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Qui est saint ERMENFROI ?
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Vitraux de l'église de CUSANCE
(Doubs) |
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L'histoire
débute par ISERIUS, Seigneur Varasque qui règne sur la région de Baume les
Dames et qui, afin d'hériter de son frère décédé sans descendance, épouse
RANDONE sa belle-sœur, veuve. Une fille, ISLIA, naît de cette union.
Sous l'influence d’EUSTAISE, disciple et successeur
de saint COLOMBAN à Luxeuil, ISERIUS devient chrétien. EUSTAISE, qui sera plus
tard canonisé, lui fait entendre que : ‘’selon la parole de saint
Jean-Baptiste à HÉRODE, il ne vous est pas permis de prendre la femme de votre
frère". ISÉRIUS doit alors se séparer de sa femme RANDONE ; il fonde
alors, sur les rives du Cusancin un monastère où RANDONE et ISLIA embrassèrent
à leur tour, la religion chrétienne. Plus tard, ISLIA est victime d’une épidémie
qui décime la quarantaine de religieuses qui l’entouraient ; ISLIA fut
inhumée sur place vers l’an 630.
ERMENFROI, l'un des comtes
de CLOTAIRE II et son frère VANDELIN vinrent recevoir l'héritage ; ils
étaient cousins d'ISLIA par leur père ERMENRIK, frère d'ISERIUS, qui régnait
alors aux environs de Clerval.
ERMENFROI remplaça le
monastère de Cusance par une abbaye d'hommes. Il y mourut en odeur de sainteté
et fut inhumé sur place en 670.
Ses
reliques, objet de pèlerinages importants, furent 200 ans plus tard,
transférées à Santoche, centre religieux conséquent à l'époque.
Saint ERMENFROI fut
canonisé et devint le patron des laboureurs.
En
1658 contestation entre Santoche et Clerval au sujet des reliques du saint.
Chaque fois qu'il y avait danger de conservation ont apportaient les reliques à
Clerval qui refusait de les rendre...
Jusqu'en
1810 elles furent tantôt à Santoche, tantôt à Pompierre, tantôt à Clerval pour
être actuellement, en permanence, à Clerval. Chaque année les santochois
rendent honneur à celui qu'ils considèrent comme leur Saint Patron.
Texte Rémy DEMOLY
SAINT ERMENFROI
ET
L’ABBAYE DE CUSANCE
Par
L’ABBÉ DALLAY
Curé de Cusance
BESANÇON
Imprimerie
et Lithographie de Paul JACQUIN
Grande
Rue, 14, à la Vieille-Intendance
1886
(Orthographe
respectée)
Besançon le 1er août 1886.
Cher Monsieur le Curé.
Vous savez avec quel intérêt j’ai suivi les travaux de
la gracieuse chapelle que vous avez eu la pensée d’élever en l’honneur de saint
Erminfroi ; vous ne doutez donc pas de la joie que j’aurai à la bénir.
Vous avez mis dans cette œuvre, depuis huit ans qu’elle
est commencée, un zèle intelligent et un dévouement remarquable ; la
patience avec laquelle vous l’avez conduite méritait d’être couronnée par le
succès.
Le succès est venu, et il est complet.
L’habile architecte à qui vous avez confié votre pensée
s’en est inspiré de la façon la plus heureuse et il l’a rendue dans un style
vraiment distingué.
Grâce à lui et à vous, notre Franche-Comté aura un
monument de plus.
Mais ce n’était pas assez pour votre dévotion.
Il vous a plu d’ériger un autre monument, et,
complétant par vos recherches les documents que nous a laissés, sur saint-Ermenfroi,
Égilbert, un de ses disciples, vous avez fait un livre utile et édifiant.
Personne ne se plaindra de ce que vous ayez mis en ordre les antiques légendes
du saint moine de Cusance. Le charme qu’on éprouve à les lire, n’y aura nullement
perdu.
J’aime à vous voir employer ainsi les loisirs que vous
laisse votre ministère, et c’est de tout mon cœur que je bénis vos travaux.
Recevez, cher Monsieur le Curé, l’assurance de mon
affectueux dévouement.
Joseph
Archevêque de Besançon
POURQUOI CES PAGES ?
A six kilomètres de la ville de Baume-les-Dames, dans
la première chaîne de montagnes qui, s’élevant de l’ouest à l’est, sillonne comme
un pittoresque amphithéâtre cette partie de notre Franche-Comté, s’ouvre un
vallon étroit, au sein duquel était assis autrefois le monastère de Cusance.
C’est aujourd’hui un petit village dont on soupçonnerait à peine l’existence,
si le gracieux vallon, animé par les eaux caressantes du Cusancin, n’attirait
les pas du visiteur, et si l’intérêt qui s’attache aux souvenirs n’appelait
l’attention de ceux qui gardent encore quelque souci du passé.
Ici, un jeune et noble seigneur, aussi distingué par les
grâces de son adolescence que par la charmante suavité de son caractère, élevé
à la cour des rois, où il aurait pu obtenir les plus hautes dignités, a tout
quitté pour s’ensevelir dans la solitude d’un cloître. Son nom est Ermenfroi.
Douze siècles ont passé. Et cependant qu’on nous
permette de le dire, depuis que des liens, qui nous sont chers, nous ont uni au
saint de la vallée dans une sorte de filiation, combien de fois son image s’est
offerte à nous ! Combien de fois cette solitude, si riche des souvenirs du
passé nous a tenu l’esprit suspendu dans une muette contemplation !
Nous avons pensé à donner une forme à ces souvenirs.
A l’extrémité du vallon, au centre d’un bassin à demi
entouré de pittoresques hauteurs, se dresse un monticule isolé, comme
taillé à pic, et dont la cime arrondie domine à la fois le cours du Cusancin et
les ondulations de la vallée, à travers les plus de la montagne.
Là, s’élevait autrefois un château fort, antique
demeure de la maison noble de Cusance, et dont il ne reste aujourd’hui qu’une
ruine vieille de plusieurs siècles.
Elever sur ce monticule une chapelle en
l’honneur de saint Ermenfroi nous a semblé une idée à la fois religieuse et
patriotique, l’idée catholique survivant à toutes les ruines du passé et
consacrant un souvenir de notre histoire.
Sous l’empire ce cette pensée, nous avons dû attendre
le moment favorable.
Le 15 août 1878 marquera une date précieuse dans nos
souvenirs. Ce jour-là, notre projet, placé sous les auspices de Notre-Dame de
Cusance, a reçu un commencement d’exécution. Depuis, et pendant huit ans, nous
avons promené la pioche à travers des ruines ensevelies sous le développement
d’une végétation séculaire. Nous avons connu bien des épreuves. Grâce à Dieu,
nous n’avons jamais connu celle du découragement. Plus d’une fois même nous
avons reçu le gage d’une protection visible. Au milieu de nos travaux, nous
nous reportions à douze siècles de distance ; nous nous représentions
Ermenfroi et ses intrépides travailleurs allant, une pioche à la main et une
cognée sur l’épaule, disputer aux rochers la parcelle de terrain qui devait
leur assurer le pain de chaque jour. Et quand le soir nous rentrions le cœur
content, dans l’humble presbytère où nous appelaient d’autres devoirs, nous
avions devant nous l’image de saint Erminfroi, ‘’prenant les mains calleuses
des laboureurs et s’inclinant pour baiser, avec respect ces nobles marques du
travail de la semaine (1)*’’.
(1) moine d’Occident, par le comte de Montalembert.
On voudra bien nous pardonner ces détails en faveur
d’une œuvre qui a pour elle, d’ailleurs, les plus hautes recommandations. Elle
est née de l’inspiration de l’éminent cardinal Mathieu, de saint et illustre
mémoire. Le comte de Montalembert a consacré à saint Ermenfroi une des plus
belles pages des Moines d’Occident. Et enfin, deux éminents prélats ont bien
voulu nous honorer de leur visite et nous ont laissé les plus précieux
encouragements (1).
Cependant il y avait une difficulté, une grande. Nous
l’avons prévue, nous l’avons pesée : nous sommes pauvres et personne,
mieux que nous ne sait quelles bonnes raisons nous avions d’hésiter.
Faillait-il donc jeter l’outil à terre et nous croiser
les bras ?
Nous ne l’avons point pensé.
Est-ce qu’ils écoutent le concert de l’impiété, les
augustes promoteurs des basiliques de Montmartre et de Saint-Ferjeux ?
Est-ce qu’ils redoutent une catastrophe possible, ceux-là dont les mains
pieuses versent l’or de la charité ?
Qu’on veuille bien nous faire grâce de cette
comparaison,
….. Si parva licet componere magnis.
Nous avons eu confiance, voilà tout.
Nous n’oublierons jamais le bienveillant concours de
nos amis, et que les bienfaiteurs de notre œuvre reçoivent ici l’expression
d’une reconnaissance qui ne leur fera jamais défaut (2).
Un monument est un témoignage public ; il fallait
en expérimenter le sens.
Chaque pierre parle un langage muet : il fallait
le faire comprendre.
Là est toute la raison de cette notice, une simple
épitaphe, si on veut, attachée au monument.
Dans ce travail nous avons pris pour guide le biographe
de saint Ermenfroi.
Le chroniqueur de Cusance(3) écrivant cinquante ans
après la mort du saint. En lisant son récit, on croirait assister à la lecture
d’un acte écrit avec l’austère simplicité d’un procès-verbal. Ce procès-verbal
a été rédigé sur les lieux mêmes, sur le dire de témoins oculaires, pris en
garantie, et avec cette prudente réserve d’un religieux qui écrit entre les
psalmodies du chœur et les contemplations de la cellule. Il déclare lui-même
qu’il garde le silence sur beaucoup de détails, craignant que sa mémoire ne
soit pas assez fidèle à les rapporter (4).
Tous les ans, au témoignage de Mabillon, on lisait à
Luxeuil la vie du saint, le jour de sa fête, qui se célébrait dans la grand
abbaye et à Cusance, sous un rit solennel.
On ne peut guère douter qu’il s’agisse ici de la vie du
saint que nous a laissée le prévôt de Cusance (5).
(1)
Nosseigneurs Foulon, archevêque de
Besançon, et Besson évêque de Nîmes.
(2)
Parmi ces bienfaiteurs, dont la
liste serait longue, notre cœur va droit à M. le Général de Latheulade et à M.
Eugène Pouillet une illustration du barreau de Paris.
(3)
Egilbert, Vitœ SS. Ermenfredi et
Valdalini.
(4)
Le pieux chroniqueur n’était pas le
premier venu ; il était à la tête du monastère de Cusance, disciple
lui-même des disciples du saint. ‘’La Vie de saint Ermenfroi sens son érudit,
et accuse, çà et là quelques imitations de Sallustre et de Tacite (Dom Pitra,
vie de saint Léger, introduction, p. 88).
(5)
Mabillon ne connaissait pas le texte
d’Egilbert quand il publia ses Acta Sanctorum ord. S. Bened.
La vénération s’attachant à la mémoire de saint
Ermenfroi, les actes de sa vie n’ont pas manqué de passer aux mains et sur les
lèvres du peuple, en même temps qu’ils étaient écrits dans le cœur des
disciples du saint abbé.
On nous saura donc gré de n’avoir pas poussé le
scrupule jusqu’à négliger ce double courant de la tradition, le récit et
l’exemple, n’aurions-nous, pour cela, d’autres raisons que d’y puiser une
teinte fidèle des mœurs du temps.
Saint Ermenfroi appartient au VII° siècle. Cette époque
si tourmentée, et pour cela peut-être si féconde en fruits de sainteté, est
digne des temps apostoliques et offre une des plus belles pages de l’histoire
de l’Église.
Saint Ermenfroi, fondateur de l’abbaye de Cusance, ne
fut sans doute ni un Benoit ni un Colomban ; sa fondation n’eut pas le
rayonnement de la grande abbaye séquanaise et de beaucoup d’autres parmi celles
qui, dans ce siècle, couvraient le sol de la Gaule. Dans une sphère plus
restreinte, saint Ermenfroi n’en reste pas moins pour nous un des types les
plus gracieux de cette époque d’efflorescence religieuse.
Pour ouvrir cette monographie, nous n’avons donc pas eu
à décrire un fond de scène ; une vue générale n’aurait pas été ici, à sa
place.
Une monographie intéresse surtout par les détails.
Du vaste et splendide écrin où sont enchâssées les
merveilles de ce siècle, qu’on a appelé un siècle d’or (1), nous avons voulu
détacher une perle cachée. Dans le riche parterre de l’Église, nous avons
cueilli, pour la respirer, cette fleur d’exquise charité et de suave humilité
qui s’est épanoui » dans notre vallée. Et enfin, en ces jours de molle et
timide langueur, nous avons évoqué de la tombe une voix de plus qui nous
dit : Confortare et esto robustus (2).
(1)
Mabillon.
(2)
Daniel, x, 19.
SAINT ERMENFROI
et
L’ABBAYE DE CUSANCE
CHAPITRE PREMIER
FAMILLE DE SAINT ERMENFROI
Obscurités de l’histoire – Le Varasque – Naissance
d’Ermenfroi – Sa première éducation.
Saint Ermenfroi appartenait, par sa naissance à une
famille noble, riche et puissante du comté de Bourgogne. Nous n’avons pas pensé
à lui chercher des ancêtres, ne pouvant pas remonter si haut ; mais nous
aurions aimé à suivre, à la lumière de l’histoire, la descendance de cette
illustre famille. Une difficulté s’est aussitôt dressée devant nous.
A la distance où nous sommes, avec des noms si peu
connus, au milieu d’évènements si obscurs se détachant confusément d’un horizon
lointain, comment saisir un fil conducteur dans le développement successif des
grandes familles jusqu’aux X° et XI° siècles ? La famille de saint
Ermenfroi devait partager le sort auquel un petit nombre ont échappé.
Il est vrai, Ermenfroi avait un frère du nom de
Vandelin, Mais nous savons, par le témoignage de l’histoire et de la tradition,
que l’une et l’autre ont gardé une virginité perpétuelle ; et lorsque
Ermenfroi ramena à Cusance la dépouille mortelle de son frère, on put croire
avec raison que ce frère ne laissait personne après lui.
N’y avait-il pas une autre branche se rattachant à
l’arbre généalogique ?
C’était le temps où un riche et puissant seigneur
habitait une forteresse dont le nom bizarre rappelle un combat, Vincunt
milites, et qu’ l’on croit être le château de Baume. Ce seigneur, dont le
nom, Iserius, reviendra dans ce récit, était de cette peuplade bourguignonne,
connue sous le nom de Varasques, établie sur les bords du Doubs, et dont Baume
paraît avoir été la capitale.
Ermenfroi et Vandelin furent appelés à recueillir son
héritage ; mais ils n’étaient pas seuls à y prétendre, et le partage,
paraît-il ne se fit pas sans difficulté (1).
