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Les Martyrs
francs-comtois
de la
Révolution Française
La Révolution Française, c’est-à-dire la période le
bouleversement général qui va de 1789 à 1800 est aussi
mal connue que possible. On s’est trop attaché à publier
des histories de faits et pas assez à démêler la
philosophie des évènements ; en vain, depuis quelques
années une Ecole cherche à réagir et à montrer dans cet
incohérent amas de faits la volonté suivie et souvetue
de la franc-maçonnerie et du protestantisme. Il ne faut
pas croire en effet, que la Révolution fut un mouvement
politique ; elle fut politique, parce que le
gouvernement alors au pouvoir gênait ses desseins, et
que les abus politiques étaient un prétexte capable de
séduire les catholiques les plus droits, , ce qui arriva
trop souvent, en effet ; mais en elle-même, avant tout,
la Révolution fut un mouvement anti catholique. Cette
vérité que les faits mis en ordre et exposés sans parti
pris montrent aussi clair que le soleil, je ne
l’appuierai ici que d’un fait : lorsqu’ après la nuit du
4 août, la Révolution politique est accomplie, lorsque
profitant de cette table rase, l’Assemblée va donner une
constitution politique à la France, , il semble que la
Révolution est terminée. Il n’y a point eu de
résistance, point de main armée ; mais tout cela n’a été
que le prélude. Aussitôt que l’Assemblée se juge
maîtresse, les desseins jusque là cachés apparaissent ;
le clergé a renoncé à ses privilèges, même à ses biens ;
il a béni les drapeaux tricolores et les soldats partant
aux armées. Mais ce n’est point ce que voulaient les
ténébreux teneurs de ficelles politiques. Il faut
déchristianiser la France, et avant tout, la séparer du
Pape. De là cette tentative que nous devions voir
renouveler naguère d’une organisation à tournure
protestante dans laquelle on veut l’encanguer et que
l’Église ne peut admettre. Cette organisation s’appelle
la CONSTITUTION CIVILE. De là viennent toutes les
persécutions et tous les désordres.
Mais il n'était point de
mode de persécuter la Religion ; on affecte de ne
poursuivre que l'opposition politique ; on confond sous
le nom de contre révolutionnaires tous les défenseurs de
l'Église qu'ils croient ou non à la paix religieuse, les
persécutions frappent d'abord à coups d'épingles, puis à
coups de couteaux. Mais lorsque le calme est rétablit,
lorsque l'Église a acheté de son sang sa Liberté et son
honneur, et lorsque l'on doit reconnaître que le peuple
de France désire être catholique et qu'on ne peut
déraciner sa Foi, alors, bien vite, l'Église va être
encagée dans une prison légale qui sera à peine
acceptable, mais que le désir de voir cesser l'athéisme
officiel de la Fille aînée de l'Église fera accepter par
le bon et Saint Pape Pie VII.
Alors monteront sur les
sièges épiscopaux non pas les vaillants confesseurs de
la Foi, mais d'anciens évêques intrus de cette église
schismatique, souvent avec des rétractations de pure
forme, et en tous cas toujours avec des sympathies,
secrètes ou même publiques, pour leurs anciens
complices. On criera au besoin d'apaisement , et le
souvenir des héros de la persécution recueilli par
quelque admirateur, de loin en loin, ou conservé dans
les familles, demeurera aussi souterrain que possible.
Le gouvernement de Louis XVIII lui-même sera trop sous
la main du sinistre Talleyrand pour qu'on ose créer un
mouvement d'opinion. Mais Dieu a ses heures.
Page 5 à 7.
…
M. Jean Pierre Banque, né à Vuillafans en 1744 avait
exercé pendant quelques temps, le saint ministère à
Dole, puis enfin, il était allé à Paris où son extrême
charité lui avait fait solliciter le poste de chapelain
de l’hôpital Saint Jacques. Il devait mourir victime de
cette charité qui était toute son âme. Il fut dénoncé
par des misérables qu’il assistait, et incarcéré aux
Carmes. Un de ses compagnons appartenait aussi au clergé
séculier du diocèse de Besançon, c’était M. Gaspard
Claude Maignien d’Amance, né en 1752, curé de
Villeneuve-le-Roy, au diocèse de Beauvais, il avait par
deux fois refusé le serment schismatique. Le clergé
régulier comptait un troisième franc-comtois, le P.
Pierre de Jussey, frère mineur capucin, dans le monde
Charles Richard Lebreton né à Bourbevelle en 1738,
profès du couvent de Bayeux ; il s’était retiré à la
maison Saint-François de Sales d’Issy, pour y continuer
la vie commune lorsque son couvent avait été fermé.
Enfin auprès d’eux se trouvait le petit neveu de
l’ancien évêque de Saint-Claude, de saint mémoire, M.
François-Louis de Méallet de Fargues, âgé de 28 ans,
vicaire général de Clermont.
Au séminaire Saint-Firmin, se trouvait détenu un autre
Comtois. M. Jean Henry Gruyer, lazariste, vicaire à
Saint-Louis de Versailles, né à Dole en 1734 ; il avait
refusé le serment et avait été arrêté au cours de la
journée du Dix Août.
Tous ces vénérables ecclésiastiques francs-comtois
furent massacrés par ces hordes sanguinaires et leurs
noms forment une glorieuse préface aux annales
sanglantes dont maintenant nous allons présenter les
héros.
Ce fut bientôt un souci absorbant à peu près toute
l’attention de la police, que de poursuivre les prêtres,
de traquer ceux qui leur donnaient asile, de créer et de
rechercher les délits de confession à des prêtres
fidèles, ou d’absence à la messe des intrus. Tout cela
valait des amendes, de la prison, parfois même davantage
puisque, à Arras, des fidèles furent guillotinés parce
que leurs noms se trouvaient sur une liste d’aumônes
destinées à secourir les prêtres dénués de toute
ressource.
C’était une pensée digne de ses auteurs d’avoir combiné
la déchristianisation de la France par la mort du
sacerdoce. Tout prêtre devra donc opter entre le schisme
ou l’exil ; cet exil est ce qu’on appelait alors LA
DÉPORTATION ; seuls quelques vieillards ou infirmes
purent rester, soumis à la tracasserie et aux vexations
de la police, reclus chez eux ou même incarcérés. Au
bout d’un bref délai, tout prêtre non constitutionnel,
en dehors de ces quelques vieillards, coupable de se
trouver sur le territoire français, devait être condamné
à une dure détention ; bientôt même à mort avec
exécution dans les vingt-quatre heures. Par d’autres
lois, on étendit cette rigueur à quiconque avait de près
ou de loin appartenu au clergé, et ceux qu’on ne pouvait
envoyer à la mort, on ordonna leur déportation dans les
plus insalubres des colonies françaises.
On conçoit que de si terribles menaces ne devaient pas
plus retenir le zèle apostolique de nos prêtres que ne
le faisaient les édits de Néron ou de Dioclétien.
Beaucoup demeurèrent cachés ; d’autres , après ‘’s’être
déportés’’ à l’étranger, rentrèrent en secret ; les uns
et les autres au prix de mille fatigues, ‘’soutinrent’’
les fidèles et ‘’ramenèrent’’ les égarés, comme le dit
l’épitaphe de M. Jacques à l’ermitage de Mièges. On
ferait un volume avec le récit des actes héroïques de
ces prêtres et des fidèles dévoués qui lui firent
souvent un rempart de leurs corps, et on écrirait une
histoire poignante et d’un intérêt ininterrompu mêlés de
rires et de larmes, avec les aventures de ces
confesseurs de la Foi. Noms bénis et vénérés encore un
siècle après vos souffrances : Arbelle, Labeuche,
Lyet,
Jacques Thouverey, Gaume, Lambert,
Renicon, Pauthier,
Brelucque, et tant d’autres, vous êtes restés la gloire
de votre patrie, la bénédiction de vos famille, la
couronne du sacerdoce comtois. Beaucoup d’entre vous ont
succombé aux souffrances et aux privations d’une vie
errante et analogue à celle des bandits dans le maquis.
Ici et là leurs épitaphes en relatent le pieux
témoignage : Lyet à Falletans, Jacques à Mièges ;
d’autres ont souffert pendant une longue carrière
sacerdotale d’infirmités contractées durant la
persécution, comme le vénérable aumônier de l’hôpital de
Dole. M. Gaume, qui servit Dieu et les pauvres durant
quarante ans, à demi paralysé à la suite d’une poursuite
par les gendarmes durant cette lamentable époque.
D’autres , enfin, reprenant par ses bases l’œuvre de la rechristianisation de la France, furent les plus saints
et les plus modestes de nos curés de campagne, puisque
presque partout l’autoritarisme ‘’pacifiant’’ des
anciens schismatiques, écarta ces vénérables prêtres des
postes les plus importants pour réserver ceux-ci à des
schismatiques parfois à peine à demi pénitents et à qui
leur élévation même, dans le schisme, eut dû faire
sentir le besoin d’un peu d’humilité et d’oubli dans
leur pénitence, si leurs regrets avaient été sincères.
Malheureusement, de tous ces vaillants confesseurs de la
Foi trop nombreux furent ceux qui, ou surpris, ou
vendus, expirèrent sur l’échafaud ou dans la mort lente
des pontons, le crime d’avoir voulu exercer le Saint
Ministère ‘’sur le territoire de la République’’. On se
serait cru en Chine ou au Tonkin et on s’étonne que ces
prétendus barbares n’aient pas répondu cela à la France
lorsqu’elle vint mettre ordre à leur folie persécutrice
et défendre la Liberté des missionnaires.

Claude Joseph HUOT
M. Huot est le premier de ce glorieux catalogue. Né à
Laviron le 13 octobre 1750, il avait donné les prémices
de son ministère à la pieuse paroisse de Guyans-Vennes,
et, depuis 1784, il était curé de Granges-les Belvoir.
Lorsque la prestation de serment fut imposée aux
ecclésiastiques, il n’y eut malheureusement pas assez
d’unité d’action ; les uns refusaient purement et
simplement ; d’autres, afin d’enlever tout motif
politique aux persécutions qu’ils prévoyaient devoir
fondre sur l’Église, ne refusaient pas le serment à la
constitution, en tant que citoyens, mais ne la prêtaient
qu’après avoir fait sur la question religieuse les
réserves les plus expresses. Aux yeux des ennemis, un
tel serment n’existait pas ; aux yeux des catholiques,
il était très légitime. Mais il arrivait plus souvent
que le greffier se dispensait d’inscrire les réserves
expresses et se contentait de retenir la prestation de
serment. D’autres fois même, par une bienveillance peu
intelligente, des administrations inscrivirent des
prêtres comme ‘’jureurs’’ sans même parfois qu’ils s’en
doutassent. On espérait ainsi les soustraire à la
persécution et les conserver à la tête de leur paroisse.
Nous trouvons à ce sujet dans les archives de l’Hôtel-Dieu
de Dole, une série de délibérations fort curieuses ; il
s’agit d’obtenir de l’aumônier, M. Pasquier, non pas
qu’il prête le serment, ce à quoi il s’est
catégoriquement refusé, mais qu’il laisse dire qu’il l’a
prêté, ce qu’il refuse encore, bien entendu.
Cet exposé était nécessaire, plusieurs de nos prêtres
mis à mort en haine de la Foi, et M. Huot, entre autres,
ayant été portés, comme jureurs. M. Huot fut de ceux
dont les restrictions fermes et solennelles ne furent
pas retenues au procès-verbal.
Le bon curé des Granges était trop droit et d’une
conscience trop simple pousse méfier d’une pareille
tromperie. On fit donc courir dans la région le bruit de
sa prestation de serment ; on espérait obtenir de bons
résultats de ce mensonge car M. Huot était un de ces
saint prêtres que les schismatiques eussent bien voulu,
pour l’exemple sur les confrères et pour l’influence sur
le peuple, attraper dans leurs filets. Heureusement, M.
Huot fut averti par des confrères. Il n’hésita pas alors
à couper court à ces manœuvres. Il fallait frapper un
grand coup : le curé de Granges monta donc en chaire le
dimanche suivant et protesta publiquement qu’il n’avait
prêté le serment que sous les réserves dont il était
victime. Il y avait dans la paroisse plusieurs pauvres
qui vivaient des aumônes régulières du curé ; ce fût
naturellement un de ceux-là qui le dénonça. M. Huot dût
quitter Granges : mais ce ne fut pas sans avoir envoyé
son aumône habituelle au misérable qui avait appelé sur
lui la persécution.
Cependant, la loi de déportation avait été cotée ; mais,
prêtre jusqu’au bout des ongles, le curé de Granges
voulut rester sur la brèche. Vainement, ses plus proches
parents lui firent-ils valoir son peu de force physique
et surtout, lorsqu’il allait falloir vivre caché, et
sans cesse traqué, son incapacité non seulement à
imaginer mais même à déjouer une ruse. De tels conseils
ne faisaient que l’enflammer davantage dans sa
résolution.
Obligé de quitter Granges, M. Huot cherche à se rendre
utile aux fidèles ; il se retire d’aborde à Laviron, son
pays, puis à Guyans, mais là, le curé, son successeur,
qui sera lui aussi martyr, a pu rester encore. Notre
prêtre s’en va donc là où les fidèles ont besoin de ses
secours ; à Fuans, il y a un intrus ; M. Huot s’en va à
Fuans ; mais il n’échappe qu’à grand peine à ce confrère
schismatique qui cherche à le faire arrêter. Afin de
dissimuler sa présence, il prend son passeport de
déportation pour la Suisse : mais il reste caché et
alors qu’on le croit de l’autre côté de la frontière, il
est à Provenchères dans une masure abandonnée au milieu
des bois. De braves gens qui connaissent sa cachette lui
apportent quelques aliments qu’il trouve encore moyen de
partager avec les pauvres, et le tiennent en rapports
avec les fidèles du voisinage.
Une circonstance fortuite en apparence allait dénoncer
la présence du prêtre. Un vol eut lieu dans le
voisinage. La gendarmerie fit des recherches ; on
soupçonna la masure du bois de servir de retraite au
voleur ; la force publique s’y rendit ; heureusement M.
Huot n’y était pas. Mais sur la planche qui lui servait
d’unique mobilier, un gendarme trouva un bréviaire ;
c’était bien mieux qu’on ne cherchait. Aussi
organisa-t-on aussitôt une grande ‘’chasse au prêtre’’.
C’était le 23 juin. Le curé de Granges avait pu être
averti ; il fuyait du Bois-Brûlé ; le chemin était boisé
et la nuit obscure ; ainsi il avait pu se dérober à ceux
qui le poursuivaient. Mais le sol était détrempé : le
prêtre glissa ; dès lors, les ‘’chasseurs’’ sont avertis
de sa présence : ils se précipitent sur lui, le ligotent
et le conduisent à Saint-Hippolyte avec son guide, un
tout jeune homme qui a refusé de fuir et de l’abandonner
au moment du danger.
Alors, se passe un événement qui montre bien que les
jacobins n’ont jamais eu plus de logique ni de
convictions que la plupart de ceux qui se réclament
aujourd’hui encore de leur paternité politique. M. Huot
est emprisonné parce que, prêtre, il est resté en
France, et parce qu’il a exercé son saint ministère. Et
un des plus forcenés jacobins profite de son
incarcération pour faire donner les derniers secours à
sa belle-sœur mourante. Il extrait le prêtre de sa geôle
et lui fait accomplir une fois de plus ce ‘’crime’’ de
ministère sacerdotal qui doit l’envoyer à la mort. Et
ensuite, il le réincarcère soigneusement.
De brigade en brigade, le curé de Granges fut conduit à
Besançon. Il y arriva le 11 juillet. Le 25, un autre
prêtre vint partager sa détention. Il devait être son
compagnon de martyre et de gloire : c’est Claude Ignace
Tournier.

Claude Ignace TOURNIER
M. Tournier était un jeune prêtre ; il était né à
Noël-Cerneux le 23 décembre 1766 d’une famille honorable
; on y montre encore sa maison natale. De bonne heure,
il fut habitué à l’école de la vertu et du sacrifice :
il avait tout près de lui l’exemple d’un proche parent
de sa mère, le fameux missionnaire jésuite Parrenin, qui
s’était distingué autant par son zèle et ses talents aux
missions de Chine, que par sa sainteté. Claude Ignace
perdit son père à l’âge de six ans. Il paraissait si
bien doué qu’on songea de bonne heure à le destiner au
sacerdoce.
Le vicaire de Luhier lui commença le latin ; il fut
ensuite envoyé au Collège Royal à Besançon ; là, il eut
comme camarade et comme émule un jeune homme qui devait
le suivre au séminaire et à l’échafaud, Anne Pierre
Capon. Ce fut surtout dans les sciences que notre
étudiant se distingua ; ses succès y furent tels qu’on
lui conseilla de s’adonner aux mathématiques, lui
prophétisant le plus brillant avenir ; mais, donnant là
un bel exemple à suivre aujourd’hui où s’infiltre dans
le clergé ce détestable courant d’attrait des sciences
humaines et de l’enseignement universitaire, malgré des
avertissements solennels, notre futur martyr n’hésita
pas à penser que tout cela ne devait être qu’une
préparation générale de l’esprit et que, touché par la
vocation sacerdotale, il devait être prêtre et seulement
prêtre. Aussi écoutez cette réponse lapidaire : ‘’Pour
arriver au Ciel, il faut passer par tous les échelons ;
il ne suffit pas de les supputer en les multipliant et
en les divisant ‘’.
Claude Ignace avait fait sa Première Communion avant de
venir à Besançon, en 1779. Six ans après, il entrait au
Grand Séminaire et se distinguait toujours par son
intelligence et sa vertu. C’est là une chose digne de
remarque que nos prêtres martyrs ont toujours eu au
Séminaire un ensemble de notes excellentes, alors que
ceux qui donnèrent dans le schisme, même s’ils
brillaient dans quelque science, ne recevaient jamais
l’éloge complet ; tel le trop fameux Moyse, savant en
histoire et en théologie, mais esprit faux et aigri dont
son maître, le vénérable M. Pochard, disait : ‘’S’il y a
de notre temps une hérésie ou un schisme, Moyse y
tombera.’’ ; Il y tomba, il en fut un héros : le schisme
lui donna la crosse d’évêque, mais lui, il donna au
schisme son honneur sacerdotal.
Moyse, Tournier, le rapprochement de ces deux noms est
significatif ; la science sans l’esprit surnaturel, la
science avec l’esprit surnaturel ; le sort différent
‘’quam sit dispar exitus’’ de ces deux prêtres devait
bien éclairer ces âmes qui, gonflées des connaissances
qu’elles ont acquises ne respectent plus rien, marchent
sur les traditions les plus vénérables et doivent
logiquement aboutir à la révolte, à l’hypercriticisme et
au modernisme.
M. Tournier avait achevé ses études cléricales au début
de l’année 1791.. Avant de prendre le chemin de l’exil,
le prince archevêque Mgr. de Durfort-Léonard, voulut
tirer du Séminaire dont la direction allait tomber Dieu
sait en quelles mains les clercs qui lui semblèrent les
plus aptes à renforcer la phalange apostolique. Parmi
ceux-ci, se trouvaient Claude Ignace Tournier et Anne
Pierre Capon, qui devaient à moins d’un mois de distance
se retrouver dans la mort glorieuse.
Le 19 mars 1791, au milieu des larmes, tels les Clément
et les Xystes ordonnant avant d’aller au martyr, Mgr. De Franchet de Rans, évêque de Rhosy et suffragant de
Besançon faisait la dernière ordination dans l’église du
Grand Séminaire.
C’est un des plus touchants souvenirs de cette vénérable
église que la Révolution vient de nous arracher pour la
seconde fois. Qu’il soit permis à mon cœur à cette
occasion de proclamer tout haut la douleur et la
protestation des catholiques Comtois devant cette
spoliation d’un édifice construit par le grand
archevêque Antoine Pierre 1er de Grammont, et qui n’a
jamais été destiné par ceux qui l’élevèrent ou
l’entretinrent à servir de local d’exposition horticole
au autre. En saluant ces prêtres qui coururent à la mort
en sortant de ta noble enceinte, ô vénérable chapelle du
Grand Séminaire de Besançon, je leur demande
d’intercéder pour que Dieu daigne enfin apaiser sa
colère et faire luire le jour des justices et des
restitutions, le jour où l’Eglise rentrera dans ses
droits, après que nous aurons bien combattu pour le
Christ et la Liberté, après que nous aurons s’il le
faut, à l’exemple de ces cent cinq héros, donné notre
sang pour cette cause incomparable, des catholiques
comtois chanteront sous les voûtes le ‘’Te Deum’’
d’actions de grâces et le ‘’De Profundis’’ pour ceux qui
avaient cru ensevelir l’Eglise et avaient déjà ouvert le
caveau de sa sépulture.
‘’Allez en paix’’, avait le Pontife en congédiant les
nouveaux prêtres, à la fin de la cérémonie. Cette paix,
c’était la paix du Christ, c’est-à-dire la lutte
incessante contre des ennemis qui ne se laissent point
et que Satan suscite avec une inlassable patience à
l’assaut de forteresse de la Foi.
M. Tournier avait quitté Besançon muni d’un célébret et
s’était rendu dans sa famille en attendant une
nomination. Son parent M. Cuenot, curé de Passonfontaine,
était gravement malade. Bien qu’il ait refusé le
serment, on avait respecté le vénérable vieillard, et,
peut-être parce que l’on n’avait pas assez de sujets, on
n’avait pas encore envoyé d’intrus dans cette paroisse ;
l’autorité diocésaine appela M. Tournier à Passonfontaine en qualité de vicaire. Ayant refusé le
serment, M. Tournier fut bientôt dénoncé, M. Cuenot
étant mort le 13 avril 1792, le vicaire continua à
administrer la paroisse, et il ne la quitta que devant
l’impossibilité d’y rester, lorsque l’intrus y eut été
envoyé. Il ne s’éloigna pas cependant de cœur et avant
de quitter Passonfontaine, il en confia la surveillance
et l’administration à un autre prêtre fidèle, destiné
lui aussi, à confesser vaillamment la Foi dans les
souffrances des prisons, M. Courtot, vicaire de Luisans.
Puis, il rentra à Noël-Cerneux.
Le 27 mai, M. Tournier prend son passeport de
déportation pour la Suisse et franchit ostensiblement la
frontière ; mais ce n’est que pour mieux cacher son
apostolat. Toutefois, avant de l’entreprendre, il va se
placer sous la protection de Notre-Dame des Ermites, si
vénérée dans nos vieilles montagnes du Doubs. Et dès le
1er juillet il est rentré et caché à Noël-Cerneux.
Bientôt sa présence est signalée ; il repasse la
frontière et se fait oublier par un séjour de deux ou
trois mois à Cressier. Ce temps d’ailleurs n’est pas
perdu ; M. Tournier en profite pour convertir son hôte,
âme droite mais jugement faussé qui admirait
profondément les idées nouvelles et ceux qui les
fomentaient.
Rentré au cœur de l’hiver, et dans sa paroisse même de
Passonfontaine, il se cache dans les fermes ; de là il
rayonne de nuit, pour subvenir aux besoins des fidèles,
et consacrant sa journée aux exercices de piété, sauf un
court temps de repos. Déguisé le plus souvent en
charpentier qui cherche de l’embauche, il parcourt ainsi
les cantons de Morteau, de Nods, de Vercel, d’Orchamps,
du Russey. Souvent aussi le déguisement change afin de
dépister les dénonciateurs.
C’était le 18 mars 1793 qu’avait été forgée la loi de
mort contre les prêtres déportés rentrés en France. A ce
propos je tiens à insister davantage sur la différence
qui existe entre la déportation, transport arbitraire
hors des frontières, destinée à empêcher les prêtres
fidèles à exercer le Saint Ministère, et l’émigration,
fuite volontaire hors du lieu de persécution. Parfois
les deux choses se confondent, le ‘’déporté’’ ayant été
inscrit sur la liste des ‘’émigrés’’ n’est autre qu’un
‘’déporté’’ qui a cru prudent d’éviter les formalités
légales. Pour le ‘’déporté’’ la Foi seule est en jeu ;
pour l’ ‘’émigré’’ la politique peut entrer aussi en
cause. On conçoit l’importance de cette distinction.
Passonfontaine était signalé comme un centre de
‘’fanatisme’’. On ne perdit donc pars de temps et moins
de quinze jours après le vote de la loi de mort, on
perquisitionnait déjà à la recherche des prêtres. La
famille Courtot, dont le fils, vicaire de Luisans,
s’était signalé par sa fermeté, était spécialement
suspectée. On exécuta le 2 avril des recherches dans
cette maison. On y trouva la preuve qu’un prêtre y était
passé depuis peu ; M. Tournier fut traqué, il dut passer
en Suisse pour la troisième fois. Ce ne fut pas encore
du temps perdu. Il emploie ce loisir forcé à faire un
nouveau pèlerinage à Notre-Dame des Ermites et à
composer un petit traité sur les devoirs des fidèles
dans les circonstances présentes. Pour la troisième
fois, il rentre en France ; mais le 23 juillet, au
Mont-de-Vouillon, près des Fins, il tombe dans une
embuscade. Ecoutez ce dialogue digne des temps
apostoliques : ‘’Qui es-tu ? – Je suis prêtre’’. Peu
importe le nom ou les circonstances ; en présence
soudaine d’un ennemi de la Foi, M. Tournier se couvre
immédiatement de son Caractère Sacré.
‘’Pourquoi viens-tu ici ? – Pour secourir mes frères’’.
Aussitôt le prêtre est garrotté et conduit à Morteau ;
on l’y garde à vue ; on lui prodigue les mauvais
traitements. Tout un jour on le laisse exposé à la
brutalité et aux injures ‘’des satellites du schisme et
du brigandage que l’on faisait jour, dit Mgr. De Chaffois, comme ces animaux destinés à la poursuite des
bêtes fauves, de la proie qu’ils ont forcée, afin
d’exciter davantage leur ardeur à la poursuivre’’.
Insensible à tout M. Tournier prêche et ‘’défend avec
liberté et une sainte hardiesse la cause de son Dieu et
de sa Religion’’.
Des catholiques courageux veulent lui faire passer
quelques aliments ; les jacobins qui s’en chargent font
comme des soldats du Calvaire qui présentent le fiel à
Notre Seigneur ; ils présentent les aliments au
prisonnier après les avoir couverts des ordures les plus
dégoûtantes.
Le 25 juillet, mis à la chaîne avec un voleur renommé,
le prêtre est acheminé vers Besançon. Son beau-frère est
accouru sur son passage. M. Tournier le console et
l’encourage. On doit passer à Passonfontaine ; les
habitants qui aujourd’hui encore se montrent si fermes
et si vaillants ont conspiré d’attaquer les gendarmes et
de délivre leur vicaire ; plusieurs fois déjà nos braves
populations montagnardes ont réussi à accomplir de ces
exploits ; elles le feront encore bien souvent et le
sang des paysans catholiques coulera pour cette noble
cause. Mais les Jacobins se sont méfiés : ils ont
renforcé l’escorte, et les habitants de Passonfontaine,
réduits à l’impuissance regardent les larmes aux yeux,
s’éloigner le sinistre cortège. Arrivé à Besançon, M.
Claude Ignace Tournier alla rejoindre dans les cachots
le curé de Granges. Ce fut une consolation pour ces
vénérables victimes de passer en pieux entretiens et en
alertes encouragements, le temps de leur captivité.
Des prêtres condamnés à dix ans de fer, MM. Pagnot,
Boucon et Lornot étaient détenus dans les prisons de
Besançon. Ils parvinrent à faire tenir à leurs confrères
une lettre pour les féliciter sur le bonheur qu’ils
avaient de souffrir pour Jésus-Christ. M. Tournier
répondit en son nom et en celui de son confrère une
lettre qui montrera combien nous avons le droit
d’admirer leur fermeté dans la Foi et combien aussi il
paraît légitime de considérer comme martyrs les prêtres
qui moururent durant leur emprisonnement.
‘’C’est dans la maison de justice du tribunal criminel
que nous sommes détenus. M. Pagnot doit connaître cette
prison, car il a été quelques temps dans celle qui est
vis-à-vis ; ce sont les cachots où l’on renferme
actuellement les plus grands criminels ; ainsi vous
voyez que nous sommes mêlés, confondus, avec un tas de
scélérats coupables de tous les crimes. Dans le cachot
que nous habitons, (car on est un certain nombre
déterminé par cachot), il s’y trouve deux hommes qui
sont aussi libertins qu’on peut l’être ; pour moi, je
vous l’avoue, je ne croyais pas qu’il existât sur la
terre des hommes aussi scélérats. Lorsqu’ils se livrent
aux discours, aux chansons et aux actions les plus
abominables, nous ne pouvons que gémir et prier le Bon
Dieu d’avoir pitié de ces pauvres malheureux, car il ne
nous serait pas permis de faire entendre alors le
langage de la religion ; nous ne ferions qu’augmenter le
mal et les engager à prononcer les blasphèmes les plus
exécrables contre la divinité. Nous avons adressé une
requête au département dans laquelle nous avons exposé
toutes ces choses, et nous le conjurons de nous faire
descendre dans le fond des fosses et nous charger de
chaînes, plutôt que de nous laisser où nous sommes ;
plusieurs personnes même ont sollicité pour nous mais le
département a été inexorable, et il ne tirera pas d’ici
avant notre jugement. Malgré la dureté de notre prison,
nous jouissons d’une parfaite santé et nous sommes si
contents de notre sort que nous n’avons pas encore
éprouvé la moindre inquiétude depuis le premier moment
de notre emprisonnement ; nous bénissons le Bon Dieu de
ce qu’il a permis que nous ayons à souffrir pour son
amour et la défense de la Religion. Nous avouons
cependant qu’il est bien douloureux pour nous d’être
sans cesse témoins des outrages les plus sanglants
contre le Seigneur ; mais en un sens nous nous en
réjouissons encore parce que nous pensons que Dieu veut
nous faire passer par tous les genres d’épreuves. Ah !
nous devons reconnaître ici avec les sentiments de la
plus vive reconnaissance, combien le Seigneur est bon
envers ceux qui souffrent pour lui ; il nous comble des
plus douces consolations et il rend nos maux légers, si
agréables même à porter, que nous ne leur préférons pas
notre délivrance. Nous vous prions de remercier le Bon
Dieu pour nous, pour tant de faveurs. Nous ne savons pas
encore quand on prononcera notre jugement, ni à quelle
peine nous serons condamnés ; on nous dit maintenant
qu’il y a apparence que nous ne subirons pas la
guillotine. Si nous avions une vraie foi, nous
regarderions cela comme un malheur pour nous ; mais
peut-être la volonté de Dieu n’est-elle pas que nous
endurions le martyre, ce serait une trop grande faveur
pour qu’elle fût accordée à des pêcheurs comme nous. M.
Huot a déjà été interrogé juridiquement à
Saint-Hippolyte. Pour moi, je n’ai encore paru devant
aucun tribunal ; seulement, lorsque je suis arrivé à
Besançon, j’ai été interrogé dans la prison, par un
commissaire du département. Je lui ai répondu la vérité
à toutes les interrogations qu’il m’a faites. Il y a
apparence que cela ne rendra pas ma cause meilleure ;
mais je voulais leur confesser ma foi, et leur montrer
que nous pouvons braver les supplices avec la grâce de
notre Dieu ; je suis résolu à suivre exactement le même
plan lorsqu’on nous jugera.
‘’Ah ! Chers confrères, nous vous en conjurons
instamment, ne nous oubliez pas dans vos ferventes
prières ; n’oubliez pas en particulier les pauvres
prisonniers avec lesquels nous sommes détenus ; demandez
pour eux des miracles de la grâce du Bon Dieu, et pour
nous le zèle et toutes les vertus qui nous sont
nécessaires pour pouvoir travailler un peu efficacement
à leur conversion. Il y en a quelques uns avec qui il
semble qu’il y aurait encore quelque ressource… Valete
in Domino !’’.
Le 20 août, Claude Ignace Tournier et Claude Joseph
Huot
prêtres insermentés, comparurent devant ce qu’on
appelait alors ‘’la Justice’’, ils étaient inculpés du
crime d’être rentrés ‘’sur le territoire de la
République’’ quoique sujets à la déportation.
C’était la première fois que le tribunal allait
prononcer à Besançon une sentence de mort contre des
prêtres ; l’hypocrisie jacobine craignait encore de
révolter le sentiment chrétien des populations. Il
fallait masquer cette condamnation en haine de la Foi
sous des prétextes politiques. Il fallait que le peuple
ne vit dans les deux condamnés que des émigrés, et dans
ces émigrés rentrés que gens qui étaient rentrés parce
qu’ils ‘’manquaient à l’étranger de moyens d’existence’’
e t non pour exercer en France le Saint Ministère. On
essaie donc de leur inculquer ce moyen de défense.
Peut-être M. Huot, tout en n’acceptant pas de dire
lui-même un tel mensonge, surtout lui qui n’était point
passé en Suisse, eut-il laissé insérer dans le jugement
quelle considérant en ce sens ; il était tout à la joie
d’aller à Dieu et si simple en sa conscience qu’il n’eut
point vu dans le jugement les pièges destinés à tromper
ou peut-être même à scandaliser l’opinion publique. Mais
le jeune vicaire de Passonfontaine veillait ; il
protesta en son nom et au nom de son confrère contre
allégation du tribunal et déclara que s’ils étaient en
France, ce n’était que ‘’pour se rendre fidèles à leur
vocation’’.
Mgr. de Chaffois, alors vicaire général de Mgr de
Lenzburg, évêque de Lausanne et administrateur de
Besançon, depuis la mort de Mgr Durfort, lui qui
connaissait aussi bien que possible par conséquent les
événements et les personnages, et qui compléta ses
propres souvenirs par des recherches diligentes, exprime
sur le jugement de ces deux premières victimes, cette
opinion qui doit être relevée :
‘’Force fut donc au juge de prononcer contre eux un
arrêt de mort en telle forme qu’il fut en même temps un
acte authentique de leur martyre, et une preuve qu’ils
mouraient pour la Foi’’.
Le 8 octobre, enfin, cette sentence fut prononcée et nos
deux premiers martyrs furent conduits à la mort. La
guillotine voyageait alors dans le département. Il fut
donc décidé que les condamnés seraient fusillés.
Les deux prêtres, enchaînés, furent conduits à Chamars.
Une foule immense, morne et stupéfiée, s’était
rassemblée non pas tant pour être témoins de ce crime
que pour rendre hommage aux victimes. On vit d’abord le
vicaire schismatique de Saint-Pierre, M. Caseau, qui en
avait reçu la mission officielle, s’approcher des
condamnés, et leur offrir le secours de son ministère.
On comprend que cette offre ne pouvait être acceptée.
Les deux confesseurs de la Foi se donnèrent
réciproquement la sainte absolution : ils se bandèrent
les yeux, s’agenouillèrent et reçurent le feu du peloton
qui les ‘’expédia’’ au Ciel.
Alors la foule jusque là muette se précipite sur ces
corps vénérables : elle s’arrache les débris de leurs
vêtements sanglants, elle prie devant ce qu’elle appelle
déjà des reliques. A grand peine le vicaire schismatique
parvient-il à faire placer les corps sur le chariot
funèbre. La foule entrave la marche, on parvient enfin à
la cour de l’hôpital Saint-Jacques ; le chariot y est
remisé, les grilles sont fermées, mais le peuple
escalade murs et grilles et lorsque le pauvre prêtre
schismatique que les émotions diverses qui l’agitent ont
obligé à aller prendre une légère réfection, revient
pour conduire les corps au cimetière, il les trouve
presque nus tant le peuple s’est acharné à se partager
leurs vêtements et il faut la force armée pour pouvoir
les arracher à la vénération et les conduire au
‘’cimetière commun’’.
Rentré à son presbytère, le cœur agité et tremblant, M.
Caseau ressentit bientôt l’effet de la prière des deux
prêtres. Il fit abjuration en règle du schisme dans
lequel il avait eu le malheur de tomber et il le fit en
pleine persécution ; il racheta sa faute dans les
souffrances de l’emprisonnement et de la déportation.

