement maltraitée surtout jusqu’à Dole comparut le 18 novembre devant le tribunal révolutionnaire. Ils parvinrent à se faire acquitter.

Mais à Besançon, la férocité jacobine survivait au IX Thermidor.

Le Thermidorien avait la haine du prêtre, tout comme le Robespierriste ou l’Hébertiste, et rien en fut changé ; il n’y eut qu’un peu moins de férocité apparente.

Le 1er septembre, était guillotiné à Besançon, un prêtre arrêté le 4 août aux Gras ; il ne nous appartient que par sa mort ; une obscurité due à ce qu’il mourut sans parents et sans amis pour recueillir ses dernières pensées et à ce que le tribunal put ainsi donner libre carrière à ses fantaisies criminelles en relatant les interrogatoires, règne sur son cas. Des deux serments, il paraît bien n’avoir prêté que celui que bien des évêques déclaraient licite ; la postulation en l’a cependant retenu qu’en appendice et jusqu’à plus ample informé ; c’est dom Guillaume Chéruy, né à Reims le 24 avril 1751, bénédiction de Sainte-Bénigne de Dijon. Ils ressort clairement du procès que dom Chéruy fut exécuté parce que prêtre et en haine du sacerdoce. On a si bien embrouillé ses réponses de ce qu’il déclare quant au serment licite, (selon son Ordinaire, l’évêque de Langres) il peut sembler le dire du serment illicite.

L’ombre d’un doute empêcherait évidemment de pouvoir le regarder comme martyr. Puissent les prières des fidèles obtenir de Dieu qu’il daigne découvrir la vérité et si comme il semble, dom Chéruy n’était pas assermenté, permettre la glorification de ce pauvre prêtre qui, aux angoisses de la prison et de la mort n’eut même pas une main tendue vers sa souffrance et demeura exposé sans défense à la haine et à la calomnie posthumes.

 

Le P. Élysée de Soye, Adrien PÉGEOT

 

     Mais si pour dom Chéruy, le tribunal criminel du Doubs réussit à rendre à peu près impossible l’étude de son cas, pour la douce victime qu’est le Père Élysée , force lui fut de publier la vérité et de le condamner pour la Foi. Adrien Pégeot, tel était le nom dans le monde, du pieux capucin qui, après avoir exercé le Saint Ministère dans la banlieue de Besançon, donne à cette ville l’édifiant spectacle de la sainte mort.

 

     Il était né à Soye, le 27 février 1761 et appartenait  à une honorable famille sur laquelle son sang a attiré la bénédiction de Dieu puisque parmi ses petits-neveux on se réjouit de compter S.G. Mgr Dubillard, archevêque de Chambéry, si aimé dans le diocèse qui eut longtemps le fruit de son labeur et de sa science théologique, et que  plusieurs prêtres portent encore le nom vénéré de Pégeot.

 

     Le 19 mars 1780, il avait reçu l’habit chez les frères mineurs capucins de Dole ; là  devait trouver un autre futur martyr, le Père Grégoire de Saint-Loup ; là, il avait été accueilli par le maître des novices, lui aussi destiné à l’échafaud, le Père Zéphirin. Quelle gloire pour ce couvent de Dole ! On sent bien là que cette maison était l’œuvre des saints, que son premier maître des novices avait été le géant spirituel qu’est le Vénérable Père Jean de Maurienne, et qu’à peine fondée, elle avait reçu la visite de Saint-Laurent de Brindes, puis un peu plus tard, les visites d’un jeune étudiant de l’Université de Dole, lui aussi futur capucin, lui aussi destiné au martyre, Saint-Fidèle de Sigmaringen. C’est une raison de pleurer plus amèrement sur la disparition de ce couvent et entre toutes les ruines accumulées par la Révolution, de déplorer la suppression du couvent des Capucins de Dole. Daigne Dieu faire luire le jour, où dans le calme d’un triomphe de l’Église, les fils de Saint-François pourront renouer la chaîne de ces glorieux souvenirs et rétablir le premier couvent des capucins en Franche-Comté.

 

     Le Père Élysée avait été deux ans après son ordination qui avait eu lieu le 12 mars 1785, envoyé au couvent de Saint-Amour, qu’il n’avait quitté qu’à la force, le 20 novembre 1790. Revenu à Besançon, il avait alors adressé au département une pétition touchante où il exposait ‘’qu’ayant jusque là passé des jours heureux dans le saint état qu’il avait très librement embrassé ; tout son désir était de continuer la vie commune dans une des maisons qui pourraient être conservées’’. Au printemps de 1791, il fut un des premiers à entrer dans la communauté formée de religieux de tous ordres au couvent des Minimes de Besançon. Lorsqu’il fut obligé de quitter ce dernier asile, il ne songea pas à se soumettre à la loi des déportations. ‘’On m’égorgera ici si l’on veut, dit-il, mais j’y resterai pour rendre quelques services aux fidèles’’.

 

     Alors, dit Mgr de Chaffois, commencèrent ses courses apostoliques. Ce bon religieux, par esprit d’humilité et d’obéissance, se choisit et se donna pour’ supérieur un autre religieux du même ordre, plus jeune que luj et qui se dévouait aussi à rester en France. Il ne faisait rien sans le consulter et sans sa permission ; il lui obéissait comme il aurait obéi au général de l’ordre. Inconnu à Besançon et dans le voisinage de la ville, il pouvait plus facilement y séjourner. Pour voyager, entrer ou sortir de la ville, avec moins de danger, il se déguisait quelques fois en jardiniers, d’autres fois en coquetier ; en rentrant à Besançon, après quelques excursions au dehors, il paraissait sur le marché public, où sous prétexte de vendre quelques herbes potagères, il faisait connaître son arrivée aux personnes de confiance dont il était connu et qui, le conduisaient dans les maisons de la ville où l’on désirait le secours de son ministère.

     Parmi les conversions les plus éclatants qu’il opéra, il faut citer celle de sa famille entière, tombée dans le schisme. Il surmonta les obstacles, s’exposa aux embûches du curé intrus et parvint enfin à assister son père mourant et à ramener les autres membres de sa famille dans la droite voie.

     Vers la fin d’octobre 1794, il se rendit à la rencontre de capucins qui rentraient en France pour s’associer à la phalange apostolique. C’est dans ce but qu’il était à Durnes ;on soupçonna sa présence ; pour le surprendre on joua une infâme comédie ; une femme ne craignit point de contrefaire la malade et de réclamer avec instances à des catholiques fidèles, le secours d’un prêtre s’il pouvait s’en trouver un dans le voisinage. Le Père Élysée averti accourut ; il était tombé dans l’embuscade. Il fut saisi et incarcéré chez le maire. Mme de Saint-Juan habitait avec son jeune fils dans cette commune dont l’esprit était demeuré en général excellent ; elle jouissait d’une réelle influence ; elle en usa pour essayer de sauver le Père Élysée. Le maire n’eut pas demandé mieux, pais il était lâche ; il consentit à le laisser évader à condition que le jeune de Saint-Juan prendrait toute la responsabilité. On essayerait de le renvoyer absout comme ayant agi sans discernement. La courageuse chrétienne n’hésita pas un instant, l’enfant se montra fier de la mission qu’on lui proposait et se glissa dans la chambre qui servait de prison au Père Élysée.

 

     Celui-ci profitait alors d’un instant de liberté pour consumer à la flamme de la lampe des Hosties consacrées afin de les préserver de la profanation ; car il ne pouvait les consommer n’étant pas à jeun.

 

     Instinctivement, Charles de Saint Juan se mit à genoux. Puis lorsque la funèbre opération fut achevée, il exposa son plan au Père et voulut le faire évader par une fenêtre peu élevée au-dessus d’un verger. ‘’Non, mon ami, lui dit le Père Élysée, il vaut mieux que je meure, je suis prêt. Ta mère et toi seriez trop compromis ; notre hôte lui-même risquerait beaucoup ; mets-toi à genoux, je vais te bénir et je me souviendrai de toi au Ciel’’. Charles l’embrassa et s’échappa en sanglotant, par la fenêtre. Ainsi, le Père Élysée sera martyr parce qu’il l’ voulu, et Charles de Saint Juan demeurera jusqu’au milieu du dernier siècle le témoin émerveillé de cette scène sublime.

 

     Le lendemain, le prisonnier fut amené au district d’Ornans. Il expliqua qu’il avait ‘’voyagé au hasard dans l’intérieur de la République, à la façon des apôtres, s’arrêtant chez ceux qui voulaient bien le recevoir, et enfin qu’au moment même où il venait d’être saisi, il cherchait encore à exercer son ministère dans les maisons où il pouvait être utile.

 

     Dans un second interrogatoire, il déclara avoir reçu ses pouvoirs de Mgr de Durfort, et que ceux-ci lui avaient été continués par l’évêque de Lausanne, ‘’et qu’il croyait n’avoir jamais enfreint les lois de l’État en ce qui concernait les intérêts temporels de la République’’.

 

     Le 10 novembre, il fut transféré à Besançon, dès le 4, le prix du sang avait été payé au citoyen Hippolyte Capler.

 

     Un particulier essaya de délivrer le Père Élysée durant qu’il était dans les prisons d’Ornans mais le district dirigé par l’apostat Magnin-Tochot, faisait bonne garde ; arrêté lui-même, ce dévoué catholique ne put que profiter d’une heureuse circonstance pour s’évader.

 

     Le 20 novembre, le Père Élysée comparut devant le tribunal criminel. Il n’était pas sorti de France, mais on l’avait inscrit sur la liste des émigrés ; Rambour n’eut pas besoin de ce moyen supplémentaire : le Père ayant déclaré  qu’il n’avait jamais prêté aucun serment ; fit reconnu sujet à la déportation et trouvé sur le territoire de la République à l’unanimité, ls juges le condamnèrent à mort.

 

     L’exécution devait avoir lieu le jour même ; à trois heures. Le Père Élysée employa ce court répit à écrire ses adieux à des amis. Il recommanda de distribuer aux pauvres les effets qu’il a dans diverses maisons (sans doute ses déguisements nécessaires), remercie ceux qu’i l’ont aidé et ajoute : ‘’La plus grande consolation que je puisse éprouver, est celle de savoir que c’est comme prêtre que je meurs’’.

 

     Lorsqu’on vint le chercher, le Père Élysée récitait les complies. Il dit son dernier ‘’Benedicamus Domino’’ en montant à l’échafaud, et lorsque, ses mains liées étant impuissantes à bénir, il eut la tête encore libre dans la lunette, il en profita pour l’incliner de manière à tracer un signe de croix la bénédiction sur le peuple.

 

     Ainsi reçut la couronne, cet évangélique religieux dont le souvenir s’est pieusement conservé. A Soye, il y a quelques années, un marbre fut placé dans l’église pour rappeler sa mémoire, à Saint-Amour, on résumait sa vie dans l’Almanach cantonal, et le Père Léopold de Chéramé le mettait en lumière plus éclatante dans son beau livre intitulé ‘’Nos martyrs’’.

 

 

 

Jean Pierre CORTOT

 

     Moins d’un an après, les Frères Mineurs trouvaient à leur tour place dans cette couronne, avec un pieux religieux dont la vie jusqu’ici a été moins connue, mais qui ne le cède en rien à ses glorieux confrères capucins. Sauf M. Roch, qui avait été vicaire à Jonvelle et appartenait ainsi un peu à la Haute-Saône, le père Cortot est le premier qui soit spécialement l’apanage de cette région qui devait prendre une si belle place dans la seconde partie de la persécution. Il était né à Cintrey, le 18 mai 1752 et était entré à vingt ans dans le couvent des Cordeliers à Besançon. Il est donc aussi le premier qui, par sa vie sacerdotale appartienne à la métropole ecclésiastique de la Franche-Comté, à laquelle M. Capon appartient par sa naissance, et presque tous les autres par leur mort seulement.

     En 1784, il fut envoyé au couvent de Montélimar pour professer la théologie. La suppression des vœux religieux le ramena à Besançon ; comme le Père Élysée, il chercha à reprendre la vie commune dans l’éphémère fondation établie au couvent les Minimes de Besançon ; pendant seize mois il édifia cette communauté d’élite.

 

     Le Père Cortot n’était pas ‘’fonctionnaire public’’ ; il put donc se soustraire à la loi de déportation, sans avoir prêté aucun serment ; mais ce ne fut que pour un temps, car le second serment lui devenait imposable. Il exerça néanmoins caché dans son département natal, exerçant le Saint Ministère. Bientôt, il fallut cependant passer en Suisse, muni d’un passeport de déportation ; le Père Cortot se rend à Soleure, en février 1793. Sans cesse, il était préoccupé de l’idée de rentrer en France. Enfin, au mois d’octobre, il appris qu’une petite troupe de prêtres allait tenter de passer la frontière ; il abandonna ses pauvres bagages pour les joindre à temps et rentra avec eux dans le diocèse de Besançon.

 

     Il allait reprendre ce bouillant apostolat qu’il avait exercé dès sa sortie des Minimes de Besançon jusqu’à sa déportation et qui lui avait valu cette honorable dénonciation publiée pour la première fois par M. Louis Monnier, dans son histoire du Clergé de la Haute-Saône pendant la Révolution, ‘’J.P. Cortot, prêtre, ci-devant cordelier, pour le fanatique le plus accompli (sic) avoir, prêchant partout sa morale et mettant tout le désordre qui est à son pouvoir’’. Ce précieux témoignage du zèle du futur martyr est conservé aux archives de la Haute-Saône.

 

     Le 6 décembre, le Père Cortot célébrait à Bonnevaux ; on le sut ; la force publique vint l’y arrêter et le ramena triomphalement à Ornans, avec son hôte, l’officier municipal Georges Ignace Belpoix, et les ornements sacerdotaux. La femme de Belpoix, née Chapuis, , vint le lendemain les rejoindre en prison. On trouva chez Belpoix, un Bref du Pape sur les affaires de France, et une lettre de l’agent national Belpoix annonçant à sa cousine l’envoi d’un prêtre pour confesser son oncle et son cousin. L’agent national fut arrêté à son tour, mais on préféra fermer les yeux sur son cas et il fut remis en liberté soi-disant faute de preuves, parce que la lettre n’était point datée.

 

     Le prêtre et ses hôtes furent envoyés à Besançon. Soit humilité, soit pour préserver ses parents ou des hôtes antérieurs, le Père Cortot s’était refusé à donner son nom de famille ; tout en faisant connaître sa qualité de prêtre insermenté et son séjour de déportation.

 

     Peu importait à la République de le condamner sous un nom ou sous un autre ; il fut don maintenu en arrestation sous le nom de Jean Pierre Clément. C’est sous ce nom qu’il comparut à Besançon, le 19 décembre, à quatre heures du soir. Rambour, dans son réquisitoire fit un discours haineux contre les prêtres en général.

 

     ‘’Celui que vous voyez, ajouta-t-il, a été arrêté dans le district d’Ornans, après avoir erré dans plusieurs des communes de ce département. Déjà il résulte des interrogatoires qu’il a subis, qu’au mépris des lois, il a exercé des fonctions qui lui étaient interdites ; il venait de les suspendre dans le moment où il a été arrêté’’.

 

     Interrogé, l’accusé déclara sa qualité de prêtre régulier, son abstention de se présenter à l’administration pour la déportation et avoua avoir exercé le Saint Ministère.

 

     Le Père Cortot se mit à genoux pour entendre la lecture de l’arrêt qui le condamnait à mort, et, lorsqu’on lui ordonna de se relever, il répondit : ‘’La grâce que Dieu me fait est si grande, et je me reconnais si indigne de mourir pour lui, que mon cœur ne pouvant exprimer toute sa reconnaissance, mon corps y supplée par cette posture’’. Rentré en prison, le pieux cordelier demeura à genoux en médiation, dans une sorte d’extase, son âme n’était plus sur la terre ; les yeux levés au ciel, insensible à tout ce qui l’entourait, il quitta la prison, accomplit le trajet, monta sur l’échafaud et reçut le coup fatal.

 

     On n’osa pas sévir contre les hôtes du Père Cortot. Le prix du sang fut payé à un autre Belpoix, le dénonciateur, mais il fut frustré dans ses espérances car on le paya en assignats et les cent livres n’en valaient plus gère alors que vingt-huit. C’était à peine sept livres par personne dénoncée par lui.


 

Le Père Grégoire de Saint-Loup : CORNIBERT Claude Antoine

 

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Pierre Joseph Cornibert, dont l’histoire a été écrite documentairement par Sauzay, et vulgarisée et complétée par M. le chanoine Colombet et par le Père Léopold de Chérancé, était né à Saint-Loup sur Semouse, le 12 octobre 1760, fils de Claude Antoine Cornibert et de Jeanne Claude Ferry. La famille Cornibert existe encore, honorablement connue dans la bourgeoisie de Vesoul. Il fut baptisé le lendemain.

 

Claude Antoine Cornibert exerçait le métier de cloutier ; c’était un ferme chrétien qui s’imposa courageusement les sacrifices nécessaires à l’éducation que semblait demander la brillante intelligence de son fils ‘’l’obtus capucin de Saint-Claude’’ selon l’historien de : la Révolution dans la Haute-Saône. Pierre Joseph perdit sa mère à l’âge de dix ans. C’était, elle aussi, une vaillante chrétienne en même temps qu’une laborieuse mère de famille. Nous avons ici des documents, c’est l’enquête faite dès 1796 par M. Descharrières, curé insermenté de Saint-Loup.

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Le 4 mars 1780, Pierre Joseph Cornibert se présentait chez les Capucins et le 19, il recevait le saint habit.  Selon certains historiens, il entra directement au couvent de Saint-Claude. Selon Mgr de Chaffois, ce serait à Dole, ce que je crois plus vraisemblable, que le père Grégoire aurait fait son noviciat ; et si l’on admet avec ce vénéré Prélat, un séjour au couvent de Lons-le-Saunier, ce ne serait qu’après son ordination, après 1785, que le Père Grégoire serait venu à Saint-Claude, vers le même temps que le Père Élysée allait à Saint-Amour.

 

Le Père Grégoire refusa de prêter le serment ; il déclara ne point vouloir profiter de la ‘’liberté’’ de sortir du cloître. Mais cette ‘’liberté’’ on la lui imposa, le voici donc revenu à Vesoul.

 

Bien que le schisme l’eût doté d’un siège épiscopal, et que son évêque intrus, son ancien curé Flavigny, ne fut blâmable que par son peu d’intelligence, la ville de Vesoul ne s’était pas enthousiasmé pour le schisme ; sauf un petit groupe d’énergumènes, les Vésuliens croyaient à la nécessité d’appliquer les maximes au nom desquelles on avait fait la Révolution, et ils voulaient la liberté pour tous………

 

Il dut quitter son saint habit pour ne pas sans nécessité provoquer un crime et rendre son apostolat impossible, et vint s’établir à Vellefrie, petit village agricole peu distant de Vesoul.

 

Le Père Grégoire resta plus de dix-huit mois dans ce village dont il fit son principal centre d’action, rayonnant de la sur tout le département de la Haute-Saône, et, en particulier jusqu’à Lure, Faucogney, Saint-Loup, Remiremont, Plombières, Luxeuil. Il était reçu par une famille patriarcale, les époux Boillon-Mourey dont le descendant, ancien curé de Liesle, a pieusement conservé les vases sacrés dont avait usé le missionnaire et dans la maison desquels on montre encore la chambre qui servait de chapelle, et la cachette où le proscrit se blottissait à l’heure des perquisitions.

 

Il y a surtout les besoins de son père qui meut en 1792, à l’âge de 68 ans.

C’était sous le nom de Frézard que le Père Grégoire s’était dissimulé

 

Le peuple de Franche-Comté le témoignait si clairement que dans un rapport rédigé le 10 octobre 1795, Voisard, commissaire du Département du Doubs, rentrant à Besançon, pouvait rapporter à ses collègues, sur un mouvement de catholiques pour sauver des prêtres

 

C’est dans ces circonstances que le Père Grégoire jugea bon de transférer dans un pays plus abandonné en allant remplacer à Velorcey, l’abbé Duvernoy qui venait de succomber aux fatigues de l’apostolat. Il y fut logé chez une brave et courageuse chrétienne, la veuve Briancourt, c’est là qu’il reçut des lettres datées de Soleure, 22 juillet et 19 novembre 1795) par lesquelles le curé de cette paroisse, M. Huvelin, le remerciait des services qu’il rendait à ses paroissiens.

 

Le 11 janvier 1796, vers 9 heures du soir, le Père Grégoire arrivant à la Villedieu fut reconnu par la maître d’école ; suivi, il fut remarqué entrant chez la veuve Parcheminey, le Maître d’école alla le dénoncer, cerna la maison ; au mépris de la loi, ce domicile privé fut envahi de nuit, et, au milieu des injures et des mauvais traitements, le capucin fut arrêté.

 

A Vesoul, le missionnaire dut traduit devant le directoire du département, puis conduit au greffe du Tribunal criminel. On y déposa les papiers et tous les objets saisis sur sa personne ; la rétractation de Pierre François Michaud, prêtre jureur, dont l’original se trouvait dans ces papiers, valut à son auteur des poursuites, puis après une relaxe ‘’faute de preuves’’ de nouvelles poursuite, et enfin sa déportation à l’île de Rhé.

 

L’accusateur public, Blandin, ne voulut point tarder à se donner le plaisir d’interroger le prisonnier. Celui-ci déclara ses professions et âge. Interrogé sur sa demeure, ‘’Je n’en ai plus de fixe, dit-il que la Nation m’a chassé de mon couvent’’.

 

Le prisonnier fut alors conduit à la maison d’arrêt, dans une chambre où se trouvent déjà quatre prêtres ; c’étaient, selon les judicieuses recherches de M. le chanoine Colombot, MM Jandy, curé de Saint-Maurice-en-Chaux, Girard, ex-Vicaire, Verbois, ancien régulier, et Dumont, de Saint-Lothein, curé de Brésilley.

 

L’ordonnance de prise de corps nous donne le signalement du futur martyr : ‘’Taille de cinq pieds cinq pouces, visage long, teint brun, cheveux et sourcils noirs, front étroit, nez long, bouche moyenne, menton rond à fossette’’.

 

Le 23 nivôse an IV, le Père Grégoire parut pour la première fois devant le tribunal.

 

Le cerveau ingénieux de M. Coquillard crut trouver un expédient : il répondit au Père qu’il dirait à l’audience tout ce qu’il voudrait pourvu qu’il le laissât, lui, l’avocat, libre d’en faire autant de son côté.

 

Cependant la justice avait fait inhumer les restes du Père Grégoire ; mais comme aux temps des persécutions païennes, des fidèles avaient suivi de loin le convoi, J.B. Juif et J.B. Silvant, deux jeunes gens, sur le désir de l’abbé Bourdot ….(jeune prêtre de Baume)…. Avaient pu reconnaître la place où avait été inhumé le martyr.

 

Ils se rendirent tous trois de nuit au cimetière. Melle Jeanne Juif et Mlle Thérèse Bretillot faisaient le guet. Il était dix heures et demie ; le défaut de bons outils fit que ce ne fut qu’après trois heures de travail que la fosse fût en partie ouverte. On avait pris par le coté des pieds, pensant que selon, l’usage, la tête avait été placée entre les jambes ; dans l’obscurité, l’abbé Bourdot, ne put la trouver. La fatigue, le danger d’être surpris, le décida à en demeurer là, et il se contenta avec son couteau, de sectionner les deux jambes qu’il plaça dans son sac et qu’il  emporta après avoir comblé la fosse.

 

Une demi-heure après, une patrouille passait ; le bruit se répandit que le corps avait été enlevé ; on organisa des poursuites sévères ; mais auparavant on voulut vérifier le fondé de la rumeur publique. On savait que la tête avait été inhumée, contrairement à l’usage, au-dessus des épaules. On ouvrit la fosse de ce côté ; on la trouva ainsi que les épaules. On eût pas l’idée que les jambes avaient pu être détachées et les poursuites furent abandonnées, tout comme la recherche (février 1796).

 

Le 19 janvier, à Vaivres, deux prêtres, deux anciennes Tiercelines et une Bernardine, toutes trois de Dole, lavaient ces restes vénérables et les plaçaient religieusement dans un coffre scellé ; mais bientôt, ils craignèrent de voir la corruption des chairs leur ravir leur trésor ; le 6 juin, ils le reconnurent de nouveau et l’enfermèrent dans la chaux vive ; puis le 6 septembre, ils en retirèrent les ossements, les lavèrent et les déposèrent dans une boîte scellée avec attestation en règle. Plus tard, ces précieux dépôt parvint aux Capucins de Besançon. La famille Cornibert en a reçu une parcelle que Mme veuve Chevrey-Cornibert garde avec une profonde vénération. Le croquis au pastel, dessiné après l’exécution est aussi conservé.


 

Jean François PATENAILLE
 

C’est avec M. Jean François Patenaille que s’ouvre cette seconde période de ce que Mgr de Chaffois a appelé et justement d’un nom d’ensemble ‘’La persécution de la fin du XVIII° siècle’’. Un des plus admirables parmi nos martyrs pour sa science, son zèle, et ses vertus, l’abbé Patenaille méritait d’être spécialement donné comme modèle et s’il plaît à Dieu un jour comme protecteur aux curés franc-comtois. Aussi,

son nom a-t-il été placé en-tête de la cause canonique.
 

Jean François Patenaille, comme le Père Grégoire de Saint-Loup, appartenait à la Haute-Saône par sa naissance ; mais il semble que Dieu ait voulu montrer cet admirable modèle de curé à toute la Franche-Comté ; par son ministère, il appartient surtout  au Jura, et après son apostolat et sa mort, il est le glorieux apanage du Doubs.

 

Jean François Patenaille naquit à Échenoz-la-Méline, le 7 août 1743. M. J.C. Goux, vicaire de cette chapelle, lui administra le lendemain, le Saint Baptême. Il appartenait à une famille ancienne qui avait donné à la ville de Vesoul des magistrats de valeur. Ses parents, chrétiens, fervents, Jean Patenaille et Claudine Bertrand, mirent tout en œuvre pour favoriser le développement de son intelligence et de son âme ; de bonne heure, il manifesta un singulier attrait pour la solitude, tout enfant, il aimait à se retirer à l’écart, pour méditer sur les fins dernières. De telles dispositions ne furent pas sans être remarquées. On pensa que Jean François serait appelé au sacerdoce ; le vicaire lui fit commencer l’étude du latin ; un peu plus tard, il fut mis à Vesoul, au collège que dirigeaient les Jésuites et qui était encore tout embaumé des vertus du fameux Père Claude de Romeville, relégué là par ordre royal, parce que les miracles constatés et éclatants que Dieu lui donnait le pouvoir d’accomplir, l’avaient rendu odieux aux Jansénistes et mort dans ce collège même. Chaque jour, l’étudiant se rendait à pied au collège ; il employait ce double trajet de trois kilomètres à repasser dans son esprit les explications du professeur ; il profitait aussi de ce petit voyage pour visiter pieusement chaque jour, l’antique église de Saint-Martin, au hameau de Pont, vénérable sanctuaire démoli en 1774 et dont le titre paroissial a été depuis, transmis à la chapelle d’Échenoz.

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… si pour nous, n,ous n’avons à relever à son sujet que deux noms, dont un seul a pu être retenu, le Père Grandjacquet, et dont l’autre, admirable cause à poursuivre, d’ailleurs, le Père Julien Dervillé, missionnaire dans nos régions, du clergé du Mans, guillotiné à Paris le 21 décembre 1793, il lui revient du moins l’honneur d’avoir formé dans ces collèges les plus illustres de ces prêtres qui devaient recevoir la couronne du martyre, et entre tous, Patenaille suffirait pour honorer à jamais son éducation.

 

Ordonné prêtre en 1767, Jean Patenaille fut envoyé comme vicaire à La Demie, paroisse qui comprenait alors ce village et celui de Neurey, soit une population d’environ douze cents habitants.

 

C’est là que M. Patenaille fit l’apprentissage du ministère sacerdotal, sous la direction d’un curé zélé, Jean Claude Buffet. La prière et l’étude, dit son dernier biographe, M. l’abbé Grenier ; absorbaient une grande partie de ses instants ;

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Il y avait dix ans que M. Patenaille se consacrait au Saint Ministère à La Demie, quand il fut donné » comme auxiliaire au vieux M. Paria, curé de Quincey ; là encore, il se distingua par son zèle, sa piété, son amour de l’étude. Aussi, huit ans après, l’archevêque l’appelait-il au poste plus important de vicaire de Senans.

 

Il convient de remarquer qu’à La Demie comme à Quincey, M. Patenaille s’était acquis la sympathie universelle ; sa mémoire y est demeurée en bénédiction et en vénération. Il en sera de même à Arc-et-Senans, paroisse fort gangrenée par l’esprit impie qui se répandait alors, et où le vicaire eut un large champ de l’apologétique ;…

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Cependant dans l’esprit des supérieurs ecclésiastiques, M. Patenaille méritait mieux qu’un vicariat. Les cures, selon les règles si sages du Concile de Trente ? se donnaient alors au concours : on conseilla au Vicaire de Senans de se mettre sur les rangs pour la cure d’une paroisse alors importante, qui était venue à vaquer, celle d’Arlay. Il fut installé le 4 janvier 1788 dans l’église de Saint-Vincent, les églises de Saint-Claude et de Saint-Nicolas dépendaient aussi du curé.

 

M. Patenaille succédait à un prêtre aussi riche que zélé et généreux, assez attaché à sa paroisse, où il venait de mourir, pour l’avoir préférée à un poste de vicaire général, à une prébende de chanoine au noble chapitre métropolitain. Un tel prédécesseur rendait évidemment la tâche ardue. Là peut-être serait la raison de l’accueil peu favorable que les paroissiens d’Arlay auraient fait, selon Abry d’Arcier, au curé si aimé partout où il était passé comme vicaire. Sa charité lui fit épuiser sa bourse en aumônes incessante, mais comme cette bourse n’était pas aussi riche que celle de M. Bailly, on accusa le curé de parcimonie et d’avarice.

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Bientôt, on prie les municipalités de faire éloigner les curés réfractaires, et cela bien

que la loi déclare tout citoyen libre de choisir sa résidence.

Simonin se hâta d’en profiter, M. Patenaille se retire encore devant la force, mais toujours pied à pied ; il s’est maintenant fixé à Lons-le-Saunier, mais les vexations redoublent. Le décret du 25 mai 1792 ordonna la déportation de tout prêtre insermenté ‘’lorsque vingt citoyens natifs du même canton se réuniront pour le demander’’. Dans le Jura, on oblige par une sorte de chantage sur ce décret les curés à se retirer à plusieurs lieues de leur paroisse ; c’est alors que M. Patenaille revient dans son pays.

 

Mais ses parents étaient morts, son frère, ex-bénédictins, jureur, était son ennemi, la chapelle de Notre-Dame de Solborde était fermée et vendue ; dès le 26 août, M. Patenaille devait quitter Échenoz et se soumettre à la loi de déportation. Ce passeport nous apprend que M. Patenaille avait le signalement suivant : ‘’Agé de 54 ans, taille de 5 pieds, cheveux noirs, visage rond, yeux gris, nez et bouche moyens.’’.

 

Le 6 septembre, M. Patenaille prenait le chemin de l’exil ; plusieurs  des vies de MM. Pescheur, Cosman, Jacquot, nous montreront ce qu’était ce voyage de déportation et les dangers de tout genre qu’y rencontraient les prêtres.

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En effet, trois semaines après, M. Patenaille rentrait secrètement en France……… M. Patenaille était arrivé à Arlay ; Simonin avait reconquis assez d’influence pour lui rendre impossible autre chose que quelques conférences secrètes avec les meilleurs paroissiens. Le bon curé songe alors à son ancienne paroisse de Senans. C’est dans cette région avoisinant : Quingey qu’il va se consacrer à l’apostolat. Il vit dans une caverne ; il n’a souvent pour nourriture que l’herbe des champs ; puis il gagne Liesle ; là, grâce au bon esprit de la population, il exerce le Saint Ministère du 18 avril 1795 au 13 août 1797. Les registres paroissiaux de Liesle et d’Arc-et-Senans en font foi.

 

Cependant Paturot, commissaire du canton, se plaignait amèrement de la présence de M. Patenaille. Au début de l’année 1796, on vit le curé d’Arlay célébrer publiquement dans l’église de Liesle. Malgré les efforts de Paturot, les populations étaient favorables aux prêtres ; selon le rapport officiel ils avaient célébré en présence de plus de 4.000 âmes dans les grottes d’Osselle et dans la forêt de Chaux, des premières communions solennelles. C’est en vain que Paturot dénonce et se fâche. Mais arrive le 18 fructidor. Il faut de nouveau retourner aux greniers et aux cavernes. Les Jacobins qui ont pris le pouvoir par un coup de force dont aucun dans l’histoire n’égale l’illégalité, ont remis en vigueur les dénonciations et les déportations.

 

M. Patenaille aussitôt que la nouvelle loi fut connue, se présenta à l’administration et déclarât qu’il allait partir, ce dont il se fit donner acte. Un de ses derniers refuges avait été la famille de Jacques François Soulier ; mais le 4 octobre, il fallut enfin disparaître pour se laisser oublier. D’ailleurs, M. Patenaille continuait à hanter les rêves de Paturot. Il signalait encore sa présence à Arc-et-Senans, en janvier 1798, plus d’un mois après son martyre.

 

Notre pieux curé ne crut pas devoir rentrer en exil ; il se retira dans des pays plus montagneux, toujours pied à pied, ‘’au pas’’. Il s’établit dans une cabane au milieu des bois, au-dessus des vignes qui dominent Foucherans, non loin du puits de la Brême. De là, il rayonne dans toute la région jusqu’à Ornans. Mais bientôt sa présence fut soupçonnée ; on cerna la maison ; il était trop candide pour éviter une ruse ; comme le bon M. Huot, il fut pris au premier coup. C’était le 7 novembre 1797. Il avait sur lui un passeport délivré le 4 octobre par le canton de Liesle, un petit recueil d’oraisons écrit de sa main ; les Saintes Huiles, un exemplaire de ‘’Exercices du bon Chrétien’’. Les gendarmes d’Ornans, s’emparèrent aussi du pauvre mobilier de la cabane ; des draps du lit, une couverture, un traversin, un panier, une marmite, une crémaillère et une serpette.