(1) …. Ex hædibus… non sine impedimenta… (Égilbert, Vitæ SS.
Ermenfredi et Vamdalini.).
Les deux frères eurent la terre de Cusance. Ce domaine
confinait à la terre de Baume, et comprenait le plateau qui domine, au nord et
à l’est, la vallée du Cusancin. La terre de Baume, qui s’étendait en amont, sur
les deux rives du Doubs, échut à la banche collatérale.
Après la mort de Vandelin, lorsque déjà Ermenfroi avait
caché sa vie sous les voûtes d’un cloître, la terre de Cusance dut faire retour
à la seigneurie de Baume.
Mais à peine avons-nous saisi le premier anneau de la
chaîne généalogique, qu’elle se perd dans l’obscurité de plusieurs siècles. On
la retrouve cependant, après une série de générations et grâce à
d’incontestables affinités.
Nous ne clorons pas cette notice sans résumer les
raisons de filiation entre la famille de saint Ermenfroi et la maison de
Cusance.
En attendant, nous convions le bienveillant lecteur à
entrer, avec nous, dans l’intérieur de cette monographie.
Saint Ermenfroi naquit dans les premières années du
VII° siècle. Sa famille habitait un château près de Clerval. Perreciot croit
que c’était le château de Montfort, élevé sur la crête d’une montagne qui
domine Clerval, et dont il reste à peine quelques vestiges.
Ermenrik était le nom de son père, et Valdaline, celui
de sa mère.
Qui sait si les présages de la famille, peut-être les
instincts prophétiques d’une mère, ne le vouèrent pas à une vie de paix, en lui
donnant le nom d’Ermenfroi, ‘’faisant la paix (1)’’.
Plus tard, au milieu des grâces de son adolescence,
dans les splendeurs de la cour, sous les voûtes du cloître, nous retrouverons
cette âme toujours candide et pure, dont la sereine beauté se réfléchissait si
bien sur son visage.
Nous avons dit qu’Ermenfroi avait un frère. Celui-ci,
qui parait avoir été l’aîné, Vandelin, donnait, lui aussi, les plus belles
espérances, et son nom, ici, sera longtemps inséparable de celui d’Ermenfroi.
La première éducation des deux frères fut soignée,
cette éducation qui se donne sous l’œil et avec le cœur d’une mère.
Ils grandirent dans l’amour et l’étude des saintes
lettres. Dans ces temps de foi, la religion avait le champ libre pour déposer
dans les jeunes âmes les germes d’une vie chrétienne. L’Église prenait l’enfant
sur les genoux de sa mère, et présidait, de concert avec elle, à ce travail de
l’éducation domestique. On ne croyait pas alors que ce fût trop de cette double
magistrature pour préparer, dès le berceau, l’venir des jeunes générations.
(1) Herrmann friede,
guerrier pacifique.
CHAPITRE II
Le roi Clotaire II – École du palais - Saint Sulpice
– Les deux frères – Mort d’Ermenrik – Nos pères au VI° siècle – Mission de
saint Eustaise – Encore le Varasque – La mère et la fille – La tunique – Séjour
à la villa de Ranstal – Les voix angéliques –
Jusque-là, l’enfance des deux frères avait eu pour
sauvegarde la pieuse sollicitude de leur mère, et l’œil vigilant de cette autre
mère, l’Église.
Parvenus à cet âge adulte où l’enfant est sevré des
deux épanchements de la famille, ils furent recommandés au roi Clotaire II (1).
(1) Adulti traduntur ad palatium
Clotario regi servituri.
Cet usage de la recommandation, emprunté aux races
germaniques, était commun parmi la noblesse. Le père qui voulait faire à ses
fils un avenir assuré les enrôlait parmi les pages des rois, pour être formés à
la vie sociale aussi bien qu’à l’éducation militaire, et être admis aux
honneurs de la domesticité royale.
On ferait tort à l’histoire de ne pas reconnaître les
vices, les désordres, les violences, dont la cour était alors le théâtre, et
dont le prince était trop souvent le premier à donner l’exemple.
L’Église, toujours avec son cœur de mère, ne pouvait
donc se désintéresser de l’éducation de ces nobles enfants réunis autour du roi
mérovingien. Elle leur créa une nouvelle famille dans cet asile consacré qu’on
appela du nom pieux et populaire de Chapelle.
C’était bien l’école catholique sous la protection
royale. Elle a, avec les célèbres écoles libres des monastères, formé l’âme de
nos ancêtres. Aujourd’hui, après douze siècles, avec les mêmes besoins, en face
de dangers nouveaux et de violences nouvelles, l’Église ne demande que sa place
au soleil de la liberté, pour créer ces nouvelles écoles catholiques qui
sauveront l’âme de la France en sauvant l’âme de ses enfants.
Quoi qu’il en soit, c’est à cette école du palais
qu’Ermenfroi vint, avec son frère Vandelin, nourrir et tremper son adolescence.
Il y eut des condisciples dont plusieurs renoncèrent,
comme lui, aux dignités pour entrer dans la cléricature ou dans le cloître.
Parmi eux, nous ne voulons retenir que le nom de saint Léger. Saint Léger nous
appartient par plusieurs détails de sa vie qui trouveront place dans ce récit.
Ermenfroi eut surtout pour maître saint Sulpice, issu
d’une famille gallo-romaine, enfant, et plus tard pasteur de Bourges, dont il
est demeuré le patron.
Saint Sulpice avait reçu de Dieu, nous dit son
biographe, le don d’attirer les âmes. Il avait pour maxime de tout rapporter à
un précepte de l’Évangile et faisait de la virginité sa vertu fondamentale. Il
faut qu’il ait laissé une bien forte empreinte dans l’âme, d’ailleurs si
impressionnable, de saint Ermenfroi, puisque nous trouvons dans la vie du
disciple ces mêmes vertus particulières qui font la gloire du maître.
Sans doute aussi, la pieuse mère d’Ermenfroi du fond de sa villa de
Ranstal (1), et malgré la difficulté des communications, envoyait souvent à ses
doux fils les conseils de sa tendre sollicitude.
Nous ne savons rien de ces épanchements intimes. Mais
on aime à se représenter les deux frères, Ermenfroi et Vandelin, servant
d’exemple à ces nobles Francs, et s’élevant comme deux oliviers féconds, ou
comme deux candélabres d’or, éclairés par le soleil de justice.
Voici Vandelin. Sa belle prestance, son instruction
variée, son humble dévouement aux pauvres de Jésus-Christ, lui gagnèrent
bientôt les faveurs du prince et l’amitié des officiers du palais. Plus tard,
Clotaire lui avait même confié la garde de l’anneau royal et l’avait constitué
chancelier de la cour.
Voici surtout Ermenfroi, Ermenfroi, l’ami de Dieu et
des hommes. La noble et sereine beauté de ses traits lui avait conquis tous les
cœurs ; son regard était d’une infinie douceur, et son langage, toujours
ami de la vérité, était d’une affabilité continuelle. Sa vie pure et réservée
n’ôtait rien à l’agrément de son commerce, et on ne le quittait pas sans se
sentir meilleur.
Cependant la mort d’Ermenrik les rappela dans leur
pays. Ils apportèrent des consolations à leur mère, prirent possession de leur
héritage et retournèrent à la cour. Mais déjà ils nourrissaient dans leur cœur,
la pensée de se faire de leur patrimoine un trésor pour le ciel, lorsqu’un
nouvel événement de famille fixa leur résolution.
Les exigences du récit attirent ailleurs, pour un
instant, notre attention.
‘’Nos pères, peuples nouveaux, dont le droit au milieu
des anciens Séquanais était encore mal établi, paraissent dans le VI° siècle,
divisés entre eux d’origine, d’idiome, de caractère et d’intérêts. Catholiques,
ariens, païens même, ce n’était que dans l’union d’un même culte qu’ils
pouvaient s’assimiler les uns aux autres, se confondre et former enfin une
nation. Cette œuvre ne s’opéra qu’à la longue. Car la grâce divine, qui nous
communique en un instant les lumières de la foi, laisse, d’ordinaire, à
l’action plus lente des hommes et du temps le soin de réformer les mœurs (2).
Plus d’un siècle après Clovis, on trouve encore des
païens dans les rangs les plus élevés.
Un concile tenu à Bonneuil-sur-Marne en 616, avait
décidé que la parole de Dieu serait portée aux nations encore infidèles. Saint
Eustaise, disciple et successeur de saint Colomban à Luxeuil, un de ces anges
de la loi nouvelle qui chassaient les vieux génies de la Gaule druidique,
réfugiés dans les gorges de la Bourgogne, fut désigné pour cette mission.
Eustaise s’associa un jeune religieux de son monastère,
saint Agile. Saint Agile était fils d’Agnoald, ministre du roi Gontran, de ce
noble Bourguignon qui avait obtenu de son maître la donation de Luxeuil pour
saint Colomban, et qui, depuis, avait confié son fils, encore enfant, au saint
abbé, pour le former à la vie religieuse (3).
Eustaise commença sa mission chez les Varasques, que
nous avons vus établis sur les bords du Doubs, et dont les uns étaient encore
idolâtres, adorant les génies des bois et les sylvains de l’antiquité
classique, tandis que les autres étaient en proie à l’hérésie.
Au milieu de cette peuplade païenne, et païen lui-même,
vivait ce riche et puissant Iserius dont nous avons parlé, et qui était de la
famille de saint Ermenfroi.
Selon le récit du chroniqueur, Iserius, pour mieux
s’assurer l’héritage de son frère, mort sans enfants, avait épousé Randone, sa
veuve, et, de cette union illégitime, était née une fille du nom d’Islia.
Eustaise fit entendre au nouvel Hérode la parole de
saint Jean-Baptiste : ‘’il ne vous est pas permis d’avoir la femme de
votre frère (4)’’.
Iserius accueillit cette voix nouvelle venue du désert,
se sépara de Randone, et, en échange du don de la foi qu’il avait reçu
d’Eustaise, il lui offrit l’hospitalité dans son château.
(1)
Ranstal ou Rantiscal :
Rantechaux.
(2)
Mémoire sur l’abbaye de Baume-les-Da mes,
par M. l’abbé Besson, ouvrage couronné par l’Académie de Besançon en 1844.
(3)
Saint Agile naquit dans un lieu
appelé Honorian, de la contrée de Port-sur-Saône. (Anna. Bénéd., I. II.).
L’historien Dunod croit qu’il s’agit du château de Ray, voisin de Port-sur-Saône,
et l’une des plus grandes seigneuries du comté de Bourgogne. Elle a donné son
nom à une des plus illustres familles du pays. La maison de Ray (Histoire du
comté de Bourgogne, t. I, p. 227.). Le dernier représentant de cette maison,
Claude François, baron de Ray ne laissa qu’une fille qui fut mariée en 1635 à
Albert de Mérode, marquis de Trélon, dont ses descendants portent si dignement
le nom.
(4)
Marc, VI, 18.
En même temps, Iserius fonda, dans un de ses domaines,
sur les bords du Cusancin, un monastère où Randonne et Islia, la mère et la
fille, embrassèrent la vie religieuse.
On vit bientôt se réunir, dans cette nouvelle ruche, un
essaim de quarante vierges pour partager la vie commune avec ces deux servantes
du Christ.
Islia succéda à sa mère dans le gouvernement de la
communauté. La mort de ses parents l’ayant laissée unique héritière des biens
de sa famille, on pouvait espérer que, de ce côté-là du moins, l’avenir était
assuré.
Mais qui protégerait à la fois et guiderait la
faiblesse de ces généreuses épouses du Christ, réfugiées dans cette solitude
peuplée de forêts, et au milieu de populations encore si voisines du paganisme
et de l’hérésie ? Par un acte public, Islia soumit sa communauté au
chapitre régulier de Saint-Étienne de Besançon (1).
Le monastère ne devait pas durer longtemps. La vallée
de Cusance fut dévastée par la peste et abandonnée par ses premiers habitants.
Toutes les religieuses succombèrent sous le terrible fléau, et Islia partagea
leur sort.
Sa mort laissait ouverte la succession de ses biens.
C’est ainsi qu’Ermenfroi et Vandelin furent appelés à recueillir l’héritage
d’Iserius. Hâtons-nous ici, pour dédommager le lecteur de citer une page de
l’illustre auteur des Moines d’Occident :
‘’Ermenfroi, rappelé dans son pays par le soin de recueillir
la succession d’un très puissant seigneur de sa famille, avait trouvé, en
parcourant ses nouveaux domaines, un petit vallon étroit, où deux sources
limpides, se réunissant au pied d’un monticule, forment un affluent au
Doubs qui se nomme le Cusancin, et où avait déjà existé, sous le nom de
Cusance, un monastère de filles.
En contemplant ce site, il se sentit pénétré du désir
de relever les ruines de ce sanctuaire abandonné, et de s’y consacrer lui-même au
Seigneur. Revenu à la cour de Clotaire, il laissa bientôt apercevoir le nouvel
esprit qui l’enflammait. Un jour qu’il parut devant le roi avec sa tunique de
soie en désordre et retombant le long de ses jambes, Clotaire lui dit :
Qu’est-ce donc que cela, Ermenfroi ? Quelle est cette façon de porter la
tunique ? Est-ce que par hasard, tu voudrais te faire clerc ? – Oui,
vraiment, répondit le Varasque, clerc, et même moine, et je vous demande de
m’en octroyer la permission (2).
Les rois mérovingiens avaient imposé à tous les nobles
Francs la défense de prendre l’habit clérical ou monastique, défense fondée sur
l’obligation du service militaire dû au prince.
Le roi ne donna pas moins son consentement, et les deux
frères partirent pour la solitude.
Ils passèrent ensemble quelque temps auprès de leur
mère.
C’est à ce séjour dans la villa de Ranstal qu’il faut
rattacher un fait miraculeux ou l’imagination populaire, dans un élan de foi et
de piété, a voulu voir, plus tard, l’apparition de la sainte hostie à saint
Ermenfroi, au moment même de la consécration dans l’église du voisinage. Voici
le fait tel qu’il nous est rapporté par le chroniqueur de Cusance.
(1)
Les chanoines de l’église de
Saint-Étienne de Besançon vivaient sous une règle commune, probablement celle
de saint Colomban. Saint Donat, alors évêque de Besançon, adressa un
avertissement : Monitorium ad fratres sancti Pauli et sancti Stéphani.
(2)
Les Moines d’Occident, t. II, p.
577.