Anne-Pierre CAPON
Vingt jours après, les gendarmes amenaient dans le
cachot laissé vide par la tragédie du 3 octobre, un tout
jeune prêtre, lui aussi de l’ordination du 19 mars 1791.
Fils d’un banquier de Besançon, Anne-Pierre Capon avait
une intelligence si brillante et une discipline si sur
que, n’étant encore que diacre, et dans ces débuts de
schisme, il avait reçu l’autorisation de prêcher. Il
avait été ordonné prêtre à peine âgé de vingt-quatre ans
et envoyé le même jour à Lanthenne pour suppléer le
curé, frappé d’apoplexie. Ah, il allait bien comme les
apôtres ne pensant pas qu’il vaille mieux obéir aux
hommes qu’à Dieu. Voyez-le, ce dimanche de sinistre
mémoire, où l’intrus s’est installé sur le siège des
Maximin et des Claude. Son soi-disant mandement doit-
être lu dans toutes les paroisses de son soi-disant
diocèse. Mais il ne s’est pas fié pour ce soin à ceux
qu’il lui plait d’appeler ses chers coopérateurs. C’est
la force publique qui vient accomplir cette mission à
laquelle trop peu de prêtres, il le sait bien eussent
voulu se prêter. La foule remplit l’église ; le cortège
est entré, et debout, au chœur, dans ses vêtements
sacerdotaux le vicaire est là ; il a demandé son
inspiration à Dieu, et soudain, au moment où le maire va
donner lecture de ce mandement sacrilège, impuissant à
l’empêcher de souiller les oreilles de ceux que
l’archevêque légitime lui a confiés, Pierre Capon se
dresse cependant pour les avertir du danger ‘’Bouchez
vos oreilles, mes frères, s’écrie-t-il, pour ne pas
entendre ce que le démon du schisme vient vous
adresser’’. Cependant, l’ordre s’est rétabli ; le maire
d’abord stupéfait, a lu le pamphlet de l’intrus et
l’office s’est terminé sans autre incident. Mais le
vicaire est décrété de prise de corps. Selon les règles
de la prudence apostolique, il fallait disparaître un
certain temps. M. Capon passe donc en Suisse ; mais
bientôt il est tourmenté à un impérieux désir de
reprendre son apostolat interrompu. Ce fut le 29
janvier, jour de saint François de Sales, durant sa
messe qu’il sentit impérieusement l’appel de Dieu. Il
n’y fut point infidèle et il alla aussitôt solliciter du
vicaire général la permission et les pouvoirs
nécessaires. M. Capon était un prêtre dont
l’intelligence et les vertus promettaient tant que ce ne
fut que bien à contre cœur que le vicaire général se
résigna à signer cette feuille de pouvoirs qui pouvait
si facilement devenir un arrêt de mort.
Aussi Mgr. de Chaffois, fit-il attendre à l’abbé
Capon
la permission qu’il sollicitait jusqu’après Pâques. Et
de son côté le prêtre pria en sollicitant de Dieu, la
grâce de travailler six à sept mois pour son Église, et
puis après de mourir martyr.
Enfin, débordant d’une joie céleste, Anne-Pierre Capon
muni de pouvoirs réguliers, est rentré en France. Il
veut se conformer en tout aux préceptes Évangéliques, et
même aux conseils. Aussi l’apôtre n’a-t-il point emporté
d’argent. Et le voilà dans nos montagnes, infatigable,
ne craignant rien, toujours sur la brèche. La première
partie de sa demande a été exaucée ; c’est maintenant le
tour de la seconde. Il y a à peine six mois qu’il est
rentré ; le 28 octobre 1793, au soir, trois jacobins le
rencontrent dans un bois, près de l’Hôpital du Grosbois.
Sa figure paraît suspecte à nos trois gredins qui le
mettent en état d’arrestation, et le fouillent. Le
résultat comble leurs espérances. Dans les poches du
voyageur, ne trouvèrent-ils pas un bréviaire, un rituel
et une pyxide à double compartiment où se trouvaient des
Hosties et les saintes huiles. L’arrêté était de bonne
prise. Quant à son compagnon, dans le paquet duquel on
trouve un calice et une patène, il déclara qu’il ne
connaissait point ce voyageur et que l’ayant rencontré
par hasard, il l’avait aidé à porter son bagage, sans en
connaître le contenu. La Terreur ne régnait pas encore
assez pour qu’on osât traîner à la mort un guide de
prêtre ; déjà on avait relâché celui de M. Huot ; vraie
ou fausse l’excuse du compagnon de M. Capon devait être
admise. Pour celui-ci, il n’hésita point aussitôt qu’il
fût interrogé, à Ornans, il déclara qu’il était prêtre,
et âgé de vingt-six ans et demi ; il avoua sans la
moindre difficulté qu’il avait voyagé en Suisse et qu’il
était rentré en France pour exercer le saint ministère.
Mais si peu soucieux de se disculper lui-même, il
s’efforce de justifier l’excuse présentée par son
compagnon ; et ce qu’il craint surtout, c’est la douleur
que son arrestation causera aux siens et surtout à son
père ; aussi il se refuse à dire son nom ‘’pour ne pas
mettre sa famille dans la désolation’’. Qu’importe aux
Jacobins, d’ailleurs, que le prêtre s’appelle d’un nom
ou d’un autre : ils tiennent leur victime ; ils se font
payer les cent livres que la République a promis à
quiconque livrerait un prêtre, et ils conduisent leur
capture à Besançon.
L’identité de M. Capon ne pouvait demeurer longtemps
ignorée, dans cette ville même où il était si connu ;
l’accusateur public se trouvait être son ancien camarade
de collège ; le triste personnage qu’est Rambour joua
son rôle à la manière dont bien de ses pareils le
joueraient aujourd’hui ; il se mêla aigrement à
l’interrogatoire ; c’était le second de ses camarades
qu’il allait envoyer à l’échafaud.
A l’interrogatoire, l’abbé Capon se montre sublime ; il
déclare ‘’qu’il n’est rentré en France que pour assister
de tout son pouvoir les fidèles qu’il savait être sans
prêtres’’. Pressé de questions, il proclame qu’il ne
reconnaît pas pour supérieur le citoyen Seguin (c’était
l’évêque intrus) et, répondant enfin à une phrase
doucereuse du président : ‘’La Religion ne prescrit pas
de respecter les lois civiles quand elles sont
contraires aux lois établies par Dieu lui-même’’.
Dans ce telles conditions, il était impossible, non pas
d’acquitter M. Capon, ce que le tribunal ne désirait
point, mais du moins de masquer les motifs de sa
condamnation.
Le président était un de ces sinistres sentimentaux qui
accomplissent les plus noirs forfaits une larme à l’œil
et des vers sur les lèvres. Cette espèce était alors
fort à la mode ; et Fabre d’Églantine, l’auteur du
gracieux ‘’il pleut Bergère’’ en est un des plus beaux
exemples.
La race n’est est pas perdue et nous pourrions en citer
des spécimens. Le Jacobin poétique existe encore.
Ce président dont le fils devait un peu laver le nom par
une célébrité de bon aloi était Nodier. Il était lié
d’amitié avec M. Capon, le père, en sorte qu’une fois
par hasard, son émotion fut réelle. Il hésita ; mais
alors, digne des héros des temps apostoliques
Anne-Pierre Capon, le regardant avec une inexprimable
tendresse lui dit doucement : ‘’Rassurez-vous, je
connaissais la loi avant de rentrer en France, elle me
condamne à mort ; vous en êtes l’organe, n’hésitez plus
!’’. Et Nodier, le sentimental Jacobin, n’est point ému
par une telle apostrophe ; il ne mesure pas la grandeur
de ces paroles ; il a retrouvé son calme, et il lit la
sentence.
Anne-Pierre Capon était condamné à mort ; son guide
relaxé faute de preuves.
Les tribunaux s’efforçaient encore à ce moment de
paraître respecter la Religion. Ce n’était que le ‘’Loss
Von Rom’’ de certains cercles d’aujourd’hui ; on
affirmait que la paix établie et la constitution admise
ce serait la liberté religieuse ; on croirait encore
entende ceux qui tendent aujourd’hui des filets à
l’Église.
Déjà, on veut imposer les CULTUELLES de ce temps là et
lorsque le Pape leur ferme expressément la porte, on
veut les imposer par la fenêtre ; la fenêtre d’alors,
c’était la guillotine.
Mais en attendant le moment où l’on renverserait les
tabernacles sacrés, où l’on brûlerait les reliques des
saints et où l’on placerait des prostituées sur les
autels, en les adorant sous le nom de Déesse Raison
(n’était-ce malheureusement pas souvent, en effet, la
raison primitive et originelle de la criminalité de ces
misérables) on semblerait n’en vouloir qu’aux bien de
l’Église dont on s’emparait en promettant des pensions,
aux vases sacrés qu’on inventoriait, et aux prêtres qui
restait fidèles au Pape, se refusaient à faire la
prestation de serment schismatique.
On avait trouvé, sur l’abbé Capon une pyxide contenant
des Hosties ; il n’avait point eu le temps de les
consommer et il avait eu la douleur de voir son Dieu
promené de poche en poche par les gendarmes parmi les
pièces à conviction et arriver ainsi jusque sur la table
du tribunal. Vainement il avait déclaré de suite que les
Hosties étaient consacrées. Le tribunal se montra plus
respectueux. Interrogé de nouveau sur ce fait et ayant
répété sa déclaration, M. Capon vit le président lever
l’audience en signe de respect, puis faire prévenir la
paroisse voisine de Saint-Pierre. Le clergé schismatique
vint prendre les Saintes Espèces , en forme solennelle,
et maintenu assis par force entre les gendarmes le
prêtre qui mourait martyr du schisme s’inclina une
dernière fois sur le passage de Dieu.
Cependant l’audience, est terminée ; mais avant d’être
entraîné par les gendarmes, l’abbé Capon s’approche de
l’accusateur public ; il lui serre affectueusement la
main ; Rambour dut pâlir sous cette loyale étreinte de
son camarade ; la haine jacobine se doublait chez
Rambour d’une antique jalousie ; tout Besançon se
souvenait des triomphes scolaires du condamné et
connaissait le peu de valeur de son camarade.
L’arrêt portait que le condamné serait exécuté à trois
heures sur la place qu’on appelait alors Place de la Loi
et que nul ne connaît sous un autre nom que celui de
Place Saint-Pierre. Vainement on a essayé de nos jours
de la rebaptiser républicainement. Il fallait alors lui
donner un nom qui rappelât les ‘’gloires’’ de la
République et les ‘’grands ancêtres’’ du bloc. Pour
rappeler la victoire du bloc de ce temps là sur tant de
héros chrétiens qui y reçurent la couronne du martyre,
pour instruire ‘’républicainement’’ les générations
futures, il fallait l’appeler PLACE DE LA GUILLOTINE. Je
livre cette pensée aux méditations de la municipalité.
Ce nom contenterait tout le monde. Là où le bloc verrait
le souvenir des assassinats dont il se glorifie, nous
puiserions, nous catholiques, un élément d’édification
et de courage.
Rentré en prison au sortir du tribunal, l’abbé Capon se
mit à table et dîna de bon appétit. Il était joyeux car
il sentait que Dieu l’avait exaucé et qu’il allait voir
s’accomplir la deuxième partie de sa prière, six mois
d’apostolat, et le martyre.
Après son repas, il s’entretint gaiement avec les
prisonniers et donna à l’un d’eux son habit, pour faire
une dernière charité et un dernier acte de détachement
humain. Cependant la force armée vient le chercher ;
Anne-Pierre marche allègrement ; la foule est immense ;
le condamné salue avec affabilité les amis ou les
personnes de connaissance qu’il aperçoit. Bientôt il a
traversé la place. Avec aisance il gravit les degrés de
l’échafaud et se livre au bourreau. Il était exactement
trois heures, l’heure du sacrifice sanglant du Calvaire.
Nous ignorons ce que devint le corps de M. Capon ; les
contemporains ne font point mention de ses funérailles ;
peut-être fut-il réclamé par sa famille.
Dix jours plus tard étaient arrêtés dans le département
du Doubs, deux prêtres dont nous devons rappeler le nom
pour mémoire ; ils n’ont pas été retenus dans la liste
de la postulation, sinon en appendice, parce qu’ils
étaient étrangers au diocèse et qu’ils y furent
seulement arrêtés ; c’est M. Leforestier, prêtre du
diocèse de Coutances et M. Leprince, chanoine semi
prébendier de la collégiale de Mantes, du diocèse de
Versailles. Arrêtés à Sombacour le 13 novembre, alors
qu’ils cherchaient à gagner la Suisse. Ils furent
incarcérés à Pontarlier, puis à Besançon. Ainsi,
seulement , ils sont nôtres ; mais Paris les réclama ;
ils y furent expédiés et c’est là qu’ils reçurent leur
couronne, en place de Grève, le 25 septembre 1794.

Claude-François RENEL
COPERSCHMIDT
M. Claude-François Rénel Coperschmidt, le quatrième des
prêtres mis à mort chez nous, fut bien victime de la
haine antireligieuse ; mais pour lui plus que pour tout
autre, on sent la réalisation de cette pensée des
sectaires, renouvelée de sa parole d’un duc d’Acquitaine
à un grand évêque de Poitiers : ‘’Je te déteste trop
pour faire de toi un martyr’’. Le plan infernal
cependant n’a réussi qu’à moitié ; l’examen de la cause,
l’opinion publique, le sentiment exprès du vicaire
général d’alors, Mgr de Chaffois, arrachent le masque
dont le tribunal criminel de Dole couvrit la
condamnation de M. Rénel.
M. Claude-François Rénel Coperschmidt était né à Dole en
1760. Il appartenait à une bonne famille de robe, et son
père était substitut au bailliage et siège présidial de
Dole. Il fit ses études au collège Royal de Dole, où des
prêtres séculiers venaient de remplacer les Jésuites
supprimés. Les professeurs n’étaient point très
recommandables ; un seul demeura fidèle durant la
Révolution et ce professeur de théologie devint l’évêque
intrus du Jura, Moyse. Malgré de tels maîtres, le cœur
de Claude-François-Rénel était honnête et son
intelligence si sûre qu’il garda la foi droite et solide
qui lui valut sa mort glorieuse.
Il y avait à Dole, dans l’insigne église collégiale
exempte de Notre-Dame, en même temps que le chapître, un
corps de Chapelains ; on les appelait Chapelains natifs,
parce qu’ils devaient être nés et baptisés à Dole ; ce
corps s’appelait la Familiarité, parce que les prêtres
qui le composaient vivaient primitivement en communauté
et formaient une sorte de famille sacerdotale. Ordonné
prêtre, Claude-François-Rénel obtint son admission dans
le corps des Chapelains natifs, dont les fonctions
consistaient à intervenir à l’office du chœur, au second
rang après les chanoines ; l’activité du jeune prêtre se
consacré en outre à aider dans l’administration
paroissiale le curé-doyen du chapître et son vicaire ;
ainsi M. Rénel intervient aux registres paroissiaux en
cette qualité de vicaire, mais il ne paraît pas en avoir
jamais eu le titre officiel, ni les émoluments.
Cependant la Révolution avait éclaté. Le Doyen du
chapître M. Boisson, ne se sentit pas à la hauteur des
circonstances ; son âge et ses infirmités lui firent
comprendre qu’il devait laisser à d’autres mains la
direction de sa paroisse et le soin de soutenir son
chapître dans des circonstances si critiques.
Malheureusement sa bonne intention fut sans résultat car
il était trop tard pour qu’il fut régulièrement remplacé
et le schisme trouva le décanat de Dole vacant. La
plupart des chanoines prébendiers et semi prébendiers
(un seul sur seize prêtres prêta le serment) ne furent
malheureusement pas imités par les familiers et les
vicaires. Presque tous jurèrent la constitution et
acceptèrent des postes d’intrus. Ce fut un dimanche, du
haut de la chaire, à la grand’ messe, que tous les
prêtres de Dole durent successivement s’expliquer.
Lorsque vint le tour de Claude-François-Rénel, il fit
toutes les réserves de droit, en tant que prêtre et que
catholique, et, sauf ce que la constitution pouvait
avoir de contraire à ce devoir de prêtre, il jura la
constitution. Un tel serment n’en était pas un, et M.
Rénel eut été sur le champ traité comme ‘’réfractaire’’
si, pour un motif que nous ignorons le greffier n’avait
pas omis au procès-verbal l’inscription des réserves
formelles qui avaient accompagné le serment et dont
l’existence est prouvée.
M. Rénel resta donc quelques temps dans le clergé
paroissial, remplissant bénévolement les fonctions de
vicaire ; mais sa retraite eut lieu dans des
circonstances trop remarquables pour qu’elles ne soient
pas relevées ; le 3 mai, au registre paroissial, son
collègue Collinet aîné, signe encore avec son titre
légitime de vicaire ; le 23 mai, nous le trouvons pour
la première fois avec le titre schismatique qu’il s’est
donné lui-même, de curé de Dole. Entre ces deux dates,
M. Rénel signe pour la dernière fois, le 12 mai. M.
Rénel a donc cessé ses fonctions précisément au jour où
leur continuation eut paru une adhésion au schisme. En
même temps, il écrivait à la municipalité pour protester
contre l’omission de ses réserves au procès-verbal au
serment.
L‘opinion publique ne s’y trompa d’ailleurs en aucune
manière. Je possède une liste des prêtres de Dole à
l’époque du serment, curieux document dressé pour aider
à la réorganisation du clergé lors du Concordat ; les
jureurs n’y ont point ménagés, et à deux fois, M. Rénel
y figure, comme chapelain natif, et comme vicaire ; et
par deux fois on a mis à côté de son nom le mot
‘’martyr’’. La vénération qui s’attacha à son tombeau en
sera une autre preuve.
S’étant ainsi, pour la Foi, mis lui-même hors la loi. M.
Rénel ne crut pas devoir cependant quitter Dole. Là, il
pouvait demeurer caché dans sa famille sans être à
charge à la communauté des fidèles et il pouvait en
secret exercer le saint ministère. La preuve qu’il
l’exerça souvent nous est donnée par deux circonstances
: l’une, c’est la présence parmi les feuilles volantes
d’actes de catholicité, recueillis quoiqu’en faible
partie, après la Révolution, et conservés dans les
archives paroissiales, d’actes de baptême signés de lui
; la seconde, qui prend toute sa valeur de ce qu’elle
est rapportée par le vicaire général que M. Rénel avait
les pouvoirs les plus étendus, et même : ‘’la faculté de
donner des pouvoirs’’ à d’autres prêtres ; il est, de sa
cachette, lui, le seul vicaire demeuré fidèle, comme
l’administrateur légitime de la paroisse de Dole, en
face de son collègue infidèle Collinet l’aîné, qui s’est
fait curé par la grâce du schisme.
Au mois de septembre 1793, un voisin découvrit la
présence de M. Rénel ; on avait profité de sa
disparition pour l’inscrire sur la liste des émigrés ;
on y mettait alors qui l’on voulait et les rancunes
avaient beau jeu à s’exercer. Le voisin ne voulut point
assumer l’odieux de cette trahison ; il l’imposa par la
crainte à un locataire de la maison Rénel. Celui-ci fit
l’office de Pilate et livra le juste.
C’était le soir, le 15 septembre 1793, à dix heures ; on
venait d’achever le repas familial ; à la voix des
perquisitionnaires, la mère et la sœur du prêtre
demeurent à table, tandis que lui se jette dans un
placard en emportant le couvert qui révélait un
troisième convive ; mais déjà les Jacobins sont dans la
salle à manger ; ils ont découvert la cachette avant que
M. Rénel ait pu déposer le couteau et la fourchette
qu’il tient encore à la main lorsqu’on le saisit. Et il
doit solliciter la permission de les déposer avant
d’être lié.
De là, on le conduit en prison dans l’ancien couvent des
Annonciades Célestes, rue Dusillet ; il passera ensuite
dans les prisons proprement dites, sous l’Hôtel de
Ville.
Le 17 septembre, M. Rénel comparaît devant le tribunal
criminel du Jura, séant à Dole. Il s’empresse de
rappeler qu’il a prêté serment ‘’sous réserve des droits
de la Religion’’, il ajoute que cette réserve ayant été
omise, il l’a notifiée par écrit à la municipalité ; il
prédise le devoir qu’il a eu de la la faire lorsque le
président lui demande pourquoi il a fait cette
déclaration de réserves que la loi ne permettait point,
et enfin il déclare ‘’qu’il y persiste et n’a fait ce
serment que sous ladite réserve’’ et qu’il a fait cette
réserve, malgré l’interdiction de la loi, ‘’parce que la
Religion le lui ordonnait’’.
L’inculpation était double ; on considérait M. Rénel
comme prêtre sujet à la déportation rentré ou demeuré
sur le territoire de la République et en même temps, à
raison de son inscription sur la liste des émigrés, à la
date du 9 mai 1792, comme émigré rentré.
Mais l’accusé était fils de magistrat ; il était formé à
la discussion des juristes, et, nouveau Paul, tout en
protestant de sa Foi, il va réclamer pied à pied ses
droits.
Tout d’abord, il expose qu’il est dans la catégorie des
ecclésiastiques auxquels la loi de déportation devait
être signifiée A PERSONNE et non de la catégorie de ceux
qui étaient frappés IPSO FACTO. Ce raisonnement
irréfutable démontait l’accusation si elle n’avait le
second chef. Mais là encore M. Rénel se défend. Il nie
le fait de l’émigration, et conformément à la loi il
réclame le droit de prouver son assertion. Cependant on
perquisitionne chez lui, après avoir levé les scellés
apposés lors de son arrestation ; mais on ne trouve
rien. M. Rénel était trop prudent pourra voir rien
laissé à la main des visiteurs domiciliaires.
Le 22 septembre, le tribunal rend un arrêt qui accorde à
l’inculpé un mois pour prouver sa non émigration ; et un
mois après, encore un délai de huit jours. Ainsi on
voulait sauver les apparences et masquer le délit de
ministère sacerdotal sous une prétendue émigration.
Voyez en effet, comment on procède à une l’enquête :
‘’Assez de témoins, rapporte Mgr de Chaffois, se
présentaient pour attester cette vérité, mais on les
maltraita, on les effraya, on les incarcéra avec leur
famille même, et on ne les écouta point’’.
Ce sont les SECTIONS assemblées auxquelles le prétendu
émigré présente ses témoins. On a entendu, dit le
procès-verbal, des témoins ‘’en nombre suffisant,
conformément à la loi’’. Mais on s’est sauvé par cette
échappatoire : avec les membres composant la section
n’étaient pas autorisés par la loi à donner un
certificat de résidence et qu’ils ne pourraient le faire
‘’SANS SE COMPROMETTRE’’. Alors pourquoi la loi
était-elle invoquée et accomplie quant au nombre de
témoins ? Les sections veulent se décharger de la
responsabilité sur la municipalité vainement, par trois
fois, M. Rénel présente ses témoins. Un quatrième fois,
on décide d’en finir et on reproche ceux-ci comme
parents ou domestiques, ce que la loi ne disait point.
Le 13 nivôse après cette indigne comédie d’enquête, le
district décide qu’on a satisfait à la loi, et l’abbé
Rénel, maintenu sur les listes d’émigration est renvoyé
devant le tribunal criminel.
.
Si après ce récit il restait un doute sur la véritable
cause de la mort de M. Rénel, une opinion vénérable
entre toutes devrait les résoudre, c’est la parole de
Mgr de Chaffois, rapportant les morts d’un juge à
l’avocat de l’accusé : ‘’il est temps que la guillotine
commence à nous faire justice d’un de ces prêtres
réfractaires’’. Voilà prise sur le vif l’opinion de ceux
qui jugèrent M. Rénel.
Le même jour, 2 janvier 1791, après un simulacre
d’audience, Claude-François-Rénel Coperschmidt, prêtre
prévenu d’émigration, parce qu’il s’était caché pour
exercer le Saint Ministère, mis par la haine des
partisans des schismatiques dans l’impossibilité de
prouver la fausseté du crime dont on l’accusait, fut
condamné à mort : l’exécution devait avoir lieu dans les
vingt-quatre heures. On remarquera que le premier chef
d’accusation avait été abandonné. La raison en est
simple : en soutenant que la loi de déportation aurait
dû lui être signifiée A PERSONNE, M. Rénel avait soulevé
un grave point de droit ; beaucoup de prêtres se
trouvaient dans son cas, et si peu soucieux que l’on fût
alors de la légalité on tenait à ne pas créer une
jurisprudence qui eut pu soustraire bien des prêtres à
l’échafaud. Il était plus simple de maintenir le second
chef, il suffisait pour cela d’empêcher l’enquête
d’aboutir ; sous la Terreur, ce n’était point difficile.
Et peu importait à nos gens de guillotiner sous un
prétexte ou sous un autre. Ce n’était point l’émigré ou
le sujet à la déportation qu’on tenait à atteindre ; le
juge le dit bien franchement c’était ‘’le prêtre
réfractaire’’. Et si la preuve n’était pas concluante,
on pourrait encore remarquer l’attitude du clergé
schismatique Collinet, le curé intrus, le collègue de
vicariat du condamné demeure prudemment chez lui ; ni
lui ni un des siens ne semble s’enquêter de ce condamné
à mort. C’est la haine enveloppée dans les convenances.
Les dernières heures de M. Rénel furent admirables. La
veille de sa condamnation il avait fait à sa mère ses
adieux par une lettre tendre et rassurante ; lorsqu’il
fut condamné, il l’annonce à sa mère et à sa sœur les
engageant à s’unir à lui pour remercier Dieu de trois
grâces qu’il avait jadis demandées : ‘’Mourir à l’âge de
Notre Seigneur, mourir martyr, mourir un vendredi’’. Et
cela allait lui être accordé.
La pieuse sœur de M. Rénel, grâce à la complaisance de
la femme du geôlier et à l’aide d’une sœur de l’œuvre du
Boullion, qui continuait dans cet horrible temps son
ministère de charité, put procurer à son frère le
bonheur d’une dernière confession. On parvient à
découvrir à Dole un très vieux religieux prémontré qui
s’y était caché et dont malheureusement je n’ai pu
trouver le nom. Ce bon chanoine régulier eut le courage
d’aller prévenir le président du tribunal du crime qu’il
se disposait à commettre en confessant lui, prêtre
insermenté, un condamné à mort. Subjugué ou déjà dévoré
de remords qui devaient plus tard lui dicter de vaines
excuses, Vuillot accorda cette dernière consolation à sa
victime.
Le vieux religieux pénétra donc dans la prison ; le
condamné se confessa ; mais alors le vieillard se
souvint qu’il n’avait point de pouvoir ; M. Rénel lui en
donna, ‘’en vertu de la faculté qu’il avait de le
faire’’. Puis, nouvelle difficulté, ; le confesseur
avait oublié la formule de l’absolution : il fallut donc
que le pénitent la prononçât lui-même, pendant que le
confesseur la répétait mot à mot après lui.
Lorsque la confession fut achevée, M. Rénel confessa son
confesseur, sa sœur, la religieuse du Bouillon ; puis il
se mit à table, soupa de bon appétit et prolongea bien
avant dans la nuit ses exercices de dévotion.
Le lendemain, sa sœur approchait. Il la reçut avec une
affabilité joyeuse et l’invita à partager son repas. Il
mit quelques provisions en réserve, ‘’afin d’avoir plus
de force pour parler au public’’.
Cependant, l’heure fatale approchait. Il se fit couper
les cheveux et le col de sa chemise et voulant faire une
dernière charité il pria le geôlier de prendre son habit
qui était tout neuf et ses chaussures et de lui donner
en échange un vieil habit et des chaussures usées.
La maison de la famille Rénel était rue de Besançon. Le
prêtre pensant au bruit de la foule qui l’accompagnerait
avait voulu éviter cette douleur à sa mère ; mais cette
dernière demande fut rejetée. Voilà encore qui dépeint
la tournure d’esprit des juges.
Ce fut donc par la rue de Besançon que le cortège
s’achemina vers la place qui se trouve à l’entrée de
Cours Saint-Maurice. Là même ou le Bloc a élevé la
statue de ce jurisconsulte taré dont il a fait une de
ses gloires, à la place de la statue de Jules Grévy, se
dressait l’échafaud.
M. Rénel marchait à pied, d’un pas ferme ; en passant
devant la maison maternelle, il salua de la tête les
Saintes Espèces qu’on y conservait et donna ainsi aux
siens un signe d’au revoir en Paradis.
Il était trois heures de ce trois janvier 1794. Le
prêtre monta d’un pas ferme les degrés, et se tournant
du côté où la foule lui parut la plus compacte, il
s’écria d’une voix forte, qu’il mourrait de bon cœur, et
qu’il souhaitait aux uns la constance et aux autres le
retour à la Foi. Puis il se livra au bourreau : le
couteau tomba. Alors ce fut une scène de cannibales.
Cette tête vénérable fut insultée et promenée au bout
d’une pique à travers toute la ville. Des Dolois se
souviennent encore du nom de celui qui porta ce trophée,
et on remarqua plus tard que, dans la rue Saint-Jacques,
là même où dans une poussée de la foule, il avait laissé
tomber le chef du martyr, il fut plus tard arrêté
lui-même pour des actions infamantes.
Le corps de M. Rénel cependant pu être enfin conduit au
cimetière qui était peu distant du lieu de l’exécution ;
la tête put-elle être retrouvée, je l’ignore. Dès qu’on
put prier en public, le tombeau vénérable fut pieusement
visité par les Dolois ; des prêtres de Dole élevèrent un
petit monument. Longtemps on y alla en pèlerinage privé
et il existe encore des sœurs ursulines qui se
souviennent de s’y être rendues, étant novices aux
environs de l’an 1850.
Le cimetière fut désaffecté en 1879. Peu à peu on
transporta les corps au nouveau cimetière. Lorsqu’en
1899 eut lieu le transfert obligatoire de ceux qui
restaient, on s’efforça de rechercher le tombeau de M.
Rénel dont M. le chanoine Guichard, le zélé curé de
Dole, eut voulu placer le corps dans le caveau qu’il a
préparé pour les prêtres de la ville de Dole. Vainement,
des vieillards indiquèrent l’endroit ; vainement des
recherches furent faites par M. l’abbé de Branges de
Civia et par nous ; erreur de transport ou autre cause,
le tombeau avait disparu et il fut impossible d’en
retrouver la moindre trace. Ainsi sont perdus ces
ossements que nous espérions un jour élever sur les
autels.
Je n’ai point parlé du testament de M. Rénel ; il serait
nécessaire de le citer en entier : ‘’Je crois fermement,
sans réserve ni exception tout ce que croit et enseigne
la Sainte Église Catholique Apostolique et Romaine ; je
rejette sans discussion ni examen tout ce qu’elle
condamne et repousse parce que constamment assistée par
l’Esprit saint, elle est la colonne et l’appui de la
vérité, et ne peut tomber dans l’erreur ni le mensonge.
C’est dans la foi et les sentiments de cette Église
Catholique, Apostolique et Romaine , hors de laquelle il
n’y a pas de salut, que j’ai eu le bonheur de naître et
de persévérer jusqu’à présent et dans lesquels je veux
vire et mourir, moyennant la grâce de Dieu’’. Le mourant
exprime ensuite sa fidélité inébranlable au Pape et aux
seuls ‘’pasteurs, légitimement établis et en communion
avec lui’’.
Il exprime avec une ardeur enflammée sa confiance en
Dieu et son amour pour lui : ‘’Qu’il est honorable pour
moi de mourir pour celui qui est mort d’amour pour moi.
Agréez aujourd’hui le sacrifice de ma vie en témoignage
de mon amour pour vous’’. Il remercie Dieu de lui avoir
donné et permis de conserver la Foi et il fait dans les
termes les plus joyeux le sacrifice de sa vie. Il se
recommande à la Très Sainte Vierge, à son Ange Gardien
et aux saints, demande pardon à ceux à qui il a pu faire
quelque peine, prie pour ses amis, leur recommande sa
mère et sa sœur, et termine en affirmant devant Dieu et
devant les hommes ‘’qu’il meut tout à fait innocent du
prétendu crime d’émigration qu’on lui a souvent
imputé’’.
Lorsque l’ordre politique et civil fut rétablit, les
parents et héritiers de M. Rénel firent reconnaître la
fausseté de l’inculpation obtinrent sa radiation
posthume de la liste des émigrés et furent remis en
possession de ses biens. C’est là encore une preuve ou
véritable motif de la condamnation de notre quatrième
prêtre.