 

Des prisons d’Ornans, M. Patenaille passa dans les cachots de Besançon. Un codétenu ecclésiastique, recueillit en mars 1799, ses souvenirs pour les transmettre à M. Descharrières, ancien condisciple du martyr, et que nous avons déjà vu écrire la biographie du Père Grégoire. S’il ne donna pas suite à ce projet, le précieux témoignage qu’il avait provoqué subsiste, et l’abbé Carron, dans son ‘’Histoire des confesseurs de la Foi’’, en donne le texte.

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Le premier interrogatoire eut lieu le 11 novembre………….

L’inculpation d’émigration était relevée contre M. Patenaille. Il n’était que déporté, et il est certain que son inscription sur les listes d’émigration était abusive, un peu plus tard, le fameux jurisconsulte Proudhon le dira, et des députés de la Haute-Saône, protestant contre la condamnation, dans des circonstances analogues, de M. Galmiche, oseront en plein corps législatif, montrer l’illégalité de ces sentences.

 

Le Jura, après avoir donné dans tous les excès de la Terreur, semblait alors plus modéré ; on donna à M. Patenaille le conseil de demander à être renvoyé au département de son domicile. C’était la loi ; il l’obtint. Sœur Grimont, qui fut la Providence des prêtres détenus à Besançon, nous rapporte combien les gendarmes chargés du transfert se montrèrent violents………… A Lons-le-Saunier, le prisonnier trouva dans l’administration un violent ennemi en la personne de l’apostat Jousserandot, qui jadis, capucin, le Père Télésphore, s’était rendu célèbre comme prédicateur. Télésphore l’injuria grossièrement et, sur une dénonciation  signée de trois habitants d’Arlay, dont l’intrus Simonin, il le fit renvoyer à Besançon pour être jugé par la Commission militaire. Pour la première fois dans nos annales sanglantes, le prêtre fidèle était envoyé à la mort expressément et publiquement par des prêtres schismatiques.

 

Le 7 décembre, M. Patenaille fut ramené à Besançon……………….. Le lendemain, M. Patenaille parut devant la commission militaire. Découragé, son défenseur, M. Jarry, renonçait à paraître : ‘’Que voulez-vous, dit-il à sœur Grimont, son sort est décidé, il est condamné d’avance, il mourra’’. Et il ajoute : ‘’il n’échappera pas à la mort.’’.

 

Sœur Grimont assistait à l’audience qui se tint au Refuge rue de l’Orme de Chamars

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On arrive enfin au lieu fixé pour l’exécution. C’était un emplacement aujourd’hui planté de peupliers, entre le Doubs et les remparts au bout de la rue du Porteau…….

Un seul des soldats eut le courage de charger à blanc son fusil ; les autres tirèrent, quoiqu’à regret.

 

Le peuple se précipite, se partage le mouchoir qui a bandé les yeux du martyr, trempe des linges dans son sang. Une personne pieuse donne six livres au conducteur de la charrette où est placé le cadavre, pour pouvoir prendre une de ses dents ; sœur Grimont recueillit plusieurs parcelles du crâne, que la fusillade avait fait voler en éclats. Le corps porté à l’amphithéâtre de médecine fut suivi par la foule ; les étudiants vendirent dix-huit livres une main à une dame Laurent. Cela valut à cette respectable dame des poursuites judiciaires. Des os du pied se conservent à Arlay et un doigt à Chissey.

 

Les dénonciateurs de M. Patenaille virent bientôt le châtiment céleste s’abattre sur eux. Simonin fut éconduit même par l’ex schismatique Le Coz, devenu son archevêque au Concordat ; il parvint cependant à obtenir la cure de Mantry ; le deuxième perdit en neuf mois cinq enfants de 20 à 30 ans, tous bien portants jusque là ; le troisième devint fou furieux et perdit brusquement une fortune édifiée dans des conditions suspectes.

 

Les archives, ni à Besançon, ni au Ministère de la guerre, ne contiennent pas la procédure faite contre M. Patenaille. Nous n’avons son jugement que par une affiche publiée par le soins de l’administration centrale du Jura pour ‘’faire connaître aux prêtres rebelles aux lois, le jugement rendu contre J.F. Patenaille, ex-curé d’Arlay par le conseil de guerre tenu à Besançon le 19 frimaire courant, espérant par ce moyen être dispensé de faire appliquer une loi aussi sévère que nécessaire’’. Cette affiche se conserve aux archives d’Arlay. Ce document contient une dernière mention, c’est celle de l’exécution ; comme l’acte d’accusation retrouvé récemment, elle est signe d’un nom destiné à devenir célèbre qui avait commandé le feu contre le curé d’Arlay, devait mourir comme lui, non pas en héros il est vrai, mais en conspirateur justement condamné, c’est le général Malet

 


M. GALMICHE


L’année 1797 s’était close par le supplice de M. Patenaille ; l’année 1798 s’ouvrit par celui de M. Galmiche, qui, né à Villedieu-les-Quenoches, en 1745 avait débuté dans le ministère comme vicaire à Calmoutier ; au moment du schisme, il était curé à Dampierre-les-Montbozon. Il ne prêta le serment qu’avec les restrictions formelles convenables, et fut bientôt obligé de se retirer à Vesoul, là encore il fut tracassé et enfin obligé de passer en Suisse, comme déporté. Son cas est absolument analogue à celui de M. Patenaille.

M. Galmiche s’était établi à Estavayer, dans le canton de Fribourg. Comme beaucoup de ses confrères, il profita de la première apparence d’accalmie pour rentrer. C’est alors qu’une anecdote nous montrera la charité de M. Galmiche. ‘’Une dame respectable dit Sauzay, appartenant à la noblesse franc-comtoise, et qui était partie pour l’émigration, sans penser qu’elle quittait pour toujours sa demeure, avait, au moment de s’éloigner, enfoui dans la terre, au pied d’un arbre de son jardin, une somme de trois cents louis enfermée dans un sac. Son exil s’étant prolongé bien au delà de ses prévisions, elle se voyait réduite à son dernier écu. Sa terre avait été vendue et elle était habitée par l’acquéreur’’. M. Galmiche, par charité se chargea de cette délicate commission ; il s’exposait à être traité comme un voleur, s’il était surpris ; mais il n’hésita pas à rendre un service qu’on lui demandait. Grâce aux explorations il se fit une idée exacte de l’emplacement du trésor, et, dès son retour, il se rendit secrètement à ce village, et, de nuit, franchissant le mur du parc, il déterra la somme et put la faire parvenir à sa propriétaire.

M. Galmiche, après son retour, exerçait l’apostolat dans la Haute-Saône ; ce département était alors passé à la persécution aigüe, crise qu’il avait moins éprouvée que les autres, au temps de la Terreur. On s’acharna à la poursuite de ce prêtre que son zèle désignait spécialement.

Une fois, il l’échappa belle ; le récit officiel vaut la peine d’être donné en entier. Le procureur de Vesoul écrit en effet: ‘’Ce curé déporté officie publiquement et se tien caché pendant la nuit dans sa paroisse, où il a tous les habitants pour amis ; cet imprudent royaliste a fixé d’abord nos regards. J’écris à deux citoyens fidèles pour me venir donner les renseignements nécessaires. Ils sont sur les lieux ; ils épieront le coquin, nous avertirons du lieu où il sera et la gendarmerie le capturera’’. Ainsi écrivait le procureur au comité de sûreté générale (reg 216). Mais tout est prêt : ‘’le coup est préparé d’une telle manière qu’on peut avoir de grandes espérances pour le succès. Je ne m’endormirai pas, et s’il le faut, j’irai moi-même à la tête de la force armée’’.

Pauvre procureur, trois brigades de gendarmerie ont été mobilisées ; bien averties, elles arrivent pendant la messe ; mais des ‘’espions’’ ont prévenu le prêtre qui a disparu. ‘’Deux minutes plus tôt on l’arrêtait. On a trouvé tous ses harnachements qu’on a saisis. Mais on l’épiera tant qu’il sera pris une fois ou une autre’’. Le magistrat maladroit fut destitué, mais son projet ne fut pas abandonné pour autant.

M. Galmiche fut surveillé exactement ; on soupçonna sa présence dans une maison ; on cerna et on perquisitionna ; le prêtre était passé sur le toit et s’était caché derrière une cheminée. Déjà la troupe se retirait bredouille ; un cavalier se retournant aperçut un homme sur le toit, il menaça de tirer et fit retour et ses compagnons s’emparèrent de celui qu’ils cherchaient.

Conduit à Besançon, le curé de Dampierre passa le 23 janvier à dix heures, devant la commission militaire. Les choses se passèrent aussi sommairement que pour M. Patenaille, comme pour lui, la loi fut audacieusement violée, car il ressortait du dossier que M. Galmiche n’était pas émigré mais seulement déporté et que d’après les nouvelles lois, il n’était point passible de la peine de mort. Ce fut cependant celle que le tribunal prononça. A midi moins un quart ‘’une dame très charitable vint lui annoncer que son affaire irait probablement très mal. ‘’Est-ce qu’on me déportera à la Guyane ? – Non, vous mourrez. – Dieu est le maître, que sa volonté s’accomplisse ! » ».

Il fit alors le sacrifice de sa vie, refusa de manger, en disant ‘’Je n’ai plus besoin que des grâces de Dieu, de ses miséricordes et de son bontés’’, il écrivit à ses paroissiens la lettre suivante :
‘’Mes chers paroissiens, je vais, j’espère, recevoir du Seigneur, par ses miséricordes, la récompense due aux travaux que j’ai soutenus, et au zèle que j’ai exercé au milieu de vous pour vous maintenir dans la religion catholique. Je prie le Seigneur de vous accorder à tous la grâce d’y persévérer jusqu’à la fin, pour recevoir la même récompense. Puisse le sang que je vais verser pour vous l’obtenir ! C’est ce que je ne cesserai de demander à Dieu, si j’ai le bonheur d’être du nombre de ces prédestinés, comme je l’espère des mérites de Jésus-Christ.
Je pardonne de bon cœur, à l’exemple de mon Sauveur, à tous ceux qui peuvent être les auteurs de ma mort, ou peuvent y avoir contribué de quelque manière que ce puisse être.
Je laisse encore mon oncle à qui je suis infiniment reconnaissant et redevable au milieu de vous ; consolez ce vieillard qui m’est si cher, et qu’il finisse ses jours au milieu de vous.
Je vous ai toujours dit, à l’exemple de Saint-Paul, que non seulement j’était prêt à être lié et garrotté, mais encore à mourir pour le nom de Jésus. Ce moment est arrivé, mes vœux, mes désirs sont exaucés. Je meurs innocent de tout ce dont on m’accuse. Que le Seigneur me fasse pardon et miséricorde de tous les autres péchés que j’ai pu commettre pendant ma vie, contre son infinie Majesté. Je reconnais que s’il voulait me juger selon sa justice, je serais bien à plaindre mais j’en appelle à ses miséricordes et je compte sur ses bontés.
Je vous demande donc pardon, mes chers paroissiens, des mauvais exemples et de tous les scandales que j’ai pou vous donner pendant tout le temps que la divine Providence m’a laissé au milieu de vous.
Je vous recommande à vos prières et vous promets d’intercéder pour vous auprès du Seigneur, s’il veut bien m’admettre avec ses saints dans le séjour de sa gloire. Ainsi soit-il.

Midi, dans les prisons de Besançon, le 23 janvier 1798, jour de mort prononcé et exécuté.

L’exécution eut lieu à trois heures et demie ; elle fut accompagnée d’outrage et de blasphèmes ; l’attitude pieuse de la foule à l’exécution de M. Patenaille avait contristé les Jacobins ; leur plèbe résolut de faire mieux cette fois, et elle y réussit. On a cependant pu sauver quelques reliques du martyr, entre autres des parcelles de ses poignets de chemise teintés de son sang.

 


Jean JACQUINOT

 

La paroisse d'Échenoz-la-Méline, qui s'honorait d'être la patrie de M. Patenaille, se trouva bientôt de nouveau à la gloire avec un autre de ses fils, M. Jean Jacquinot. Il naquit le 29 mai 1749 et fut baptisé le même jour, comme M. Patenaille. Il fit ses études au collège de Vesoul..... Ordonné prêtre en 1773, il fut envoyé comme vicaire à la paroisse à la paroisse de Fougerolles, populeuse et étendue, administrée par un curé impotent et que chaque année le voisinage des eaux thermales de Luxueil et de Plombières faisait visiter par des personnes fort peu recommandables. L'abbé Jacquinot, malgré la faiblesse de sa santé réussit parfaitement dans ce poste écrasant : ''il était, dit son condisciple M. Viron, tout à fait remarquable par sa douceur, son affabilité, sa charité envers les pauvres, et son zèle infatigable pour les devoirs de son état.

 

C'est lui qui eut la joie d'achever la nouvelle église de Fougerolles ; il assista à sa consécration le 24 octobre 1779. Mais enfin, la faible constitution cède ; le médecin voudrait le voir se retirer au moins pour un temps du Saint Ministère ; mais M. Jacquinot est prêtre, prêtre pour les âmes, et tout ce qu'on peut le décider à accepter, c'est un poste moins accablant, celui de vicaire à Mélincourt.................

 

Le 6 septembre 1792, il dut enfin se soumettre à la loi de déportation et prendre un passeport à Vesoul. M. Jacquinot y est dépeint sous le signalement suivant : ''48 ans, taille cinq pieds deux pouces, cheveux chatains, visage rond, nez et bouche moyens, menton rond, yeux gris''.

 

Avant de quitter la France, le vicaire de Mélincourt voulut faire ses adieux à sa paroisse. Mais il ne put qu'y passer et vers la fin de septembre en compagnie de son curé, il arrivait à Neufchâtel........


Au début de 1797, le calme apparent permit à la paroisse de Mélincourt de réclamer son clergé. M. Jacquinot s'empressa de rentrer en France.......

 

Le voici donc exerçant l'apostolat dans les circonstances que la recrudescence de la persécution rend bientôt fort critiques. Il fallut quitter le canton de Vauvillers et revenir se cacher à Échenoz.

 

Un incident absolument futile le livra au bourreau. Les gendarmes de Vesoul passaient à Échenoz ; ils demandent à un enfant la demeure de l'agent municipal et celui-ci indique cette des frère Jacquinot ; le brigadier Duguet frappe à la porte ; le neveu du prêtre, un jeune homme nommé Brégaud, vient ouvrir, et, à la vue des gendarmes, se recule effrayé. Ceux-ci soupçonnent quelque chose, le suivent, et découvrent l'abbé Jacquinot occupé à recopier une prière au Sacré-Coeur. Ainsi saisi, il obtient la faveur de prendre quelques papiers ; on le ligote cruellement et on l'emmène à Vesoul. C'était le 19 décembre 1797.....................

 

Le samedi 27 janvier à 9 heures, il comparut devant la commission militaire..........

 

L'exécution de M. Jacquinot eut lieu à Chamars qu'on avait alors pompeusement baptisé ''Champ de l'Egalité'', sans doute parce que la mort qu'on voulait y donner est l'égalité par excellence. M. Jacquinot ne tomba qu'à la deuxième décharge. La foule s'empressa à le vénérer ; on transporta son corps au cimetière du Champ Brûley. On croit qu'il fut inhumé près de plusieurs de nos martyrs, près du mur de gauche, à cinquante centimètres environ de l'angle ouest du cimetière...........


 

Le P.J.-B. MARTELET


Les réguliers avaient subi honorablement le premier assaut de la Terreur ; aussi Dieu leur épargna-t-il davantage le second combat. Un d’eux, cependant, nôtre par sa naissance comme par sa mort, mérite une place à part dans ces glorieuses annales. Le Père Martelet est en effet, le seul de nos martyrs auquel on ait offert le choix entre l’apostasie formelle et la mort. Cette offre lui fut renouvelée plusieurs fois ; mais le digne fils de Saint Vincent de Paul ne donne qu’une réponse, toujours la même : ‘’je suis prêtre et missionnaires’’. Ah ! ce n’était pas une âme vulgaire que cet enfant de la ville de Jussey où il était né vers 1758. Il était entré chez les Lazaristes en 1779, et avait été envoyé comme directeur au Séminaire du Mans. Là, il exerça les fonctions de Maître des cérémonies ; on sait que la Sainte Liturgie fut toujours une des constantes préoccupations de la pieuse Société de la Mission, et on peut voir dans le choix dont M. Martelet et fut l’objet, une distinction flatteuse et une marque de la confiance de ses supérieurs, tout comme une preuve indiscutable de la confiance de ses supérieurs, tout comme une preuve indiscutable de sa science.

Le Père Martelet avait puisé dans son instruction liturgique l’augmentation de l’amour qui le dévorait pour l’Eglise ; la Sainte Liturgie est en effet le plus saine nourriture de l’âme ; c’est elle qui fait comprendre autant que le peut notre faible intelligence, la souveraine beauté de Dieu et la sublime unité de l’Eglise dans le temps et dans l’espace.

Aussi, lorsque la Révolution éclata, le Père Martelet fut-il non seulement inébranlable envers le serment schismatique, mais encore apôtre : le schisme trouva en lui un adversaire formidable ; l’abbé Guillon nous le montre prémunissant les esprits des jeunes séminaristes ; plus tard, à la prétendue pacification religieuse, nous verrons les fidèles du Mans réclamer cet ouvrier apostoligue.

Chassé du Mans, il se retira à Jussey dans sa famille ; puis lorsqu’il fallut se soumettre à la loi de la déportation, le Père Martelet pris sa route vers la Flandre autrichienne. Mais bientôt il rentra en France. Soit qu’il en ait remarqué l’utilité particulière, soit qu’il se soit arrêté à la première place rencontrée ; il se fixa dans la région de Saint-Omer où les cruautés de Lebon , le proconsul d’Arras, avaient particulièrement fait ravage. C’est dans cette ville de Saint-Omer qu’il passa deux ans, tout adonné au salut des âmes, et signalé pour son zèle, au point que la police mit sa tête à prix et fit afficher son signalement aux coins des rues. Rien cependant n’arrête son courage ; il va en plein jour administrer un confrère à l’agonie. On lui tend des pièces ; un homme se présente à la maison qui lui donne asile et le demande pour sa femme dangereusement malade. Le Père Martelet avait été assez courageux pour aller lui-même ouvrir la porte. L’homme le prit pour le domestique, et le prétendu domestique, jouant son rôle, lui dit qu’on enverrait le prêtre vers le soir. Mais on soupçonna quelque ruse ; on habilla le domestique du vêtement que le Père Martelet portait lors de sa dernière sortie. Aussitôt arrivé dans la maison indiquée le prétendu prêtre fut saisi par des gendarmes apostés et conduit à l’Hôtel de Ville ; les municipaux furieux ne purent que le relâcher.

Au printemps de 1797, l’apparence d’apaisement religieux fit penser à notre missionnaire qu’il pouvait sans grave imprudence se rendre au désir des fidèles du Mans ; il quitta bientôt Saint-Omer, mais il était encore à Paris quand éclata le coup d’Etat du 18 Fructidor. Cet évènement dérangea ses projets ; il était trop connu au Mans pour pouvoir s’y rendre utilement dans de telles circonstances ; le mieux était donc, pour ne pas être à charge aux fidèles, de venir sa cacher chez sa mère, à Jussey, et là, d’attendre les évènements. Cela, d’ailleurs, ne traîna pas. Le missionnaire était arrivé le 11 octobre 1797. Sa présence fut-elle dénoncée, nous ne savons pas, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le 21 du même mois, il était arrêté.

Sa sœur, Madame veuve Clave, qui l’assista avec tant de courage, raconte ainsi son arrestation. ‘’Il a été pris le 21 du même mois par onze gendarmes qui sont entrés chez lui avec fureur, l’ont arraché des bras de sa mère et l’ont emmené à la maison de ville, suivi de la populace. Le juge de paix de Jussey n’ayant pas voulu le juger, il fut conduit par les onze gendarmes au juge de paix de Blondefontaine où je l’accompagnai. Le juge de paix lui dit que, s’il voulait renoncer à son état de prêtre, son affaire n’était rien. Mon frère lui répondit qu’il était prêtre et missionnaire. Le juge de paix lui ayant demandé s’il avait fait des fonctions, et mon frère lui ayant répondu qu’il en avait fait quand il avait pu, il dit qu’il ne pouvait le juger et qu’il fallait qu’il allât à Vesoul’’.

On revient donc à Jussey où le Père Martelet passe la nuit en prison. Le 22 on part pour Vesoul. On refuse à la sœur du prisonnier la permission de monter dans sa voiture ; mais elle trouve cependant moyen de le suivre.

‘’Le lendemain matin deux dames compatissantes vinrent pour donner à mon frère quelques avis sur ce qu’il fallait qu’il répondit à l’interrogatoire ; mais comme il aurait fallu employer le mensonge pour le tirer d’affaire mon frère remercia ces dames en leur disant qu’il aimait mieux mourir pour la vérité que de vire par le mensonge’’.

‘’On le mène à l’interrogatoire où on lui dit que ‘’tant qu’il ne renoncerait pas à son état de prêtre, il ne sortirait pas de prison et qu’il était un effronté et un scélérat’’. Cet interrogatoire se renouvela quinze fois durant les quatre mois que le Père Martelet passa dans les prisons de Vesoul. Enfin on se résolut d’en finir, et, avec trois autres prêtres enchaînés, le missionnaire fut transféré à Besançon. Sa sœur suivait pieusement de loin le sinistre cortège. A Besançon, nouveaux interrogatoires ; M. Martelet fait toujours les mêmes réponses. Mme Clave s’efforce d’intéresser les hommes de loi ; les uns l’éconduisent, d’autres lui extorquent de l’argent, jusqu’à deux louis à la fois, somme énorme pour le temps. Le 9 février enfin eut lieu le jugement. La commission militaire persista dans sa frauduleuse confusion entre émigrés et déportés, et le Père Martelet fut condamné à mort. Un particulier avait hâté la solution en criant au prisonnier : ‘’Je t’ai vu scélérat, à l’Armée de Vendée, je te reconnais bien.’’.

La veille, le Père Martelet, qui ne se faisait aucune illusion sur son sort écrivit cette lettre à sa mère :

‘’Ma très chère Mère. Me voici à la veille de consommer mon sacrifice, et de paraître au tribunal redoutable de Dieu, pour lui rendre compte de toute ma vie. Quelque juste que soit la cause pour laquelle je me suis efforcé de combattre pendant tous ces temps malheureux, je ne tremble pas moins à la vue du compte terrible que j’ai à rendre des âmes qui m’ont été confiées, ainsi que de la mienne. Heureusement, j’ai cette confiance que Dieu voudra bien oublier toutes mes fautes dans les fonctions du redoutable ministère dont il m’a chargé, pour ne se souvenir que de ses infinies miséricordes et me pardonner mes péchés. Je lui rends d’immortelles actions de grâce de qu’il a bien voulu me faire naître de parents chrétiens et me choisir un père et une mère qui se sont eux-mêmes sacrifiés les premiers pour me donner une éducation chrétienne. Je prie le Seigneur qu’il daigne couronner votre œuvre et m’accorder la grâce du martyr ; j’ai tout lieu d’espérer qu’il aura égard au sacrifice généreux que vous lui fîtes de ma personne, non seulement dès ma naissance, mais principalement depuis ma consécration à l’état saint de prêtre et de missionnaire. Puisse le sang que je vais verser pour la Foi effacer le reste de mes pêchés et contribuer à toucher le cœur des ennemis de notre sainte Religion ! Il n’y a pas de doute qu’il fallait des victimes pour expier les iniquités de notre malheureuse patrie. Que la volonté de Dieu s’accomplisse en moi ; et, si j’ai le bonheur de trouver grâce devant lui, j’accepte volontiers et de bon cœur le calice de sa passion, dans l’espérance qu’Il voudra bien m’accorder la force de le boire jusqu’à la lie.

Et vous, mes bien chers frères et sœurs, n’oubliez pas que si Dieu nous a choisis, de préférence à tant d’autres pour augmenter la famille des saints, vous ne parviendrez sûrement à l’héritage éternel qu’en prenant soin de notre tendre mère, qui est le sel bien qui nous tienne encore attachés à la terre, et en pratiquant à son égard les vertus dont elle n’a cessé de nous donner l’exemple. Je vous recommande à tous spécialement mes deux petits neveux ; faites tout ce qui dépendra de vous pour que ces pauvres enfants ne soient pas privés du don inestimable de la Foi, qu’il est à craindre de voir enlever à notre malheureuse patrie.

Je me recommande aux prières des fidèles catholiques de Jussey, je les remercie de la charité qu’ils m’ont témoignée et les prie de ne pas abandonner ma famille désolée.

Je demande pardon à ma chère mère de tout ce qui aurait pu l’offenser en moi, je vous demande aussi pardon à vous tous, mes chers frère et sœurs et me recommande à vos prières, afin que si j’ai le bonheur de suivre mes vénérables confrères dans le séjour de la gloire, je puisse intercéder auprès de Dieu pour vous, par la méditation de notre Sauveur Jésus-Christ et de sa Très Sainte Mère. Ainsi soit-il.
Dans les prisons de Besançon le 8 février 1798, veille de ma mort.

Faites part de mes sentiments aux braves chrétiens de Saint-Omer, à qui j’ai de très grandes obligations, et dites-leur que je ne les oublierai pas, si j’ai le bonheur de voir Dieu.’’.

Les persécuteurs n’avaient pas été sans remarquer combien la compagnie des codétenus au moment suprême était un précieux encouragement pour nos martyrs. On résolut de les en priver M. Martelet fut donc transféré à l’avance dans les prisons militaires, et privé de tous les secours spirituels. Mais la fermeté du missionnaire ne se démentit pas un seul instant. Il fit part aux prêtres détenus de sa condamnation, par un billet plein d’humilité et de courage.

Missionnaire jusqu’au bout, M. Martelet se disposait à adresser une allocution aux spectateurs de son supplice.

‘’Pauvre Peuple, vous laisserez-vous aveugler par l’erreur et le mensonge ? Et quoi ! le flambeau de la Foi, ce trésor précieux et incomparable, s’éloigne de vous ; et malheureux, vous en faites aucun effort pour apaiser la colère de Dieu qui s’appesantit chaque jour sur la coupable France ! On conduit les ministres de Jésus-Christ sur le champ de bataille, pour leur ravir l’existence. Vous accourez les uns pour insulter à la Religion, qui fit votre bonheur ; les autres s’apitoient sur notre sort, versent des larmes, et l’instant après se livrent de nouveau à leur coupables plaisirs ou à une tiédeur habituelle, se contentant de gémir sous les verges dont Dieu, dans sa colère se sert pour punir d’une manière bien terrible, la coupable France ; un bien petit nombre emploient tous les moyens qui sont en leur pouvoir pour fléchir la colère redoutable d’un Dieu outragé ; et ce Dieu les appelle dans sa miséricorde, petit à petit, en différentes manières. Oh mes frères ! mes concitoyens ! Je vous pardonne ma mort comme homme, et je prie Dieu de vous la pardonner comme celle de son ministre, puisqu’il m’avait confié le pouvoir d’être le médiateur entre lui et vous, et que c’est par mes mains que vous deviez recevoir l’écoulement des grâces.’’.

M. Martelet fut fusillé à trois heures, ce 9 février, sans doute à Chamars, comme M. Jacquinot. Nous n’avons nulle mention de ses reliques. Il n’est pas besoin de dire que la force publique l’empêcha de prononcer cette allocution qu’il avait préparée et dont le manuscrit s’est conservé. Les pensées si élevées de cette allocution sont si utiles aujourd’hui encore qu’il convient d’y insister un instant. Ces catholiques qui versent quelques larmes sur la persécution et ne cessent pas de s’adonner au plaisir, même licite, on dirait que le Père Martelet a prophétisé en en parlant ; ceux de notre temps. Il faudrait à la fois pour marquer son deuil et pour punir nos tyrans par des abstentions si répercutées dans le rendement des impôts, supprimer ce luxe, ces fêtes, qui dans notre temps de persécution sont un scandale. Le salut en dépend, non seulement le salut de l’Eglise en France, mais le salut de chaque particulier, car il ,ne faut pas compter concilier l’amour des vanités du monde avec le service de Dieu. Notre-Dame demande à Lourdes comme à la Salette, ‘’Pénitence ! ’’. Est-ce faire pénitence avant la bataille que de fulminer quelque indignation entre deux soirées mondaines, ou deux concours d’aviation ou d’automobiles ? Il n’y a point d’excuses à une conduite semblable, et si on hésiter trop aujourd’hui à le dire au grand jour, rappelons du moins fortement le souvenir de cet illustre fils de Saint Vincent de Paul qui écrivit cette vérité de son sang.


 

Jean Claude PERRIN

 

.........les Jacobins........Ils lancèrent un nouveau défi le 17 février, par le meurtre juridique de M. Jean Claude Perrin, vicaire de la Grand-Combe de Morteau. Il était né à Loray le 27 juin 1765, et occupait son poste depuis deux ans, quand le serment fut proposé. Il le refusa catégoriquement et rentra chez son père. Mais bientôt il fallut se soumettre à la loi de la déportation. Un passeport lui fut donné à cet effet par la municipalité de Loray et il se retira à Cressier, petit village demeuré catholique dans le canton de Neuchâtel. Là, il fut obligé, pour vivre, de s'adonner aux travaux des champs ; plusieurs fois, il profita du voisinage de la frontière pour rentrer secrètement en France, et venir secourir les fidèles de Passonfontaine, de Loray, de Vennes, du Plaimbois.

 

La frayeur de la République Helvétique ayant obligé les prêtres à quitter Neufchâtel, M. Perrin se retira jusqu'à Constance, et lorsqu'en 1796, on revit un peu de liberté, les autorités de Cressier se hâtèrent d'écrire à notre futur martyr que c'était avec plaisir qu'on le recevrait dans son ancienne demeure.

 

Peu après, profitant de l'accalmie apparente, M. Perrin revenait s'établir à Germéfontaines d'où il rayonnait secrètement sur toute la région. On avait porté son nom induement sur la liste des émigrés ; il réclama; mais l'apostat Magnin-Tochot, commissaire du Directoire dans le canton d'Ornans, paralysa les bonnes volontés et empêcha sa radiation. La commission militaire aura donc beau jeu ici de confondre le prêtre déporté avec un émigré.

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Une nuit que M. Perrin célébrait dans la maison de François Joseph Lapprand, à Loray alors qu'il venait de revêtir les vêtements sacrés, une troupe de furieux, le sabre à la main, envahit la chapelle improvisée ; les lumières sont éteintes, et les fidèles font au prêtre un rempart de leurs corps. A la lueur incertaine du foyer, la lutte tragique se continue. M. Perrin a ses habits hachés de coups de sabre, mais il parvient à s'évader. Les forcenés, armés de tisons, parcourent la maison, au risque d'incendier les récoltes. Ils ne trouvent rien. On remarqua la triste fin que firent plus tard deux des plus acharnés P.F. Michel Binétruy et J. Cl. Pinard.

 

Une proche parente de M. Perrin, Madame Jeanne Baptiste Guyot, femme de J.B. Arnoux, meunier de Plainmont à la Sommette avait pensé que le proscrit serait mieux caché dans cette demeure isolée ; ils partirent le 21 janvier à la tombée de la nuit ; mais ils furent épiés et le lendemain, vers deux heures de l'après-midi, trois gendarmes du Valdahon, accompagnés de cinq hommes de la colonne mobile de Vercel, apparurent en face du moulin de Plainmont. De braves gens, armés de haches et de fusils, se rangèrent en bataille devant la maison ; cependant, M. Perrin, sautant par une fenêtre, essaya de gagner la forêt voisine, cotoyant une petite rivière qu'il se disposait à traverser. Le brigadier Demente l'aperçut, lui cria d'arrêter; les gendarmes tirèrent ; une balle atteint le fugitif au bras ; une charge de petit plomb le frappe à l'épaule; un troisième coup le fait tomber ; la meute est sur lui. ''Qui es-tu ? - Je suis prêtre, je suis l'abbé Perrin de Loray – Eh bien, réplique Roch Merlin, tu es un gueux, un vaurien......................

.....il prit le chemin de Vercel.

 

On arriva au bourg à la nuit noire. Un homme de la colonne mobile, Gabriel Convers, voulait le faire coucher chez lui s'engageant à le reproduire le lendemain matin ; le seul gendarme Voidey fut de cet avis ; il fallait l'insistance et le grand nombre des catholiques pour contraindre ces brutes à permettre que M. Nicolas Bretillot, marchand de fer, fit apporter un lit dans la chambre de l'administration du canton, où on l'avait enfermé ; en même temps, le cafetier Fleury apportait un fauteuil et tous à l'envie, des couvertures, de l'argent, du pain de fleur de farine, de la pâtisserie, des reconstituants. Les gardiens durent céder à la foule et permettre ces générosités.

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Le chirurgien Proudhon avait été mandé pour faire un pansement sommaire ; il le renouvela le lendemain avant le départ....................

Ainsi couché sur cette voiture, le prisonnier partit pour Ornans. En passant à Guyans-Durnes, on rencontra un autre prêtre qu'on venait aussi d'arrêter. C'était M. Emourgeon. Les deux confesseurs de la Foi s'embrassèrent et le nouvel arrivant prit place sur la voiture à côté de son confrère.

 

Monsieur Perrin, huissier à Loray, parent du prêtre, raconte que de Vercel à Ornans fut un martyre................

 

Le 3 février, on dénonça à l'accusateur public, Mme Arnoux, mais la persécution était trop peu populaire pour qu'on osât aller jusque là. On se contenta de renvoyer M. Perrin devant la commission militaire (9 février).

 

Le cas de M. Perrin était analogue à ceux des précédentes victimes ; l'opinion des jurisconsultes avait montré ''l'erreur'' juridique commise contre eux par la confusion entre ''émigré'' et ''déporté''. L'avocat Guillaume, demeurant rue Saint-Vincent, parvint à toucher l'accusateur public Briot ; mais il put rien faire entendre à M. Quirot ni au trop fameux apostat Magnin-Tochot. Il agit alors d'un autre manière et convainquit un à un les officiers destinés à former la commission ; le capitaine Morel s'était chargé de maintenir les bonnes dispositions. Mais le brigadier Demente, toujours avec l'intuition de la haine, et F. Renaud, commandant de la colonne mobile de Vercel, pressentirent la chose ; ils vinrent à Besançon et obtinrent de Quirot la nomination d'une commission militaire tout autre.......................

........ Le défenseur ne put venir auprès de lui, n'ayant pas été prévenu à temps ; mais la sœur du prisonnier, Melle Justine Perrin, qu'il avait mandée, accouru, elle pleura sur son sort et lui profigua ses consolations....................