Un jour de dimanche, à la suite d’un accident, la famille
avait été retenue au château et n’avait pu se rendre à Santoche pour entendre
la messe. Les deux frères étaient sortis au jardin pour prier. Ermenfroi,
pieusement recueilli dans l’oraison, entendit des voix angéliques se mêlant à
la douce et sainte harmonie des chants liturgiques de la messe. ‘’Frère
bien-aimé, dit-il à Vandelin, n’entends-tu rien ? – Rien, répondit
Vandelin. – Écoute maintenant…’’. Et tous les deux, le cœur ému d’une sainte
frayeur, entendirent les harmonies célestes aussi longtemps que dura l’office
divin. Ils racontèrent le prodige à leur mère, qui leur fit un tendre
reproche : ‘’Pourquoi, très doux fils, leur dit-elle, ne m’avez-vous pas
appelée ?’’. Ils lui firent promettre de n’en rien dire jusqu’à sa mort.
Et tous ensemble ayant rendu grâces, on se mit à table.
Le récit n’a rien à perdre en s’arrêtant à des faits
qui ne sont pas rares dans la vie des saints : c’est la communion des
anges du ciel avec les anges de la terre. Et par un nouveau privilège, les âmes
droites et pures comprennent ces communications intimes et surnaturelles qui
nourrissaient la foi et la piété de nos pères.
Cependant Valdaline ne voyait pas sans regret les
dispositions de ses fils pour la vie religieuse ; elle songeait à l’avenir
de sa famille. Ermenfroi franchit ce cher obstacle, et, bien décidé à ensevelir
les splendeurs du siècle sous les voûtes sombres du cloître, il prit le chemin
de Luxeuil…
CHAPITRE III
SAINT ERMENFROI A LUXEUIL
La vie parfaite – Les moines – Saint Colomban –
Luxeuil : sa prospérité – Prêtre et moine
On a vu qu’Ermenfroi avait déjà puisé au palais
mérovingien le goût de la vie parfaite. Lui, le noble Franc, à cet âge de la
vie où l’âme aspire à de grandes choses, le voilà devenu moine.
On peut s’en étonner aujourd’hui ; dans le VII°
siècle, c’était une véritable contagion.
Jusque-là, l’Église avait eu à se faire une place dans
le monde, et on sait que, pendant trois siècles, il lui en avait coûté le plus
pur sang de ses fils. Jusque-là, le soleil de la vérité catholique avait eu à
dissiper les ombres du paganisme et les faux jours de l’hérésie. Ce fut l’œuvre
des docteurs et des conciles.
Cependant, la vie montait, cette vie morale, cette vie
surnaturelle que l’Église instillait dans les âmes. Depuis longtemps déjà, pour
échapper à cette corruption générale dans laquelle s’affaissait le vieux monde,
on avait vu tout ce qui avait conservé le sentiment de l’honneur et de la
liberté chercher un asile dans les monastères. Voici le moment où les Francs entrent
dans le mouvement vers la vie religieuse. Ils y apportent une sève nouvelle,
fécondée par le christianisme. Dès lors, nous avons sous les yeux ce magnifique
spectacle : la puissance expansive de la foi, l’efflorescence de la vie
parfaite, et cette splendide couronne de saints qui orne le front de l’Église
au VII° siècle.
Certes, ils n’allaient pas au-devant d’une vie commode
et luxueuse, ces fils de nobles et de riches, à qui le monde, jusque-là n’avait
rien refusé de ses faveurs.
Sacrifier leurs biens et n’avoir rien en propre pour se
dévouer, sans autre souci, à l’amour de Dieu et au service de leurs
frères ; comprimer le corps pour donner plus d’essor à l’âme et lui ouvrir
un champ plus libre ; se livrer aux travaux manuels, si étrangers à leurs
habitudes ; vivre sous le niveau d’une règle commune avec le pauvre et
l’enfant du peuple ; ne reconnaître d’autre supériorité que celle que
donnent la vertu et la sainteté : voilà le moine. Il serait dans les
règles d’une sage critique de remonter à l’origine de ces institutions
monastiques, de saisir la pensée qui a présidé à leur création, le souffle
puissant qui a pénétré leur forte organisation, et enfin de rendre justice à
ces hardis pionniers de cette civilisation chrétienne, dont les générations
futures devaient récolter les fruits. Eh bien ! Il est plus commode, en
vérité, sans égard pour les services rendus, de calomnier de gaieté de cœur, de
livrer en masse à l’exécration des foules, ces demeurants d’un autre âge. A un
moment donné, on tranche dans le vif, à coups de décrets, on frappe à mort,
Malheur aux vaincus !
Lorsqu’ Ermenfroi vint à Luxeuil, la célèbre abbaye
était déjà dans tout l’éclat de sa prospérité. Certes, il y aurait intérêt à
suivre les traces de saint Colomban, dressant au milieu des ruines romaines, en
face des idoles mutilées du paganisme et sur les débris d’anciens thermes, les
premières cellules de son monastère. On ne se lasserait pas d’admirer, avec les
historiens (1), les merveilleux développements et la prodigieuse fécondité qui,
en moins de quarante ans (2), ont fait de l’abbaye de Luxeuil la métropole
monastique de l’Austrasie et de la Bourgogne (3). Nous verrions ‘’affluer à son
école florissante les clercs et les moines des autres monastères, et plus
encore les fils des plus nobles familles ; les pères y venant étudier avec
leurs enfants ; les uns pour aspirer à l’honneur d’être comptés un jour
parmi les enfants de saint Colomban, les autres pour rentrer dans la vie
séculière, avec la renommée d’avoir puisé la connaissance des lettres divines
et humaines dans un centre d’études si fameux (4)’’.
Nous verrions les chefs des colonies rayonner de ce
foyer lumineux, pour aller dans le Nord, dans le Midi et partout, former, comme
Ermenfroi à Cusance, autant de nouvelles et brillantes constellations dans le
ciel de l’Église (5), ces pontifes accordés aux sollicitations des Églises
épiscopales (6) et enfin tous ces hommes éminents qui vécurent en ce temps,
réunis sur un même point, sous l’heureuse influence de la ferveur monastique et
d’une forte discipline, se préparer à l’apostolat (7), au martyre (8), à la
gloire (9). Mais il faut nous renfermer dans le cadre de cette notice.
(1)
Voir surtout l’Histoire des Moines
d’Occident, et la Vie des saints de Franche-Comté par les professeurs du
collège Saint François Xavier.
(2)
Fondation de l’abbaye de Luxeuil en
590.
(3)
Luxovium omniuym caput
Burgundiæ monasteriorum et Franciçæ. (Gullia Christ.)
(4)
Moines d’Occident, t. II.
(5)
Lure, Saint-Paul de Besançon,
Romain-Moutier, Jussa-Moutier, Bèze, Bregille, Cusance, dans la
Bourgogne ; Saint-Ursanne, Grandval, dans l’ancien évêché de Bâume ;
Fontenelle, Jumièges, sur la Seine ; Jouarre, Rebais, Farre-Moutier,
Moutier-la-Celle, Haut-Villiers, Montier-en-Der, Laon, dans la Champagne et la
Brie ; Leucanoüs, à l’embouchure de la Somme ; Centuce, dans le Nord,
Sithiu, dans l’Artois, Remiremont, dans les Vosges ; Solignac, fondé par
saint Eloi dans le Limousin.
(6)
Donat de Besançon ; Achaire et
Mommolin, de Noyon ; Cagnoald, de Laon, Hermenfroi de Verdun ;
Audomar, d’Arras.
(7)
On a vu que les conciles confiaient
solennellement l’évangélisation des peuples aux abbés de Luxeuil. L’Alsace, la
Bourgogne, les Vosges, la Bavière, la Suisse, l’Allemagne, ont été le théâtre
de leur apostolat.
(8)
Berchaire, de Haut-Villiers ;
Germain, de Grandval ; Ragnebert, Ragnacaire, de Bâle et d’Augst, et les
trois cents martyrs de Luxeuil qui, avec leur abbé Mellinus, succombèrent sous
le cimeterre des Sarrasins.
(9)
La Vie des saints de Franche-Comté
porte jusqu’) vingt et un le nombre des saints qui, dans le court espace de
vingt ans, sortirent de la seule abbaye de Luxeuil. (T. II, pièces
justificatives, VI).
Tel était, après quarante ans, l’éclat de l’abbaye de
Luxeuil, lorsqu’Ermenfroi vint prendre sa place au milieu de ces moines
rassemblés sous la crosse de l’abbé Valbert.
Il avait pour frères de cellule Omer, Bertin, Mommolin,
Agile, Germain, Valdeline, presque tous de très noble race, et dont les
noms ; qui seraient depuis longtemps oubliés, sont honorés aujourd’hui dans
l’Église.
Ermenfroi partageait avec eux les travaux du jour et
les veilles de la nuit ; il mêlait sa voix à celles des six cents moines,
se succédant, sans interruption, avec leurs divers chœur, dans cette psalmodie
sans fin appelée Laus perennis.
Ici se place un évènement solennel dans la vie de saint
Ermenfroi.
On se rappelle qu’à la cour, le roi lui ayant demandé
s’il voulait se faire clerc : ‘’Clerc et même moine’’, avait répondu
Ermenfroi. On distinguait alors entre ces deux classes de religieux, les clercs
et les moines. Non pas que la qualité de prêtre fût incompatible avec la
profession monastique ; mais, à cette époque où les monastères étaient si
nombreux et si peuplés, touts les moines n’étaient pas prêtres. Il n’y avait de
religieux honorés du sacerdoce que pour célébrer la messe dans l’intérieur des
communautés.
Ermenfroi était déjà moine, il devint prêtre digne de
Dieu, lui si humble, si doux, si jute, si pieux. ‘’C’est vous, Seigneur, qui le
gardiez, qui dirigiez ses pas aux choses meilleures, vous qui l’entouriez du
bouclier de votre protection, vous qui, ne dormant ni ne sommeillant jamais,
gardez toujours et sauvez ceux qui espèrent en vous’’ (1).
Cependant l’abbé Valbert, voyant les religieux venus de
partout se presser en foule autour de lui, songea à les placer ailleurs et au
loin.
‘’C’est alors que l’on vit pulluler, à travers les
Gaules, dans les châteaux et dans les villes, au sein des campagnes comme dans
les déserts, des armées de moines et des essaims de religieuses, portant
partout avec eux les règles de saint Benoit et de saint Colomban’’ (3).
Comme Berchéaire à Haut-Villiers et Montier-en-Der,
Valdaline à Bèze, Germain à Grandval, Flobert à Moutier le Celle, Bertin à
Sithiu, Ermenfroi vint à Cusance fonder une nouvelle colonie.
CHAPITRE IV
SAINT ERMENFROI A CUSANCE
Origine de Cusance – Tradition celtique – La vallée –
Les nouveaux venus – Le monastère – Ermenfroi et Colomban – Cusance et Luxeuil
– Vandelin – L’amitié fraternelle – Une épreuve – Mort de Vandelin – La vie
commune – La prière – Le travail et les travailleurs – L’homme de Dieu – Mort
d’Ermenfroi
Ces hommes de Dieu étaient aussi des hommes de la
nature. Il leur fallait des sites à part : le fond des vallées,
l’épaisseur des forêts, la profondeur des déserts, où il leur fût permis d’être
à Dieu seul.
On se rappelle qu’Ermenfroi, ce noble Franc, visitant,
pour la première fois, ses domaines de Cusance, avait noté en secret, au fond
de son âme, l’emplacement d’un futur monastère.
(1)
Qui factus monachus etiam post
sacerdotalis officii honorem ejus (Veldeberti) electu ascendit (Egilb.) (Viæ
SS. Erm. Et Valdalini).
(2)
Vita S. Geremix, n° 17, sæc.
II Bened.
(3)
Moines d’Occident, t. II
p. 564, in vita S. Salaburgæ, ap. Act. SS. Ord. S. Benedicti.
Les mémoires, d’ailleurs si rares, de cette époque ne nous
apprennent rien sur les origines de Cusance, et la chronique que nous avons
sous les yeux n’offre guère d’intérêt qu’à partir de la mission de saint
Eustache abbé de Luxeuil.
Toutefois, la fondation d’une communauté de
religieuses, la visite d’Erminfroi dans ses nouveaux domaines, après la ruine
du premier monastère, ne laissent pas de doute que la vallée avait déjà ses
habitants.
Faut-il admettre que le monticule était déjà
occupé du temps de César ? Des fouilles pratiquées dans les ruines du
château semblent indiquer des constructions de l’époque gauloise. Seraient-ce
les ruines d’un temple païen ? On voit dans la vie de saint Germain,
évêque de Paris, que la Bourgogne, avec ses gorges profondes, était le pays où
vivaient les traditions celtiques et les plus sombres souvenirs des druides. Saint
Colomban, arrivant à Luxeuil, trouva des idoles abandonnées dans les bois au
milieu des ruines de temples païens. Sans nous arrêter, en ce qui concerne
Cusance, à ces traditions vagues, où plusieurs, sans doute, ne voudront voir
que des fantaisies de la légende, on peut croire qu’à cette époque nos pères
étaient païens à la suite d’Iserius. On sait que Cusance faisait partie des domaines
de ce puissant seigneur, et avec quel succès saint Eustaise remplit la mission
que lui avait confiée le concile de Bonneuil.
On se figure facilement ce que pouvait être Cusance au
moment où Ermenfroi vint prendre possession de cette solitude resserrée entre
des hauteurs boisées et hérissées de rochers.
L’habitant de la vallée ayant peu de besoins, et
content de sa médiocrité, ne demandait au coin de terre occupé que le tribut
nécessaire. Il n’y avait donc pas de culture régulière. Une végétation
spontanée avait dû se développer ; le sol était envahi par des halliers de
ronces et d’épines ; le Cusancin, sorti de la racine d’un rocher, se
frayait, avec peine, un passage à travers un terrain marécageux et couvert de
broussailles (1) ; les flancs arides de la montagne, la Côte ferrée, la
Côte de Baume, pouvaient déjà être qualifiés de déserts.
Et voici que de nouveaux venus s’installent dans cette
solitude, plutôt faite pour porter des reptiles que pour recevoir des hommes.
Et voici que de nouveaux venus s’installent dans cette
solitude, plutôt faite pour porter des reptiles que pour recevoir des hommes.
Voici Ermenfroi et ses disciples.
Certes il leur fallait du courage ; mais ils
portaient avec eux cette force que rien ne surpasse, la force que donnent la
foi et la confiance en Dieu. Et si l’égoïsme de notre siècle ne comprend rien à
cette force qui se traduit par le dévouement et le sacrifice, il ne faut pas
lui en faire honneur.
Ce fut aussi un beau triomphe pour l’humilité, le jour
où le noble Ermenfroi, obéissant à l’esprit de Colomban, et avec la bénédiction
de l’abbé Valbert, parut dans son domaine de Cusance sous le froc du moine. La
vallée dut tressaillir sous les pas de ces nouveaux colons ; nos pères
durent les saluer avec joie comme un bienfait du ciel.