François Joseph ROBERT
M. François Joseph Robert, qui, dans la
chronologie révolutionnaire, suit M. Claude François
Rénel, était né à Mont-de-Vougney en 1763. Il était
vicaire de Guyans-Vennes, où il avait succédé au bon M.
Huot qui avait déjà donné son sang pour la Foi.
Non seulement M. Robert
refusa formellement de prêter le serment, mais le
dimanche où l'évêque intrus ordonna de célébrer son
intronisation par le chant du ''TE DEUM'', dans toutes
les églises de son prétendu diocèse, M. Robert qui était
encore dans son église, prêcha sur la nécessité de
s'attacher plus que jamais aux pasteurs légitimes et
remplaça le TE DEUM par le MISERERE pour ''demander
pardon à Dieu de l'attentat qu'on venait de commettre''
par cette intrusion.
Des villages voisins, les
Jacobins se réunirent pour arrêter un homme aussi
dangereux. M. Robert rentrait précisément au
village, venant d'une course à quelque ferme voisine. Il
sait qu'il peut compter sur ses paroissiens. Loin de
fuir, il court aux cloches et sonne le tocsin ; puis il
se déguise en batteur en grange, et, se mêlant à la
foule de ceux qui le cherchent, il leur expose les
forces respectives des assaillants et des habitants qui
ne vont pas manquer d'accourir à l'appel du tocsin ; le
danger est imminent pour les assaillants ; ils auront
sûrement le dessous ; aussi feraient(ils bien se se
retirer prudemment. Nos gredins n'ont garde de repousser
un conseil de prudence, car ils tiennent à leur peau et
s'ils veulent bien arrêter un prêtre, il ne leur plait
en aucune façon de recevoir des coups des fléaux dont
précisément les gens de Guyans se servent en ce moment,
mais qui pourraient bien changer un peu vite de
destination. N'ayant aucun goût pour cet exercice, les
Jacobins détalent, mis en fuite par le seul homme qu'ils
cherchent.
Mais le secret de cette
comédie fut bientôt connu. M. Robert ne pouvant
plus rester publiquement à Guyans. Mais son imagination
est fertile. Tous les jours après sa messe, il disparait
dans une cachette que nul ne peut découvrir, et dont
seul le maître d'école, le futur martyr, M. Busson,
a le secret ; c'est par son intermédiaire que le curé
reçoit sa nourriture, et communique avec ses
paroissiens. La cachette n'est pas loin, cependant,
c'est la chambre des cloches, sous le clocher de
l'église.
L'envoi dans la paroisse
d'un curé intrus obligea M. Robert à prendre la
vie errante ; après six semaines de séjour dans le
clocher. Il était d'une vigueur peu commune, de haute
taille et de forte corpulence. Aussi ne s'étonnera-t-on
point de le voir accomplir de véritables tours de force,
comme d'administrer des malades, le même jour dans deux
villages séparés par une distance de quinze lieurs. Les
femmes lui offrent un asile ; parfois il doit, pour
éviter les perquisitions, se réfugier dans la caverne de
Gigot; il y est assisté par un brave homme nommé
Verdot, qui, au péril de sa tête, lui apporte sa
nourriture. D'autres fois même, il faut passer quelques
jours en Suisse, pour dépister les recherches et se
laisser oublier un peu. N'importe le nom de M. Robert
est sur toutes les lèvres des Jacobins, il est
spécialement traqué et recherché. On le sait si apôtre :
c'est le synonyme du mot dangereux dont on le qualifie
qu'on osera écrire, après son arrestation : ''Quarante
émigrés n'exalteraient pas plus nos cœurs que la
conquête de ce prêtre''.
L'hiver si rude dans nos
montagnes, et particulièrement rigoureux cette année, ne
retient pas notre apôtre. Le 13 janvier 1791, il arrive
dans son pays natal, à Mont de Vougney. Là il se cache
chez son oncle Claude Joseph Noroy.
Malheureusement, on
remarque des pas sur la neige ; cette constatation fit
opérer une perquisition. Le prêtre avait quitté son
habit et se rasait. Bien vite, il passe dans la grande
et se cache derrière le corps d'une cheminée. Les
Jacobins fouillent la maison et l'un d'eux, un ami
d'enfance de M. Robert s'aventure dan sla grande. il le
découvre mais il tremble, en se voyant seul, face à face
avec un homme d'une force aussi formidable, et qui, il
le pense bien, ne se laissera pas prendre sans vendre sa
vie. Aussi,, dissimule-t-il : ''Cache-toi là, je ne
dirai rien''. Le fait est assez fréquent dans nos
annales de ce temps, soit par l'honnêteté d'un gendarme
écœuré de la besogne, soit par un vieux souvenir
d'amitié, pour que M. Robert ait pu se fier à la
parole de Jeandemaiche. Mais celui-ci sort
de la grange, rassemble ses amis, revient avec eux, et
leur livre sa victime. Ainsi trahi dans un baiser, M.
Robert se laisse prendre avec autant de douceur que le
Divin Maître. Comme lui, il tend les mains aux cordes,
et on le ligote si étroitement avec une corde que l'on
prend à une scie, que le rétablissement libre de la
circulation du sang fera évanouir le prisonnier, lorsque
les gendarmes, plus humains que les Jacobins, l'auront
délié après qu'on le leur aura remis à Mancenans. Malgré
l'extrême rigueur de la saison, on ne lui a pas laissé
la faculté de remettre son habit? Saisit également comme
''receleur'' de prêtre, le vieux Noroy, malade a
été traîné à sa suite.
A Riotais, de pieuses
femmes, bravant les Jacobins de l'escorte, s'avancent
vers le prisonnier et lui témoignent leur sympathie. A
Mancenans, on le remet aux mains des gendarmes. C'est
alors qu'on lui délie les mains et que le brusque
rétablissement de la circulation du sang le fait
s'évanouir. Mais il a vite repris ses sens, et le
cortège repart pour Saint-Hippolyte. C'est là qu'a lieu
le premier interrogatoire. M. Robert répond
franchement à toutes les questions ; il indique pour son
domicile, Cressier en Suisse, et n'hésite pas à
conclure, ''qu'à sa connaissance aucune loi de la
République ne défend d'administrer les sacrements''.
Cependant, afin de masquer
la haine antireligieuse, on inculpe le prisonnier de
participation au soulèvement Catholique des montagnes du
<Doubs, à l'automne précédent. M. Robert nie toute
participation à la ''Petite Vendée''. Il déclare qu'il a
toujours été un ministre de paix et de concorde, que
d'ailleurs la loi transgressée en rentrant en France,
lui, prêtre insermenté, il la connait, non pour l'avoir
lue mais pour avoir appris, par le bruit public, le
supplice de trois prêtres arrêtés comme lui.
M. Robert avait une telle
influence dans la région, qu'on résolut de frapper un
grand coup pour terroriser les populations. Le
tribunal révolutionnaire se transportât à Belvoir la
semaine suivante, afin de juger les catholiques inculpés
de participation aux Messes nocturnes célébrées à Sancey
et à Landresse. M. Robert fut conduit à Belvoir
''afin qu'il soit expédié le premier''. Il y arriva le
20 janvier 1794, enchaîné aux pieds et aux mains, et fut
jeté dans un des cachots de l'antique château. Par la
grille du soupirail on pouvait apercevoir la
grille du soupirail d'une autre prison, où furent
renfermés le lendemain cinquante-sept catholiques
coupables d'avoir assisté à la messe célébrée de nuit à
Sancey ou à Landresse. M. Robert de sa prison,
chante des hymnes ou des cantiques, en alternant avec
les prisonniers d'en face ; ou bien on récite le
chapelet. La voix du prêtre est si belle et si
touchante, que les soldats eux-mêmes se pressent pour
l'écouter ; il en profite pour leur adresser de pieuses
exhortations. Et lorsque les chantes cessent, on entend
des dialogues dignes des apôtres, ce sont les fidèles
prisonniers qui oublient leurs souffrances pour penser à
celles du prêtre détenu ainsi par ce froid rigoureux,
sans habit, dans un cachot humide, et le prêtre qui leur
réponde ''qu'on n'a pas froid en prison, quand on y est
pour soutenir ses croyances, et qu'on y est réchauffé
par l'amour de Dieu''.
Ou bien, les fidèles
songent combien l'inactivité doit peser à cette âme
ardente, et le prêtre répond ''que le temps n'est pas
long en prison, car il est court pour demander pardon à
Dieu de toutes les fautes de son existence''. Et
enfin, le exhorte les prisonniers : ''Soyez leur dit-il,
fidèles, prudents et patients, et Dieu sera votre
récompense''.
Le 24 janvier, François
Joseph Robert, prêtre déporté rentré et Claude
Joseph Noroy, son recéleur, comparurent devant le
tribunal révolutionnaire séant à Belvoir.
Noroy, très
gravement malade et se soutenant à peine, après ce
terrible voyage au cœur de l'hiver et ces quatre jours
de détention dans un cachot glacial, ne fit pas de
difficultés d'avouer qu'il a avait vu son neveu, qu'il
lui avait permis de se raser chez lui, et qu'il lui
avait dit : ''Part vite'', sans doute au moment où
étaient arrivés les Jacobins.
Pour M. Robert,
l'interrogatoire fut de pure forme. ''Prêtre déporté,
rentré'', Rambour demanda naturellement sa tête.
C'était le troisième de ses camarades de collège pour
lequel il agissait ainsi. Et M. Robert répond à
son haineux réquisitoire, lorsqu'il quitte l'audience,
en lui serrant la main et lui disant affablement :
''Bonjour, mon ancien camarade''.
L'interrogatoire de M.
Robert déconcerta les Jacobins. Ce courage calme et
froid qui émerveillait les catholiques et qui avait
donné à M. Robert sa réputation et son influence,
les Jacobins incapables de le comprendre, l'avaient pris
pour une sorte d'exaltation matamoresque. La froide et
douce résignation de leur victime, ils l'appelaient
pusillanimité. Ils en profitèrent pour crier que M.
Robert avait été lâche devant la mort, même avait
imploré du tribunal sa condamnation à la déportation et
non à la mort, en même temps qu'ils calomniaient
indignement ses mœurs. Sur ce point, les papiers
ecclésiastiques ne laissent point de doute qu'il ne
faille reconnaître une monstrueuse calomnie, tout comme
la prétention de Rambour, de faire de sa victoire un
imbécile. Quand à la lâcheté devant la mort, les faits
eux-mêmes vont répondre.
Le tribunal avait reculé
cependant devant l'odieux de condamner à mort un
vieillard coupable d'avoir laissé son neveu(r se raser
chez lui. Il déclara que la complicité n'était point
prouvée et acquitta Noroy. D'ailleurs, il savait bien
que le pauvre vieux malade, après ces émotions, ces
fatigues et ces voyages dans une saison glaciale n'irait
peut-être pas juquà l'échafaud. De fait, il mourut à
peine quelques jours après, et, si nous n'avons pas,
puisqu'il mourut non ''in actu persécutionnis'',
mais seulement des suites de la persécution, le droit de
le considérer expressément comme martyr, nous avons du
moins le devoir de saluer ce noble exemple et de
rappeler le nom de ce vaillant confesseur de la Foi.
Toujours pour les mêmes
motifs, on ne voulut pas condamner M. Robert sous
le seul titre de ''prêtre déporté, rentré''. On y
joignit ce grief, doublement biscornu, puisqu'il n'était
appuyé d'aucune déposition ni d'aucun document et
puisque la loi ne le connaissait point, ainsi qu'on le
verra dans le jugement de l'invalide Georges
Vuillemin, ''d'être l'auteur d'écrits tendant au
rétablissement de la royauté''.
Voyons maintenant ce que
vont être les derniers moments de ce prêtre que Rambour
et ses sinistres brutes de la ''Vedette'' vont nous
peindre comme pusillanisme.
Ramené en prison, il
exhorte une dernier fois par le soupirail les fidèles
prisonniers dans l'autre cachot. Il leur recommande
spécialement le pardon des injustices dont ils sont
victimes, ce pardon dont il vient de donner l'exemple en
saluant affectueusement l'accusateur, son ancien
camarade.
Lorsqu'on l'emmène à
l'échafaud, il s'écrire d'une voix enthousiaste : ''Ah !
Mes frères, qu'il fait bon avoir soutenu la Foi, quand
on se trouve à l'heure où je suis''.
Est-il lâche ce condamné
qui supplie le bourreau de le placer sur la guillotine
de telle façon qu'il regarde le Ciel ? Il n'a pas peur
de voir tomber le couteau ; ce n'est point la lame
d'acier qu'il voit, c'est au-delà, cette couronne qui
l'attend parce qu'il aura combattu jusqu'au bout.
Cependant, cette dernière demande ne sera pas exaucée.
M. Robert est placé sous le couteau comme tous
les autres condamnés et à trois heures, un vendredi,
comme M. Rénel, à l'heure même du sacrifice du
Calvaire, le 21 janvier 1794, , il est ''expédié'', au
milieu des outrages d'une troupe de cannibales, à grand
peine on parvient à conduire le corps jusqu'à
Sancey. Le curé intrus eut assez de courage et d'idée de
confraternité sacerdotale pour défendre le corps du
martyr, il le disputera aux soldats et obtint enfin la
faculté de l'inhumer ''dans le cimetière commun''. C'est
la seule fois, durant toute le persécution excepté
depuis la conversion de M. Caseau, que nous
voyons un prêtre schismatique, respecter au moins à
l'égal d'un cadavre quelconque, les victimes du schisme.
A Pontarlier, nous verrons les conditionnels applaudir à
l'exécution de dom Lessus ; à Arlay, le curé
intrus dénoncera son prédécesseur fidèle, et fêtera son
exécution ; à Besançon, le clergé schismatique de
Saint-Pierre viendra prendre les Saintes Espèces au
tribunal sans songer seulement à donner au condamné, M.
Capon, la joie du Saint-Viatique. Aussi la conduite du
curé intrus de Sancey valait elle, d'être rapportée.
Soit préméditation, soit
émotion au milieu des cris et du scandale, les
fossoyeurs se trompèrent et creusèrent la fosse de M.
Robert au sens contraire des autres fosses. Cette
circonstance providentielle, révélée plus tard par eux,
permit de retrouver le corps du prêtre et de le
transférer dans un caveau de l'église paroissiale, avec
une épitaphe. M. Robert est donc le premier des
serviteurs de Dieu dont on possède le corps, puisque les
corps de MM. Huot, Tournier, Capon
et Rénel ont disparu. Un des premiers actes du
procès de béatification sera la reconnaissance de ces
précieux restes. Plaise à Dieu de hâter le jour où il
sera permis de les exposer sur les autels pour la piété
des fidèles de nos montagnes et pour l'encouragement du
clergé paroissial qui voit, sans faiblesse et sans
défaillance, se rouvrir une nouvelle persécution.
C'est un devoir de
signaler la fin malheureuse de tous ceux qui prirent
part à l'arrestation de M. Robert ; ces populations ne
manquèrent point de le remarquer. Et jusqu'au 27 janvier
1841, on vit, frappé du mépris public, injurié par les
enfants qui lui rappelaient toujours et sans pitié son
crime, recevant à peine de la charité publique, et pour
l'amour de Dieu, le pain nécessaire à sa misérable
existence ; lui qui avait cru s'enrichir en touchant le
prix du sang, dévoré de maladies répugnantes, n'ayant
pour logis qu'une misérable cabane ouverte à tous les
vents, Jeandemaiche, le malheureux Judas de
l'abbé Robert, demeura comme un exemple vivant de
la justice de Dieu.
Jusqu'ici, le couperet
révolutionnaire n'avait atteint que des prêtres
séculiers. Il convenait que les Ordres religieux, si
répandus en Franche-Comté, eussent ainsi leur part de
cette gloire. Tous vont être nommés dans ce martyrologue
; ce seront les Bénédictins, les Dominicains, les
Jésuites, les Carmes, les Frères des Écoles Chrétiennes,
les Chartreux, les Bernardins, les Minimes, les
Lazaristes, l'Ordre de Malte, les Missionnaires de
Beaupré. Mais par dessus tout l'ordre Séraphique si aimé
et si influent en Franche-Comté, depuis le temps du
Bienheureux Père François lui-même et parmi ses diverses
branches. L'ordre des Frères Mineurs Capucins, si lié à
nos gloires religieuses comme à notre honneur national
Comtois devait tenir une place à part sur cette
brèche d'honneur. Le premier Religieux mis à mort par la
Révolution et le premier des dix-huit Franciscains et
des onze Capucins victimes de cette persécution fut un
vénérable vieillard, belle figure de la douceur et de la
gaité séraphique, maître des novices qui devait donner
l'exemple à son ordre, vicaire d'un couvent dont
devaient sortir trois martyrs, le P. Zéphirin,
dans le monde, Edmond Antoine Delacour, maître
des novices et vicaire du couvent des Capucins de Dole.
Il était né à Vyt les Belvoir, le 17 novembre 1738 et
avait fait sa profession à Dole le 4 avril 1758. Maître
des novices et vicaire du couvent depuis quinze années
il en avait été chassé malgré lui, au nom de la Liberté,
et il avait refusé le serment. A Dole, il avait ''par
son caractère doux, calme et sociable'', mérité
l'affection respective de tous ses confrères.
Chassé de son couvent, il
avait été recueilli par divers particuliers de Dole,
entre autres l'homme de loi Cahuet ; il avait
quitté cet asile avant la loi de mort aussi put-il le
nommer dans son interrogatoire. Quand au temps qui
s'était écoulé depuis lors, il ne voulut point en
rendre compte, de peur de compromettre ceux qui lui
avaient donné asile; tout ce que nous savons c'est qu'il
avait débuté, comme plusieurs de nos Apôtres, par aller
faire en Suisse, un pèlerinage à Notre-Dame des Ermites,
pèlerinage qu'il avait voué disait-il. Depuis, il avait
voyagé de-ci, de-là, sans doute exerçant le
Saint-Ministère, et, au moment de son arrestation, il se
proposait de repasser en Suisse pour trouver, il ne
savait pas encore où, ''un lieu où il put reprendre son
état de capucin''.
Cet aveu simplifiait bien
des choses au point de vue du jugement comme nous le
verrons bientôt.
Le 27 janvier 1794, quatre
Jacobins de Boujeons rencontrèrent deux étrangers qui
leur parurent suspects. L'un d'eux, J.B. Bailly,
vigneron à Dole, au faubourg de la Bédugue, avait un
passeport, il prétexta qu'il voyageait pour des chats de
fromage et parvint à faire accepter sa disculpation ; on
le renverra indemne.
L'autre voyageur, fouillé
par ordre du juge de paix de Mouthe, fut trouvé porteur
d'un Ordo, d'une image de la Très Sainte Vierge et d'une
image de Saint-Louis de Gonzague ; de plus il n'avait
point de passeport. C'était le P. Zéphirin. Interrogé,
il déclara sans réticence aucune, son nom, sa
profession, de religieux, son pèlerinage à Einseideln,
et son intention d rechercher hors de France, un endroit
où il put trouver la liberté de vivre en capucin.
A ce propos, il convient
de remarquer que j'ai retenu pour le nom de famille du
P. Zéphirin ''Delacour'', et non ''Lacour'',
le second étant évidemment inspire de la haine du temps
contre tout ce qui pouvait ressembler, même de très loin
à une particule nobiliaire.
Après cet interrogatoire,
le juge de paix maintint les deux voyageurs en état
d'arrestation et les fit conduire à Besançon. Nous avons
déjà dit que Bailly parvint à se faire mettre en
liberté. Quand au P. Zéphyrin, il comparut le 9 mars
1794 devant le tribunal révolutionnaire du Doubs. L'aveu
du prisonnier simplifiait toute la procédure : il ne
s'agissait pas de savoir s'il était ou non dans le cas
des prêtres auxquels la loi de déportation devait être
signifiée à personne, ce qui était d'ailleurs son cas,
ni même s'il était inscrit sur la liste des émigrés.
''Je n'ai pas émigré,
dit-il, car je suis seulement sorti un moment de France,
pour faire le voyage de Notre-Dame des Ermites que
j'avais promis, mais avec l'intention de revenir
aussitôt en France''. Il ajoute qu'il ne pensait pas que
la loi lui défendit de rentrer dans sa patrie, ''n'étant
sorti qu'un moment, et sans l'intention d'émigrer''.
Ainsi, ce prétendu émigré
"expliquait clairement sa situation, mais qu'importait
aux juges d'alors. Le président toujours ce sinistre
sentimental Nodier, ne prend pas la peine de motiver son
arrêt, l'accusateur public n'a point répondu aux
explications du religieux. Le président ne prend la
parole que pour dire ''La loi vous condamne à la peine
de mort''.
Et alors, le bon capucin,
sentant qu'il va mourir parce qu'il n'a point voulu
souiller ses lèvres d'un mensonge, s'écria, au milieu
des éclats de rire des Jacobins : ''J'en suis fâché pour
la loi qui est bien injuste, quant à moi je suis content
de verser mon sang et de donner ma vie pour la
confession de ma Foi et pour l'amour de Jésus-Christ''.
Ah qu'on reconnaît bien là une âme franciscaine, douce
et forte à la fois, qu'on prévoit bien, là, la terrible
confusion de ces rieurs, au jour où ils devront s'écrier
en voyant la gloire de leur victime : ''Voilà celui que
nous avons tourné en dérision''.
Ramené en prison, le P.
Zéphyrin confesse une personne qui se rappellera bien
longtemps après, combien ses exhortations furent
touchantes ; il écrit aux siens une lettre d'adieu ; on
vient le chercher ; il est conduit sur la place
Saint-Pierre, et exécuté ce dimanche 9 mars 1794, lui
aussi, à l'heure du sacrifice du Calvaire, à trois
heures.
on ignore ce que devinrent
ses précieux restes ; sa lettre d'adieu elle-même
disparut par l'infidélité du messager auquel il avait
cru pouvoir se confier.
Dom Pacôme LESSUS - Jean Ignace
LESSUS
Dom Pacôme Lessus, dans le monde Jean Ignace
Lessus,
religieux profès de la Chartreuse de Montmerle, au
diocèse de Belley, est une des plus touchantes
victimes de la Révolution.115 ans après sa mort les
descendants des populations évangélisées par lui
vénèrent encore sa tombe, et, malgré l’abstention
prudente de l’autorité ecclésiastique, malgré les
temps de scepticisme et d’impiété que nous
traversons, la dévotion privée populaire est restée
attachée au modeste monument qui recouvre ses
précieux restes. Aussi ne s’étonnera-t-on point que
dans le titre de la cause de béatification qui va
être commencée, on lui ai donné la première place,
et que le procès soit entamé en ces termes.