 

Il fallut le porter à l'audience sur un fauteuil ; la sentence fut prononcée à l'unanimité (17 février)..............

.......ainsi l'abbé Perrin remporta la palme du martyre le 17 février 1798 ; il fut inhumé au Champ Bruley. Un enfant, nommé Duchaillut, recueillit sur le lieu de l'exécution de nombreuses parcelles des ossements et des vêtements du martyr. Il les remit à son père et de générations en générations cette honorable famille bisontine s'est transmis ce précieux gage de sa vaillance aux tristes jours ; elle a consenti à s'appauvrir d'une partie en faveur de la cure de Loray...............


 

Paul de la PIERRE
 

L'avant dernier des prêtres que la commission militaire envoyé à Besançon, était M. Paul de la Pierre.

 

Il était né à Valleroy, au diocèse de Chalon-sur-Marne, dans lequel nous avons dit que sa famille existerait encore, et était âgé d'environ quarante-cinq ans.

 

Sa famille le destinait à l'état militaire ; mais il sentit l'appel de Dieu, et quittant bientôt l'épée, il vint étudier la théologie à Paris ; après son ordination il fut attaché durant quelques temps à la paroisse de Saint-Roch, en qualité de prêtre habitué, avant spéciale charge de porter les derniers sacrements aux malades et d'enterrer les morts................

 

Plus tard, M. de la Pierre, sans doute par l'amitié de quelque chanoine, fut appelé en qualité de chantre au Noble Chapître de l'Abbaye de Baume-les-Moines............

 

Lorsque la Révolution éclata, la crainte de perdre un prêtre aussi vénéré et aussi aimé, poussa les amis de M. de la Pierre a l'engager vivement à prêter le serment ; il avait été dépossédé de l'emploi qui le faisait vivre, lorsque la Révolution avait supprimé les Chapîtres ; mais rien ne put le tenter ou le fléchir ; en vain, on lui offrit, s'il jurait, les postes les plus avantageux dans la région de Lons-le-Saunier...........

 

Peut-être, M. de la Pierre était il encore alors dans le Jura, ce qui est certain c'est qu'il fut mis par la prudence la plus élémentaire, après le mois d'août 1792, dans l'obligation de passer à l'étranger. Ne se croyant pas sujet au premier serment il pensa peut-être se mettre dans l'embarras en demandant le passeport de déportation.......

 

En tous cas, il rentra en France le 15 septembre 1795, c'est-à-dire dès que la chute de Robespierre put faire croire à un léger apaisement..............

 

Ce fut dans l'exercice de cette dernière et charitable fonction que le 9 mai 1798, vers les neuf heures du matin, il fut arrêté, dans la commune du Vernois, près de Voiteur, par les gendarmes.......................
 

Pierre Mathilde BERTIN MOUROT

 

La ville de Besançon avait eu dans la première phase de la persécution, son missionnaire martyr, en la personne du Père Élysée ; elle le trouva dans la seconde période en la personne d'un prêtre, honneur des montagnes du Doubs par sa naissance, gloire de la Haute-Saône, par son sacerdoce, M. Pierre Mathilde Bertin-Mourot.

 

Il était né à La Longeville, paroisse de Montbenoît, en 1760, prêtre en 1785, il avait été vicaire à Port-sur-Saône puis transféré à Darney-en-Vosges, il n'avait pas encore ses lettres officielles d'institution quand le serment fut imposé ; de la sorte, il n'était que vicaire officieux et put sans être inquiété judiciairement, refuser la prestation du premier serment ; mais le second serment lui eut été applicable. Dans ce moment, M. Bertin-Mourot passa en Suisse et se fixa au Landeron, On l'inscrivit sur la liste des émigrés. Mais dès 1795, il rentrait et se livrait généreusement au ministère pastoral. Afin de le sauver en cas de surprise, ses parents et ses amis avaient pu lui procurer par complaisance des certificats de résidence ; mais ces pièces étaient mensongères, et bien que rien ne fut scandaleux dans leur usage, le mensonge, même si innocent qu'il soit, répugnait à M. Bertin-Mourot, il ne voulut point en faire usage.

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.....il fut l'apôtre des faubourgs du fond d'une baraque dans les vignes que l'apothicaire Baratte possédait à Bregille..

 

Le 5 juin, interrogé par le juge de paix Mâle, M. Bertin-Mourot reconnaît qu'il est inscrit sur la liste des émigrés et qu'il n'a point réclamé contre cette inscription ;

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Un instant après ce 30 juillet 1798, l'Église de Besançon voyait tomber son dernier martyr.


Le P. ÉMERIC, Jean Bapiste PEUSSETET
(PEUSSELET ?)

 

Jean Baptiste Peussetet (1) était né à Arc-les-Gray le 25 janvier 1731. ''Sottise, duplicité, haine poussée au paroxysme'' telles sont les causes qui l'envoyèrent à l'échafaud.

Le 12 mars 1719, il prenait le saint habit au couvent des Frères Mineurs Capucins de Pesmes et le nom de Père Émeric. A une gaîté aimable et pleine de charmes, il joignait d'austères vertus et une Foi inébranlable. Aussi se refusa-t-il énergiquement à prêter le serment schismatique : on le charge de la garde du sanctuaire, célèbre de Notre-Dame de Gray, c'est lui qui fait vénérer la sainte image aux pèlerins, reçoit les recommandations de prières et entend les confessions.

Le 7 mars 1792, le Père Emeric était à son poste de service, à la sacristie lorsque quatre personnes vinrent l'y trouver, c'étaient de jeunes recrues du district de Jussey ; ils se recommandèrent aux prières du Père et lui demandant trois messe, lui remirent l'honoraire de vingt-quatre sols. Le religieux s'intéressant à ce jeunes gens parla un instant avec eux. Il leur demanda s'ils étaient volontaires ou recrues et sur la réponse qu'ils étaient engagés recrues, il demanda au plus jeune si son père avait consenti à son départ ; à quoi l'autre répondit que son père n'était pas trop content : ''mais s'il avait besoin de vous, répliqua le Père. - Je pars avec mes camarades - Eh bien comme vous êtes faible et inexpérimenté, s'il arrivait la guerre vous vous mettrez entre deux bons soldats et vous ferez comme eux''. A cette saillie, de jovialité capucine et qui contenait en germe la fameuse idée de l'amalgame, dont la Révolution usa si avantageusement depuis, les quatre recrues se mirent à rire. Ce fut tout l'entretien.

Avant une heure de l'après-midi, les gendarmes venaient arrêter le Père Emeric au couvent. Soit malignité d'un des jeunes gens, (on remarquera qu'à eux quatre, ils avaient demandé trois messe), soit propos innocents recueillis par leur hôte ardent Jacobin, on avait échafaudé contre le bon capucin l'accusation ''d'avoir tenu des propos capables de les décourager, de les détourner du parti de se rendre à leur drapeau, et même de les porter à se ranger du coté des ennemis''.

A onze heures, le rapport du capitaine de gendarmerie était déposé à la justice de paix ; à une heure le père Emeric comparaissait devant l'officier de police qui lui développa l'accusation. La phrase incriminée, comme l'a fort bien remarqué le Révérend Père Léopold de Chérancé, dans un article publié dans les ''Etudes Franciscaines'' (septembre 1908) sent trop étrangement le style des harangues et des déclarations de  club pour qu'on puisse hésiter un instant à la déclarer l'œuvre de tout autre qu'un capucin.

''Mes amis, vous ne pensez pas à ce que vous faites. Vous êtes des fous. Vous auriez mieux fait de rester chez vos parents et de prendre le parti de la noblesse (remarquez la contradiction entre rester chez soie et prendre le parti de l'armée de Condé) attendu qu'au mois de mai prochain, nous aurons une grande guerre et que plus de 400.000 hommes, tant étrangers que français émigrés, entreront dans le royaume et vous égorgeront. Quand vous serez dans votre garnison, et même en faction, vous serez bien forcés de les laisser passer pour aller à Paris et même de vous ranger de leur côté. Vous feriez bien de prendre une autre route. ''C'est ainsi que Nicolas Valot avait rapporté la conversation. Le Père Emeric, à son tour, rétablit les faits, on le confronta avec ses accusateurs mais il est probable que les choses ne durent pas tourner à l'avantage de ceux-ci. Il n'est point de mention du résultat de cette confrontation, bien qu'on ait le dossier complet  de cette affaire. (Archives nationales W 340 dossier 631).

 

(1) Caron et Guillon écrivent Peusselet ; le martyr signe toujours Peussetet.

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Silvant maintint notre bon capucin sous les verrous et douze jours après le tribunal de Gray décrétait qu'il y avait lieu à accusation ; le 23 mars 1792, le Père Émeric était tranfèré à Vesoul. Le tribunal criminel se débarrassa de ce cas difficile en estimant qu'il relevait du Corps Législatif, en raison de la loi du 29 septembre précédent, et le 1er avril, il prenait une décision en ce sens. ...................


 

Jean Baptiste François ATTIRET
 

Le cas de M. Jean Baptiste François Attiret est assez analogue à celui du Père Émeric, mais une obscurité reste quant à son attitude sur le serment ; nous ignorons en effet la détermination qu'il suivit alors, car les documents sont muets sur ce point ; l'abbé Guillon, cependant, dit formellement ''qu'il avait encouru la haine des ennemis de la Foi par son attachement à la Religion''.

 

Il était né à Dole en 1747 et appartenait à une famille célèbre dans le monde des arts, et fixée à Dole depuis plusieurs générations, frère Jean Denis Attiret, jésuite, avait acquis par son talent de peintre, la faveur de l'empereur Kien-long et mourut en odeur de sainteté aux missions de Chine. Plusieurs Attiret sont réputés comme architectes ou comme sculpteurs. Notre martyr était le fils de Antoine Louis Attiret, avocat en Parlement, mort en 1783, et de Anne Josèphe Saillard. Son frère et son filleul en même temps, Claude André Attiret est connu comme architecte de talent et m pourut à Lons-le-Saunier en 1813. Tout en suivant sa vocation pour les Saints Ordres, J.B. Attiret n'avait pas manqué d'étudier les arts et de cultiver un talent héréditaire dans sa famille ; cela est si vrai que dans les pièces de son procès, il est appelé : ''architecte, ex-prêtre''.

 

Il avait été durant un certain temps familier et chapelain natif dans l'église insigne exempte collégiale de Notre-Dame de Dole, puis, probablement maître d'une petite fortune à la mort de son père, et, désireux de se livrer à des études artistiques, il s'était rendu à Paris, où il était devenu vicaire à Saint-Roch.

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On ne pouvait, en pareil cas, reprocher à M. Attiret de n'avoir ps prêté le premier serment, puisqu'il n'y était pas astreint, mais mentionner sa qualité sacerdotale et ce fait aggravant qu'il exerçait le ministère, sans que lui puisse se revendiquer d'avoir prêté le serment, c'était évidemment, par l'impression sur les jurés, décider de l'issue du procès. Il est probable que M. Attiret avait prêté le serment de ''Liberté, Égalité'', serment que certains évêques avaient déclaré illicite, mais qui n'ayant pas été expressément condamné, n'a aucune signification quant au fait de la qualité de Catholique Romain. Sans cela, il eut été ''déporté rentré'' ou ''déporté demeuré en France'' et il est probable qu'il ne serait pas resté dans les prisons jusqu'au mois de Juillet 1794, mais qu'il aurait été exécuté depuis plusieurs mois. Il y avait en effet longtemps qu'il était arrêté, lorsque pour se débarrasser d'une foule de reclus, simplement déclarés suspects, l'administration révolutionnaire imagina les conspirations ; inculper des gens en liberté de conspiration, cela était encore acceptable, mais accuser des gens incarcérés et surveillés, depuis des mois, cela dépasse toute imagination. Tel fut cependant le cas de la Conspiration dite des Prisons, ou du Luxembourg, dont l'abbé Attiret eut l'honneur d'être considéré comme le chef et sous le prétexte de laquelle il fut traduit le 10 juillet 1794 devant le tribunal révolutionnaire.

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.procès verbal de l'audience (Archives nationales W 411, dossier 945)

.............. M. Attiret fut condamné à mort.

 

Quelques instants plus tard, l'huissier allait signifier l'arrêt et remettre les condamnés au bourreau, et assistait à leur exécution, sur la ''Place de Vincennes'', à six heures du soir.

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Dom Joseph BAUDOT
 

Si pour nos deux premières victimes immolées à Paris le motif de la condamnation fut enveloppé de prétextes, il n'en est pas de même pour dom Joseph Baudot, dont le nom est à peine cité par nos historiens et qui cependant est un admirable exemple de pénitence et de fermeté.

 

Dom Joseph Baudot était né à Besançon en 1760 et était entré dans l'ordre de Saint Benoît, dans la congrégation des Saints Vanne et Hydulphe, si florissante dans nos pays ; il était, au moment où la Révolution éclata, principal du collège de Toul, en Lorraine. Il eut alors le malheur de prêter le serment et d'accepter d'occuper comme intrus la cure de Tremblecourt (Meurthe). Mais il comprit bientôt sa faute et il saisit l'occasion la plus honorable et la plus périlleuse pour la racheter. Il est probable que depuis longtemps il avait rétracté en secret son serment et reçu des pouvoirs réguliers lorsqu'il lui fut enfin donné de le manifester publiquement en se déclarant ''catholique romain'' en présence de toute sa paroisse.

.....................le dimanche 24 novembre 1793...........

Aussitôt la commune de Tremblecourt dresse un procès-verbal. Le lendemain matin, les crocheteurs officiels viennent faire l'inventaire des vases sacrés et des meubles de l'église de Tremblecourt.................

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D'ailleurs, les commissaires s'attendaient à cet accueil, car le greffier Loppinet leur avait dénoncé dom Baudot ''comme un homme très dangereux et capable d'exciter une petite Vendée'''.

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A Paris, l'affaire traîna peu, le 13 nivôse, c'est-à-dire le 2 janvier 1794, le juge d'instruction interrogeât l'accusé,

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Enfin, le Jeudi Saint, 17 avril 1794, dom Baudot fut amené au tribunal révolutionnaire.

 


Armand Hylaire Comte de LAUBESPINS

 

Nous nous sommes longtemps demandé si l'on devait ranger le comte de Laubepin parmi les ecclésiastiques ou parmi les laïques ; s'il ne fut jamais engagé  dans les ordres sacrés, il est cependant constant qu'il fut condamné en grande partie sous ce titre de chanoine du Noble Chapître de Saint-Claude, que son père désireux de le faire d'Église, lui avait obtenu dans sa première jeunesse et qu'il avait porté pendant quelques temps d'études ecclésiastiques.

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Armand Hylaire, comte de Laubespin, d'une des plus ancienne familles de Franche-Comté, était né à Chilly les Messia, du mariage de Charles Joseph, marquis de Mouchet de Battefort de Laubespin, et de Françoise Hilaire du Tartre, fille de Joseph du Tartre et de Antoinette Froissard-Broissia.

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.......il s'engagea dans les grenadiers de France, fit campagne et blessé à la main, dut se retirer après dix-huit mois, Son père était mort, il n'avait qu'une pension de deux mille livres que lui faisait son frère aîné, et vécut tant au château paternel, qu'à Baume-les-Dames, auprès de sa soeur, abbesse de cette noble abbaye. Enfin, le s'était retiré à Villers-le-Bel, et infirme et âgé, il vivait modeste et solitaire.

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Le tribunal le jugea bien ainsi, et le 3 juin 1794, ce vieillard de soixante-dix ans, victime expiatoire des abus qui s'étaient introduits dans certaines nominations aux grandes dignités ecclésiastiques de France, montait sur l'échafaud.

 


Sœur Sainte Dorothée, Marguerite JOBARD
 

Enfin, le pavé de Paris fut rougi du sang d'une pure moniale franc-comtoise, sœur Sainte Dorothée, de Vaivre, novice ursuline à Mussy, diocèse de Langres................

 

Elle se nommait dans le monde Marguerite Jobard, et n'avait que 23 ans.

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.....dossier W 394 N 914 aux Archives Nationales...

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...l'abbé Jobard (son frère), a refusé le serment et devra bientôt se déporter................Songez donc, le 25 janvier 1793, sœur Moreau de Saint Benoît écrit... C'est celle écrite par sœur Junot de Saint Jean le 29 janvier 1790.......

 

La Révolution avait enfin, après mille avanies, chassé les ursulines de leur cloître, et sœur Sainte Dorothée avait dû rentrer dans sa famille à Vaivres ; naturellement elle était suspecte aussi bien par son passé que par les correspondances qu'on lui supposait avec les prêtres déportés, M. Bouvier, aumônier de la communauté, et son propre frère, l'abbé Jobard.

 

Dans le dossier, outre cette volumineuse correspondance, on trouve des prières imprimées par le Père Gourdon, chanoine régulier victorin................

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On perquisitionna, on saisit 25 lettres et l'arrestation de la jeune religieuse fut ordonnée par le district de Langres le 1er mai 1794, Le 3, on l'expédiait à Paris.

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..... Si celle-ci vous parvient comme je n'en doute pas, vous tâcherez de faire tenir vos lettres en France pour les mettre à la poste et vous les adresserez tout simplement à Jobard Rouillé recommandée au citoyen Alardot vous n'ignorez pas que le grand Jobard est mort toute la famille au reste se porte bien, les cousins Gardot et Varney font des compliments à leurs frères................

...... Je vous dirai pour nouvelle que je viens de recevoir une lettre de Madame Creusot qui sort de prison de Tonnerre avec les citoyennes Hélène et Victoire Marianne Evrard et douze autres

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Claude Joseph MARTIN

 

Lyon vit aussi couler le sang de nos prêtres, l'un durant la Terreur, le second après le 18 Fructifor. Le premier est M. Claude Joseph Martin, né à Moirans, dicoèse de Saint-Claude, le 17 novembre 1728, fils de Étienne Martin et de Marie Antoine Bonguyod, mariés à Moirans, le 12 février 1726. Par sa grand mère maternelle, Marie Antoinette Badoullier, la parenté de M. Martin est aujourd'hui représentée par un de nos plus vaillants curés du diocèse chez lequel ''bon sang ne peut mentir'', M. le curé d'Offlanges.

 

Notre futur martyr eut un frère et trois sœurs ; il fut le parrain de la plus jeune, Marie Barbe, née le 10 mars 1741,

 

Claude Joseph appartenait à une famille dans laquelle le sacerdoce était un honneur ; son oncle et parrain, Louis Joseph Martin, était prêtre et familier de l'église de Moirans, lui-même manifesta de bonne heure la vocation sacerdotale ; sa famille seconda son désir ; après son ordination, il fut pourvu de la cure de Miribel, alors du diocèse de Saint-Claude et aujourd'hui de celui de Belley.

 

C'est là que la Révolution vint le trouver ; le bon M. Martin refusa le serment mais il ne voulut point abandonner sa paroisse ; il s'y maintint caché exerçant le ministère apostolique avec un zèle qui le désigna bientôt spécialement à la rage des persécuteurs.............................

 

Lorsque la Terreur régna à Lyon, on vint rechercher dans les régions avoisinantes les ''contre révolutionnaires'' les plus marquants. De ce nombre fut le curé de Miribel. On vint le saisir jusque là ; on le traîna à Lyon le 4 février 1794, il comparut devant le tribunal qui le condamna comme ''ci-devant curé'' ; il fut exécuté le même jour à une heure et demie sur la place de la Liberté. Les archives du Rhône contiennent le jugement et le procès-verbal de l'exécution (L Reg. de la Commission Révolutionnaire f 505 et L. reg. Des procès-verbaux d'exécution f° 43). On ignore ce que devinrent ses précieux restes.

 


Antoine BOUTEILIER

 

Louhans appartenant encore au diocèse de Besançon lorsque M. Bouteilier y naquit le 15 juin 1736....................

 

........la vue de ce prêtre vertueux était insupportable aux patriotes de Louhans. Ils le dénoncèrent dès le mois de septembre 1792 et le Serviteur de Dieu dut prendre un passeport de déportation. Il passa donc en Savoie et s'arrêta à Chambéry, mais il ne tarda pas à rentrer en France et à se fixer à Lyon

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Un vénérable vieillard, le chirurgien Claude Ballyat, avait offert à M. Boutelier un asile dans sa maison. Mais enfin, la présence de ce prêtre à Lyon, finit par être dénoncée, un officier de police le reconnut dans la rue Vaubecour et l'arrêta séance tenante. C'était le 8 décembre 1797..........................

...ce n'est que le 11 juin 1798 qu'il fut mis en jugement..............................

 

Boutelier eut pu aisément s'évader ; les soldats auxquels l'avait remis l'officier de police, pour le conduire en prison après son arrestation, lui en offrirent la facilité, par le moyen d'une allée ou couloir à double issue, dans lequel ils lui offraient de le laisser entrer sous le prétexte d'un besoin naturel. Mais le pieux chanoine ne voulut point accepter le courageux dévouement de ces jeunes gens ; ils auraient pu le payer de leur vie.

 

Le 11 juin enfin, M. Boutelier parut devant la commission militaire ; celle-ci, digne émule de celle de Besançon, l'envoya à la mort comme émigré rentré.

 

L'exécution eut lieu le lendemain.........................


Jean MERMET

 

Enfin, après Paris et Lyon, Le Puy vit couleur le sang d'un de nos prêtre, M. Jean Mermet. Il était né à Désertin alors paroisse de Choux, et aujourd'hui paroisse des Bouchoux, au diocèse de Saint-Claude, le 16 mars 1745. Deuxième enfant de Honorable Claude Marie Mermet et de Honnête Françoise Mermet, il appartenait à une famille qui eut toujours le sacerdoce en profonde vénération. Son frère, Pierre Joseph Mermet, prêtre et directeur au Séminaire de Saint Irénée à Lyon, fut un confesseur de la Foi ; ses oncles Pierre et Humbert Mermet, étaient curés, l'un de Saint Ferréol, au diocèse du Puy, l'autre de Montréas, au diocèse de Belley. Par sa grand-mère maternelle, il était aussi parent de Jean Rosset, chanoine de Saint-Nizier, de Lyon qui fut son parrain. Ce fut à Lyon que Jean Mermet fit ses études cléricales. Là, il se distingua par sa piété, son talent comme maître de conférence, son zèle dans la visite et l'assistance des prisonniers.

 

Prêtre en 1768...................... son évêque le nomme à Arbent, cette paroisse célèbre dans l'histoire ecclésiastique, parce qu'elle fut la patrie du Bienheureux cardinal Allemant, admirable exemple de pénitence, lorsqu'il eut eu le malheur de ce laisser entraîner dans le schisme de Bâle................

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Son oncle Pierre Mermet, depuis longtemps curé de Saint-Ferréol, était devenu infirme, il sollicita l'aide de son pieux neveu.......................... Le 24 novembre 1773, le vénérable vieillard mourait saintement...................

 

Au mois de Mai 1792, l'évêque du Puy doit prendre la route de l'exil ; M. Mermet va le saluer avant son départ, et lorsque quelques jours après, l'évêque légitime chassé de son siège par un intrus, traverse le bourg de Saint-Férréol, il trouve sur son passage, à l'entrée du bourg, les paroissiens ayant à leur tête le curé qui en leur nom à tous, assure au prélat leur inébranlable fidélité.

 

Après une action aussi éclatante, on comprendra aisément que la situation ne fut bientôt plus tenable ; le curé de Saint-Ferréol dut se déporter ; il choisit l'Italie et se retire à Ferrare, ou se trouvent son évêque et plus de trois cents prêtres français.

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L'inaction apostolique pesait à M. Mermet. Dès le 9 Thermidor put faire croire à une accalmie relative, il voulut venir retrouver sa chère paroisse de Saint-Ferréol.

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Mais bientôt la persécution reprend son acuité ; M. Mermet n'exerce plus qu'en secret ; les pieuses familles s'honorent de le cacher, mais on le traque; plusieurs fois on le fait évader, M. Mermet se laisse faire, mais dès le mois de septembre 1797, il a compris le sort qui l'attend et il a annoncé sa mort.

 

Le curé de Saint-Ferréol, déporté, avait été inscrit sur la liste des émigrés : rentré, il ne crut pas devoir réclamer sa radiation..........................

Mais enfin, le 20 août, il teomba aux main des persécuteurs. Voici dans quelles circonstances. Il y avait de Foultier, sur les bord de la Sumène, un moulin possédé par un excellent catholique nommé Raverot. On y avait projeté une réunion religieuse et trois prêtres devaient s'y rencontrer ; mais Raverot était suspect, on épiait ses démarches et, comme il achetait une assez fort quantité de chandelles, le projet fut éventé et M. Mermet, qui seul, avait persisté pour le bien des âmes, à se rendre au rendez-vous, fut découvert durant une perquisition.

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Lorsque M. Mermet eut été incarcéré, une vaillante chrétienne, Mme Pélissier vint l'assister.................................

Le 22 août il entrait dans les prisons du Puy. Là, il trouva plusieurs Jurassiens que le tribunal de cassation avait renvoyés comme conspirateurs devant le Jury de la Haute-Loire...........................................

Un homme dévoué, M. Gineix, sollicité par la pieuse famille de Villeneuve, s'était chargé de la défense de M. Mermet...................

......on ne s'étonnera pas que la commission l'ait condamné à mort à l'unanimité, le 14 septembre.

................ses petits-neveux, M. Blanchon, ancien curé de Chilly, M. Blanchon, huissier aux Bouchoux et M. Blanchon, curé d'Ounans, conservent précieusement le souvenir de cette gloire familiale..............................

.......Mme Roy, née Mermet-Mareschal, leur nièce, rapportait encore à ses petits-enfants, les souvenirs des vexations .......................


M. PESCHEUR

 

M. Pescheur est la première en date de nos citimes : Mgr de Chaffois le témoin le plus qualifié qui puisse être, puisqu'il était alors un de nos vicaires généraux, n'hésite pas à le reanger parmi ceux qui moururent pour la Foi. ''La haine de la Religion avait dirigé" le coup, di-i, l'attachement à la Religion le reçut''. Un témoignage précis, joint à une affirmation aussi formelle que pourrait-on demander de plus ?

 

M. Pescheur était né à Cirey-les-Bellevaux ; on aura une idée de ce que cette famille était dévouée à la Foi, lorsqu'on saura que c'est à une dame Pescheur que l'on doit d'avoir conservé les reliques de Saint-Pierre de Tarantaise.

 

M. Pescheur avait été vicaire à Châtenois avant d'occuper la cure de Florimont dans laquelle le trouva la Révolution. Partout, il s'était acquis l'estime et l'affection. Son attitude lors du serment fut irréprochable, mais l'excellent esprit de la paroisse et le petit nombre des prêtres alsaciens qui avaient prêté le serment fit qu'il put se maintenir encore quelques temps dans sa cure. Pour lui, la situation était particulièrement délicate, car il se trouvait séparé de ses confrères par la frontière arbitraire créée par la Constitution civile entre ce qu'on laissait du diocèse de Besançon au soi-disant diocèse du Doubs, et ce dont était Florimont qu'on avait attribué au soi-disant diocèse du Haut-Rhin.

Lorsqu'enfin il fallut renoncer à rester dans sa paroisse. M. Pescheur proposa à plusieurs de ses confrères de Belfort, mis dans la même nécessité, de se joindre à lui pour passer de là à Porrentruy, la Suisse étant toute voisine. Mais le trajet offrait peu de sécurité ; tout le long des frontières, des gardes volontaires arrêtaient les prêtres, même ceux qui étaient munis d'un passeport de déportation, et par conséquent parfaitement en règle avec la loi ; on les maltraitait, on leur volait le peu qu'ils avaient pu emporter afin de parer aux premiers besoins de l'exil ; plusieurs furent cruellement blessés, un prêtre arriva en Suisse avec un bras sectionné d'un coup de hache. La route directe de Bâle passait sous le camp d'Huningue ; moins surveillée peut-être par ces gardes volontaires elle devait cependant paraître plus périlleuse. Les prêtres de Belfort n'en jugèrent pas ainsi et préférèrent la suivre ; quand à M. Pescheur, invité à se joindre à eux, il répondit : ''Il peut se faire qu'il y ait plus de danger pour nous à traverser le pays de Porrentruy que le camp sous Huningue. Cela est même très vraisemblable, mais des devoirs de charité, que vous connaissez, m'appellent vers ce premier pays, je n'hésite pas d'y passer, quoi qu'il puisse m'arriver ; je remets entièrement mon sosrt entre les mains de la Providence, me recommandant aux prières de mes amis, que je n'oublierai pas devant Dieu''.

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Ainsi, c'est l'esprit qui arma les égorgeurs de septembre, qui inspirait les volontaires du Haut-Rhin lorsqu'ils arrivèrent au prieuré de Grandcourt. M. Pescheur, avant de quitter les chanoines réguliers partageait leur repas. A l'annonce de l'arrivée de cette horde sauvage, chacun s'enfuit. M. Pescheur chercha à gagner un bois qui touchait la clôture. Les volontaires étaient du pays, ils savaient bien trouver des prêtres à Bellelay ; pendant qu'une partie du bataillon entrait au prieuré, le gros continuait à défiler sur la route. Un capitaine qui marchait à coté d'une voiture où étaient d'autres officiers, aperçut le prêtre qui fuyait. Il demanda un fusil et visant, il le tua.

..................et parmi ceux qui, aujourd'hui s'honorent à bon droit d'être ses petits-neveux, la Franche-Comté se réjouit de compter un des évêques qu'elle est justement fière d'avoir donné à l'Église, S. G. Mgr Labeuche, évêque de Belley.

 

Nicolas COSMANN

M. Nicolas Cosmann n'a point été inscrit sur la liste préparatoire du procès de béatification ; cette omission n'est qu'au silence des historiens, et les faits que son petit-neveu, M. le docteur Maxime Druhen nous a présenté, justifient amplement son admission dans notre glorieux catalogue. Il était alors curé de Morvillard, au Territoire de Belfort. Avec son frère, M. Georges Cosmann, curé d'Étembes, tous deux ayant refusé le serment, il fut obligé de se rendre à Lucelle, où l'on avait rassemblé tous les prêtres ''non assermentés'' ; le passeport et le certificat de résidence de M. Georges Cosmann subsistent. Le 9 septembre 1792, ils devaient être disposés à prendre la route de l'exil, puisque c'est alors que M. Georges Cosmann se fait donner un certificat de résidence continue à Lucelle ; d'ailleurs, son passeport de déportation est de la même date, dans cette pièce, on demande ''de prêter aide et assistance'' au prêtre qui ''est compris dans la loi du 26 août dernier publié aujourd'hui sous le n° 555 relativement à la déportation des prêtres non sermentés''.......................

...Il fut assailli et dut prendre la fuite mais non sans avoir été blessé à la jambe. Arrivés en Suisse, les deux exilés, dénués de tout, ayant vu confisquer leur fortune qui s'élevait à plus de trois mille livres, se trouvèrent en proie à la plus noire misère. .......................

Après trois mois d'exil et de souffrances, il mourut de cette blessure qu'il devait à son attachement à la vrai Foi.

Son frère lui survécut un peu et mourut dans le temps d'apaisement vers 1797, d'une affection pulmonaire, suite des fatigues et des privations qu'il avait endurées..............


Gaspard François PIDOUX

 

Né à Orgelet le 11 décembre 1783, Gaspard François Pidoux fut baptisé le même jour ; il était le fils de Jean Pierre Pidoux et de Anne Claude Louvrier, et appartenait à la branche d'une ancienne famille d'origine Poitevine, fixée en Franche-Comté depuis 1613. Son frère Joseph était prêtre et capucin.

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Sauzay ne le cite pas dans la liste des prêtres du diocèse de Besançon astreints au serment, il faut donc, ou qu'il eut été employé dans un autre diocèse, ce qui est possible vu qu'Orgelet tout en étant du diocèse de Besançon, était voisin de trois autres diocèses, Saint-Claude, Belley et Lyon, ou bien qu'il ait eu, dans le diocèse de Besançon, un emploi ne comportant pas charge d'âme. Quoiqu'il en soit, étant insermenté et s'étant fixé à Lyon où la Terreur avait trouvé de sérieux adversaires, il reçut là, la mort pour la Foi.....................

.........quand au fait lui-même, il est attesté par son propre neveu, Louis Gaspard Pidoux, né en 1788 qui en a donné une note expresse, dans laquelle il mentionne avoir encore connu le frère du martyr, le capucin Joseph Pidoux mort vers 1810. Ces documents sont évidemment peu de chose et nous ne nous dissimulons pas que ce dossier est un des plus incomplets de notre cause ; vainement M. l'abbé Faurax et M. Guigue, archiviste du Rhône, ont cherché à le compléter. L'opinion de ce dernier, basée sur la fréquence de faits semblables à Lyon, est que M. Pidoux fut mis à mort sous un nom supposé.............................


M. JACQUOT

 

Deux de ces prêtres avaient trouvé la mort lorsqu'il se rendaient en exil, M. Pescheux et M. Cosmann ; deux devaient mourir assassinés lorsqu'ils rentraient dans leur diocèse pour se consacrer de nouveau au ministère des âmes. M. Jacquot et le père Isidore. M. Jacquot était né à Pierrefontaine et était vicaire à Bouclans lorsque la Révolution éclata, et refusa le serment, ainsi que son curé, M. Devillers. Il rentrait d'exil en Suisse vers 1799 portant son petit bagage et un fusil à deux coups ; le vicaire fut trop confiant avec un inconnu qui lui servait de guide bénévole, le misérable fit les plus honnêtes instances pour l'aider à porter son bagage. Le prêtre lui eut à peine confié son fusil que le guide, saisissant un prétexte pour rester un peu en arrière le tua raide de deux balles dans le dos. Le vénéré curé de Dambelin, M. Richard, écrivant assez peu de temps après pour avoir connu encore bien des contemporains n'a pas semblé hésiter sur le motif de cet assassinat ; dans le pays même, on paraît avoir conservé la même opinion et la même horreur ; je dis : on paraît avoir conservé, car la tradition recueillie par M. le chanoine Chamouton, de la bouche de M. le chanoine Serette, mort doyen des Bouchoux, dans un âge très avancé fixe tous les détails d'un événement assez analogue mais sans donner le nom du prêtre et en parlant d'un prêtre qui se rendait en exil. Est-ce une déformation de la tradition et doit-on penser que M. Jacquot. est le prêtre qui fut tué entre Mignovillard et Mouthe, au milieu de la forêt de S.A. Mgr le Prince d'Aremberg, non loin de l'endroit où se dresse aujourd'hui une colonne de pierre avec une image de la Très Sainte Vierge, au lieu dit ''Les Petites Croix'' ou bien doit-on localiser ailleurs son supplice et considérer l'assassiné des Petites Croix comme un martyr dont Dieu seul sait le nom ? Espérons que le procès canonique éclaircira ce mystère.