Quant à nous, ce n’est pas sans une vive émotion que
nous évoquons ces souvenirs d’une époque lointaine.
(1) Le Breuil, hallier marécageux,
de l’allemand Brühl.
Il ne faut pas oublier qu’à cette époque de grande
ferveur, on n’embrassait pas la vie religieuse sans en pousser loin la
pratique. Ermenfroi ne voulut pas qu’il lui fût permis de jeter des regards en
arrière, pour mieux les porter en avant. Il se dépouilla entièrement de son
argenterie et de tout le luxe de sa maison. Il fit une part pour les pauvres,
comptant pour lui sur les aumônes du ciel ; il consacra le reste à
construire et à orner l’église du nouveau monastère, et la mit sous le vocable
de saint Jean-Baptiste, ce premier des solitaires de la loi nouvelle.
Comme le noble Romaric à Remiremont, il donna la
liberté à ses serfs ; et sans doute aussi, comme à Remiremont, plusieurs
de ceux qu’il avait affranchis devinrent, dans la nouvelle communauté, les fils
spirituels du saint abbé.
Son premier soin fut de relever les ruines du
sanctuaire abandonné, qui devint ainsi le berceau du monastère de Cusance. Il y
fut bientôt entouré de disciples mettant leurs biens en commun et se consacrant
eux-mêmes à la vie religieuse.
Quelque respect que nous ayons pour les graves
historiens qui ont porté jusqu’à trois cents le nombre des moines à Cusance,
nous croyons après l’illustre historien des Moines d’Occident, que la
communauté ne compta que trente religieux. Ce partage d’opinions repose, sans
aucun doute, sur le sens à donner au mot latin triceni, qu’on trouve
également dans le texte d’Egilbert et dans les leçons de l’office de Luxeuil
(1).
La situation du monastère de Cusance, les limites de
son enceinte, ce qui nous reste de ses ruines, n’indiquent pas de vastes
proportions. L’abbaye de Cusance, dépendante de Luxeuil, n’était pas,
d’ailleurs, réservée à des destinées aussi brillantes que beaucoup d’autres
colonies de cette métropole ; et enfin, elle était le domaine privé de
saint Ermenfroi, et n’a pas été, comme tant d’autres, dotée de la munificence
des rois.
Si donc l’abbaye de Cusance a pris sa place dans les
annales monastiques à côté des plus illustres, elle le doit moins au nombre de
ses religieux qu’à sa fervente discipline, et surtout à la renommée de son
fondateur.
A cette ferveur de discipline éclose à Luxeuil sous le
souffle puissant de saint Colomban, saint Ermenfroi devait, par la disposition
naturelle de son caractère, donner ce tempérament de douceur et de charité qui
fit, moins d’un siècle après Colomban, prévaloir la règle bénédictine à
Luxeuil, et à Cusance comme à Luxeuil.
On se plait, du reste, à contempler, même de loin, les
traits du doux Ermenfroi en face de la grande figure de l’austère Colomban. A côté
de Colomban qui est le saint de la vie publique de la lutte avec les rois, les
princes et les prélats, Ermenfroi nous apparaît comme le saint de la nature, de
la vie humble et retirée, de la solitude et de la prière.
Achevons le contraste. Si Luxeuil est devenu le doux et
sacré berceau des vocations sacerdotales (2), si l’on respire sous ses voûtes
séculaires le parfum de sainteté des anciens jours, c’est que le temps et la
main des hommes ont respecté l’antique monument. Ce monument a conservé son
double cachet : l’austérité du cloître pour les disciples de Colomban, et
la majesté d’un palais pour l’éducation des nobles Francs qui se pressaient
sous les voûtes de la célèbre abbaye.
(1)
Un manuscrit de François Souget,
prêtre de Baume et curé de Dampvaux, porte à quarante le nombre des moines à
Cusance ;
(2)
Le souvenir de l’antique abbaye fut
rajeuni par le petit séminaire de Luxeuil.
A Cusance, les ruines ont pris la place de l’humble
monastère. Il en est resté cependant quelques vénérables débris : cette
porte d’entrée dont la voûte très basse indiquait, pour les religieux, le joug
de l’humilité ; ces cellules étroites qui donnaient à peine passage à la
lumière ; ces murs épais qui ménageaient aux moines une retraite assurée
contre les bruits du monde, nous laissent assez entrevoir que saint Ermenfroi
avait dû se bâtir là un palais digne de son humilité. Cela suffit à sa gloire.
Et qui sait si le fondateur de Cusance, si modeste, si pacifique, ne fut pas
aussi grand aux yeux de Dieu que le fondateur de Luxeuil avec l’auréole de
gloire qui s’attachait à son nom ?
Si nous avons insisté, c’est que d’autres liens encore
rattachaient Cusance à Luxeuil.
On pouvait craindre que l’origine même de sa fondation
ne mit pas toujours le monastère de Cusance à l’abri des violences du dehors,
d’autant plus qu’il n’y avait pas à compter sur la faveur de la protection
royale.
Saint Ermenfroi y pourvut. Sans perdre de vue
l’harmonie intérieure de la nouvelle communauté, il prit, de concert avec
Vandelin, les dispositions propres à garantir ses destinées futures. Une
charte, datée de la troisième année du règne de Dagobert (631-632), soumit le
monastère à la grande abbaye de Luxeuil, et assura ainsi à la fille la
protection de la mère.
Il y était dit que si un religieux de Cusance en était
jugé capable, il prendrait le gouvernement de la communauté, du consentement de
l’abbé de Luxeuil. Sinon, la communauté aurait le droit de se choisir dans
l’abbaye mère un supérieur qui recevrait, toujours de l’abbé de Luxeuil, ses
lettres d’obédience. On fit de cet instrument public deux copies, pour être
conservées, l’une à Luxeuil, l’autre, avec l’original dans les archives du
monastère de Cusance.
Vandelin, demeuré dans le siècle, devait pourvoir à la
subsistance de la communauté. Cette disposition était commune à tous les
monastères de l’époque. Pour ne pas distraire les abbés aussi bien que les
moines de la vie intérieure du cloître, il leur était prescrit d’avoir un
procureur séculier. Les règlements allaient même plus loin ; le monastère
devait renfermer dans son enceinte des jardins, un moulin, une boulangerie, des
ateliers, afin qu’aucun besoin de la vie matérielle ne fournit aux moines
l’occasion de sortir (1). Il faut voir, sans doute, dans la charge de procureur
confiée à Vandelin, l’origine du droit de patronage que la maison de Cusance a
toujours exercé sur le monastère.
Du fond de sa solitude, Ermenfroi a-t-il entendu des
voix parties du siècle ? A-t-il entretenu ces amitiés d’enfance et de jeunesse
qui sont comme des confidences de famille ? Il ne parait pas.
(1)
On montre encore aujourd’hui les
endroits de la vallée où se trouvaient le moulin, la force, la tannerie, etc.…,
à l’usage du monastère.
Cependant, c’était le
temps où une tante de saint Léger était à la tête des religieuses de
Baume ; le temps où une humble vierge, sainte Odile, elle aussi sa parente
s’élevait comme un lis pur au milieu des fleurs monastiques, sous la garde
l’abbesse. Le culte spécial dont saint Léger fut honoré à Baume et à Cusance (1)
indique assez qu’il a laissé dans le pays des traces profondes, sinon de son
séjour, au moins de son passage. Il avait connu Ermenfroi au palais
mérovingien ; il dut visiter son ami à Cusance. Léger, Odile ?
Ermenfroi, et, pour nous quels souvenirs !
Jusque-là, les deux frères avaient toujours vécu dans
une sainte et étroite union ; vous auriez dit une seule volonté dans ces
deux âmes aspirant, de concert, vers les biens célestes. Derrière les murs du
monastère, cette affection naturelle, si légitime, ne perdit aucun de ses
droits sur le cœur d’Ermenfroi. Tout dominé qu’il était par les affections du
cloître et la pensée du ciel, Ermenfroi n’en conservait pas moins la plus vive
sollicitude pour les intérêts de son frère. Celui-ci, après la mort de leur
mère, continuait à habiter Ranstal ; mais Ermenfroi, malgré la distance
suivait d’un regard intérieur ce frère bien-aimé, et le dirigeait de loin.
Le démon, ne pouvant avoir prise sur l’homme de Dieu, avait
voulu, du moins, l’atteindre dans l’objet de sa tendre sollicitude, l’âme de
son frère. Il avait tenté de jeter le poison dans le cœur de Vandelin, en
offrant à ses yeux les formes séduisantes d’une jeune fille au service de sa
maison. Erminfroi, averti par une révélation intérieure, accourut, du fond de
sa cellule, arracher son frère au danger, et l’emmena avec lui au monastère.
Là, dans de pieux entretiens, seuls et sans témoins,
Ermenfroi eut bien vite dissipé le nuage, et la fleur virginale, un instant
voilée, reprit tous son éclat dans le cœur du frère bien-aimé. Les témoignages
du temps aussi bien que la tradition, nous assurent que Vandelin garda une
virginité perpétuelle.
(1)
Cusance a conservé, dès les premiers
temps, des reliques des deux frères martyrs, saint Léger et saint Guérin. Les
reliques de saint Guérin furent comprises dans la translation à Santoche des
corps de saint Erminfroi et de saint Vandelin. Une ordonnance de l’archevêque
de Besançon Antoine-Pierre de Grammont, en date du 16 avril 1658, assure à
l’église de Santoche la propriété de ces reliques : Dicimus et declaramus
reliquias sancorum de quibus in præsentibus fit mentio… Cusance conserve encore
le pouce de saint Léger.
Fidèle à la mémoire du saint évêque
d’Autun, la ville de Baume a érigé une église en son honneur ; la montagne
la plus voisine a conservé son nom. Plusieurs paroisses de l’ancienne terre de
Baume sont placées sous son patronage. (Mémoire sur l’abbaye de Baume).
La famille de saint Léger étendait
ses vastes domaines au fond des Vosges, dans les vallées des Burgundes, et
jusqu’aux plaines de la Saône ; mais son séjour principal était assez près
de la Germanie (Dom Pitra). On voit d’ailleurs un membre de la famille de saint
Léger, comme abbesse dès les premiers temps de la fondation du monastère de
Baume par un comte Garnier. Or si l’on en croit des témoignages que le plus
naïf et le plus ancien de nos historiens, Gollut, tient pour authentiques, la
famille de saint Ermenfroi aurait pris des alliances sur les rives du Rhin. Sans
doute, on ne bâtit pas l’histoire sur des hypothèses ; mais si le comte
Garnier, mort en 603, était le frère d’Iserius, le jour se ferait facilement
sur plusieurs points de notre histoire à cette époque. En tous cas, on est bien
tenté de voir ici, comme une affinité de race entre la famille de saint
Ermenfroi et celle de saint Léger.
Cependant Dieu réservait à son serviteur la
bénédiction de l’épreuve dans la plus chère affection qu’il eût conservée
ici-bas. Ermenfroi apprit, par une nouvelle révélation intérieure, que Vandelin
était gravement malade.
Il alla le visiter de nouveau et
extraordinairement ; car il ne quittait jamais sa cellule que pour les
intérêts les plus graves de sa communauté, et sur les instances de ses
religieux. Que se passa-t-il dans cette dernière rencontre ? Ermenfroi
parla à ce frère bien-aimé des choses du ciel, de la vie bienheureuse, et le
cœur de Vandelin s’ouvrit tout entier aux eaux mystérieuses de la fontaine de
vie. Après une dernière prière et une dernière bénédiction, Ermenfroi reprit le
chemin du monastère.
Les deux frères ne devaient plus se revoir ici-bas.
Quelques jours après, pendant la nuit, Dieu fit
connaître à son serviteur que Vandelin venait de passer à une vie meilleure.
Ermenfroi, l’âme toujours sereine jusque dans le
sacrifice, se leva aussitôt, fit assembler ses religieux et leur fit part de la
mort de son frère. Tous ensembles passèrent le reste de la nuit en prières,
rendant gloire à Dieu dans les consolations de l’espérance.
A l’aube du jour, Ermenfroi, accompagné de ses fils
spirituels, traversa le Lomont et vint recevoir, à Hyèvre, sur le Doubs, la
dépouille de Vandelin. Quatre hommes l’avaient apportée ; au passage de la
rivière, quatre hommes se présentèrent pour remplacer les premiers. ‘’Non, dit
Ermenfroi, deux suffisent’’. Ils suffirent, en effet ; et d’un pied si
léger, que le peuple, dans l’admiration, semblait immobile derrière eux. Un
autre prodige frappa tous les yeux : on vit la fumée de l’encens s’élever
en colonne épaisse, puis s’étendre comme un nuage sur le flanc de la montagne.
Ce fut pour le peuple un présage favorable à la sainteté de Vandelin. Son corps
fut enseveli avec honneur dans le tombeau qu’Ermenfroi avait préparé pour
lui-même, afin que la mort ne séparât point ceux dont les âmes avaient été si
étroitement unies en Dieu.
L’Église n’a pas donné à Vandelin, dans ses diptyques
sacrés, une place à coté de saint Ermenfroi ; mais la dévotion populaire
associa longtemps dans les mêmes hommages les deux frères qui avaient mené sur
terre la vie des anges. Nous devions nous-même cet hommage à l’amitié
fraternelle.
Il est temps de contempler saint Ermenfroi dans sa chère
solitude.
Il veut en faire l’asile de la paix. Lui, l’ancien
noble, se met à la mesure de tous, se réjouissant avec eux qui se réjouissent
et pleurant avec ceux qui pleurent. Avec lui, on ne connaît ni la joie
immodérée ni l’excessive tristesse. Une sainte et touchante harmonie s’établit
entre l’abbé et ses religieux. Son autorité, à la fois douce et active, obtient
facilement de tous, cette austère régularité dont il est le premier à donner
l’exemple.
Placés le plus souvent, à l’entrée de leur vocation,
entre un avenir brillant dans le monde et les austérités de la vie religieuse,
ces amants de la solitude ont choisi le sacrifice ? De leur part, c’est
toujours le même entrain, la même fidélité. Jamais un retour dans le
monde ? Jamais le murmure, ce venin funeste, dont le feu brûlant circule
dans les membres pour tuer la vie commune, n’effleura leurs lèvres paisibles
comme leurs cœurs. Ils n’en sont que plus contents et plus disposés à rendre
grâces à Dieu. C’est l’image de l’Église des premiers jours : un seul
cœur, une seule âme.
La prière était l’âme de cette vie angélique. La
prière ! Dans le silence de la nuit, il nous arrive quelquefois de prêter
l’oreille ; nous voudrions saisir un accent de ces mélodies si douces et
si saintes du chant liturgique ; il nous semble entendre ces moines
chanter, comme l’oiseau, et saluer avec lui l’aube du jour. D’autres fois, nous
aimerions à suivre les traces d’Ermenfroi errant sur les bords du Cusancin, ou
s’enfonçant dans les bois et les rochers pour se dérober à la renommée de sa
vertu, et pour prier.