Diocèse de Besançon et de
Saint Claude
Sur la Déclaration du
Martyre
des serviteurs de Dieu, Pacôme, prêtre de l’Ordre de
Chartreuse, Élysée, prêtre, de l’Ordre des frères
mineurs Capucins, Jean François Patenaille,
curé, Jean Pierre Nicolas Busson, laïque,
maître d’école, et les autres prêtres, clercs et
laïques mis à mort en haine de la Foi, dans la
persécution de la fin du XVII° siècle.
Jean Ignace était originaire de Bonnétage, petite
paroisse du diocèse de Besançon. La famille
Lessus était de la trempe de ces héros
montagnards des guerres de l’indépendance
franc-comtoise, vaincus, mais non domptés,
intransigeants envers le devoir, inébranlables dans
la foi jurée. Mais la fortune n’habitait point la
demeure de l’instituteur Lessus et de
Jeanne Baptiste
Rieum, sa femme. Le mari était
originaire de Saint-Julien, cette même paroisse qui
devait donner un instituteur martyr en 1793, ce M.
Morel qui, condamné à mort à Besançon,
marchait si allégrement et promptement vers le
supplice qu’il renversa un jeune écolier qui se
trouvait sur son passage. La femme était née au
Luhier. Le traitement du père de famille était à peu
près la seule ressource ; or ce traitement ne
dépassait pas cent vingt livres par an. Si on y
joint les leçons données à quatre élèves payants, on
voit qu’il fallait que le brave instituteur élevât
sa famille avec un revenu de 5 à 600 francs de notre
monnaie.
C’était peu ; mais comme l’instituteur gagnait en
considération ce qu’il n’avait pas en traitement.
Il suffit, pour s’en convaincre de lire les aces du
procès d’un autre instituteur du Doubs, mis à mort
en haine de la Foi, M. Busson, pour se rendre
compte de l’influence dont un instituteur d’alors
jouissait dans sa commune : sa parole servait
d’ordre et le gouvernement n’hésita pas, en bien des
cas, à imputer à l’instituteur toute l’organisation
de la résistance à ses lois sacrilèges. Bon
instituteur, tel était Lessus qui mourut en
1812, après plus de quarante ans d’exercice dans la
même commune ; sur ses dix enfants, il avait donné
un martyr à l’Église, et trois autres de ses fils
étaient morts sur les champs de bataille de
l’Empire ; quatre étaient morts en bas âge ; un fils
et une fille seulement lui restaient pour l’assister
à son dernier soupir.
Lessus avait été marié deux fois ; cinq
enfants étaient issus du premier mariage ; Jean
Ignace, le seul qui ait vécu fut bientôt privé de sa
mère, morte alors qu’il n’avait pas cinq ans. C’est
alors que Lessus se remaria avec Marie Anne
Pagnot, des Fontenelles, de laquelle il eut
cinq enfants, les trois militaires tués en guerre,
une fille et un fils qui mourut le dernier en 1865.
C‘est le 14 avril 1766 que naquit le héros de cette
biographie ; le lendemain, le curé de Bonnétage,
Philippe Ambroise Nicolas Joseph
Bolard, lui
administrait le Saint-Baptême. Son parrain, Jean
Ignace Berçot et sa marraine Marie Thérèse Dodane, appartenait à deux honorables familles
de la paroisse.
On remarqua bientôt l’intelligence de l’enfant, sa
pénétration d’esprit, et son heureuse mémoire, en
même temps qu’on voyait se développer en lui les
plus heureuses dispositions de piété et de vertu.
On songea que tout semblait le préparer au
Sacerdoce, et que ce serait bien dommage de ne pas
cultiver d’aussi excellentes qualités. Le curé de
Bonnétage jouissait d’une situation de fortune
supérieure à celle de bien des curés, sa famille
originaire de Pontarlier, possédait la seigneurie de
Bonnevaux ; ce digne prêtre en profitait pour
accomplir les plus généreuses charités ; il voulut
venir en aide au bon instituteur et prit à sa
charge, l’éducation de Jean Ignace. Il lui fit
faire, lui-même, ses débuts dans l’étude du latin,
puis, l’envoya, à ses frais, continuer ses études
classiques à Besançon. M. Bolard fut bien
récompensé de ses sacrifices ; Jean Ignace remporta
toujours les plus brillants succès, et cela presque
sans travail. On lui reprochait, il est vrai, comme
il arrive souvent aux écoliers. Jeune intelligence
d’élite, d’être dissipé, et on supputait les succès
hors de pair, auxquels l’aurait conduit un travail
même modéré.
Les étudiants de philosophie, jouissaient d’un
régime de liberté assez considérable ; un certain
nombre d’entre eux menaient joyeuse vie et
préféraient trop souvent à l’étude, les plaisirs de
la table et du jeu. On vit avec inquiétude dit M.
Vauthier, le plus intime ami de Jean Ignace, le
protégé de l’abbé Bolard, fréquenter assez
assidûment cette compagnie. Un libraire chez qui il
s’était abonné lui fournissait force livres, bons et
mauvais ; Jean Ignace les dévorait ; et ses
protecteurs commençaient à craindre pour sa
vocation ; on savait bien qu’il faisait de temps en
temps, beaucoup de violence à sa nature qui le
portait à la dissipation et au jeu, mais que ne
pouvait-on redouter à son âge des effets de
compagnies frivoles et de lectures inconsidérées.
Mais Dieu avait ses vues ; loin d’avoir des
résultats pernicieux cette épreuve fortifia
l’intelligence et le cœur du jeune homme, et c’est
énergique et résolu qu’il se présenta au Grand
Séminaire de Besançon, pour’ commencer ses études de
théologie. Ses notes en tout : sciences, talent et
vertu, atteignirent le maximum.
C‘est durant cette année de Séminaire, que le jeune
clerc prit la résolution de renoncer au monde, et
d’entrer dans un Ordre contemplatif et austère. Il
hésitait encore entre la Trappe et la Chartreuse.
Cependant, comme par la grâce de Dieu, cet esprit,
naturellement porté aux actions promptes et
soudaines, n’agissait qu’après une longue et
prudente réflexion, Jean Ignace, sans révéler son
secret à autre qu’à son directeur, acheva son année
de théologie, et rentra dans le monde. Les
Séminaristes de Besançon faisaient en effet alors
une seule année d’internat et terminaient leurs
études comme pensionnaires dans des familles
honorables de la ville. Les occasions de
dissipation, qui ne manquaient pas, surtout à cette
époque tout entremêlée de fêtes et d’émeutes qui
marquent à Besançon les années 1787 et 1788, lors
des démêlés du parlement avec l’autorité royale, ne
purent triompher de la ferme et sainte résolution de
notre jeune clerc, et le premier dimanche de
septembre 1788, lors de la grande ordination
annuelle, Jean Ignace entrait définitivement dans la
milice sacrée, en se présentant à Mgr de Franchet
de Rans, évêque de Rhosy, et suffragant de
Besançon, pour recevoir l’ordination subdiaconale.
Il venait de confier à son ami, M. Vauthier,
son dessein de retraite à la Chartreuse. Il lui fit
ses adieux à Besançon ainsi qu’à ses directeurs, M.
Labet et M. Brocard, et écrivit à son
père et à M. Bolard, pour leur faire part de
sa résolution et leur adresser ses adieux. Aux vieux
prêtre le jeune sous-diacre écrivait une longue
lettre d’excuses pur la douleur que lui causerait la
perte pour le clergé diocésain d’un clerc qu’il
avait formé dans ce dessein. Mais M. Bolard
était bien au-dessus de ces faiblesses humaines. Il
se réjouit d’voir donné à l’Église un pieux
religieux ; que n’eut-il pas fait s’il avait pu
prévoir qu’il avait préparé un élève qu’on peut
espérer voir élever sur les autels. Dans le courant
de l’été 1789, il voulut revoir son cher protégé et
il se rendit en carrosse, accompagné de son parent,
M. Droz, conseiller au Parlement de Besançon,
à la Chartreuse de Montmerle. On dit qu’il chercha à
ramener le jeune religieux dans le clergé diocésain.
Quoi qu’il en soit de cette tradition, pour Jean
Ignace qui dès le lendemain de on ordination
subdiaconale s’était mis en route et presque
immédiatement admis à la Chartreuse de Montmerle,
dans le département actuel de l’Ain, était devenu
dom Pacôme, ni les promesses ni les instances de son
bienfaiteur, ni l’orge qui commençait à gronder
contre les communautés religieuses, ne purent le
décider à renoncer à ce genre de vue auquel il
sentait tant de divins attraits, et quelques
semaines après ayant terminé son noviciat, dom
Pacôme faisait sa profession solennelle.
Il ne devait plus rester que trois ans dans le
cloître hospitalier, comme si Dieu lui en eut mesuré
le séjour au temps nécessaire pour recevoir auprès
une sainte préparation par l’étude et la retraite
des Ordres Sacrés.
Le Prieur de la chartreuse, dom Armély, ne
tarda pas à remarquer l’intelligence et les rares
qualités de Dom Pacôme, ce religieux qui avait tenu
jadis un rang distingué comme avocat au Parlement de
Bordeaux, appréciant à leur valeur les lumières du
jeune Père, le choisit pour secrétaire. Ainsi
s’écoulèrent les années 1789, 1790 et 1791. La
chartreuse de Montmerle échappa quelques temps aux
lois de persécution que multipliaient les assemblées
révolutionnaires ; mais enfin la secte triomphante
força les portes du monastère et offrit aux
religieux, comme l’on ferait à des prisonniers, de
leur rendre leur liberté. Ce présent n’était point
au goût de dom Pacôme ; il le repoussa avec énergie
et se déclara résolu à vivre et à mourir dans le
genre de vie qu’il avait librement choisi. Beaucoup
de religieux firent comme lui, et comme cela ne
faisait pas le compte des persécuteurs, on changea
de tactique et on imposa au lieu d’offrir la
liberté ; ce fut donc à la force qu’an mois de
septembre 1792 obéit en quittant les larmes aux yeux
mais le cœur confiant et résigné, aux volontés de la
Providence, le cher asile où il avait espéré passer
sa vie dans le recueillement et la prière. Et à ce
calme succédait l’orage mat »riel le plus violent.
Dom Lessus, sans ressources, se trouvait
soudain jeté au milieu de la tempête de la vie.
Demander de l’aide au clergé paroissial, il ne
fallait pas y songer. Les prêtres fidèles
commencèrent d’être obligés de se cacher, et de
n’exercer le Saint Ministère qu’en secret. Les
prêtres schismatiques eux, auraient accueilli à bras
ouverts un confrère qui par ses vertus et sa science
aurait rehaussé leur ensemble lamentable. Mais dom
Lessus ne songea même point à s’adresser à
eux. Ses fortes études théologiques le
prémunissaient contre les sophismes des évêques
intrus, et en particulier de Royer, évêque de
l’Ain et de Moyse, évêque du Jura, ses plus
proches voisins. Son âme, d’ailleurs, avait une
instinctive horreur du schisme. Un second parti
était possible, l’émigration. La Révolution n’avait
point encore envahi les pays voisins, et, soit en
Italie, soit en Suisse, dom Pacôme eût pu assez
facilement trouver une maison religieuse où il eut
pu reprendre ses pieux exercices interrompus par la
brutale expulsion de Montmerle. Mais ce second parti
ne plaisait point au jeune religieux, l’apostolat
ave ses fatigues et ses dangers et comme
couronnement la mort sanglante lui paraissait plus
conforme à son devoir de prêtre, lui qui était dans
toute sa vigueur de montagnard de vingt-six ans. Sa
résolution fut vitre prise. Restait à savoir où il
dirigerait sa course errante. Le diocèse de
Besançon, dont il possédait les usages et les
habitudes lui paru naturellement désigné. De plus,
il connaissait fort bien la topographie de Bonnétage
et de tous les pays voisins et savait y trouver
outre son père, des amis dont le secours n’était pas
à dédaigner, dans des circonstances aussi graves.
C’est donc vers Besançon et de là vers Bonnétage
qu’il prit sa course. Il allait à pied, le plus
rapidement que lui permettaient les nombreuses
précautions nécessaires durant un voyage aussi
périlleux. On lui avait sans doute remis lors de son
expulsion un passeport pour se rendre à son pays
natal, mais ce passeport portant la qualité de
prêtre et de religieux pouvait lui-même être une
cause de périls ; en outre, il fallait disparaître,
afin de se rendre plus capable d’exercer en secret
le Saint Ministère dans le pays qu’il avait choisi.
Dom Pacôme disparut donc ; sous quelque déguisement
il arriva secrètement à Bonnétage ; là, une première
douleur l’attend ; son vénérable protecteur, sur les
conseils de qui il comptait tant, l’abbé Bolard
est mort depuis vingt mois, et sa place est occupé
par un de ces curés intrus dont bien loin d’attendre
quelques secours, les prêtres fidèles doivent
soigneusement se préserver. Combien de nos martyrs
du diocèse de Besançon furent dénoncés et livrés à
la mort par des prêtres jureurs ! Et nous verrons
l’un de ces misérables applaudir par ses sarcasmes à
la condamnation de dom Lessus.
Le vieil instituteur, tout préoccupé du danger qu’il
voit planer sur la tête de son fils le supplie
d’immigrer en Suisse ; rien n’est plus facile : son
arrivée est encore secrète, la frontière est toute
proche, mais la résolution du Chartreux devenu
missionnaire est ferme et inébranlable ; le péril ne
l’effraie point et devant une si héroïque décision,
le vieillard n’insiste pas. Il fait lui aussi le
sacrifice des attaches du monde, et dès lors, comme
il le fera jusqu’à la fin de sa vie, ‘’il se montre
digne père d’un tel fils, père cruellement éprouvé,
mais heureux de souffrir pour Dieu et son Église’’.
La mort de Mgr de Durfort-Léonard, archevêque
de Besançon et Prince du Saint Empire, survenue à
Soleure en 1791, avait rendu plus complexe encore
s’il est possible que dans les autres diocèses, la
situation religieuse du diocèse de Besançon.
L’administration revenait de droit, puisqu’il ne
pouvait être élu de Vicaires Capitulaires, et qu’il
n’y avait plus de chapitre constitué au plus ancien
des suffragants de ce siège métropolitain. Ce fut
dont Mgr de Lenzburg, évêque de Lausanne, qui
de sa résidence de Fribourg, prit le gouvernement de
l’archidiocèse de Besançon. Une aussi vaste étendue
comprenant les départements actuels du Doubs, de la
Haute-Saône, et presque tout celui du Jura, n’était
point un léger souci : aussi Mgr de Lenzburg
se hâta de s’associer comme administrateur, Mgr
Franchet de Rans, qui depuis de longues années,
sous le nom de ‘’suffragant’’, était l’auxiliaire du
prince archevêque de Besançon et M. de Chaffois,
vicaire général, lequel devait, plus tard, mourir
évêque de Nîmes et être le premier biographe de dom
Lessus et des autres prêtres martyrs de la
Franche-Comté.
En même temps que Mgr de Lenzburg réfutait
les calomnies des jureurs qui prétendaient que le
vénérable archevêque avait durant sa dernière
maladie adhèré au schisme constitutionnel. Il
donnait aux prêtres fidèles de l’archidiocèse les
pouvoirs les plus étendus, et faisait à Fribourg une
ordination de plusieurs prêtres qui venaient
aussitôt renforcer la sainte phalange apostolique.
Parmi ceux-ci étaient M. Vauthier l’intime
ami de dom Lessus, et M. Gaume,
l’apôtre de la région de Dole, paralysé à la suite
des mauvais traitements qu’il subit dans cette
terrible époque. Cette ordination eut lieu le jour
de la Toussaint 1792. L’abbé Vauthier et dom
Lessus se retrouvèrent presque aussitôt au Piot,
ferme voisine de Bonnétage, qui appartenait au père
de l’abbé Vauthier. Ils y passèrent
secrètement l’hiver, en s’adonnant à l’étude de la
théologie morale et à la préparation aux fonctions
du Saint Tribunal. Celui-ci était particulièrement
redouté du Chartreux, qui ne le connaissait que pour
l’avoir pratiqué comme pénitent. La prudence qui
dirigeait toute sa conduite l fit donc s’appliquer à
l’études méthodes de direction des âmes, et ce n’est
qu’au printemps de 1793 que se sentant suffisamment
armé, dom Lessus, après avoir fait à Dieu le
sacrifice de sa vie, entreprit ses courses
apostoliques.
Son premier soin fut de se rendre à Fribourg.
C’était mettre une grave circonstance contre soi en
cas de surprise ultérieure, que d’être sorti, ne
fut-ce qu’un instant, du ‘’territoire de la
République’’, mais notre jeune missionnaire ne
s’arrêta point à cette considération ; il voulait
avant de se mettre à l’œuvre, être en règle avec
l’autorité épiscopale, et, satisfait de ce côté, au
mois de mai 1793, il rentrait de Suisse et
commençait son Évangélisation.
Les fatigues du ministère et les périls de
l’apostolat n’étaient point pour dom Lessus,
une occasion de se relâcher des sévères observances
du cloître. M. Vauthier fut pendant l’hiver
de 1792-1793, le témoin émerveillé de sa ferveur et
de ses austérités et il raconte ave admiration que
son compagnon portait presque constamment un cilice
qu’il n’ôtait que dans les longues courses et les
grandes fatigues.
C’est ainsi préparé que dom Lessus se met en
course. Quelques personnes sûres seulement
connaissent sa présence ; elles l’avertissent du
danger qu’il court, des malades qui réclament son
assistance ; c’est en effet avec la plus grande
prudence qu’il faut agir, afin d’éviter un crime aux
administrateurs, et de permettre au prêtre de
continuer sa mission. Aussi l’intelligence vive du
Chartreux est mise à contribution pour inventer
toutes sortes de stratagèmes. Quelques anecdotes ne
seront pas sans intérêt.
Un honnête homme de Cerneux-Monnot, M. Châtelain
avait chez lui un malade en danger. La présence d’un
prêtre était bien sollicitée et désirée, mais, comme
l’on connaissait les bons sentiments de la famille,
les Jacobins trouvant l’occasion probable pour
arrêter un prêtre insermenté, faisaient bonne garde
autour de la maison ; on voit que les ‘’voleurs de
cadavres’’ ne sont pas d’aujourd’hui. Un prêtre qui
avait cherché à s’introduire dans la maison
Châtelain, la nuit précédente avait été reconnu et
n’avait dû son salut qu’à la fuite. Le disciple de
Saint-Bruno, n’hésite point à tenter une seconde
fois l’aventure dont sa tête est l’enjeu. Notez que
les espions qui gardent la maison sont des gens qui
le connaissent depuis son enfance. En outre, c’est
un dimanche, et les jours de repos, la surveillance
est lus active. Mais vu l’état du malade, notre
missionnaire décide de ne point remettre au
lendemain. D’ailleurs, on se méfiera d’autant moins
que la chose est plus difficile. A l’heure donc où
les rues du village sont pleines de monde, car on
sort de la messe du curé intrus, un mendiant grimé
avec art, portant sur son épaule un sac contenant
des morceaux de pain, sort furtivement de la ferme
du Piot ; péniblement, il s’appuie sur un bâton ;
lorsque le pauvre homme passe près du hameau du
Grand Pré, un groupe est arrêté, conversant avec
l’instituteur Lessus.
Celui-ci remarque bientôt le mendiant et dit à ses
interlocuteurs : ‘’Voilà un mendiant qui a mauvaise
tournure ; je crois qu’on ferait bien de
l’arrêter’’. Mais Dieu ne permit pas que le père eut
la douleur d’avoir sans s’en douter, livré son fils
au bourreau, et le Chartreux, car c’était lui, passa
son chemin, sollicitant l’aumône, et allant droit au
travers des espions, il gagna la porte de M.
Châtelain ; chaque dimanche, des pauvres venaient
solliciter l’aumône de cet homme charitable, qui
leur faisait distribuer de la soupe et du pain.
Seize étaient attablés à la cuisine, lorsque le
‘’mendiant de mauvaise mine’’ heurta à la porte.
Rose, l’aînée des filles de la maison donne une
aumône à ce pauvre et se retire sans lui parler ;
mais Dieu ne permit pas que le stratagème de dom
Lessus échouât. La jeune fille, frappée de la
timidité de ce pauvre qui n’a point osé demander à
entre à la cuisine avec le sautes, retourne à la
porte aussitôt, et l’invite elle-même à prendre part
au repas. Vite, le prêtre se fait connaître, gagne
furtivement la chambre du malade, l’assiste de
sacrements, regagne la cuisine, y mange avec calme
et, toujours mendiant, rentre au Piot. Dans la
cuisine de cette ferme, M. Lessus attendait
le retour de son fils, qu’il était venu voir ; à
l’entrée du mendiant qu’il avait signalé à
l’attention publique, il demanda à M. Vauthier
quel était cet homme ne le reconnut pas davantage.
Un instant plus tard, le fils ayant déposé son
accoutrement d’occasion, retrouvait son père qui ne
se douta jamais de l’identité du pauvre homme que sa
parole inconsidérée avait failli envoyer à
l’échafaud.
Le lecteur nous excusera de nous être étendu sur ce
trait ; il est important pour montrer les dangers du
ministère apostolique au moment même où
l’entreprenait dom Lessus ; n’est-t-il pas
consolant aussi de voir récompenser par l’obtention
contre toute espérance, de l’assistance du prêtre à
l dernière heure, la charité de la famille
Châtelain, qui, comme jadis Saint-Grégoire
donnant un repas aux pauvres, avait mérité de voir
un ange s’asseoir au milieu de ses pauvres, cet ange
consolateur qu’est le prêtre au chevet d’un mourant.
Enfin, cet exemple sera utile pour apprendre aux
braves gens qu’ils peuvent parfois, en ayant la
langue trop longue, dans les temps troublés, faire
plus de mal que les méchants eux-mêmes.
Cependant, la présence du missionnaire dans le
voisinage de Bonnétage, était connue ; en demeurant
au Piot, dom Lessus compromettait son hôte,
son ami l’abbé Vauthier et lui-même. Il
fallut donc abandonner cet asile et prendre la vie
errante des bandits qui tiennent le maquis. Bien des
fois, l’apôtre, blotti dans des cachettes dont
plusieurs sont encore conservées avec vénération,
attendit plusieurs heures l’instant favorable
d’assister un malade, de baptiser un enfant, de
réconcilier un pêcheur, d’offrir le Saint-Sacrement
de la Messe. Plusieurs familles s’honorent encore de
ce que leurs ancêtres lui ont donné asile ; parmi
ces chrétiens courageux, citons les familles
Gloriod, Gresset et Grillet, et
surtout la famille Briel, à Mouthier, dont
les descendance conserve encore avec vénération, un
manipule et des flacons utilisés comme burettes dont
le prêtre martyr se servit pour célébrer les
Saints-Mystères.
Parfois, les maisons les plus sûres devenaient
dangereuses, et il fallait chercher un asile dans
les bois. Il dut même, dernier asile, se cacher dans
les cavernes presque inabordables qui s’ouvrent dans
les francs escarpés des rochers, au-dessus du
Dessoubre sous les villages de Bonnétage et de
Saint-Julien, en face de ceux de Rosureux et de
Saint-Maurice. Vers 1825, des chasseurs découvrirent
dans les buissons, l’entrée d’une de ces grottes.
Ils y entrèrent en rampant, et constatèrent qu’elle
se composait de deux chambres basses et obscures. Au
fond, ils lurent écrits à la craie rouge, sur le
rocher, le nom de trois prêtres qui avaient habité
cette catacombe. Ils n’ont malheureusement pas
relevé le nom des deux compagnons du Chartreux
martyr.
Bientôt même, dom Lessus ne put plus venir à
Bonnétage, ni dans la région. Il fallait se laisser
oublier quelques temps. Mais ce temps ne sera point
pour le missionnaire une période stérile ; dans le
département de la Haute-Saône, dans le voisinage des
villes de Luxeuil et de Vesoul, qu’il se rend. Les
quelques semaines que le Chartreux passa dans ce
pays furent pour les pauvres catholiques, une
période de bénédiction. M. Vauthier qui s’y
rendit lorsqu’il fut revenu à Bonnétage, nous
apprend qu’à Lure et à Luxeuil, tous ceux qui
avaient approché dom Lessus avaient été si
touchés de ses exhortations et si édifiés de sa
conduite, qu’ils ne parlaient de lui que comme d’un
Saint.
M. Vauthier, lui aussi, ne demeura, guère
dans la Haute-Saône ; ce pays était moins malheureux
que les départements voisins, grâce à la modération
des autorités qui, malgré le parti pris évident
contre les prêtres fidèles dont fait preuve sans
scrupules l’historien de la Révolution dans la
Haute-Saône, par qui nous les connaissons, peuvent
être cités pour modèle de bon sens et de libéralisme
pratique dans ce temps où les asiles d’aliénés
furieux semblent avoir été transférés dans les
bureaux d’administration.
Vers octobre, M. Vauthier devait déjà être
revenu dans le Doubs ; il y fut découvert, arrêté,
et conduit à la ville la plus voisine qui se trouva
être Ornans. Dom Lessus apprend ce malheur à
Pontarlier ; déguisé en gendarme, il pénètre auprès
du prisonnier, se concerte avec lui, gagne Besançon,
obtient des professeurs de l’Université de cette
ville des certificats constatant que M. Vauthier
était étudiant en médecine, car ce jeune prêtre
avait réunit dans la montagne quelques témoignages
confirmatifs, de l’instruction médicale de M.
Vauthier : le Docteur Dodane, de
Bonnétage, reçoit ces pièces, et les porte sans
retard à Ornans ; convaincus que le suspect n’est
qu’un médecin, les autorités d’Ornans mettent
aussitôt leur prisonnier en liberté ; deux heures
après, elles apprenaient à n’en pas douter, que le
médecin était prêtre, et que l’ami qui avait plaidé
sa cause n’était autre que ‘’le prêtre Lessus’’,
ce réfractaire poursuivi et traqué depuis si
longtemps. Mais les deux amis étaient en sûreté, et
les municipaux d’Ornans en furent pour leur
confusion.
Ce qui est très remarquable, c’est que, malgré la
rigueur de la persécution dom Lessus ne
quitta point la France, sinon accidentellement pour
aller de l’autre côté de la frontière qui était
toute proche, porter des secours pécuniaires aux
prêtres émigrés et en particulier à M. Marion,
curé de Saint Julien, réfugié au Lauderon. Le
biographe de dom Lessus, M. Richard,
croit que cet argent provenait des économies
réalisées par dom Lessus sur la pension que
l’État servait aux anciens religieux. Mais cette
opinion est manifestement erronée ; il n’est pas
probable que dom Lessus, ait touché sa
pension dans les premiers temps de sa sortie, car il
eut dû faire connaître aux autorités le lieu de sa
retraite ; bientôt d’ailleurs, on eut refusé de la
lui payer, parce qu’il n’avait pas prêté le serment
de ‘’Liberté, Égalité’’ ; enfin, bientôt de se
présenter au bureau public eut été pour lui se
livrer au bourreau. Dans ces conditions il est
certain que bien loin de toucher sa pension,
d’ailleurs très peu élevée, puisqu’il n’était
religieux que depuis quatre ans, dom Lessus
vécut par l’assistance des fidèles et que les
aumônes qu’il porta à l’abbé Marion devaient être
des sommes recueillies par lui à cet effet, dans les
charitables populations des montagnes du Doubs.
Il est nécessaire en effet, pour comprendre comment
dom Lessus put échapper si longtemps aux
poursuites, de savoir que la Franche-Comté, et
surtout la montagne imprégnés d’une profonde
influence chrétienne, ne donnèrent dans les excès du
jacobinisme qu’à la surface, et que s’il se trouva
quelques scélérats pour escorter le représentant en
mission Lejeune, et pour former les tribunaux
révolutionnaires, la grande masse de la population
tremblait, mais était cependant entièrement hostile
aux idées dominantes. Citons-en quelques preuves. A
Dole, en juin 1793, le peuple se soulève et organise
une protestation violente contre la suppression de
la procession de la Saint-Hostie du Miracle qui se
faisait le Mardi de la Pentecôte ; on fait les
procession de la Fête-Dieu. A Saint-Claude, c’est en
secret que Lejeune doit faire opérer la
destruction par le feu du corps jusque-là intact de
Saint-Claude. A Poligny, les grondements de la foule
font différer la destruction ordonnée des reliques
de Sainte-Colette, et ce retard permet de les
sauver. Dans le Doubs et dans le Jura, on peut citer
nombre d’émeutes, presque toutes suivies de succès
pour arracher aux gendarmes des prêtres conduits en
prison. A Vesoul, le bourreau, lui-même, offre de se
racheter à prix d’argent de l’obligation d’exécuter
le P. Grégoire de Saint-Loup ; à Besançon, de
courageux fidèles manifestent devant les gendarmes
eux-mêmes leur vénération pour les prêtres martyrs,
et plusieurs sont pour ce fait, l’objet de
poursuites. Dans nombre de paroisses, les curés
intrus ne sont installés que par la force armées, et
n’ont qu’elle pour assister à leurs offices
sacrilèges, et le succès relatif du schisme n’est dû
qu’à l’ignorance des populations qui suivaient de
bonne foi les raisonnements spécieux des docteurs de
l’église constitutionnelle, l’évêque Moyse en
tête. Enfin, la persécution religieuse occasionne
dans la haute montagne du Doubs, cet héroïque
soulèvement des populations qui est connu sous le
nom de ‘’Petite Vendée’’.
On s’expliquerait ainsi comment pendant plus d’un
an, dom Lessus pût, si on ose s’exprimer
ainsi, tenir la campagne, et exercer le Saint
Ministère, non seulement dans les villages éloignés
mais même à Pontarlier, qui, durant l’hiver
1793-1794, semble avait été son quartier général ;
plusieurs fois il est vrai, il dut passer des heures
longues et anxieuses dans de mystérieuses cachettes.
Une fois entre autres, il dut demeurer plusieurs
jours caché dans un grenier, chez des gens que leur
frayeur rendait peu sûrs, et recevant à peine de
loin en loin ce qui lui était nécessaire pour ne pas
mourir de faim.
Notez qu’on était au cœur de l’hiver, et que le
climat de Pontarlier est peut-être le plus rude de
toute la France.
Mais rien n’arrêtait le zèle de dom Lessus.
Les prisons étaient remplies de braves gens dont le
seul crime était leur horreur des prêtres
schismatiques, ou leur fidélité à observer le
dimanche, pénétrer près d’eux, est un jeu pour notre
missionnaire. Vêtu en gendarme, avec de terribles
moustaches, le sabre au coté, le disciple de Saint
Bruno pénètre dans les prisons, assiste les malades,
et disparaît au moment où il serait sur le point
d’être découvert.
Il faut bien avouer qu'une fois, il l'échappa belle
: c'était à l'hôpital de Pontarlier, en février ou
mars 1794. Les sœurs de la congrégation de Dole qui
desservaient l'hôpital, on en avait comme ailleurs,
conservé par nécessité ; on en avait fait des
''dames infirmières'' et l'habit seul avait changé.
On avait plusieurs fois appelé l'attention sur
l'incivisme des sœurs ; mais l'impossibilité des les
remplacer les avait sauvées, et, les bonnes filles
avaient accepté de subir toutes sortes de vexations,
pourvu qu'elle puissent rester auprès de leurs chers
malades. On comprend que leur soin était de procurer
à ceux-ci les secours d'un prêtre fidèle ; et dom
Lessus était venu souvent, au prix des plus
grands dangers et sous les déguisements les plus
étranges, accomplir ce charitable ministère. Il en
profitait pour(' donner aux sœurs la consolation
d'entendre la messe, qu'il célébrait en un coin
obscur, sur un autel improvisé. ce jour là, après
avoir assisté les malades le prêtre commençait
l'introït lorsqu'une troupe de gardes nationaux
soupçonnant la présence d'un prêtre dans l'hôpital,
envahirent la cour, demandant à grands cris qu'on le
leur livrât. A ces cris, les sœurs ne perdent point
la tête ; pendant qu'on va au devant des forcenés et
parlement pour gagner quelques instants, les autres
font en un clin d'œil disparaître les préparatifs
des Saint Mystères. Mais la personne du prêtre est
plus embarrassante. Une des sœurs eut la présence
d'esprit nécessaire pour le tirer de ce mauvais pas;
Vite elle le fait coucher tout habillé sur un lit
dans une chambre contigüe à la chapelle improvisée ;
sur lui elle jette un autre matelas, organise à la
hâte un lit où elle se couche elle-même ; il était
temps, déjà les clameurs emplissaient le corridor.
Le chef de la troupe pénètre dans la chambre, mais
l'interrogation expire sur ses lèvres à la vue du
spectacle qui s'offre à ses yeux. Dans l'étroite
cellule, où aucun meuble ni aucun placard ne semble
permettre une cachette, il ne voit qu'un lit, sur ce
lit une religieuse, la cornette en désordre, fait de
vains efforts pour vomir ; une autre sœur lui tient
d'une main la tête et de l'autre lui présente une
cuvette. loin de soupçonner que sous le lit se
trouve celui qu'ils cherchent, nos forcenés plus
respectueux d'une malade que certains crocheteurs
plus modernes, se retirent en fermant doucement la
porte ; ils poursuivent leurs recherches avec force
tapage, se persuadant qu'on les a induits en erreur
en leur signalant la présence d'un prêtre à
l'hôpital, et vont noyer leur déconvenue au cabaret.
Sauvé une fois de plus, notre missionnaire gagne la
campagne.
Mais hélas, le temps approchait où Dieu allait
couronner de la palme des martyrs l'apostolat de son
serviteur.
Dans les premiers jours d’avril 1794, dom Lessus
est à Mouthiers, chez M. Briel, pieux
propriétaire de ce pays ; là, il célèbre sa dernière
messe, et la descendance de son hôte conserve
pieusement comme nous le disions tout à l’heure, le
manipule et les burettes qui servirent à cette
touchante cérémonie.
De Mouthiers, dom Lessus gagne Chaffois. Ce
petit village n’est qu’à six kilomètres de
Pontarlier ; c’est là qu’à l’exemple du Divin
Maître, l’apôtre des montagnes du Doubs devait être
trahi et enchaîné.
C’était le 13 avril 1794, dans le style du temps, 21
germinal de l’an II. Au soir, accompagné d’un guide
dont on ignore le nom, dom Lessus, arrive
secrètement au moulin de Chaffois. Cette habitation
était sur le bord du Drugeon, à une petite distance
du village. Elle était possédée par une honorable
famille, aux mœurs patriarcales, composée de cinq
frères et quatre sœurs. L’un des frères, Jean
Baptiste Javaux, était prêtre ; en ce moment, il
était déporté et endurait aux pontons les tourments
choisis qui furent le lot des prêtres qu’on ne put
condamner à mort. L’aîné se nommait Barthélemy ; le
second Claude Joseph, le troisième Claude François.
Le quatrième Pierre Alexis, était marié et père de
quatre enfants en bas âge. Tous ces frères et sœurs,
à l’exception du prêtre, vivaient paisiblement et
honnêtement du produit du moulin paternel. Peut-être
quelque dissentiment s’était-il manifesté, Pierre
Alexis ayant accepté les services du curé
constitutionnel, alors que ses frères et sœurs se
tenaient soigneusement à l’écart de cet intrus.
Les catholiques sûrs avaient été avertis de
l’arrivée du prêtre. Dès la tombée de la nuit, vers
les sept heures du soir, ils se dirigèrent donc en
secret et individuellement vers le moulin. Tels,
dix-sept siècles plus tôt, les fidèles de Rome se
rendaient aux offices des premiers Papes.
Malheureusement quelques-uns n’avaient pas attendu
la nuit, et dès quatre heures et demis, Didier
Vuillemin, président du comité révolutionnaire
de la commune, remarqua des allées et venues
suspectes. Il en fit part aux deux membres du comité
et au commandant en chef des Gardes Nationales. Vers
six heures, ces quatre hommes allèrent inspecter les
abord du moulin, et, confirmés dans leurs soupçons,
ils avertirent la municipalité. Bientôt une escouade
de la Garde Nationale, sous le commandement du
capitaine Jean François Vuittenez ; enfin le
maire et l’agent national arrivèrent sur les lieux.
Tous ce préparatifs ne furent pas achevés avant huit
heures. Entre temps, on vit des gens sortant du
moulin qui prirent la fuite sans pouvoir être
rejoints, entre ceux-ci, Jeanne Claudine Perrin,
femme Vuittenez ; la femme Jeanne Claudine Pourny, née Vorbe, venue vers le moulin
se retourna lorsqu’elle vit la porte fermée ;
d’autres personnes, Antoine Joseph Vuittenez
et sa femme, née Marie Agathe Faivre,
sortirent du moulin ; en même temps Claude
Baud
et Anne Françoise Liard, sa femme,
retournèrent vers le village alors qu’ils se
dirigeaient vers le moulin, lorsqu’ils eurent aperçu
Vuillemin. L’officier de santé Vertel
et Antoine Joseph Grandvoinet abandonnent
brusquement la direction du moulin, lorsqu’on les
interpelle, et déclarent qu’ils vont à
Sainte-Colombe voir la sœur de Grandvoinet
qui est malade. On vit enfin Barthélemy Javaux
se rendre en barque à travers le Drugeon vers un
groupe où l’obscurité ne permit de reconnaître que Jean François Claudet, au son de sa voix. A
la vue des espions, Bartélemy n’acheva pas son
voyage et revint seul.
Parmi tous ces braves gens, plusieurs furent
inquiétés, à cause de leur présence en cette fatale
journée. Marie Joséphine Baud fit six mois de
prison, pour le seul crime d’être convaincue de
s’être confessée à Dom Lessus. Cependant,
les Jacobins passaient à l’offensive ; ils
pénétrèrent dans la maison au nom de la loi. A
l’écurie, deux femmes, Jeanne Catherine et
Marguerite
Nicolier, les deux sœurs originaires
de Chaffois, mais résidant au dehors, ne purent
exhiber de passeports. A cette remarque, Claude
Joseph Javaux, prit d’une frayeur irrésistible,
prit la fuite en criant : ‘’Sauvons-nous, nous
sommes tous perdus’’. Un individu nommé Blanc
le saisit au collet, mais Javaux se débat et
lui échappant, parvient à gagner la campagne.
Le cri de ce pauvre homme ne fit que confirmer nos
sacripants dans leur conviction, et ils
perquisitionnèrent dans le moulin, de la cave au
grenier. Ils en sont pour leurs frais et leur seule
découverte se borne à avoir trouvé une étrangère
couchée dans la maison, Jeanne Antoine Lacroix,
couturière de Chaffois.
Mais les Jacobins de Chaffois étaient trop
convaincus de la rareté de l’occasion pour être
aussi faciles à rouler que ceux de Pontarlier. Ils
cernent la maison et décident de reprendre leurs
recherches le lendemain matin. Ainsi fut fait, et
sans plus de succès. Furieux, ils abandonnent la
partie et reprennent le chemin du village, mais à
distance, l’un d’eux se retournant avec une partie
des bardeaux (on nomme ainsi les planchettes de bois
dont son couvertes les maisons, dans ces montagnes
légèrement dérangés, et une petite pièce d’étoffe
bleue qui en émerge, c’était un jeune homme, Claude
Blanc, le fils de celui qui la veille
avait essayé d’arrêter Claude Joseph Javaux.
Ce jeune homme de seize ans fut le Judas du Père
Lessus. C’était, en effet vous le toit, entre
les lattes et les bardeaux qu’était caché le
missionnaire. La troupe revient droit au moulin,
monte au grenier et saisit dom Lessus dans sa
cachette ; en même temps on arrête Barthélemy Javaux, ses deux sœurs, et la couturière
Lacroix. Puis, les cinq prisonniers, garrottés,
accablés d’ouvrages et de sarcasmes, bousculés et
malmenés par cette bande de scélérats sont traînés
au village de Chaffois où le maire s’empresse de les
interroger.
Dom Lessus connaissait la rigueur des lois ;
il n’hésita point cependant à répondre sans
subterfuge, qu’il se nommait Jean Ignace Lessus,
originaire de Bonnétage, âgé de vingt-huit ans,
qu’il était prêtre et qu’il voyageait incognito en
cette localité ; que depuis plus d’un an, il
parcourait la République pour confesser les fidèles
persécutés. Puis, soucieux de disculper ses
‘’complices’’ le religieux déclare qu’il ne
connaissait pas le guide qui l’avait introduit dans
la maison Javaux et ‘’s’était évadé’’.
Barthélemy Javaux fut interrogé à son tour.
Le pauvre homme affolé chercha un peu à se disculper
en prétendant qu’il ignorait le moment où le prêtre
arrêté était entré chez lui, qu’il l’avait vu
seulement vers les sept heures, après son souper et
que la présence d’un garde à la porte du jardin
l’avait seule empêché de le faire alors sortir par
cette issue.
Marie Françoise et Jeanne Françoise Javaux
dirent qu’elles ne savaient rien, qu’elles étaient
couchées et qu’elles n’avaient été réveillées que
par la perquisition. La couturière ajouta à une
déposition analogue qu’elle était venue au moulin
sur l’appel de la seconde des sœurs Javaux,
pour y travailler de son état.
La municipalité, après ce premier interrogatoire,
décida de renvoyer, les cinq prisonniers devant les
tribunaux, ajouta qu’ils seraient gardés à vue et
que s’ils s’échappaient, leurs biens seraient mis
sous séquestre au profit de la nation.
En même temps, on dressa l'inventaire des objets
trouvés sur dom Lessus lors de son
arrestation ; ''une montre avec boite en argent
d'une assez belle façon et une chaîne brisée en
acier ; cent trois livres cinq sols en assignats
dans un portefeuille, vingt et un gros sous et
vingt-cinq sous en monnaie blanche, deux rasoirs, un
couteau, un canif à quatre lames et un poinçon, une
mauvaise plume, une paire boutons en cuivre pour
manches ; des cheveux en forme de queue dont il se
dit être porteur pour se déguiser'' ; deux petites
boîtes en étain contenant les Saintes Huiles, une
pyxide en étain, enfin une boîte de montre, sans
mouvement, qui servait à porter des Hosties
consacrées. Le prêtre déclare els avoir cachées dans
le lit du poêle, mais les Jacobins ne purent les
retrouver. Ce détail mérite une explication. On sera
peut-être étonné que dom Lessus se sentant
traqué n'ait point immédiatement consommé les
Saintes Espèces dont il était porteur. Mais il avait
tant de fois échappé à des périls semblables et la
difficulté de les renouveler était si grande qu'il
préféra essuyer de les conserver, surtout que
probablement il devait y avoir nombre de fidèles qui
voudraient communier dans la nuit. A plus forte
raison agit-il ainsi pour les Saintes Huiles. En les
gardant sur lui, alors qu'il cachait dans ce
lit du ''Poêle'' c'est à dire dans la chambre
d'honneur les Saintes Espèces, dom Lessus
obéissait à un mobile spécial. Il savait qu'il
pouvait compter sur ses hôtes et que les Saintes
Espèces étaient en sûreté ; ; pour les Saintes
Huiles, il préféra les garder, car leur découverte
eut été plus compromettantes pour les Javaux,
tandis qu'on pouvait espérer que les Saintes Huiles,
cachées dans une montre ne seraient pas remarquées.
Le saint religieux se voyant près d'être arrêté,
prit donc les mesures pour, s'il s'échappait, les
Saintes Espèces et en cas contraire, pour les
soustraire à la profanation. S'il n'agit pas ainsi
pour les Saintes Huiles, ce fut seulement pour ne
pas compromettre ses hôtes en leur enlevant tout
moyen de nier leur complicité.
Aussi, afin de bien montrer que les Javaux ne
sont pour rien dans la chose, dom Lessus,
s'empresse de répondre à l'interrogatoire du maire,
que c'est lui qui a caché les Saintes Hosties, et
d'indiquer le lieu où il les a disposées. Il savait
bien qu'il ne les exposait point a être profanées et
que Barthélemy Javaux, lorsqu'il avait, la
veille au soir, passé le Drugeon en barque, avait
emporté et mis en mains sûres les Saintes Espèces et
les ornements sacerdotaux. Aussi, malgré leurs
efforts, les ''patriotes'' de Chaffois ne purent-ils
rien trouver à profaner.
On dresse ensuite le signalement du principal
accusé. Cette pièce, d'autant plus précieuse que'
nous n'avons aucune autre donnée, sur le physique du
glorieux missionnaire nous apprend qu'il avait cinq
pieds quatre pouces, c'est-à-dire 1m76, que ses
cheveux étaient noirs, son front large, ses yeux
gris, son nez pointu, sa bouche petite, son visage
rempli et son menton rond.
Lors de son arrestation, il était vêtu en gendarme
et portait un habit bleu, ce fameux habit bleu qui
lui ouvrait jadis l'accès des prisons, et don nous
aurons occasion de reparler.
Enfin, on confia la garde du moulin Javaux à
Pierre Alexis Javaux qui avait donné dès
l'origine, des gages de fidélité aux prêtres
constitutionnels.
Ces détails sont tirés de trois procès-verbaux
signés par la municipalité de Chaffois, par le
comité révolutionnaire et par les maire, officiers
municipaux, officiers des gardes nationales, agent
national, membres du comité révolutionnaire et
greffier municipal.
En 1867, M. Bouchey, curé de Bonnétage
écrivant la vie de son illustre paroissien, eut la
curiosité de rechercher ce qu'étaient devenues les
familles des principaux personnages de ctte
lamentable journée.
Les familles de Didier Vuillemin, J.B.
Blanc et l'agent national Letondal, les
trois principaux auteurs de l'arrestation avaient
disparu. On racontait encore : ''avec terreur,
dit-il, que le jeune Blanc, qui en révéant la
présente de dom Lessus sur le toit du moulin,
avait été la cause de son arrestation, et qui alors
était fort et vigoureux, tomba aussitôt après dans
un état de langueur et mourut bientôt d'épuisement
et de consomption''. En revanche, les familles que
nous avons signalées parmi celles qui s'étaient
rendues au moulin existaient encore ''heureuses,
prospères, exemplaires''. La remarque prend un prix
particulier, si l'on considère que dans bien des
pays de France on put faire des constatations
analogues.
Tout fiers de leur capture, les Jacobins de Chaffois
organisent un cortège pour conduire dom Lessus
et ses ''complices'' à Pontarlier. Sans même un
instant de répit, presque sans leur laisser prendre
de nourriture, les malheureux sont liés, et,
escortés, de quatre membres du comité
révolutionnaire et de huit gardes nationaux, ils
prennent sous la conduite du commandant de la Garde
nationale, la route de Pontarlier.
La distance n''est que de six kilomètres. Vers midi,
le sinistre cortège pénétra dans la ville ; les
Javaux furent incarcérés, et dom Lessus,
sans qu'on lui accordât le moindre délai de repos,
fut amené devant les administrateurs du district.
.....…l’apôtre de nos montagnes fut mis à mort en
haine de la foi. C’était le 25 avril 1794.
Les outrages cependant, ne devaient point cesser là
; à peine la tête sanglante du martyr était-elle
tombée sous le couteau, qu'un sans-culotte du nom de
Jauret, l'envoya d'un coup de pied rouler au
loin. Comme celui qui avait souffleté dom Lessus,
il fut subitement puni par une grosse tumeur à la
joue. Il en souffrit jusqu'à sa mort et il n'y a
bien longtemps que sont mortes les dernières
personnes qui l'avaient connu dans leur enfance.
Mais la puissance surnaturelle se manifeste d'une
manière plus éclatante encore, le lendemain. Ce
jour-là, Bartélémy Javaux fut à son tour
condamné, en qualité d'hôte de dom Lessus,
devait être exécuté l'après-midi de ce même jour, 26
avril avec calme et fermeté il entendit sa
condamnation et se prépara à la mort ; sans trouble,
il prit le chemin de l'échafaud ; mais arrivé au
dernier degré de la fatale machine, par
l'intercession que lui avait promis son compagnon de
martyre, il ne vit pas l'instant de son trépas car
il tomba mort, si indubitablement mort que le
bourreau jugeait inutile de faire jouer la
guillotine sur ce cadavre. Il fallut un ordre formel
pour lui faire accomplir cette mutilation d'un
cadavre. Le meunier de Chaffois n'avait que trente
et un ans.
… Les boites de Saintes Huiles et l’habit, racheté par Mlle Duplessis,
depuis Mme Parandier, fut partagé entre
plusieurs personnes honorables de Pontarlier et encore aujourd’hui
on considère comme une faveur signalée d’en obtenir
une parcelle.
Le 25 avril 1794, à la nuit, deux pieuses femmes,
Mme Tournier et sa sœur Catherine plaçaient
pieusement dans son cercueil le cadavre de dom
Lessus et prenaient soin de le faire inhumer au
pied du mur de l’église Saint-Bénigne, du coté nord,
dans le cimetière de Pontarlier…

Louis-Théodore-Joseph ROCH
En rentrant à Besançon, le tribunal et la guillotine
trouvèrent une nouvelle victime, c’était
Louis-Joseph-Théodore Roch, né à Provenchères en 1760.
Mgr de Chaffois trace ainsi son portrait : ‘’de très
bonnes études, une piété solide, qui ne s’était jamais
démentie et qui l’avait distingué dès ses plus jeunes
années, de la foule de ses condisciples, un zèle ardent
et infatigable pour le salut des fidèles, avaient assuré
le succès des travaux dans le Saint Ministère. Sa
conduite ne fut pas équivoque et douteuse dans les
moments critiques de la Révolution, ses sentiments bien
connus lui attirèrent d’abord les persécutions de
schismatiques et des novateurs.
M. Roch était alors vicaire à Jonvelle ; il convient à
ce propos de rappeler que, à cette époque le titre de
curé était souvent réservé à un dignitaire non résidant,
celui de vicaire était alors donné à celui qui, en son
nom ; administrait la paroisse et non pas seulement à un
aide du curé, comme aujourd’hui.
Le vicaire de Jonvelle était dévoré de charité ; il
donnait tout ce qu’il possédait. Il en était arrivé à ne
se réserver sciemment que deux chemises, une pour donner
au blanchissage, pendant qu’il portait l’autre. Pendant
le cruel hiver de 1788, il se multiplia et on peut dire
que sa générosité seule empêcha la famine de dévaster sa
paroisse. ‘’Il fit pendant un mois dit Sauzay des
distributions quotidiennes de soupe, de pain et de
viande, à tous les indigents qui se présentaient. Il
versa ainsi dans le sein des pauvres, le produit tout
entier d’une succession qui venait de lui choir’’.
Outre d’abondantes aumônes en argent, ; il faisait des
prêts gratuits, payait des mois d’écolage des enfants
pauvres, et leur achetait des habits en telle quantité,
qu’un seul tisserand déclara lui avoir fourni à cette
fin près de cinquante mètres de droguet.
On voulait lui imposer le serment ; la municipalité le
fit chercher un dimanche par quatre hommes et amener au
milieu de la place publique. Mais il refusa cette
prestation sacrilège et voulut en exposer fortement les
motifs, on lui imposa silence et il dut regagner sa cure
au milieu des insultes et des menaces. Dès lors, M. Roch
dut prévoir qu’il allait être obligé de quitter la
paroisse.
Le dimanche il fit ses adieux à ses paroissiens, en
prêchant trois fois dans la journée. Il leur prédit la
prochaine fermeture de leur église, et que bientôt prier
serait un crime : ‘’mais mes frères, ajouta-t-il, faites
de vos maisons des églises et des oratoires et si vous
venez à apprendre que je suis arrêté et traduit devant
les tribunaux, réjouissez-vous, car c’est alors que je
vous serai plus utile qu’ici’’.
Le 10 novembre, il passa toute la soirée au
confessionnal ; des Jacobins vinrent l’insulter et
menacer une vingtaine de personnes qui attendaient
encore leur tout. Bien mieux, ils enfermèrent prêtres et
fidèles dans l’église.
M. Roch ne se montra point ému et ne répondit que par
des paroles de paix et de charité. Le lendemain 11
novembre 1791, sous le patronage de Saint Maurice,
modèle de charité et apôtre des campagnes. M. Roch
commençait son ‘’apostolat perénigrant’. Il quitta
Jonvelle ; des polissons le poursuivirent jusqu’au
bout du pays en l’injuriant et en lui jetant des boules
de neige ; le prêtre se retourne et les bénit en leur
disant : ‘’Adieu mes enfants’’. Un peu plus tard, il
reviendra secrètement à Jonvelle mais devra bientôt fuir
et n’échapper que par miracle à deux forcenés qui le
poursuivent en armes. Retiré dans sa famille M. Roch
prit alors un passeport de déportation pour la Suisse.
Il en profita pour se rendre à Rome, et revint,
apportant quelques précieuses reliques, vers la fin de
l’hiver 1793. C’est alors qu’il avait rencontré son
compatriote, le vénérable Antoine-Sylvestre Receveur
auquel il avait promis d’assister sa mère gravement
malade ; nous verrons quelle merveille de dévouement
valut cette promesse.
M. Roch se disposait à rentrer dans le diocèse,
lorsqu’il fut retenu en Suisse par une œuvre de charité.
Il fallait avec un autre confrère, assister un vieux
prêtre, déporté comme eux, infirme et malade ; il
fallait l’opérer d’un ‘’dépôt dans les chairs’’ et le
chirurgien émigré lui-même manquait des éléments
nécessaires pour cette opération. Le dévouement des deux
prêtres remplaça les appareils de compression. Pendant
trois jours et sans interruption ils se relevèrent pour
tenir la main ferme sur la partie supérieure de la plaie
et empêcher une hémorragie. Le vieillard fut sauvé.
A l’été, M. Roch, put enfin suivre son attrait et
rentrer en France. Le 25 juillet il commence son
apostolat. Il n’a pas tardé à remarquer les bons
sentiments des populations ; la crainte seule y fait
obstacle. Aussi il n’hésite pas à frapper un grand coup.
Il donne rendez-vous secret dans un endroit désert et
éloigné. De toute habitation à tous ceux qui désirent
lui parler. Chacun y vint croyant se trouver seul ;
ainsi furent formés des grandes assemblées catholiques
qui fortifièrent ces pauvres paysans craintifs et
réveillèrent l’enthousiasme. Il s’en tint à
Sancey-le-Grand, à Landresse et au Chatelard. Là, on
annonça l’arrivée d’une patrouille : ‘’Qu’on ouvre les
portes s’écrie le missionnaire, qu’ils entrent ceux qui
persécutent Jésus-Christ et son Église, qu’ils soient
témoins de ce qui se passe parmi nous, et s’ils refusent
d’apprendre comment doivent vivre des chrétiens qu’ils
apprennent du moins comment ils savent souffrir et
mourir’’. Ce n’était heureusement qu’une fausse alerte.
Les sentinelles apeurées avaient pris des retardataires
pour une patrouilles ennemie.
Beaucoup étaient venus en tremblant ; ils n’osaient
entrer dans la maison, restant au dehors, prêts à nier
leur participation en cas de surprise ; mais ils
épiaient par une porte ou une fenêtre, et bientôt
subjugués par( l’ardente parole de M. Roch ils bravaient
toute crainte et venaient grossir le pieux troupeau.
Quel que fut le danger auquel M. Roch s’exposait, dit
Mgr de Chaffois, l’avantage qu’il en croyait résulter
pour les fidèles lui faisait oublier ce qui le
concernait lui-même. Sa profonde humilité ne lui
permettait pas d’envisager la couronne des martyrs comme
pouvant un jour orner son front ; lorsqu’on lui parlait
de l’ardente sollicitude des pasteurs schismatiques à
qui il ravissait tant de sectateurs, à le surveiller, à
le rechercher et à le poursuivre : ‘’Je ne serai pas
arrêté, répondit-il, je ne suis pas digne de mourir pour
Jésus-Christ’’. C’était à son humilité, à sa piété, à
ses vertus, à la sainteté que respiraient toute sa
conduite, toute ses démarches, toutes ses paroles, que
Dieu daignait accorder toutes les conversions qu’il
opérait, et les grands succès de son ministère.
Aux fatigues et aux périls de son apostolat, M. Roch
joignait les mortifications volontaires ; il jeûnait
fréquemment, portait un cilice de fer, et choisissait
les plus pauvres familles pour leur demander
l’hospitalité, et ceux-ci recevaient le prêtre comme
Zachée le Divin Maître ; et le prêtre se présentait doux
et paternel, rassurant l’émoi de ne pas pouvoir le
nourrir assez bien par de ces mots charmants qui vivent
encore dans l’esprit populaire ; N’y a-t-il pas qu’un
œuf ? Ce sera assez : ‘’Battez le bien, un œuf bien
battu en vaut deux’’. Tout le temps qu’il a libre, il le
consacre à l’oraison et à la méditation.
M. Roch a si bien ranimé la Foi chez nos paysans qu’un
groupe de familles ne craindra pas de tout abandonner
pour aller chercher un pays où l’âme faible ne soit pas
en péril par la persécution ; ce sera l’origine de cette
curieuse colonie des montages du Doubs, fixée alors en
Autriche après des tribulations de tout genre. D’autres
confessent vaillamment Jésus-Christ dans les prison. M.
Roch leur écrit pour les encourager ; sur ses conseils,
ces prisonniers ont un règlement qui fait ressembler
leur détention à un temps de Retraite Spirituelle. Un
des plus timides interrogé sur le prédicateur des
réunions nocturnes, déclare qu’il ne veut le nommer mais
que c’était ‘’un envoyé de Dieu, un ange qui parlait’’.
Et, spécialement interpellé, il ajoute que si on lui
rendait la liberté et qu’il se fit encore de pareilles
réunions ‘’il y retournerait sur sa tête’’.
Voyez, du reste, les exemples que donne l’apôtre : M.
Receveur, le vénérable fondateur de la Retraite
Chrétienne, lui a recommandé sa mère ; mais cette pauvre
femme, mourante est gardée soigneusement par son autre
fils, féroce Jacobin. Vainement caché dans une grange,
M. Roch épie le moment favorable, un domestique qui le
connaît et l’a découvert l’avertit du danger ; le fils
et quelques amis montent la garde pour saisir le prêtre
qui aurait l’audace de se présenter. Mais le temps
presse ; M. Roch s’avance à Receveur, lui déclare qui il
est, ce qu’il veut, et lui dit : ‘’Différez quelques
moments de me faire arrêter, et ne refusez pas à votre
vertueuse mère une consolation si précieuse au moment où
elle est ; laissez-moi une demi-heure avec elle, après
quoi je me remets entre vos mains’’. Il y avait tant de
cœur dans ces paroles que Receveur fut subjugué : non
seulement il laissa faire mais veilla lui-même à ce que
le prêtre put se retirer en sûreté.
Il y avait à Peseux (Doubs), une famille Thiébaud,
honorablement connue avant et depuis la Révolution ; son
fils, frère des Écoles Chrétiennes, rentré après la
suppression de son Institut avait, dit-on, prêté le
serment ; mais c’était autant et plus par crainte que
conviction, et gravement malade, il avait repoussé avec
indignation le ministère du curé intrus. Il est probable
que les Jacobins devaient donc penser qu’un prêtre
fidèle serait appelé : c’était une belle occasion de le
prendre. M. Roch arriva à la nuit chez d’excellents
catholiques, nommés Ponsot. Il y confessa et communia
diverses personnes et malgré les instances de son hôte,
voulut se rendre chez les Thiébaud. Les Ponsot
présentaient sans doute la surveillance dont était
l’objet de la maison Thiébaud.
M. Roch persista dans son dessein et se rendit chez le
malade. Ce qui était prévu arriva. La maison fut
aussitôt investie et des gardes nationaux, prévenus des
villages voisins accoururent. Du dehors, ils purent
apercevoir le prêtre. Vers minuit, M. Roch consomma les
Saintes Espèces. On le fit ensuite cacher dans le double
plafond d’un ciel de lit. A l’aube, la troupe envahi la
maison, maltraite les habitants, et ne se retire que
devant l’inutilité de leurs recherches. La famille
menacée gardait malgré tout un secret inviolable.
Mes ces forcenés tiennent conseil, ils renouvellent la
perquisition, ils menacent en vain d’incendier la
maison. Enfin, cédant à l’effroi, un enfant indiqua la
cachette. Ainsi Sauzai n’est pas précisément dans
l’erreur en disant que c’est un fils Thiébaud mais il
s’est lourdement trompé en attribuant cet acte à un
homme et son mobile à des sentiments de haine
parfaitement raisonnés.
C’est un voisin, nommé Rollin, qui avait dénoncé M.
Roch, et si les deux fils Thiébaud sont mentionnés dans
le procès-verbal en cette qualité, ce ne fut que par
complaisance des gens de la municipalité pour sauver
leur famille du tribunal révolutionnaire.
L’attitude de M. Roch frappa ses persécuteurs de stupeur
; peut-être, s’ils ne se fussent défiés les uns des
autres, lui eussent-ils rendu la liberté. Mgr de Chaffois constate qu’ils ne l’osèrent pas ; mais ils
traitèrent leur prisonnier avec ménagements, et, étant
allé dîner à l’auberge, ils lui permirent d’écrire à sa
famille. La lettre de M. Roch respire la joie ; il
appelle ses gardiens ‘’ses bienfaiteurs’’, et il dit
qu’il n’aurait jamais fait meilleur repas qu’en cette
compagnie si le jeûne ne l’eut empêché. ‘’Je pars pour
Saint-Hippolyte et de là pour la guillotine’’. Le repas
fini, M. Roch dit à l’hôtesse : ‘’Je voudrais bien payer
la dépense que nous venons de faire, mais je n’ai ni or
ni argent ; ce que j’ai je vous le donne de bon cœur :
Que la paix du Seigneur soit avec vous ! Conservez la
Foi et vous aurez tous les trésors avec elle ; priez
Dieu pour moi’’. Cette pieuse femme fondit en larmes et
ne put articuler une parole.
Avant de partir, le prêtre fit remarquer qu’il n’était
pas lié comme le disait le procès-verbal et il réclama
avec instance pour l’obtenir. Avant d’entrer à
Saint-Hippolyte, M. Roch remercia de nouveau les
Jacobins du bonheur qu’ils lui avaient procuré ; leur
expliqua le crime qu’ils avaient commis et leur
pardonnant lui-même leur promit de solliciter pour eux
la clémence de Dieu. Il ne les quitta qu’après les avoir
embrassés. Une foule stupéfaite et attristée était
réunie pour le voir arriver. Bien des conversions
résultèrent de l’arrestation de M. Roch, et plusieurs de
ses persécuteurs, tels les Adrien et les Hermès des
temps apostoliques, rentrèrent chez eux en pleurant
leurs crimes et en demandant pardon à Dieu.
Fouillé, M. Roch fut trouvé porteur d’un bréviaire et de
deux autres livres de piété, d’un chapelet et d’une
boîte de reliques. M. Roch se déclara ‘’prêtre
catholique Romain’’, raconta en détail son voyage de
Rome et déclara que depuis son retour il avait exercé le
Saint Ministère. Il demanda qu’on lui laissât son
reliquaire et lorsque l’interrogateur déclara vouloir le
donner à son curé, ‘’il n’est pas digne de le toucher
parce que c’est un schismatique et un apostat’’.
‘’Si notre curé est un apostat, que penses-tu de notre
destinées ?’’.
‘’La destinée des schismatiques et des apostats, c’est
l’enfer et vous n’en avez pas d’autre à attendre, si
vous ne vous convertissez’’. On décida cependant de lui
laisser le reliquaire, mais on lui refusa son bréviaire.
Transféré à Besançon, M. Roch passa quinze jours dans
les prisons, au pain et à l’eau, refusant tous les
adoucissements que les fidèles purent lui procurer. Il
écrivit plusieurs lettres d’adieu ou d’exhortation. Il
n’exprime que le regret d’avoir vu son père pleurer et
n’avoir pas été outragé davantage. ‘’ce qui me ferait
craindre de ne pas être digne de souffrir pour
Jésus-Christ’’.
M. Roch avait été incarcéré le 19 avril à Besançon. Du
19 avril au 4 mai, il exerce l’apostolat en prison ; il
distribue des secours avec ce qu’on lui envoie, aux
prisonniers qui vont partir pour les galères.
Le 4 mai à dix heures, M. Roch parut devant le tribunal
‘’Comme il faisait dans ses réponses aux juges, dit Laviron, dans son journal, l’éloge de la Religion de
Jésus-Christ, M. Nodier lui demanda si sa religion lui
commandait de désobéir aux lois de l’État : il se leva
et répondit que non, mais qu’il devait préférer la loi
de Dieu à celle des hommes . Comme il voulait continuer,
le juge avec les gestes du plus grand mépris, lui a dit
que son Évangile n’était que du papier écrit par les
hommes et lui a imposé silence. J’ai eu le bonheur de le
voir et de l’entendre’’. Combien ce passage d’un témoin
oculaire est précieux pour nous montrer à nu,
l’hypocrisie révolutionnaire. Ce même juge était le
schismatique qui six mois avant, témoignait son respect
aux Saintes Hosties saisies sur M. Capon. Doutera-t-on
que la haine de la Foi ait animé le tribunal.
Le chef d’émigration ne fut pas retenu contre M. Roch ;
on ne garda que celui d’être rentré en France, quoique
sujet à la déportation. Ainsi fut envoyé à la mort, le
charitable vicaire de Jonvelle, l’apostolique
organisateur des réunions nocturnes des montagnes du
Doubs, le dimanche 4 mai 1794 sur la place Saint-Pierre.
Or on ignore ce que devinrent ses précieux restes.