Le P. ISIDORE, Jean François Marie BURGEY
 

Le Père Isidore, dans le monde Jean François Marie Burgey était entré au couvent des capucins de Luxeuil, le même jour que son frère, le Père Gratian, le 13 juillet 1757.

Tous deux étaient nés à Baudoncourt ; tous deux refusèrent le serment et furent expulsés le même jour. Ils ne songèrent point à quitter le pays et se dévouèrent au service des âmes. La population était favorable aux prêtres. Les deux capucins purent échapper aux recherches jusqu'en 1798. Le Père Gratian et le Père Isidore furent alors arrêtés à Baudoncourt, à la fin de juillet 1797; il demeura en prison à Vesoul jusqu'en décembre 1798 et reçu alors sa destination vers l'île d'Oléron. Le registre d'écrou d'Auxerre le signale comme ayant fait étape dans cette prison dans la nuit du 3 au 4 février1799. Au 18 Brumaire, il figure encore parmi les détenus à l'île d'Oléron. Le temps de la paix religieuse approchait ; on préparait le Concordat et bientôt on mit peu à peu en liberté les déportés. A Besançon, on dressait des listes du personnel du clergé qu'on allait réorganiser ; les deux capucins Burgey y sont portés pour occuper les deux cures voisines de Betoncourt-Damvalley et de Cuve-Pouligney....................

En face de leurs noms, au lieu de la mention d'installation,  la liste porte le mot ''mort''. Le Père Gratian, en effet, n'avait pas survécu aux souffrances et bien qu'on n'ait pas de détails on le doit considérer comme mort pour la Foi. Quant au Père Isidore, mis en liberté, il s'acheminait à pied vers sa cure ; déjà il était arrivé en Saône-et-Loire ; le pays avait beaucoup souffert de la Révolution ; nous lisons dans la Vie du Vénérable Père Receveur que certaines régions de ce département étaient véritablement retournées au paganisme. Le Père Isidore portait-il quelque parque distinctive de son état ? Ou voulait-il, en bon francisacin profiter de son voyage forcé pour regagner des âmes à Dieu, nous ne savons pas. Ce qui est sûr, c'est que des paysans forcenés l'assommèrent à coups de pelles et de faux dans une prairie. Sa nièce, née en 1794, et qui avait alors par conséquent sept ans, narra le souvenir de ce fait à Monsieur le chanoine Morey qui l'a consigné dans son histoire des capucins de Franche-Comté.

 

LANDRIOT

Le 30 juin 1797, l'abbé Landriot, ancien curé de Clairvaux qui a été détenu aux capucins de Besançon, puis à Dijon pendant trois ans et élargi le 12 juillet 1793, doit être incarcéré de nouveau. Il supplie qu'on le laisse en surveillance dans sa famille à Villers-sous-Montrond, et obtient gain de cause en arguant et en prouvant que sa réclusion lui avait causé des infirmités que sa nouvelle réclusion rendrait mortelle.

 


PRISONS DE DOLE

Le P. ATHANASE, BOUCHOT

 

Les prisons de Dole ne virent mourir qu'un prêtre, destiné dit-on à l'échafaud, c'est le Père Athanase de Sergenon, dans le monde Bouchot, frère mineur capucin du couvent de Lons-le-Saunier, avait été reçu dans l'ordre en 1734. Il avait donc quarante-huit ans de profession religieuse lorsque la Révolution lui offrit la ''liberté''.

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On conçoit que le pieux vieillard devait être réputé dangereux. Il s'était retiré dans sa famille. On y garde encore une croix, une sonnette, des livres dont il usa, et même à ce qu'on croit, son calice ; la bénédiction du martyr s'est étendue sur ses neveux : M. Richard, le vénéré curé de Dessia et M. Léculier mort naguère curé de Chalêmes, s'honoraient de cette parenté. Mais bientôt,, soit en vertu d'un refus du serment de ''Liberté Égalité'', soit qu'il eut exercé publiquement le Saint Ministère, le Père Athanase fut arrêté et emprisonné à Dole ; des témoignages fort respectables disent qu'il était destiné à la guillotine ; mais la mort fut plus prompte que les bourreaux. C'était en 1793.

 


PRISONS DE BESANÇON

Jean Claude CHARPILLET

 

M. Charpillet, né à Bûcey-les-Gy, était curé d'Ainvelle. Agé et infirme quand la Révolution éclata, il ne prêta le serment qu'avec les réserves convenables et fut chassé de sa cure. Il se retira à Besançon chez son neveu, le tanneur Huguet. Lorsque parut le décret de déportation, M. Charpillet se présenta à la municipalité, mais à la vue de ses infirmités, (il ne pouvait marcher qu'avec deux bâtons), on lui dit de rester en paix chez lui. Il fut cependant arrêté au mois d'août 1793, interrogé et envoyé en prison, puis, sur les instances de son neveu, et étant atteint d'une fièvre putride, à l'hôpital Saint-Jacques, en attendant qu'on eut vérifié s'il avait moins de 60 ans, cas auquel on l'aurait envoyé à la Guyane. La mort se pressa plus que les enquêteurs. Elle délivra M. Charpillet le 4 janvier 1794.



Jean Joseph PAUTHIER

 

M. Pauthier était chapelain à Flangebouche ; il était âgé et malade. ''La situation de ces vieillards était déplorable, dit Sauzay, ils manquaient même de pain''. M. Pauthier succomba aux privations dans la nuit du 4 au 5 mai 1795. Nous l'apprenons par un rapport donné le 16 mai par le concierge Martin. Nous voudrions compléter ces trop brefs détails. Cela n'a pas été possible jusqu'ici.



Félix Augustin POIMBOEUF

 

M. Poimboeuf ne nous est guère mieux connu. Il était né à Vercel et était âgé de 73 ans. Il était curé de la Boissière, près d'Arinthod quand la Révolution éclata. Ce respectable vieillard, après avoir passé en prison tout le temps de la Révolution, tant aux Annonciades de Dole qu'au fort Saint-André de Salins, avait été mis en liberté en 1795 et, rentré dans sa paroisse, y exerçait de nouveau le Saint Ministère. Arrêté de nouveau après le 18 Fructidor, envoyé en surveillance à Vercel, puis réincarcéré à Besançon, sa vigueur put résister jusqu'au bout ; il mourut au mois de janvier 1798, le même jour que le père Darche.


Le Père Dominique DARCHE

 

Ce vénéré confesseur de la Foi est un de ceux dont nous avons eu le plus de peine à fixer l'identité. Sauzay reproduit une lettre de sœur Grimont à Mgr de Chaffois : ''C'est à tort que M. Darche, cordelier, vous a été indiqué comme fusillé à Besançon. Le 10 janvier1798. Je n'ai vu en prison qu'un Père Darche, jeune bernardin avec son respectable oncle, qui nommait Fréney et qui était chanoine mais ils n'ont point été ni martyrs, ni déportés. J'ai vu un père Darc, cordelier théatin, mais il est mort d'apoplexie le même jour que M. le curé Poimboeuf, aux capucins (la prison d'alors pour les prêtres). J'ai eu l'honneur de les ensevelir tous deux.

 

Sœur Grimont s'est trompée, outre que personne ne sait ce que c'est qu'un cordelier théatin, nous trouvons le 2 avril 1798, l'ordre de transfert aux capucins, vu ses infirmités du prieur Darche, détenu jusque là dans la prison criminelle. Le Père Darche appartenait à l'ordre des Cistériens, vulgairement appelés Bernardins. Celui dont a voulu parler soeur Grimont et qui mourut d'apoplexie, en ce cas nous verrions nettement là un résultat de l'incarcération dans un local resserré, privant d'air et d'exercice en même temps que de soins, un vieillard prédisposé naturellement par son tempèrament à ses accidents ; la prison aurait donc bien causé sa mort.


PRISONS DE DIJON


Les prisons de Dijon furent plus meurtrières encore ; on y avait transféré une partie des vieux prêtres reclus à Besançon, sans doute pour les priver de la compassion et de la charité de leurs amis.


François Laurent FLUSIN


M. Flusin n’était âgé que de 58 ans, mais ses nombreuses infirmités lui avaient épargné les horreurs des pontons. Il était prêtre séculier, incarcéré à Besançon le 13 mars 1793, il fut transféré à Dijon le 25 octobre.

‘’Les vénérables confesseurs de la Foi eurent beaucoup à souffrir à Dijon, dit Sauzay ; la nourriture qui leur était accordée était de si mauvaise qualité et si repoussante qu’un grand nombre tombèrent malades, et qu’il fallut absolument changer leur régime, sous peine de les voir périt tous’’. Du nombre de ceux qui moururent là, fut M. Flusin, après quelques semaines d’incarcération.


Jean Pierre GUILLOT


Aussi à Dole, et dès le 30 novembre 1793, mourut M. Jean Pierre Guillot, professeur émérite au collège de Dole. Ce respectable vieillard s’était retiré à Saint-Antoine et avait donné un noble exemple de fidélité que ses successeurs au collège étaient loin hélas, d’avoir suivi. Il était âgé de 64 ans et était incarcéré à Besançon depuis le 13 février 1793, lorsque le 25 octobre eut lieu le transfert des prisonniers à Dijon. Le convoi comprenait 57 ecclésiastiques et 179 laïques sous la garde de deux compagnies de volontaires du Bas-Rhin et avec une escorte de sept cavaliers. Tout le long du trajet l’apostat Baverel, avait préparé aux prisonniers un accueil hostile en les annonçant comme des émigrés pris les armes à la main. On avait invité en outre la municipalité de Dijon à user envers eux de plus grande rigueur et à les traiter comme les plus vifs criminels.

On les entassa dans les cachots de la maison de justice, pêle-mêle avec les criminels, ou avec des terroristes en défaveur qui battaient ou leur crachaient au visage pour se préparer des titres à leur propre libération ainsi que s’en vante lui-même l’administrateur Pajot dans une lettre du 12 décembre 1793. Ils étaient sur la paille, sans feu, sans couverture, livrés à la vermine, ne recevant qu’une nourriture rebutante et n’ayant à respirer qu’un air empesté.

C’est dans cette prison, avant le transfert des prisonniers laïques dans un autre local plus sain, que M. Guillot succomba, le 30 novembre 1793.


Guillaume Félix LIGIER
Jean Pierre MONNIN


A cette hécatombe des prisons de Dijon, la Collégiale de Saint Hippolyte-sur-le-Doubs devait fournir deux de nos chanoines, victimes bien différentes dans l’histoire de leurs actes., l’une brillant par sa fermeté, l’autre par son repentir, encourageant exemple de la miséricorde de Dieu. Le premier, M. Guillaume Félix Ligier était âgé de 77 ans ; il était en prison à Besançon depuis le 10 novembre 1792 ; nous ignorons la date exacte de sa mort, mais il est établi qu’il mourut dans les prisons de Dijon.

M. Jean Pierre Monnin n’avait pas imité la fermeté de son confrère, non seulement il avait prêté serment, mais il avait accepté la cure de Chaux-les-Clerval et il était allé par son intrusion, dans cette paroisse, souiller son aumusse canoniale. Mais bientôt il s’était repenti et dès le 10 novembre 1792, le même jour que M. Ligier, il avait été, lui aussi, incarcéré à Besançon ; cette incarcération à cette date est une preuve certaine de sa rétractation au moins de fait ; il était âgé de 63 ans, ce qui lui épargna les horreurs des pontons ; mais il succomba aux souffrances des prisons de Dijon et racheta ainsi sa faute passagère.


Le P. Pierre GROS


Il en est malheureusement encore de même du Père Pierre Gros, carme de Besançon, son âge lui avait épargné les Pontons, car il était né au plus tard en 1734. Il mourut à Dijon dans les fers, le 10 mars 1794.

Mais dans le triomphe de la cruauté révolutionnaire fuit dans les supplices des pontons dans lesquels moururent treize ecclésiastiques franc-comtois. Il est nécessaire, avant de donner les quelques traits les plus saillants de la vie et de la mort de ces treize victimes, de dépeindre, documents en mains, les horreurs de ces fers desquels ils passèrent à la couronne céleste ? Sur les 760 prêtres détenus à bord des vaisseaux le ‘’Washington’’ et les ‘’Deux Associés’’, 537 moururent en moins d’un an (avril 1794 - février 1795). Un des survivants a tracé et publié dès 1803 le récit détaillé que reproduit Mgr de Chaffois.

Le trajet avait été cruel, malgré la charité que dans certaines villes on avait témoignée aux transportés. En général, l’avarice des geôliers avait privé les détenus des choses les plus essentielles ; ici on les avait menacés de mort ; là, on les avait fait passer auprès de l’échafaud dressé pour un de leurs confrères. Souvent et entre autres à Poitiers, on les avait dépouillés des minces bagages dans lesquels on leur avait permis d’emporter quelques vêtements et objets de première nécessité.

On ne s’étonnera donc pas que deux de nos prêtres aient succombé en route, victimes des mauvais traitements, des émotions et des privations de tout genre ; avant de décrire le supplice auquel ils étaient destinés et dans lequel moururent leurs confrères, traçons à grands traits la biographie de ces deux serviteurs de Dieu.

 


Le P. Augustin GRANDJACQUET


Le premier est l’une des plus curieuses figures de l’histoire révolutionnaire. Ses écrits révèlent une telle originalité que force nous sera de les examiner un plus en détail. C’est le Père Augustin Grandjacquet. Il était né à Pontarlier vers 1730 et était entré dans la Compagnie de Jésus. La suppression de son ordre l’avait fait revenir à Pontarlier où il s’était fait une solitude pauvre et studieuse. En 1770, il avait concouru pour une chaire de théologie à l’Université de Besançon ; ses argumentations furent éclatantes. Aussi, indigné de l’insuccès, le Père Grandjacquet avait-il cherché quelque cause secrète ; il avait cru la découvrir dans l’hostilité des directeurs du Séminaire ; peut-être y avait-il quelque pensée Janséniste ou Gallicane en cette affaire. Quoi qu’il en soit, le Père Grandjacquet fut très vivement affecté de ce qu’il considérait, peut-être avec raison comme une injustice ; son esprit s’aigrit. Il devint étrange et original, et bientôt parut, à Lausanne (1776), un volume bizarre intitulé ‘’La muse d’un théologien du Mont-Jura ou recueil de petites poésies et d’opuscules d’un docteur en théologie, par M. l’abbé Gr…’’.

L’ouvrage débute par une ‘’Ode Séculaire sur la conquête de la Franche-Comté’’. Dabs les notes qui accompagnent cette pièce, l’auteur sa inséré des critiques littéraires acerbes contre les ouvrages des directeurs du Séminaire. On lit aussi des critiques, que le temps devait se charger de justifier, contre les livres liturgiques réformés par le cardinal de Choiseul. Il critique les innombrables fautes d’impression, les fautes de prosodie, le mauvais goût qui règne dans les proses ou hymnes nouvellement composées ; puis ce sont des observations d’un goût douteux sur certaines légendes du propre des saints, et sur des expressions, qui pourraient être prises comme hérésiarques La muse d’un théologien du Mont-Jura ? De ci ou de là, quelques légères traits contre Clément XIV.

C’est aussi une critique sur l’enseignement qui s’attache trop à la réfutation d’anciennes hérésies totalement inconnues aujourd’hui, ‘’au lieu qu’on a occasion tous les jours d’être au prises avec nos incrédules modernes. Car puisque nos prétendus esprits forts osent revenir sans cesse à la charge, pour travailler à saper, s’il était possible, les inébranlables fondements de la Foi, des hommes zélés et religieux doivent , de leur coté, travailler à contaminer les ouvrages des assaillants et à éventer la mine de ces téméraires agresseurs pour découvrir à tous les yeux leurs vaines attaques’’.

Le Père Grandjacquet est original, cela est incontestable, mais en ce qui ressort de son écrit, c’est une parfaite orthodoxie et une grande fidélité à Rome. Voyez, par exemple , sa critique de l’abbé Millot, vicaire général de Lyon. ‘’Dans ses histoires, on a blâmé, pour le dire en passant, ce ton satyrique que M. le vicaire général de Lyon, y affiche partout en parlant des Papes. Un homme de son état, qui paraît ambitionner les suffrages de la philosophie du jour ne peut manquer de critiques et de contradicteurs. S’il n’a pas en moi un admirateur de son style et de sa manière de penser, assurément, il n’y perd pas beaucoup. Mais doit-il compter pour rien nombre de gens de bien qui se sont récriés avec raison contre son indécence affectation à relever les fautes des pontifes ?’’.

Veut-il défendre la poésie, il cite l’autorité de deux grands papes Urbain VIII et Alexandre VII, et trouve une occasion de faire l’éloge de l’antilucrèce du cardinal de Polignac. Le premier volume se termine par une ode sur la Colère de Dieu, qui semble irréprochable.

Le second volume débute par une ‘’Lettre philosophique et théologique au peuple sur sa crédulité et sur la fin du monde’’. Le titre était choisi à dessein pour piquer la curiosité des ennemis de l’Église, auxquels, il semblait devoir donner la main. IL n’en est rien, et l’auteur, après avoir donné un coup de griffe à Mahomet et au diacre Pâris, se borne à réfuter texte en mains, les imposteurs qui annonçaient la prochaine fin du monde. Mais le reste du volume est plus curieux : Toujours poussé par cette idée de se mettre à la portée de son temps, le Père Grandjacquet a fait entrer sous les formes les plus XVIII° siècle des conseils moraux irréprochables, l’éloge des vœux religieux, etc…

Sauzay a jugé trop légèrement le livre du Père Grandjacquet qui n’emprunte pas de ‘’sarcasmes à l’arsenal voltairien’’ comme il le dit, mais qui, avec son esprit comtois critique acerbement des innovations liturgiques dont un siècle plus tard, la suppression inévitable de la liturgie bisontine devait être le résultat.

Mais comme Sauzay le reconnaît, il s’est ‘’montré sincèrement attaché à la Religion toute entière, et d’une fidélité inébranlable à tous les grands devoirs des prêtres’’.

L’originalité du Père Grandjacquet était si connue que l’on craignait de le voir verser dans le schisme, mais on le connaissait mal, car le caractère le plus saillant de son originalité c’était la fidélité Romaine au milieu de la crise Gallicane et Janséniste. Il était apparenté à des révolutionnaires de marque ; il était réputé hostile à l’administration diocésaine ; n’ayant pas charge d’âme, il n’avait pas eu à prêter le serment. Mais il ne se terra pas chez lui ; son compatriote, M. Pöne, nous dit qu’il s’attira la haine de la Révolution par son zèle à défendre la Foi ‘’Plus que tout autre, il avait contribué à retenir dans la soumission due à l’Église quelques prêtres d’une paroisse de Pontarlier, à qui la peur aurait peut-être fait faire de fausses démarches. Pendant qu’on retint dans la maison de réclusion, aux Annonciades, un grand nombre de fidèles des deux sexes, sous prétexte de fanatisme, il s’occupa beaucoup à les affermir, dans la Foi’’.

M. Grandjacquet comme jésuite, était pensionnaire de l’État. Il préféra abandonner sa pension plutôt que de prêter le second serment, que l’évêque administrateur déclarait illicite.

Déjà, il avait subi des vexations de tout genre ; le 14 février 1792, des gardes nationaux avaient envahi son domicile et après l’avoir malmené, avaient saisi jusque dans sa poche un écrit réputé fanatique. ‘’L’apologie de la lette du Père Lucien’’. Et pour comble, cela lui valut des poursuites correctionnelles. Une première fois, il avait été condamné et incarcéré le 19 juillet 1792. On l’arrête encore de nouveau le 5 mai 1793. En vain, il demanda à être déporté en Suisse, en violation de la loi car il avait plus de soixante ans, et malgré ‘’l’avis du district qui disait ‘’la République y gagnera au contraire les frais de l’embarquement et du transport’’, le département ordonne non pas son incarcération à Besançon, mais son transfert à la Guyane. En vain, le Père Grandjacquet se défend ; le département refuse de délibérer sur une supplique adressée le 10 juin. Mais comme la déportation à Cayenne n’était point facile à organiser, vu que l’Angleterre faisait une stricte police des mers et que, confier des proscrits à un navire, c’eut été s’exposer presque certainement à les voir délivrer par les Anglais comme il arriva une fois entre autres, on chercha une combinaison ; en attendant, les prêtres restaient en prison. Le 12 février 1794, parut le règlement qui ordonnait la déportation sur les côtes d’Afrique. On accordait aux prêtres trois livres de frais de route, pour dix lieux de trajet de leur prison au port d’embarquement, notez la dépréciation des assignats qui rendait cette somme infirme, (car la loi était du 26 août 1792) et en outre que les biens des déportés ayant été confisqués ils n’avaient même pas la ressource de soulager leur misère avec leurs propres revenus ; ajoutez enfin, l’augmentation énorme que subissait le prix des subsistances.

Le 7 mars 1794, le Père Granjacquet, en compagnie de l’abbé Pône fut envoyé à Besançon ; le docteur Ledoux, médecin des prisons de Besançon, certifia que M. Grandjacquet, pâle, maigre, maladif, n’était guère en état d’affronter de si grandes fatigues. Cela était loin d’être indifférent aux Jacobins, ils ne firent qu’en augurer sa mort plus prompte, et M. Grandjacquet fut emmené.

Son compagnon, M. Pône, qui survécut à ses souffrances a tracé le récit du voyage ; ils étaient enchaînés ensemble ; à Dijon, on ajouta des ‘’manchettes’’ mais on les leur retira bientôt sur leur promesse de ne pas s’évader. Souvent ils manquent de pain. Un jour, fait trop noble et trop rare alors pour ne pas être relevé, des soldats partagent avec eux leur ration de pain, et refusent toute rémunération.

A Limoges, on leur fait faire le tour de l’échafaud où vient d’être guillotiné un prêtre, en leur disant qu’ils auront tous bientôt le même sort. A la Rochefoucauld une troupe, à qui on a dit qu’ils sont des prêtres de Vendée, les menace ; ils font un assez long trajet, au milieu des sabres nus levés sur leur tête. M. Grandjacquet et moi, nous étions malades ; il fit avec les autres prisonniers, pour doubler le pas, un effort que je ne pu faire moi-même et que je suis persuadé que cette violente crise hâta sa fin qui arriva quinze jours après. Les prêtres répétaient : ‘’Seigneur, je remets mon âme entre vos mains’’. Ou bien, ‘’Je me suis réjoui des paroles qui m’ont été dites. Nous irons dans la maison du Seigneur’’. La prison fut barricadée, mais sans le zèle des habitants, les soldats revenus à la charge, eussent enfoncé les portes et massacré les prisonniers.

Les geôliers et les gendarmes, au contraire, se montraient compatissants ; les pieux fidèles, riches et pauvres, s’efforçaient de soulager leur misère. A Angoulême, on dut laisser le Père Grandjacquet à l’hôpital. Il y mourût peu après. Sa mort donna lieu à une calomnieuse campagne que M. Pône put démentir ; on prétendait qu’il désavouait sa conduite et qu’il témoignait son repentir de n’avoir pas prêté le serment. Mais des prêtres d’Angoulême qui avaient assisté à ses derniers moments et qui se retrouvèrent bientôt sur le Ponton témoignèrent à M. Pône la complète inexactitude de cette allégation.

Le Père Grandjacquet était mort entre le 10 et le 20 avril 1794.

Le frère de notre martyr, vice-président du district de Condat-Montagne, le surnom donné alors à Saint-Claude, voulut obtenir la libération de ce frère dont il ignorait encore la mort. Il se rendit à Paris au début de 1795, porteur d’un certificat de la municipalité de Pontarlier, d’après lequel M. Grandjacquet aurait été interdit depuis 25 ans, pour cause d’aliénation mentale. Il y joignit une pétition datée du 27 janvier 1795 et dans laquelle il prêtait au prisonnier le langage le plus irréligieux et lui faisait dire qu’il avait abandonné l’état ecclésiastique ‘’dont il détestait l’esprit’’ etc. Cette supplique eut son effet, l’ordre de libération fut signé. Mais la Convention n’eut pas le pouvoir de le faire exécuter. Les bourreaux n’ont pas la faculté de ressusciter leurs victimes. Le Père Grandjacquet était mort neuf mois avant la profession de foi athée qu’on lui avait fait faire. Son frère ne put même pas rentrer en possession des livres qui faisaient la principale fortune du martyr ; ils avaient été vendus et dispersés. Le seul résultat fut que ls Jacobins de Pontarlier fêtèrent la prétendue défection du Père Grandjacquet. On ne put même pas dire à Grandjacquet ce que son frère était devenu ; on lui dit que ses compagnons de chaîne ne l’avaient plus vu au sortir de Nantes et que probablement il avait dû périr en cette ville au cours des noyades.

Madame Charles Cretin, née Griffon, possède un portrait que la tradition de sa famille dit être celui du Père Grandjacquet. Le visage sérieux et sévère correspond a bien à ce caractère original et étrange ; on est un peu étonné, il est vrai, de la doublure rouge du camail entrouvert, que porte le personnage. Mais cela ne semble pas un insigne mais seulement une doublure, en sorte que rien n’autorise à y voir nécessairement l’emblème d’une dignité que contredirait l’attribution traditionnelle du portrait.

 


L P. ÉPAILLY


Vers le même temps que le Père Grandjacquet recevait la couronne à Angoulême, la mort arrachait le Père Épailly à la rage des bourreaux. Il était d’un âge avancé et tirait son origine d’Orgelet, antique petite ville qui fut alors un vrai foyer de confesseurs de la Foi. De là étaient entre autres, Gaspard François Pidoux, qui fut mitraillé à Lyon, Jean Baptiste Monnoyeur, familier d’Orgelet, son cousin germain, qui exerça le saint ministère durant la Terreur et parvint à se soustraire aux recherches, Jean Daloz, le vaillant vicaire de Vers, depuis doyen de Commenailles, qui avait été arrêté à Fraisans, emprisonné à Besançon et conduit à Lons-le-Saunier, n’avait qu’à grand peine échappé à la mort. Etc.

Issu d’une famille honorable, et fis d’un avocat en Parlement, le Père Épailly était entré chez les frères mineurs cordeliers et appartenait à ce qu’on croit, au couvent de Lons-le-Saunier. Lorsque la Révolution lui eut rendu la liberté de sa façon, il vint retrouver son frère, le curé de Pymorin, on garda longtemps le souvenir de l’apostolat des ‘’Messieurs Épailly’’.

Cependant nous ignorons dans quelles circonstances le Père Épailly fut arrêté. Nous ne pensons pas que ce fut dans le Jura, car son nom n’aurait pas pu, semble-t-il, échapper aux consciencieuses recherches de Sauzay et de M. le chanoine Chamouton. Peut-être était-ce à Lyon ; l’itinéraire suivi ensuite le laisserait présumer.

Le Père Épaiilly était destiné aux pontons ou peut-être suivant la tradition de sa famille, aux noyades de Nantes ; mais la mort le délivra en route, dans les prisons de Montbrizon.

La bénédiction de Dieu s’est étendue sur sa famille ; naguère elle comptait encore un des prêtres les plus estimables du diocèse de Saint-Claude, par leur science et leur piété. M. l’abbé Édouard Cretin, curé de Saint-Maur, aujourd’hui encore, elle compte le chanoine J. Grévy, directeur du Séminaire.

Mme Escalle, née Cretin, possède une belle croix de bois sculptée, dont le socle porte en bas relief, les instruments de la Passion et que la tradition la plus respectable, affirme avoir appartenu au Père Épailly.


Le P. Simon PELLETERET


Le Père Simon Pelleteret, de l’ordre des frères pêcheurs, est la première victime que nous rencontrions dans cette liste des prêtres morts sur les pontons. Il avait été arrêté le 13 juillet 1793 par les douaniers de Montbenoit. L’étranger, âgé de 44 ans, était porteur d’un passeport dans lequel la municipalité d’Arpenans le donnait pour négociant. Malheureusement, en le fouillant on trouva 160 livres en or et en argent, dans sa tabatière ; sa figure faisait présumer un prêtre. On le pressa de questions ; il finit par avouer qu’il était Dominicain du couvent de Beaune et qu’il se disposait à passer en Suisse, mais qu’il avait pris ce passeport pour ne pas être maltraité sur les frontières.

Le district le déclara passible de la Guyane. Le 7 juin, le département de la Haute-Saône adhérant à cette mesure, on le transfère au Séminaire de Besançon, qui sert alors de lieu de détention ; on l’expédie avec M. Pône et Grandjacquet et d’autres dont trois étrangers au diocèse mais arrêtés sur son territoire, M. Hardy et M. Defaucamberge, prêtres de Saint-Maixent et M. Mourin d’Arfeuille, chanoine de Reims, devaient mourir eux aussi dans ces supplices. Le père Pelleteret mourut en rade de Rochefort, M. Pône est le témoin de sa mort.

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texte (sans patronymes)
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Le P. JEAN BAPTISTE : Jacques Louis Xavier LOIR


Le Père Jean Baptiste, frère mineur capucin dans le monde Jacques Louis Xavier Loir, eut dû, à raison de la loi et de son âge échapper aux Pontons, et rester détenu ; mais les illégalités coûtaient peu aux Jacobins. Il était né à Besançon en 1717 et appartenait à une famille fort riche ; il avait renoncé à un patrimoine de plus de trois cent mille livres pour embrasser la pauvreté séraphique. Chassé de son couvent de Lyon, il avait exercé l’apostolat dans le Bourbonnais ; arrêté en 1793 et incarcéré à Moulins,, il fut envoyé aux Pontons par le département de l’Allier, bien qu’il fut âgé de 77 ans.

L’abbé Guillon trace du Père Jean Baptiste un très édifiant portrait : ‘’Doué de toutes les vertus qui pouvaient le rendre recommandable dans son ordre, il ne voulut jamais pendant les longues années qu’il y passa, accepter aucune charge, disant qu’il y était pour obéir et non pour commander, pour être soumis et non pour dominer, il avait dû cependant accepter d’être gardien, se vouant avec la même humilité au salut des âmes, il exerçait le ministère de la confession avec fruit et y paraissait infatigable. Il n’était pas de mission faite par les religieux de son couvent dans laquelle il ne voulut exercer son zèle. Les gens du peuple et les pauvres étaient ses objets de prédilection, et cependant les manières affables, la noble urbanité qu’il tenait de sa première éducation, jointes à une belle figure et à une stature majestueuse, le firent rechercher des gens du monde qui se donnaient à la piété. On ne saurait compter les conversions qu’il a opérées et les âmes qu’il a ramenées à Dieu dans toutes les classes de la société.

Malgré son âge, il était gai et dispos et n’épargnant rien pour alléger les souffrances de ses compagnons ; il chantait da cantiques, lorsque la rage des gardiens ne l’empêchait point, et cachait si bien les souffrances qui le minaient lui-même, qu’on fut tout surpris, le 9 mai 1794, de le trouver, lors du réveil, mort, à genoux, les bras en croix. Il fut inhumé dans l’île d’Aix.
 


Le P. FIRMIN : Adrien LENFUMEZ


Le P. Firmin, de Vesoul, aussi frère mineur capucin n’allait pas tarder à suivre le Père Jean Baptiste dans sa mort glorieuse. Né à Vesoul en 1735, dans le monde Adrien Lenfumez, le Père Firmin était gardien du couvent de Honfleur ; il avait refusé le serment et avait exercé l’apostolat dans la Normandie où les fidèles l’estimaient grandement. Ayant été emprisonné à Rouen en 1793, il fut exécuté aux Pontons en mars 1794, il mourut le 16 juillet et fut enterré à l’île d’Aix.


Le P. BENOIT : Claude François MICHEL


Un troisième capucin devait être associé à leur couronne. C’est le Père Benoît de Vesoul dans le monde Claude François Michel. Il appartenait au couvent de Verdun et était âgé de plus de soixante six ans lorsque la Révolution éclata.

Il était débile et malade et ne sut pas résister à la crainte ; aussi prêta-t-il le serment schismatique, puis le serment de ‘’Liberté, Égalité’’. Mais soit qu’il se soit rétracté, soit que, même assermenté, il ait conservé trop de zélé pour ne pas alarmer les Jacobins, il fut incarcéré dans le courant de l’année 1793. Malgré son âge et au mépris de la loi, il fut envoyé aux Pontons ; la sollicitude de ses confrères provoqua sa rétractation formelle. Il la fit, d’it l’abbé Guillon, ave grande componction et mourut dans l’unité de l’Église, dans la nuit du 22 au 23 septembre 1794. Il fut inhumé dans l’île Madame, que l’on appelait alors l’île Citoyenne’’.



Le. P. SAVOUREY


Les frères mineurs partagent avec les capucins la gloire d’avoir donné des victimes aux Pontons. Deux de leurs religieux franc-comtois figurent parmi ces martyrs ; le premier, le Père Nicolas Savourey, était du diocèse de Besançon, comme en témoigne son compagnon et compatriote. M. Pône, et non du diocèse d’Autun comme l’a insinué l’abbé Guillon, tout en le disant né à Jonvelle. Il était né à Jonvelle en 1732, docteur en Sorbonne et aumônier des Claristes de Moulins, il y était demeuré après la suppression de son ordre. C’est là qu’il fut arrêté et de là que, au mépris de la loi, car il avait soixante deux ans, il fut envoyé à Rochefort.

L’abbé de la Biche, un des survivants, atteste que le Père Savourey mourut ‘’pour avoir été privé dans sa maladie du remède le plus simple’’ qu’on ne put lui procurer. Ce prêtre pieux et éclaire, à la conversation instructive et édifiante, sombra bientôt gravement malade ; il aurait voulu attendre pour recevoir les derniers sacrements, le 14 juillet, jour de Saint Bonaventure, lumière de son ordre, mais un de ses confrère l’engagea à se hâter ; de fait, le 14, il était encore vivant mais il ‘’aurait été hors d’état d’apporter à cette sainte action la présence d’esprit et la préparation avec lesquelles il reçut les derniers sacrements’’. Il expira le 16 juillet, dans d’atroces souffrances et fut enterré dans l’île d’Aix.