Mais les fêtes religieuses ont disparu ; les voix
de la solitude se taisent ; on cherche en vain l’ombre du saint religieux.
Au milieu de ces souvenirs, du moins, le cœur s’élève et fait monter, à son
tour, vers Dieu, l’hymne de la louange : Gloire à Dieu !
Le noble Erminfroi, du reste, semble n’avoir voulu
vivre dans l’humble vallée que du modeste produit de son labeur manuel. Lui et
ses disciples s’imposent la rude tâche de creuser de plus en plus les flancs de
la montagne, et de disputer aux rocher la parcelle de terrain cultivable. Aujourd’hui,
le visiteur admire cette nature animée et souriante, avec ses tons variés,
encadrée dans une couronne de verdure. Mais l’œil attentif surprend la main qui
a tracé les lignes du cadre ; c’est la même main qui a créé cette
gracieuse prairie où le Cusancin promène en liberté le murmure de ses méandres
et de ses eaux poissonneuses.
‘’Ermenfroi se réservait souvent les plus humbles
labeurs. Quelquefois il passait des journées entières à cribler le blé que les
autres battaient en grange, car il aimait le travail et les travailleurs ;
le dimanche, en célébrant la messe, il distribuait au peuple les Eulogies, ou
hosties non consacrées, qui servaient alors de pain bénit, et quand il
apercevait les mains calleuses des laboureurs, il s’inclinait pour baiser avec
respect ces nobles marques du travail de la semaine.
J’ai parcouru, continue l’illustre comte de
Montalembert dans ces lignes émues, j’ai parcouru les annales de tous les
peuples anciens et modernes, je n’y ai rien trouvé qui m’it plus ému et mieux
expliqué les véritables causes de la victoire du christianisme sur le monde
antique, que l’image de ce Germain, de ce fils des vainqueurs de Rome et des
conquérants de la Gaule, ; devenu moine et baisant, devant l’autel du
Christ, la main calleuse du laboureur gaulois, dans ce recoin oublié du Jura,
sans même se douter qu’un obscur témoin en tiendrait note pour l’ingrate
postérité (1)’’.
Les traits de ce genre devaient courir de chaumière en
chaumière, et mettre le sceau à la popularité de celui que toute la contrée
appelait l’homme de Dieu.
Aussi on venait de toutes parts lui demander des
conseils de salut. Il accueillait tout le monde avec cette touchante bonté qui
faisait descendre dans le cœur une espérance et une consolation inconnues. Tous
entouraient le saint d’une religieuse vénération, s’estimant heureux d’avoir
sur la terre, un protecteur aussi en faveur auprès de Dieu. Cependant Ermenfroi
touchait à la fin de sa carrière ; il fut saisi d’une fièvre violente qui
fut pour lui le signal du départ.
Le biographe, tout entier à cette dernière scène, fait
appel, pour la peindre, à ses souvenirs classiques. Le soleil avait disparu
derrière l’horizon, la nuit é »tendait son voile épais sur la terre, et la
nature était ensevelie dans un profond silence. Ermenfroi, étendu sur son lit
de paille, attendait l’appel de Dieu dans tout le calme et l’espérance. Les
religieux consternés se tenaient à l’écart, se voilant la face pour ne pas être
témoins du dénouement final. Tout à coup, une clarté céleste descendit sur le
corps du saint, et son âme, portée sur le rayon lumineux, entra au ciel.
(1)
Les Moines d’Occident, t. ii, p.
578.
Cette clarté ne brilla
pas seulement aux yeux des moines qui étaient présents ; elle fut aperçue des
bergers du lieu qui veillaient à la garde de leurs troupeaux. Le bruit de ce
prodige, confirmé par de nombreux témoins, se répandit au loin, et l’on se
disait que le saint venait d’entrer dans la joie du Seigneur. Il ne faut pas
passer sous silence, ajoute Egilbert, qu’une vierge du monastère de Baume,
éloigné de six milles environ de celui de Cusance, eut la révélation de la mort
du saint abbé. Elle appela sa servante (1). ‘’Allez, lui dit-elle, annoncer à
Vuarnier et à nos sœurs que le bienheureux Ermenfroi passe en ce moment de
cette vie dans le sein de Dieu’’. On députa de Baume un courrier qui ne pu que
constater la mort d’Ermenfroi. Ainsi s’éteignit, vers l’an 670, sous l’œil de
Dieu, une qvie volontairement voilée pendant quarante ans sous les voûtes du
monastère de Cusance.
Le corps d’Ermenfroi fut enseveli avec honneur à
l’église de Saint-Jean-Baptiste, dans ce même tombeau où le saint abbé avait
déposé les chères dépouilles de son frère, en attendant qu’il vint y prendre
lui-même son dernier sommeil.
CHAPITRE V
CLOIRE POSTHUME DE SAINT ERMENFROI
L’Église et les saints – Canonisation – Lettre aux
religieux de Luxeuil – Au tombeau du saint – Travail de Dieu – Suffrage
populaire – Culte de saint Ermenfroi – Translation de son corps à Santoche –
Saint Ermenfroi, patron des laboureurs – Un épisode de la guerre de 1636
L’Église date la naissance des saints du jour de leur
mort ; là où le monde finit, ses enfants commencent. Car aux saints il
reste sur la terre une mère qui ne meurt pas et qui n’oublie point. L’Église
demeure auprès de leurs tombeaux, comme une mère devant le berceau de son
enfant ; et comme la mère se plaît à veiller sur le berceau de son
premier-né et à l’embellir, l’Église, jour et nuit, veille, prie et chante autour
du tombeau de ses saints ; elle célèbre leur louange et glorifie leur
mémoire. Tant que l’Église, mère féconde, aura des enfants, il y aura, pour les
saints, une fête de famille, des prières sur leurs tombeaux, un hommage à leur
mémoire, des héritiers de leurs noms, des imitateurs de leurs vertus, et, s’il
en est besoin, des défenseurs de leur cause. La canonisation d’un saint est
devenue, par ses formes sévères et somptueuses, l’un des plus grands spectacles
religieux. Quand, par des enquêtes poussées jusqu’aux dernières limites de la
sévérité, des vertus héroïques, un pouvoir miraculeux, une sainteté
irrécusable, sont constatés, un ami de Dieu, pauvre peut-être, pâtre, artisan,
un Benoit Labre, reçoit du monde chrétien tout entier les honneurs d’une fête magnifique.
Le Père commun des fidèles l’annonce à la ville et au monde, et Rome, la cité
des longs souvenirs et des triomphes, est le premier théâtre d’une ovation qui
fera le tour du globe et traversera les âges. Le nom du saint est consigné dans
le livre de vie, et inscrit en traits ineffaçables dans les diptyques sacrés.
(1)
C’était la coutume ancienne, dans le
monastère de Baume que les vierges à qui le Saint-Esprit inspirait le désir
d’une vie plus parfaite se fissent recluses, et ne conservassent avec elles
qu’une servante. Ce Vuarnier dont il est question devait être un moine ou un
prêtre attaché au service religieux du monastère.
L’Église n’a pas
toujours inauguré ainsi le culte des saints. Avant que le monde lui fût ouvert
de toutes parts, comme aujourd’hui, son commandement franchissait lentement les
barrières qui séparaient les peuples. Usant donc en ceci, selon tes temps, d’un
pouvoir plus local, mais non moins universel et infaillible, elle confiait à
ses évêques le soin d’en appeler au jugement direct et immédiat de Dieu, et
Dieu suppléait aux institutions actuelles par des manifestations irrécusables
de son intervention (1).
Or, un demi-siècle après la mort d’Ermenfroi, le prévôt
de Cusance, Egilbert, écrivait aux religieux de Luxeuil : ‘’ A Loétric,
Mellin (2), Valdégise, et Ingrade, leurs maîtres dans le Christ, et à tous les
illustres clercs de Luxeuil, Egilbert, prévôt, et leurs serviteurs de Cusance,
salut.
Depuis longtemps déjà, Votre Paternité connaît la vie
de l’homme de Dieu Ermenfroi, et le bruit des miracles qu’il a plus à Dieu
d’opérer par son serviteur, pour la plus grande gloire de son nom, est arrivé
jusqu’à vous.
Cependant, comme plusieurs de ceux qui les ont connus
aussi bien que vous sont déjà descendus dans la tombe, et que nous-même,
accablé sous le poids des années, nous allons au-devant d’une fin prochaine,
nous avons voulu confier à la plume, si inhabile qu’elle soit, pour vous faire
parvenir les choses que nous avons recueillies de la bouche de nos Pères, ou
dont nous avons été nous-même témoin’’.
C’est ainsi que le modeste biographe nous a laissé le
récit des miracles qui ont glorifié le tombeau de saint Ermenfroi, et dont
plusieurs nous sont confirmés par la tradition populaire. Dès le premier jour,
une lampe avait été suspendue près du tombeau ; l’huile y brûlait sans se
consumer, il en débordait même assez pour entretenir une autre lampe. Longtemps
après la mort du saint, on pouvait encore constater la permanence du miracle
dont le souvenir est demeuré dans la mémoire du peuple.
Cette lampe était aussi un symbole. Saint Ermenfroi
était donc, jusque dans le tombeau, ce qu’il avait été dans la maison du
Seigneur et dans le champ de l’Église, cet olivier fertile dont les fruits
abondants de beauté, de douceur, de miséricorde, sont figurés par l’huile
merveilleuse.
Aussi son tombeau devint l’asile des âmes affligées.
Tous ceux qui venaient tristes et abattus s’en retournaient joyeux et contents,
par la douce protection du saint.
C’est un serviteur du monastère, qui, devenu aveugle,
vient se prosterner sur le tombeau du saint, prie avec confiance et recouvre la
vue.
C’est une jeune fille possédée de l’esprit malin, à tel
point qu’elle se déchire les lèvres avec ses dents ; elle vient au monastère,
on se met en prières, et la jeune fille, délivrée, recouvre cette paix
intérieure qui ne devait plus la quitter.
On vient même de loin. Un jour un étranger frappe à la porte
du monastère ; il a les fers aux mains en signe de pénitence. Il avait déjà
visité d’autres pèlerinages pour expier une faute de sa vie. Il entre dans
l’église, et, prosterné devant le tombeau du saint, il prie dans l’humilité de
son cœur. Au moment où il se relève, les fers lui tombent des mains ; la
faveur de saint Ermenfroi avait obtenu son pardon au pèlerin pénitent. On
conserva longtemps les fers au-dessus de la porte de l’église, comme un
témoignage de la protection du saint.
Une veille de
Pâques, pendant la nuit, lorsque les serviteurs reposaient dans des cellules
voisines de l’église, l’un d’eux entendit comme des voix harmonieuses parties
du sanctuaire : ‘’Levons-nous, dit-il aux autres, les Frères sont aux
matines’’. Au même moment, la cloche appelait les religieux à l’église ;
l’office de la nuit n’avait pas encore commencé. Le prodige se renouvela
plusieurs fois.
Dans la période de ce VII° siècle, c’était le travail
de Dieu glorifiant ses serviteurs.
Le vieux monde achevait de disparaître pour faire place
à un monde nouveau. Dans le mélange des races envahies et des races
conquérantes, l’esprit de Dieu planait sur tous ces éléments en fusion, et
faisait germer, à l’ombre des cloîtres et partout, les vertus de la plus
héroïque sainteté. Les hommes de Dieu, les ouvriers de l’Évangile, marchaient à
la lumière des prodiges et la vertu divine qui sortait jusque dans leurs
tombeaux était le témoignage de Dieu en faveur de ses élus.
Sans doute, les actes publics de cette époque étaient,
le plus souvent, rédigés par des moines ; c’est un moine qui nous a donné
les actes de la vie de saint Ermenfroi. Mais ce moine était contemporain du
saint ; il a vu, il a entendu, il a écrit sous la lumière de Dieu. Ceux
qui écrivent l’histoire aujourd’hui sont-ils donc à ce point dégagés des
préjugés et des passions ?
(1)
Dom Pitra, Histoire de saint Léger.
Nous avons été d’autant plus heureux de nous inspirer des pensées de l’illustre
bénédictin, devenu cardinal de la sainte Église, que son ouvrage, l’Histoire de
Saint Léger, est devenu plus rare.
(2)
Mellin est cet abbé de Luxeuil qui,
en 732, tomba sous le cimeterre du Sarra avec trois cents religieux de son
monastère.
Du reste, le peuple, au moins en cette matière, avait
déjà le droit de suffrage qui lui est si cher aujourd’hui ; il était
appelé à se prononcer, et son jugement était définitif. Ainsi, dès les temps
les plus reculés, chaque année, le jour de la fête de saint Ermenfroi, on
faisait une lecture publique des actes de sa vie. Ces actes étaient soumis à
une sorte de contrôle populaire, en même temps qu’ils nourrissaient la piété
des fidèles.
Ce côté divin de la vie de saint Ermenfroi, le miracle,
était donc comme son titre officiel et authentique au culte des fidèles. On
rendit à Cusance des honneurs précoces à la mémoire de saint Ermenfroi. Dès le
premier jour il reçut dans le monastère une sorte de culte privé. On a
longtemps conservé avec piété le lit de paille ou Ermenfroi prenait son repos
de la nuit et où il avait rendu son dernier soupir. Les moines ne se croyaient
pas dignes d’y toucher ; ils avaient dressé une croix de bois devant cette
relique, en signe de leur religieuse vénération. Cette lampe placée près de son
tombeau, et dont l’huile brûlait toujours sans être renouvelée, était aussi une
image de cette prière continuelle qui s’élevait ardente du cœur des fidèles
autour de ce même tombeau.
Dans la lettre adressée aux religieux de Luxeuil et que
nous avons rapportée, le prévôt de Cusance ajoutait : ‘’Nous n’avons qu’un
seul désir, celui de vous voir, les premiers, mettre en honneur la mémoire de
cet homme de Dieu, parvenu à une aussi éminente sainteté. Quant à nous,
confiants dans votre autorité, nous nous efforcerons de marcher sur vos traces,
heureux d’imiter et, par un religieux dévouement, d’honorer sur la terre celui
que Dieu, nous le savons a couronné dans le ciel de la gloire éternelle’’.
Saint Ermenfroi devait, en effet, bientôt recevoir les
honneurs d’un culte public.
Depuis un temps immémorial, à Luxeuil comme à Cusance,
la fête de saint Ermenfroi avait son office liturgique, et était célébrée sous
le rit solennel, le 25 septembre.