Modeste-Ambroise-Augustin ROCH
Lorsqu’un poste périlleux est proposé devant l’ennemi à
des hommes de cœur, ils s’y précipitent à l’envi, et
celui qui tombe est aussitôt remplacé par un autre, non
moins avide de combattre et d’exposer sa vie pour son
pays. Ainsi, au témoignage de César, faisaient les
Gaulois pour défendre la cité des Bituriges assiégée, en
jetant des matières enflammées sur les machines de
guerre des Romains. Ainsi fit M.
Modeste-Ambroise-Augustin Roch. Lorsqu’il apprit en
Suisse, où il était déporté, la mort de son cousin
germain, il voulut aussitôt prendre sa place, tout
ambitieux de partager sa gloire. Il se rendit sans
retard auprès du vicaire général, Mgr de Chaffois,
obtint des pouvoirs et la permission et rentra dans la
fournaise.
Il était né, lui aussi, à Provenchères et était vicaire
à Landresse. Il ne devait exercer que deux mois son
apostolat. L’intrus de Flangebouche ne put supporter son
voisinage ; il se mit à la recherche du missionnaire
pour le livrer aux tribunaux. Il se rendit à
Villerschief, chez une brave femme qui ne le connaissait
pas, donna pour un prêtre fidèle qui revenait de Suisse
et parvint ainsi à savoir de cette femme trop confiante
que M. Roch était dans la maison de la famille Lanchy.
‘’Eh bien, dit l’hypocrite, je viendrai ce soir lui
parler ; n’en dites rien, crainte de nous compromettre
l’un et l’autre’’. Ainsi, instruits par le schismatique
et conduits par le maître d’école Berçot, les Jacobins
purent saisir M. Roch ; ils l’arrêtèrent avec son hôte,
vieillard de 84 ans, et toute la famille Lanchy.
Conduits chez le maire, ils furent confiés à un gendarme
pendant que dans une autre pièce, les autres rédigeaient
le procès-verbal. Le gendarme s’assoupit ; Mme Lanchy,
qui seule n’était pas liée en profita, non pour délivrer
les siens, mais pour délivrer le prêtre, dévouement
admirable dont toutes les classes sociales donnent alors
l’exemple, comme le prouvera bientôt madame de
Saint-Juan. M. Roch s’esquive ; mais il ne connaît pas
la maison ; on l’aperçoit ; on lui court après. Dans sa
fuite, il tombe, il est ressaisi ; c’est pour la
deuxième fois l’intrus de Flangebouche qui fait
accomplir cette besogne.
Conduits d’abord à Pierrefontaine, les prisonniers
furent dirigés à Besançon. Le séjour des prêtres dans
les prisons de Besançon était une féconde occasion
d’apostolat ; on avait résolu d’y couper court en hâtant
la solution des procès. Ce court séjour suffit à M. Roch
pour consoler et préparer à Dieu deux jeunes fiancés du Bélieu, Joseph Bourquin et Agnès
Tochot, qui devaient
bientôt être guillotinés parce qu’ils avaient tenté de
passer en Suisse pour contracter mariage devant un
prêtre catholique, et réparer ainsi une faute
antérieure. Il confesse et console des prisonniers qui
vont être exécutés pour distribution de faux assignats.
Il écrit une lettre d’adieu pour exprimer sa joie ‘’si
la peine nous effraie, que la récompense nous anime,
conclut-t-il’’. Arrêté le 29 juillet, le 1er août quatre
jours après la mort de Robespierre, M. Roch comparut
devant le tribunal. Rambour demanda sa tête comme
‘’prêtre déporté rentré’’ . L’interrogatoire fut de pure
forme ; on n’admit pas son défenseur à parler ; les
juges opinant à haute voix, l’un après l’autre
prononcèrent la peine de mort. M. Roch se leva et
saluant les juges, leur dit gracieusement : ‘’Messieurs,
je vous remercie’’. Conduit à la guillotine, il se
prosterna devant l’instrument de son supplice, dit Laviron, et pria à haute voix pour ses bourreaux.
Rambour s’efforça de déshonorer sa victime en lui
attribuant après leur exécution, une lettre d’amour
écrite par Joseph Bourquin à Agnès Tochot, ces deux
jeunes gens que nous avons vu le martyr préparer à la
mort dans la prison. Il n’en avait point été question
dans les procès-verbaux d’arrestation, ni le jugement et
les écrits trouvés sur le prêtre avaient été par ordre
brûlés au pied de l’échafaud après son exécution. Cette
absurde invention ne trompa personne et M. Sauzay en a
fait bonne justice.
La famille Lanchy, traînée à Paris, gravement maltraitée
surtout jusqu’à Dole comparut le 18 novembre devant le
tribunal révolutionnaire. Ils parvinrent à se faire
acquitter.
Mais à Besançon, la férocité jacobine survivait au IX
Thermidor.
Le Thermidorien avait la haine du prêtre, tout comme le
Robespierriste ou l’Hébertiste, et rien en fut changé ;
il n’y eut qu’un peu moins de férocité apparente.
Le 1er septembre, était guillotiné à Besançon, un prêtre
arrêté le 4 août aux Gras ; il ne nous appartient que
par sa mort ; une obscurité due à ce qu’il mourut sans
parents et sans amis pour recueillir ses dernières
pensées et à ce que le tribunal put ainsi donner libre
carrière à ses fantaisies criminelles en relatant les
interrogatoires, règne sur son cas. Des deux serments,
il paraît bien n’avoir prêté que celui que bien des
évêques déclaraient licite ; la postulation en l’a
cependant retenu qu’en appendice et jusqu’à plus ample
informé ; c’est dom Guillaume Chéruy, né à Reims le 24
avril 1751, bénédiction de Sainte-Bénigne de Dijon. Ils
ressort clairement du procès que dom Chéruy fut exécuté
parce que prêtre et en haine du sacerdoce. On a si bien
embrouillé ses réponses de ce qu’il déclare quant au
serment licite, (selon son Ordinaire, l’évêque de
Langres) il peut sembler le dire du serment illicite.
L’ombre d’un doute empêcherait évidemment de pouvoir le
regarder comme martyr. Puissent les prières des fidèles
obtenir de Dieu qu’il daigne découvrir la vérité et si
comme il semble, dom Chéruy n’était pas assermenté,
permettre la glorification de ce pauvre prêtre qui, aux
angoisses de la prison et de la mort n’eut même pas une
main tendue vers sa souffrance et demeura exposé sans
défense à la haine et à la calomnie posthumes.

Le P. Élysée de Soye, Adrien PÉGEOT
Mais si pour dom Chéruy, le tribunal criminel
du Doubs réussit à rendre à peu près impossible
l’étude de son cas, pour la douce victime qu’est le
Père Élysée , force lui fut de publier la vérité et
de le condamner pour la Foi. Adrien Pégeot,
tel était le nom dans le monde, du pieux capucin
qui, après avoir exercé le Saint Ministère dans la
banlieue de Besançon, donne à cette ville l’édifiant
spectacle de la sainte mort.
Il était né à
Soye, le 27 février 1761 et appartenait à une
honorable famille sur laquelle son sang a attiré la
bénédiction de Dieu puisque parmi ses petits-neveux
on se réjouit de compter S.G. Mgr Dubillard,
archevêque de Chambéry, si aimé dans le diocèse qui
eut longtemps le fruit de son labeur et de sa
science théologique, et que plusieurs prêtres
portent encore le nom vénéré de Pégeot.
Le 19 mars 1780,
il avait reçu l’habit chez les frères mineurs
capucins de Dole ; là devait trouver un autre futur
martyr, le Père Grégoire de Saint-Loup ; là, il
avait été accueilli par le maître des novices, lui
aussi destiné à l’échafaud, le Père Zéphirin. Quelle
gloire pour ce couvent de Dole ! On sent bien là que
cette maison était l’œuvre des saints, que son
premier maître des novices avait été le géant
spirituel qu’est le Vénérable Père Jean de
Maurienne, et qu’à peine fondée, elle avait reçu la
visite de Saint-Laurent de Brindes, puis un peu plus
tard, les visites d’un jeune étudiant de
l’Université de Dole, lui aussi futur capucin, lui
aussi destiné au martyre, Saint-Fidèle de
Sigmaringen. C’est une raison de pleurer plus
amèrement sur la disparition de ce couvent et entre
toutes les ruines accumulées par la Révolution, de
déplorer la suppression du couvent des Capucins de
Dole. Daigne Dieu faire luire le jour, où dans le
calme d’un triomphe de l’Église, les fils de
Saint-François pourront renouer la chaîne de ces
glorieux souvenirs et rétablir le premier couvent
des capucins en Franche-Comté.
Le Père Élysée
avait été deux ans après son ordination qui avait eu
lieu le 12 mars 1785, envoyé au couvent de
Saint-Amour, qu’il n’avait quitté qu’à la force, le
20 novembre 1790. Revenu à Besançon, il avait alors
adressé au département une pétition touchante où il
exposait ‘’qu’ayant jusque là passé des jours
heureux dans le saint état qu’il avait très
librement embrassé ; tout son désir était de
continuer la vie commune dans une des maisons qui
pourraient être conservées’’. Au printemps de 1791,
il fut un des premiers à entrer dans la communauté
formée de religieux de tous ordres au couvent des
Minimes de Besançon. Lorsqu’il fut obligé de quitter
ce dernier asile, il ne songea pas à se soumettre à
la loi des déportations. ‘’On m’égorgera ici si l’on
veut, dit-il, mais j’y resterai pour rendre quelques
services aux fidèles’’.
Alors, dit Mgr
de Chaffois, commencèrent ses courses
apostoliques. Ce bon religieux, par esprit
d’humilité et d’obéissance, se choisit et se donna
pour’ supérieur un autre religieux du même ordre,
plus jeune que luj et qui se dévouait aussi à rester
en France. Il ne faisait rien sans le consulter et
sans sa permission ; il lui obéissait comme il
aurait obéi au général de l’ordre. Inconnu à
Besançon et dans le voisinage de la ville, il
pouvait plus facilement y séjourner. Pour voyager,
entrer ou sortir de la ville, avec moins de danger,
il se déguisait quelques fois en jardiniers,
d’autres fois en coquetier ; en rentrant à Besançon,
après quelques excursions au dehors, il paraissait
sur le marché public, où sous prétexte de vendre
quelques herbes potagères, il faisait connaître son
arrivée aux personnes de confiance dont il était
connu et qui, le conduisaient dans les maisons de la
ville où l’on désirait le secours de son ministère.
Parmi les
conversions les plus éclatants qu’il opéra, il faut
citer celle de sa famille entière, tombée dans le
schisme. Il surmonta les obstacles, s’exposa aux
embûches du curé intrus et parvint enfin à assister
son père mourant et à ramener les autres membres de
sa famille dans la droite voie.
Vers la fin d’octobre 1794, il se rendit à la
rencontre de capucins qui rentraient en France pour
s’associer à la phalange apostolique. C’est dans ce
but qu’il était à Durnes ;on soupçonna sa présence ;
pour le surprendre on joua une infâme comédie ; une
femme ne craignit point de contrefaire la malade et
de réclamer avec instances à des catholiques
fidèles, le secours d’un prêtre s’il pouvait s’en
trouver un dans le voisinage. Le Père Élysée averti
accourut ; il était tombé dans l’embuscade. Il fut
saisi et incarcéré chez le maire. Mme de
Saint-Juan habitait avec son jeune fils dans
cette commune dont l’esprit était demeuré en général
excellent ; elle jouissait d’une réelle influence ;
elle en usa pour essayer de sauver le Père Élysée.
Le maire n’eut pas demandé mieux, pais il était
lâche ; il consentit à le laisser évader à condition
que le jeune de Saint-Juan prendrait toute la
responsabilité. On essayerait de le renvoyer absout
comme ayant agi sans discernement. La courageuse
chrétienne n’hésita pas un instant, l’enfant se
montra fier de la mission qu’on lui proposait et se
glissa dans la chambre qui servait de prison au Père
Élysée.
Celui-ci
profitait alors d’un instant de liberté pour
consumer à la flamme de la lampe des Hosties
consacrées afin de les préserver de la profanation ;
car il ne pouvait les consommer n’étant pas à jeun.
Instinctivement,
Charles
de Saint Juan se mit à genoux. Puis
lorsque la funèbre opération fut achevée, il exposa
son plan au Père et voulut le faire évader par une
fenêtre peu élevée au-dessus d’un verger. ‘’Non, mon
ami, lui dit le Père Élysée, il vaut mieux que je
meure, je suis prêt. Ta mère et toi seriez trop
compromis ; notre hôte lui-même risquerait
beaucoup ; mets-toi à genoux, je vais te bénir et je
me souviendrai de toi au Ciel’’. Charles l’embrassa
et s’échappa en sanglotant, par la fenêtre. Ainsi,
le Père Élysée sera martyr parce qu’il l’ voulu, et
Charles de Saint Juan demeurera jusqu’au
milieu du dernier siècle le témoin émerveillé de
cette scène sublime.
Le lendemain, le
prisonnier fut amené au district d’Ornans. Il
expliqua qu’il avait ‘’voyagé au hasard dans
l’intérieur de la République, à la façon des
apôtres, s’arrêtant chez ceux qui voulaient bien le
recevoir, et enfin qu’au moment même où il venait
d’être saisi, il cherchait encore à exercer son
ministère dans les maisons où il pouvait être utile.
Dans un second
interrogatoire, il déclara avoir reçu ses pouvoirs
de Mgr de Durfort, et que ceux-ci lui avaient
été continués par l’évêque de Lausanne, ‘’et qu’il
croyait n’avoir jamais enfreint les lois de l’État
en ce qui concernait les intérêts temporels de la
République’’.
Le 10 novembre,
il fut transféré à Besançon, dès le 4, le prix du
sang avait été payé au citoyen Hippolyte Capler.
Un particulier
essaya de délivrer le Père Élysée durant qu’il était
dans les prisons d’Ornans mais le district dirigé
par l’apostat Magnin-Tochot, faisait bonne
garde ; arrêté lui-même, ce dévoué catholique ne put
que profiter d’une heureuse circonstance pour
s’évader.
Le 20 novembre,
le Père Élysée comparut devant le tribunal criminel.
Il n’était pas sorti de France, mais on l’avait
inscrit sur la liste des émigrés ; Rambour n’eut pas
besoin de ce moyen supplémentaire : le Père ayant
déclaré qu’il n’avait jamais prêté aucun serment ;
fit reconnu sujet à la déportation et trouvé sur le
territoire de la République à l’unanimité, ls juges
le condamnèrent à mort.
L’exécution
devait avoir lieu le jour même ; à trois heures. Le
Père Élysée employa ce court répit à écrire ses
adieux à des amis. Il recommanda de distribuer aux
pauvres les effets qu’il a dans diverses maisons
(sans doute ses déguisements nécessaires), remercie
ceux qu’i l’ont aidé et ajoute : ‘’La plus grande
consolation que je puisse éprouver, est celle de
savoir que c’est comme prêtre que je meurs’’.
Lorsqu’on vint le
chercher, le Père Élysée récitait les complies. Il
dit son dernier ‘’Benedicamus Domino’’ en montant à
l’échafaud, et lorsque, ses mains liées étant
impuissantes à bénir, il eut la tête encore libre
dans la lunette, il en profita pour l’incliner de
manière à tracer un signe de croix la bénédiction
sur le peuple.
Ainsi reçut la
couronne, cet évangélique religieux dont le souvenir
s’est pieusement conservé. A Soye, il y a quelques
années, un marbre fut placé dans l’église pour
rappeler sa mémoire, à Saint-Amour, on résumait sa
vie dans l’Almanach cantonal, et le Père Léopold
de Chéramé le mettait en lumière plus éclatante
dans son beau livre intitulé ‘’Nos martyrs’’.
Jean Pierre CORTOT
Moins d’un an
après, les Frères Mineurs trouvaient à leur tour
place dans cette couronne, avec un pieux religieux
dont la vie jusqu’ici a été moins connue, mais qui
ne le cède en rien à ses glorieux confrères
capucins. Sauf M. Roch, qui avait été vicaire
à Jonvelle et appartenait ainsi un peu à la
Haute-Saône, le père Cortot est le premier
qui soit spécialement l’apanage de cette région qui
devait prendre une si belle place dans la seconde
partie de la persécution. Il était né à Cintrey, le
18 mai 1752 et était entré à vingt ans dans le
couvent des Cordeliers à Besançon. Il est donc aussi
le premier qui, par sa vie sacerdotale appartienne à
la métropole ecclésiastique de la Franche-Comté, à
laquelle M. Capon appartient par sa
naissance, et presque tous les autres par leur mort
seulement.
En 1784, il fut envoyé au couvent de Montélimar
pour professer la théologie. La suppression des vœux
religieux le ramena à Besançon ; comme le Père
Élysée, il chercha à reprendre la vie commune dans
l’éphémère fondation établie au couvent les Minimes
de Besançon ; pendant seize mois il édifia cette
communauté d’élite.
Le Père Cortot
n’était pas ‘’fonctionnaire public’’ ; il put donc
se soustraire à la loi de déportation, sans avoir
prêté aucun serment ; mais ce ne fut que pour un
temps, car le second serment lui devenait imposable.
Il exerça néanmoins caché dans son département
natal, exerçant le Saint Ministère. Bientôt, il
fallut cependant passer en Suisse, muni d’un
passeport de déportation ; le Père Cortot se
rend à Soleure, en février 1793. Sans cesse, il
était préoccupé de l’idée de rentrer en France.
Enfin, au mois d’octobre, il appris qu’une petite
troupe de prêtres allait tenter de passer la
frontière ; il abandonna ses pauvres bagages pour
les joindre à temps et rentra avec eux dans le
diocèse de Besançon.
Il allait
reprendre ce bouillant apostolat qu’il avait exercé
dès sa sortie des Minimes de Besançon jusqu’à sa
déportation et qui lui avait valu cette honorable
dénonciation publiée pour la première fois par M.
Louis
Monnier, dans son histoire du Clergé de la
Haute-Saône pendant la Révolution, ‘’J.P. Cortot,
prêtre, ci-devant cordelier, pour le fanatique le
plus accompli (sic) avoir, prêchant partout sa
morale et mettant tout le désordre qui est à son
pouvoir’’. Ce précieux témoignage du zèle du futur
martyr est conservé aux archives de la Haute-Saône.
Le 6 décembre, le
Père Cortot célébrait à Bonnevaux ; on le
sut ; la force publique vint l’y arrêter et le
ramena triomphalement à Ornans, avec son hôte,
l’officier municipal Georges Ignace Belpoix,
et les ornements sacerdotaux. La femme de Belpoix,
née Chapuis, , vint le lendemain les
rejoindre en prison. On trouva chez Belpoix,
un Bref du Pape sur les affaires de France, et une
lettre de l’agent national Belpoix annonçant
à sa cousine l’envoi d’un prêtre pour confesser son
oncle et son cousin. L’agent national fut arrêté à
son tour, mais on préféra fermer les yeux sur son
cas et il fut remis en liberté soi-disant faute de
preuves, parce que la lettre n’était point datée.
Le prêtre et ses
hôtes furent envoyés à Besançon. Soit humilité, soit
pour préserver ses parents ou des hôtes antérieurs,
le Père Cortot s’était refusé à donner son nom de
famille ; tout en faisant connaître sa qualité de
prêtre insermenté et son séjour de déportation.
Peu importait à
la République de le condamner sous un nom ou sous un
autre ; il fut don maintenu en arrestation sous le
nom de Jean Pierre Clément. C’est sous ce nom
qu’il comparut à Besançon, le 19 décembre, à quatre
heures du soir. Rambour, dans son
réquisitoire fit un discours haineux contre les
prêtres en général.
‘’Celui que vous
voyez, ajouta-t-il, a été arrêté dans le district
d’Ornans, après avoir erré dans plusieurs des
communes de ce département. Déjà il résulte des
interrogatoires qu’il a subis, qu’au mépris des
lois, il a exercé des fonctions qui lui étaient
interdites ; il venait de les suspendre dans le
moment où il a été arrêté’’.
Interrogé,
l’accusé déclara sa qualité de prêtre régulier, son
abstention de se présenter à l’administration pour
la déportation et avoua avoir exercé le Saint
Ministère.
Le Père Cortot
se mit à genoux pour entendre la lecture de l’arrêt
qui le condamnait à mort, et, lorsqu’on lui ordonna
de se relever, il répondit : ‘’La grâce que Dieu me
fait est si grande, et je me reconnais si indigne de
mourir pour lui, que mon cœur ne pouvant exprimer
toute sa reconnaissance, mon corps y supplée par
cette posture’’. Rentré en prison, le pieux
cordelier demeura à genoux en médiation, dans une
sorte d’extase, son âme n’était plus sur la terre ;
les yeux levés au ciel, insensible à tout ce qui
l’entourait, il quitta la prison, accomplit le
trajet, monta sur l’échafaud et reçut le coup fatal.
On n’osa pas
sévir contre les hôtes du Père Cortot. Le
prix du sang fut payé à un autre Belpoix, le
dénonciateur, mais il fut frustré dans ses
espérances car on le paya en assignats et les cent
livres n’en valaient plus gère alors que vingt-huit.
C’était à peine sept livres par personne dénoncée
par lui.

Le Père Grégoire de
Saint-Loup :
CORNIBERT Claude Antoine
………..
Pierre Joseph Cornibert, dont l’histoire
a été écrite documentairement par
Sauzay, et
vulgarisée et complétée par M. le chanoine
Colombet
et par le Père Léopold de Chérancé, était né à
Saint-Loup sur Semouse, le 12 octobre 1760, fils de Claude Antoine Cornibert
et de Jeanne Claude Ferry.
La famille Cornibert
existe encore, honorablement connue dans la
bourgeoisie de Vesoul. Il fut baptisé le lendemain.
Claude
Antoine Cornibert exerçait
le métier de cloutier ; c’était un ferme chrétien
qui s’imposa courageusement les sacrifices
nécessaires à l’éducation que semblait demander la
brillante intelligence de son fils ‘’l’obtus capucin
de Saint-Claude’’ selon l’historien de : la
Révolution dans la Haute-Saône. Pierre Joseph perdit
sa mère à l’âge de dix ans. C’était, elle aussi, une
vaillante chrétienne en même temps qu’une laborieuse
mère de famille. Nous avons ici des documents, c’est
l’enquête faite dès 1796 par M.
Descharrières,
curé insermenté de Saint-Loup.
……..
Le 4 mars 1780,
Pierre Joseph Cornibert
se présentait chez les Capucins et le 19, il
recevait le saint habit. Selon certains historiens,
il entra directement au couvent de Saint-Claude.
Selon Mgr de Chaffois,
ce serait à Dole, ce que je crois plus
vraisemblable, que le père Grégoire aurait fait son
noviciat ; et si l’on admet avec ce vénéré Prélat,
un séjour au couvent de Lons-le-Saunier, ce ne
serait qu’après son ordination, après 1785, que le
Père Grégoire serait venu à Saint-Claude, vers le
même temps que le Père Élysée allait à Saint-Amour.
Le Père Grégoire
refusa de prêter le serment ; il déclara ne point
vouloir profiter de la ‘’liberté’’ de sortir du
cloître. Mais cette ‘’liberté’’ on la lui imposa, le
voici donc revenu à Vesoul.
Bien que le
schisme l’eût doté d’un siège épiscopal, et que son
évêque intrus, son ancien curé
Flavigny,
ne fut blâmable que par son peu d’intelligence, la
ville de Vesoul ne s’était pas enthousiasmé pour le
schisme ; sauf un petit groupe d’énergumènes, les
Vésuliens croyaient à la nécessité d’appliquer les
maximes au nom desquelles on avait fait la
Révolution, et ils voulaient la liberté pour tous………
Il dut quitter son
saint habit pour ne pas sans nécessité provoquer un
crime et rendre son apostolat impossible, et vint
s’établir à Vellefrie, petit village agricole peu
distant de Vesoul.
Le Père Grégoire
resta plus de dix-huit mois dans ce village dont il
fit son principal centre d’action, rayonnant de la
sur tout le département de la Haute-Saône, et, en
particulier jusqu’à Lure, Faucogney, Saint-Loup,
Remiremont, Plombières, Luxeuil. Il était reçu par
une famille patriarcale, les époux
Boillon-Mourey
dont le descendant, ancien curé de Liesle, a
pieusement conservé les vases sacrés dont avait usé
le missionnaire et dans la maison desquels on montre
encore la chambre qui servait de chapelle, et la
cachette où le proscrit se blottissait à l’heure des
perquisitions.
Il y a surtout les
besoins de son père qui meut en 1792, à l’âge de 68
ans.
C’était sous le
nom de Frézard
que le Père Grégoire s’était dissimulé
Le peuple de
Franche-Comté le témoignait si clairement que dans
un rapport rédigé le 10 octobre 1795,
Voisard,
commissaire du Département du Doubs, rentrant à
Besançon, pouvait rapporter à ses collègues, sur un
mouvement de catholiques pour sauver des prêtres…
C’est dans ces
circonstances que le Père Grégoire jugea bon de
transférer dans un pays plus abandonné en allant
remplacer à Velorcey, l’abbé
Duvernoy qui venait de
succomber aux fatigues de l’apostolat. Il y fut logé
chez une brave et courageuse chrétienne, la veuve
Briancourt,
c’est là qu’il reçut des lettres datées de Soleure,
22 juillet et 19 novembre 1795) par lesquelles le
curé de cette paroisse, M.
Huvelin, le remerciait des
services qu’il rendait à ses paroissiens.
Le 11 janvier
1796, vers 9 heures du soir, le Père Grégoire
arrivant à la Villedieu fut reconnu par la maître
d’école ; suivi, il fut remarqué entrant chez la
veuve Parcheminey,
le Maître d’école alla le dénoncer, cerna la
maison ; au mépris de la loi, ce domicile privé fut
envahi de nuit, et, au milieu des injures et des
mauvais traitements, le capucin fut arrêté.
A Vesoul, le
missionnaire dut traduit devant le directoire du
département, puis conduit au greffe du Tribunal
criminel. On y déposa les papiers et tous les objets
saisis sur sa personne ; la rétractation de
Pierre François Michaud,
prêtre jureur, dont l’original se trouvait dans ces
papiers, valut à son auteur des poursuites, puis
après une relaxe ‘’faute de preuves’’ de nouvelles
poursuite, et enfin sa déportation à l’île de Rhé.
L’accusateur
public, Blandin,
ne voulut point tarder à se donner le plaisir
d’interroger le prisonnier. Celui-ci déclara ses
professions et âge. Interrogé sur sa demeure, ‘’Je
n’en ai plus de fixe, dit-il que la Nation m’a
chassé de mon couvent’’.
Le prisonnier
fut alors conduit à la maison d’arrêt, dans une
chambre où se trouvent déjà quatre prêtres ;
c’étaient, selon les judicieuses recherches de M. le
chanoine Colombot,
MM Jandy,
curé de Saint-Maurice-en-Chaux,
Girard,
ex-Vicaire, Verbois,
ancien régulier, et Dumont,
de Saint-Lothein, curé de Brésilley.
L’ordonnance de prise
de corps nous donne le signalement du futur martyr :
‘’Taille de cinq pieds cinq pouces, visage long,
teint brun, cheveux et sourcils noirs, front étroit,
nez long, bouche moyenne, menton rond à fossette’’.
Le 23 nivôse an IV, le
Père Grégoire parut pour la première fois devant le
tribunal.
Le cerveau
ingénieux de M. Coquillard
crut trouver un expédient : il répondit au Père
qu’il dirait à l’audience tout ce qu’il voudrait
pourvu qu’il le laissât, lui, l’avocat, libre d’en
faire autant de son côté.
Cependant la
justice avait fait inhumer les restes du Père
Grégoire ; mais comme aux temps des persécutions
païennes, des fidèles avaient suivi de loin le
convoi, J.B. Juif
et J.B. Silvant,
deux jeunes gens, sur le désir de l’abbé
Bourdot ….(jeune
prêtre de Baume)…. Avaient pu reconnaître la
place où avait été inhumé le martyr.
Ils se rendirent
tous trois de nuit au cimetière. Melle Jeanne Juif
et Mlle Thérèse Bretillot
faisaient le guet. Il était dix heures et demie ; le
défaut de bons outils fit que ce ne fut qu’après
trois heures de travail que la fosse fût en partie
ouverte. On avait pris par le coté des pieds,
pensant que selon, l’usage, la tête avait été placée
entre les jambes ; dans l’obscurité, l’abbé
Bourdot,
ne put la trouver. La fatigue, le danger d’être
surpris, le décida à en demeurer là, et il se
contenta avec son couteau, de sectionner les deux
jambes qu’il plaça dans son sac et qu’il emporta
après avoir comblé la fosse.
Une demi-heure après,
une patrouille passait ; le bruit se répandit que le
corps avait été enlevé ; on organisa des poursuites
sévères ; mais auparavant on voulut vérifier le
fondé de la rumeur publique. On savait que la tête
avait été inhumée, contrairement à l’usage,
au-dessus des épaules. On ouvrit la fosse de ce
côté ; on la trouva ainsi que les épaules. On eût
pas l’idée que les jambes avaient pu être détachées
et les poursuites furent abandonnées, tout comme la
recherche (février 1796).
Le 19 janvier, à
Vaivres, deux prêtres, deux anciennes Tiercelines et
une Bernardine, toutes trois de Dole, lavaient ces
restes vénérables et les plaçaient religieusement
dans un coffre scellé ; mais bientôt, ils
craignèrent de voir la corruption des chairs leur
ravir leur trésor ; le 6 juin, ils le reconnurent de
nouveau et l’enfermèrent dans la chaux vive ; puis
le 6 septembre, ils en retirèrent les ossements, les
lavèrent et les déposèrent dans une boîte scellée
avec attestation en règle. Plus tard, ces précieux
dépôt parvint aux Capucins de Besançon. La famille
Cornibert
en a reçu une parcelle que Mme veuve
Chevrey-Cornibert
garde avec une profonde vénération. Le croquis au
pastel, dessiné après l’exécution est aussi
conservé.