Le P. J.F. ANTOINE


Comme le Père Savourey, le Père Jean François Antoine appartenait à l’ordre des frères mineurs, vulgairement appelés ‘’Cordeliers’’. Il était né à Dole et résidait au diocèse de Grenoble. Il mourut le 10 août 1794 dans les supplices des Pontons. L’abbé Guillon ne le signale pas, mais il apporte au même jour un P. Pierre Antoine, cordelier de Nancy, né à Vagney dans les Vosges qui avait refusé le serment et avait été déporté par le département de la Meurthe. Il était âgé de 50 ans et fut inhumé dans l’île d’Aix. Ces deux personnages du même nom et morts le même jour ne sont-ils qu’un seul, dont les prénoms diffèrent, sans doute par confusion entre ceux du baptême et ceux de la profession ; une vérification permettra peut-être d’éclaircir cette difficulté.


Le P. Dom Pierre Étienne COURVOISIER


Le Père Dom Courvoisier est une de ces glorieuses figures qui font disparaître les tristes personnages que l’ordre de Saint Benoît donne au schisme et à la persécution durant cette lamentable époque. Né à Besançon en 1750, il était procureur de l’abbaye de Saint Léopold en Lorraine, et, comme dom Baudot, il appartenait à la congrégation des Saints Vanne et Hydulphe.

L’abbé Guillon insiste sur la franchise catégorique de son attitude lors du serment ; il demeura pour l’apostolat ; mais il fut arrêté et déporté par le département de la Meurthe. Il mourut dans la nuit du 21 au 22 août et fut enterré dans l’île Madame.


Le P. Joseph Louis GIRAUD


Le Père Giraud, né à Saint-Claude, était âgé de 50 ans ; il appartenait à l’ordre Bernardin, de la congrégation dite des Feuillants et faisait partie du monastère de Tulle. Les archives de la Corrèze (L 74 p. 197) contiennent le dossier de sa condamnation à la déportation. Il devait être déporté en Afrique, mais il demeura avec les autres sur les Pontons. Lors de la libération des prisonniers, il fut retenu et déposé à Brouage, vieille ville de cent habitants, humide et malsaine, que personne ne voulait habiter, et où l’on ne trouve pas les choses nécessaires à la vie. Il y fut maintenu en détention ; le climat insalubre acheva l’œuvre des Pontons. Le Père Giraud qui y avait été amené le 26 avril 1795 y expira le 11 octobre de la même année.



Le P. Claude François DOURLAN


Le Père Dourlan représente dans ce martyrologe l’ordre du Carmel. Il était né à Dole et appartenait au couvent de Milhau, diocèse de Rhodez. Nous avons vu un témoignage particulier des souffrances que ce religieux éprouva durant sa détention. Il mourut sur le bateau le ‘’Jeanty’’ ou à Brouage.


M. Claude Antoine FRANÇOIS


Le clergé séculier devait aussi avoir sa part dans cette glorieuse hécatombe. Le premier est M Claude Antoine François, prêtre familier de l’église Saint-Maurice de Besançon. Il expérimenta les diverses prisons de Besançon au fort du Hâ à Bordeaux et trouva enfin la mort des martyrs sur les Pontons.


M. Jean Baptiste HESNARD


M. Hesnard qui partage avec M. François la palme accordée au clergé séculier nous appartient par sa naissance. Il était né à Arbois en 1728 ; il était curé d’Ancerville, au diocèse de Verdun et affilié à l’ordre S.M.J. de Malte. M. Hesnard refusa le serment mais il demeura dans le duché de Bar, exerçant le Saint Ministère. Son âge le dispensait de l’exil ; mais il fut mis en réclusion, puis, au mépris de la loi, envoyé aux pontons par le département de Meurthe. Embarqué sur le ‘’Washington’’, il mourut au bout de trois mois, en août 1794 et inhumé dans l’île d’Aix. Nous ignorons où l’excellent auteur de la ‘’persécution religieuse dans le Jura’’ a pu trouver le document sur lequel il a parlé des bons soins du commandant Ambroise Boivin de ‘’l’Indien’’, et du ‘’bienveillant’’, officier de santé de ce bâtiment hôpital sur lequel mourut M. Hesnard. Le récit d’un des prêtres infirmiers nous a montré clairement ce qu’il fallait en penser ; l’’’hôpital’’ n’était pas une maison de soins maie autre prison presque aussi dure que l’autre. Les Jacobins, comme les bourreaux de Notre-Seigneur, ‘’prenaient ‘habit de la charité’’ comme dit un Père de l’Église pour offrir du fiel à leurs victimes.


M. Henri TISSOT


M. Tissot de Luxeuil, clôt ces annales, par une preuve évidente de la miséricorde de Dieu ; il fut associé à ces vaillants confesseurs de la Foi et expia par ses souffrances et par sa mort la faiblesse qui lui avait fait prêter le serment schismatique.

Il était chapelain d’un régiment lorsque la Révolution éclata ; c’était une intelligence assez peu brillante ; il ne vit pas le piège ; on le persuada et il se laissa faire. Au début de 1793, il était donc encore attaché à l’armée de la Moselle. Mais alors il commença à voir clair ; les troupes rejetèrent tout culte religieux ; le pauvre aumônier comprit que le serment n’était que le premier acte de l’apostasie ; repoussé par les soldats, il demeura dans le département de la Moselle, inébranlablement fidèle à ses devoirs sacerdotaux. Il n’avait pas encore cependant compris toute l’horreur du schisme ; ce ne fut que lorsqu’il eut été arrêté pour sa fidélité à ses devoirs et envoyé par le département de la Moselle, sur les Pontons, que la vue de ses confrères détenus et leurs conseils lui firent pleinement remarquer. Il était tombé dans le schisme par simplicité ; par une rare faveur de Dieu, il avait pu dans ce malheur, garder intacts son zèle et ses vertus sacerdotale. La Providence lui donnait alors la lumière qui le ramenait dans l’Église et faisait de ce persécuté un martyr. L’abbé Tissot adjura auprès de ses confrères détenus sur le ‘’Washington’’ le serment qu’il avait eu le malheur de prêter ; il le fit dans d’admirables sentiments de componction ; enfin, Dieu l’appela à lui dans le courant de septembre 1794 ; il fut enterré dans l’île Madame.

 


Le Frère J.B. Guillaume


La Révolution dans sa haine de l’Église, avait englobé dans la persécution tous ceux qui lui appartenaient à un titre quelconque ; c’est ainsi qu’on imposait le serment de ‘’Liberté, Égalité’’, non seulement aux prêtres, mais encore à des séminaristes, rentrés dans le monde après un essai qui ne les avait pas menés jusqu’aux engagements sacrés ; il en était de même pour ceux qui, non seulement frère lais, mais même simples domestiques avaient été attachés à un couvent. Plusieurs furent mis à mort ; beaucoup souffrirent la prison.

Parmi les victimes des Pontons, nous trouvons deux religieux non engagés dans les ordres sacrés. A l’époque à laquelle nous nous trouvons, le premier est particulièrement à mettre en lumière. La Révolution avait déjà tenté de mettre la main sur l’enseignement comme le fait aujourd’hui la République, elle s’était ingéniée à s’emparer de l’intelligence des enfants pour la fausser et l’infecter de son athéisme. Mais ce ne fut pas sans trouver en face d’elle de beaux dévouements à la cause sacrée de l’indépendance de l’âme de l’enfant, et du droit imprescriptible des pères de famille.

Notre Franche-Comté compte parmi ses martyrs deux instituteurs laïques, dont nous rapporterons bientôt les actes et un Frère des Écoles Chrétiennes dont nous traçons maintenant une brève esquisse biographique.

Ces trois noms, Busson, Morel, Frère Guillaume, par la nécessité même de l’heure présente doivent être spécialement mis en lumière, ce sont des exemples et des protecteurs.

Jean Baptiste Guillaume était né dans une populeuse paroisse que l’impiété a hélas profondément ravagée de nos jours ; il tirait son origine d’une honorable famille de Fraisans où il était né en 1755. Frère des Écoles Chrétiennes, sous le nom de Frère Udalric, il était attaché à la maison de Nancy quand la Révolution éclata. Il refusa le serment mais il était trop attaché aux enfants pauvres pour les abandonner ; il continua de résider à Nancy, donnant en secret l’instruction religieuse et quelques leçons de lecture et d’écriture. Son humilité n’avait d’égale que sa vertu, emprisonné en 1793, il fut envoyé aux Pontons. Emprisonné sur le navire ‘’les Deux Associés’’, il mourut dans la nuit du 27 au 28 août 1794 et fut inhumé dans l’île Madame. Il avait fait l’édification de ses compagnons de tortures par la fermeté de son caractère et par son indomptable énergie.


Frère Jean Baptiste JACQUES : Louis JACQUES


Une dernière victime devait être donnée aux Pontons par l’église de Besançon. C’est frère Jean Baptiste , dans le monde Louis Jacques, frère convers franciscain récollet ; il appartenait au couvent de Nancy, mais il était attaché au monastère de Darney-en-Vosges, diocèse de Besançon, quand la Révolution éclata. Né à Novians-les-Prés, au diocèse de Toul, il était rentré dans son pays lorsqu’il avait été chargé de son cloître, non seulement il refusa le serment, mais il se distingua par sa fidélité à l’Église. Arrêté en 1793, et n’ayant pas fait le serment de ‘’Liberté, Égalité‘’, il fut assimilé par le département de la Meurthe aux prêtres déportables. On l’envoya aux Pontons. Il mourut sur ‘’Les Deux Associés’ dans la nuit du 9 au 10 septembre 1794 et fut enterré à l’île Madame.

 


VIII


Lorsque le coup d’État du 18 Fructidor eut ramené les Jacobins au pouvoir, ils reprirent comme nous l’avons vu les traditions de 1793. De nouveau, les prêtres furent mis à mort sous un prétexte quelconque, ou livrés à des supplices raffinés qui rappellent les Pontons. Ce fut la déportation à la Guyane. Dans cette série de victimes, nous relevons treize prêtres qui appartiennent aux diocèse de Besançon et de Saint-Claude, sept sont des prêtres séculiers ; six appartiennent à divers ordres religieux.

Comme nous l’avons fait pour les Prisons et pour les Pontons, nous devons exposer en détail, les tourments que subirent ces victimes et montrer comment cette ‘’déportation’’ fut la cause de leur mort. Nous résumerons ensuite à grands traits ce que nous avons pu découvrir sur la biographie de chacun d’eux.

Les déportés furent acheminés en deux convois, le premier fut transporté par ‘’la Décade’’. Les prisonniers amenés à Rochefort y avaient été entassés dans l’ancienne chapelle de la prison : on leur apportait la ration crue, et ils n’avaient que la charité publique pour la faire cuire, comme le local était par trop insuffisant on en entassa 180 sur la frégate ‘’la Charente’’ qui resta huit jours en rade. Le commandant ayant renvoyé à terre sept malades, le commissaire lui renvoya vingt prisonniers. Enfin, le 21 mars 1798 on mit à la voile ; les Anglais cependant étaient encore maîtres des mers, une croisière obligea à rentrer en rade de Royan ; les prêtres devaient faire la manœuvre fatigante de la pompe pour empêcher le navire de couler par suite de voies d’eau. On fit passer les détenus sur ‘’la Décade’’.

C’est alors que fut prononcée que fut prononcée cette parole caractéristique : Le capitaine représenta que son navire était plus petit que ‘’la Charente’’ et qu’il n’y pourrait y placer tout le monde. On lui répondit que la mort ne tarderait pas à éclaircir les rangs parmi les passagers et que, avant vingt jours, ceux qui resteraient seraient à leur aise.

Pendant le trajet, on eut en petit la répétition des traitements subis sur les Pontons ? Quatorze heures d’entrepont entassés dans un espace trop restreint, sous une chaleur de plomb. Enfin, après trois mois, les déportés arrivèrent à la Guyane.

A Cayenne, les déportés furent incarcérés à la prison et à l’hôpital. Ils avaient deux promenades en commun chaque jour, d’une heure chacune, sur un terrain brûlant et triste, entourés de soldats. Après trois semaines, on décida de les transporter à Cananama, lieu désert, ‘’parce que les hommes ne peuvent y vivre’’. Ce pays est marécageux, et habité par des bêtes féroces et des insectes très venimeux. Les habitants s’efforcèrent d’épargner aux déportés les horreurs de cette mort lente ; plusieurs prirent chez eux un déporté, se rendant responsables de lui et leur assurant leur subsistance.

Avant de suivre les déportés à Cananama, revenons chercher le second transport. Il partit par la frégate ‘’la Bayonnaise’’. Les déportés y souffrirent encore plus que sur ‘’la Décade’’. Sept déportés moururent en vingt quatre jours. Le commissaire s’empara des bagages du premier et souhaita la mort des autres. ‘’Quand chacun disait-il n’aurait que la moitié de ce que possédait ce malheureux qu’on vient de jeter à la mer, je pourrais retirer jusqu’à 60.000 francs de ma commission, et alors j’aurais fait un assez beau voyage’’. Sept étaient morts faute d’air respirable ; le moyen était tout indiqué : les déportés furent resserrés plus étroitement encore. On les fit jeûner. Le jour de l’Assomption, ils ne reçurent rien avant six heures du soir. Quarante tombèrent malades, mais la maladie devint contagieuse, un matelot mourut. Le capitaine laissa les prisonniers respirer. Une innocente conversation d’un prêtre avec un sergent sur le branlebas de combat faillit amener la fusillade en masse de tous les prêtres ; le capitaine ne l’évita qu’en permettant une récréation scandaleuse dans laquelle furent parodiées nos cérémonies les plus sacrées.

Les prisonniers purent moyennant 120 francs, se racheter des brimades qu’on leur eut fait subir en passant sous l’Équateur et , en octobre, ils arrivèrent à la Guyane.

Quelques uns, malades, purent entrer à l’hôpital de Cayenne. L’hôpital était sans biens et sans meubles, mais il a ait conservé quatre anciennes sœurs de Saint-Vincent de Paul. Elles se dévouaient le plus possible à éviter à ces pauvres malades, les privations. C’est là que mourut M. Enis.

205 déportés avaient été transférés à Cananama ; la moitié seule survivait lorsque, quatre mois après on les envoya à Sinamari. Les rations que le gouvernement faisait distribuer étaient avariées et insuffisantes ; un des plus grands supplices à Cananama était les chiques, sorte de parasite qui s’introduit soue les chaires et les ronge au point de les faire bientôt tomber en lambeaux ; plusieurs déportés moururent ainsi dévorés vivants ; la peste et les fièvres tuèrent les autres.

Sinamari pouvait passer pour un paradis terrestre ; on y comptait 20 maisons, et, comme animaux domestiques, une douzaine de vaches ou veaux, quatre chevaux et quelques poules. On pouvait acheter quelques produits : mais les forêts interceptent l’air et rendent le lieu malsain.

L’hôpital était tenu par des noirs qui suppliciaient les déportés malades au lieu de les soigner, car on leur avait persuadé qu’ils avaient été déportés pour s’être opposés à l’émancipation des noirs. Aussi, on n’y entrait qu’à la dernière extrémité et ou ne put considérer comme ayant été soignés les malheureux qui y moururent.

Nos treize victimes, toutes mortes durant leur déportation morte de peste, de fièvres ou d’autres maladies dues au climat ou aux animaux de la Guyane sont en droit d’être considérés comme ayant été martyrs. Examinons en détail maintenant les actes de chacune d’elles.

 

Jacques François VIÉNOT


Deux des victimes désignées pour les Pontons étaient mortes durant le trajet ; il en fut de même pour M. Jacques François Viénot, qui expira dans les prisons de Dijon. Il était âgé de 76 ans et était né à École, curé d’Autet, il avait refusé le serment ; déporté en Suisse, il était rentré dès qu’il avait pu et il était revenu administrer sa paroisse. Des troubles éclatèrent à Autet ; ce fut un prétexte saisis, sinon crée, pour arrêter le vénérable vieillard. On le vint prendre dans la maison de M. Langlès, secrétaire de l’assemblée électorale du département à Dampierre-sur-Salon. Ces troubles étaient l’œuvre de réquisitionnaires qui avaient violé le domicile de Pierre Bague et l’avaient grièvement ‘’blessé, ensanglanté’’ ainsi que J.B. Auger, (Archives de la Haute-Saône. Délib. de l’administration départementale , 22 Frimaire an IV). Mais tous les prétextes étaient bons, on renverra M. Viénot devant la commission militaire de Besançon. Le 12 novembre 1797, l’officier de police judiciaire du canton envoyait M. Viénot à Vesoul ; il y était écroué le 14, puis transféré à Besançon..

La commission militaire, devant laquelle il comparut le 26 janvier 1798 eut dû, selon la loi, le renvoyer aux autorités administratives si elles le considérait comme émigré rentré, ou, selon son usage trop connu, le condamner à mort comme M. Patenaille et ceux qui le suivirent ; mais la loi ne lui donnait pas le droit d’envoyer à la Guyane un homme qui dépassait de seize ans la limite d’âge fixée ; si on le considérait non comme émigré mais comme déporté rentré, on ne pouvait que le reclure. La commission passa outre et désigna M. Viénot pour la Guyane.

Le 2 mars, le convoi partait : à Dijon, on ne put traîner M. Viénot plus loin. Au sortir de Besançon des voyous assemblés par Chazerand (Laviron dans son journal dit formellement qu’il a ‘’fait donner par Detrey quelques sous à un tas de crapules’’ insultèrent les prêtres, leur jetèrent de la boue, et empêchèrent les catholiques de leur remettre quelques secours.

Le 28 mars, le commissaire du directoire à Rochefort, annonçait l’arrivée des prêtres ‘’sauf Viénot qui est resté malade à Dijon’’. C’est là que mourut ce vaillant confesseur de la Foi, inébranlablement fidèle à la paroisse qui lui avait été confiée, victime des mauvais traitements et des privations de tous genres qui avaient marqué ses six mois d’emprisonnement.


Antoine Léopold BUCHET


M. Buchet, curé de Breurey-les Faverney, né à Gy en 1755, fut la seconde victime de la déportation à la Guyane. Il n’arriva pas jusque là et, gravement malade, d’une hernie, l’aggravation de non infirmité par suite des secousses du bateau et du mal de mer, détermina sa mort dans la nuit du 2 août 1798. Son corps fut jeté à la mer. Il ne faut pas oublier que les déportés étaient entassés dans l’entrepont et n’avaient pour lit que le plancher. Il avait refusé le serment, ainsi que son frère, Antoine Emmanuel, curé de Saulx ; tout deux avaient été déportés et étaient rentrés lors de la prétendue pacification. A la majorité de 4 voix contre 3, la commission militaire de Besançon, devant laquelle ils passaient le 24 janvier 1798, ayant été arrêtés le 7 décembre précédent, les déclara déportés et non émigrés et les désigna pour la Guyane.

Avant de mourir, et sur l’avis du commissaire du bord, M. Buchet avait testé en faveur de son frère, déporté sur un autre navire, et de M. Beauleret, vicaire à Mont-les-Cergneux. Mais le commissaire s’empara de la petite fortune que M. Buchet, d’une famille aisée, avait emporté pour parer aux besoins de ses confrère et aux siens, une montre en or, deux diamants et quelque argent. M. Beauleret fut dépouillé avec menaces ; nous avons vu que ce fut pour nos prêtres, par la cupidité du commissaire l’origine d’une foule de mauvais traitements.

Peut-on considérer M. Buchet comme martyr, puisqu’il succomba à une infirmité naturelle, il ne semble pas cependant qu’on soit en droit d’en douter ; cette infirmité n’est mortelle que dans certains cas ; on peu vivre longtemps étant atteint d’une hernie ; mais des efforts, des mauvais traitements, l’impossibilité de prendre les précautions alimentaires, la contrainte de se tenir dans une position fatigante, la dureté du plancher servant de lit, le malaise causé par les navigations et les vomissements qu’il entraîne, tout cela pouvait et devait rendre mortelle cette infirmité. La mort saisit le malade par le point sensible, et de ce que certains déportés résistent plus que d’autres, aux mauvais traitements et au climat meurtrier, ce n’est point une raison pour ne pas considérer comme martyrs ceux auxquels l’âge ou les infirmités enlevèrent la force de résister aux souffrances des persécutions.

 


Pierre Louis ENIS


Le premier des déportés franc-comtois qui mourut à la Guyane ne fut M. Pierre Louis Enis, vicaire à Besançon, né en 1750, il succomba le 9 octobre à la fièvre qui est à l’état endémique dans ces pays. M. Colard, vicaire en chef de Luisans, qui fit partie du même convoi que M. Enis, le retrouva à l’hôpital de Cayenne ‘’Il faisait peur, écrit-il, tout était changé en lui : son teint était d’un bleu livide, ses traits étaient méconnaissables ; tout son visage et tout son corps même étaient enflés. Il n’avait presque plus de voix ; il était dans un état d’abattement qui tenait de l’apathie’’.

Cependant le confesseur de la Foi retrouve des forces pour s’informer de l’état de la persécution dans le diocèse ; il voyait son état, il faisait remarquer les progrès du mal. ‘’Mais son âme simple, droite, était toujours soumise et résignée’’. Il mourut le 9 octobre 1798, à l’âge de 48 ans. M. Courtot a soin de faire remarquer : ‘’il n’y avait que 92 jours que je les avais quittés et tous mieux portants que moi’’. La Révolution avait bien choisi son lieu de déportation. En effet, lorsque M. Courtot faisait cette remarque, M. Colard et Bourgeois, et les P.P. Vieuxmaire et Bourgeon, ses compagnons de convoi avaient déjà cueilli la céleste palme.


Jean COLARD


Après M. Enis ce fut le tour de M. Colard qui expira le 21 octobre. Il était né à Ornans vers 1738 et occupait la cure de Chambornay-les-Bellevaux. Il refusa le serment, fut déporté en Suisse et rentra en 1795. Il fut arrêté, condamné le 3 février 1798 par l’administration départementale du Doubs et expédié le 2 mars vers Rochefort. Il fit partie du convoi de la ‘’Bayonnaise’’ et fut une des premières victimes du désert de Cananama.


Grégoire Joseph MONTAGNON


Moins d’un mois après un quatrième déporté franc-comtois allait recevoir la couronne, récompense de sa courageuse rétractation ; c’est M. Grégoire Joseph Montagnon, né à Dambenoît, près de Lure, âgé de 47 ans. Curé de Villers-Pater, il avait eu la faiblesse de prêter le serment et de rester à titre schismatique dans sa paroisse. Mais il est probable qu’il reconnut bientôt son erreur ; l’abbé Guillon nous dit en effet qu’il avait pu échapper aux persécutions, et qu’en 1795 et 1796, il reparut à Besançon ’’comme un digne ministre de la Religion, empressé de la dédommager de ses pertes’’’. Il fut saisi, après le 18 Fructidor, déporté par le département du Doubs, par le convoi de la ‘’Décade’’ et envoyé à Conanama. Mgr de Chaffois ne donne pas à M. Montagnon la qualité d’assermenté rétracté mais par les termes mêmes dont il use on voit bien que M. Montagnon s’il avait été assermenté comme on le prétend, n’avait pas persévéré dans le schisme. Pendant que les schismatiques tenaient pompeusement leurs synodes et leurs conciles et n’établissaient que la preuve de leur impuissance, M. Montagnon mourait de la peste à Cananama, vêtu de haillons, et ne laissant pour tout bien qu’une succession se montant à 6 francs. Il mourut le 19 novembre 1798, sans avoir reçu le moindre soin et réduit au plus affreux dénuement. Ainsi il expia noblement sa faiblesse d’un jour, et mérita d’être associé à la glorieuse hécatombe du clergé fidèle.

 


Louis BAULLERET


M. Baulleret que l’abbé Guillon appelle Bolleret, mourut lui à Conanama. Né à la Rivière en 1750, M. Baulleret était vicaire en chef à Mont-les-Serqueux, au diocèse actuel de Langres, et alors en celui de Besançon. Ayant refusé le serment, il subit la déportation ; rentré en 1795, il dessert d’abord sa paroisse natale puis celle d’Échenoz-la-Méline, avec une délégation du curé, M. Delamotte, encore en exil ; il était caché sous le pseudonyme de Werman. Nous avons un registre des actes de catholicité faits par lui dans cette paroisse ne 1796 et 1797.

Mais les temps se sont ré-obscurcis ; le 27 octobre 1797, dans un acte de baptême, il est dit que ‘’les dangereuses circonstances du temps ont empêché de prendre un parrain et une marraine’’.

Arrêté en février 1798, il fut envoyé à Vesoul et mis en réclusion par un arrêté du 18 février. Le 6 mars, on le conduit à Chaumont, chef-lieu de son département d’origine, la Haute-Marne, il manque d’être condamné à la fusillade ; mais on se décide à l’envoyer à Cayenne. Il est transféré à Besançon pour joindre un convoi de prisonniers.

Embarqué sur la ‘’Bayonnaise’’ il rend les derniers devoirs à M. Buchet et se voit dépouiller du petit héritage que celui-ci lui a laissé expressément.

Quinze jours de Guyane suffisent à rendre les déportés méconnaissables ; les chiques se sont introduites sous leurs ongles et leurs chairs tombent en lambeaux. M. Baulleret se prodigue à soigner ses confrères. Mais enfin les chiques et le scorbut ont raison de sa forte santé. Il tombe le 22 novembre.

On dit que ce vénérable prêtre avait toujours sur les lèvres ces paroles de Saint Paul : ‘’Ni la faim, ni les périls, ni les persécutions ne pourront me séparer de la charité du Sauveur’’.


Dom Jean Denis DAVIOT


Dom Jean Denis Daviot, quinze jours après, mourait dans un district aussi meurtrier que Cananama, où il avait été relégué; c’était Iracombo. Il appartenait à l’ordre des Cistériens, vulgairement appelés Bernardins et état né à La Villeneuve en 1749. Religieux du couvent de Besançon, il avait refusé les divers serments ; il avait pu se cacher durant toute la Terreur, et nous pensons qu’il était demeuré avec son cousin, le capucin Daviot, dont nous parlerons bientôt, secourant les fidèles de Besançon ; ils furent arrêtés ensemble et condamnés à la déportation. Le Père Dom Daviot fit partie du convoi de la ‘’Décade’’. Il mourut le 5 décembre 1798, victime du climat meurtrier.


Le P. Jean Baptiste VIEUXMAIRE


Trois jours avant était mort le Père J.B. Vieuxmaire, frère mineur récollet. Il était né en 1754. Il était né en 1754 à Villers-les-Luxeuil, selon l’abbé Guillon à Blondefontaine selon d’autres, et avait prêté d’abord le serment. S’étant ensuite rétracté il avait pu se cacher durant la Terreur et il exerçait le Saint Ministère dans le diocèse de Besançon lorsque le 18 Fructidor rouvrit la persécution. Arrêté le 4 février 1798, le Père Vieuxmaire fut condamné dix jours après par le directoire exécutif de la Haute-Saône, pour avoir rétracté son serment et ‘’n’avoir depuis cessé de donner des preuves de son incivisme et de sa haine de la Révolution’’.

Déporté sur la ‘’Bayonnaise’’ il contracta les germes de la peste et mourut à l’hôpital de Sinnamari le 2 décembre 1798. Nous avons vu ce qu’était cet hôpital. Une gravure insérée en tête d’un curieux volume du temps, intitulé ‘’Anecdotes secrètes sur le 18 Fructidor’’ montre un mourant dans une espèce de cabane ouverte à tous les vents ; les infirmiers noirs surexcités par des propos calomnieux, maltraitaient les prêtres déportés, les soins et les secours manquaient.

 


L P. Claude François GUIN


A Sinamari aussi mourut un mois plus tard, le 3 janvier 1799, le Père Claude François Guin, de la Congrégation de la mission dite des Lazaristes, né à Vellory en 1753 ; il appartenait à la maison de Paris. D’après M. l’abbé Loye, le Père Guin aurait prêté puis rétracté le serment, d’après l’abbé Guillon, il aurait au contraire toujours été un adversaire déterminé de la constitution civile ; ces deux opinions, en apparence absolument contradictoires peuvent peut-être se concilier ; il est probable que le Père Guin avait prêté le serment avec les réserves nécessaires, ainsi aux yeux des fidèles, il apparaissait ce que le montre Guillon ; mais comme il avait dû réclamer contre l’omission de ses restrictions au procès-verbal, car d’ordinaire on omettait à dessein de les inscrire, il dut aux yeux des persécuteurs être considéré comme rétracté, opinion qu’à recueillie M. l’abbé Loye.

Quoi qu’il en soit, même s’il est sorti un instant de l’unité de l’Église, le Père Guin y était bien rentré, quand il fut chassé de son cloître et dut se retirer dans son pays et s’y livra au ministère pastoral ; il pu se soustraire aux recherches jusqu’après le 18 Fructidor mais il fut alors arrêté, et par ordre du département de la Haute-Saône condamné à la déportation et envoyé à Besançon. Il fit partie du convoi de la ‘’Décade’’. Arrivé à la Guyane, il fut selon les règlements de la colonie, réclamé par un habitant et évita ainsi Conanama. Mais s’il fut épargné par les chiques et autres fléaux, il ne put être à l’abri du climat de Sinamari, très dangereux aux Européens et il mourut d’une fièvre putride.


Le P. dom Jean François BOURGEOIS.


Déporté sur la ‘’Bayonnaise’’, victime du désert de Conanama, tel nous apparaît un vaillant missionnaire de la Haute-Saône durant la Terreur, le Père Dom Jean François Bourgeois, bénédictin qui avait refusé le serment et après avoir pu se soustraire à la première Terreur, s’était consacré à la paroisse de la Villeneuve. Arrêté après le 18 Fructidor, et condamné par le département de la Haute-Saône, il fut envoyé à Besançon et de là à Rochefort avec MM Buchet, Baulleret, le Père Vieuxmaire, M. Colard et M. Enis. Dom Bourgeois n’était âgé que de 46 ans, mais il ne put pas résister au climat terrible dans lequel on l’avait contraint de vivre ; la peste le saisit et lui procura la fin de ses souffrances le 8 novembre 1798.


Le P. Bruno, Jean François DAVIOT


Le Père Bruno, de l’ordre des Frères mineurs capucins, est la dernière victime appartenant au diocèse de Besançon ; il se nommait dans le monde Jean François Daviot et était né à Besançon en 1748. Cousin du Père Dom Denys Daviot, il faisait partie du couvent de Vesoul, il avait été vêtu le 14 juillet 1766.Le chanoine Morey croit qu’il prêta serment puis se rétracta sans avoir accepté aucun poste intrus. Cette opinion n’est point celle de l’abbé Guillon qui nous montre le Père Bruno n’ayant fait aucun des serments antireligieux exigés par les réformateurs.

Il s’était retiré à Besançon et y exerçait l’apostolat. Il fut arrêté avec son cousin Dom Denis Daviot et un autre cousin Dom Nicolas Daviot, bénédictin. Celui-ci, seul des trois survécut à la Guyane et mourut en 1801, curé de l’île Saint-Lucie.

Déporté sur la ‘’Décade’’, le Père Bruno, grâce à la solidité de sa constitution résista assez longtemps au climat meurtrier de la Guyane. Il mourut enfin dans ce trop fameux hôpital de Sinamari le 23 octobre 1800.

Le Père Bruno est le dixième des martyrs de la Guyane en dressant la liste préparatoire, la postulation avait été trompée par l’examen des récits des historiens tels qu’ils sont connus jusqu’ici et leur interprétation nous avait faire inscrire parmi les victimes de la Guyane des prêtres qui y furent réellement déportés et qu’on disait morts, mais sans connaître les circonstance ni la date de leur fin. L’examen des documents nous amenés à reconnaître que ces prêtres avaient résisté aux tourments de la déportation et qu’ils étaient rentrés dans leur diocèse où Dieu les destinait à devenir les modèles du clergé reconstitué et l’objet de l’admiration des pieux fidèles. Ce sont MM Bazard, curé de la Vèze, Bernard, curé schismatique rétracté d’Huanne, Vernier, vicaire à Passavant, C.F. Chalon, prêtre séculier de Besançon et les P.P. Claude François Henry, frère mineur récollet, Malfroy, de Salins, minime, et Dom Étienne Vautherot, bénédictin, prieur de Saint-Vincent de Besançon et Visiteur de l’ordre. Il en est de même de François Claude Marchand, du diocèse d’Autun, résidant à Poligny, que l’on disait mort sur les pontons. Il faut donc enlever ces huit noms de la liste des martyrs proposés à la béatification et y ajouter avec M. Cosman, assassiné, comme nous l’avons rapporté, une autre victime de la Guyane, l’honneur du diocèse de Saint-Claude dont nous allons parler maintenant. Au lieu de 84 ecclésiastiques, nous n’en présenterons donc que 78. C’est d’ailleurs une belle couronne et peu de diocèses ont une aussi belle part dans la gerbe sanglante récoltée par les Jacobins de 1793 à 1798.

 

François Thomas THOMAS


Le Chanoine Thomas naquit en 1751 à Cuiseau, dans la Presse châlonaise, petite ville qui appartenait alors qu diocèse de Saint-Claude, et qui dépend aujourd’hui de celui d’Autun. Prêtre, il reçut de Mgr de Méallet de Fargues une paroisse voisine de Ferney, où vieillissait alors le sinistre railleur dont le malheureux Louis XVI n’avait pas encore eu la faiblesse de lever le bannissement, Voltaire se piquait de bienfaisance, tout en disant que le peuple est bon à manger du foin. L’abbé Thomas, plein de zèle et de bonne fois, saisit avec empressement les occasions qui lui furent ainsi données par les convenances pour se rendre auprès du patriarche de l’impiété, Voltaire l’accueillit avec estime ; le curé en profita pour revenir assez fréquemment. Un jour même il accourut tout joyeux, tenant à la main, l’année littéraire de Fréron (1776) dans laquelle était insérée une belle ode à Jésus-Christ que l’on attribuait à Voltaire. Mais le triste personnage répondit grossièrement à ses félicitations : ‘’Elle n’est pas de moi ; je n’ai jamais rien fait de bon pour cet homme-là’’. A un tel blasphème, M. Thomas comprit l’inutilité de ses efforts. Il se retira dignement, pleurant l’injure faite au Divin Maître et perdit tout espoir de ramener à Dieu ce triste paroissien. Son découragement l’amena à se démettre de sa cure et à se retirer, à titre gratuit au Chapître de Meximieux, qui l’attira par la régularité avec laquelle on y chantait l’Office Divin.