A Cusance surtout : ‘’Le chœur des moines que tu
as rassemblés célèbre ta mémoire ; ils conservent ton corps au milieu du
sanctuaire ; de ce corps sacré émane une source abondante de miracles et
une lumière qui éclaire continuellement les pas de tes enfants, ô Père plein de
sagesse (1)’’.
Les calendriers modernes apportent aussi leur
témoignage en faveur de cette sainteté qui a mérité à saint Ermenfroi une place
parmi les hommes illustres de l’ordre de Saint-Benoit : ‘’ Ermenfroi,
moine de Luxeuil, et ensuite abbé du monastère de Cusance, illustre par sa
doctrine, sa sainteté et ses miracles (2).
En ce jour, 25 septembre, dans le diocèse de Besançon,
au village de Santoche, déposition de saint Ermenfroi, abbé de Cusance, lequel,
après avoir brillé sur la terre de la vie la plus pure, a laissé, après sa
mort, des signes non équivoques de la plus éminente sainteté (3)’’.
L’Église de Besançon honore par un office propre la
mémoire de saint Ermenfroi, sous la même date, 25 septembre. Plusieurs églises
sont placées sous son patronage.
La canonisation de saint Erminfroi avait eu, pour forme
solennelle, l’élévation et la translation de son corps.
Le tombeau où reposait la précieuse dépouille du saint
abbé, sous la garde de ses fils spirituels, avait été comme une source sacrée
d’où jaillissait une vie nouvelle pour toute la contrée ; c’est sous les
voûtes de sa chère abbaye que le saint avait choisi sa dernière demeure, à coté
de son frère bien-aimé. Il semblait donc qu’après sa mort sa sainte dépouille
dût protéger longtemps encore, comme une ombre salutaire, ceux dont il avait
été, pendant sa vie, le père et le guide. Quel asile d’ailleurs plus assuré
pour ces saints religieux que cette solitude de Cusance, à l’abri de toute
profanation ?
Et cependant, moins de deux siècles après la mort de
saint Ermenfroi, son tombeau était vide.
Comment l’église de Santoche fut-elle mise en
possession du bienheureux corps ?
Pour expliquer cette translation, il faut se rappeler
que Santoche faisait partie des terres patrimoniales de saint Ermenfroi, et que
le monastère de Cusance était un apanage de famille. Les descendants de cette
famille, que nous verrons plus tard habiter Cusance pour devenir l’illustre
maison qui a porté ce nom, e glorifiaient de compter saint Ermenfroi parmi
leurs ancêtres ; ils professaient un culte religieux pour la mémoire des
deux frères. Leur haute influence ne fut donc pas étrangère à la translation
des reliques de saint Ermenfroi. Les religieux de Cusance ne durent pas se
voir, sans regret, dépouillés du trésor de leur monastère ; mais l’abbaye
n’était déjà plus qu’un prieuré.
(1)
Dom Guéranger, Carême, p. 582.
(2)
Trithème, De viris illustr. Prd. S.
Bened.
(3)
Du Saussay, Martyrol. Gallic.
Santoche, du reste, avait son église au VI° siècle. A
cette époque, les paroisses commençaient à s’organiser, et les églises étaient
rares. On les élevait dans les vallées, plus souvent sur des hauteurs, presque
toujours au milieu de groupes d’habitations ; elles offraient ainsi un
point plus facile de ralliement à la piété des fidèles (1). Par sa position à
ciel ouvert, au sein d’une vallée fertilisée par les eaux du Doubs et traversée
par une voie romaine, Santoche était un centre religieux pour les populations
éparses du voisinage.
L’église de Santoche avait même une matricule de
prêtres et de clercs attachés à son service.
Or, selon les règles du droit canonique, les reliques
des saints ne pouvaient être déposées dans les églises de campagne que si elles
étaient desservies par une communauté de prêtres et de clercs qui avaient la
garde de ces sacrés dépôts (2).
A quelle époque Cusance dut-il céder à Santoche le
privilège de posséder le bienheureux corps ?
En 1692, à l’occasion d’un procès engagé devant
l’officialité diocésaine, l’église de Santoche, qui avait la garde des saintes
reliques, se glorifiait d’une possession de huit siècles comme d’un titre
permanent et incontestable de na maternité. Un jugement rendu le 22 mars de la
même année, par l’archevêque Antoine-Pierre de Grammont, assura à l’église de
Santoche ses droits de maternité contre l’église de Pompierre (3).
Déjà, en 1658, l’église de Clerval contestait à
Santoche, la propriété des reliques de saint Ermenfroi. L’officialité ouvrit
une enquête, et les témoins furent entendus. Leurs dépositions, appuyées sur
une tradition séculaire, établissaient que l’église de Santoche avait toujours
été en possession des précieuses reliques, sans qu’il y eût jamais eu
contestation de la part des églises de Cusance. Toutefois, disent els témoins,
dans les temps de guerre, et pour plus de sûreté, la châsse était transportée à
l’église de Clerval et déposée sur l’autel du milieu. Une ordonnance épiscopale
du 16 avril confirme à Santoche la propriété des reliques. Elle réserve
toutefois les droits du prieur de Cusance, qui eut quatre mois pour les faire
valoir. L’intervention du prieur, si elle eut lieu, demeura sans effet.
En vertu de la même ordonnance, la châsse fut
transportée à Clerval jusqu’à la restauration de la chapelle de Santoche, qui,
alors, dépendait de l’église de Pompierre. Aux fêtes solennelles, le curé de
Pompierre avait le droit d’exposer les saintes reliques à la vénération des
fidèles dans l’église même de Clerval, et de percevoir les offrandes. S’il
arrivait que le curé de Clerval fit opposition, sous prétexte de trouble dans
les offices divins, on devait rapporter avec décence la châsse à Santoche, avec
charge de commettre des gardiens pour veiller, pendant la nuit, dans la
chapelle, aussi longtemps qu’elle y reposerait.
Les reliques des saints étaient, à cette époque, la
grande richesse des églises. Santoche se montra saintement jaloux de conserver
son trésor. Pendant plus de huit siècles, on honora les reliques de saint
Ermenfroi sur l’autel de l’église où les avait enchâssées la reconnaissance des
populations.
On se souvenait de la sympathie de saint Ermenfroi pour
les laboureurs, dont io partageait les travaux, et de sa tendre charité pour
les pauvres, à qui il distribuait, en aumônes, des provisions de blé. Ce
souvenir, transmis de génération en génération, faisait au saint de la vallée
une grande popularité dans la mémoire des peuples.
Rien n’était plus touchant que de le voir transformé,
lui si humble, si modeste, si pacifique, en patron des laboureurs. Quand le
ciel était sans chaleur ou sans rosée, quand es espérances de nos bon
cultivateurs semblaient trahies et que celles de nos vignerons commençaient à
fléchir, on portait solennellement les reliques du saint en procession, au
milieu d’un grand concours de fidèles, pour demander, selon le besoin, ou la
pluie ou le soleil.
On raconte encore aujourd’hui, avec une sorte de
terreur, les malheurs de ces guerres dites de Tremblecourt (1595) et des
Suédois (1636). Le comte de Grancey, qui commandait à Montbéliard, au nom du
roi de France, pilla Clerval, emmena prisonniers les plus notables du pays, et
leur imposa une forte rançon, les menaçant même de l’incendie et de la mort.
(1)Les Curés de campagne en
Franche-Comté, par M. l’abbé MOREY. (Annales franc-comtoises, 1865).
(2) Concile d’Epaone, tenu en 517,
et auquel assista saint Claude, évêque de Besançon.
L’église de Santoche faisait encore
valoir d’autres titres : son baptistère qui é »tait comme la matrice
où ses enfants avaient été conçus et régénérés en Jésus-Christ ; son
cimetière, où la même mère, qui leur avait donné la vie en naissant, leur
donnait le repos en mourant ; son clocher en forme de fenêtre, sur le
pignon séparant le chœur de la nef, comme on le voit dans beaucoup d’anciennes
églises.
Dans cette extrémité, les habitants se mirent
solennellement sous la protection de saint Ermenfroi, s’engageant à célébrer sa
fête, chaque année, avec toute la pompe du culte. La ville fut sauvée.
L’acte authentique où sont renfermées ces touchantes
dispositions est un magnifique monument de la foi, de la piété et de la
résignation des fidèles de Clerval (1).
Depuis, les reliques du saint furent toujours
conservées avec honneur dans l’église de Clerval (2). L’éminent cardinal
Mathieu en fit une reconnaissance authentique. Elles sont renfermées dans une
châsse élégante et reposent sur l’autel du milieu de l’église.
Puisse un jour cette humble vallée du Cusancin, si émue
autrefois sous les pas de saint Ermenfroi, tressaillir de nouveau en recouvrant
ses chères et saintes reliques ! Puissent ces collines incliner leur front
couronné de verdure pour saluer cet heureux retour ! Puisse enfin ce
nouveau sanctuaire, bénit par la main d’un illustre pontife, nous envoyer comme
un parfum rajeuni de la foi de nos pères et des antiques bénédictions !
Amen.
(1)
Vie des saints de Franche-Comté t.
II, p. 397.
(2)
L’ancienne église de Santoche,
quoique restaurée à différentes époques, est abandonnée aujourd’hui, et n’offre
plus que des ruines. Elle était sous le patronage des religieux de Lanthenans.
Ce droit de patronage offrait aux églises rurales le moyen d’échapper aux
entreprises des seigneurs dans un temps où les monastères aux mêmes avaient
tant de peine à lutter contre l’invasion de séculiers.
CHAPITRE VI
LA MAISON DE CUSANCE
L’abbaye de Cusance après saint-Ermenfroi – Le
prieuré – Le château – La maison de Cusance et le prieuré
Sous le gouvernement de saint Ermenfroi, l’abbaye de Cusance
avait jeté un vif éclat ; elle le devait à la renommée de sainteté de son
fondateur.
Toutefois, les annales du monastère nous montrent les
fils spirituels du saint abbé fidèles à la mémoire et à l’esprit de leur Père
jusqu'au VIII° siècle.
Elles parlent d’un religieux du nom de Vandelbert, sui,
tout jeune, avait té attaché au service de la première maison dirigée par
Islia.
Lorsque Ermenfroi vint à Cusance élever les cellules
d’un nouveau monastère, il avait trouvé ce serviteur dans la solitude,
continuant à se dévouer au service de Dieu. Il parvint jusqu’aux limites d’une
extrême vieillesse, offrant à tous le spectacle d’une vie angélique.
Les Pères racontaient qu’un jour, le saint religieux
fatigué s’était endormi, en plein midi sous un arbre du jardin. Un aigle,
descendu des sommets, s’abattit sur l’arbre, et, couvrant de ses ailees la
figure du vieillard, le protégea jusqu’à son réveil contre les ardeurs du
soleil.
Les mêmes annales citent encore les noms d’autres
religieux, Abaco, Ravemborde, Adbert, Athaël, Coiranus et Maldagis, qui dans la
charge abbatiale et jusque dans les plus humbles fonctions du monastère,
soutinrent pendant plus d’un siècle la gloire des premiers jours.
C’est la seule vue que nous ayons pu prendre sur
l’intérieur du monastère après la mort de saint Ermenfroi. Il faut je
regretter, sans doute mais l’annaliste contemporain eût craint de troubler la
paix de ces modestes religieux, dont la seule ambition était d’inscrire leurs
noms dans le livre d’or des élus pou’r le grand jour des révélations.
Il faut le dire, du reste, la modeste abbaye n’était
pas dans les conditions d’une longue durée. Les meilleures institutions, parce
qu’elles sont humaines, partagent, à des degrés divers, les instabilités, les
faiblesses, les défauts de tout ce qui touche à l’humanité.
A Luxeuil, l’abbaye modèle, dès le VII° siècle, malgré
le génie de son fondateur, malgré la rigueur de la discipline et l’entrain de
la vie religieuse, avait besoin elle-même de réformes.
Et cependant la discipline devait avoir plus de prise
sur toute une armée de religieux, comme à Luxeuil, que sur un bataillon isolé
comme à Cusance, où le courant des réformes ne pouvait être ni aussi prompt ni
aussi facile.
On sait d’ailleurs que l’abbaye de Cusance était un
apanage de famille, et le contact entre la descendance laïque et la progéniture
spirituelle devait mettre obstacle au recrutement des religieux, créer des abus
et nuire à l’harmonie intérieure de la communauté.
Au témoignage des historiens (1), il fallait que
Luxeuil et Cusance fussent bien déchus de leur première ferveur et de leur
ancien éclat, puisque, en vertu d’un droit renouvelé et confirmé par les
pontifes romains, nos évêques avaient dû intervenir dans les affaires
intérieures des deux monastères (2).
A cette époque du XI° siècle, le mouvement vers les
réformes était général ; les maisons secondaires étaient rattachées aux
grandes abbayes, qui devenaient chefs de congrégations.
C’est ainsi qu’en 1106, Ponce, successeur de Hugues III
sur le siège de Besançon, soumit le monastère de Cusance à la juridiction de
Saint-Claude. Cusance, comme beaucoup d’autres monastères, pe’rdit son titre
d’abbaye pour prendre celui de prieuré.
Nous aurions pu clore ici cette notice ; mais
voici que d’autres personnages entrent en scène.
On voit encore aujourd’hui, dans l’église de Belvoir,
un tableau représentant la Vierge avec l’enfant Jésus. Dans le paysage, à
droite, le château de Belvoir (3) se détache comme une forteresse à l’épreuve
des assauts. A gauche, le pinceau de l’artiste ouvre une vue sur la vallée de
Cusance.
Au premier plan, et dans un demi-jour, c’est l’antique
abbaye, dont les murs sont baignés par les eaux du Cusancin, qui, sans doute,
fournissait d’excellentes truites aux bons religieux. Au second plan, et en
pleine lumière, se dessine le château de Cusance, assis sur un monticule, au
fond de la vallée, avec ses tours élevées, ses abords et ses contours (4).
Ici, évidemment, le peintre a donné une couleur aux
souvenirs ; car le tableau porte la date de 1646, et le château a été
incendié sous Louis XI, vers 1476.
Mais les fouilles pratiquées dans les ruines nous ont
permis de retrouver les assises principales et les grandes lignes du château
féodal.
Les murs d’enceinte, avec leurs six pieds d’épaisseur,
étaient assis sur les arêtes d’un rocher, et suivaient les contours variés du
plateau.
A l’est et au midi, des tourelles angulaires reliaient
en faisceau les différentes parties du château, et tout l’ensemble, se
détachant sur un fond de verdure, offrait un coup d’œil aussi gracieux
qu’imposant.
Ce n’en était pas moins une forteresse.