Jean François PATENAILLE
C’est avec M. Jean
François Patenaille que s’ouvre cette seconde
période de ce que Mgr de Chaffois a appelé et
justement d’un nom d’ensemble ‘’La persécution de la
fin du XVIII° siècle’’. Un des plus admirables parmi
nos martyrs pour sa science, son zèle, et ses
vertus, l’abbé Patenaille méritait d’être
spécialement donné comme modèle et s’il plaît à Dieu
un jour comme protecteur aux curés franc-comtois.
Aussi,
son nom a-t-il été
placé en-tête de la cause canonique.
Jean François
Patenaille, comme le Père
Grégoire de Saint-Loup, appartenait à la Haute-Saône
par sa naissance ; mais il semble que Dieu ait voulu
montrer cet admirable modèle de curé à toute la
Franche-Comté ; par son ministère, il appartient
surtout au Jura, et après son apostolat et sa mort,
il est le glorieux apanage du Doubs.
Jean François
Patenaille
naquit à Échenoz-la-Méline, le 7 août 1743. M. J.C.
Goux,
vicaire de cette chapelle, lui administra le
lendemain, le Saint Baptême. Il appartenait à une
famille ancienne qui avait donné à la ville de
Vesoul des magistrats de valeur. Ses parents,
chrétiens, fervents, Jean
Patenaille et Claudine
Bertrand,
mirent tout en œuvre pour favoriser le développement
de son intelligence et de son âme ; de bonne heure,
il manifesta un singulier attrait pour la solitude,
tout enfant, il aimait à se retirer à l’écart, pour
méditer sur les fins dernières. De telles
dispositions ne furent pas sans être remarquées. On
pensa que Jean François serait appelé au sacerdoce ;
le vicaire lui fit commencer l’étude du latin ; un
peu plus tard, il fut mis à Vesoul, au collège que
dirigeaient les Jésuites et qui était encore tout
embaumé des vertus du fameux Père Claude
de Romeville,
relégué là par ordre royal, parce que les miracles
constatés et éclatants que Dieu lui donnait le
pouvoir d’accomplir, l’avaient rendu odieux aux
Jansénistes et mort dans ce collège même. Chaque
jour, l’étudiant se rendait à pied au collège ; il
employait ce double trajet de trois kilomètres à
repasser dans son esprit les explications du
professeur ; il profitait aussi de ce petit voyage
pour visiter pieusement chaque jour, l’antique
église de Saint-Martin, au hameau de Pont, vénérable
sanctuaire démoli en 1774 et dont le titre
paroissial a été depuis, transmis à la chapelle d’Échenoz.
………………
… si pour nous,
n,ous n’avons à relever à son sujet que deux noms,
dont un seul a pu être retenu, le Père
Grandjacquet,
et dont l’autre, admirable cause à poursuivre,
d’ailleurs, le Père Julien Dervillé, missionnaire
dans nos régions, du clergé du Mans, guillotiné à
Paris le 21 décembre 1793, il lui revient du moins
l’honneur d’avoir formé dans ces collèges les plus
illustres de ces prêtres qui devaient recevoir la
couronne du martyre, et entre tous,
Patenaille
suffirait pour honorer à jamais son éducation.
Ordonné prêtre
en 1767, Jean Patenaille
fut envoyé comme vicaire à La Demie, paroisse qui
comprenait alors ce village et celui de Neurey, soit
une population d’environ douze cents habitants.
C’est là que M.
Patenaille
fit l’apprentissage du ministère sacerdotal, sous la
direction d’un curé zélé, Jean Claude Buffet. La
prière et l’étude, dit son dernier biographe, M.
l’abbé Grenier ;
absorbaient une grande partie de ses instants ;
………………………
Il y avait dix
ans que M. Patenaille
se consacrait au Saint Ministère à La Demie, quand
il fut donné » comme auxiliaire au vieux M.
Paria,
curé de Quincey ; là encore, il se distingua par son
zèle, sa piété, son amour de l’étude. Aussi, huit
ans après, l’archevêque l’appelait-il au poste plus
important de vicaire de Senans.
Il convient de
remarquer qu’à La Demie comme à Quincey, M.
Patenaille s’était acquis
la sympathie universelle ; sa mémoire y est demeurée
en bénédiction et en vénération. Il en sera de même
à Arc-et-Senans, paroisse fort gangrenée par
l’esprit impie qui se répandait alors, et où le
vicaire eut un large champ de l’apologétique ;…
……………
Cependant dans
l’esprit des supérieurs ecclésiastiques, M.
Patenaille
méritait mieux qu’un vicariat. Les cures, selon les
règles si sages du Concile de Trente ? se donnaient
alors au concours : on conseilla au Vicaire de
Senans de se mettre sur les rangs pour la cure d’une
paroisse alors importante, qui était venue à vaquer,
celle d’Arlay. Il fut installé le 4 janvier 1788
dans l’église de Saint-Vincent, les églises de
Saint-Claude et de Saint-Nicolas dépendaient aussi
du curé.
M.
Patenaille
succédait à un prêtre aussi riche que zélé et
généreux, assez attaché à sa paroisse, où il venait
de mourir, pour l’avoir préférée à un poste de
vicaire général, à une prébende de chanoine au noble
chapitre métropolitain. Un tel prédécesseur rendait
évidemment la tâche ardue. Là peut-être serait la
raison de l’accueil peu favorable que les
paroissiens d’Arlay auraient fait, selon
Abry d’Arcier,
au curé si aimé partout où il était passé comme
vicaire. Sa charité lui fit épuiser sa bourse en
aumônes incessante, mais comme cette bourse n’était
pas aussi riche que celle de M. Bailly, on accusa le
curé de parcimonie et d’avarice.
………………….
Bientôt, on prie les
municipalités de faire éloigner les curés
réfractaires, et cela bien
que la loi déclare
tout citoyen libre de choisir sa résidence.
Simonin se hâta d’en profiter, M.
Patenaille se retire encore devant la force,
mais toujours pied à pied ; il s’est maintenant fixé
à Lons-le-Saunier, mais les vexations redoublent. Le
décret du 25 mai 1792 ordonna la déportation de tout
prêtre insermenté ‘’lorsque vingt citoyens natifs du
même canton se réuniront pour le demander’’. Dans le
Jura, on oblige par une sorte de chantage sur ce
décret les curés à se retirer à plusieurs lieues de
leur paroisse ; c’est alors que M. Patenaille
revient dans son pays.
Mais ses parents
étaient morts, son frère, ex-bénédictins, jureur,
était son ennemi, la chapelle de Notre-Dame de
Solborde était fermée et vendue ; dès le 26 août, M.
Patenaille
devait quitter Échenoz et se soumettre à la loi de
déportation. Ce passeport nous apprend que M.
Patenaille
avait le signalement suivant : ‘’Agé de 54 ans,
taille de 5 pieds, cheveux noirs, visage rond, yeux
gris, nez et bouche moyens.’’.
Le 6 septembre,
M. Patenaille prenait le chemin de l’exil ;
plusieurs des vies de MM.
Pescheur,
Cosman,
Jacquot,
nous montreront ce qu’était ce voyage de déportation
et les dangers de tout genre qu’y rencontraient les
prêtres.
…………………..
En effet, trois
semaines après, M.
Patenaille rentrait
secrètement en France……… M.
Patenaille
était arrivé à Arlay ;
Simonin avait reconquis
assez d’influence pour lui rendre impossible autre
chose que quelques conférences secrètes avec les
meilleurs paroissiens. Le bon curé songe alors à son
ancienne paroisse de Senans. C’est dans cette région
avoisinant : Quingey qu’il va se consacrer à
l’apostolat. Il vit dans une caverne ; il n’a
souvent pour nourriture que l’herbe des champs ;
puis il gagne Liesle ; là, grâce au bon esprit de la
population, il exerce le Saint Ministère du 18 avril
1795 au 13 août 1797. Les registres paroissiaux de
Liesle et d’Arc-et-Senans en font foi.
Cependant
Paturot,
commissaire du canton, se plaignait amèrement de la
présence de M. Patenaille. Au début de l’année 1796,
on vit le curé d’Arlay célébrer publiquement dans
l’église de Liesle. Malgré les efforts de
Paturot,
les populations étaient favorables aux prêtres ;
selon le rapport officiel ils avaient célébré en
présence de plus de 4.000 âmes dans les grottes d’Osselle
et dans la forêt de Chaux, des premières communions
solennelles. C’est en vain que
Paturot
dénonce et se fâche. Mais arrive le 18 fructidor. Il
faut de nouveau retourner aux greniers et aux
cavernes. Les Jacobins qui ont pris le pouvoir par
un coup de force dont aucun dans l’histoire n’égale
l’illégalité, ont remis en vigueur les dénonciations
et les déportations.
M.
Patenaille
aussitôt que la nouvelle loi fut connue, se présenta
à l’administration et déclarât qu’il allait partir,
ce dont il se fit donner acte. Un de ses derniers
refuges avait été la famille de Jacques François
Soulier ;
mais le 4 octobre, il fallut enfin disparaître pour
se laisser oublier. D’ailleurs, M.
Patenaille
continuait à hanter les rêves de
Paturot. Il
signalait encore sa présence à Arc-et-Senans, en
janvier 1798, plus d’un mois après son martyre.
Notre pieux curé
ne crut pas devoir rentrer en exil ; il se retira
dans des pays plus montagneux, toujours pied à pied,
‘’au pas’’. Il s’établit dans une cabane au milieu
des bois, au-dessus des vignes qui dominent
Foucherans, non loin du puits de la Brême. De là, il
rayonne dans toute la région jusqu’à Ornans. Mais
bientôt sa présence fut soupçonnée ; on cerna la
maison ; il était trop candide pour éviter une
ruse ; comme le bon M. Huot,
il fut pris au premier coup. C’était le 7 novembre
1797. Il avait sur lui un passeport délivré le 4
octobre par le canton de Liesle, un petit recueil
d’oraisons écrit de sa main ; les Saintes Huiles, un
exemplaire de ‘’Exercices du bon Chrétien’’. Les
gendarmes d’Ornans, s’emparèrent aussi du pauvre
mobilier de la cabane ; des draps du lit, une
couverture, un traversin, un panier, une marmite,
une crémaillère et une serpette.
Des prisons
d’Ornans, M. Patenaille
passa dans les cachots de Besançon. Un codétenu
ecclésiastique, recueillit en mars 1799, ses
souvenirs pour les transmettre à M.
Descharrières,
ancien condisciple du martyr, et que nous avons déjà
vu écrire la biographie du Père Grégoire. S’il ne
donna pas suite à ce projet, le précieux témoignage
qu’il avait provoqué subsiste, et l’abbé
Carron,
dans son ‘’Histoire des confesseurs de la Foi’’, en
donne le texte.
…………………
Le premier
interrogatoire eut lieu le 11 novembre………….
L’inculpation
d’émigration était relevée contre M. Patenaille. Il
n’était que déporté, et il est certain que son
inscription sur les listes d’émigration était
abusive, un peu plus tard, le fameux jurisconsulte
Proudhon le dira, et des députés de la Haute-Saône,
protestant contre la condamnation, dans des
circonstances analogues, de M. Galmiche, oseront en
plein corps législatif, montrer l’illégalité de ces
sentences.
Le Jura, après
avoir donné dans tous les excès de la Terreur,
semblait alors plus modéré ; on donna à M.
Patenaille
le conseil de demander à être renvoyé au département
de son domicile. C’était la loi ; il l’obtint. Sœur
Grimont,
qui fut la Providence des prêtres détenus à
Besançon, nous rapporte combien les gendarmes
chargés du transfert se montrèrent violents………… A
Lons-le-Saunier, le prisonnier trouva dans
l’administration un violent ennemi en la personne de
l’apostat Jousserandot,
qui jadis, capucin, le Père Télésphore, s’était
rendu célèbre comme prédicateur. Télésphore
l’injuria grossièrement et, sur une dénonciation
signée de trois habitants d’Arlay, dont l’intrus
Simonin,
il le fit renvoyer à Besançon pour être jugé par la
Commission militaire. Pour la première fois dans nos
annales sanglantes, le prêtre fidèle était envoyé à
la mort expressément et publiquement par des prêtres
schismatiques.
Le 7 décembre,
M. Patenaille
fut ramené à Besançon……………….. Le lendemain, M.
Patenaille
parut devant la commission militaire. Découragé, son
défenseur, M. Jarry, renonçait à paraître : ‘’Que
voulez-vous, dit-il à sœur
Grimont, son sort est
décidé, il est condamné d’avance, il mourra’’. Et il
ajoute : ‘’il n’échappera pas à la mort.’’.
Sœur
Grimont
assistait à l’audience qui se tint au Refuge rue de
l’Orme de Chamars
……………………
On arrive enfin au
lieu fixé pour l’exécution. C’était un emplacement
aujourd’hui planté de peupliers, entre le Doubs et
les remparts au bout de la rue du Porteau…….
Un seul des soldats
eut le courage de charger à blanc son fusil ; les
autres tirèrent, quoiqu’à regret.
Le peuple se
précipite, se partage le mouchoir qui a bandé les
yeux du martyr, trempe des linges dans son sang. Une
personne pieuse donne six livres au conducteur de la
charrette où est placé le cadavre, pour pouvoir
prendre une de ses dents ; sœur
Grimont
recueillit plusieurs parcelles du crâne, que la
fusillade avait fait voler en éclats. Le corps porté
à l’amphithéâtre de médecine fut suivi par la
foule ; les étudiants vendirent dix-huit livres une
main à une dame Laurent.
Cela valut à cette respectable dame des poursuites
judiciaires. Des os du pied se conservent à Arlay et
un doigt à Chissey.
Les
dénonciateurs de M.
Patenaille virent bientôt
le châtiment céleste s’abattre sur eux.
Simonin fut
éconduit même par l’ex schismatique
Le Coz,
devenu son archevêque au Concordat ; il parvint
cependant à obtenir la cure de Mantry ; le deuxième
perdit en neuf mois cinq enfants de 20 à 30 ans,
tous bien portants jusque là ; le troisième devint
fou furieux et perdit brusquement une fortune
édifiée dans des conditions suspectes.
Les archives, ni
à Besançon, ni au Ministère de la guerre, ne
contiennent pas la procédure faite contre M.
Patenaille.
Nous n’avons son jugement que par une affiche
publiée par le soins de l’administration centrale du
Jura pour ‘’faire connaître aux prêtres rebelles aux
lois, le jugement rendu contre J.F.
Patenaille,
ex-curé d’Arlay par le conseil de guerre tenu à
Besançon le 19 frimaire courant, espérant par ce
moyen être dispensé de faire appliquer une loi aussi
sévère que nécessaire’’. Cette affiche se conserve
aux archives d’Arlay. Ce document contient une
dernière mention, c’est celle de l’exécution ; comme
l’acte d’accusation retrouvé récemment, elle est
signe d’un nom destiné à devenir célèbre qui avait
commandé le feu contre le curé d’Arlay, devait
mourir comme lui, non pas en héros il est vrai, mais
en conspirateur justement condamné, c’est le général
Malet

M. GALMICHE
L’année 1797 s’était close par le supplice de M.
Patenaille ; l’année 1798 s’ouvrit par celui de M.
Galmiche, qui, né à Villedieu-les-Quenoches, en 1745
avait débuté dans le ministère comme vicaire à
Calmoutier ; au moment du schisme, il était curé à
Dampierre-les-Montbozon. Il ne prêta le serment qu’avec
les restrictions formelles convenables, et fut bientôt
obligé de se retirer à Vesoul, là encore il fut tracassé
et enfin obligé de passer en Suisse, comme déporté. Son
cas est absolument analogue à celui de M. Patenaille.
M. Galmiche s’était établi à Estavayer, dans le canton
de Fribourg. Comme beaucoup de ses confrères, il profita
de la première apparence d’accalmie pour rentrer. C’est
alors qu’une anecdote nous montrera la charité de M.
Galmiche. ‘’Une dame respectable dit Sauzay, appartenant
à la noblesse franc-comtoise, et qui était partie pour
l’émigration, sans penser qu’elle quittait pour toujours
sa demeure, avait, au moment de s’éloigner, enfoui dans
la terre, au pied d’un arbre de son jardin, une somme de
trois cents louis enfermée dans un sac. Son exil s’étant
prolongé bien au delà de ses prévisions, elle se voyait
réduite à son dernier écu. Sa terre avait été vendue et
elle était habitée par l’acquéreur’’. M. Galmiche, par
charité se chargea de cette délicate commission ; il
s’exposait à être traité comme un voleur, s’il était
surpris ; mais il n’hésita pas à rendre un service qu’on
lui demandait. Grâce aux explorations il se fit une idée
exacte de l’emplacement du trésor, et, dès son retour,
il se rendit secrètement à ce village, et, de nuit,
franchissant le mur du parc, il déterra la somme et put
la faire parvenir à sa propriétaire.
M. Galmiche, après son retour, exerçait l’apostolat dans
la Haute-Saône ; ce département était alors passé à la
persécution aigüe, crise qu’il avait moins éprouvée que
les autres, au temps de la Terreur. On s’acharna à la
poursuite de ce prêtre que son zèle désignait
spécialement.
Une fois, il l’échappa belle ; le récit officiel vaut la
peine d’être donné en entier. Le procureur de Vesoul
écrit en effet:
‘’Ce curé déporté officie publiquement et se tien caché
pendant la nuit dans sa paroisse, où il a tous les
habitants pour amis ; cet imprudent royaliste a fixé
d’abord nos regards. J’écris à deux citoyens fidèles
pour me venir donner les renseignements nécessaires. Ils
sont sur les lieux ; ils épieront le coquin, nous
avertirons du lieu où il sera et la gendarmerie le
capturera’’.
Ainsi écrivait le procureur au comité de sûreté générale
(reg 216). Mais tout est prêt : ‘’le coup est préparé
d’une telle manière qu’on peut avoir de grandes
espérances pour le succès. Je ne m’endormirai pas, et
s’il le faut, j’irai moi-même à la tête de la force
armée’’.
Pauvre procureur, trois brigades de gendarmerie ont été
mobilisées ; bien averties, elles arrivent pendant la
messe ; mais des ‘’espions’’ ont prévenu le prêtre qui a
disparu. ‘’Deux minutes plus tôt on l’arrêtait. On a
trouvé tous ses harnachements qu’on a saisis. Mais on
l’épiera tant qu’il sera pris une fois ou une autre’’.
Le magistrat maladroit fut destitué, mais son projet ne
fut pas abandonné pour autant.
M. Galmiche fut surveillé exactement ; on soupçonna sa
présence dans une maison ; on cerna et on perquisitionna
; le prêtre était passé sur le toit et s’était caché
derrière une cheminée. Déjà la troupe se retirait
bredouille ; un cavalier se retournant aperçut un homme
sur le toit, il menaça de tirer et fit retour et ses
compagnons s’emparèrent de celui qu’ils cherchaient.
Conduit à Besançon, le curé de Dampierre passa le 23
janvier à dix heures, devant la commission militaire.
Les choses se passèrent aussi sommairement que pour M.
Patenaille, comme pour lui, la loi fut audacieusement
violée, car il ressortait du dossier que M. Galmiche
n’était pas émigré mais seulement déporté et que d’après
les nouvelles lois, il n’était point passible de la
peine de mort. Ce fut cependant celle que le tribunal
prononça. A midi moins un quart ‘’une dame très
charitable vint lui annoncer que son affaire irait
probablement très mal. ‘’Est-ce qu’on me déportera à la
Guyane ? – Non, vous mourrez. – Dieu est le maître, que
sa volonté s’accomplisse ! » ».
Il fit alors le sacrifice de sa vie, refusa de manger,
en disant ‘’Je n’ai plus besoin que des grâces de Dieu,
de ses miséricordes et de son bontés’’, il écrivit à ses
paroissiens la lettre suivante :
‘’Mes chers paroissiens, je vais, j’espère, recevoir du
Seigneur, par ses miséricordes, la récompense due aux
travaux que j’ai soutenus, et au zèle que j’ai exercé au
milieu de vous pour vous maintenir dans la religion
catholique. Je prie le Seigneur de vous accorder à tous
la grâce d’y persévérer jusqu’à la fin, pour recevoir la
même récompense. Puisse le sang que je vais verser pour
vous l’obtenir ! C’est ce que je ne cesserai de demander
à Dieu, si j’ai le bonheur d’être du nombre de ces
prédestinés, comme je l’espère des mérites de
Jésus-Christ.
Je pardonne de bon cœur, à l’exemple de mon Sauveur, à
tous ceux qui peuvent être les auteurs de ma mort, ou
peuvent y avoir contribué de quelque manière que ce
puisse être.
Je laisse encore mon oncle à qui je suis infiniment
reconnaissant et redevable au milieu de vous ; consolez
ce vieillard qui m’est si cher, et qu’il finisse ses
jours au milieu de vous.
Je vous ai toujours dit, à l’exemple de Saint-Paul, que
non seulement j’était prêt à être lié et garrotté, mais
encore à mourir pour le nom de Jésus. Ce moment est
arrivé, mes vœux, mes désirs sont exaucés. Je meurs
innocent de tout ce dont on m’accuse. Que le Seigneur me
fasse pardon et miséricorde de tous les autres péchés
que j’ai pu commettre pendant ma vie, contre son infinie
Majesté. Je reconnais que s’il voulait me juger selon sa
justice, je serais bien à plaindre mais j’en appelle à
ses miséricordes et je compte sur ses bontés.
Je vous demande donc pardon, mes chers paroissiens, des
mauvais exemples et de tous les scandales que j’ai pou
vous donner pendant tout le temps que la divine
Providence m’a laissé au milieu de vous.
Je vous recommande à vos prières et vous promets
d’intercéder pour vous auprès du Seigneur, s’il veut
bien m’admettre avec ses saints dans le séjour de sa
gloire. Ainsi soit-il.
Midi, dans les prisons de Besançon, le 23 janvier 1798,
jour de mort prononcé et exécuté.
L’exécution eut lieu à trois heures et demie ; elle fut
accompagnée d’outrage et de blasphèmes ; l’attitude
pieuse de la foule à l’exécution de M. Patenaille avait
contristé les Jacobins ; leur plèbe résolut de faire
mieux cette fois, et elle y réussit. On a cependant pu
sauver quelques reliques du martyr, entre autres des
parcelles de ses poignets de chemise teintés de son
sang.

Jean JACQUINOT
La
paroisse d'Échenoz-la-Méline, qui s'honorait d'être
la patrie de M. Patenaille, se trouva bientôt
de nouveau à la gloire avec un autre de ses fils, M.
Jean Jacquinot. Il naquit le 29 mai 1749 et
fut baptisé le même jour, comme M.
Patenaille. Il
fit ses études au collège de Vesoul..... Ordonné
prêtre en 1773, il fut envoyé comme vicaire à la
paroisse à la paroisse de Fougerolles, populeuse et
étendue, administrée par un curé impotent et que
chaque année le voisinage des eaux thermales de
Luxueil et de Plombières faisait visiter par des
personnes fort peu recommandables. L'abbé
Jacquinot, malgré la faiblesse de sa santé
réussit parfaitement dans ce poste écrasant : ''il
était, dit son condisciple M. Viron, tout à
fait remarquable par sa douceur, son affabilité, sa
charité envers les pauvres, et son zèle infatigable
pour les devoirs de son état.
C'est
lui qui eut la joie d'achever la nouvelle église de
Fougerolles ; il assista à sa consécration le 24
octobre 1779. Mais enfin, la faible constitution
cède ; le médecin voudrait le voir se retirer au
moins pour un temps du Saint Ministère ; mais M.
Jacquinot est prêtre, prêtre pour les âmes, et tout
ce qu'on peut le décider à accepter, c'est un poste
moins accablant, celui de vicaire à Mélincourt.................
Le 6 septembre
1792, il dut enfin se soumettre à la loi de
déportation et prendre un passeport à Vesoul. M.
Jacquinot y est dépeint sous le signalement
suivant : ''48 ans, taille cinq pieds deux pouces,
cheveux chatains, visage rond, nez et bouche moyens,
menton rond, yeux gris''.
Avant
de quitter la France, le vicaire de Mélincourt
voulut faire ses adieux à sa paroisse. Mais il ne
put qu'y passer et vers la fin de septembre en
compagnie de son curé, il arrivait à
Neufchâtel........
Au début de 1797, le calme apparent permit à la
paroisse de Mélincourt de réclamer son clergé. M.
Jacquinot s'empressa de rentrer en France.......
Le
voici donc exerçant l'apostolat dans les
circonstances que la recrudescence de la persécution
rend bientôt fort critiques. Il fallut quitter le
canton de Vauvillers et revenir se cacher à Échenoz.
Un incident
absolument futile le livra au bourreau. Les
gendarmes de Vesoul passaient à Échenoz ; ils
demandent à un enfant la demeure de l'agent
municipal et celui-ci indique cette des frère
Jacquinot ; le brigadier Duguet frappe à
la porte ; le neveu du prêtre, un jeune homme nommé
Brégaud, vient ouvrir, et, à la vue des
gendarmes, se recule effrayé. Ceux-ci soupçonnent
quelque chose, le suivent, et découvrent l'abbé
Jacquinot occupé à recopier une prière au
Sacré-Coeur. Ainsi saisi, il obtient la faveur de
prendre quelques papiers ; on le ligote cruellement
et on l'emmène à Vesoul. C'était le 19 décembre
1797.....................
Le
samedi 27 janvier à 9 heures, il comparut devant la
commission militaire..........
L'exécution de M. Jacquinot eut lieu à Chamars qu'on
avait alors pompeusement baptisé ''Champ de l'Egalité'',
sans doute parce que la mort qu'on voulait y donner
est l'égalité par excellence. M. Jacquinot ne tomba
qu'à la deuxième décharge. La foule s'empressa à le
vénérer ; on transporta son corps au cimetière du
Champ Brûley. On croit qu'il fut inhumé près de
plusieurs de nos martyrs, près du mur de gauche, à
cinquante centimètres environ de l'angle ouest du
cimetière...........

Le P.J.-B. MARTELET
Les réguliers avaient subi honorablement le premier
assaut de la Terreur ; aussi Dieu leur épargna-t-il
davantage le second combat. Un d’eux, cependant, nôtre
par sa naissance comme par sa mort, mérite une place à
part dans ces glorieuses annales. Le Père Martelet est
en effet, le seul de nos martyrs auquel on ait offert le
choix entre l’apostasie formelle et la mort. Cette offre
lui fut renouvelée plusieurs fois ; mais le digne fils
de Saint Vincent de Paul ne donne qu’une réponse,
toujours la même : ‘’je suis prêtre et missionnaires’’.
Ah ! ce n’était pas une âme vulgaire que cet enfant de
la ville de Jussey où il était né vers 1758. Il était
entré chez les Lazaristes en 1779, et avait été envoyé
comme directeur au Séminaire du Mans. Là, il exerça les
fonctions de Maître des cérémonies ; on sait que la
Sainte Liturgie fut toujours une des constantes
préoccupations de la pieuse Société de la Mission, et on
peut voir dans le choix dont M. Martelet et fut l’objet,
une distinction flatteuse et une marque de la confiance
de ses supérieurs, tout comme une preuve indiscutable de
la confiance de ses supérieurs, tout comme une preuve
indiscutable de sa science.
Le Père Martelet avait puisé dans son instruction
liturgique l’augmentation de l’amour qui le dévorait
pour l’Eglise ; la Sainte Liturgie est en effet le plus
saine nourriture de l’âme ; c’est elle qui fait
comprendre autant que le peut notre faible intelligence,
la souveraine beauté de Dieu et la sublime unité de l’Eglise
dans le temps et dans l’espace.
Aussi, lorsque la Révolution éclata, le Père Martelet
fut-il non seulement inébranlable envers le serment
schismatique, mais encore apôtre : le schisme trouva en
lui un adversaire formidable ; l’abbé Guillon nous le
montre prémunissant les esprits des jeunes séminaristes
; plus tard, à la prétendue pacification religieuse,
nous verrons les fidèles du Mans réclamer cet ouvrier apostoligue.
Chassé du Mans, il se retira à Jussey dans sa famille ;
puis lorsqu’il fallut se soumettre à la loi de la
déportation, le Père Martelet pris sa route vers la
Flandre autrichienne. Mais bientôt il rentra en France.
Soit qu’il en ait remarqué l’utilité particulière, soit
qu’il se soit arrêté à la première place rencontrée ; il
se fixa dans la région de Saint-Omer où les cruautés de
Lebon , le proconsul d’Arras, avaient particulièrement
fait ravage. C’est dans cette ville de Saint-Omer qu’il
passa deux ans, tout adonné au salut des âmes, et
signalé pour son zèle, au point que la police mit sa
tête à prix et fit afficher son signalement aux coins
des rues. Rien cependant n’arrête son courage ; il va en
plein jour administrer un confrère à l’agonie. On lui
tend des pièces ; un homme se présente à la maison qui
lui donne asile et le demande pour sa femme
dangereusement malade. Le Père Martelet avait été assez
courageux pour aller lui-même ouvrir la porte. L’homme
le prit pour le domestique, et le prétendu domestique,
jouant son rôle, lui dit qu’on enverrait le prêtre vers
le soir. Mais on soupçonna quelque ruse ; on habilla le
domestique du vêtement que le Père Martelet portait lors
de sa dernière sortie. Aussitôt arrivé dans la maison
indiquée le prétendu prêtre fut saisi par des gendarmes
apostés et conduit à l’Hôtel de Ville ; les municipaux
furieux ne purent que le relâcher.
Au printemps de 1797, l’apparence d’apaisement religieux
fit penser à notre missionnaire qu’il pouvait sans grave
imprudence se rendre au désir des fidèles du Mans ; il
quitta bientôt Saint-Omer, mais il était encore à Paris
quand éclata le coup d’Etat du 18 Fructidor. Cet
évènement dérangea ses projets ; il était trop connu au
Mans pour pouvoir s’y rendre utilement dans de telles
circonstances ; le mieux était donc, pour ne pas être à
charge aux fidèles, de venir sa cacher chez sa mère, à
Jussey, et là, d’attendre les évènements. Cela,
d’ailleurs, ne traîna pas. Le missionnaire était arrivé
le 11 octobre 1797. Sa présence fut-elle dénoncée, nous
ne savons pas, mais ce qu’il y a de sûr, c’est que le 21
du même mois, il était arrêté.
Sa sœur, Madame veuve Clave, qui l’assista avec tant de
courage, raconte ainsi son arrestation. ‘’Il a été pris
le 21 du même mois par onze gendarmes qui sont entrés
chez lui avec fureur, l’ont arraché des bras de sa mère
et l’ont emmené à la maison de ville, suivi de la
populace. Le juge de paix de Jussey n’ayant pas voulu le
juger, il fut conduit par les onze gendarmes au juge de
paix de Blondefontaine où je l’accompagnai. Le juge de
paix lui dit que, s’il voulait renoncer à son état de
prêtre, son affaire n’était rien. Mon frère lui répondit
qu’il était prêtre et missionnaire. Le juge de paix lui
ayant demandé s’il avait fait des fonctions, et mon
frère lui ayant répondu qu’il en avait fait quand il
avait pu, il dit qu’il ne pouvait le juger et qu’il
fallait qu’il allât à Vesoul’’.
On revient donc à Jussey où le Père Martelet passe la
nuit en prison. Le 22 on part pour Vesoul. On refuse à
la sœur du prisonnier la permission de monter dans sa
voiture ; mais elle trouve cependant moyen de le suivre.
‘’Le lendemain matin deux dames compatissantes vinrent
pour donner à mon frère quelques avis sur ce qu’il
fallait qu’il répondit à l’interrogatoire ; mais comme
il aurait fallu employer le mensonge pour le tirer
d’affaire mon frère remercia ces dames en leur disant
qu’il aimait mieux mourir pour la vérité que de vire par
le mensonge’’.
‘’On le mène à l’interrogatoire où on lui dit que ‘’tant
qu’il ne renoncerait pas à son état de prêtre, il ne
sortirait pas de prison et qu’il était un effronté et un
scélérat’’. Cet interrogatoire se renouvela quinze fois
durant les quatre mois que le Père Martelet passa dans
les prisons de Vesoul. Enfin on se résolut d’en finir,
et, avec trois autres prêtres enchaînés, le missionnaire
fut transféré à Besançon. Sa sœur suivait pieusement de
loin le sinistre cortège. A Besançon, nouveaux
interrogatoires ; M. Martelet fait toujours les mêmes
réponses. Mme Clave s’efforce d’intéresser les hommes de
loi ; les uns l’éconduisent, d’autres lui extorquent de
l’argent, jusqu’à deux louis à la fois, somme énorme
pour le temps. Le 9 février enfin eut lieu le jugement.
La commission militaire persista dans sa frauduleuse
confusion entre émigrés et déportés, et le Père Martelet
fut condamné à mort. Un particulier avait hâté la
solution en criant au prisonnier : ‘’Je t’ai vu
scélérat, à l’Armée de Vendée, je te reconnais bien.’’.
La veille, le Père Martelet, qui ne se faisait aucune
illusion sur son sort écrivit cette lettre à sa mère :
‘’Ma très chère Mère. Me voici à la veille de consommer
mon sacrifice, et de paraître au tribunal redoutable de
Dieu, pour lui rendre compte de toute ma vie. Quelque
juste que soit la cause pour laquelle je me suis efforcé
de combattre pendant tous ces temps malheureux, je ne
tremble pas moins à la vue du compte terrible que j’ai à
rendre des âmes qui m’ont été confiées, ainsi que de la
mienne. Heureusement, j’ai cette confiance que Dieu
voudra bien oublier toutes mes fautes dans les fonctions
du redoutable ministère dont il m’a chargé, pour ne se
souvenir que de ses infinies miséricordes et me
pardonner mes péchés. Je lui rends d’immortelles actions
de grâce de qu’il a bien voulu me faire naître de
parents chrétiens et me choisir un père et une mère qui
se sont eux-mêmes sacrifiés les premiers pour me donner
une éducation chrétienne. Je prie le Seigneur qu’il
daigne couronner votre œuvre et m’accorder la grâce du
martyr ; j’ai tout lieu d’espérer qu’il aura égard au
sacrifice généreux que vous lui fîtes de ma personne,
non seulement dès ma naissance, mais principalement
depuis ma consécration à l’état saint de prêtre et de
missionnaire. Puisse le sang que je vais verser pour la
Foi effacer le reste de mes pêchés et contribuer à
toucher le cœur des ennemis de notre sainte Religion !
Il n’y a pas de doute qu’il fallait des victimes pour
expier les iniquités de notre malheureuse patrie. Que la
volonté de Dieu s’accomplisse en moi ; et, si j’ai le
bonheur de trouver grâce devant lui, j’accepte
volontiers et de bon cœur le calice de sa passion, dans
l’espérance qu’Il voudra bien m’accorder la force de le
boire jusqu’à la lie.
Et vous, mes bien chers frères et sœurs, n’oubliez pas
que si Dieu nous a choisis, de préférence à tant
d’autres pour augmenter la famille des saints, vous ne
parviendrez sûrement à l’héritage éternel qu’en prenant
soin de notre tendre mère, qui est le sel bien qui nous
tienne encore attachés à la terre, et en pratiquant à
son égard les vertus dont elle n’a cessé de nous donner
l’exemple. Je vous recommande à tous spécialement mes
deux petits neveux ; faites tout ce qui dépendra de vous
pour que ces pauvres enfants ne soient pas privés du don
inestimable de la Foi, qu’il est à craindre de voir
enlever à notre malheureuse patrie.
Je me recommande aux prières des fidèles catholiques de
Jussey, je les remercie de la charité qu’ils m’ont
témoignée et les prie de ne pas abandonner ma famille
désolée.
Je demande pardon à ma chère mère de tout ce qui aurait
pu l’offenser en moi, je vous demande aussi pardon à
vous tous, mes chers frère et sœurs et me recommande à
vos prières, afin que si j’ai le bonheur de suivre mes
vénérables confrères dans le séjour de la gloire, je
puisse intercéder auprès de Dieu pour vous, par la
méditation de notre Sauveur Jésus-Christ et de sa Très
Sainte Mère. Ainsi soit-il.
Dans les prisons de Besançon le 8 février 1798, veille
de ma mort.
Faites part de mes sentiments aux braves chrétiens de
Saint-Omer, à qui j’ai de très grandes obligations, et
dites-leur que je ne les oublierai pas, si j’ai le
bonheur de voir Dieu.’’.
Les persécuteurs n’avaient pas été sans remarquer
combien la compagnie des codétenus au moment suprême
était un précieux encouragement pour nos martyrs. On
résolut de les en priver M. Martelet fut donc transféré
à l’avance dans les prisons militaires, et privé de tous
les secours spirituels. Mais la fermeté du missionnaire
ne se démentit pas un seul instant. Il fit part aux
prêtres détenus de sa condamnation, par un billet plein
d’humilité et de courage.
Missionnaire jusqu’au bout, M. Martelet se disposait à
adresser une allocution aux spectateurs de son supplice.
‘’Pauvre Peuple, vous laisserez-vous aveugler par
l’erreur et le mensonge ? Et quoi ! le flambeau de la
Foi, ce trésor précieux et incomparable, s’éloigne de
vous ; et malheureux, vous en faites aucun effort pour
apaiser la colère de Dieu qui s’appesantit chaque jour
sur la coupable France ! On conduit les ministres de
Jésus-Christ sur le champ de bataille, pour leur ravir
l’existence. Vous accourez les uns pour insulter à la
Religion, qui fit votre bonheur ; les autres s’apitoient
sur notre sort, versent des larmes, et l’instant après
se livrent de nouveau à leur coupables plaisirs ou à une
tiédeur habituelle, se contentant de gémir sous les
verges dont Dieu, dans sa colère se sert pour punir
d’une manière bien terrible, la coupable France ; un
bien petit nombre emploient tous les moyens qui sont en
leur pouvoir pour fléchir la colère redoutable d’un Dieu
outragé ; et ce Dieu les appelle dans sa miséricorde,
petit à petit, en différentes manières. Oh mes frères !
mes concitoyens ! Je vous pardonne ma mort comme homme,
et je prie Dieu de vous la pardonner comme celle de son
ministre, puisqu’il m’avait confié le pouvoir d’être le
médiateur entre lui et vous, et que c’est par mes mains
que vous deviez recevoir l’écoulement des grâces.’’.
M. Martelet fut fusillé à trois heures, ce 9 février,
sans doute à Chamars, comme M. Jacquinot. Nous n’avons
nulle mention de ses reliques. Il n’est pas besoin de
dire que la force publique l’empêcha de prononcer cette
allocution qu’il avait préparée et dont le manuscrit
s’est conservé. Les pensées si élevées de cette
allocution sont si utiles aujourd’hui encore qu’il
convient d’y insister un instant. Ces catholiques qui
versent quelques larmes sur la persécution et ne cessent
pas de s’adonner au plaisir, même licite, on dirait que
le Père Martelet a prophétisé en en parlant ; ceux de
notre temps. Il faudrait à la fois pour marquer son
deuil et pour punir nos tyrans par des abstentions si
répercutées dans le rendement des impôts, supprimer ce
luxe, ces fêtes, qui dans notre temps de persécution
sont un scandale. Le salut en dépend, non seulement le
salut de l’Eglise en France, mais le salut de chaque
particulier, car il ,ne faut pas compter concilier
l’amour des vanités du monde avec le service de Dieu.
Notre-Dame demande à Lourdes comme à la Salette,
‘’Pénitence ! ’’. Est-ce faire pénitence avant la
bataille que de fulminer quelque indignation entre deux
soirées mondaines, ou deux concours d’aviation ou
d’automobiles ? Il n’y a point d’excuses à une conduite
semblable, et si on hésiter trop aujourd’hui à le dire
au grand jour, rappelons du moins fortement le souvenir
de cet illustre fils de Saint Vincent de Paul qui
écrivit cette vérité de son sang.