La Révolution le trouva inébranlable ; il n’était pas fonctionnaire public, n’étant que chanoine, à titre gratuit ; il put se soustraire aux persécutions et se retirant dans les montagnes du Jura ; il devint l’un des missionnaires les plus zélés de la région de Saint-Claude. C’est dans ce pays qu’il fut arrêté après le 18 Fructidor. Déporté par le département du Jura, le pieux chanoine résista juste un an aux tourments de la Guyane. Le sol du district où il avait été envoyé exhalait des vapeurs pestilentielles que l’extrême ardeur du soleil rendaient plus terribles encore. M. Thomas mourut le 8 juin1799.

D’autres prêtres étaient désignés pour la Guyane. Nous allons maintenant rapporter les circonstances curieuses qui empêchèrent de les conduire à cette destination et les firent déposer à l’île de Rhé. Là encore moururent sept de nos prêtres dont nous allons résumer les actes


IX


Les Jacobins de 1798 ne le cédaient en rien à ceux de 1793 et il ne tient pas à eux de faire plus de victimes ; beaucoup de prêtres étaient destinés à la mort lente de la Guyane ; Dieu ne le permit pas. L’Angleterre donnait la chasse sur mer aux bâtiments français, et elle le faisait plus volontiers à ceux qu’on présumait transporter des prisonniers. L’Europe entière regardait alors la France avec ses horreurs d'un même œil qu’on regardera plus tard les misérables marins qui s’adonnent à la traite des noirs et de fait, sauf la valeur de la marchandise qui imposait quelques ménagements et rendait les négriers peut-être encore moins inhumains, la situation était sensiblement la même.

Déjà, en 1793, la crainte des Anglais avait fait maintenir les déportés en rade et avait occasionné les Pontons. Au commencement d’Août 1798, un incident analogue eut d’analogues résultats.

Un navire au bord duquel se trouvaient des prêtres dont deux franc-comtois, les P.P. Simon et Messagier, fut capturé par les Anglais après un combat, et à l’abordage. Un officier fait prisonnier déclara qu’il y avait à fond de cale deux cent cinquante prêtres déportés et deux cent cinquante forçats de droit commun. ‘’Vous ne les distinguerez que par leur bonne tenue et leur patience’’.

L’officier anglais fit monter les prisonniers sur le pont et, au milieu d’un profond silence, leur donna ordre de se ranger, les prêtres à droite, les forçats à gauche, sous peine de sa vie. Puis découvert et s’adressant aux prisonniers de droite : ‘’Messieurs les prêtres, je vous salure. Je n’ai pas l’honneur appartenir à votre religion, mai l’admire, et lui reconnais assez de vue pour dominer le monde. Avec des hommes tels que vous, elle ne peut manquer de triompher tôt ou tard. Soyez sans crainte, vous êtes sous la protection du pavillon anglais. En attendant que je vous conduise à Londres, où vous trouverez une cordiale hospitalité, vous êtes libres ; ce navire vous appartient ; il faut qu’un peuple soit descendu bien bas pour traiter ainsi les hommes respectables qui représentent sa religion’’.

Puis, se couvrant, et se tournant à gauche, ‘’Pour vous, forçats, dit-il vous êtes des coquins dans tous les pays du monde ; vous allez descendre à fond de cale avec vos chefs désarmés et vaincus ; je me garderai bien de vous conduire en Angleterre, je vous déposerai sur les côtes de France et la liberté que je vous accorderai alors sera la plus belle vengeance que mon pays puisse tirer du vôtre’’. Ce programme fut ponctuellement exécuté, une nuit obscure permit de déposer les forçats sur la côte Bretonne et les prêtres furent honorablement conduits en Angleterre.

Voilà les affronts que recevait la France républicaine, alors qu’on nous parle sans cesse des gloires de la Première République. Il y eut certes dans ses armées, comme partout, les héros et des actions éclatantes, mais dans l’ensemble, dix ans de Révolution républicaine avaient mis la France au dernier rang des nations civilisées, seul le sabre put lui reconquérir son rang ; mais hélas, il fit payer cher la gloire éphémère qu’il donna.

On conçoit que le Directoire ne voulut pas s’exposer à nouvelle avanie semblable ; on n’était plus au temps où Louis XVI parlait haut à l’ambassadeur d’Angleterre à Versailles ; on n’était pas encore revenu au temps où Charles X répondait à l’ambassadeur d’Angleterre : ‘’Le Directoire empocha l’affront et se contenta de modifier ses plans. Au lieu d’être conduits à la Guyane, les prêtres furent déportés à l’île de Rhé et à l’île d’Oléron.

Les prêtres furent entassés dans la citadelle ; ils n’étaient plus un double des forçats qu’on entrepose aujourd’hui dans les mêmes locaux, ils purent cependant, en se mettant deux par deux, s’acheter des ‘’garnitures de lit’’, c’est-à-dire, une paillasse, un traversin de paille, deux couvertures. L’un des quatorze de chaque chambre, à son tour, faisait la cuisine. La ration était d’une demi pinte de mauvais vin, une livre et demie de pain bis, dix onces de viande ; parfois on la remplaçait par de la morue emmagasinée depuis dix ans. Les légumes sans qui se donnaient chaque décade avec l’huile, le vinaigre et le sel étaient ‘’tellement vermoulus’’ qu’il était très difficile de les employer. Il fallait acheter le surplus et le bois nécessaire pour la cuisson des aliments. Là encore la République s’entendait avec les brocanteurs louches ; les prêtres ne pouvaient acheter qu’à des gens auxquels on permettait d’étaler leurs marchandises, ils ne voyaient que de loin les soldats de faction servaient d’intermédiaires entre l’acheteur et le vendeur. On conçoit les abus qui se produisaient ainsi. Les lettres étaient lues, si on soupçonnait le moindre sens caché, on les brûlait.

C’était une chambre longue de 22 pieds et large de 18 qui servait tout à la fois ‘’de chambre à coucher, de salle à manger, de cuisine, de bûcher, de décharge cuisine, de garde-manger, de lavoir, de cabinet de travail’’, à quatorze personnes. Les malades étaient encore plus mal traités. Pêle-mêle avec les soldats, à l’hôpital, ils étaient soignés par des infirmiers et infirmières ‘’tous bien à la hauteur de l’esprit du temps, tous n’attendant que la mort de leurs malades, pour en partager les dépouilles bien peu de nos confrères guérissaient.

Toutefois il faut le dire, nos prêtres avaient une consolation, ils avaient pu se procurer le nécessaire et ils pouvaient célébrer le Saint Sacrifice dans leurs chambres et prier en commun. Ainsi se rétablissait la divine psalmodie que la Révolution avait abolis en France. Chaque matin, les prêtres célébraient et chaque après-midi, les plus savants d’entre les détenus faisaient à leurs confrères des conférences sur quelque sujet de piété, de morale ou d’Écriture Sainte.

C’était certes, bien préférable, même physiquement, au régime des Pontons ; il n’y avait pas non plus à subir le climat meurtrier de Conanama ou de Sinnamari, mais l’entassement des détenus dans les locaux étroits, la nourriture insuffisante et avariée, les mauvais traitements des infirmiers de ce soit-disant hôpital conduisirent cependant à la mort sept des prêtres détenus.

 


Jacques GRILLET


Le premier que nous rencontrons dans cette partie de notre glorieuse liste est M. Jacques Grillet, missionnaire de Beaupré. Il convenait que cette société, si utile à la Foi dans notre Franche-Comté, depuis sa fondation par le grand , tant par ses prédications que par les écrits de quelques uns de ses membres, tels quel les ‘’Pensées sur les vérités de la Religion’’ dont presque toutes les familles avaient un exemplaire qu’on lisait le soir en commun, payât sa dette à la Révolution. L’holocauste sans cela n’eut pas été complète. La victime choisie servait Dieu à la mission depuis vingt-cinq ans. Né à Osselle en 1746, missionnaire en 1773, il avait refusé le serment et avait dû se déporter en Suisse, mais il e tarda pas à rentrer pour obéir à sa vocation, et secourut les fidèles avec un zèle qui ne se démentit jamais, jusqu’au jour de son arrestation. Il fut transféré à l’île de Rhé le 7 août 1798. Bientôt les fièvres et autres épidémies régnantes eurent raison de son organisme (puisé par les fatigues de l’apostolat, et il succomba le 29 août.


L.H. FAIVRE du BOUVOT


Le 10 décembre de la même année mourait à son tour un respectable curé de village, distingué par sa naissance autant que par son humilité et par son zèle, déporté bien qu’il eut 66 ans. M. Louis Hector Faivre du Bouvot, curé d’Osselle, cette mêle paroisse qui avait l’honneur d’être la paroisse natale de M. Jacques Grillet. Sauzay parle de lui en ces termes : ‘’Il n’était pas rare aussi de voir des prêtres appartenant aux plus hautes classes de la société, comme MM de Trévillers, à Trévillers, Bolard de Bonnevaux, à Bonnétage, de Mesmay, à Mesmay, du Bouvot, à Osselle, s’ensevelir volontairement au fond des campagnes, quelques uns au milieux des domaines de leur famille, et, non contents de partager leurs revenus, avec de pauvres paroissiens, laisser encore à ceux-ci, en mourant, une grande partie de leur fortune’’.

M. du Bouvot avait refusé le serment, l’esprit de sa paroisse était bon et dans le voisinage il y avait peu de Jacobins ; les grottes d’Osselle y célébrèrent en présence d’une foule de fidèles ; on y fit des premières communions solennelles. Le curé d’Osselle, caché à Abbans-Dessous, avait si bien travaillé qu’au dire du commissaire, il avait ‘’fanatisé’’ presque tous les habitants. Plusieurs fois dans ces régions de bons maires firent échouer les perquisitions. Ainsi agit un maire en simulant de telles douleurs d’entrailles que ses compagnons s’arrêtèrent pour le soigner, craignant un empoisonnement ce qui donna à M. Lyet le temps de prendre la fuite.

Mais enfin, et malgré toutes les précautions, la gendarmerie finit par saisir M. du Bouvot, qui fut destiné à la Guyane. Les circonstances que nous avons rapportées changèrent ce lieu d’exil pour la citadelle de l’île de Rhé. C’est là que ce vénéré pasteur mourut à l’âge de 66 ans, le 10 décembre 1798.


Ferdinand CLERC


Deux prêtres séculiers et deux prêtres réguliers encore devaient compléter cette hécatombe du clergé de Besançon. Le premier M. Ferdinand Clerc, était vicaire à Besançon quand la Révolution éclata, il était remarquable, selon son compagnon, M. Chalon, par sa piété et son zèle apostolique. Il mourut le 2 mars 1799 à l’âge de 48 ans.


Claude COMTE


Enfin, le 24 novembre expirait le dernier des prêtres séculiers destiné à cette glorieuse couronne, M. Claude Comte ; il était né à Supt, aujourd’hui du diocèse de Saint-Claude, et était vicaire de Bourguignon. La Révolution ne put lui arracher le serment. Déporté, il rentra en France un peu après le IX Thermidor. Il put se soustraire à la Terreur, mais il fut saisi après le 18 Fructidor. Il était âgé de cinquante ans. Il avait été arrêté par la gendarmerie d’Arbois ; il était inscrit sur la liste des émigrés, mais la procureur général syndic du Jura respecta assez la légalité pour ne voir en lui qu’un déporté rentré ; il lui épargna ainsi le sort de M. Patenaille, de M. de la Pierre et de tant d’autres ; mais Dieu lui réservait sa couronne et les prisons de l’île de Rhé firent pour lui ce que n’avaient pu faire les feux de pelotons de Besançon.


Le P. Claude Philippe, Claude François MOREY


Claude François Morey, en religion le Père Claude Philippe, appartenait à l’ordre des frères mineurs capucins ; avec ses confrères, le Père Gatey, cordelier, dont nous allons parler, et le Père Isidore, capucin, dont nous avons déjà rapporté l’assassinat, il était une de ces trois victimes de l’ordre séraphique par lesquelles Dieu voulait compléter et clore l’holocauste.

Il avait reçu le saint habit, le 15 août 1784. Lorsque la Révolution éclata, il se jeta à corps perdu dans le schisme. Envoyé vicaire intrus à Sancey, il se montre de ‘’pire espèce’’ encore que le curé intrus Vernier ; c’est lui qui réclama l’envoi de garnisaires pour mettre cette paroisse à la raison le 21 septembre 1792.

On l’envoie en mai à Provenchères, comme curé intrus et sa nomination est le signal de poursuites contre le curé légitime, M. Faivre et contre M. Théodore Roch qui s’est retiré dans sa paroisse natale, et que Dieu réserve à la couronne du martyre. Plus tard, il est transféré à Ornans.

Mais enfin, l’heure de Dieu sonne ; le Père Claude Philippe se rétracte publiquement. Il fallait du courage pour se rétracter alors. Il est porté comme tel sur les listes données par Sauzay. Le repentant ne tarda à l’apprendre à ses dépens et à recevoir de la miséricorde de Dieu , l’occasion d’expier sa faute. Le 11 mai 1798 il fut condamné par le département du Doubs à la déportation. Il mourut dans les prisons de l’île de Rhé, le 11 septembre 1799, consolant exemple de la miséricorde de Dieu.


Le P. Étienne Martin GATEY


Le Père Étienne-Martin Gatey, frère mineur cordelier, était de Saulx, où il était né en 1754. Il fut condamné par le département de la Haute-Saône et envoyé à Besançon d’où il partit pour l’île de Rhé avec seize autres prisonniers le 4 octobre 1798. Le voyage fut une alternative de charitables secours et d’insultes. On avait associé au convoi deux femmes, condamnées pour avoir donné asile aux prêtres. C’était dit un des condamnés, un petit raffinement de méchanceté ; on pensait bien que cette association nous serait extrêmement gênante et que deux femmes placées sur nos voitures, nous vaudraient quelques insultes de plus en route. La générosité des catholiques leur avait donné les objet de première nécessité, à Saint-Vit, on les fait coucher dans une prison neuve dont les murs découlent d’humidité ; dans la nuit on vient les insulter. A Dole, au contraire, les officiers municipaux, leur font une visite de politesse ; à Auxonne on ne permet pas aux charitables visiteurs de pénétrer dans le local où ils sont détenus. A Dijon, on les loge dans des cachots ’’bien malsains’’. A Vitteaux, les officiers municipaux qui sont prêtres assermentés les traitent fort mal ; plus loin, avant Auxerre, un voiturier les insulte, mais les dragons de l’escorte l’obligent à leur faire des excuses. A Courtenay, l’administration municipale leur refuse du pain. A Bellegarde, on les entasse dans une étroite prison où ils ne peuvent s’étendre ; la femme du geôlier les insulte et à chaque instant on vient inspecter leur nombre. Il en est de même à Châteauneuf où la geôlière prétend les obliger à lui payer un droit de bouchon sur ce qu’on leur donne. Ils sont bien traités à Orléans, étroitement resserrés et inquiétés à Beaugency, à Blois, le geôlier refuse de leur faire cuire la viande que leur a donnée la municipalité ; il refuse de l’envoyer en payant cuire à l’auberge, et les prisonniers sont ainsi réduits au pain sec ; on leur donne de la paille pleine de vermine. Entre Niort et Surgères, les prisonniers sont trempés par la pluie. Il pleut dans leur prison et ils sont réduits au pain et à l’eau. Le 11 novembre, les déportés sont embarqués pour l’île de Rhé, ils doivent ramer.

Le Père Gatey ne devait y pas revoir le diocèse ; il succomba aussi à l’île de Rhé.

 


Le P. Claude François DOURLOT


L’ordre du Carmel qui avait eu ses martyrs dans les autres groupes de déportés devait aussi avoir le sien à l’île de Ré, en la personne du Prêtre Claude François Dourlot, né à Offlange, grand carme du couvent de Besançon. Il succomba le 15 septembre 1799.


Le P. DUPERCHY


On dit enfin que le Père Duperchy, de Breuche, frère mineur cordelier et pénitencier apostolique à Rome, mourut à l’île de Rhé. Nous avons bien trouvé la trace de son envoi à Dijon, à destination de la déportation par le département de la Haute-Saône. Mais on ignore ce qu’il devint. Au 18 Brumaire, il figure encore parmi les déportés de l’île de Rhé. Mais près de deux ans devaient encore s’écouler avant la libération des derniers détenus. Il ne sortirent qu’au Condordat. Le père Duperchy était-il mort dans cette intervalle, c’est ce que le procès déterminera s’il plaît à Dieu.

Nous en avons fini avec l’exposé des actes des ecclésiastiques mis à mort durant la Révolution. Il nous reste encore à examiner la seconde partie de notre glorieuse liste en étudiant les laïques mis à mort en haine de la Foi. Dans les innombrables victimes de la Révolution, beaucoup ont été mis à mort par suite de haines personnelles, de crime politique, d’ambition ou de cupidité. Mais nombreuses aussi sont celles qui ont attiré sur elles la haine des Jacobins en soutenant la Religion et, particulièrement, en secourant les prêtres persécutés. Il nous a été fort difficile d’établir à coup sûr la distinction ; la Postulation l’a faite de son mieux : elle a retenu les victimes qu’on pouvait présenter comme des catholiques fervents, et dans les procès desquels, des paroles expresses justifiaient la cause attribuée à leur mort. En première ligne doivent figurer les hôtes de prêtres.


Les HÔTES des PRÊTRES


Barthélemy JAVAUX
Anne Françoise PETITJEAN
et Jeanne Marie DURUPT

 


Nous avons vu à propos des actes de dom Lessus, l’histoire de ce jeune meunier de Chaffois, Barthélemy Javaux, qui monta sur l’échafaud à Pontarlier, le 25 avril 1794. Nous n’avons donc pas à y revenir maintenant.

Rappelons aussi brièvement le souvenir du vieux Noroy, l’oncle et l’hôte de M. Robert, qui fut acquitté par le tribunal révolutionnaire mais qui confesseur de la Foi, mourut des suites d’un voyage terrible dans une saison rigoureuse et des émotions que son âge et son état maladif ne lui permirent pas de supporter.

Enfin deux respectables servantes de Remiremont guillotinés dans cette ville, appartiennent toutes deux par leur naissance au diocèse de Besançon : ce sont Anne François Petijean et Jean Marie Durupt.

La première était née à Belfort en 1734 ; la seconde au Val d’Ajol. Toutes deux étaient domestiques d’une chanoinesse du Haut Chapître de Remiremont ; celle-ci en partant, leur avait confié la garde de sa maison, leur permettant d’en disposer pour les bonnes œuvres.

François, ‘’depuis son enfance, dit l’abbé Guillon, avait constamment offert aux personnes de son sexe et de sa condition, l’exemple d’une vie pure et chrétienne’’. Jeanne n’était pas moins pieuse.

Elles n’hésitèrent pas à exposer leur vie en utilisant la maison de la chanoinesse pour offrir un asile secret à deux prêtres déportables, M. Nicolas Antoine Didelot, vicaire à Remiremont, et M. Rivat, curé de Varennes, au diocèse d’Auxerre.

Là, pendant la nuit, les fidèles venaient participer aux sacrements. Le secret fut si bien gardé qu’on put encore y faire la Communion Pascale en 1794. Une mère de famille s’y rendait depuis 18 ou 20 mois ; elle laissa surprendre son secret par son indigne fils, non moins hypocrite qu’ardent révolutionnaire : c’est là un divertissement qui devrait être mis à profit de nos jours par certaines mères pieuses mais qui témoignent à leurs fils sectaires une coupable condescendance. On ne peut pas servir Dieu et Satan à la fois. C’est là qu’il faut appliquer cette parole du Divin Maître, recommandant d’arracher l’œil qui scandalise ; pieusement mères, si vos fils, oublieux des leçons que vous leur avez fait donner dans leur enfance, servent Satan, souvenez-vous de la terrible leçon que les actes de Anne Françoise Petitjean et de Jeanne Marie Durupt mettent sous vos yeux, et n’hésitez pas à déchirer votre cœur maternel en reniant celui qui renie à la fois son Dieu et les traditions de sa famille !

Ainsi en possession du secret, le Jacobin s’empressa d’en profiter pour livrer les deux prêtres et leurs deux charitables hôtes. Ils furent arrêtés le 3 juin 1794. On saisit des calices et un ciboire contenant des hosties consacrées ; la municipalité allait les employer ‘’pour cacheter ses lettres’’ lorsqu’un brave homme parvint à se faire donner le ciboire t les Hosties moyennant un présent ‘’du goût des profanateurs’’.

Le 4 juin enchaînés et placés sur une mauvaise charrette, les quatre prisonniers sont conduit à Mirecourt, où siégeait le tribunal criminel des Vosges. La procédure dura trois jours. L’abbé Didelot déclara qu’il n’avait fait que son devoir, qu’il n’en devait compte qu’à Dieu seul, et qu’il était prêtre catholique romain. Il prépara ses compagnons à la mort, durant le répit que la procédure leur laissa tous quatre accueillirent avec joie la sentence. Il y était dit qu’ils étaient ‘’convaincus d’avoir caché des ornements d’église, des vases sacrés, des cierges, des hosties et autres signes de superstition’’ et d’avoir été porteurs de plusieurs imprimés propres à répandre me poison du fanatisme’’. On exposait ensuite le crime des deux prêtres d’avoir exercé leur ministère t de ‘’n’avoir cessé non plus d’être revêtus du costume de prêtre’’, et celui des deux servantes, d’être receleuses de prêtres réfractaires.

C’était le 10 juin 1794 ; il était trois heures ; lorsque la lecture fut terminée, les quatre condamnés s’écrièrent d’une seule voix ‘’Nous mourrons tous innocents et avec la plus grande joie, c’est pour Dieu que nous sacrifions notre vie ; c’est pour sa Religion sainte que nous combattrons jusqu’au dernier soupir’’.

Ils récitèrent ensuite les prières des agonisants ; M. Didelot écrivit d’édifiantes lettres aux fidèles et à sa famille. Vers six heures ont vint leur couper les cheveux ; un peu plus tard, calmes les yeux baissés, les mains liées derrière le dos et le cou découvert, les deux prêtres et les deux braves filles qui leur aient donné asile marchaient au supplice en récitant des prières. M. Didelot encourageait ses compagnons pendant que la troupe des cannibales s’arrachèrent l’habit ecclésiastique dont, à sa demande expresse, il avait été revêtu pour aller à la mort. Un oncle de l’abbé Didelot obtint l’inhumation des quatre pieuses victimes au cimetière de la ville, et la vénération des catholiques s’attacha même assez longtemps à ce tertre sanctifié dont notre siècle trop oublieux a perdu la mémoire.

Anne Françoise Petijean et Jeanne Marie Durupt, ces deux énergumènes descendantes de la race comtoise ont donné un exemple trop beau pour que nous ne le relevions pas ; bien que leur sang ait été versé dans un autre diocèse et que les prêtres, dont elles furent les ‘’receleuses’’ ne nous appartiennent à aucun titre. Nées dans le diocèse de Besançon, elles méritaient de prendre place dans cette liste qui est le premier acte de la glorification des martyrs franc-comtois de la Révolution.

 

 

LA PETITE VENDEE

Jean Pierre Nicolas BUSSON
Jean Ignace GIRARDOT


La révolte que l’on a appelé de la ‘’Petite Vendée’’ et qui sera à jamais l’honneur des montagnes du Doubs fut un soulèvement provoqué par l’exaspération de populations vexées dans leur Religion. La politique n’a rien à y voir. ; elle n’organisa rien ; encore bien moins l’étranger n’y mit la main ; le rapport de Voisard dont j’ai cité des passages, montre au net les sentiments des populations. On le voit bien aussi par le caractère improvisé de ce soulèvement et le désarroi qui le suit : la répression fut terrible ; la crainte n’y était pour rien car ce soulèvement n’avait pas mis le gouvernement en péril et ne pouvait pas l’y mettre. La haine arma seule la soi-disant ‘’justice’’. On ne cherche pas des nobles ou des émigrés pour englober dans le complot ; on sentait bien que ce n’était là que l’explosion des paysans catholiques, vexés depuis deux ans dans leurs croyances les plus chères. On arrêta les catholiques les plus en vue ; on réunit des témoignages vrais ou faux ; les têtes tombèrent à Ornans, à Maîche, à Besançon, à Paris. Que ces hommes soient morts victimes de la haine de la Foi et qu’ils soient morts eux-mêmes pour la Foi la question ne saurait être mise en doute ; il ne semble pas cependant qu’on puisse les considérer comme martyrs, car ils furent condamnés en répression d’un soulèvement à main armée. Mais combien cette haine est sauvage ; les vies et les fortunes de ces pauvres gens sont la proie des Jacobins ; ils puisent dans les unes et dans les autres avec une insatiable avidité. Ils prodiguent le titre de ‘’chef d’émeute’’ au point qu’il y a peut-être plus de chefs qu’il n’y eut d’émeutiers ; ils s’emparent de toute. Ne vit-on pas vendre sur la place publique de Guyans-Vennes, la marmite contenant à moitié cuite, la bouillie destinée aux jeunes enfants de l’un des condamnés et que l’on avait arrachée au foyer pour la porter à l’encan ?

Mais si on était pas, semble-t-il, en droit de solliciter les honneurs de la béatification pour toutes ces honorables victimes il faut cependant remarquer que plusieurs d’entre elles ne furent englobées dans les poursuites et condamnées sous ce prétexte que pour des actes très marqués de fidélité à la Religion Catholique. Ceux-là, comme nous l’avons dit à propos du Père Emeric, on est en droit de les considérer comme martyrs et de solliciter pour eux les honneurs des autels. Malheureusement ce n’est que pour deux que les documents nous ont donné des bases suffisantes ; quand aux autres, contentons-nous de les citer dans ce tableau d’honneur, pour la consolation de leurs paroisses, l’honneur de leurs familles, et de l’édification des fidèles.

Tobie Monnin, J.B. Jeandemaîche, J.G. Brullot, Et.J. Boillon, V. Boillon, F.Thomas, F.X. Dumont, J.F. Gauthier, Jh. Baron, Cl.J. Devillers, J. Tatu-Roussel, Cl.A. Mougin, F.X. Cassard-Parise, Th Gody, J.F.Duboz, J.B. Grillet, G.J.Gauthier, A. Vivot, Cl ;V. Monnier, C.F. Faivre, J.B. Gauthier, C.F. Bouhelier, J.B. Boillin, C.L. Boillin, Henry Vermot, E.F. Coste-Sarguet, C.J. Tisserand, J.C. et A.V. Cassard-Georges, J.F.-X. Feuvrier-Ethevenard, C.J. Vuillemin, Mme Feuvrier-Ethevenard, J.E.Desbief, Augustin Monnot, Ch.F.-J. Forien, J.A. Ballanche, A. Bobillier, J.B. Brézard, J.F. Drezet, Robert père, Devillers.

Comme le dit en mourant celui d’entre eux qui monta le premier sur la guillotine, Tobbie Monnin, ils ont combattu et ils sont morts pour la Religion et pour leurs prêtres. Leurs familles et leurs paroisses ont le droit d’être fières. Mais de cette troupe vaillante détachons deux noms particulièrement convenables à être présentés pour la béatification et présentons en détail l’instituteur Busson et l’officier municipal Girardot.

Jean Pierre Nicolas Busson était né à Fuans, village alors disputé entre les deux paroisses d’Orchamps et de Guyans-Vennes en, 1761. En 1782, il s’était proposé pour remplir le poste d’instituteur à Guyans-Vennes. ‘’Son instruction solide et éprouvée, dit M. le chanoine Joignerey, sa belle voix, ses mœurs intègres, lui avaient valu d’être choisi par le Jury communal ; la considération qu’il s’était acquise dans l’exercice de ses fonctions le faisait en outre prendre comme expert ou arbitre dans les débats qui pouvaient surgir entre particuliers. Il était le recteur modèle’’.

M. Busson s’était marié bientôt à une pieuse jeune fille du Bélieu, Melle Jeanne Claude Boillon, dont la sœur épousa M. Gaume de Fuans et fut la mère de ces deux admirables écrivains dont Pie IX loua le zèle et la fécondité à défendre l’Eglise. Mgr Gaume et M. Gaume chanoine de Nevers. Quatre enfants étaient nés ; un cinquième attendu.

Les fonctions du recteur d’école étaient alors multiples ; il devait outre sa classe assister le curé dans le port des sacrements, chanter les messes d’enterrement, répondre les messes, ouvrir et fermer l’église, chanter messes, vêpres et complies, ‘’gouverner’’ l’horloge, sonner l’Angélus et la ‘’Retraite’’ comme l’on dit en 1792, ou plutôt la Prière pour les morts et les voyageurs et éteindre les cierges, soigner les ornements et le linge, couper le pain bénit etc.

En outre, M. Busson était ‘’greffier’’ de la mairie.

La Révolution éclate. Le bon instituteur veut bien adhérer à tous les changements politiques ; il continue imperturbablement ses fonctions municipales et scolaires ; il continue à prêter au vicaire, M. Robert, une assistance que son traité ne lui prescrit même pas ; n’est-ce pas lui qui seul connaît le secret de la retraite du vicaire dans le clocher de l’église, lui qui lui fait connaître les besoins de la paroisse et lui apporte sa nourriture ?

Aussi, le 31 mai, l’intrus de Guyans-Vennes chassé par l’indignation publique, dénonçait en ces termes M. Robert et M. Busson ‘’Que le sieur Robert, ci-devant vicaire du lieu, était le moteur de ces atrocités et qu’il les avait vues avec plaisir depuis la fenêtre de J.P.N. Busson, son affidé.

Et de fait, M. Robert était encore caché dans la paroisse, ou du moins, il y revenait régulièrement. On en a la preuve par les actes des baptêmes célébrés par lui, inscrits sur feuilles volantes et réunies après le Concordat par son successeur, baptême dont le dernier est du 14 juillet 1793.

M. Busson était, comme instituteur public, astreint au serment. Il ne pouvait s’y soustraire qu’en renonçant à ses fonctions, modestement rétribuées mais cependant bien utiles pour l’entretien de sa nombreuse famille. Il n’hésita pas. D’ailleurs, il eut fallu assister comme chantre, servant ou sacristain le curé intrus ; cela il ne le voulait à aucun prix.
Dès le 23 juin au plus tard, il a fait connaître son irrévocable décision et le conseil l’a remplacé à la hâte par Jean Ignace Crolot de Guyans, auquel outre le casuel des services religieux et la rétribution scolaire (cinq sous pour ceux apprennent à lire et à écrire, dix sous pour ceux qui apprennent les mathématiques et le chant ) on a attribué annuel de 224 livres. Mais comme il y a peu de personnes à Guyans qui soient capables et désireuses de consentir à une aussi vilaine besogne, profitant de ce que son traité n’est que d’un an, Crolot, le 23 juin 1793 se fait allouer un traitement de 460 livres, plus 100 livres comme greffier municipal ; il est vrai qu’il doit payer 35 livres pour le logement qu’il occupe dans la maison communale. Déjà, comme aujourd’hui, les amis du gouvernement savaient se faire payer leur dévouement. L’estime publique ne s’était pas détachée de M. Busson ; le 3 juin, il est encore accepté comme caution de l’adjudicataire des contributions, et il continue ses fonctions de secrétaire de mairie jusqu'au 12 août 1792.

Le 22 juillet 1792, l’intrus Baverel est arrivé à Guyans ; on doit lui prêter main forte et empêcher qu’il soit insulté. Mais on arrête ‘’que personne ne peut être contraint ni gêné pour ses opinions religieuses particulières que dans les cas prévus par la loi’’ et on fait, le 30 juillet, afin de se garantir contre les agissements de l’intrus, l’inventaire du mobilier de l’église. C’est la dernière fois que paraît sur les documents municipaux la majestueuse signature de M. Busson. Il ne peut plus être utile dans la paroisse ; l’enseignement lui est interdit ; la municipalité est paralysée par l’autorité supérieure. Il se retire à Fuans avec sa famille et se consacre à la culture de son petit patrimoine. Le 12 août, il est remplacé comme ‘’greffier municipal’’ par Jean Antoine Desbied, un des membres de l’assemblée, ce qui semble indiquer, comme aussi le fait que le marché passé avec Crolot ne fut que d’un an, l’intention provisoire. Cela à l’honneur de la municipalité de Guyans-Vennes et montre qu’elle avait su apprécier le recteur d’école et le secrétaire dont la Révolution le forçait à se séparer.

La mort avait fait le vide dans la maison paternelle ; en une seule semaine, M. Busson avait perdu son grand-père, Guillaume François Busson, laboureur à Fuans, âgé de 56 ans, son frère Claude Ignace, âgé de 4 ans et sa sœur Anne Lidvine, âgée de 7 ans (7.13 janvier 1763). Ses parents eux aussi étaient morts. Dépouillé de ses fonctions qui le faisaient vivre, M. Busson ne se sentit pas un déclassé comme l’instruction surchauffée nous en donne tant aujourd’hui ; fils de la terre, il revint honorablement à la terre et s’adonna avec intelligence à la culture. Plus que jamais, il demeurait estimé et influent ; sa femme partage toute l’élévation de son esprit et de son cœur. « « Quatre enfants en bas âge, dont deux étaient destinés à être un jour l’honneur du clergé franc-comtois composaient, écrit Mgr Besson, la famille de ces époux chrétiens. Ils en attendaient un cinquième avec la confiance qui convenait à leur foi et à leur vertu ; ni les dangers du présent ni les perspectives de l’avenir, n’avaient ébranlé la fidélité avec laquelle ils pratiquaient leurs devoirs. Leur porte hospitalière était ouverte jour et nuit au prêtre et à l’émigré. L’ancien instituteur de Guyans était particulièrement lié avec l’abbé Robert, ancien vicaire de la paroisse, comme lui, privé de son titre en haine de la Foi, comme lui destiné au martyre. Ce courageux ecclésiastique était depuis deux ans l’apôtre invisible de ces chrétiens désolés. La foi le trouvait partout, mais l’impiété ne pouvait le surprendre nulle part. Tantôt sauvé, tantôt presque pris, changeant de fortune à chaque quart d’heure, il avait pour lui l’ardeur de son zèle, la vitesse de ses jambes, et surtout les avis que l’amitié discrète de M. Busson lui faisait tenir en temps utiles. La Révolution qui brisait les liens formés par l’intérêt ne fit que resserrer ceux de la vertu. On eu dit que les deux amis, en s’exerçant aux mêmes épreuves avaient entrevu le même échafaud. Le prêtre avait donné au fidèle l’exemple du zèle, le fidèle donna au prêtre l’exemple du martyre.