Au nord, une grosse tour en saillie, avec étage à l’intérieur,
s’élevait sur une éminence en avant du château : c’était le donjon. Il
n’avait pas d’ouverture, et était ainsi plus facilement à l’abri de l’escalade
et des projectiles. Il servait aussi à surveiller les mouvements de l’ennemi et
à correspondre par signaux avec des constructions du même genre sur les points
culminants de la vallée (5).
Au pied de la forteresse, on avait creusé dans le roc
un fossé dépourvu de revêtement du côté extérieur ; du côté de la place,
un mur garnissait le bord intérieur de l’excavation. Au-delà du fossé et à la
tête du pont ; on avait élevé un ouvrage de terre, garni peut-être de
palissades pour couvrir le passage.
La porte était défendue par une herse ou grille de fer
qui glissait verticalement dans deux rainures pratiquées aux murailles
latérales d’une voûte : la herse s’élevait ou s’abaissait au moyen d’un
mécanisme placé probablement à l’étage supérieur.
On a dit que le château était flanqué de sept petites
forteresses ; c’étaient autant d’ouvrages avancés dont on retrouve encore
les positions. Ces fortins étaient destinés à défendre l’avenir circulaire et à
protéger les abords de la forteresse principale.
Depuis bien des années, on n’avait plus la pensée de
visiter ce qui restait du vieux donjon ; le temps avait passé sur ces
ruines ; une végétation spontanée et sauvage y avait planté ses racines et
développé toute une forêt.
Aujourd’hui, les ruines ont fait place à une chapelle.
Le manoir féodal était la demeure des sires de
Cusance ; la chapelle est dédiée à saint Ermenfroi.
Nous ne ferons donc que nous répéter en disant que le
sanctuaire nouveau résume, dans leur forme la plus élevée, les souvenirs de
notre histoire locale.
(1)
Les Bollandistes. J. Chifflet.
(2)
Bref d’Urbain II, 1096.
(3)
Dès la fin du XIII° siècle, les
barons de Cusance étaient en possession du château et des terres de la
seigneurie de Belvoir par le mariage de Jean de Cusance avec Isabelle, unique
héritière de la maison de Belvoir.
(4)
On distingue aussi les bâtiments
d’une ancienne papeterie. En 1658, elle appartenait à honorable François
Pouillet, dont un des descendants fut l’illustre physicien Pouillet, membre de
l’Institut.
(5)
L’Hume, le Moulin Rouge.
Dans les environs de Sancey, à Chazot, existe une
source qui attire l’attention du touriste. Cette source, alimentée par les
artères des hauteurs voisines, se montre à peine que déjà elle se perd dans les
profondeurs de la montagne. On la retrouve cependant à une distance de huit à
dix kilomètres, sortant large et profonde de la racine du Lomont ; c’est
une des sources du Cusancin, qui, dès lors, poursuit son cours paisible
jusqu’au Doubs, à travers les sinuosités de la vallée.
Il y a ici, ce semble, un symbole assez fidèle des destinées
de la famille de saint Erminfroi.
Le noble Varasque ne se montre au monde que pour se
dérober plus vite et cacher sa vie dans la solitude d’un cloître ; sa
descendance généalogique se perd dans l’obscurité de plusieurs siècles. C’est à
peine si l’on devine quelques traces de son développement, lorsqu’on la voit
poindre, au XII° siècle, dans l’histoire de notre province. Elle prend alors le
nom illustre de la maison de Cusance, et on peut suivre sa brillante généalogie
jusqu’au moment où elle s’éteint dans le XVII° siècle, pour n’avoir plus de nom
que dans l’histoire.
Cette maison était déjà en possession de la seigneurie
de Cusance lorsqu’elle en a pris le nom, à l’époque où les gentilshommes
prenaient le nom d’une de leurs terres. Elle eut, comme les premiers héritiers
des fondateurs, la procuration et la garde de l’abbaye.
Les sires de Cusance se faisaient n titre de noblesse
d’être les descendants de saint Ermenfroi, et se glorifiaient de porter les
noms d’Ermenfroi et de Vandelin.
La maison d’Oiselet, depuis le mariage d’Aymone de
Cusance avec Jean, baron d’Oiselet, témoignait également de sa dévotion à la
chère mémoire du saint abbé en donnant à ses fils le nom d’Ermenfroi. On
conservait même religieusement dans cette illustre maison un exemplaire de la Vie
des saints, par Egilbert. Cet exemplaire fut confié aux Bollandistes, et
figura parmi les nombreux matériaux qu’ils mirent en œuvre pour leur immense
ouvrage connu sous le nom d’Acta sanctorum.
Lorsque l’abbaye fut réduite en prieuré, ses terres
furent absorbées par la lignée naturelle et héréditaire, la maison de Cusance.
Le prieuré ne conserva que des possessions particulières dans l’étendue de la
seigneurie et dans le voisinage du monastère.
Les sujets relevant de la directe du Révérend prieur,
de quelque condition qu’ils fussent, reconnaissaient au seigneur les droits de
haute, moyenne et basse justice, payaient les cens, prestations, redevances, et
étaient soumis à l’amande. Ils étaient tenus, comme les sujets du seigneur, à
assister aux montres d’armes le dimanche qui suit l’Assomption de Notre
Dame, et aux revues la veille de la Nativité.
On comprendra que nous ayons eu moins à cœur de faire l’histoire
de la maison de Cusance que de rechercher les liens qui rattachent cette
illustre famille à la famille de saint Erminfroi.
La maison de Cusance est une des plus illustres du
comté de Bourgogne. Elle a pris des alliances dans les grandes maisons de
Belvoir, d’Oiselet, de Neufchâtel, de Vienne, de Mérode, de Vergy, etc. Elle a
donné un évêque à l’Église de Verdun, une abbesse à Baume, à d’autres
monastères plusieurs religieuses, dont l’une, Desle de Cusance est morte en
odeur de sainteté à la Visitation de Gray. Les barons de Cusance remplirent de
hautes fonctions dans la province ; ils combattirent sous la bannière de
Bourgogne, et versèrent leur sang sur les champs de bataille pour la cause de
nos princes. Après la ruine du châteu, vers 1476, la maison de Cusance fixa son
séjour dans l’antique forteresse de Belvoir, et enfin elle s’éteignit, dans le XVII°
siècle, avec Clériade de Cusance, comte de Vergy, gouverneur du comté de
Bourgogne, seigneur plein d’honneur et de vertus.
CHAPITRE VII
NOTRE-DAME DE CUSANCE
Nous avons commencé cet humble travail sous les
auspices de Notre-Dame de Cusance, c’est par elle que nous le finirons.
Après avoir baisé avec un religieux respect les traces
de vertus et de sainteté des vieux âges, il nous en eût coûté de ne plus
rencontrer aujourd’hui que des ruines. Mais il nous a été donné de renouer le
présent au passé.
Cette solitude était destinée à refleurir ; nous
pouvons y cueillir les fleurs que la dévotion de nos pères y a semées. Cette
vallée qui a été, dans les temps antiques, purifiée par les émanations
virginales de son premier hôte, est devenue un de ces lieux privilégiés où Dieu
se plait à répandre par Marie, l’abondance des rosées de sa grâce.
Parmi les sanctuaires en renom dans notre province,
parmi les lieux de pèlerinage les plus fréquentés, l’un des plus chers à la
piété catholique, c’est le sanctuaire, c’est le pèlerinage de Notre-Dame de
Cusance.
De nos jours, le pieux visiteur qui vient, à la suite
des générations, déposer ses vœux et ses espérances aux pieds de la Vierge
miraculeuse, ne se doute peut-être pas que la couronne des ans repose sur le
front de la statue vermoulue dont les traits, à peine ébauchés, rappellent les
premiers temps du monastère ? Elle a dû sortir de l’atelier d’un humble
religieux plus occupé sans doute, de satisfaire sa dévotion que de produire une
œuvre d’art.
Au XII° siècle, l’église du monastère, placée sous le
vocable de saint Jean Baptiste, fut entièrement restaurée ; elle reçut
cette empreinte religieuse et prit ces formes gracieuses si dignes de ces âges
de foi. Mais déjà l’ancien édifice avait peu à peu perdu son nom ; la
dévotion des peuples lui avait imposé le nom de Celle que tous venaient y
chercher. Le monastère devint, pour des siècles, le prieuré de Notre-Dame.
A cette époque, vers 1170, un dimanche, il y avait
grande solennité à Notre-Dame et grande fête au château. Ce jour-là, un saint
personnage arrivé de la veille avait, en plein air et sous un soleil brûlant,
distribué le pain de la divine parole à une foule venue de tous les points de
la contrée. Sur le soir, il s’était retiré dans un appartement isolé, et avait
prié pour qu’on le laissât prendre un peu de repos. Cependant deux jeunes
époux, venus de Besançon, traversent la foule et viennent frapper à la porte du
château, demandant à être reçus. Le portier, fidèle à la consigne, refuse
d’ouvrir. Au même moment, le personnage, averti par une secrète inspiration,
vient au-devant d’eux et s’empresse de les introduire. L’étranger se jette à
ses pieds et le supplie, avec larmes, de lui pardonner. Que s’était-il
passé ? La veille, un protecteur invisible avait épargné au jeune époux un
meurtre horrible en faisant éclater, par un miracle manifeste, l’honneur de sa
chaste épouse. Ce saint personnage, ce protecteur invisible était saint Pierre
de Tarantaise, venu en pèlerin à Notre-Dame de Cusance.
Depuis, que de fois les générations successives sont
venues s’agenouiller au pied de la statue séculaire !
Le sanctuaire de Notre-Dame de Cusance devait avoir ses
mauvais jours. Au XVI° siècle, il est détruit par un incendie. Qu’est devenu le
trésor sacré, si cher à la foi de nos pères ? La piété ne se résigne pas
aussi facilement ; on cherche, et bientôt on retrouve l’image miraculeuse
au milieu des saules qui bordent la rivière. Qu’elle se soit elle-même dérobée
à l’incendie, selon une pieuse légende, ou bien qu’elle ait permis à une main
fidèle de la transporter dans cet asile, il y a ici comme un témoignage que
Marie a voulu faire de cette vallée, pour des siècles, sa demeure privilégiée,
et répondre par des faveurs marquées au pieux dévouement de ses serviteurs.
Dans le même temps, en effet, un incendie bien
autrement redoutable, allumé par la Réforme, franchissait nos frontières, nous
enserrait dans un cercle étroit, et menaçait de faire une ruine de nos
croyances. Mais Marie était là, et ce que Marie garde est bien gardé. Elle
veillait sur le trésor de notre foi, et les efforts de l’hérésie vinrent se
briser contre cette tour d’airain.
Un élan général et spontané de la reconnaissance »
publique entraîna les populations au pied des autels de Marie. Peu de temps
après l’archevêque de Besançon, Claude d’Achey, faisait de l’Immaculée
Conception la fête patronale de son diocèse ; mais déjà Cusance était le
centre d’une vaste confrérie autorisée par le pape Paul V, sous le nom de
Confrérie de la Conception. Cusance » apportait ainsi son témoignage en
faveur d’une croyance aussi ancienne et aussi profonde que la foi de nos pères,
croyance devenue le dogme de l’Immaculée Conception de Marie.
Telle était l’importance du pèlerinage de Notre Dame de
Cusance, qu’un des plus dévots serviteurs de Marie, le P. Poirey, dans son
livre de la Triple couronne de Marie, imprimé en 1630, le cite parmi les
plus célèbres de la Franche-Comté. Le bon Père, dans la dédicace qu’il fait de
son ouvrage à Charles IV, duc de Lorraine, dit ‘’que la renommée n’a pas assez
de plumes ni assez de voix pour porter partout la dévotion de son Altesse
sérénissime envers Celle qui veille à sa conservation d’un soin tout à fait
maternel’’. Il ne se doutait pas que le sérénissime prince aurait, quelques
années plus tard, à expier, par des prières, les faiblesses de sa vie. Charles
IV n’en était pas moins un vassal dévoué de Notre-Dame de Cusance.
Dans le tableau que nous avons signalé à l’église de
Belvoir, et qui représente la Vierge avec l’Enfant Jésus, le peintre s’est
attaché au portrait. La Vierge avec la beauté de ses traits son port
majestueux, le front ceint d’un diadème et dans tout l’éclat d’une princesse,
est le portrait de la fameuse Béatrix de Cusance. On dit de Béatrix que son
esprit égalait sa beauté, et que son ambition, l’ambition d’une vie agitée,
rêvait une couronne ducale (1). Aux pieds de la Madone, d’un côté, des arcs b
risés, des tronçons d’armes rompues ; de l’autre, un gentilhomme à genoux,
les mains suppliantes. C’est un épisode de la guerre de 1636 : Charles IV,
dans un moment de détresse, faisant un vœu à Notre-Dame de Cusance.
Charles de Lorraine prit, en effet, une grande part à
cette guerre. L’invasion suédoise a laissé longtemps dans le pays une
impression de terreur. Comme si ce n’eût pas été assez du fer et de la flamme,
ces bandes indisciplinées traînaient après elles la peste et la famine. Il
semblait qu’il n’y eût pas de grotte assez profonde, comme à Montivernage, pour
se soustraire à leur fureur. Mais pendant qu’un traité solennel passé, au nom
de la foi, entre Clerval et saint Ermenfroi, sauvait la ville par la protection
du saint, ici, la terrible invasion s’arrêtait devant une puissance
invisible ; et cette impuissance, c’était Marie.
Dans les grandes calamités, quand les moyens humains
sont impuissants, quand les ressorts de l’âme semblent brisés, la foi se
réveille soulève les foules et les emporte au pied des autels.
On l’a bien vu en 1872, à la suite de nos récents
désastres ; et l’on sait avec quelle éloquence l’éminent orateur des
pèlerinages Franc-comtois se fit l’interprète de manifestations si paisibles à
la fois et si populaires.
En 1638, le signal de la délivrance de vint le signal
de la reconnaissance publique dont Marie reçut les hommages dans son sanctuaire
de la vallée.
La dévotion envers Marie était héréditaire dans la
maison de Cusance, comme dans la maison de Lorraine. Tous les ans, la veille de
la Nativité de Notre-Dame, le prieur venait recevoir le noble châtelain et ses
officiers à la porte de l’église, leur présentait un cierge et les conduisait
au chœur pour l’office des premières vêpres. Le prieur reconnaissait ainsi au
seigneur le droit de garde mu monastère, et le seigneur faisait lui-même
solennellement hommage de vassal à Notre-Dame.
Au reste, les nobles fils de la maison de Cusance
tenaient à honneur de reposer, après leur mort, dans la chapelle de
Saint-Jean-Baptiste, sous la voûte du sanctuaire de Notre-Dame, et sous la
garde ce Celle qu’ils avaient honorée pendant leur vie.