Jean Claude PERRIN
.........les
Jacobins........Ils lancèrent un nouveau défi le 17
février, par le meurtre juridique de M. Jean Claude
Perrin, vicaire de la Grand-Combe de
Morteau. Il était né à Loray le 27 juin 1765, et
occupait son poste depuis deux ans, quand le serment
fut proposé. Il le refusa catégoriquement et rentra
chez son père. Mais bientôt il fallut se soumettre à
la loi de la déportation. Un passeport lui fut donné
à cet effet par la municipalité de Loray et il se
retira à Cressier, petit village demeuré catholique
dans le canton de Neuchâtel. Là, il fut obligé, pour
vivre, de s'adonner aux travaux des champs ;
plusieurs fois, il profita du voisinage de la
frontière pour rentrer secrètement en France, et
venir secourir les fidèles de Passonfontaine, de
Loray, de Vennes, du Plaimbois.
La frayeur de
la République Helvétique ayant obligé les prêtres à
quitter Neufchâtel, M. Perrin se retira
jusqu'à Constance, et lorsqu'en 1796, on revit un
peu de liberté, les autorités de Cressier se
hâtèrent d'écrire à notre futur martyr que c'était
avec plaisir qu'on le recevrait dans son ancienne
demeure.
Peu après,
profitant de l'accalmie apparente, M. Perrin
revenait s'établir à Germéfontaines d'où il
rayonnait secrètement sur toute la région. On avait
porté son nom induement sur la liste des émigrés ;
il réclama; mais l'apostat Magnin-Tochot,
commissaire du Directoire dans le canton d'Ornans,
paralysa les bonnes volontés et empêcha sa
radiation. La commission militaire aura donc beau
jeu ici de confondre le prêtre déporté avec un
émigré.
..................
Une nuit que M.
Perrin célébrait dans la maison de
François Joseph
Lapprand, à Loray alors qu'il
venait de revêtir les vêtements sacrés, une troupe
de furieux, le sabre à la main, envahit la chapelle
improvisée ; les lumières sont éteintes, et les
fidèles font au prêtre un rempart de leurs corps. A
la lueur incertaine du foyer, la lutte tragique se
continue. M. Perrin a ses habits hachés de
coups de sabre, mais il parvient à s'évader. Les
forcenés, armés de tisons, parcourent la maison, au
risque d'incendier les récoltes. Ils ne trouvent
rien. On remarqua la triste fin que firent plus tard
deux des plus acharnés P.F. Michel Binétruy
et J. Cl. Pinard.
Une proche
parente de M. Perrin, Madame Jeanne Baptiste
Guyot, femme de J.B. Arnoux,
meunier de Plainmont à la Sommette avait pensé que
le proscrit serait mieux caché dans cette demeure
isolée ; ils partirent le 21 janvier à la tombée de
la nuit ; mais ils furent épiés et le lendemain,
vers deux heures de l'après-midi, trois gendarmes du
Valdahon, accompagnés de cinq hommes de la colonne
mobile de Vercel, apparurent en face du moulin de
Plainmont. De braves gens, armés de haches et de
fusils, se rangèrent en bataille devant la maison ;
cependant, M. Perrin, sautant par une fenêtre,
essaya de gagner la forêt voisine, cotoyant une
petite rivière qu'il se disposait à traverser. Le
brigadier Demente l'aperçut, lui cria d'arrêter; les
gendarmes tirèrent ; une balle atteint le fugitif au
bras ; une charge de petit plomb le frappe à
l'épaule; un troisième coup le fait tomber ; la
meute est sur lui. ''Qui es-tu ? - Je suis prêtre,
je suis l'abbé Perrin de Loray – Eh bien, réplique
Roch Merlin, tu es un gueux, un
vaurien......................
.....il prit le chemin de Vercel.
On arriva au
bourg à la nuit noire. Un homme de la colonne mobile,
Gabriel Convers, voulait le faire coucher
chez lui s'engageant à le reproduire le lendemain
matin ; le seul gendarme Voidey fut de cet
avis ; il fallait l'insistance et le grand nombre
des catholiques pour contraindre ces brutes à
permettre que M. Nicolas Bretillot, marchand
de fer, fit apporter un lit dans la chambre de
l'administration du canton, où on l'avait enfermé ;
en même temps, le cafetier Fleury apportait
un fauteuil et tous à l'envie, des couvertures, de
l'argent, du pain de fleur de farine, de la pâtisserie, des reconstituants. Les gardiens durent
céder à la foule et permettre ces générosités.
....................
Le chirurgien
Proudhon avait été mandé pour faire un
pansement sommaire ; il le renouvela le lendemain
avant le départ....................
Ainsi couché
sur cette voiture, le prisonnier partit pour Ornans.
En passant à Guyans-Durnes, on rencontra un autre
prêtre qu'on venait aussi d'arrêter. C'était M.
Emourgeon. Les deux confesseurs de la Foi
s'embrassèrent et le nouvel arrivant prit place sur
la voiture à côté de son confrère.
Monsieur
Perrin, huissier à Loray, parent du prêtre,
raconte que de Vercel à Ornans fut un
martyre................
Le 3 février,
on dénonça à l'accusateur public, Mme Arnoux,
mais la persécution était trop peu populaire pour
qu'on osât aller jusque là. On se contenta de
renvoyer M. Perrin devant la commission
militaire (9 février).
Le cas de M.
Perrin était analogue à ceux des précédentes
victimes ; l'opinion des jurisconsultes avait montré
''l'erreur'' juridique commise contre eux par la
confusion entre ''émigré'' et ''déporté''. L'avocat
Guillaume, demeurant rue Saint-Vincent,
parvint à toucher l'accusateur public Briot ;
mais il put rien faire entendre à M. Quirot
ni au trop fameux apostat Magnin-Tochot. Il
agit alors d'un autre manière et convainquit un à un
les officiers destinés à former la commission ; le
capitaine Morel s'était chargé de maintenir
les bonnes dispositions. Mais le brigadier
Demente, toujours avec l'intuition de la haine,
et F. Renaud, commandant de la colonne mobile
de Vercel, pressentirent la chose ; ils vinrent à
Besançon et obtinrent de Quirot la nomination
d'une commission militaire tout
autre.......................
........ Le
défenseur ne put venir auprès de lui, n'ayant pas
été prévenu à temps ; mais la sœur du prisonnier,
Melle Justine Perrin, qu'il avait mandée,
accouru, elle pleura sur son sort et lui profigua
ses consolations....................
Il
fallut le porter à l'audience sur un fauteuil ; la
sentence fut prononcée à l'unanimité (17
février)..............
.......ainsi
l'abbé Perrin remporta la palme du martyre le 17
février 1798 ; il fut inhumé au Champ Bruley. Un
enfant, nommé Duchaillut, recueillit sur le
lieu de l'exécution de nombreuses parcelles des
ossements et des vêtements du martyr. Il les remit à
son père et de générations en générations cette
honorable famille bisontine s'est transmis ce
précieux gage de sa vaillance aux tristes jours ;
elle a consenti à s'appauvrir d'une partie en faveur
de la cure de Loray...............
Paul de la PIERRE
L'avant dernier
des prêtres que la commission militaire envoyé à
Besançon, était M. Paul de la Pierre.
Il
était né à Valleroy, au diocèse de Chalon-sur-Marne,
dans lequel nous avons dit que sa famille existerait
encore, et était âgé d'environ quarante-cinq ans.
Sa
famille le destinait à l'état militaire ; mais il
sentit l'appel de Dieu, et quittant bientôt l'épée,
il vint étudier la théologie à Paris ; après son
ordination il fut attaché durant quelques temps à la
paroisse de Saint-Roch, en qualité de prêtre
habitué, avant spéciale charge de porter les
derniers sacrements aux malades et d'enterrer les
morts................
Plus tard, M.
de la Pierre, sans doute par l'amitié de
quelque chanoine, fut appelé en qualité de chantre
au Noble Chapître de l'Abbaye de Baume-les-Moines............
Lorsque la Révolution éclata, la crainte de perdre
un prêtre aussi vénéré et aussi aimé, poussa les
amis de M. de la Pierre a l'engager vivement à
prêter le serment ; il avait été dépossédé de
l'emploi qui le faisait vivre, lorsque la
Révolution avait supprimé les Chapîtres ; mais rien
ne put le tenter ou le fléchir ; en vain, on lui
offrit, s'il jurait, les postes les plus avantageux
dans la région de Lons-le-Saunier...........
Peut-être, M.
de la Pierre était il encore alors dans le
Jura, ce qui est certain c'est qu'il fut mis par la
prudence la plus élémentaire, après le mois d'août
1792, dans l'obligation de passer à l'étranger. Ne
se croyant pas sujet au premier serment il pensa
peut-être se mettre dans l'embarras en demandant le
passeport de déportation.......
En
tous cas, il rentra en France le 15 septembre 1795,
c'est-à-dire dès que la chute de Robespierre put
faire croire à un léger apaisement..............
Ce fut
dans l'exercice de cette dernière et charitable
fonction que le 9 mai 1798, vers les neuf heures du
matin, il fut arrêté, dans la commune du Vernois,
près de Voiteur, par les
gendarmes.......................

Pierre Mathilde BERTIN MOUROT
La ville de
Besançon avait eu dans la première phase de la
persécution, son missionnaire martyr, en la personne
du Père Élysée ; elle le trouva dans la seconde
période en la personne d'un prêtre, honneur des
montagnes du Doubs par sa naissance, gloire de la
Haute-Saône, par son sacerdoce, M. Pierre Mathilde
Bertin-Mourot.
Il était né à
La Longeville, paroisse de Montbenoît, en 1760,
prêtre en 1785, il avait été vicaire à
Port-sur-Saône puis transféré à Darney-en-Vosges, il
n'avait pas encore ses lettres officielles
d'institution quand le serment fut imposé ; de la
sorte, il n'était que vicaire officieux et put sans
être inquiété judiciairement, refuser la prestation du
premier serment ; mais le second serment lui eut été
applicable. Dans ce moment, M. Bertin-Mourot
passa en Suisse et se fixa au Landeron, On
l'inscrivit sur la liste des émigrés. Mais dès 1795,
il rentrait et se livrait généreusement au ministère
pastoral. Afin de le sauver en cas de surprise, ses
parents et ses amis avaient pu lui procurer par
complaisance des certificats de résidence ; mais ces
pièces étaient mensongères, et bien que rien ne fut
scandaleux dans leur usage, le mensonge, même si
innocent qu'il soit, répugnait à M.
Bertin-Mourot, il ne voulut point en faire
usage.
.........................
.....il fut l'apôtre des faubourgs du fond d'une
baraque dans les vignes que l'apothicaire Baratte
possédait à Bregille..
Le 5 juin,
interrogé par le juge de paix Mâle, M.
Bertin-Mourot reconnaît qu'il est inscrit sur la
liste des émigrés et qu'il n'a point réclamé contre
cette inscription ;
.........................
Un
instant après ce 30 juillet 1798, l'Église de
Besançon voyait tomber son dernier martyr.
Le P. ÉMERIC, Jean Bapiste PEUSSETET
(PEUSSELET ?)
Jean
Baptiste Peussetet (1) était né à Arc-les-Gray
le 25 janvier 1731. ''Sottise, duplicité,
haine poussée au paroxysme'' telles sont les causes
qui l'envoyèrent à l'échafaud.
Le 12 mars
1719, il prenait le saint habit au couvent des
Frères Mineurs Capucins de Pesmes et le nom de Père
Émeric. A une gaîté aimable et pleine de
charmes, il joignait d'austères vertus et une Foi
inébranlable. Aussi se refusa-t-il énergiquement à
prêter le serment schismatique : on le charge de la
garde du sanctuaire, célèbre de Notre-Dame de Gray,
c'est lui qui fait vénérer la sainte image aux
pèlerins, reçoit les recommandations de prières et
entend les confessions.
Le 7 mars 1792, le
Père Emeric était à son poste de service, à la
sacristie lorsque quatre personnes vinrent l'y
trouver, c'étaient de jeunes recrues du district de
Jussey ; ils se recommandèrent aux prières du Père
et lui demandant trois messe, lui remirent
l'honoraire de vingt-quatre sols. Le religieux
s'intéressant à ce jeunes gens parla un instant avec
eux. Il leur demanda s'ils étaient volontaires ou
recrues et sur la réponse qu'ils étaient engagés
recrues, il demanda au plus jeune si son père avait
consenti à son départ ; à quoi l'autre répondit que
son père n'était pas trop content : ''mais s'il
avait besoin de vous, répliqua le Père. - Je pars
avec mes camarades - Eh bien comme vous êtes faible
et inexpérimenté, s'il arrivait la guerre vous vous
mettrez entre deux bons soldats et vous ferez comme
eux''. A cette saillie, de jovialité capucine et qui
contenait en germe la fameuse idée de l'amalgame,
dont la Révolution usa si avantageusement depuis,
les quatre recrues se mirent à rire. Ce fut tout
l'entretien.
Avant une heure de
l'après-midi, les gendarmes venaient arrêter le Père
Emeric au couvent. Soit malignité d'un des jeunes
gens, (on remarquera qu'à eux quatre, ils avaient
demandé trois messe), soit propos innocents
recueillis par leur hôte ardent Jacobin, on avait
échafaudé contre le bon capucin l'accusation
''d'avoir tenu des propos capables de les
décourager, de les détourner du parti de se rendre à
leur drapeau, et même de les porter à se ranger du
coté des ennemis''.
A onze heures, le
rapport du capitaine de gendarmerie était déposé à
la justice de paix ; à une heure le père Emeric
comparaissait devant l'officier de police qui lui
développa l'accusation. La phrase incriminée, comme
l'a fort bien remarqué le Révérend Père Léopold de
Chérancé, dans un article publié dans les
''Etudes Franciscaines'' (septembre 1908) sent trop
étrangement le style des harangues et des
déclarations de club pour qu'on puisse hésiter
un instant à la déclarer l'œuvre de tout autre qu'un
capucin.
''Mes amis, vous ne
pensez pas à ce que vous faites. Vous êtes des fous.
Vous auriez mieux fait de rester chez vos parents et
de prendre le parti de la noblesse (remarquez la
contradiction entre rester chez soie et prendre le
parti de l'armée de Condé) attendu qu'au mois de mai
prochain, nous aurons une grande guerre et que plus
de 400.000 hommes, tant étrangers que français
émigrés, entreront dans le royaume et vous
égorgeront. Quand vous serez dans votre garnison, et
même en faction, vous serez bien forcés de les
laisser passer pour aller à Paris et même de vous
ranger de leur côté. Vous feriez bien de prendre une
autre route. ''C'est ainsi que Nicolas Valot
avait rapporté la conversation. Le Père Emeric, à
son tour, rétablit les faits, on le confronta avec
ses accusateurs mais il est probable que les choses
ne durent pas tourner à l'avantage de ceux-ci. Il
n'est point de mention du résultat de cette
confrontation, bien qu'on ait le dossier complet
de cette affaire. (Archives
nationales W 340 dossier 631).
(1) Caron
et Guillon écrivent Peusselet ; le
martyr signe toujours Peussetet.
.................................
Silvant maintint notre bon capucin sous les verrous
et douze jours après le tribunal de Gray décrétait
qu'il y avait lieu à accusation ; le 23 mars 1792,
le Père Émeric était tranfèré à Vesoul. Le tribunal
criminel se débarrassa de ce cas difficile en
estimant qu'il relevait du Corps Législatif, en
raison de la loi du 29 septembre précédent, et le
1er avril, il prenait une décision en ce sens.
...................

Jean Baptiste François ATTIRET
Le cas de M.
Jean Baptiste François
Attiret est assez
analogue à celui du Père Émeric, mais une obscurité
reste quant à son attitude sur le serment ; nous
ignorons en effet la détermination qu'il suivit
alors, car les documents sont muets sur ce point ;
l'abbé Guillon, cependant, dit formellement
''qu'il avait encouru la haine des ennemis de la Foi
par son attachement à la Religion''.
Il était né à
Dole en 1747 et appartenait à une famille célèbre
dans le monde des arts, et fixée à Dole depuis
plusieurs générations, frère Jean Denis Attiret,
jésuite, avait acquis par son talent de peintre, la
faveur de l'empereur Kien-long et mourut en
odeur de sainteté aux missions de Chine. Plusieurs
Attiret sont réputés comme architectes ou
comme sculpteurs. Notre martyr était le fils de
Antoine Louis
Attiret, avocat en Parlement, mort
en 1783, et de Anne Josèphe Saillard. Son
frère et son filleul en même temps, Claude André
Attiret est connu comme architecte de talent et
m pourut à Lons-le-Saunier en 1813. Tout en suivant
sa vocation pour les Saints Ordres, J.B. Attiret
n'avait pas manqué d'étudier les arts et de cultiver
un talent héréditaire dans sa famille ; cela est si
vrai que dans les pièces de son procès, il est
appelé : ''architecte, ex-prêtre''.
Il
avait été durant un certain temps familier et
chapelain natif dans l'église insigne exempte
collégiale de Notre-Dame de Dole, puis, probablement
maître d'une petite fortune à la mort de son père,
et, désireux de se livrer à des études artistiques,
il s'était rendu à Paris, où il était devenu vicaire
à Saint-Roch.
........................
On ne pouvait,
en pareil cas, reprocher à M. Attiret de
n'avoir ps prêté le premier serment, puisqu'il n'y
était pas astreint, mais mentionner sa qualité
sacerdotale et ce fait aggravant qu'il exerçait le
ministère, sans que lui puisse se revendiquer
d'avoir prêté le serment, c'était évidemment, par
l'impression sur les jurés, décider de l'issue du
procès. Il est probable que M. Attiret avait prêté
le serment de ''Liberté, Égalité'', serment que
certains évêques avaient déclaré illicite, mais qui
n'ayant pas été expressément condamné, n'a aucune
signification quant au fait de la qualité de
Catholique Romain. Sans cela, il eut été ''déporté
rentré'' ou ''déporté demeuré en France'' et il est
probable qu'il ne serait pas resté dans les prisons
jusqu'au mois de Juillet 1794, mais qu'il aurait été
exécuté depuis plusieurs mois. Il y avait en effet
longtemps qu'il était arrêté, lorsque pour se
débarrasser d'une foule de reclus, simplement
déclarés
suspects, l'administration révolutionnaire imagina
les conspirations ; inculper des gens en liberté de
conspiration, cela était encore acceptable, mais
accuser des gens incarcérés et surveillés, depuis
des mois, cela dépasse toute imagination. Tel fut
cependant le cas de la Conspiration dite des
Prisons, ou du Luxembourg, dont l'abbé Attiret eut
l'honneur d'être considéré comme le chef et sous le
prétexte de laquelle il fut traduit le 10 juillet
1794 devant le tribunal révolutionnaire.
...................
.procès verbal de l'audience (Archives nationales W
411, dossier 945)
..............
M. Attiret fut condamné à mort.
Quelques instants plus tard, l'huissier allait
signifier l'arrêt et remettre les condamnés au
bourreau, et assistait à leur exécution, sur la
''Place de Vincennes'', à six heures du soir.
..........................
Dom Joseph BAUDOT
Si
pour nos deux premières victimes immolées à Paris
le motif de la condamnation fut enveloppé de
prétextes, il n'en est pas de même pour dom Joseph
Baudot, dont le nom est à peine cité par nos
historiens et qui cependant est un admirable exemple
de pénitence et de fermeté.
Dom
Joseph Baudot était né à Besançon en 1760 et était
entré dans l'ordre de Saint Benoît, dans la
congrégation des Saints Vanne et Hydulphe, si
florissante dans nos pays ; il était, au moment où
la Révolution éclata, principal du collège de Toul,
en Lorraine. Il eut alors le malheur de prêter le
serment et d'accepter d'occuper comme intrus la cure
de Tremblecourt (Meurthe). Mais il comprit bientôt
sa faute et il saisit l'occasion la plus honorable
et la plus périlleuse pour la racheter. Il est
probable que depuis longtemps il avait rétracté en
secret son serment et reçu des pouvoirs réguliers
lorsqu'il lui fut enfin donné de le manifester
publiquement en se déclarant ''catholique romain''
en présence de toute sa paroisse.
.....................le dimanche 24 novembre
1793...........
Aussitôt la commune de Tremblecourt dresse un
procès-verbal. Le lendemain matin, les crocheteurs
officiels viennent faire l'inventaire des vases
sacrés et des meubles de l'église de Tremblecourt.................
.........................................
D'ailleurs, les commissaires s'attendaient à cet
accueil, car le greffier Loppinet leur avait
dénoncé dom Baudot ''comme un homme très
dangereux et capable d'exciter une petite Vendée'''.
...........................
A
Paris, l'affaire traîna peu, le 13 nivôse,
c'est-à-dire le 2 janvier 1794, le juge
d'instruction interrogeât l'accusé,
............................
Enfin,
le Jeudi Saint, 17 avril 1794, dom Baudot fut amené
au tribunal révolutionnaire.

Armand Hylaire Comte de LAUBESPINS
Nous
nous sommes longtemps demandé si l'on devait ranger
le comte de Laubepin parmi les
ecclésiastiques ou parmi les laïques ; s'il ne fut
jamais engagé dans les ordres sacrés, il est
cependant constant qu'il fut condamné en grande
partie sous ce titre de chanoine du Noble Chapître
de Saint-Claude, que son père désireux de le faire
d'Église, lui avait obtenu dans sa première jeunesse
et qu'il avait porté pendant quelques temps d'études
ecclésiastiques.
...........................
Armand
Hylaire, comte de Laubespin, d'une des plus ancienne
familles de Franche-Comté, était né à Chilly les
Messia, du mariage de Charles Joseph, marquis de
Mouchet de Battefort de Laubespin, et de
Françoise Hilaire
du Tartre, fille de Joseph du Tartre et de Antoinette Froissard-Broissia.
.................
.......il s'engagea dans les grenadiers de France,
fit campagne et blessé à la main, dut se retirer
après dix-huit mois, Son père était mort, il n'avait
qu'une pension de deux mille livres que lui faisait
son frère aîné, et vécut tant au château paternel,
qu'à Baume-les-Dames, auprès de sa soeur, abbesse de
cette noble abbaye. Enfin, le s'était retiré à
Villers-le-Bel, et infirme et âgé, il vivait modeste
et solitaire.
............................
Le
tribunal le jugea bien ainsi, et le 3 juin 1794, ce
vieillard de soixante-dix ans, victime expiatoire
des abus qui s'étaient introduits dans certaines
nominations aux grandes dignités ecclésiastiques de
France, montait sur l'échafaud.
Sœur Sainte Dorothée, Marguerite JOBARD
Enfin,
le pavé de Paris fut rougi du sang d'une pure
moniale franc-comtoise, sœur Sainte Dorothée, de
Vaivre, novice ursuline à Mussy, diocèse de
Langres................
Elle
se nommait dans le monde Marguerite Jobard,
et n'avait que 23 ans.
...............
.....dossier W 394 N 914 aux Archives Nationales...
....................
...l'abbé Jobard
(son frère),
a refusé le serment et devra bientôt se
déporter................Songez donc, le 25 janvier
1793, sœur Moreau de Saint Benoît écrit...
C'est celle écrite par sœur Junot de Saint
Jean le 29 janvier 1790.......
La
Révolution avait enfin, après mille avanies, chassé
les ursulines de leur cloître, et sœur Sainte
Dorothée avait dû rentrer dans sa famille à Vaivres
; naturellement elle était suspecte aussi bien par
son passé que par les correspondances qu'on lui
supposait avec les prêtres déportés, M. Bouvier,
aumônier de la communauté, et son propre frère,
l'abbé Jobard.
Dans
le dossier, outre cette volumineuse correspondance,
on trouve des prières imprimées par le Père
Gourdon, chanoine régulier victorin................
...........................
On
perquisitionna, on saisit 25 lettres et
l'arrestation de la jeune religieuse fut ordonnée
par le district de Langres le 1er mai 1794, Le 3, on
l'expédiait à Paris.
............................
..... Si
celle-ci vous parvient comme je n'en doute pas, vous
tâcherez de faire tenir vos lettres en France pour
les mettre à la poste et vous les adresserez tout
simplement à Jobard Rouillé recommandée au
citoyen Alardot vous n'ignorez pas que le
grand Jobard est mort toute la famille au
reste se porte bien, les cousins Gardot et
Varney font des compliments à leurs frères................
......
Je vous dirai pour nouvelle que je viens de
recevoir une lettre de Madame Creusot qui
sort de prison de Tonnerre avec les citoyennes
Hélène et Victoire Marianne Evrard et douze
autres
..................................................................
Claude Joseph MARTIN
Lyon vit
aussi couler le sang de nos prêtres, l'un durant la
Terreur, le second après le 18 Fructifor. Le premier
est M. Claude Joseph Martin, né à Moirans,
dicoèse de Saint-Claude, le 17 novembre 1728, fils
de Étienne Martin et de Marie Antoine Bonguyod, mariés à Moirans, le 12 février 1726.
Par sa grand mère maternelle, Marie Antoinette Badoullier, la parenté de M. Martin est
aujourd'hui représentée par un de nos plus vaillants
curés du diocèse chez lequel ''bon sang ne peut
mentir'', M. le curé d'Offlanges.
Notre futur martyr eut un
frère et trois sœurs ; il fut le parrain de la plus
jeune, Marie Barbe, née le 10 mars 1741,
Claude
Joseph appartenait à une famille dans laquelle le
sacerdoce était un honneur ; son oncle et parrain,
Louis Joseph
Martin, était prêtre et familier
de l'église de Moirans, lui-même manifesta de bonne
heure la vocation sacerdotale ; sa famille seconda
son désir ; après son ordination, il fut pourvu de
la cure de Miribel, alors du diocèse de Saint-Claude
et aujourd'hui de celui de Belley.
C'est là
que la Révolution vint le trouver ; le bon M.
Martin refusa le serment mais il ne voulut point
abandonner sa paroisse ; il s'y maintint caché
exerçant le ministère apostolique avec un zèle qui
le désigna bientôt spécialement à la rage des
persécuteurs.............................
Lorsque la Terreur régna à
Lyon, on vint rechercher dans les régions
avoisinantes les ''contre révolutionnaires'' les
plus marquants. De ce nombre fut le curé de Miribel.
On vint le saisir jusque là ; on le traîna à Lyon le
4 février 1794, il comparut devant le tribunal qui
le condamna comme ''ci-devant curé'' ; il fut
exécuté le même jour à une heure et demie sur la
place de la Liberté. Les archives du Rhône
contiennent le jugement et le procès-verbal de
l'exécution (L Reg. de la Commission Révolutionnaire
f 505 et L. reg. Des procès-verbaux d'exécution f°
43). On ignore ce que devinrent ses précieux restes.