De cette amitié si sainte, il nous reste un monument émouvant ; c’est l’acte de baptême de ‘’Marie Eléonore, fille de Jean Pierre Nicolas Busson et de Jeanne Claude Boillon, son épouse, née et baptisée le 3 janvier an l’an 1789 ; ses parrains ont été Pierre Baptiste Denis Tisserand et Marie Françoise Busson, de Guyans, soussignés, Robert, prêtre vicaire’’. En voyant sur cette page de registre, côte à côte, ces deux signatures de deux hommes destinés au martyre et qui contractent ici une sorte de copaternité spirituelle, on se sent ému et on a tendance à considérer comme une relique le vieux registre des actes de catholicité de Guyans-Vennes.

M. Busson était un homme trop sensé pour avoir laissé éclater l’indignation qui l’animait et avoir pris part à cette échauffourée de la Petite Vendée ; certes il eut accepté et encouragé un mouvement libérateur, mais il voyait bien que, mal préparée, cette prise d’armes ne pouvait occasionner que de terribles représailles. Comme l’abbé Robert, il l’avait déconseillée de tout son pouvoir. ‘’Mais aux yeux des Sans-Culottes, il n’en restait pas moins responsable des derniers événements que personne n’avait plus contribué que lui à maintenir sa commune entière dans la fidélité religieuse’’. Ainsi s’exprime Sauzay. Lorsque la répression fut commencée, le tribunal criminel se rendit à Ornans. M. Busson fut naturellement parmi les inculpés mais il fut impossible de prouver qu’il ait pris la moindre part à la prise d’armes, et on dut le relaxer. Ce n’était point le compte des Jacobins de Maîche. Le tribunal suivi de la guillotine comme bagage se rendait d’Ornans à Maîche. Il passa par Orchamps-Vennes. Des patriotes de l’endroit en profitent pour dire au président qu’on ne comprend pas comme le tribunal a épargné Busson ; que c’est un des aristocrates les plus dangereux qu’il a fait à la République autant de mal qu’un prêtre et que tous les bons citoyens demandent sa tête.

Quel noble grief : ‘’Il a fait à la République, c’est-à-dire à l’impiété, autant de mal qu’un prêtre’’, méditons-le, laïques désireux d’exercer l’apostolat, prenons pour but de mériter, ne songeons pas à nous attirer des éloges humains comme trop de chefs de sociétés ou de groupements, même catholiques ; songeons à l’influence que nous pouvons avoir, mais songeons aussi aux moyens de l’acquérir et de l’exercer. Le dévouement et le sacrifice sont les bases sur lesquelles construit M. Busson. Sa récompense, il la trouve déjà dans l’accusation porte contre lui, il la trouvera ensuite dans sa mort glorieuse ‘’pour son Dieu et pour sa Foi’’ comme le dira plus tard, les yeux brillants de larmes de vénération le chanoine Busson ; l’accusation, nous pouvons tous la mériter; la mort, peut-être que Dieu nous la réserve ; ce serait de la présomption de la désirer mais il est nécessaire à celui qui veut être apôtre de se dire, comme M. Pescheur, partant pour l’exil et prenant, par charité, le chemin le plus périlleux. ‘’Il en sera ce que Dieu voudra’’.

Le tribunal ne pouvait qu’accueillir avec faveur de semblables accusations, on s’inquiétait bien alors de l’autorité de la chose jugée ; on englobera dans une nouvelle fournée, l’accusant du même crime, cet homme dont on vient d’être obligé de reconnaître l’innocence ; on étranglera la défense ; on le condamnera sur un témoignage facile à se procurer par la haine et l’argent, et on donnera sa tête aux patriotes qui la demandent.
Noble et vénérable tête, détachée comme celle de Thomas More, pour n’avoir pas voulu servir le schisme, que nous serions heureux de vous vénérer sur les autels, à l’exemple de celle du martyr d’Angleterre. Ah ! ce n’est point comme des chiens reçoivent un os comme ce peuple de Jacobins, vous reçut que nous vous recevrions, mais bien comme le plus précieux trésor et la réconfortante leçon d’une inébranlable fidélité à la Foi. Ces cheveux dont le soin pieux de votre fils a enrichi la cure de Guyans-Vennes, nous les regardons avec vénération et reconnaissance ; vos compatriotes aujourd’hui encore l’exemple et le modèle du diocèse doivent les considérer comme un trésor inestimable, car ils savent bien que ce sont vos leçons qui, avec celles des abbés Huot et Robert, leurs vicaires martyrs, les ont fait, leur pères et eux, ce qu’ils sont.

Le 6 octobre, M. Busson fut mandé à Maîche. Sa famille remplie de crainte insistait pour qu’il passât en Suisse ; la frontière était proche mais l’homme juste ne voulut point se refuser à comparaître une seconde fois : ‘’je n’ai rien à craindre ; je n’ai point fait de mal ; le tribunal d’Ornans n’a rien trouvé contre moi. Me sauver, c’est être émigré, et que deviendriez-vous ?’’.

Le lundi 7 au matin, il part, promettant d’être de retour le surlendemain au plus tard ; mais le mercredi s’écoule sans qu’il reparaisse. M. Gaume accourt à Maîche pour avoir des nouvelles. On le repousse brutalement en lui disant : ‘’tu le verras sur l’échafaud’’. Madame Busson est venue jusqu’au seuil de la prison ; même dans son état sur le point d’être mère, elle ne peut toucher les Sans-Culottes qui la gardent. Elle s’évanouit sur le seuil.

Voici se qui s’était passé à Maîche : quand M. Busson était arrivé porteur de sa lettre de convocation, le président après en avoir pris lecture s’était retourné vers un gendarme et avait dit : ‘’Arrêtez-moi cet homme’’.

Aux dénonciations d’Orchamps, s’était joint le faux témoignage d’un voisin sur lequel on bâtit l’accusation rappelée dans l’arrêt : ‘’Il est convaincu d’avoir pris part à l’émeute ; il en a été l’un des principaux instigateurs, il a enrôlé avec menaces et violences plusieurs citoyens pour la bande de révoltés’’.

C’est ici le cas de rappeler l’opinion de Benoit XIV que nous citions à propos du Père Emeric. Accusé en haine de la Foi auprès d’un tyran, d’un crime que le tyran punit de mort quand bien même que le tyran aurait condamné uniquement pour ce prétendu crime, M. Busson devrait être considéré comme martyr. La fausseté du témoignage est manifeste, autant par sa contradiction avec les faits et avec le jugement d’Ornans, que par les remords du faux témoin lequel en mourant fit offrir une indemnité à Mme Busson, ce à quoi la chrétienne veuve répondit ‘’La religion m’oblige à lui pardonner, et je lui pardonne ; mais qu’il garde son bien ; le sang ne se paye pas avec de l’argent’’.

M. Busson fut emprisonné dans le vieux château. Par son aménité et son courage, il devint l’ange consolateur des prisonniers. Il les fortifie par ses exhortations et par ses exemples ; il relève les courages par le chant des plus beaux cantiques. Voyez arriver dans la prison le jeune armurier Devillers, qui y est jeté en apportant une lettre dont il a consenti par complaisance à se charger, et à la lecture de laquelle le président lui a dit : ‘’Mon ami, vous apportez ici votre propre condamnation’’. Sous ce coup imprévu, le jeune homme chancelle, mais M. Busson qui l’a eu pour élève et qui le connaît et l’estime particulièrement va au devant de lui et l’embrasse, il l’encourage et lui montrant la récompense qui les attend, l’éternité du Ciel et le peu de durée de la vie : ‘’Qu’importe de mourir quinze ou vingt ans plus tôt !’’.

Le 14 octobre, quatorze des prétendus émeutiers furent condamnés à mort : d’autres à la déportation ; rares furent les acquittés.

Il reste deux heures aux condamnés ; les prêtres schismatiques viennent leur offrir leur ministère ; quelques-uns, sachant qu’à la mort le prêtre le plus indigne garde le pouvoir d’absoudre, consentent à recevoir leurs secours ; mais la plupart se remettent à Dieu et repoussant les intrus suivent le parti que les instructions de l’évêque administrateur recommandaient comme préférable. De ce nombre fut M. Busson ; entre sa libération à Ornans et son incarcération à Maîche, il avait pu recevoir les sacrements. Aussi lorsque l’intrus s’approche de lui, le martyr le cingla à la face de cette parole : ‘’un bon prêtre a reçu ma confession il y a quelques jours’’.

Des prêtres fidèles avaient fait leur possible pour parvenir auprès des condamnés ; ils avaient dû y renoncer ; mais cachés dans un arbre, sur les hauteurs de Montjoie, ils assistèrent à l’exécution et donnèrent de loin à chaque condamné une dernière absolution.

‘’Très chère épouse, je t’écris d’une main tremblante et à une heure seulement de ma mort. Prie pour moi ; ne te chagrine pas, et prends garde à l’enfant que tu portes dans ton sein. Embrasse tous mes pauvres petits ; mais surtout, je t’en recommande l’éducation, car ils sont maintenant tout à ta charge. Je vous embrasse tous, et je fais comme innocent le sacrifice de ma vie’’.

Mme Busson devait se montrer digne de son mari ; elle subit un si rude coup sans faiblir ; elle éleva ses enfants avec un dévouement et une vigilance que l’issue a montrés. Deux furent des prêtres éminents autant par leurs vertus que par les charges qu’ils occupèrent tant à la cour, où l’un d’eux fut précepteur de Mademoiselle, sœur d’Henri V, et Directeur des Affaires Ecclésiastiques, qu’au Chapître Métropolitain : leur souvenir se conserve encore vivant par leurs œuvres et la pieuse confrérie des Filles de service de Besançon, répandue maintenant en bien des endroits, garde avec reconnaissance le souvenir de son fondateur.

Cependant le moment fatal approchait. Les quatorze condamnés sont conduits sur la place où se dresse l’échafaud. M. Busson, condamné le dernier, sera exécuté le dernier ; cet homme de 32 ans, si plein de sollicitude pour els siens, ne voit plus que son devoir ; il n’y pas de prêtre parmi eux ; l’ancien recteur d’école qui a été si longtemps l’auxiliaire dévoué du prêtre, va mettre à profit son influence et son instruction pour être l’ange consolateur des condamnés. De même que les bienheureuses Carmélites de Compiègne viennent l’une après l’autre, avant de se livrer au bourreau, recevoir comme pour le moindre acte de leur vie conventionnelle
La bénédiction de leur prieure, qui mourra la dernière, de même les condamnés de Maîche embrassent l’un après l’autre, cet homme plus jeune que la plupart d’entre eux mais qu’ils considèrent presque comme leur prêtre ; et ce supérieur improvisé suggère à chacun une dernière prière et un dernier acte de résignation.

Robie Monnin paraît le premier ; au milieu des cris et des injures de la populace, il s’écrie : ‘’j’ai soutenu nos prêtres et la Religion, je meurs innocent ! ‘’. Devillers passe le dixième ; il avait retrouvé tout son courage, et il avait « écrit à sa mère qu’elle devrait se réjouir au lieu de pleurer, parce que c’était vraiment un bonheur de mourir pour une si bonne cause. Enfin, M. Busson reçut la palme qui lui était réservée. Les juges, d’une fenêtre du vestibule du château, contemplaient le spectacle, et le président, un couteau à la main, marquait d’une entaille dans la boiserie chaque tête qui tombait ; on montre encore cette ‘’taille’’ funèbre. Les prisonniers, non encore jugés, entassé dans le cachots, récitaient les prières des agonisants. Il était cinq heures lorsque la tête de M. Busson tomba, et les juges quittèrent la place pour aller dîner.

Avec M. Busson, M. Girardot, apparaît clairement comme arrêté et condamné sous un vain prétexte, mais en réalité en haine de la Foi.

Jean Ignace Girardot, fils de Jean Antoine Girardot et de Jeanne Claude Mougin, sa femme , était né le 29 janvier 1760. Bien qu’il fut de Vennes, commune co-paroissiale et assez distante de l’église, ses pieux parents, lui avaient procuré le jour même la grâce du baptême.

C’était un honnête cultivateur, instruit, assez accessible aux idées politiques alors de mode, et de ses compatriotes l’avaient élu à la charge d’officier municipal de la commune de Vennes.

Mais bientôt, Girardot vit le chemin que prenait la Révolution ; le culte schismatique prétendait trouver son auxiliaire dans les municipalités ; il allait falloir jurer la Constitution, lire les mandements des évêques intrus, puis bientôt prêter main forte à la garde nationale et à la gendarmerie, et diriger leurs recherches des prêtres fidèles. Jean Ignace Girardot fut un des rares officiers municipaux qui estimèrent dès le début ne pas devoir se prêter au services qu’ils prévoyaient devoir être exigés d’eux. Sous un prétexte quelconque il donna sa démission. ‘’La Constitution ne lui convenait pas’’. Tels étaient, selon un des accusateurs, les termes dans lesquels il avait justifié sa démission.

Lorsqu’éclata la Petite Vendée, Girardot n’y prit qu’une part très secondaire si même il s’en mêla. Un seul témoignage et encore des plus vagues, fut seul relevé contre lui. Mais il craignit à juste titre la haine des sans-culottes et il jugea prudent de se cacher ; peut-être même, comme quelques autres, passa-t-il un instant en Suisse. Mais à peine reparut-il qu’il fut inculpé d’émigration, arrêté et traîné à Besançon ; il y comparut le 21 novembre. Le département eut dû, comme il le fit le 7 novembre pour quinze accusés déclarer ‘’qu’entraînés à l’étranger par une sorte de panique, sur le bruit qui s’était répandu que l’armée insurgée s’avançait, mettant tout à feu et à sang, ils ne pouvaient pas être considérés, comme étant sortis librement du territoire français et avec l’intention d’émigrer’’.

Les autres accusés, entre lesquels se trouvaient Girardot, déclaraient bien n’être passés en Suisse que par crainte d’être massacrés, et avoir passé tout le temps de leur séjour en ce pays à épier la frontière pour pouvoir rentrer chez eux sans être saisis par la forte garde postée sur la rive du Doubs. Ils s’étaient présentés immédiatement aux appels de la municipalité après leur retour, et n’avaient point cherché à s’y soustraire.

C’est alors qu’intervinrent les témoignages. Un seul témoin avait vu Girardot prendre part à l’émeute ; c’était le dénonciateur à gages qui avait tout vu et qui déposait comme chaque accusé ; cet homme nommé Tarby, déclarait avoir vu Girardot présent lors du désarmement des patriotes à Loray . Ce témoignage était véritablement bien vague : un seul témoin ; l’inculpé ayant été simplement vu, sans qu’on rapporte un propos ou un acte et alors qu’il pouvait dire à l’accusateur, puisque vous m’y aviez vu, vous avez comme moi, commis le crime d’y assister, tout cela ne permettait guère d’échafauder une accusation. Mais il y avait un second témoin : celui-là rappela que l’accusé était officier municipal en 1791 et qu’il avait donné sa démission parce que la Constitution ne lui convenait pas.

C’en fut dès lors assez pour condamner Jean Ignace Girardot à la peine de mort. Le jugement fut prononcé le 21 novembre malgré la supplique par laquelle, le 11 novembre, les condamnés avaient imploré un délai de deux mois pour justifier de leur innocence, et malgré la courageuse défense de l’avocat Jarry.

L’exécution eut lieu à trois heures sur la place Saint-Pierre.

Le témoignage de Laviron est précieux sur ce point ; il rapporte ce crime judiciaire en ces termes : ‘’Le 21 octobre 1793, onze paysans des montagnes ont été guillotinés sur la place Saint-Pierre, pour cause de rassemblement. Ils faisaient partie de ce grand nombre qu’on a fait mourir, dans les montagnes sous la dénomination de royalistes et de fanatiques qui signifie en mots révolutionnaires, Catholiques.

Sauzay d’ailleurs, ne juge pas autrement la condamnation des prétendus insurgés de la Petite Vendée :
‘’Si dans ses premiers arrêts le tribunal avait multiplié avec une sanguinaire libéralité le titre de chef d’émeute, il garda encore moins de mesure à Maîche et ne prit même plus la peine de décerner des grades à ceux qu’on voulait faire mourir. Il ne fit aucune difficulté d’assimiler aux condamnés du district d’Ornans qui avaient réellement formé un attroupement armé, les prévenus du district de Saint-Hippolyte, dont la plupart n’avaient même pas eu le temps et la possibilité de se joindre aux insurgés et à qui on ne pouvait guère reprocher que leur intention probable, leur absence des rangs de la garde nationale, leur fuite ou la reprise de leurs armes. Mais dans leur soif de vengeance, les Jacobins avaient livré au tribunal, non seulement tous ceux qui étaient soupçonnés d’un commencement de participation à la révolte mais encore tous ceux qui, sans sortir d’une attitude toute passive, avaient montré dans leur fidélité religieuse la plus constante fermeté. Les uns avaient été amenés, pour avoir tenu des propos inciviques, d’autres pour avoir refusé de voter en faveur de la Constitution, ceux-ci pour s’être moqué d’un curé constitutionnel, ceux-là tout simplement parce que leur présence était, disait-on une cause de trouble et d’agitation dans le pays’’.

Après de tels témoignages on comprend le désir où nous étions de présenter pour la béatification toutes ces victimes de la Petite Vendée. On a compris pourquoi nous avons pu retenir M. Busson et M. Girardot. Des témoignages , des souvenirs de famille, pourraient peut-être permettre de leur joindre certains de leurs compagnons. Afin de faciliter cette demande de témoignages, nous donnons une liste détaillée des victimes :

 


1 - Tobie Monin, des Ecorces, 41 ans cultivateur,
2 - J.B. Jeandemaîche
, de Mont de Vougney, 33 ans, journalier, on ne relève pas à sa charge, même dans le jugement, un fait du mouvement armé,
3 - Jean Guillaume Brullot
, de Vennes, 39 ans, cultivateur et officier municipal,
4 - Etienne Joseph Boillon
, de Plaimbois du Miroir, 25 ans, meunier,
5 - Victor Boillon
, du Plaimbois du Miroir, 33 ans, laboureur,
6 - François Thomas
, d’Annecy, cordonnier à Flangebouche,
7 - François Xavier Dumont
, de Flangebouche, 50 ans, cultivateur,
8 - Jean François Gauthier
, de Flanchebouche, 45 ans, journalier,
9 - Jean Luc Barçon
, de Longemaison, 41 ans, journalier,
10 - Claude Joseph Devillers
, de Sainte-Radegonde, 25 ans, armurier,
11 - François Joseph Tatu-Roussel
, de Guyans-Vennes, 30 ans, cultivateur,
12 - Claude Antoine Mougin
, de Guyans Vennes, 25 ans, cultivateur,
13 - François Xavier Cassard-Parise
, de Guyans-Vennes, 97 ans, cultivateur,
Tous guillotinés à Maîche avec M. Busson
, le 14 octobre 1793.
14 – Jean Thomas Gody
, 27 ans, domestique deM. De Savy ci-devant conseiller au ci-devant parlement de Toulouse,
15 – Jacques François Duboz
, de Domprel, 36 ans, cultivateur,
16 – J.B. Grillet, de Flangebouche
, 49 ans, voiturier,
Tous guillotinés à Ornans, le 14 septembre 1793.
17 - Guillaume Joseph Gauthier
, de Flangebouche, 27 ans, cultivateur,
18 – Augustin Vivot
, de Flangebouche, 29 ans cultivateur,
19 – Claude Vincent Monnier, de Loray
, 30 ans,
20 – Claude François Faivre
, de Granges de Loray, 26 ans,
tous guillotinés à Ornans le 18 septembre 1793.
21 – J.B. Gauthier, d’Avoudrey, 62 ans laboureur,
22 – François Xavier Bouhelier, cultivateur et ancien maire,
24 – Claude Henri Boillin
, d’Avoudrey, 45 ans cultivateur,
25 - Henri Vermot
, des Maisonnettes, 64 ans, cultivateur
tous guillotinés à Ornans le 21 septembre 1793.
26 – Etienne François Coste-Sarguet, de Guyans-Vennes, 50 ans, cultivateur,
27 – Claude Joseph Tisserand
, de Guyans-Vennes, 25 ans, cultivateur,
28 – Jean Claude Cassard-Georges
, de Guyans-Vennes, 45 ans, cultivateur,
29 – Alexandre Victor Cassard-Georges
, de Guyans-Vennes, 33 ans, cultivateur,
30 – Jean François Xavier Feuvrier-Ethevenard
, de Guyans-Vennes, 43 ans, cultivateur,
31 – Jean Etienne Desbief, de Guyans-Vennes
, 52 ans, cultivateur,
32 – Guillaume François Desbief
, de Guyans-Vennes, 48 ans, cultivateur, frère du précédent,
33 – Auguste Monnot, de Plaimbois
, 48 ans, journalier,
34 – Charles François Forien
, de Loray, 25 ans,
35 – Jean Claude Ballanche
, 52 ans, cultivateur et membre du conseil général de la commune des Maisonnettes, tous guillotinés à Besançon avec M. Girardot le 21 novembre 1793.
36 – Alexandre Bobiller
, de Bretonvillers, domestique, guillotiné à Besançon le 11 décembre 1793.
37 - Jean François Brézard
, maire de la Sommette, 60 ans,
38 – Jean François Drezet
, de Flangebouche, 60 ans, cultivateur,
condamnés à la déportation perpétuelle (Ornans, le 18 septembre 1793), morts dans les prisons de Rennes en mai 1794.
39 – J.B. Robert, père
, cultivateur à Mont de Vougney, 58 ans,
40 – Pierre François Eloi Devillers
, d’Avoudrey, 28 ans, domestique,
morts sur les Pontons ; le premier avait été condamné à quatre ans de déportation (Maîche le 14 octobre 1793), le second à la déportation perpétuelle (Ornans le 18 septembre 1793).
41 – Claude Joseph Vuillemin
, de Guyans-Vennes, 26 ans, guillotiné à Paris le 28 mai 1794.
42 – Jeanne Claudine Feuvrier-Ethevenard
, femme de J.B. Romain, de Groselier (Grand Combe des Bois), 45 ans, guillotiné à Besançon le 2 juillet 1794.

Les noms de ces quarante-deux victimes devraient presque tous être inscrits dans notre martyrologe si les renseignements pouvaient être réunis ; il suffirait comme pour les deux que nous avons retenus, de donner des faits permettant d’appliquer individuellement les témoignages de Laviron et de Sauzay. Nous faisons donc un pressant appel aux familles de ces glorieuses victimes et à Messieurs les curés de leurs paroisses. Nous espérons qu’ils auront à cœur de seconder notre tâche.



Les Refus du Serment


L’instituteur MOREL

M. de PERRUQUET de BÉRY


L’instituteur Morel est une des plus touchantes victimes de l’orgie révolutionnaire ; sa fermeté devant la Foi, la misère qu’il endura, son courage devant la mort tout s’unit pour donner en lui un aspect qui ne peut manquer d’émouvoir.

J’ai déjà, à propos de dom Lessus, montré combien les vieux maîtres d’école de jadis étaient honorés et honorables à la fois. M. Busson m’aurait permis plus encore, à raison de son âge (32 ans seulement) de dire combien cette considération était due à la manière dont les Maître d’École d’alors s’acquittaient de leur noble mais pénible ministère. M. Morel est dans le même cas que M. Busson.

Pierre-Joseph Morel était âgé d’environ cinquante ans. Il était sans autres ressources ue son école, et enseignait à la satisfaction générale dans le village de Saint-Julien-sur-le-Doubs. Lorsque le curé légitime dut céder la place à un intrus, M. Morel qui avait refusé le serment refusa également tout concours au curé schismatique. L’esprit de la population était si excellent qu’il pu cependant se maintenant à la tête de son école, et cela pendant près de deux ans.

Mais, après l’insurrection du 10 août, la situation ne fut plus tenable ; contraint de renvoyer ses élèves, M. Morel pour gagner sa vie, apprit l’art de fabriquer mécaniquement les bas.

Au mois de février 1793, il est l’objet de violentes dénonciations lors de l’enquête que le département ordonne contre les fidèles des cantons de Maîche et du Russey. On l’accuse d’avoir continué à donner l’enseignement au mépris des lois, d’avoir maltraité un de ses écoliers qui avait servi la messe d’un prêtre constitutionnel, d’être le commissionnaire habituel des prêtres déportés et de tenir les discours les plus fanatiques dans des assemblées de femmes qui l’écoutaient comme un oracle.

C’était, en effet, un des moyens employés par nos braves catholiques pour sanctifier le dimanche, puisqu’il ne pouvaient se rendre à la messe, de faire une pieuse assemblée dans laquelle on chantait et on priait. On chantait les parties de la messe que les fidèles chantent, s’associant par un silence recueilli aux parties que le prêtre récite d’ordinaire. Un pieux laïque instruit, comme M. Morel, ou un gracieux enfant auquel on avait appris quelques petites sermons appropriés à sa jeune intelligence, donnait aux fidèles le pain de la parole divine.

On conçoit que le principal personnage de ces réunions devait être persécuté et tracassé de mille manières. De lui aussi on pouvait dire, comme de M. Busson ‘’qu’il faisait à la République autant de mal qu’un prêtre’’.

Le 21 mai 0793, M. Morel dut fuit ; il passa le Doubs, se trouva en Suisse et s’engagea comme journalier pour le temps de la fenaison, à la ferme de l’Abbaye.

Vers la fin de juillet, manquant de travail et de ressources, M. Morel dut recevoir ; il fut reçu et caché à Saint-Julien, par M. Burniquez. Mais il fut découvert et arrêté le 29 août par le brigadier de gendarmerie Vitteaux, lequel mérita par là un avancement rapide, puisqu’un peu plus tard nous le trouvons avec le grade de lieutenant, chargé d’escorter les convois de prêtres envoyés aux ports d’embarquement.

Emprisonné à Maîche, puis à Saint-Hippolyte, M. Morel ne fit pas de difficulté d’avouer qu’il avait quitté la France pour se soustraire aux vexations et aux menaces auxquelles il avait été en butte, et qu’il n’était rentré, après deux mois d’absence, que parce qu’il ne pouvait plus gagner son pain en Suisse’’. On lui demande s’il a des propriétés et il répond avec un sourire amer qu’il a pour tout bien un lit et une écuelle. On lui demande s’il connaît les lois contre les émigrés, et il réplique que oui. ‘’Mais il ne croyait pas qu’elles eussent en vue un pauvre homme comme lui’’. Transféré à Besançon le 30 août, M. Morel fut interrogé le 2 septembre ; il protesta que pendant son séjour en Suisse il n’avait eu aucune relation ni correspondance avec les émigrés ou avec les déportés, et qu’il n’avait jamais porté les armes contre la patrie. Le tribunal civil qui suppléait au tribunal criminel, alors en sanglante excursion, ne se soucia pas de juger le brave instituteur, et ce n’est que lorsque le tribunal criminel fut rentré que, le 28 octobre 1793, M. Morel parut à la barre.

Le défenseur de M. Morel lui suggéra l’idée de réclamer, en qualité de fabricant de bas le bénéfice de l’exception stipulé dans les lois contre l’émigration, en faveur de certains industriels. Le département décida que Morel de son propre nom, n’était passé en Suisse que parce qu’on le traitait d’aristocrate, et qu’il n’y avait été occupé qu’à porter du bois et à faire des foins ; qu’en conséquence il devait être maintenu sur la liste des émigrés (30 octobre).

Le 2 novembre, l’instituteur Morel fut donc ramené devant le tribunal révolutionnaire et condamné à mort. Et celui qui avait cherché à maintenir le culte et les traditions fut exécuté ce jour même comme une victime salutaire, le jour où l’Église de France était empêchée de prier pour ses chers défunts.

L’enthousiasme de l’instituteur Morel devant la mort nous est peint par une étrange circonstance. Un jeune écolier se rendait au collège : il voulut éviter la populace et prit la rue de la Prison ; mais soudain, il fut heurté et renversé par un homme qui sortait de la prison avec une telle vivacité qu’il ne vit pas le jeune écolier, et qui se dirigea ensuite de toute la vitesse de ses jambes vers l’échafaud. C’était Morel qui courait à la mort ; l’enfant était le futur bibliothécaire Charles Weiss qui, soixante dix ans plus tard racontait encore avec une profonde émotion cet épisode de son enfance.

C’était aussi en raison de son refus de serment qu’ le 14 février 1794, le tribunal révolutionnaire de Lyon envoyait à la mort un pieux laïque de Thoirette, au diocèse de Saint-Claude M. Jacques-Anselme de Perruquet de Bévi. Ce vénérable gentilhomme de 69 ans avait vieilli dans sa paroisse natale, donnant à tous, en même temps que l’exemple inviolable fidélité politique, celui d’une éclatante profession de la religion catholique. Ce fut pour la Foi, autant que pour la politique, qu’il se refusa formellement à jurer la Constitution. La commission révolutionnaire de Lyon le fit rechercher à Thoirette et le condamna à mort, sur son nouveau refus du serment : ‘’Comme contre-révolutionnaire, qui n’avait voulu ni accepter la Constitution républicaine, ni prêter le serment à la liberté et à l’égalité.
 


XII


Les commissionnaires de prêtres déportés

François Xavier Joseph BAUCARD


M. Baucard, le premier qui ouvre cette série touchante de nos glorieuses victimes, était un de ces humbles du monde, au cœur précieux devant Dieu. Il fallait bien, au péril de la vie, maintenir en communication le peuple avec ses prêtre puisqu’on avait chassé ou reclus les prêtres ; il fallait bien pourvoir les missionnaires cachés des huiles saintes, puisque les cérémonies sacrées ne pouvaient plus se faire qu’à l’étranger. Déjà nous avons vu condamner Sœur Sainte-Dorothée pour sa correspondance avec les prêtres déportés. Déjà nous avons vu relever ce grief contre l’instituteur Morel. Pour M. Baucard, ce sera l’unique motif de sa condamnation.

François Xavier Joseph Baucard était né à Froidefontaine, non loin de la charmante petite ville de Nozeroy, et il était attaché comme postillon aux Postes de Pontarlier. C’était un précieux auxiliaire ; avec un grand dévouement il mit au service des prêtres déportés les facilités que lui donnaient ses fonctions.

Le 7 décembre 1793, deux voyageurs se présentent à la Poste et demandent des chevaux pour aller en Suisse. Ils étaient munis des pièces régulières et les chevaux furent donnés sans observation ; Baucard, dont ce n’était pas le tour de service, sollicita d’être employé. A la douane des Verrières, les voyageurs furent fouillés : Baucard avait dans une de ses poches deux pixydes en argent pour les Saintes Huiles, dans un paquet, un bréviaire et deux chemises, et tant dans son gant que sous sa selle, 20 pièces de 24 livres et un ducat d’or, et 96 livres en écus.

Aussitôt arrêté, Baucard fut ramené à Pontarlier et incarcéré. Dans l’acte d’accusation on le prévint ‘’d’avoir exporté du numéraire, des objets servant au culte, et d’autres effets pour des émigrés, et d’avoir entretenu des relations criminelles avec eux.

‘’La nature des objets saisis, y dit-on, ne laisse aucun doute qu’ils ne fussent destinés à des prêtres émigrés » ».

Transféré à Besançon, Baucard comparut le 7 mars devant le tribunal criminel. A quatre heures du même jour, il fut guillotiné sur la Place Saint-Pierre. La condamnation avait été prononcée par 9 voix contre 12. La Vedette dans son langage ordurier concluait ainsi son récit : ‘’Ce malheureux n’a jamais voulu déclarer pour qui était destiné cet argent. Si son sort ne dégoûte pas les âmes pieuses et compatissantes d’alimenter nos sains prêtres, les postillons qu’un pareil exemple effrayera se tiendront peut-être sur leurs gardes et refuseront à l’avenir leurs services au scélérats qui ne craignent pas de se jouer ainsi de la vie d’un père de famille. Avis aux ambitieux qui cherchent à adresser des richesses au mépris des lois ; puissent-ils ne pas oublier la mort de Joseph Baucard.

Nous sommes donc en droit par ce témoignage même de l’ennemi de considérer M. Baucard comme un martyr de la charité des fidèles envers leurs prêtres exilés et dépouillés pour la Foi, et de voir en sa mort un des plus beaux exemples de cette fidélité que le peuple comtois, sauf quelques énergumènes et les voyou qui se trouvent partout, témoigna à ses prêtres.


Madame Varin d’AINVELLE,
Anne OUDET, Françoise MAREY
Jeanne Baptiste BLANDIN


Après M. Baucard, nous voyons pour des motifs analogues un groupe de quatre vaillantes femmes immolées à Paris, le 29 juillet 1794.

Madame Marie-Françoise Pusel de Boursières était âgée de 59 ans ; elle était veuve de son cousin François Varin d’Ainvelle, conseiller au Parlement de Franche-Comté ; nés à Besançon, elle s’était mariée avec dispense de consanguinité en 1763, en l’église paroissiale de Saint-Maurice. Bientôt veuve, elle s’était consacrée à ses devoirs de mère avec une austère vertu et elle avait vieilli dans l’hôtel de sa famille, rue du Perron, dont ses frère le chanoine Georges François Xavier Pusel de Boursières, le chevalier Pierre Louis de Boursières, chevalier de Saint-Louis et l’écuyer Louis Bonaventure de Boursières, capitaine au régiment de Bresse, lui avaient laissé la propriété par un ace passé en février 1779. La pieuse veuve s’était aussi assuré des droits de banc et place dans l’église voisine des Bénédictins, aujourd’hui Notre Dame. Elle jouissait de revenus considérables, dont les titres sont conservés dans le dossier de son procès, aux archives nationales W 422 n° 957.

Le chanoine de Boursières et le chevalier de Boursières avaient lui les orgies révolutionnaires ; le premier était passé en Suisse lors de sa déportation ; le second é »tait allé » prendre du service entraînant son neveu qui avait déserté la carrière ecclésiastique à laquelle il se préparait avec peu de goût, il est vrai pur suivre le chevalier à l’armée des Princes.

Mme Varin d’Ainvelle était donc restée seule avec sa servante, Anne Oudet , et la cuisinière des deux frères de Boursières, Françoise Marey.

Anne était née à Rochefort le 6 mai 1760, fille de Pierre Oudet et de Claudine Millier, et elle avait reçu le saint baptême le même jour ; elle était entrée à 18 ans comme femme de chambre chez Mme d’Ainvelle.

Françoise Marey, née à Vauchamps, était âgée de 36 ans ; il y avait deux ans qu’elle était entrée comme cuisinière, aux gages de 90 livres par an, au service du chanoine et du chevalier de Boursières.