Dans les grandes solennités de l’Assomption et de la
Nativité, les paroisses, bannières en tête, versaient tous les ans des flots de
pèlerins au pied de la statue vénérée : Servin, Vellevans, Passavant,
Saint-Juan, Orsans, Chaux, Crosey, Hyèvre, Lomont, Villers-le-Sec, Baume, Baume
surtout, toujours depuis si fidèle au culte de Notre-Dame de Cusance.
Dans la foule qui se pressait autour de l’autel de la
Vierge, on distingua un jour un pèlerin méprisé de son siècle, et à qui le
nôtre a vu décerner les honneurs célestes : c’était le bienheureux Benoit
Labre. Il avait visité Notre-Dame de Gray, Notre-Dame des Jacobins, à Besançon,
et arrivait à Cusance pour la fête de l’Immaculée Conception.
Trois paroisses, Servin, Landresse, Grand-Crosey,
avaient le privilège de posséder, à certains jours de l’année, et de vénérer
dans leur église la sainte image. Les jours passés, pendant qu’une piété égale
et un égal amour disputaient, d’un côté, pour la conserver plus longtemps, de
l’autre, pour la recouvrer, on apprenait tout à coup que la statue miraculeuse
avait repris le chemin de Cusance, et reposait dans le sanctuaire que Marie
s’était choisi depuis des siècles.
La révolution nous réservait des jours plus sombres. Le
monastère, débris des vieux âges, dut subir une autre destination. L’église de
Notre-Dame, qui conservait encore des traces de l’incendie du XVI° siècle,
menaçait ruine ; il n’en fallait pas tant pour la condamner à disparaître ;
elle fut démolie. Les ex-voto dont la reconnaissance avait entouré le front de
la Vierge comme d’une auréole de gloire ont disparu. Mais la piété de nos pères
ne se démentit pas.
‘’L’image de la sainte Vierge a laquelle on a une
dévotion depuis plusieurs siècles’’, dit le procès-verbal de translation, fut
transférée de l’antique chapelle dans l’église paroissiale, et placée sur le
maître-autel.
Quand le culte public fut proscrit, une seule église
restait ouverte dans nos contrées, c’était l’église de Cusance ; un seul
trône demeurait debout, c’était le trône de Marie. On vit alors les populations
voisines prendre, avec une sainte témérité, le chemin de la vallée, proclamant
leur foi, et toujours aussi dévouées au culte de Notre-Dame. La police s’en
émut, vit là, sans doute, un danger pour la sûreté de l’État, et y mit bon
ordre en fermant le sanctuaire.
Mais la sainte image demeurait : vieille
sentinelle qui gardait, pour les générations futures les leçons et les exemples
du passé.
Elle repose aujourd’hui dans une chapelle de l’église
de Saint-Léger.
(1)
Béatrix de Cusance devint, en effet,
duchesse de Lorraine par son mariage avec le duc Charles. De cette union sont
nés Charles-Henri de Lorraine, prince de Vaudremont, et Anne de Lorraine. Celle-ci
épousa le prince de Lislebonne, qui prit le titre de baron de Cusance.
L’histoire nous a laissé d’autres pages de la dévotion
à Notre-Dame de Cusance. La vallée du Cusancin est une de ces pages
merveilleuses. Elle porte l’empreinte des religieux souvenirs de cette
dévotion. Chaque promenade est un pèlerinage où l’on respire les émanations de
la sainteté avec la salubrité de l’air. Sur le bord des fontaines, le long des
chemins, dans le creux des rochers, au sommet des collines, partout on rencontre
le nom ou la statue de la Vierge. On installe son image au front des
habitations ; elle occupe sa place au foyer domestique, comme une mère au
sein de sa famille. Ce sont autant de souvenirs, anciens ou récents, de la
douce protection de Marie. Ici, c’est le lieutenant du châtelain sauvé
miraculeusement de la mort, à la suite d’un vœu fait à Notre-Dame (1). Là, près
de la source qu’on appelle la fontaine de la Vierge, un brave père de famille,
aux prises avec un animal furieux, allait succomber, lorsque l’animal prend
subitement la fuite. Cet homme devait son salut à la protection de Marie, qu’il
avait invoquée. Ailleurs, sur ces rochers abrupts qui dominent le chemin des
Vies, la Vierge apparaît à un voyageur égaré pendant la nuit et le sauve du
danger. Une simple pierre consacrait ce souvenir, et longtemps on a pu voir le
passant s’agenouiller devant cet humble monument et faire une prière.
Un jour, on vient du coté du levant, disent les
récits du temps ; et on apporte au sanctuaire béni un enfant mort-né On le
dépose sur l’autel de Notre-Dame. L’enfant, sous le regard de Marie, reprend
vie, reçoit le baptême et meurt ; mais l’ange qui veillait sur cette âme
l’emporte au ciel, toute trempée des eaux de la régénération éternelle.
Ce matin encore, nous avons passé en revue ces
ex-voto, témoignages de la vénération des fidèles de Marie ; nous avons
ouvert ces cœurs d’or qui, au milieu des croix, des médailles, brillent comme
des couronnes autour du trône de Notre-Dame. Eh bien ! Cette foi simple et
naïve, c’est la foi de ces pèlerins venus quelques fois de loin pour demander,
le fils, la guérison de sa mère, la mère, la conversion de son fils ;
c’est la foi de la jeune fille qui vient déposer aux pieds de Marie le
témoignage de la plus touchante dévotion. Cette foi simple et naïve, c’est la
foi de ce jeune et brillant officier qui, au milieu du feu des batailles,
portait dans son cœur la pensée de la vierge de Cusance, et envoyait du Mexique
à sa mère de la terre un souvenir pour sa mère du ciel. C’est la foi de la
jeunesse d’élite de nos écoles catholiques qui, de Baume, de Besançon, apporte
à Marie l’hommage de son dévouement, et célèbre, avec le chant de la poésie, la
gloire ce elle qui
….choisi ce paisible ermitage
Où Cusance sourit dans son nid de
feuillage (2)
Le sanctuaire de Cusance n’a pas cessé d’être le
rendez-vous des pèlerins s’empressant de venir vénérer la sainte image, et
l’avenir lui promet encore une longue et belle histoire.
Le grand mouvement des pèlerinages, qui grandit de jour
en jour, passe des foules toujours plus nombreuses vers les sanctuaires en
renom. Mais le fleuve majestueux, qui roule la masse de ses eaux l) où la
nature lui a creusé un lit plus large, a pourtant des affluents de moindre
importance et des dérivations plus humbles qui portent dans les vallées la
fraicheur et l’abondance ; ainsi, pour ceux qui ne peuvent suivre ce grand
courant qui entraîne les multitudes dans les lointaines expéditions de la piété
catholique vers les sanctuaires de Lourdes, de la Salette, la bonté maternelle
de Marie a préparé près de nos foyers un lieu où nous sommes assurés de trouver
un accès propice.
C’est, dans notre chère et gracieuse vallée, le
sanctuaire de Notre-Dame de Cusance.
(1)
Le lieutenant du seigneur occupait
un poste d’observation élevé derrière la forteresse, sur la crête de ces
rochers qui surplombent, à droit, l’entrée de l’Alloz.
(2)
Pèlerinage du collège Saint-François
Xavier.
abaco, achaire, achey, adbert, agile, athael, audomar, batrix,
benoit, berchaire, bertin, besson, colomban, cagnoald, coiranus, dagobert, dallay,
desle, donat, dunod, egilbert, ermenfroi, eustaise, flobert, foulon, garnier, germain,
gollut, grammont, grancey, gueranger, guerin, hermenfroi, hugues, ingrade, labre,
latheulade, léger, loetric, mabillon, maldagis, mellin, mellinus, mommolin, montalembert,
odile, omer, perreciot, pitra, poirey, ponce, pouillet, ragnebert, ragnacaire,
ravemborde, romaric, sallustre, souget, urbain, valbert, valdalin, valdegise, valdeline,
vendelbert, vuarnier,
L’Abbé Nicolas DALLAY
Né à Charmes Saint-Valbert Haute-Saône le 26.01.1828,
Ordonné prêtre le 27.07.1854 à Villersexel. Curé de Cusance,
il fit construire, sur ses propres deniers, une chapelle en hommage à Saint
Ermenfroi sur la colline qui surplombe le village.
Histoire de la
Terre de Saint Claude par Dom Benoit – imprimerie de la Grande Chartreuse de
Notre-Dame des Prés – 1890
Allusions à Saint
Ermenfroi et à Cusance.
Page 183 – Tome I
Entre les années 593 et 596, saint Colomban, élevé dans la
grande et austère abbaye de Bancor, passe dans les Gaules et y établit
plusieurs monastères, spécialement celui de Luxeuil, au milieu des ruines de
l’ancienne ville romaine transformée en désert : là, il réunit jusqu’à 600
moines qui donnent eux aussi au monde le spectacle magnifique de la louange
perpétuelle.
Quelques années après Saint-Delle établit l’abbaye de Lure, et saint Ermenfroy
illustre seigneur de la cour, celle de Cusance.
Page 301 - Tome I :
…Revendication de la celle de Saint-Lupicin par l’archevêque
de Besançon….
Du Saix nous représente la controverse comme ayant été assez
longue. ‘’Après la mort de Carloman, dit-il, l’archevêque de Besançon, nommé
Gédéon, vint à quereller pour cette place, disant qu’elle lui apportenoit, dont
le sieur abbé et son église furent en grand plaid et divorce’’.
Charlemagne ‘’pour les mettre d’accord, ordonna ‘’d’abord ‘’ certains
commis qui ne furent justes et jugèrent ledict lieu à l’archevêque’’… Il fallut
que saint Ribert se rendit lui-même à la cour du prince, avec ‘’deux saincts
religieux, qui estaient en son abbaye de Saint-Claude, l’un nommé Vaudelin,
l’autre Ermendroi, qui estaient deux chevaliers, lesquels avaient prins
l’ordre par dévocion,’’ et qui peut-être étaient d’anciens seigneurs de la cour
de Carloman et ses compagnons de retraite au monastère de Condat et au lac
d’Antre…
Page 444 – Tome I – paragraphe 768 :
Nous avons rapporté qu’au VII° siècle saint Ermenfroi,
l’un des plus illustres seigneurs de son siècle, quitta la cour pour embrasser
l’humilité et la pauvreté religieuses à l’abbaye de Luxeuil sous l’abbé saint Waldebert
et fonda ensuite vers l’an 636, le monastère de Cusance où il réunit
jusqu’à 300 religieux.
Or, au XI° siècle, le monastère de Cusance était
complètement déchu ; il y restait à peine quelques religieux ; la
psalmodie et l’observance religieuse y étaient presque anéanties. En 1106,
Hugues IV, archevêque de Besançon, donna cette maison au monastère de Saint-Oyend
pour qu’il y établisse la réforme. L’abbaye du Haut-Jura envoya à Cusance
une colonie importante. Les cloîtres de l’antique monastère s’ouvriront de
nouveau à des contemplatifs et à des pénitents, comme aux jours de saint Ermenfroi.
Les échos de la solitaire vallée répétèrent le son des louanges divines, comme
dans les plus beaux siècles du passé.
Le prieuré de Cusance acquit même un autre genre de
célébrité. Comme il était situé dans une région déserte et stérile, au milieu
de rochers affreux, on en fit plus tard une maison de correction pour les
religieux indociles ou coupables de l’abbaye de Saint-Claude ou de ses
prieurés.
Paragraphe 771 : En 1120, Anséric, archevêque de la
même ville, accorde une nouvelle confirmation, à la demande de l’abbé Adon.
‘’Adon, abbé de Saint-Oyend, lisons-nous dans l’acte, est venu nous trouver et
nous a supplié par d’instantes prières de lui accorder et confirmer tout ce que
nous-mêmes ou nos prédécesseurs avons donné à son église et qu’elle possède.
Ayant jugé convenable de satisfaire à son désir et à sa demande, nous accordons
et confirmons à l’église de Saint-Oyend, l’église de Cusance, avec la
chapelle de saint Léger et l’église de saint Pierre au même lieu, l’église
saint Pierre de Cervins, l’église saint Pierre de Landrécie, l’église d’Arbois
avec les chapelles……..
Voir page 863 les rapports entre les moines du Haut-Jura et
ceux d’Abondance (d’où peut-être la ressemblance de la vierge de Cusance
(statue de bois polychrome) avec celle d’Abondance qui a été dérobée…… et
récupèrée en 2007.
A noter également page 519 du Tome I, la visite à
Saint-Claude de saint Pierre de la Tarentaise qui est passé, certainement à
cette occasion, à Cusance.
Page 571 : Cusance est à nouveau citée :
L’Empereur (Frédéric Ier) mentionne ensuite les prieurés, les églises et les
chapelles dont il confirme la possession : …Cusance, Landrecelle,
Cervins
Page 577 : idem dans les bulles du Pape …Cusance…
Page 609 : En 1297, il céda (l’abbé Etienne de Villars)
à Henri de Faverney, trésorier de l’église de Besançon, sa vie durant, le
prieuré de Cusance, à condition qu’il en payerait les dettes.
Page 117 – Tome II – paragraphe 1448 :
Depuis 1328 à 1448… Dans le diocèse de Chalons sur Marne… Six
prieurés comptent quatre membres, le prieur, le curé et deux moines :
c’est Mouthe, Cusance, Villemotier……
Page 122 - Tome II – paragraphe 1462 :
Origine et ferveur du clergé séculier dans la terre de saint
Claude… Dans le diocèse de Besançon : Eglises ou paroisses qui sont à la
présentation de l’abbé de Saint-Oyend….. Cusance.
Page 151 – Tome II – paragraphe 1526 :
1447…. ….Le chapitre général se réunit le dimanche
Vicantate, quatrième après Pâques selon le règlement antérieur et l’antique
usage de l’abbaye de Saint-Claude. Il comprenait l’abbé Etienne Fauquier…… Jean
Higny prieur de Cusance …. On procéda aussitôt à l’élection des
définiteurs. Les suffrages appelèrent à cette charge si importante Antoine de
Grigny…… Jean Higny ……
page 654 – Tome II – paragraphe 2645 :
Un autre document de l’année 1674 nous indique les maisons
possédées par des personnes qui demeuraient hors de Saint-Claude et le revenu
que leurs maîtres en retiraient : …Rigolet, curé de Cusance,
20 fr ; …
Page 728 : Tome II – paragraphe 2789 :
Le commissaire pontifical, M. de Faramand, rendit le décret
de fulmination à Lyon le 3 août
(1742) suivant. Ce décret comprend 38 articles. L’abbaye est
sécularisée et les moines déliés de leurs vœux, excepté du vœu de chasteté. Les
offices claustraux éteints, les prieurés des Bouchoux avec ses places de
sacristain et de convers, la sacristie de Grandvaux…les prieurés de… Cusance…
sont supprimés et leurs revenus réunis à la mense capitulaire. …
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