Antoine BOUTEILIER
Louhans appartenant encore au
diocèse de Besançon lorsque M. Bouteilier y naquit
le 15 juin 1736....................
........la vue de ce prêtre
vertueux était insupportable aux patriotes de
Louhans. Ils le dénoncèrent dès le mois de septembre
1792 et le Serviteur de Dieu dut prendre un
passeport de déportation. Il passa donc en Savoie et
s'arrêta à Chambéry, mais il ne tarda pas à rentrer
en France et à se fixer à Lyon
...........................
Un
vénérable vieillard, le chirurgien Claude Ballyat,
avait offert à M. Boutelier un asile dans sa
maison. Mais enfin, la présence de ce prêtre à Lyon,
finit par être dénoncée, un officier de police le
reconnut dans la rue Vaubecour et l'arrêta séance
tenante. C'était le 8 décembre
1797..........................
...ce n'est que le 11 juin
1798 qu'il fut mis en
jugement..............................
Boutelier eut pu aisément s'évader ; les soldats
auxquels l'avait remis l'officier de police, pour le
conduire en prison après son arrestation, lui en
offrirent la facilité, par le moyen d'une allée ou
couloir à double issue, dans lequel ils lui
offraient de le laisser entrer sous le prétexte d'un
besoin naturel. Mais le pieux chanoine ne voulut
point accepter le courageux dévouement de ces jeunes
gens ; ils auraient pu le payer de leur vie.
Le 11 juin
enfin, M. Boutelier parut devant la
commission militaire ; celle-ci, digne émule de
celle de Besançon, l'envoya à la mort comme émigré
rentré.
L'exécution eut lieu le
lendemain.........................
Jean MERMET
Enfin,
après Paris et Lyon, Le Puy vit couleur le sang d'un
de nos prêtre, M. Jean Mermet. Il était né à
Désertin alors paroisse de Choux, et aujourd'hui
paroisse des Bouchoux, au diocèse de Saint-Claude,
le 16 mars 1745. Deuxième enfant de Honorable
Claude Marie
Mermet et de Honnête Françoise
Mermet, il appartenait à une famille qui eut
toujours le sacerdoce en profonde vénération. Son
frère, Pierre Joseph Mermet, prêtre et
directeur au Séminaire de Saint Irénée à Lyon, fut
un confesseur de la Foi ; ses oncles Pierre
et Humbert Mermet, étaient curés, l'un de
Saint Ferréol, au diocèse du Puy, l'autre de
Montréas, au diocèse de Belley. Par sa grand-mère
maternelle, il était aussi parent de Jean
Rosset,
chanoine de Saint-Nizier, de Lyon qui fut son
parrain. Ce fut à Lyon que Jean Mermet fit ses
études cléricales. Là, il se distingua par sa piété,
son talent comme maître de conférence, son zèle dans
la visite et l'assistance des prisonniers.
Prêtre en
1768...................... son évêque le nomme à
Arbent, cette paroisse célèbre dans l'histoire
ecclésiastique, parce qu'elle fut la patrie du
Bienheureux cardinal Allemant, admirable
exemple de pénitence, lorsqu'il eut eu le malheur de
ce laisser entraîner dans le schisme de
Bâle................
..................................
Son oncle
Pierre Mermet, depuis longtemps curé de
Saint-Ferréol, était devenu infirme, il sollicita
l'aide de son pieux neveu..........................
Le 24 novembre 1773, le vénérable vieillard mourait
saintement...................
Au mois de
Mai 1792, l'évêque du Puy doit prendre la route de
l'exil ; M. Mermet va le saluer avant son
départ, et lorsque quelques jours après, l'évêque
légitime chassé de son siège par un intrus, traverse
le bourg de Saint-Férréol, il trouve sur son
passage, à l'entrée du bourg, les paroissiens ayant
à leur tête le curé qui en leur nom à tous, assure
au prélat leur inébranlable fidélité.
Après une action aussi
éclatante, on comprendra aisément que la situation
ne fut bientôt plus tenable ; le curé de
Saint-Ferréol dut se déporter ; il choisit l'Italie
et se retire à Ferrare, ou se trouvent son évêque et
plus de trois cents prêtres français.
.........................
L'inaction
apostolique pesait à M. Mermet. Dès le 9
Thermidor put faire croire à une accalmie relative,
il voulut venir retrouver sa chère paroisse de
Saint-Ferréol.
...................................
Mais
bientôt la persécution reprend son acuité ; M.
Mermet n'exerce plus qu'en secret ; les pieuses
familles s'honorent de le cacher, mais on le traque;
plusieurs fois on le fait évader, M. Mermet se
laisse faire, mais dès le mois de septembre 1797, il
a compris le sort qui l'attend et il a annoncé sa
mort.
Le curé de Saint-Ferréol,
déporté, avait été inscrit sur la liste des émigrés
: rentré, il ne crut pas devoir réclamer sa
radiation..........................
Mais enfin,
le 20 août, il teomba aux main des persécuteurs.
Voici dans quelles circonstances. Il y avait de
Foultier, sur les bord de la Sumène, un moulin
possédé par un excellent catholique nommé Raverot.
On y avait projeté une réunion religieuse et trois
prêtres devaient s'y rencontrer ; mais Raverot
était suspect, on épiait ses démarches et, comme il
achetait une assez fort quantité de chandelles, le
projet fut éventé et M. Mermet, qui seul,
avait persisté pour le bien des âmes, à se rendre au
rendez-vous, fut découvert durant une perquisition.
.................................
Lorsque M.
Mermet eut été incarcéré, une vaillante
chrétienne, Mme Pélissier vint
l'assister.................................
Le 22 août il entrait dans les
prisons du Puy. Là, il trouva plusieurs Jurassiens
que le tribunal de cassation avait renvoyés comme
conspirateurs devant le Jury de la
Haute-Loire...........................................
Un homme
dévoué, M. Gineix, sollicité par la pieuse
famille de Villeneuve, s'était chargé de la défense
de M. Mermet...................
......on ne s'étonnera pas que
la commission l'ait condamné à mort à l'unanimité,
le 14 septembre.
................ses petits-neveux, M. Blanchon,
ancien curé de Chilly, M. Blanchon, huissier
aux Bouchoux et M. Blanchon, curé d'Ounans,
conservent précieusement le souvenir de cette gloire
familiale..............................
.......Mme
Roy, née Mermet-Mareschal, leur nièce,
rapportait encore à ses petits-enfants, les
souvenirs des vexations .......................
M. PESCHEUR
M. Pescheur est la première en date de nos
citimes : Mgr de Chaffois le témoin le plus qualifié
qui puisse être, puisqu'il était alors un de nos
vicaires généraux, n'hésite pas à le reanger parmi
ceux qui moururent pour la Foi. ''La haine de la
Religion avait dirigé" le coup, di-i, l'attachement
à la Religion le reçut''. Un témoignage précis,
joint à une affirmation aussi formelle que
pourrait-on demander de plus ?
M.
Pescheur était né à Cirey-les-Bellevaux ; on
aura une idée de ce que cette famille était dévouée
à la Foi, lorsqu'on saura que c'est à une dame
Pescheur que l'on doit d'avoir conservé les
reliques de Saint-Pierre de Tarantaise.
M.
Pescheur avait été vicaire à Châtenois avant
d'occuper la cure de Florimont dans laquelle le
trouva la Révolution. Partout, il s'était
acquis l'estime et l'affection. Son attitude lors du
serment fut irréprochable, mais l'excellent esprit
de la paroisse et le petit nombre des prêtres
alsaciens qui avaient prêté le serment fit qu'il put
se maintenir encore quelques temps dans sa cure.
Pour lui, la situation était particulièrement
délicate, car il se trouvait séparé de ses confrères
par la frontière arbitraire créée par la
Constitution civile entre ce qu'on laissait du
diocèse de Besançon au soi-disant diocèse du Doubs,
et ce dont était Florimont qu'on avait attribué au
soi-disant diocèse du Haut-Rhin.
Lorsqu'enfin il fallut
renoncer à rester dans sa paroisse. M. Pescheur
proposa à plusieurs de ses confrères de Belfort, mis
dans la même nécessité, de se joindre à lui pour
passer de là à Porrentruy, la Suisse étant toute
voisine. Mais le trajet offrait peu de sécurité ;
tout le long des frontières, des gardes volontaires
arrêtaient les prêtres, même ceux qui étaient munis
d'un passeport de déportation, et par conséquent
parfaitement en règle avec la loi ; on les
maltraitait, on leur volait le peu qu'ils avaient pu
emporter afin de parer aux premiers besoins de
l'exil ; plusieurs furent cruellement blessés, un
prêtre arriva en Suisse avec un bras sectionné d'un
coup de hache. La route directe de Bâle passait sous
le camp d'Huningue ; moins surveillée peut-être par
ces gardes volontaires elle devait cependant
paraître plus périlleuse. Les prêtres de Belfort
n'en jugèrent pas ainsi et préférèrent la suivre ;
quand à M. Pescheur, invité à se joindre à
eux, il répondit : ''Il peut se faire qu'il y ait
plus de danger pour nous à traverser le pays de
Porrentruy que le camp sous Huningue. Cela est même
très vraisemblable, mais des devoirs de charité, que
vous connaissez, m'appellent vers ce premier pays,
je n'hésite pas d'y passer, quoi qu'il puisse
m'arriver ; je remets entièrement mon sosrt entre
les mains de la Providence, me recommandant aux
prières de mes amis, que je n'oublierai pas devant
Dieu''.
.............................
Ainsi, c'est l'esprit qui arma les égorgeurs de
septembre, qui inspirait les volontaires du
Haut-Rhin lorsqu'ils arrivèrent au prieuré de
Grandcourt. M. Pescheur, avant de quitter les
chanoines réguliers partageait leur repas. A
l'annonce de l'arrivée de cette horde sauvage,
chacun s'enfuit. M. Pescheur chercha à gagner
un bois qui touchait la clôture. Les volontaires
étaient du pays, ils savaient bien trouver des
prêtres à Bellelay ; pendant qu'une partie du
bataillon entrait au prieuré, le gros continuait à
défiler sur la route. Un capitaine qui marchait à
coté d'une voiture où étaient d'autres officiers,
aperçut le prêtre qui fuyait. Il demanda un fusil et
visant, il le tua.
..................et parmi ceux qui, aujourd'hui
s'honorent à bon droit d'être ses petits-neveux, la
Franche-Comté se réjouit de compter un des évêques
qu'elle est justement fière d'avoir donné à
l'Église, S. G. Mgr Labeuche, évêque de
Belley.
Nicolas COSMANN
M.
Nicolas
Cosmann n'a point été inscrit sur la
liste préparatoire du procès de béatification ;
cette omission n'est qu'au silence des historiens,
et les faits que son petit-neveu, M. le docteur
Maxime
Druhen nous a présenté, justifient
amplement son admission dans notre glorieux
catalogue. Il était alors curé de Morvillard, au
Territoire de Belfort. Avec son frère, M. Georges
Cosmann, curé d'Étembes, tous deux ayant refusé
le serment, il fut obligé de se rendre à Lucelle, où
l'on avait rassemblé tous les prêtres ''non
assermentés'' ; le passeport et le certificat de
résidence de M. Georges Cosmann subsistent.
Le 9 septembre 1792, ils devaient être disposés à
prendre la route de l'exil, puisque c'est alors que
M. Georges Cosmann se fait donner un
certificat de résidence continue à Lucelle ;
d'ailleurs, son passeport de déportation est de la
même date, dans cette pièce, on demande ''de prêter
aide et assistance'' au prêtre qui ''est compris
dans la loi du 26 août dernier publié aujourd'hui
sous le n° 555 relativement à la déportation des
prêtres non sermentés''. ......................
...Il fut assailli et dut
prendre la fuite mais non sans avoir été blessé à la
jambe. Arrivés en Suisse, les deux exilés, dénués de
tout, ayant vu confisquer leur fortune qui s'élevait
à plus de trois mille livres, se trouvèrent en proie
à la plus noire misère. .......................
Après trois mois d'exil et de
souffrances, il mourut de cette blessure qu'il
devait à son attachement à la vrai Foi.
Son frère lui survécut un peu
et mourut dans le temps d'apaisement vers 1797,
d'une affection pulmonaire, suite des fatigues et
des privations qu'il avait endurées..............
Gaspard François PIDOUX
Né à
Orgelet le 11 décembre 1783, Gaspard François
Pidoux fut baptisé le même jour ; il était le
fils de Jean Pierre Pidoux et de Anne
Claude Louvrier, et appartenait à la branche
d'une ancienne famille d'origine Poitevine, fixée en
Franche-Comté depuis 1613. Son frère Joseph était
prêtre et capucin.
..................
Sauzay ne le cite pas dans la
liste des prêtres du diocèse de Besançon astreints
au serment, il faut donc, ou qu'il eut été employé
dans un autre diocèse, ce qui est possible vu
qu'Orgelet tout en étant du diocèse de Besançon,
était voisin de trois autres diocèses, Saint-Claude,
Belley et Lyon, ou bien qu'il ait eu, dans le
diocèse de Besançon, un emploi ne comportant pas
charge d'âme. Quoiqu'il en soit, étant insermenté et
s'étant fixé à Lyon où la Terreur avait trouvé de
sérieux adversaires, il reçut là, la mort pour la
Foi.....................
.........quand au fait lui-même, il est attesté par
son propre neveu, Louis Gaspard Pidoux, né
en 1788 qui en a donné une note expresse, dans
laquelle il mentionne avoir encore connu le frère du
martyr, le capucin Joseph Pidoux mort vers
1810. Ces documents sont évidemment peu de chose et
nous ne nous dissimulons pas que ce dossier est un
des plus incomplets de notre cause ; vainement M.
l'abbé Faurax et M. Guigue, archiviste
du Rhône, ont cherché à le compléter. L'opinion de
ce dernier, basée sur la fréquence de faits
semblables à Lyon, est que M. Pidoux fut mis
à mort sous un nom
supposé.............................
M. JACQUOT
Deux de ces
prêtres avaient trouvé la mort lorsqu'il se
rendaient en exil, M. Pescheux et M.
Cosmann ; deux devaient mourir assassinés
lorsqu'ils rentraient dans leur diocèse pour se
consacrer de nouveau au ministère des âmes. M.
Jacquot et le père Isidore. M. Jacquot
était né à Pierrefontaine et était vicaire à
Bouclans lorsque la Révolution éclata, et refusa le
serment, ainsi que son curé, M. Devillers. Il
rentrait d'exil en Suisse vers 1799 portant son
petit bagage et un fusil à deux coups ; le vicaire
fut trop confiant avec un inconnu qui lui servait de
guide bénévole, le misérable fit les plus honnêtes
instances pour l'aider à porter son bagage. Le
prêtre lui eut à peine confié son fusil que le
guide, saisissant un prétexte pour rester un peu en
arrière le tua raide de deux balles dans le dos. Le
vénéré curé de Dambelin, M. Richard, écrivant
assez peu de temps après pour avoir connu encore
bien des contemporains n'a pas semblé hésiter sur le
motif de cet assassinat ; dans le pays même, on
paraît avoir conservé la même opinion et la même
horreur ; je dis : on paraît avoir conservé, car la
tradition recueillie par M. le chanoine Chamouton,
de la bouche de M. le chanoine Serette, mort
doyen des Bouchoux, dans un âge très avancé fixe
tous les détails d'un événement assez analogue mais
sans donner le nom du prêtre et en parlant d'un
prêtre qui se rendait en exil. Est-ce une
déformation de la tradition et doit-on penser que M.
Jacquot. est le prêtre qui fut tué entre
Mignovillard et Mouthe, au milieu de la forêt de
S.A. Mgr le Prince d'Aremberg, non loin de
l'endroit où se dresse aujourd'hui une colonne de
pierre avec une image de la Très Sainte Vierge, au
lieu dit ''Les Petites Croix'' ou bien doit-on
localiser ailleurs son supplice et considérer
l'assassiné des Petites Croix comme un martyr dont
Dieu seul sait le nom ? Espérons que le procès
canonique éclaircira ce mystère.
Le P. ISIDORE, Jean François Marie BURGEY
Le Père
Isidore, dans le monde Jean François Marie Burgey
était entré au couvent des capucins de Luxeuil, le
même jour que son frère, le Père Gratian, le 13
juillet 1757.
Tous deux étaient nés à
Baudoncourt ; tous deux refusèrent le serment et
furent expulsés le même jour. Ils ne songèrent point
à quitter le pays et se dévouèrent au service des
âmes. La population était favorable aux prêtres. Les
deux capucins purent échapper aux recherches
jusqu'en 1798. Le Père Gratian et le Père Isidore
furent alors arrêtés à Baudoncourt, à la fin de
juillet 1797; il demeura en prison à Vesoul jusqu'en
décembre 1798 et reçu alors sa destination vers
l'île d'Oléron. Le registre d'écrou d'Auxerre le
signale comme ayant fait étape dans cette prison
dans la nuit du 3 au 4 février1799. Au 18 Brumaire,
il figure encore parmi les détenus à l'île d'Oléron.
Le temps de la paix religieuse approchait ; on
préparait le Concordat et bientôt on mit peu à peu
en liberté les déportés. A Besançon, on dressait des
listes du personnel du clergé qu'on allait
réorganiser ; les deux capucins Burgey y sont portés
pour occuper les deux cures voisines de
Betoncourt-Damvalley et de Cuve-Pouligney....................
En face de
leurs noms, au lieu de la mention
d'installation, la liste porte le mot
''mort''.
Le Père Gratian, en effet, n'avait pas
survécu aux souffrances et bien qu'on n'ait pas de
détails on le doit considérer comme mort pour la
Foi. Quant au Père Isidore, mis en liberté, il
s'acheminait à pied vers sa cure ; déjà il était
arrivé en Saône-et-Loire ; le pays avait beaucoup
souffert de la Révolution ; nous lisons dans la Vie
du Vénérable Père Receveur que certaines
régions de ce département étaient véritablement
retournées au paganisme. Le Père Isidore portait-il
quelque parque distinctive de son état ? Ou
voulait-il, en bon francisacin profiter de son
voyage forcé pour regagner des âmes à Dieu, nous ne
savons pas. Ce qui est sûr, c'est que des paysans
forcenés l'assommèrent à coups de pelles et de faux
dans une prairie. Sa nièce, née en 1794, et qui
avait alors par conséquent sept ans, narra le
souvenir de ce fait à Monsieur le chanoine Morey
qui l'a consigné dans son histoire des capucins de
Franche-Comté.
LANDRIOT
Le 30 juin
1797, l'abbé Landriot, ancien curé de Clairvaux qui
a été détenu aux capucins de Besançon, puis à Dijon
pendant trois ans et élargi le 12 juillet 1793, doit
être incarcéré de nouveau. Il supplie qu'on le laisse
en surveillance dans sa famille à
Villers-sous-Montrond, et obtient gain de cause en
arguant et en prouvant que sa réclusion lui avait
causé des infirmités que sa nouvelle réclusion
rendrait mortelle.

PRISONS DE DOLE
Le P. ATHANASE, BOUCHOT
Les prisons
de Dole ne virent mourir qu'un prêtre, destiné
dit-on à l'échafaud, c'est le Père Athanase de
Sergenon, dans le monde Bouchot, frère mineur
capucin du couvent de Lons-le-Saunier, avait été
reçu dans l'ordre en 1734. Il avait donc
quarante-huit ans de profession religieuse lorsque
la Révolution lui offrit la ''liberté''.
..................
On conçoit
que le pieux vieillard devait être réputé dangereux.
Il s'était retiré dans sa famille. On y garde encore
une croix, une sonnette, des livres dont il usa, et
même à ce qu'on croit, son calice ; la bénédiction
du martyr s'est étendue sur ses neveux : M.
Richard, le vénéré curé de Dessia et M.
Léculier mort naguère curé de Chalêmes,
s'honoraient de cette parenté. Mais bientôt,, soit
en vertu d'un refus du serment de ''Liberté
Égalité'', soit qu'il eut exercé publiquement le
Saint Ministère, le Père Athanase fut arrêté et
emprisonné à Dole ; des témoignages fort
respectables disent qu'il était destiné à la
guillotine ; mais la mort fut plus prompte que les
bourreaux. C'était en 1793.
PRISONS DE BESANÇON
Jean Claude CHARPILLET
M. Charpillet, né à
Bûcey-les-Gy, était curé d'Ainvelle. Agé et infirme
quand la Révolution éclata, il ne prêta le serment
qu'avec les réserves convenables et fut chassé de sa
cure. Il se retira à Besançon chez son neveu, le
tanneur Huguet. Lorsque parut le décret de
déportation, M. Charpillet se présenta à la
municipalité, mais à la vue de ses infirmités, (il
ne pouvait marcher qu'avec deux bâtons), on lui dit
de rester en paix chez lui. Il fut cependant arrêté
au mois d'août 1793, interrogé et envoyé en prison,
puis, sur les instances de son neveu, et étant
atteint d'une fièvre putride, à l'hôpital
Saint-Jacques, en attendant qu'on eut vérifié s'il
avait moins de 60 ans, cas auquel on l'aurait envoyé
à la Guyane. La mort se pressa plus que les
enquêteurs. Elle délivra M. Charpillet le 4 janvier
1794.
Jean Joseph PAUTHIER
M. Pauthier était chapelain à
Flangebouche ; il était âgé et malade. ''La
situation de ces vieillards était déplorable, dit
Sauzay, ils manquaient même de pain''. M. Pauthier
succomba aux privations dans la nuit du 4 au 5 mai
1795. Nous l'apprenons par un rapport donné le 16
mai par le concierge Martin. Nous voudrions
compléter ces trop brefs détails. Cela n'a pas été
possible jusqu'ici.
Félix Augustin POIMBOEUF
M. Poimboeuf ne
nous est guère mieux connu. Il était né à Vercel et
était âgé de 73 ans. Il était curé de la Boissière,
près d'Arinthod quand la Révolution éclata. Ce
respectable vieillard, après avoir passé en prison
tout le temps de la Révolution, tant aux Annonciades
de Dole qu'au fort Saint-André de Salins, avait été
mis en liberté en 1795 et, rentré dans sa paroisse,
y exerçait de nouveau le Saint Ministère. Arrêté de
nouveau après le 18 Fructidor, envoyé en
surveillance à Vercel, puis réincarcéré à Besançon,
sa vigueur put résister jusqu'au bout ; il mourut au
mois de janvier 1798, le même jour que le père
Darche.
Le Père Dominique DARCHE
Ce vénéré
confesseur de la Foi est un de ceux dont nous avons
eu le plus de peine à fixer l'identité. Sauzay
reproduit une lettre de sœur Grimont à Mgr
de Chaffois : ''C'est à tort que M. Darche,
cordelier, vous a été indiqué comme fusillé à
Besançon. Le 10 janvier1798. Je n'ai vu en prison
qu'un Père Darche, jeune bernardin avec son
respectable oncle, qui nommait Fréney et qui
était chanoine mais ils n'ont point été ni martyrs,
ni déportés. J'ai vu un père Darc, cordelier
théatin, mais il est mort d'apoplexie le même jour
que M. le curé Poimboeuf, aux capucins (la
prison d'alors pour les prêtres). J'ai eu l'honneur
de les ensevelir tous deux.
Sœur
Grimont s'est trompée, outre que personne ne
sait ce que c'est qu'un cordelier théatin, nous
trouvons le 2 avril 1798, l'ordre de transfert aux
capucins, vu ses infirmités du prieur Darche,
détenu jusque là dans la prison criminelle. Le Père
Darche appartenait à l'ordre des Cistériens,
vulgairement appelés Bernardins. Celui dont a voulu
parler soeur Grimont et qui mourut
d'apoplexie, en ce cas nous verrions nettement là un
résultat de l'incarcération dans un local resserré,
privant d'air et d'exercice en même temps que de
soins, un vieillard prédisposé naturellement par son
tempèrament à ses accidents ; la prison aurait donc
bien causé sa mort.
PRISONS DE DIJON
Les prisons de Dijon furent plus meurtrières encore ; on
y avait transféré une partie des vieux prêtres reclus à
Besançon, sans doute pour les priver de la compassion et
de la charité de leurs amis.
François Laurent FLUSIN
M. Flusin n’était âgé que de 58 ans, mais ses nombreuses
infirmités lui avaient épargné les horreurs des pontons.
Il était prêtre séculier, incarcéré à Besançon le 13
mars 1793, il fut transféré à Dijon le 25 octobre.
‘’Les vénérables confesseurs de la Foi eurent beaucoup à
souffrir à Dijon, dit Sauzay ; la nourriture qui leur
était accordée était de si mauvaise qualité et si
repoussante qu’un grand nombre tombèrent malades, et
qu’il fallut absolument changer leur régime, sous peine
de les voir périt tous’’. Du nombre de ceux qui
moururent là, fut M. Flusin, après quelques semaines
d’incarcération.
Jean Pierre GUILLOT
Aussi à Dole, et dès le 30 novembre 1793, mourut M. Jean
Pierre Guillot, professeur émérite au collège de Dole.
Ce respectable vieillard s’était retiré à Saint-Antoine
et avait donné un noble exemple de fidélité que ses
successeurs au collège étaient loin hélas, d’avoir
suivi. Il était âgé de 64 ans et était incarcéré à
Besançon depuis le 13 février 1793, lorsque le 25
octobre eut lieu le transfert des prisonniers à Dijon.
Le convoi comprenait 57 ecclésiastiques et 179 laïques
sous la garde de deux compagnies de volontaires du
Bas-Rhin et avec une escorte de sept cavaliers. Tout le
long du trajet l’apostat Baverel, avait préparé aux
prisonniers un accueil hostile en les annonçant comme
des émigrés pris les armes à la main. On avait invité en
outre la municipalité de Dijon à user envers eux de plus
grande rigueur et à les traiter comme les plus vifs
criminels.
On les entassa dans les cachots de la maison de justice,
pêle-mêle avec les criminels, ou avec des terroristes en
défaveur qui battaient ou leur crachaient au visage pour
se préparer des titres à leur propre libération ainsi
que s’en vante lui-même l’administrateur Pajot dans une
lettre du 12 décembre 1793. Ils étaient sur la paille,
sans feu, sans couverture, livrés à la vermine, ne
recevant qu’une nourriture rebutante et n’ayant à
respirer qu’un air empesté.
C’est dans cette prison, avant le transfert des
prisonniers laïques dans un autre local plus sain, que
M. Guillot succomba, le 30 novembre 1793.

Guillaume Félix LIGIER
Jean Pierre MONNIN
A cette hécatombe des prisons de Dijon, la Collégiale de
Saint Hippolyte-sur-le-Doubs devait fournir deux de nos
chanoines, victimes bien différentes dans l’histoire de
leurs actes., l’une brillant par sa fermeté, l’autre par
son repentir, encourageant exemple de la miséricorde de
Dieu. Le premier, M. Guillaume Félix Ligier était âgé de
77 ans ; il était en prison à Besançon depuis le 10
novembre 1792 ; nous ignorons la date exacte de sa mort,
mais il est établi qu’il mourut dans les prisons de
Dijon.
M. Jean Pierre Monnin n’avait pas imité la fermeté de
son confrère, non seulement il avait prêté serment, mais
il avait accepté la cure de Chaux-les-Clerval et il
était allé par son intrusion, dans cette paroisse,
souiller son aumusse canoniale. Mais bientôt il s’était
repenti et dès le 10 novembre 1792, le même jour que M.
Ligier, il avait été, lui aussi, incarcéré à Besançon ;
cette incarcération à cette date est une preuve certaine
de sa rétractation au moins de fait ; il était âgé de 63
ans, ce qui lui épargna les horreurs des pontons ; mais
il succomba aux souffrances des prisons de Dijon et
racheta ainsi sa faute passagère.
Le P. Pierre GROS
Il en est malheureusement encore de même du Père Pierre
Gros, carme de Besançon, son âge lui avait épargné les
Pontons, car il était né au plus tard en 1734. Il mourut
à Dijon dans les fers, le 10 mars 1794.
Mais dans le triomphe de la cruauté révolutionnaire fuit
dans les supplices des pontons dans lesquels moururent
treize ecclésiastiques franc-comtois. Il est nécessaire,
avant de donner les quelques traits les plus saillants
de la vie et de la mort de ces treize victimes, de
dépeindre, documents en mains, les horreurs de ces fers
desquels ils passèrent à la couronne céleste ? Sur les
760 prêtres détenus à bord des vaisseaux le
‘’Washington’’ et les ‘’Deux Associés’’, 537 moururent
en moins d’un an (avril 1794 - février 1795). Un des
survivants a tracé et publié dès 1803 le récit détaillé
que reproduit Mgr de Chaffois.
Le trajet avait été cruel, malgré la charité que dans
certaines villes on avait témoignée aux transportés. En
général, l’avarice des geôliers avait privé les détenus
des choses les plus essentielles ; ici on les avait
menacés de mort ; là, on les avait fait passer auprès de
l’échafaud dressé pour un de leurs confrères. Souvent et
entre autres à Poitiers, on les avait dépouillés des
minces bagages dans lesquels on leur avait permis
d’emporter quelques vêtements et objets de première
nécessité.
On ne s’étonnera donc pas que deux de nos prêtres aient
succombé en route, victimes des mauvais traitements, des
émotions et des privations de tout genre ; avant de
décrire le supplice auquel ils étaient destinés et dans
lequel moururent leurs confrères, traçons à grands
traits la biographie de ces deux serviteurs de Dieu.

Le P. Augustin GRANDJACQUET
Le premier est l’une des plus curieuses figures de
l’histoire révolutionnaire. Ses écrits révèlent une
telle originalité que force nous sera de les examiner un
plus en détail. C’est le Père Augustin Grandjacquet. Il
était né à Pontarlier vers 1730 et était entré dans la
Compagnie de Jésus. La suppression de son ordre l’avait
fait revenir à Pontarlier où il s’était fait une
solitude pauvre et studieuse. En 1770, il avait concouru
pour une chaire de théologie à l’Université de Besançon
; ses argumentations furent éclatantes. Aussi, indigné
de l’insuccès, le Père Grandjacquet avait-il cherché
quelque cause secrète ; il avait cru la découvrir dans
l’hostilité des directeurs du Séminaire ; peut-être y
avait-il quelque pensée Janséniste ou Gallicane en cette
affaire. Quoi qu’il en soit, le Père Grandjacquet fut
très vivement affecté de ce qu’il considérait, peut-être
avec raison comme une injustice ; son esprit s’aigrit.
Il devint étrange et original, et bientôt parut, à
Lausanne (1776), un volume bizarre intitulé ‘’La muse
d’un théologien du Mont-Jura ou recueil de petites
poésies et d’opuscules d’un docteur en théologie, par M.
l’abbé Gr…’’.
L’ouvrage débute par une ‘’Ode Séculaire sur la conquête
de la Franche-Comté’’. Dabs les notes qui accompagnent
cette pièce, l’auteur sa inséré des critiques
littéraires acerbes contre les ouvrages des directeurs
du Séminaire. On lit aussi des critiques, que le temps
devait se charger de justifier, contre les livres
liturgiques réformés par le cardinal de Choiseul. Il
critique les innombrables fautes d’impression, les
fautes de prosodie, le mauvais goût qui règne dans les
proses ou hymnes nouvellement composées ; puis ce sont
des observations d’un goût douteux sur certaines
légendes du propre des saints, et sur des expressions,
qui pourraient être prises comme hérésiarques La muse
d’un théologien du Mont-Jura ? De ci ou de là, quelques
légères traits contre Clément XIV.
C’est aussi une critique sur l’enseignement qui
s’attache trop à la réfutation d’anciennes hérésies
totalement inconnues aujourd’hui, ‘’au lieu qu’on a
occasion tous les jours d’être au prises avec nos
incrédules modernes. Car puisque nos prétendus esprits
forts osent revenir sans cesse à la charge, pour
travailler à saper, s’il était possible, les
inébranlables fondements de la Foi, des hommes zélés et
religieux doivent , de leur coté, travailler à
contaminer les ouvrages des assaillants et à éventer la
mine de ces téméraires agresseurs pour découvrir à tous
les yeux leurs vaines attaques’’.
Le Père Grandjacquet est original, cela est
incontestable, mais en ce qui ressort de son écrit,
c’est une parfaite orthodoxie et une grande fidélité à
Rome. Voyez, par exemple , sa critique de l’abbé Millot,
vicaire général de Lyon. ‘’Dans ses histoires, on a
blâmé, pour le dire en passant, ce ton satyrique que M.
le vicaire général de Lyon, y affiche partout en parlant
des Papes. Un homme de son état, qui paraît ambitionner
les suffrages de la philosophie du jour ne peut manquer
de critiques et de contradicteurs. S’il n’a pas en moi
un admirateur de son style et de sa manière de penser,
assurément, il n’y perd pas beaucoup. Mais doit-il
compter pour rien nombre de gens de bien qui se sont
récriés avec raison contre son indécence affectation à
relever les fautes des pontifes ?’’.
Veut-il défendre la poésie, il cite l’autorité de deux
grands papes Urbain VIII et Alexandre VII, et trouve une
occasion de faire l’éloge de l’antilucrèce du cardinal
de Polignac. Le premier volume se termine par une ode
sur la Colère de Dieu, qui semble irréprochable.
Le second volume débute par une ‘’Lettre philosophique
et théologique au peuple sur sa crédulité et sur la fin
du monde’’. Le titre était choisi à dessein pour piquer
la curiosité des ennemis de l’Église, auxquels, il
semblait devoir donner la main. IL n’en est rien, et
l’auteur, après avoir donné un coup de griffe à Mahomet
et au diacre Pâris, se borne à réfuter texte en mains,
les imposteurs qui annonçaient la prochaine fin du
monde. Mais le reste du volume est plus curieux :
Toujours poussé par cette idée de se mettre à la portée
de son temps, le Père Grandjacquet a fait entrer sous
les formes les plus XVIII° siècle des conseils moraux
irréprochables, l’éloge des vœux religieux, etc…
Sauzay a jugé trop légèrement le livre du Père
Grandjacquet qui n’emprunte pas de ‘’sarcasmes à
l’arsenal voltairien’’ comme il le dit, mais qui, avec
son esprit comtois critique acerbement des innovations
liturgiques dont un siècle plus tard, la suppression
inévitable de la liturgie bisontine devait être le
résultat.
Mais comme Sauzay le reconnaît, il s’est ‘’montré
sincèrement attaché à la Religion toute entière, et
d’une fidélité inébranlable à tous les grands devoirs
des prêtres’’.
L’originalité du Père Grandjacquet était si connue que
l’on craignait de le voir verser dans le schisme, mais
on le connaissait mal, car le caractère le plus saillant
de son originalité c’était la fidélité Romaine au milieu
de la crise Gallicane et Janséniste. Il était apparenté
à des révolutionnaires de marque ; il était réputé
hostile à l’administration diocésaine ; n’ayant pas
charge d’âme, il n’avait pas eu à prêter le serment.
Mais il ne se terra pas chez lui ; son compatriote, M.
Pöne, nous dit qu’il s’attira la haine de la Révolution
par son zèle à défendre la Foi ‘’Plus que tout autre, il
avait contribué à retenir dans la soumission due à
l’Église quelques prêtres d’une paroisse de Pontarlier,
à qui la peur aurait peut-être fait faire de fausses
démarches. Pendant qu’on retint dans la maison de
réclusion, aux Annonciades, un grand nombre de fidèles
des deux sexes, sous prétexte de fanatisme, il s’occupa
beaucoup à les affermir, dans la Foi’’.
M. Grandjacquet comme jésuite, était pensionnaire de
l’État. Il préféra abandonner sa pension plutôt que de
prêter le second serment, que l’évêque administrateur
déclarait illicite.
Déjà, il avait subi des vexations de tout genre ; le 14
février 1792, des gardes nationaux avaient envahi son
domicile et après l’avoir malmené, avaient saisi jusque
dans sa poche un écrit réputé fanatique. ‘’L’apologie de
la lette du Père Lucien’’. Et pour comble, cela lui
valut des poursuites correctionnelles. Une première
fois, il avait été condamné et incarcéré le 19 juillet
1792. On l’arrête encore de nouveau le 5 mai 1793. En
vain, il demanda à être déporté en Suisse, en violation
de la loi car il avait plus de soixante ans, et malgré
‘’l’avis du district qui disait ‘’la République y
gagnera au contraire les frais de l’embarquement et du
transport’’, le département ordonne non pas son
incarcération à Besançon, mais son transfert à la
Guyane. En vain, le Père Grandjacquet se défend ; le
département refuse de délibérer sur une supplique
adressée le 10 juin. Mais comme la déportation à Cayenne
n’était point facile à organiser, vu que l’Angleterre
faisait une stricte police des mers et que, confier des
proscrits à un navire, c’eut été s’exposer presque
certainement à les voir délivrer par les Anglais comme
il arriva une fois entre autres, on chercha une
combinaison ; en attendant, les prêtres restaient en
prison. Le 12 février 1794, parut le règlement qui
ordonnait la déportation sur les côtes d’Afrique. On
accordait aux prêtres trois livres de frais de route,
pour dix lieux de trajet de leur prison au port
d’embarquement, notez la dépréciation des assignats qui
rendait cette somme infirme, (car la loi était du 26
août 1792) et en outre que les biens des déportés ayant
été confisqués ils n’avaient même pas la ressource de
soulager leur misère avec leurs propres revenus ;
ajoutez enfin, l’augmentation énorme que subissait le
prix des subsistances.
Le 7 mars 1794, le Père Granjacquet, en compagnie de
l’abbé Pône fut envoyé à Besançon ; le docteur Ledoux,
médecin des prisons de Besançon, certifia que M.
Grandjacquet, pâle, maigre, maladif, n’était guère en
état d’affronter de si grandes fatigues. Cela était loin
d’être indifférent aux Jacobins, ils ne firent qu’en
augurer sa mort plus prompte, et M. Grandjacquet fut
emmené.
Son compagnon, M. Pône, qui survécut à ses souffrances a
tracé le récit du voyage ; ils étaient enchaînés
ensemble ; à Dijon, on ajouta des ‘’manchettes’’ mais on
les leur retira bientôt sur leur promesse de ne pas
s’évader. Souvent ils manquent de pain. Un jour, fait
trop noble et trop rare alors pour ne pas être relevé,
des soldats partagent avec eux leur ration de pain, et
refusent toute rémunération.
A Limoges, on leur fait faire le tour de l’échafaud où
vient d’être guillotiné un prêtre, en leur disant qu’ils
auront tous bientôt le même sort. A la Rochefoucauld une
troupe, à qui on a dit qu’ils sont des prêtres de
Vendée, les menace ; ils font un assez long trajet, au
milieu des sabres nus levés sur leur tête. M.
Grandjacquet et moi, nous étions malades ; il fit avec
les autres prisonniers, pour doubler le pas, un effort
que je ne pu faire moi-même et que je suis persuadé que
cette violente crise hâta sa fin qui arriva quinze jours
après. Les prêtres répétaient : ‘’Seigneur, je remets
mon âme entre vos mains’’. Ou bien, ‘’Je me suis réjoui
des paroles qui m’ont été dites. Nous irons dans la
maison du Seigneur’’. La prison fut barricadée, mais
sans le zèle des habitants, les soldats revenus à la
charge, eussent enfoncé les portes et massacré les
prisonniers.
Les geôliers et les gendarmes, au contraire, se
montraient compatissants ; les pieux fidèles, riches et
pauvres, s’efforçaient de soulager leur misère. A
Angoulême, on dut laisser le Père Grandjacquet à
l’hôpital. Il y mourût peu après. Sa mort donna lieu à
une calomnieuse campagne que M. Pône put démentir ; on
prétendait qu’il désavouait sa conduite et qu’il
témoignait son repentir de n’avoir pas prêté le serment.
Mais des prêtres d’Angoulême qui avaient assisté à ses
derniers moments et qui se retrouvèrent bientôt sur le
Ponton témoignèrent à M. Pône la complète inexactitude
de cette allégation.
Le Père Grandjacquet était mort entre le 10 et le 20
avril 1794.
Le frère de notre martyr, vice-président du district de
Condat-Montagne, le surnom donné alors à Saint-Claude,
voulut obtenir la libération de ce frère dont il
ignorait encore la mort. Il se rendit à Paris au début
de 1795, porteur d’un certificat de la municipalité de
Pontarlier, d’après lequel M. Grandjacquet aurait été
interdit depuis 25 ans, pour cause d’aliénation mentale.
Il y joignit une pétition datée du 27 janvier 1795 et
dans laquelle il prêtait au prisonnier le langage le
plus irréligieux et lui faisait dire qu’il avait
abandonné l’état ecclésiastique ‘’dont il détestait
l’esprit’’ etc. Cette supplique eut son effet, l’ordre
de libération fut signé. Mais la Convention n’eut pas le
pouvoir de le faire exécuter. Les bourreaux n’ont pas la
faculté de ressusciter leurs victimes. Le Père
Grandjacquet était mort neuf mois avant la profession de
foi athée qu’on lui avait fait faire. Son frère ne put
même pas rentrer en possession des livres qui faisaient
la principale fortune du martyr ; ils avaient été vendus
et dispersés. Le seul résultat fut que ls Jacobins de
Pontarlier fêtèrent la prétendue défection du Père
Grandjacquet. On ne put même pas dire à Grandjacquet ce
que son frère était devenu ; on lui dit que ses
compagnons de chaîne ne l’avaient plus vu au sortir de
Nantes et que probablement il avait dû périr en cette
ville au cours des noyades.
Madame Charles Cretin, née Griffon, possède un portrait
que la tradition de sa famille dit être celui du Père Grandjacquet. Le visage sérieux et sévère correspond a
bien à ce caractère original et étrange ; on est un peu
étonné, il est vrai, de la doublure rouge du camail
entrouvert, que porte le personnage. Mais cela ne semble
pas un insigne mais seulement une doublure, en sorte que
rien n’autorise à y voir nécessairement l’emblème d’une
dignité que contredirait l’attribution traditionnelle du
portrait.

L P. ÉPAILLY
Vers le même temps que le Père Grandjacquet recevait la
couronne à Angoulême, la mort arrachait le Père Épailly
à la rage des bourreaux. Il était d’un âge avancé et
tirait son origine d’Orgelet, antique petite ville qui
fut alors un vrai foyer de confesseurs de la Foi. De là
étaient entre autres, Gaspard François Pidoux, qui fut
mitraillé à Lyon, Jean Baptiste Monnoyeur, familier
d’Orgelet, son cousin germain, qui exerça le saint
ministère durant la Terreur et parvint à se soustraire
aux recherches, Jean Daloz, le vaillant vicaire de Vers,
depuis doyen de Commenailles, qui avait été arrêté à
Fraisans, emprisonné à Besançon et conduit à
Lons-le-Saunier, n’avait qu’à grand peine échappé à la
mort. Etc.
Issu d’une famille honorable, et fis d’un avocat en
Parlement, le Père Épailly était entré chez les frères
mineurs cordeliers et appartenait à ce qu’on croit, au
couvent de Lons-le-Saunier. Lorsque la Révolution lui
eut rendu la liberté de sa façon, il vint retrouver son
frère, le curé de Pymorin, on garda longtemps le
souvenir de l’apostolat des ‘’Messieurs Épailly’’.
Cependant nous ignorons dans quelles circonstances le
Père Épailly fut arrêté. Nous ne pensons pas que ce fut
dans le Jura, car son nom n’aurait pas pu, semble-t-il,
échapper aux consciencieuses recherches de Sauzay et de
M. le chanoine Chamouton. Peut-être était-ce à Lyon ;
l’itinéraire suivi ensuite le laisserait présumer.
Le Père Épaiilly était destiné aux pontons ou peut-être
suivant la tradition de sa famille, aux noyades de
Nantes ; mais la mort le délivra en route, dans les
prisons de Montbrizon.
La bénédiction de Dieu s’est étendue sur sa famille ;
naguère elle comptait encore un des prêtres les plus
estimables du diocèse de Saint-Claude, par leur science
et leur piété. M. l’abbé Édouard Cretin, curé de
Saint-Maur, aujourd’hui encore, elle compte le chanoine
J. Grévy, directeur du Séminaire.
Mme Escalle, née Cretin, possède une belle croix de bois
sculptée, dont le socle porte en bas relief, les
instruments de la Passion et que la tradition la plus
respectable, affirme avoir appartenu au Père Épailly.
Le P. Simon PELLETERET
Le Père Simon Pelleteret, de l’ordre des frères
pêcheurs, est la première victime que nous rencontrions
dans cette liste des prêtres morts sur les pontons. Il
avait été arrêté le 13 juillet 1793 par les douaniers de
Montbenoit. L’étranger, âgé de 44 ans, était porteur
d’un passeport dans lequel la municipalité d’Arpenans le
donnait pour négociant. Malheureusement, en le fouillant
on trouva 160 livres en or et en argent, dans sa
tabatière ; sa figure faisait présumer un prêtre. On le
pressa de questions ; il finit par avouer qu’il était
Dominicain du couvent de Beaune et qu’il se disposait à
passer en Suisse, mais qu’il avait pris ce passeport
pour ne pas être maltraité sur les frontières.
Le district le déclara passible de la Guyane. Le 7 juin,
le département de la Haute-Saône adhérant à cette
mesure, on le transfère au Séminaire de Besançon, qui
sert alors de lieu de détention ; on l’expédie avec M. |