Une quatrième personne se trouva associée aux bonnes œuvres et aux tribulations de Mme d’Ainvelle ; c’est Jeanne Baptiste Blandin. Cette vénérable fille, âgée de 65 ans, originaire de Montjustin, était depuis 18 ans au service de l’abbé Touzet ; elle gagnait vingt écus par an et sa petite fortune, composée des 120 livres de l’héritage paternel, et de 330 livres d’épargne, elle s’en était servi pour aider son maître, dans ses besoins, bien loin d‘être payée de ses gages. Lorsque M. Touzet fut déporté, avant de partir et afin de l’indemniser, il vendit à Jean Baptiste son mobilier par un acte reçu du notaire Belamy, et si en règle que les administrateurs le reconnurent et permirent à l’acquéreur d’en disposer et d’en vendre une partie.

Mais la Révolution durant et les ressources manquant, la brave fille se décida à quitter le logement de l’abbé Touzet, qu’elle avait conservé la maison Brégand, rue Saint-Vincent, n° 600, qu’elle payait beaucoup trop cher pour elle seule (230 livres par an) et le 25 Florial an II, elle louait moyennant 48 livres par an un cabinet chez Madame d’Ainvelle. Ce fut Françoise Marey qui, par procuration signa son bail.

Cependant la fameuse Terreur battait son plein ; Madame d’Ainvelle était trop bien apparentée, et Jeanne-Marie Blandin, s’était trop dévouée aux prêtres persécutés, pour ne pas être inquiétées. On épia leurs démarches et on fil des perquisitions. En divers endroits de la maison et du jardin ou trouva des cachettes où l’on avait placé de l’argent ou de l’argenterie, des vêtements, etc. Mais, cas aggravant, on releva : quatre soutanes noires et une robe violette de chanoine, ‘’une croix reliquaire en cristal avec son cachet qui, circonstance aggravante, était armoriée, un reliquaire, une médaille d’Innocent IX, deux nappes d’autel’’.

On serait tenté de rire lorsqu’on prétend que ces objets cachés ou prétendus tels étaient destinés à une armée d’invasion. Ce sont des literies ‘’plumons’’ matelas ; de vieux habits, la robe du conseiller d’Ainvelle, un tableau représentant le Catafalque de Louis XV, des livres, de la vaisselle, et par dessus tout, un ‘’bébé d’enfant’’ c’est-à-dire une poupée.

Les juges ne rirent pas en lisant cette énumération ; on trouva dans les papiers, un, fragment de sermon en latin sur l’Incarnation, écrit depuis une centaine d’années, un ordo de l’église de Besançon pour le mois d’août (vendredi 3 ; le dimanche 5 pour al confrérie du Rosaire ; le sermon fut qualifié d’ ’’écrit fanatique’’ et marqué ici au crayon rouge.

Dans les papiers de Mlle Blandin, se trouvait une lettre datée de Bâle ‘’ce 21 may’’ ; on ne disait pas de quelle année et ce pouvait être très bien d’avant la déportation de l’abbé Touzet puisque Françoise Donne, écrivant à son amie, se plaignait d’être sans nouvelles d’elle ‘’ou de M. l’abbé’’, les craignait malades et disait qu’elle rembourserait les ports de lettres. C’était tout.

Cela suffit à monter une accusation de complicité avec les dé »portés et les émigrés, de recel d’effets appartenant à la nation : (combien la ‘’robe de chanoine’’ et la poupée pouvaient enrichir la République !) de fanatisme, etc.

La lettre ‘’paraît annoncer qu’il a existé une correspondance avec les ennemis extérieurs de la République’’. On a trouvé des imprimés ‘’qui tendent à inspirer des maximes séditieuses et contre-révolutionnaires (un bref du Pape). Les autres accusées seront envoyées à Paris. Ainsi en décide le tribunal criminel du Doubs.

Rambour les accompagne d’une lettre dans laquelle il les dit coupables ‘’d’une intention sciemment contre-révolutionnaire’’.

On dit qu’en route, la voiture ayant stationné à Charenton, des personnes compatissantes offrirent aux prisonnières des paroles de sympathie. A quoi, le visage enflammé d’un feu céleste, Mme d’Ainvelle répondit : ‘’Ne nous plaignez pas ; vous êtes vous-mêmes bien plus à plaindre que nous, puisque vous restez exposés à tant de périls et de sujet de douleur tandis que nous n’avons plus que deux pas à faire, l’un d’ici à l’échafaud et l’autre de l’échafaud au Ciel’’.

La pieuse veuve ne disait que trop vrai. Le 20 juillet, les quatre inculpées comparurent devant le tribunal de sang. Fouquier-Tinville demanda leur tête, et il l’obtient par un jugement dans lequel entre autres griefs, on voit qu’on avait trouvé dans la maison Varin des objets appartenant à des ‘’prêtres réfractaires’’, que Mlle Blandin avait diverti et recélé les effets du prêtre Touzet ‘’émigré’’, qu’on avait trouvé des écrits et des ouvrages tant contre-révolutionnaires que fanatiques. Et après ce tissus d’ineptes accusations, le tribunal concluait : ‘’Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté soit par la force, soit par la ruse’’ et sans qu’aucun témoin ait été entendu, sans qu’aucun défenseur ait été présenté, au moins pour la forme, les quatre ‘’conspiratrices’’ furent exécutées le même jour.

Or, précisément à la même heure, le jeune fils de Mme Varin qui suivait à l’armée des Princes une conduite un peu inquiétante et qui ignorait encore jusqu’à l’arrestation, ressenti l’effet des prières et des grâces de cette vénérable mère. Il rentra dans ses anciens sentiments, quitta les armes, devint un prêtre fervent et mourut saintement après avoir été un des restaurateurs de la Compagnie de Jésus et le guide spirituel de la Bienheureuse Sophie Baret dans la fondation des Dames du Sacré-Cœur.

Ainsi on vit une fois de plus le sang des martyrs faire germer la Sainteté.

 

 

Barthélemy PINARD, Claudine-Anatoile DEY et Marguerite BAUCHET


La veille 19 juillet 1794, trois autres bisontins et pour le même motif, avaient été eux aussi, traînés à la guillotine à Paris. Une note de leur dossier (Archives Nationales W 1 ;424) les appelle ‘’Bande de fanatiques et de contre-révolutionnaires’’ Leur arrestation avait été annoncée en ces termes par la Vedette : ‘’Dans une des dernières séances de la société populaire, disait la Vedette du 17 juin. Lejeune a annoncé que l’on avait trouvé chez de très saintes filles une édition complète de la représentation du bienheureux béni Saint-Suaire, de pieuse mémoire. Il y en avait cinq cents exemplaires, bien joliment brodés et enluminés de chanoines, évêques et archevêques bien et dûment crossés et mitrés. Comme il est d’usage que les pieuses reliques soient accompagnées d’un certificat authentique qui atteste leur vertu, on a trouvé aussi chez nos très saintes femmes une petite correspondance entretenue avec les émigrés qui prouve à quel usage on destinait les bienheureux bénis saints suaires. Nos vertueuses ouvrières ont été mises dans un lieu où elles pourront vaquer sans trouble à l’oraison, en attendant que l’accusateur public du tribunal révolutionnaire ait le loisir de leur faire deux doigts de cour’’.

Le chef de la ‘’bande’’, Barthélemy Pinard, âgé de 70 ans, né à Dijon était ‘’commis négociant chez le citoyen Pochet’’ et demeurait rue de la lue.

Marguerite Bauchet, marchande était âgée de 60 ans et originaire de Cernans-les-Montbozon ; son frère, vicaire de Saint-Jean-Baptiste avait refusé le serment et était dé »porté en Suisse.

Claudine-Anatoile Dey, âgée de 46 ans, née à Salins, était la fille d’un premier mariage de la femme de Pinard ; elle habitait avec eux.

Une perquisition amena la découverte de lettres écrites par des prêtres déportés à Melle Dey, de prières pour l’Église, le Pape et l’Archevêque d’une chanson contre le Père Télesphore le trop fameux apostat ou en l’honneur de M. Bacoffe, l’intrépide curé de Saint-Jean-Baptiste.


Hélas pour nous quel malheur
Si ce pasteur si digne s’était laissé par erreur
Tomber dans le schisme, toutes ses brebis s’est égarés
Nous serions abandonnés
Vive à jamais le curé de Saint-Jean-Baptiste
Etc …


Pour de si mauvais vers qui se chantaient sur l’air de la ‘’Bonne aventure’’, ce n’était pas la peine de guillotiner quatre personnes. Mais la perquisition avait trouvé » encore bien d’autres choses : une raillerie sur le ‘’café-schisme’’ du curé constitutionnel, des maximes admirables de fidélité, de paix et de foi pour les ‘’fidèles pendant le temps de schisme et de persécution’’.

Puis on fit l’inventaire ; les perquisitionnaires mentionnent en tête qu’ils y furent amenés par la saisir de lettres anonymes saisies sur la personne de Thérèse Gay, servante du citoyen Pinard. Et alors, voici les ornements d’église, même une bourse avec son corporal dedans ; des aubes, des calottes, un rituel, cinq petites bourses avec leurs corporaux pour porter le petit ciboire. L’inventaire désigne même que tel ornement est destiné aux ‘’Premières classes’’ : c’était évidemment une véritable église secrète que cette maison Pinard et la police avait eu du nez. Voici les Canons, Calices, Missels, un diurnal, des livres portant la signature de l’abbé Beauchet, des livres de chœur, des purificatoires dont quelques uns sont ‘’teintés de vin’’ ce qui indique un usage assez récent, une petite Hostie, des règlements de piété pour les enfants, des mémoriaux de Première-Communion, le gros paquet des images dont parle la ‘’Vedette’’, des collets et des rabats, des sermons, des petits manteaux, une bible qui est à l’abbé Cottin, déporté, le rochet et le camail de l’abbé Beauchet, des livres appartenant à divers prêtres déportés ; une caisse ‘’pleine d’effets avec une fausse queue (pour se déguiser il fallait des perruques surtout à cette époque) et un écrit contre-révolutionnaire appartenant à M. Mathieu, prêtre déporté, le missel des morts de M. Beauchet, dans lequel une lettre datée de Nivôse précédent servait de marque’’.

On a trouvé également une ‘’robe de confrérie’’ avec le cordon et le chapelet, des fleurs artificielles, des catéchismes imprimés en 1790.

Le lendemain, 21 Florial an II, le comité de surveillance se transportait au domicile de M. Pinard ; il continuent les fouilles et trouvent cachés ‘’dans le bas d’un farinier’’ deux soutanes, des chandeliers d’argent etc.

On arrête à la Poste les lettres à l’adresse de Pinard et on ne les lui remet qu’après examen.

Barthélemy Pinard avait fait de mauvaises affaires et sa belle-fille était locataire du logement et l’avait ‘’retiré’’ chez elle avec sa mère. D’ailleurs, sa femme était depuis longtemps malade, retenue au lit ; elle fut laissée hors du débat. Thérèse Gay bénéficia de la même indulgence.

Il n’en fut pas de même de Thérèse Beauchet : Thérèse Gay l’avait dénoncée comme ayant apporté dans son tablier, en plusieurs voyages les effets saisis chez Pinard.

Elle fit en vain l’ignorante pour éviter de compromettre les autres.

Claudine Antoinette Dey prend pour elle toute la responsabilité. Elle disculpe son beau-père et sa mère ; elle finit en outre par avouer ses correspondances et commissions des prêtres déportés.

Enfin, elle dit qu’elle ignorait la loi, mais que l’eut-elle connue, elle n’aurait pas déclaré les effets qu’on lui avait confiés, mais qu’elle aurait pressé Marguerite Beauchet d’agir à son idée.

Quand à Barthélémy Pinard, il ne savait rien car il était absent toute la journée pour son travail. Il ne nia pas une lettre reçue d’un prêtre déporté mais il dit n’avoir pas fait la commission que cette lettre demandait.

Les trois inculpés et leurs complices furent renvoyés devant le jury d’accusation.

Le 21 Floréal an II, ils subirent l’interrogatoire. On joignit à ce grief qu’un sac de farine avait été trouvé dans une malle, mais Mlle Dey répondit à ce grief d’ ’’accaparement’’ que la malle n’était pas fermée et que cette place était une précaution contre les rats. M. Pinard avoua avoir vu et reçu le prêtre déporté Baille.

Les trois principaux accusés furent envoyé à Paris, ainsi que la servante Thérèse Gay ; ils comparurent dans une fournée dans laquelle ils occupent les numéros 23, 24, 25 et 26.

L’accusateur public relève contre eux :

1° Contre Barthélemy Pinard, une lettre du 21 décembre 1792 par laquelle un prêtre ‘’émigré’’ lui donnait des commissions. Pinard avait pu dire qu’il ne lui avait pas répondu, sans mentir, car le prêtre disait de répondre à une tierce personne.

2° Contre Claudine Anatoile Dey, une correspondance avec des prêtres émigrés ; elle avait exprimé son chagrin de la Révolution à un d’eux, qui lui répond le 16 juillet 1793 :
‘’Une petite dose de cette liqueur douce, trois grains de patience et un peu de cette poussière symbolique d’humilité, tout cela fera un excellent mélange que vous prendrez tous les matins en vous levant et continuerez à les prendre de quart d’heure en quart d’heure jusqu’à ce que votre sang soit déchargé de cette humeur qui l’empêche de circuler, et qui par conséquent vous met mal à votre aise. Après cette sainte et douce recette, ce prêtre curieux ajoute : Faites-moi part des nouvelles de l’intérieur. Vous le pouvez sans courir aucun risque ; on les dit très intéressantes ‘’Fouquier relève en outre le recel des effets de prêtres sortis du territoire français’’.

Contre Melle Beauchet, l’accusateur lui reproche d’être sœur d’un prêtre émigré, d’être complice de Mlle Dey ; il en est de même de Thérèse Gay qui aurait dû les dénoncer. Enfin vient contre tous le grief des prières ‘’pour le Pape, pour Monseigneur l’archevêque, pour le roy et la famille royale’’ que l’on a trouvées lors des perquisitions.

Le tribunal lui adjugea ses conclusions en condamnant à mort les trois principaux accusés ; Thérèse Gay fut acquittée, nos trois commissionnaires de prêtres et ‘’receleurs de leurs effets’’ furent guillotinés le même jour.

 


Toussaint MENEGAUD


Enfin, deux mois après la chute de Robespierre, le sang coulait encore à Paris et l’échafaud voyait un dernier Franc-Comtois mourir, pur services rendus aux prêtres déportés. C’était un horloger de Besançon, M. Toussaint Menegaud, âgé de 36 ans selon une pièce de 41 ans selon le jugement. Il était né à Besançon et y exerçait paisiblement sa profession quand la Révolution éclata. Son attitude politique avait bientôt déplu aux puissants. On l’incarcéra à Besançon puis de là il fut transféré avec d’autres à Dijon ; mais la haine l’y poursuivit ; il fut dénoncé de nouveau et le département ordonna son envoi au tribunal révolutionnaire et sa conduite à Paris de brigade en brigade.

Son arrestation ait été motivée d’après un tableau annexé à son dossier (Archives Nationales W 448 n° 96) : ‘’pour avoir été aristocrate faisant les commissions des prêtres et des ex-nobles.

Pour ce motif, ce père de famille de deux enfants, dont le fils aîné avait dix ans et qui ne vivait que de son travail, appelé par ses ennemis’’ le magasinier des nouvelles aristocrates’’ fut donc entraîné à Paris.

Le même tableau le dit d’un caractère fougueux ; il l’accuse d’aimer l’argent, ce qui est un crime contre les assignats ; et ce qui montre bien que M. Menegaud avait été uniquement poussé par la persécution religieuse : ‘’paraissant assez patriote au commencement de la Révolution, et après a changé’’. On attribuait plus rapide et sûr d’acheter des biens nationaux.

A Paris, Leblois avait succédé à Foulquier qui avait expié ses crimes sur l’instrument du supplice de ses victimes. Il accuse Menegaud d’avoir entretenu des correspondances même en voyageant hors du territoire de la République en 1791 et 1792 (notez qu’alors la loi n’existait pas encore). On relevait du mépris pour la garde nationale des services rendus aux émigrés, des paroles contre l’assemblée et les clubistes.

En vertu de ce document, l’écrou fut maintenu le 19 Fructidor an II et le brave ouvrier entre à la Conciergerie. Le 23 du même mois, il était condamné à mort et exécuté. Ce singulier ‘’aristocrate’’ qui vivait de son travail et laissait une veuve avec deux jeunes enfants sans ressources, mourait sans doute victime de quelque haine secrète et inconnue à l’heure actuelle ; est sûr et ce qu’on a caché le plus possible dans les pièces du procès, c’est que M. Menegaud avait été commissionnaire de prêtres déportés. Un mot du tableau dressé contre lui le dit expressément et cela semble suffisant pour fixer le vrai motif de sa mort.

 


LES APÔTRES LAÏQUES

L’invalide VUILLEMIN

Le Menuisier MOREAU


La Révolution avait jeté en exil les prêtres fidèles, rares étaient ceux qui au péril de leur vie pouvaient rester au secours des chrétiens persécutés et enlacés dans les filets du schisme. Il fallait des auxiliaires. Déjà nous avons vu le rôle qu’avait alors le pieux laïque instruit ; nous avons vu aussi le courage dont le commissionnaire auxiliaire devait faire preuve. Nous avons vu avec MM Morel et Busson la récompense de leur zèle par la couronne du martyre.

Dans ce groupe d’exemple si plein d’actualité apparaît la rude figure d’un vieux soldat, invalide pensionné, Georges-Ignace Vuillemin.

Celui-ci était né au Bélieu en 1728. Il avait vaillamment servi et s’était retiré avec sa pension d’invalide au pays natal. Lorsque la Révolution avait éclaté. Vuillemin, non content de se tenir dans la plus louable orthodoxie, s’était fait apôtre et s’était efforcé de ramener les égarés sur lesquels la famille lui donnait une certaine influence. ‘’C’est dans la plus profonde amertume de mon cœur, écrivait-il le 28 juin 1792, à son beau-frère Receveur de Mont-de-Laval, que j’apprends que vous assistez régulièrement aux offices sacrilèges qui se font au Luhier. Si vous aviez un peu de religion, vous resteriez chez vous. Vous dites que le serment ne change pas la religion et que les nouveaux pasteurs sont soumis à l’Église et reconnaissent le Saint-Père. Et moi aussi je reconnais le Grand Turc pour dominer sur toute la Turquie et sur moi aussi, s’il veut, pourvu qu’il ne me demande rien et n’ordonne rien.
Et de quelle part viennent-ils, ces pasteurs. N’est-ce pas de l’Assemblée Nationale réunie pour des intérêts purement civils ? Les électeurs, qu’ils soient juifs, turcs ou païens ne nomment-ils pas aux évêchés et aux cures ? La liberté française ne permet pas qu’on puisse se lier par un vœu sans perdre la qualité de français ; le mariage est regardé comme un contrat civil qu’ l’on peut casser quand on voudra, et la femme comme une terre que l’on peut acquérir et aliéner à volonté. Si la Religion vous intéressait beaucoup, vous sauriez que le Saint-Père a déjà lancé trois brefs dont le dernier est daté du 19 janvier 1792. Vous direz toujours : ‘’Il faut suivre la loi’’. Oui, il faut la suivre pour le temporel. Vous dites que la liberté de conscience est permise ; il faut donc en jouir ; pour moi je veux en faire usage. Je suis français, aussi intéressé pour ma patrie que celui qui pourrait me la disputer. J’ai fait le serment civique et je n,e m’en dis pas , quoi qu’il puisse m’arriver. Mais pour les vérités que je vous dis ici, j’en suis de même et prêt à les signer de mon sang, aussi librement qu’avec cette encre si Dieu m’en fait la grâce. Je ne fais aucun mystère de cette lettre, vous pouvez la communiquer à qui bon vous semblera, même à Martin (c’était le curé intrus du Luhier) et je désire que quelqu’un puisse y répondre. Mais je pense que vous la jetterez plutôt dans le feu, et je ne l’apprendrai pas sans verser des larmes et ma femme aussi’’.

Trois mois plus tard, le 22 septembre, le vieil invalide ne se tenant pas pour battu, écrit encore : ‘’En vérité, je suis toujours de plus en plus surpris de vous voir persévérer dans un parti que la Sainte Église rejette et dont touts les braves gens ont horreur. Qu’est-ce donc qui peut vous tranquilliser ? Ce ne sont pas les raisons que vous m’avez exposé »es dans votre lettre. Vous dites que nous ne respirons que le sang. Qui, des habitants du Bélieu ou de ceux du Luhier font le plus de vacarme ? Lesquels voudraient égorger les autres ? Qui sont ceux qui font le plus de menaces ? Quand nous demandons qu’on nous laisse pratiquer notre religion selon les décrets, on ne veut pas. Mon Dieu, que je voudrais connaître le vrai moyen pour vous ramener dans le bon chemin ! Ah ! mon cher et tendre frère, comme je l’emploierais, dussé-je y perdre beaucoup, tant vous m’êtes chers tous deux !’’.

Le pauvre invalide perdait ses efforts. Froide et lâche , sa sœur lui répond le 19 novembre : ‘’Mon cher frère, la charité fraternelle m’oblige à vous faire savoir que si vous voulez bien éviter les embarras où vous pourriez vous trouver, par suite de ce que vous m’avez écrit ci-devant, il faut vous montrer bon patriote et vrai citoyen.

Déjà on faisait la distinction comme aujourd’hui et on voulait considérer les catholiques comme hors des droits de citoyens. Mais ce n’était pas pour arrêter un homme qui avait fait ses preuves sur les champs de bataille.

Non content de ne mettre aucun mystère dans son apostolat, l’invalide pratiquait ouvertement ; au besoin pour avoir un prêtre lorsqu’il voulait se confesser, il passait en Suisse, car la frontière était toute voisine. Hélas, il fut surpris au retour, le 27 novembre à sept heures du soir, par des volontaires de la Drôme en détachement à Lac-ou-Villers. Il faisait route avec trois jeunes inconnus qui se trouvaient être des émigrés rentrants. Leur sort fut réglé à part, Vuillemin fut jugé leur complice ; mais ses dénégations auraient pu le faire absoudre, si l’on n’avait trouvé dans son portefeuille dont il n’avait pu se débarrasser à temps, les copies des lettres qu’il avait adressées à son beau-frère, des lettres écrites à leurs parents par des prêtres déportés et une lettre écrite par un émigré. Enfin l’invalide avait dans une poche son livre d’heures.

Le 30 novembre les quatre prisonniers comparurent devant le juge de paix de Morteau. L’invalide déclara qu’il était allé en Suisse, à Cressier, se confesser à M. Bolard, ci-devant vicaire en chef au Bélieu; qu’il avait été accompagné d’une jeune fille qui se rendait chez sa tante à Cressier, qu’il n’avait porté aucun message pour des émigrés mais seulement trois lettres pour des prêtres déportés.

Il n’avait pas débarqué à une heure indue, comme on le prétendait, mais bien à sept heures et en un lieu d’où un sentier conduisait directement à Chaillexon. Il n’avait parlé à ses compagnons qu’il ne connaissait pas autrement que pour leur répondre qu’il les conduirait au Bélieu.

Le 1er décembre, les quatre prisonniers étaient transférés à Pontarlier. Dix jours après eut lieu l’interrogatoire de l’invalide. Vuillemin persista dans ses déclarations, mais il ajouta que le paquet de lettres, dont il ignorait le contenu et les destinations lui avait été remis tel que par une femme de Cressier, pour une femme du Bélieu qui devait les faire parvenir.

L’interrogateur lui fait dire qu’il n’a écrit ses lettres ‘’tendant à propager le fanatisme, ‘’que par suite de sollicitations et qu’il s’en repentait’’. Est-ce vrai ? Le témoignage du seul persécuteur est trop contradictoire avec l’attitude que Vuillemin garda toujours avant et après pour qu’on puisse l’admettre sans contrôle. Vuillemin a peut-être dit qu’il se repentait de n’avoir pas réussi. Mais en tous cas, s’il a eu cet instant de faiblesse, il sut bien le racheter comme nous allons le voir.

Le 13 décembre, l’acte d’accusation était dressé. Vuillemin était poursuivi comme complice d’émigrés et auteur d’écrits fanatiques. Il fut en conséquence transféré à Besançon où il arriva le 22 décembre.

Le 15 mai 1893, le vaillant catholique comparut devant le jury dans lequel on remarquait le curé intrus d’Orchamps et le trop fameux Melchior Proudhon ; un des rares prêtres comtois qui aient alors donné le scandale du mariage.

On transforma les trois émigrés qui rentraient repentants chez eux en une armée envahissant le pays ; les deux chefs d’accusation furent admis par le jury, mais comme la composition d’écrits fanatiques n’était pas prévue par le code, il fallait se contenter de condamner sur le premier chef ;

Vuillemin fit un pourvoi en cassation, mais naturellement sans succès.

Bientôt on le renvoyé à Pontarlier, en même temps que la guillotine. Sans peur et sans reproches, le vieux soldat allait à la mort comme à une fête. Il repoussa avec une vive indignation le ministère que l’intrus de Pontarlier lui offrait, et monta sur l’échafaud.

On n’était pas encore dans la période athée, mais seulement dans la période schismatique, et, selon l’antique usage, le bourreau prenant le condamné éleva la voix pour le recommander aux prières de l’assistance.

Et alors l’invalide s’écrie d’un ton ferme : ‘’Oui, mais seulement des Catholiques Romains, fidèles à la Religion et au Roi’’ et en se tournant vers le peuple, il crie : ‘’Vive la République ! Vive le roi ;’’.

Ainsi mourut ce brave homme dont le vrai crime était sa fidélité à la Foi, con courage à la prêcher, sa vaillance à la pratique, son désir de s’approcher des sacrements et sa charité tant pour faire les commissions des prêtres déportés que pour guider dans des sentiers difficiles trois jeunes voyageurs inconnus.

M. Moreau, menuisier à Baume-les-Dames, fut lui aussi une victime immolée pour son courage à proclamer ses convictions. Ce pauvre artisan, marié et près de autre enfants en bas âge, n’avait jamais craint d’exprimer ouvertement son opinion. Ainsi avait(il bientôt été en butte à toutes espèces de vexations ; les volontaires au passage, excités par le juge Grosjean, avaient brisé ses vitres, ses portes et jusqu’à ses marmites. Bientôt il fallut se cacher ; puis, pour ne pas laisser sa famille sans ressources, le menuisier dut reparaître ; la municipalité déclara que Moreau pouvait entrer chez lui et qu’elle ne s’y était jamais opposée. Mais d-s le 10 octobre, le maire, tout en connaissant que Moreau n’était pas émigré mais qu’il avait été mis sur la liste ‘’parce qu’il avait disparu, le faisait arrêter et envoyer à Besançon ‘’Songez, citoyen, écrivait-il à l’accusateur public, que ce n’est pas un sujet à relaxer. Il est vrai que la nation n’a rien à gagner avec ce gueux là, mais il n’en est pas moins contre-révolutionnaire’’.

Joseph Moreau, âgé de 42 ans, défendu par l’avocat Clerc, obtint d’être renvoyé devant le département qui statuerait sur la vérité ou la fausseté du crime d’émigration qu’on lui imputait.

Ce fut en vain que sa femme chercha à réunir les certifications de résidence. Le juge Grosjean devenu président du département lui avait dit : ‘’Il faut que votre mari soit guillotiné’’. La municipalité déclare les témoins suspects; on obtient un nouveau délai et on en présente d’autres. Même résultat. Enfin, le 27 janvier, la municipalité déclare les témoignages suffisants et ordonne leur affichage pendant huit jours ; mais le district les repousse en disant que ces certificats ne désignent pas exactement la maison où le prévenu a demeuré. Le département renvoie encore à la commune de Baume. Mais entre temps, Lejeune avait épuré la municipalité. Vainement la femme de Moreau présente des témoins formels ; ils citent même des ouvrages exécutés par Moreau durant le temps de sa prétendue émigration. Alors on rappelle chaque témoin à part et on les terrorise ; on veut que chacun certifie la résidence interrompue, ce qui est impossible, alors que l’union des divers témoignages suffit à l’établir en les joignant les uns aux autres. Enfin, la municipalité refuse le certificat. En vain, Mme Moreau envoi envoie au département de nouveaux témoignages, en vain l’avocat expose lumineusement les preuves de l’innocence de son client. Le 26 mars 1794, le département le livre au tribunal criminel ‘’Parce qu’on peut présumer qu’il a fait des voyages en Suisse’’. Et pour ce même motif il est guillotiné sur la place Saint-Pierre, le 31 mars 1794.

 


APPENDICE


La liste préparatoire de la cause contient divers autres noms de laïques ; l’examen détaillé des dossiers ne les a pas fait maintenir, car il n’a pas paru possible de prouver le motif très probable de leur condamnation ; ce sont François Chevalier et Claude Joseph Vuillemin. Il est est de même de François Gardé, postillon à Villeneuve-St-Georges, âgé de 18 ans, né à Venise (Doubs) guillotiné à Paris comme ‘’conspirateur’’ le 13 mai 1794. Tout en penchant à mettre son cas en parallèle avec celui de M. Baucard, nous avons dû suspendre la décision ; le dossier du procès n’ayant pu se retrouver aux archives.

En résumé, nous avons exposé ici les actes de nos martyrs aussi exactement que nous l’avons pu. Notre liste s’est trouvée ramenée à Cent Martyrs. Outre M. Thomas et M. Cosmann que nous avons rajouté, il convient en effet encore d’ajouter le Père Bourquin que M. le curé d’Amance a eu l’amabilité dévouée de signaler à notre attention.


Le P. Claude BOURQUIN


Le père Claude Bourquin naquit à Amance le 11 décembre 1761. Il fut baptisé le lendemain ; son père Claude-Joseph Bourquin, laboureur mourut l’année suivante ; son oncle éleva l’orphelin. Il entra chez P.P. du Tiers-Ordre régulier au couvent de Picpus à Paris. Chassé par la Révolution, il rentre dans son pays, mais le 25 août 1792, 25 individus d’Amance déposèrent au conseil de la commune une pétition disant : ‘’que pour maintenir la tranquillité publique à Amance, il était urgent d’en faire sortir tous les ecclésiastiques insermentés qui y sont domiciliés’’. Ils dénonçaient donc cinq prêtres et le Père Bourquin eut l’honneur d’être le premier cité. Ces prêtres ‘’à raison de la diversité d’opinions religieuses sont la cause des divisions qui existent entre les citoyens’’.

Ayant à employer ce singulier moyen d’apaisement qui consiste à supprimer ses adversaires, le conseil de la commune prend ses mesures ; le Père Bourquin pensa pouvoir se cacher à Paris chez son cousin Antoine Bourquin, qui l’aimait comme un frère et qui exerçait un florissant commerce de marchand de vin.

Mais bientôt arrêté, il devait être, comme prêtre insermenté demeuré, condamné à mort. L’influence des marchands de vins était, comme en toute république démocratique prépondérante. Antoine put sauver son cousin ; et le Père Claude s’en tira avec huit ans de fers.

On le transfère donc à Bicêtre, prison où les détenus vivaient dans la plus honteuse licence, et le plus périlleux voisinage, couchant trois dans un lit, quand ils pouvaient, et souvent même par terre beaucoup de détenus étant atteints de la galle ou de maladies pires encore, ainsi que l’a établi M. Walloy.

On sait ce que fut la Conspiration des prisons ; y eut-il une vraie conspiration ? Je ne sais , mais ce qui est sûr, c’est qu’on s’en servit pour englober dans les fournées de mort une foule de détenus qui persistaient à ne pas mourir du terrible régime ; de ce nombre nous avons vu M. J.B.F. Attiret; de ce nombre aussi fut le Père Claude Bourquin. Le 16 juin, il comparut dans la première journée, seul de prêtre entre 36 ouvriers ou domestiques. Il porte le numéro 26 dans la liste fatale. Selon l’acte d’accusation les conjurés projetaient de forcer les portes de leur prison, de poignarder les représentants du peuple, etc. de leur arracher le cœur ‘’pour le griller et le manger’’, Pouah ! et ‘’de faire mourir les plus marquants dans son tonneau garni de pointes’’.


M. COURTOT

 

Il y a enfin un prêtre que nous nous reprocherions de ne pas signaler avant de conclure ; c’est M. Courtot, curé de Champvans et doyen rural du décanat de Dole.

 

     On dit d’ordinaire qu’il était assermenté et qu’il persévéra jusqu’au bout dans le schisme. Ce qui est certain c’es qu’il fut traîné à Paris, jugé, condamné et exécuté pour avoir prêché contre la loi qui permettait le divorce et le mariage des prêtres double et sacrilège attentat à la morale catholique.

 

     L’opinion générale nous l’avoir fait écarter ; mais une nouvelle opinion semble se faire jour ; on dit que M. Courtot n’aurait prêté le serment qu’avec les réserves nécessaires. Un examen minutieux déterminera si ce courageux vieillard doit être considéré comme une honnête victime de préjugés gallicans ou si on doit le considérer comme un martyr, mis à mort dans l’unité de l’Église, et en haine de la morale catholique.

 

Conclusion


Le lecteur a pu voir que ce n'est point une histoire complète que nous lui avons présentée ; ce n'est que le point de départ des recherches que va produire le procès de béatification, à la suite duquel l'histoire mieux connue et complètement étudiée pourra mettre en plein lumière les vies de ceux des Serviteurs de Dieu dont la mort glorieuse aura été &admise par décret solennel. En attendant, nous nous estimerons heureux si nous avons pu contribuer à ce résultat, en donnant un point d'appui aux personnes désireuses d'aider aux recherches, en coordonnant le contenu des ouvrages et des documents que nous avons pu découvrir. Puissions-nous ainsi avoir fait mieux connaître et aimer ces Pères dans la Foi et dans la persécution jacobine ! Puissions-nous un jour penser que notre humble travail est la première pierre de l'édifice qui va s'élever à la gloire des Serviteurs de Dieu !

Parvenu à la fin de notre tâche, nous protestons, conformément aux décrets d'Urbain VIII que nous n'avons entendu en rien préjuger les décrets de la Sainte Église et que si nous avons parlé de faits réputés miraculeux ou surnaturels, ou appelé les Serviteurs de Dieu, Vénérables ou Saints ou des termes équivalents, ce n'est que dans le sens ordinaire de ces mots et dans celui où les emploie le langage courant, et sans que cela se rapporte à aucun acte ou intention de culte.

 

Transcription par Rémy Démoly

 

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